Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
120 pages

p. 39 à 52
doi: en cours

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Rapports de recherche

no 57 2002/1

2002 STAPS Rapports de recherche

Le monde culturiste face aux gymnastiques aérobiques dans la première moitié des années 1980 : les conceptions divergentes des acteurs du système d’offre

Yves Travaillot
Dans la première moitié des années 1980, le monde culturiste doit affronter l’arrivée massive de gymnastiques nouvelles, qui tendent à imposer leur propre logique. Face à des choix cruciaux d’identité, les différentes organisations ne réagissent pas unanimement. Chacune d’elles se trouve tiraillée entre d’une part, une adaptation des salles et du contenu proposé à la demande nouvelle, et d’autre part, la volonté de conserver son identité et sa logique propres. Des stratégies opposées se dessinent, entraînant de longs débats autour du problème de l’éthique et de la définition des pratiques défendues. Preuve de l’importance qu’ils accordent à ce phénomène, les différents responsables de revues, de bulletins et d’organes de liaison propres à ce milieu s’expriment, affichent et affirment leur position sur ce thème. A partir de l’analyse de ces médias, cet article veut montrer que les choix qu’ils effectuent vont être largement dépendants de la position qu’ils occupent au sein de l’espace des cultures physiques, position elle-même tributaire d’un habitus, produit d’une trajectoire sociale, et donc des espèces de capital possédés. Cette situation de forte tension peut apparaître comme une étude de cas exemplaire des problèmes que posent le renouvellement et les transformations des offres et des demandes en matière de pratiques physiques à partir du milieu des années soixante-dix.Mots-clés : culture physique, culturisme, sociologie, conceptions, conflits. In the first half of the 80ies, the world of Body-Building faced the invasion of new trends in gymnastics that tended to impose their own logic. Confronted with crucial choices in identity, the various organisations reacted differently. Each of them found itself torn between the necessity to adapt their facilities and their contents to the new demand, on the one hand, and the intention to safeguard their own identity and logic, on the other hand. Followed their opposing strategies which led to long debates around the issue of ethics and the definition of the forbidden practices. To illustrate the importance they attached to this phenomenon, the various editors of specialized magazines, bulletins and media expressed their opinions and confirmed publicly their positions in the matter. From an analysis of the mentioned media, the purpose of the present article is to point out that the choices they made depended largely on the position they occupied in the area of physical training, a position that also rested upon habits that were the product of social trajectory, and therefore of a certain type of owned capital. Such a situation of strain may appear as a case study typical of the issues brought about by the renewal and changes of supply and demands in the field of physical practices from the mid ‘70ies.Keywords : physical culture, body-building, sociology, conflicts. In der ersten Hälfte der 80ger Jahre muss sich die Welt des Body-buildings mit dem massiven Erscheinen neuer Körperpraktiken auseinandersetzen, die ihre eigene Logik aufzudrängen versuchen. Angesichts grundlegender Identitätsentscheidungen reagieren die verschiedenen Organisationen unterschiedlich. Jede von ihnen ist hin- und hergerissen, zwischen der räumlichen und inhaltlichen Anpassung an die neue Nachfrage einerseits und dem Willen, seine Identität und seine eigene Logik zu bewahren. Gegensätzliche Strategien zeichnen sich ab, die lange Debatten über ethische Probleme und Definitionen der vertretenen Praktiken nach sich ziehen. Die große Bedeutung, die sie diesem Phänomen beimessen, zeigen und bekräftigen die verschiedenen Verantwortlichen der Zeitschriften und Verbandsorgane durch ihre Positionen zu dem Thema. Anhand der Analyse dieser Medien will dieser Artikel zeigen, dass ihre Wahl weitgehend von der Position abhängig ist, die sie im Raum der Körperkultur einnehmen, eine Position, die wiederum ein Tribut des Habitus’, eines Produktes des sozialen Werdegangs, ist, und damit also der Art des Kapitals, das sie besitzen. Diese spannungsgeladene Situation kann als eine Einzelfallstudie angesehen werden, die exemplarisch für Probleme ist, die bei der Erneuerung und der Transformation des Angebots und der Nachfrage im Bereich der Körperpraktiken seit Mitte der 70er Jahre auftauchen.Schlagwörter : Körperkultur, Body-Building, Soziologie, Konzepte, Konflikte. Nella prima metà degli anni ‘80, il mondo del culturismo deve affrontare l’arrivo massivo dei ginnastiche nuove, che tendono ad imporre la loro logica. Di fronte alle scelte cruciali d’identità, le differenti organizzazioni non reagiscono unanimemente. Ciascuna di esse si trova tirata tra, da una parte un adattamento delle palestre e del contenuto proposto alla nuova domanda, e dall’altra la volontà di conservare la sua volontà e logica proprie. Si disegnano strategie opposte, che determinano lunghi dibattiti attorno al problema dell’etica e della definizione delle pratiche difese. Prova dell’importanza che essi assegnano di questo fenomeno, i differenti responsabili di riviste, bollettini e organi di collegamento propri a quest’ambiente esprimono, manifestano ed affermano la loro posizione su questo tema. A partire dall’analisi di questi mass-media, quest’articolo può mostrare che le scelte che essi effettuano saranno ampiamente dipendenti dalla posizione che occupano all’interno dello spazio delle culture fisiche, posizione essa stessa tributaria di un habitus, prodotto da una traiettoria sociale, e quindi delle specie di capitali possedute. Questa situazione, di forte tensione, può apparire come uno studio di casi esemplari dei problemi che pongono il rinnovamento e le trasformazioni delle offerte e delle richieste in materia di pratiche fisiche a partire dalla metà degli anni ’70.Parole chiave : cultura fisica, culturismo, sociologia, concezioni, conflitti. En la primera mitad de los años 1980, el mundo culturista tiene que afrontar la llegada en masa de gimnasias nuevas, que tienden a imponer su propia lógica. Frente a elecciones cruciales de identidad, las diferentes organizaciones no reaccionan unánimamente. Cada una se encuentra dividida entre, por una parte, una adaptación de las salas y del contenido propuesto a la nueva demanda, y por otra parte, la voluntad de conservar su identidad y sus propias lógicas. Estrategias opuestas aparecen, ocasionando amplios debates sobre el problema de la ética y de la definición de las prácticas defendidas. Prueba de que dan mucha importancia a este fenómeno, los diferentes responsables de revistas, de boletines y de órganos de comunicación específicos a este medio hablan, ostentan y afirman su posición sobre el tema. A partir del estudio de esos medios, este artículo se propone demostrar que sus opciones dependen mucho de la posición que tienen en el espacio de las culturas físicas, posición que también está tributaria de un habitus, producto de una trayectoria social, y entonces de los diferentes capitales que tienen. Esta situación con mucha tensión puede aparecer como un estudio de caso ejemplar de los problemas que plantean la renovación y las transformaciones de las ofertas y de las demandas en cuanto a las prácticas físicas desde la mitad de los años 70.Palabras claves : Cultura física, culturismo, sociología, concepciones, conflictos.
 
Introduction
 
 
A partir de 1970, le nombre d’adeptes et de propositions de gymnastiques et de cultures physiques augmente sensiblement. Alors qu’émergent de nouvelles valeurs liées à la revendication au loisir et à la montée de la jeunesse, l’entretien du corps tend à devenir une préoccupation importante pour un nombre croissant d’individus. De nouvelles normes corporelles sont transmises par les médias. L’intérêt grandissant porté au corps entraîne à la fin des années soixante-dix et dans la décennie suivante un investissement marqué vers les exercices physiques. A l’image du succès que connaît l’émission télévisée Gym-Tonic à partir de septembre 1982, les nouvelles propositions de gymnastiques à vocation commerciale, sans cesse plus nombreuses et variées, bénéficient d’un engouement considérable. Un véritable marché se développe (Bessy, 1987). Sous de multiples dénominations, la « vague aérobic » déferle. La chute des grandes idéologies et le renouveau du libéralisme tendent alors à valoriser la recherche exacerbée d’un nouvel idéal corporel, support de la « forme tonique », que les gymnastiques permettent d’atteindre de façon privilégiée. Cette recherche s’accompagne de la nécessité de se prendre en charge et de s’affirmer en tant qu’individu singulier (Ehrenberg, 1991). Les femmes, qui entrent en force sur le marché du travail et veulent acquérir un nouveau statut social, vont être très sensibles à ces valeurs ; elles trouvent dans ces exercices physiques le symbole de leur volonté de conquête. Plus précisément, leurs choix se portent majoritairement vers les pratiques ayant une forte connotation américaine, au moment où les valeurs venues des Etats-Unis bénéficient d’un écho favorable et où notre société toute entière est marquée par une forte américanisation. Dans le même temps, tout comme l’école entre en concurrence avec les médias, tout comme la médiatisation de la vie politique et de la vie intellectuelle tend à modifier chacune d’elles profondément, la forte intrusion des médias dans l’espace des gymnastiques et des cultures physiques favorise la diffusion de nouveaux canons corporels et des gymnastiques de forme. Mises à la portée de tous par le biais de multiples moyens – émissions télévisées, revues spécialisées, articles et fiches de forme dans les magazines, livres –, ces dernières deviennent distinctives et signifiantes (Bourdieu, Delsaut, 1975).
Alors que quelques années plus tôt, des instances fédérales intégratives se sont développées et structurées autour d’éthiques bien affirmées (c’est le cas de la Fédération Française d’Education Physique et de Gymnastique Volontaire, de la Fédération Française d’Entraînement Physique dans le Monde Moderne et de plusieurs fédérations culturistes), les nouvelles formes de gymnastique s’appuyant sur des représentations renouvelées du corps, essentiellement importées d’Amérique et mises sur le marché par des organismes privés, remettent en question cet ordre établi. Dans la première moitié des années 1980, les organisations fédérales sont dépassées par des entreprises privées, qui perturbent le système en place et tendent à imposer leur propre logique. Une nouvelle problématique s’amorce, entraînant au sein de ces institutions de longs débats autour du problème de l’éthique et de la définition des pratiques défendues (Travaillot, 1998). Doivent-elles « récupérer » ces nouvelles formes de pratique, et avec elles leurs adeptes ? Est-ce une nécessité pour survivre et maintenir leur autorité ? Ne courent-elles pas le risque alors de perdre leur identité ? Quel est le prix à payer pour tenter de gagner de nouveaux licenciés ? Des conflits entre les différentes organisations, auxquels s’ajoutent des débats internes, éclatent. Face à des choix cruciaux d’identité, des stratégies opposées se dessinent.
 
Cadre d'analyse et méthodologie
 
 
L’analyse des réactions et des positionnements du milieu culturiste fournit un exemple de la diversité des réponses émises. Malgré une pratique relativement uniforme de l’ensemble des culturistes, qui consiste en un ensemble d’exercices individuels aux appareils visant à accroître le volume corporel, ce milieu, de plus en plus composite, se caractérise par la présence « d’écoles de pensée » divergentes. Les différents clubs sont attachés à des professeurs de culture physique, eux-mêmes au service de fédérations qui revendiquent une légitimité et l’unité du culturisme grâce à leur action. Aucune d’elles n’étant reconnue par l’Etat, chacune organise ses propres concours, décerne ses propres titres et délivre ses propres diplômes, tout en commercialisant de multiples produits et appareils de musculation [1]. Ces structures se dotent le plus souvent d’une revue porteuse des idées défendues et s’appuient sur un certain nombre d’ouvrages, sans cesse plus nombreux, destinés à présenter les différentes méthodes de musculation et à guider la pratique personnelle. A cela s’ajoutent les organisations syndicales, possédant leur propre bulletin, ainsi que des salles indépendantes et des revues autonomes revendiquant elles aussi leur conception (tableau 1).
Tableau 1
Les organisations et publications culturistes
  • En mars 1963, le numéro un de Santé et Sport, dirigé par Henri Fagot, est publié, parallèlement à la création de la Fédération Nationale des Culturistes Français.
  • En 1974, à l’initiative de Lucien Demeillès, Il-Elle d’aujourd’hui fait son apparition. Le numéro quatre est sous-titré La santé par la culture physique. Cette revue devient en 1977 Pleine Forme. Des liens sont affichés avec la Fédération Française de Musculation, qui deviendra la Fédération Française de Musculation et de Body-Building. Parallèlement, sous la direction de Demeillès, Le Monde du muscle parait à partir de 1975.
  • En 1979, la Fédération Nationale Française des Professeurs de Culture Physique, présidée par Henri Dupont, est absorbée par un syndicat, la Fédération Nationale des Professeurs de Culture Physique de France (la F.N.P.C.P.F.), créée en 1969 par Etienne Neplaz, qui la présidera et la dotera de la revue Les informations culturistes françaises. Cette fédération accorde sa confiance à la Fédération Française de Culture Physique Athlétique et Sportive, descendante du « créateur » de la culture physique Edmond Desbonnet (1869-1953) et présidée par Serge Nubret.
  • En opposition avec le syndicat présidé par Neplaz, est créé en 1980 le Syndicat National des Professeurs de Culture Physique (le S.N.P.C.P.), présidé par Michel Chevalier. Il se dote d’un bulletin de liaison intitulé Mouvement-Santé-Pensée.
  • Enfin, certaines salles indépendantes, telles que celle dirigée par Eric Simian à Paris, communiquent par voie de presse.
Fonctionnant sur la logique d’un champ, au sein duquel les plus anciens, qui ont réussi à s’imposer, luttent pour rester en place et s’opposent à ceux qui cherchent ou qui sont en voie d’acquérir une position dominante (Bourdieu, 1980, 1992), ce milieu vit au début des années 1980 une situation de forte tension pouvant apparaître comme une étude de cas exemplaire des problèmes que posent le renouvellement et les transformations des offres et des demandes en matière de pratiques physiques à partir du milieu des années soixante-dix (Pociello, 1981, 1995 ; Clément, Defrance, 1987). L’étude de ce secteur n’étant pas régi par une seule institution en révèle la complexité, en montrant que le problème central relève d’un questionnement sur l’éthique et la définition que doit prendre le sport considéré. Il s’agit de se positionner face à des acteurs ayant une autre vision du sport et qui se placent résolument en rupture par rapport à ce qui existait en revendiquant la nouveauté et l’innovation dans leurs propositions. Une question apparaît essentielle : les « nouvelles » gymnastiques sont-elles réellement nouvelles ? Constituent-elles véritablement une innovation par rapport à ce qui se passait avant leur naissance ? Comment interpréter leur apparition ? Sont-elles en continuité ou en rupture avec ce qui existait déjà ? Le problème central est celui de la filiation de ces nouvelles gymnastiques avec ce qui existait auparavant. L’objectif est de faire face au changement de l’environnement introduit par ces nouveaux concurrents, et de mettre en place la stratégie la plus appropriée au regard des choix relatifs à la définition de son identité. Ces choix (ou prises de position) seront largement dépendants de la position occupée au sein de l’espace des cultures physiques, elle-même tributaire d’un habitus et donc des types de capital possédés, produits d’une trajectoire sociale. Finalement, en arrière-plan de ces débats, logique associative et modèle entrepreneurial, s’appuyant sur « des systèmes de perception et de représentation du monde associatif et social » différents (Gasparini, 1995, 84), s’entrechoquent, entrent en concurrence et sont défendus ou rejetés par les différents acteurs.
Preuve de l’importance qu’ils accordent à ce phénomène, les différents responsables profitent des bulletins, revues et organes de liaison propres à leur organisation pour commenter l’arrivée des gymnastiques aérobiques et s’exprimer, afficher et affirmer les conceptions qu’ils défendent afin d’être parfaitement compris et suivi par leurs adhérents. Cette analyse s’appuie sur le dépouillement systématique de l’ensemble de ces périodiques (voir tableau 1), de la date de leur création jusqu’en 1985, qui permet de repérer les éditoriaux et les articles dans lesquels des prises de position sont clairement indiquées au regard de ce thème. A partir de l’analyse qualitative du contenu de tous ces textes, plusieurs types de réactions sont différenciés. Des positionnements divergents sont mis en évidence au regard d’un certain nombre de variables discriminantes : le degré de nouveauté et d’innovation accordé aux nouvelles gymnastiques par rapport à ce qui existe déjà, la prise en compte de ces activités de forme et les modifications qu’il faut leur faire subir, la qualification professionnelle autorisant l’enseignement de ces pratiques, le jugement à leur égard (finalité des exercices proposés, respect de l’intégrité physique de leurs adeptes, éthique de leurs enseignants).
 
Résultats
 
 
Malgré une réaction quasi-générale pour s’insurger contre l’incompétence des promoteurs des nouvelles gymnastiques et dénoncer l’iniquité qui sépare les réglementations régissant l’enseignement de la culture physique et celui des formes de pratique récentes, les différentes institutions ne vont pas réagir unanimement. Chacun se trouve tiraillé entre d’une part, une adaptation des salles et du contenu proposé à la demande nouvelle, et d’autre part, la volonté de conserver son identité et sa logique propres. La diversité des réactions peut être comprise à la lumière de la position occupée par les différents organismes et acteurs dans l’espace culturiste.
1. La critique totale
La Fédération Nationale des Professeurs de Culture Physique de France veut très vite se positionner face aux nouvelles gymnastiques. Par le biais de sa revue, elle dénonce avec vigueur ces nouveaux intrus. Dès la fin de l’année 1982, dans l’éditorial du magazine fédéral Les informations culturistes françaises, le président Neplaz juge Véronique et Davina, les deux promotrices de la toute récente émission télévisée Gym-Tonic, basée sur des mouvements répétés de gymnastique aérobic sur une musique rythmée, comme « l’escroquerie de l’année ». L’argumentation est simple : dans la première moitié du XXe siècle, le fondateur de la culture physique Edmond Desbonnet s’appuyait déjà sur la musique dans ses leçons, et bien d’autres culturistes l’ont imité ensuite. Rien de nouveau n’est donc à signaler ! Un an plus tard, alors que le Ministère de la Jeunesse et des Sports vient d’agréer la Fédération Française d’Aérobic-Stretching et de Gymnastique d’Expression, la critique associe les gymnastiques à terminologie anglo-saxonne et l’administration de l’Etat, qui « a encore aggravé son manque de crédibilité aux yeux de nos professionnels » en accordant son agrément à des activités pseudo-nouvelles, telles que l’aérobic et le stretching, à la suite d’une « enquête bidon », faussée par des « magouilles politico-administrativo-commerciales ». L’argumentation est effectuée à partir d’une analyse technique, qui permet de rejeter toute idée d’innovation et de nouveauté (tableau 2).
Même si elles sont plus tardives, les critiques de la revue Santé et Sport iront dans le même sens que celles de Neplaz. En 1984, par l’intermédiaire d’une série d’articles, le culturisme « à toutes les sauces » est dénoncé : le terme « culturisme » ne peut être remplacé par d’autres vocables, le culturisme est bassement et manifestement plagié. Les termes de bodybuilding, powerlifting, ou encore de gymnastique en salle et d’aérobic ne servent qu’à cacher de pâles copies du culturisme : le succès de cet ensemble de pratiques nouvelles oblige cette revue à les prendre en compte et réagir en refusant de les considérer comme des innovations (tableau 2).
Tableau 2
Propos recueillis dans les revues Les informations culturistes françaises et Santé et Sport.
« Mesdames Véronique et Davina qui donnent un cours de très mauvais plagiat de culture physique (véritables pantomimes gestuelles assassines orthopédiquement et physiologiquement parlant !) sur fond musical (…) sont persuadées, ou font semblant de l’être (intérêts financiers obligent) qu’elles ont inventé une nouvelle méthode de “culture physique sur fond musical” (…) » (E. Neplaz, « Editorial », Les informations culturistes françaises, n° 26, octobre-novembre-décembre 1982).
« (…) le Ministère de la Jeunesse et des Sports et ses brillants responsables ès APS ne connaissent rien à la culture physique et aux problèmes spécifiques de cette discipline (…) » (E. Neplaz, « Editorial : Crédibilité », Les informations culturistes françaises, n° 30, octobre-novembre-décembre 1983).
Aérobic, Stretching, Body-building ne sont que des « terminologies fantaisistes », des « fariboles terminologiques », des « foutaises inventées pour détourner la législation sur les APS en vigueur actuellement ». Et pourquoi pas « le bilboquet ou le yoyo aérobic », « le shrinking-body »…, « puisqu’il suffit d’employer des terminologies anglo-saxonnes en France désignant des activités connues depuis très longtemps dans notre pays pour avoir l’air et la prétention d’inventer et d’introduire des nouveautés ». La volonté est de lutter contre l’utilisation de l’expression « nouvelles disciplines », pour désigner des activités « qui ne sont que de la Culture Physique et des techniques connues, utilisées et enseignées par nos Professeurs de Culture Physique depuis des décennies… L’aérobic n’est pas autre chose que de la culture physique en musique, dont les premiers cours ont été donnés dès 1936 par Edmond Desbonnet qui enregistra les premiers cours de Culture Physique en musique avec l’orchestre de la Garde Républicaine, soit plus de quarante ans avant Véronique et Davina et les Américains ! (E. Neplaz, « Editorial : Volonté politique », Les informations culturistes françaises, n° 31, janvier-février-mars 1984).
« Alors Messieurs les Tartuffes du vocabulaire… f… nous la paix avec tout votre arsenal de mots allant de la gonflette à la gymnastique en salle… » (H. et S. Rey, « A toutes les sauces ! », Santé et Sport, n° 223, novembre 1984).
La sévère dénonciation est prolongée par Alain Verollet, Masseur Kinésithérapeute et délégué de la Fédération. Celui-ci s’appuie sur deux points sensibles : dangers des gymnastiques aérobiques dus à l’incompétence des promotrices et accusations d’ordre moral. Le passé peu noble de certaines des nouvelles promotrices constitue un angle d’attaque privilégié permettant la délégitimation de ces nouvelles pratiques. Les critiques les plus vives font référence au domaine de la morale, cher aux culturistes. L’arrivée de Minka, ancienne vedette strip-teaseuse de la revue de l’Alcazar, dans le milieu de la mise en forme est citée comme la démonstration du manque de sérieux de cette nouvelle génération [2]. La position très fragile de cette dernière favorise des attaques ayant du poids, qui veulent prendre à défaut l’érotisation des corps semblant pour partie à la base de leur succès [3], et qui sont complétées d’un rappel sous forme péjorative du passé de danseuse d’un grand nombre des nouvelles promotrices. A ces reproches s’ajoute la critique de leur mercantilisme s’opposant aux fondements résolument associatifs des groupements plus anciens (tableau 3).
Tableau 3
Propos d’Alain Verollet
« Nous n’avons pas le droit de laisser d’anciennes strip-teaseuses ou danseuses, en rupture de contrat, jouer avec la santé de milliers de gens. Leur dédain ou leur méconnaissance de l’anatomie et de la physiologie n’ont d’égal que leur mercantilisme. Peu leur chante de savoir qu’on ne peut contrôler, redresser ni éliminer tout risque en enseignant la gymnastique à 80 personnes en même temps. Que leur importe si leurs victimes présentent des handicaps (cardio-vasculaire, respiratoires, discaux, articulaires, etc.) qu’elles vont aggraver. Seul compte le fait qu’à 40 francs par personne, cela rapporte la somme de 3 200 francs à l’heure ! » (A. Verollet, « Courrier des lecteurs Gym-Tonic », Pleine Forme, n° 55, mai-juin 1983).
Ces violentes attaques doivent être rapprochées des stratégies développées par ces acteurs au cours des années précédentes, elles-mêmes largement dépendantes de leur statut. Dès 1963, année de sa création, la revue Santé et Sport, dont de nombreux responsables exercent une profession médicale, prend position pour une réglementation sévère de l’enseignement de la culture physique. Son souci de sélection, de rigueur et de qualité est récompensé en 1965 avec la création du Brevet d’Etat d’Aptitude à l’Enseignement de la culture physique : « n’importe qui ne peut plus enseigner n’importe quoi ». Cela dit, l’appellation d’éducateur physique et le rattachement au Ministère de l’Education nationale sont dénoncés ; les « professeurs de culture physique », qui prennent en charge leurs « patients », devraient être sous la tutelle du Ministère de la Santé. La culture physique constitue une véritable prévention médicale qui doit être mise en œuvre par un véritable « Professeur de Santé ». Celui-ci, par le biais d’un entraînement « sur mesures », est le garant de la scientificité de la culture physique et de ses bienfaits pour la santé. Néplaz, qui est kinésithérapeute, reprend cette analyse en 1981 et s’appuie sur sa revue, sous-titrée Comprendre, agir, être efficace, pour expliquer sa logique : la culture physique peut avoir des objectifs médicaux, correctifs et orthopédiques, et constitue donc « une réelle méthode de santé (…), une authentique médication par l’exercice physique (…), une incontestable thérapeutique par le mouvement ». Les exigences pour l’enseigner, sanctionnées par un diplôme, doivent dès lors être fortes, comme prend le soin de le souligner la Doctrine nationale de la Culture Physique Française adoptée par la commission technique nationale de la F.N.P.C.P.F. La lutte contre la diminution des exigences du diplôme requis pour « professer », qui nécessite d’importantes connaissances scientifiques, sera le credo de ce syndicat qui défend l’intérêt des professions médicales et de leur haut niveau d’étude. L’aérobic et ses danseuses vont à l’encontre de ces objectifs et mettent à mal les règles du jeu défendues. Celles-ci, qui revendiquent leur spécificité par rapport à la culture physique et qui considèrent que la loi de 1963 ne les concerne pas, enseignent sans diplôme. La réaction est virulente, le rejet total. Néplaz et sa fédération militent en faveur de frontières rigides limitant avec fermeté l’étendue du champ. Au nom d’une éthique et d’une morale affirmées, s’appuyant sur la référence médicale et scientifique, l’objectif est le parfait contrôle du droit d’entrée. Toute prétendue innovation n’est qu’une manœuvre pour déjouer ce contrôle. Sur le modèle de « l’art pur » ou de « l’art pour l’art », constituant un des modes de production et de circulation du champ littéraire (Bourdieu, 1992), la F.N.P.C.P.F. défend une conception très restreinte et fermée de l’enseignement de la culture physique, et un contrôle omniprésent et sans concession des exigences requises.
2. La critique partielle
Le Syndicat National des professeurs de culture physique, concurrent de celui présidé par Neplaz, se positionne différemment. Les travaux de son Assemblée générale du 21 novembre 1982 portent sur l’attitude à tenir face aux gymnastiques nouvelles et plus généralement sur l’ébauche d’une définition de la culture physique. Dans son allocution d’ouverture, le président, Michel Chevalier, partant du constat du développement du bodybuilding, du stretching, de l’aérobic, et d’une clientèle remplissant toutes les salles, toutes tendances confondues, depuis la rentrée de septembre 1982, montre le chemin à suivre, celui de l’adaptation : l’innovation de ces gymnastiques est reconnue comme telle, mais ces dernières font partie intégrante de la culture physique. Un stage national d’aérobic, « Fête nationale d’Aérobic-Stretching », est programmé le 1er mai 1983. Un voyage aux Etats-Unis comprenant des stages d’informations professionnelles des différentes techniques pratiquées en Californie est même envisagé. Parallèlement, plusieurs numéros du Bulletin de liaison du syndicat, Mouvement-Santé-Pensée, font une large place au succès des nouvelles gymnastiques. Des conseils discographiques sont donnés pour les cours d’aérobic. Le but est de reprendre possession d’une activité entrant pleinement dans les prérogatives des professeurs de culture physique diplômés (tableau 4).
Les critiques et l’action syndicale consistent à dénoncer le manque de compétence des promotrices des nouvelles gymnastiques, en le comparant aux capacités des culturistes reconnues par un diplôme d’Etat. Un tract est par exemple distribué lors de la soirée « aérobic » du Palace, discothèque parisienne en vogue, dont les invitées d’honneur sont Véronique et Davina. Tout en criant « vive l’aérobic », ce papier explique : « Depuis plusieurs mois une nouvelle forme de Culture Physique se développe en France » ; cependant, « (…) de faux professeurs enseignent et ouvrent des centres… Les vedettes invitées ce soir, comme tant d’autres, n’ont pas le droit d’enseigner la culture physique ». Le choix est clair : oui aux nouvelles gymnastiques, mais enseignées par des gens possédant un diplôme reconnu. L’Assemblée générale de 1983 reprendra à nouveau ces thèmes, en durcissant encore les positions sur la possession d’un vrai diplôme après l’agrément ministériel accordé à la Fédération d’Aérobic-Stretching.
A la même période, la revue Pleine Forme consacre une série d’articles aux nouvelles pratiques, et prend également une position évolutive mais qui reste nuancée. « Le dernier filon », titre Lucien Demeillès dans le premier éditorial de sa revue consacrée au phénomène aérobic en novembre 1982. Dès le numéro suivant, parallèlement au développement de la prise de conscience de l’hégémonie de la gym tonic et de ses conséquences néfastes sur le développement du culturisme, le commentaire est plus réservé (tableau 5).
Tableau 4
Propos recueillis dans la revue Mouvement-Santé-Pensée
« Et nous, que devenons-nous dans ce tapage coloré, musical, aux chaussettes et collants racoleurs ? Où est la place de la Culture Physique dans ce débordement de tendances, de contradictions, mais d’envie de mouvements, heureusement. Je dirais même, y a-t-il encore une place pour la Culture Physique dans tout cela ? Si oui, que devient-elle ? Que devons-nous faire ? Qu’allons-nous devenir ? … Allons-nous être capables de « prendre le train en marche », de répondre à cette demande de la part du public ? Allons-nous être capables de satisfaire les aspirations de cette masse de gens, pourrons-nous leur apporter ce qu’ils recherchent ? La Culture Physique traditionnelle n’est pas morte, elle a toujours ses avantages et ses indications et elle doit demeurer en bonne place dans nos manières de travailler. Mais il semble aujourd’hui que le public a soif d’autres choses. Si nous ne répondons pas à cette demande, si nous ne savons pas nous adapter à cette situation, d’autres le feront à notre place et ce processus de remplacement est déjà en cours. Les danseurs et les danseuses ne nous ont pas attendus pour se lancer dans l’aventure. Si nous ne voulons pas être dépassés, oubliés, il nous faut réagir et montrer que nous pouvons nous adapter à cet élan du corps. Votre Syndicat s’est donné pour tâche cette année de vous aider à réussir cette reconversion par ses réunions, par ses stages… Etre intelligent, c’est savoir s’adapter » (M. Chevalier, « Ouverture de l’Assemblée Générale 1982 du Syndicat », Mouvement-Santé-Pensée, n° 6, décembre-janvier-février 1983).
« La Culture Physique a pour but d’améliorer et de développer les qualités psychiques et physiques de l’individu par le mouvement. Cette définition entraîne donc la possibilité d’englober les méthodes nouvelles en ne s’adressant qu’aux diplômés. Toutes ces méthodes sont en fait, une partie intégrante de la Culture Physique donc récupérées dans nos salles dans un esprit nouveau. Le professionnel de culture physique est obligé d’adapter son enseignement aux motivations de ses clients » (« Compte-rendu des travaux de l’Assemblée Générale », Mouvement-Santé-Pensée, n° 6, décembre-janvier-février 1983).
« Nous, les professionnels de la Culture Physique et disciplines assimilées, nous faisons partie de la chaîne de la forme, comme instigateur dans sa prévention et sa vente » (J. P. Antonio, Mouvement-Santé-Pensée, n° 8, septembre-octobre-novembre 1983).
« Il faut dépoussiérer la profession, y faire entrer la lumière en même temps que la musique, y projeter l’avenir avec la joie de vivre et le sourire, tant pis pour ceux qui n’ont jamais su ou qui ne peuvent plus » (« Editorial du Président », Mouvement-Santé-Pensée, n° 7, avril-mai-juin 1983).
Tableau 5
Propos de Lucien Demeillès recueillis dans la revue Pleine Forme
« Il est certain que depuis longtemps, de nombreux professeurs de culture physique proposaient des leçons collectives de mise en forme sur fond musical, par le moyen de radio-cassettes enregistrées. Ceci, en raison d’une certaine monotonie engendrée par la trop classique leçon comptée de papa Desbonnet… En somme, rien de réellement nouveau, mais un ensemble d’exercices remis au goût du jour avec une musique stimulante et… proposé par des danseurs et des danseuses. Aux clubs de gym-musculation d’exploiter eux aussi le dernier filon, l’aérobic » (L. Demeillès, « Le dernier filon », Pleine Forme, n° 52, novembre-décembre 1982).
« Peut-on parler de véritable gym lorsque l’on s’agite pendant une heure au son d’une musique dynamique moderne ? Toute la question est là. Mais il faut reconnaître que la chose est bien présentée et que cela plaît beaucoup. Il convient donc de suivre l’évolution tout en améliorant la méthode. Une union des professionnels de la culture physique s’engage à lutter contre les Aérobic’s usurpateurs qui utilisent le terme Gym, qu’il soit Energym, ou Gym-Tonic lorsqu’elle est enseignée par des anciennes danseuses ou ex secrétaires de producteurs TV… Effectivement, actuellement les kinésithérapeutes ne manquent pas de patients en provenance directe de la gym aérobic… En conclusion, (…) vous aussi, professeurs de culture physique ou de body-building, vous pouvez proposer de la Gym Aérobic en améliorant la méthode, en la dosant pour la santé, afin de la rendre plus efficace » (L. Demeillès, « Offrez les moyens d’obtenir la meilleure forme », Pleine Forme, n° 53, janvier-février 1983).
Le numéro 54 de Pleine Forme consacre un long dossier à l’aérobic écrit par le docteur Jean-Pierre de Mondenard, qui a déjà formulé de nombreuses critiques de ce phénomène. Le titre de l’article est évocateur : « Gym Tonic – Mise en forme ou mise en scène – avec rythme et sans raison ». L’auteur y démontre, en s’appuyant sur de multiples connaissances scientifiques, que « la seule séance du dimanche matin est une illusion totale et peut même être dangereuse pour des « corps abandonnés » depuis de nombreuses années ». Son exposé est parfaitement structuré. Une première partie décrit les illusions de cette pratique, quant à la séance hebdomadaire, à la combustion des graisses, au remodelage du corps et enfin, à l’interprétation erronée de la notion d’aérobie ; il détaille ensuite les dangers liés à la Gym Tonic et conclut sur un ensemble de conseils, « pour que la première séance d’aérobie ne soit pas la dernière ». Véronique et Davina sont attaquées directement tout au long de l’article, leur insuffisance de compétence est vivement critiquée. Les culturistes se rangent ici auprès du corps médical et de son savoir ; le « courrier des lecteurs » de la revue Pleine Forme, consacré momentanément à la Gym-Tonic, donnera ainsi la parole à de nombreux médecins et kinésithérapeutes, qui s’inquiéteront et formuleront, chacun leur tour, de nombreuses réserves. Les prises de position directement formulées par les culturistes sont malgré tout plus nuancées. L’année suivante, Pleine forme prend position sans intermédiaire face au phénomène Véronique et Davina, avec un long article du culturiste Jean Texier. Il s’agit de resituer la place véritable de la culture physique face à la gym-tonic et de lui redonner tout son sens. Si de nombreuses critiques à son sujet sont injustifiées, la gym tonic ne permet pas, malgré tout, les progrès que promet la culture physique. Aérobic et Gym Tonic ne sont pas rejetés mais jugés incomplets. L’argumentation est une nouvelle fois technique (tableau 6). L’évolution de la revue Pleine Forme est caractéristique de l’empreinte laissée par les pratiques nouvelles : uniquement centrée sur le culturisme, cette revue va s’ouvrir au monde de la forme, puis à de nombreux sports, analysés comme pouvant avoir des effets positifs sur l’organisme du pratiquant. Lucien Demeillès, rédacteur en chef, explique en 1984 qu’il souhaite « non plus un aspect de compétition culturiste, mais un style Fitness, joie de vivre et plaisir d’être en forme ».
Tableau 6
Propos de Jean Texier dans la revue Pleine Forme
« (…) la culture physique à mains libres, sans poids, dans le vide, atteint rapidement une stagnation dans ses effets, lesquels sont limités, alors que le bodybuilding cultive réellement le corps au-delà du naturel, parce qu’on peut augmenter la charge quand cela devient facile et se cultiver indéfiniment. « Gym tonic » ne peut donc suffire pour modifier de fond en comble son anatomie, pas plus que la gym traditionnelle, alors que le bodybuilding est la culture physique efficace ».
La gym tonic est une forme de pratique qui peut permettre d’accéder au bodybuilding « forme suprême de la culture physique ». Elle comporte donc des aspects très positifs : « Si l’aérobic est la première étape à franchir par les femmes pour accéder au bodybuilding, alors je dis bravo… Le succès de Véronique et Davina vient de l’ambiance chaleureuse qu’elles savent créer (…)… Pour certaines femmes, c’est la découverte du plaisir de l’effort physique, tellement considéré à tort comme non-féminin… « Gym tonic » est une bouffée d’oxygène pour des milliers de femmes qui répugnaient à toute dépense physique méthodique et légitimée en soi ». Jean Texier reconnaît la transformation des attitudes des femmes face à l’exercice physique, permise par ces nouvelles gymnastiques. Il ne veut pas le renier, et leur accorde même une certaine efficacité, qu’il démontre à grand renfort de physiologie : « La succession de mouvements enchaînés à un rythme endiablé est une méthode efficace pour développer l’endurance aérobie, c’est-à-dire le système composé du cœur, des poumons, des vaisseaux, et du sang… L’acidité dans le muscle provoque la vaso-dilatation du lit vasculaire, ce qui augmente la surface d’échange entre le sang et les cellules musculaires… ». Il va même plus loin dans leur défense en conclusion de cette partie : « Si on démarre trop brutalement une séance, les muscles consomment leurs réserves énergétiques immédiatement disponibles (…). Le résultat est un déficit en oxygène, une dette d’oxygène sous forme d’acide lactique, et l’impossibilité de continuer l’exercice. Il n’y a donc pas de danger d’overdose de « gym tonic » : quand on ne peut pas suivre, on est obligé de s’arrêter » (J. Texier, « Gym tonic au tribunal de Michel Polac », Pleine Forme, n° 59, février-mars 1984).
Ces « critiques partielles » sont, comme les « critiques totales », largement dépendantes de la position dans cet univers des acteurs qui les émettent. Dépourvus de diplômes universitaires mais titulaires du Brevet d’Etat, ces culturistes défendent leur territoire et leur identité tout en reconnaissant l’innovation. Comment expliquer cette stratégie ?
La scission syndicale de 1980, qui entraîne la création du S.N.P.C.P., intervient à l’issue de vifs débats autour du problème des diplômes, et plus particulièrement à propos du contenu du Brevet d’Etat d’Aptitude à l’Enseignement de la Culture Physique. Un bras de fer s’engage entre les deux organisations. Les « exigences pseudo-médicales » du syndicat concurrent, la F.N.P.C.P.F, dont le président Neplaz « reste accroché à son rêve de blouse blanche », et qui entraînent l’inaccessibilité du diplôme à de nombreux postulants, sont dénoncées. « Nous ne voulons pas d’un Brevet d’Etat digne du D.E. des kinésithérapeutes. Nos salles ne sont pas des cabinets de rééducation (…)… Le professeur de Culture Physique est un Educateur Physique (…) », est-il expliqué dans l’éditorial du bulletin Mouvement-Santé-Pensée, en avril 1983. De multiples enquêtes et réunions visent à préparer le « renouveau du diplôme ». Si le Brevet d’Etat est indispensable à l’enseignement – la défense des diplômés est une des priorités du syndicat –, il ne doit pas être inaccessible pour autant. C’est d’ailleurs cette trop grande sévérité qui est considérée comme la cause du manque d’encadrement et des problèmes en cours : la responsabilité est explicitement rejetée sur le syndicat concurrent et son président Neplaz. Dès lors, pour ces « sportifs » dépourvus de diplômes scolaires, la stratégie est de défendre leurs compétences laborieusement acquises et validées par un diplôme d’Etat, dont ils tentent de conserver l’accessibilité. Le Brevet d’Etat, qui représente une frontière juridique définissant une règle explicite de codification, fournit, malgré les désaccords, un consensus minimal qui protège les frontières et qu’il faut défendre à tout prix. La compétence reconnue est le credo de cette tendance. L’éthique est cependant beaucoup moins affirmée que pour le groupe précédent : se couper des innovations et des nouveautés en cours, et reconnues comme telle, pourrait s’avérer dangereux. Les contraintes du marché nécessitent une constante adaptation permettant de répondre à la nouvelle demande. L’objectif est de conserver une place durement acquise dans un champ en pleine évolution.
3. L’adhésion nuancée
Quelques partisans de la culture physique réagissent encore différemment et choisissent pour cela de s’exprimer dans des revues non culturistes. C’est notamment le cas d’Eric Simian, directeur de la salle de culture physique des Champs-Elysées, qui veut prendre à contre-pied les gymnastiques nouvelles en se présentant en initiateur du récent engouement. Dès juin 1982, des publicités envahissent la presse pour promotionner cette « salle encore plus californienne ». Simian, revendiquant son statut d’ancien professeur d’éducation physique, se présente comme un vrai professionnel, qui applique la méthode aérobique, mais en ayant éliminé tout mouvement dangereux. Il s’explique dans le Bulletin du Syndicat National de l’Education Physique, syndicat des professeurs d’éducation physique, au milieu de réactions hostiles à cette nouvelle mode : se positionnant résolument au cœur de cette nouvelle tendance, il s’en démarque en appelant à « lutter contre les danseuses » et en mettant rapidement en place des stages de formation pour remédier à leur déficit de compétence (tableau 7).
Tableau 7
Propos d’Eric Simian
« On me copie beaucoup. Moi je suis allé chez Jane Fonda. J’ai choisi l’aérobic parce que c’est gai (…) » (« La vague de la vogue aérobic », Le Monde, 3 février 1983).
« Je suis le premier à avoir, pour ainsi dire, importé la gym américaine en musique de Jane Fonda en France. Toutefois, les aérobics de Jane Fonda ont été mis au point par une équipe de Professeurs d’Education Physique et de Kinésithérapeuthes, et sa gymnastique n’a absolument rien à voir avec les cours diffusés par la Télévision le dimanche matin et, malheureusement, dans bien d’autres salles. En tant que Professeur d’EPS, j’ai éliminé les mouvements dangereux pour la colonne vertébrale et pour les articulations et mes leçons sont bâties suivant un plan classique correspondant à des bases physiologiques que tout enseignant doit connaître… Véronique et Davina sont certes, très sympathiques et pleines de dynamisme, personne ne peut le nier, mais elles ont poussé le bouchon un peu trop loin et, avant de critiquer les professionnels, elles devraient essayer de voir ce que les disciplines qu’elles ne connaissent pas, comme la musculation aux appareils modernes, la méthode suédoise, le yoga, le stretching, l’isométrie dynamique, peuvent apporter dans une séance complète de culture physique ou d’éducation physique. Elles devraient également suivre des études d’anatomie et de physiologie, pour mieux comprendre les dangers de certains exercices, en particulier pour les articulations, la colonne vertébrale et le système cardio-vasculaire… » (Eric Simian, « Véronique et Davina reprenez vos études ! », Bulletin du S.N.E.P., n° 192, 6 janvier 1983).
Simian pénètre le marché des gymnastiques aérobiques en faisant valoir deux arguments principaux : d’une part ses qualifications et ses compétences reconnues, aussi bien scientifiques que techniques, que lui donne son titre de professeur d’éducation physique, et d’autre part son voyage aux Etats-Unis, pays considéré comme avant-gardiste et novateur, qui assure qu’il a lui-même testé et éprouvé la gymnastique qui y est proposée. Ces propos lui permettent tout à la fois de se démarquer de ses concurrentes « danseuses » en condamnant leur démarche et de se présenter comme le gardien patenté et le garant de la santé et du bien-être corporel des pratiquants. Tout se passe comme si Simian, en véritable « moralisateur » du mouvement culturiste, était investi d’une mission de protection des corps de l’ensemble de ces pratiquants, cette mission contribuant à masquer la logique marchande dans laquelle, comme les autres, il s’inscrit.
4. L’ignorance
Enfin, la dernière position fut d’ignorer les perturbations extérieures. Tout un pan du milieu culturiste, représenté notamment par la revue Le Monde du muscle, ne fait à aucun moment référence à l’aérobic et se désintéresse des gymnastiques de forme.
L’analyse de cette revue permet de comprendre cette attitude. Celle-ci présente les meilleurs compétiteurs des concours culturistes à un public masculin, qui rêve d’hypertrophie musculaire et de projecteurs. L’aérobic, qui intéresse les femmes et qui vise d’autres objectifs, n’a aucun intérêt et relève d’une autre logique. Dans ce cadre, aucune concurrence ne peut être relevée. Pourquoi s’en préoccuper ? Comme l’explique Bourdieu (1992, 313), « c’est déjà exister dans un champ que d’y produire des effets, fût-ce de simples réactions de résistance ou d’exclusion. Il s’ensuit que les dominants ont peine à se défendre contre la menace qu’enferme toute redéfinition du droit d’entrée explicite ou implicite sans accorder l’existence, par le fait de les combattre, à ceux qu’ils veulent exclure ». Les gymnastiques de forme n’appartiennent pas au monde « pur et dur » du culturisme de compétition. Elles ne relèvent pas du même secteur, du même public et des mêmes objectifs, et sont donc ignorées.
 
Conclusion
 
 
Cet article visait à dévoiler les tensions et les conflits caractérisant l’univers culturiste au début des années 1980. Cet espace de pratiques est marqué par des stratégies de défense de l’ordre établi et par des actions de contestation de ce dernier, constitutives de la lutte pour l’imposition d’un nouvel ordre légitime. La perturbation des règles du jeu de l’espace analysé incite alors les principaux acteurs à se positionner, à se démarquer et à mieux définir ce qui les spécifie. Si l’argumentation technique, s’appuyant sur des références scientifiques reconnues par un diplôme, constitue la base des différentes réponses, diverses réactions peuvent être cependant repérées. A travers chacune d’elles, c’est la nouveauté qui est plus ou moins contestée et qui suscite des polémiques. Refus total de considérer les nouvelles gymnastiques comme des nouveautés techniques, acceptation de cette nouveauté mais démonstration de leur appartenance à la « famille de la culture physique », revendication de l’innovation dans ce domaine et enfin ignorance totale sont les grandes sensibilités pouvant être mises en relation avec les positions occupées dans cet espace. Sur ces bases, le chercheur, dans sa position d’extériorité, est-il en mesure de répondre à la question : a-t-on inventé quelque chose au cours de cette période en matière de gymnastique et de culture physique ? Peut-on pour cela envisager le changement sous un angle uniquement technique comme le font les différents acteurs ?
L’analyse des techniques mises en œuvre est dans le cas présent particulièrement délicate. Leur diversité aux différentes périodes rend les comparaisons difficiles et partielles. Seule la modification du rythme des exercices proposés semble parfaitement évidente : entre 1981 et 1984, tout va plus vite. Cette intensité sera d’ailleurs au centre des critiques qui dénoncent les dangers qu’elle entraîne. Mais la rapidité d’exécution des exercices proposés peut-elle à elle seule expliquer leur succès au cours de cette période ? Cette innovation technique (qui resterait à démontrer) peut-elle être tenue pour la cause de ce phénomène de société ? La réflexion sociologique ne peut autonomiser et isoler la technique, comme le font les acteurs, pour analyser une telle « invention ». Elle doit s’intéresser aux attributs symboliques des pratiques et à leur variabilité historique (Defrance, 1987a). Les travaux de Georges Vigarello sont à ce propos édifiants. Ils évoquent la nécessité de développer une « technologie culturelle », discipline cernant « les influences exercées sur les techniques par les mœurs et les modes de vie » (Vigarello, 1988, 1991). Les gymnastiques et cultures physiques peuvent dès lors être envisagées comme des constructions sociales, qui sont modifiées quand les conditions sociales changent [4]. La nouveauté peut se définir en conséquence comme une nouvelle construction symbolique. Les nouveaux promoteurs posent leurs propositions comme inédites, effacent les effets de similitude et accentuent les effets de contraste entre ces dernières et ce qui les précédait. Jacques Defrance utilise cette démarche pour analyser la naissance des sports modernes : « (…) qu’est-ce qui permet de parler d’éducations physiques et de sports “modernes” ? Ceux-ci n’existent que pour autant qu’ils se différencient des pratiques ordinaires de conditionnement des corps existant jusque-là. Or cette différence sera essentiellement marquée par les promoteurs des exercices “modernes” eux-mêmes, qui ont intérêt à produire des preuves d’un écart, à partir duquel ils justifieront leur position de spécialistes et d’innovateurs » (Defrance, 1987b). A l’inverse, les plus anciens, qui défendent leur légitimité, luttent contre ce type d’argumentation. Beaucoup plus que par des innovations techniques, le succès des nouveaux protagonistes est assuré par de nouvelles « catégories culturelles d’appréhension », en relation avec les « montages symboliques » propres à la conjoncture présente. Les gymnastiques venues de Californie, telles que celles présentées par le centre Silhouette et décrites dans l’hebdomadaire l’Express en 1965, ne connaissent pas un grand succès à cette époque. Il manque alors un code de lecture de ces pratiques, lié à des transformations culturelles plus larges et permettant de percevoir ces exercices physiques comme le support idéal de la forme. L’analyse de la période allant de 1960 à 1980 montre qu’un certain nombre de pratiques ne bénéficiant pas d’une forte audience à leur début, viennent en quelque sorte préparer l’arrivée des gymnastiques de forme du début des années quatre-vingt.
La diversité de réponses, due à la plus ou moins grande adaptation de chacun, aboutira à la création de la notion fédérative de « fitness » dans la seconde moitié des années quatre-vingt. Tandis que les enjeux économiques prennent une importance considérable et réduisent l’autonomie du champ sportif, de nombreuses fédérations, dont l’autorité est remise en cause, devront également faire face à la transformation de l’offre en produits sportifs allant de pair avec l’évolution des goûts dans ce domaine. La structuration du monde sportif, qui ne peut plus être appréhendée par les seules institutions établies, est bouleversée. La Fédération Française de Volley-Ball avec le beach-volley, la Fédération Française de Basket et le basket de rue, la Fédération Française de Cyclisme face au V.T.T. ou encore la Fédération Française d’Athlétisme avec les courses sur routes seront par exemple confrontées quelques années plus tard aux mêmes problèmes que ceux décrits dans l’espace de la culture physique, celui-ci faisant en quelque sorte figure de précurseur.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Bessy, O. (1987). Les salles de gymnastique. Un marché du corps et de la forme. Esprit. Le nouvel âge du sport, 4, 79-94.
·  Bourdieu, P. (1980). Questions de sociologie. Paris : Minuit.
·  Bourdieu, P. (1992). Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire. Paris : Seuil.
·  Bourdieu, P., Delsaut, Y. (1975). Le couturier et sa griffe : contribution à une théorie de la magie. Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1, 7-36.
·  Clément, J.-P., Defrance J. (1987). L’évolution du sport : structure et conjoncture. In Sport et changement social (pp. 249-257). Bordeaux : MSHA.
·  Defrance, J. (1987a). Comment interpréter l’évolution des pratiques sportives ? Esprit. Le nouvel âge du sport, 4, 139-147.
·  Defrance, J. (1987b). L’excellence corporelle. La formation des activités physiques et sportives modernes. 1770-1914. Paris : Editions AFRAPS.
·  Defrance, J. (1989). Un schisme sportif. Clivages structurels, scissions et oppositions dans les sports athlétiques, 1960-1980. Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 79, 76-91.
·  Ehrenberg, A. (1991). Le culte de la performance, Paris : Calmann-Lévy.
·  Gasparini, W. (1995). Les organisations associatives et le jeu entrepreneurial. In A. Loret (Coord). Sport et management. De l’éthique à la pratique (pp. 80-89). Paris : Editions Revue EPS (réédition).
·  Pociello, C. (1981). Sports et société, approche socioculturelle des pratiques. Paris : Vigot.
·  Pociello, C. (1995). Les cultures sportives. Pratiques, représentations et mythes sportifs. Paris : P.U.F.
·  Travaillot, Y. (1998). Sociologie des pratiques d’entretien du corps, Paris : PUF.
·  Vigarello, G. (1988). Techniques d’hier… et d’aujourd’hui. Une histoire culturelle du sport, Paris : Editions Revue EPS-Robert Laffont.
·  Vigarello, G. (1991). Pour une technologie culturelle dans le champ des pratiques sportives. In Anthropologie du sport. Perspectives critiques, Actes du colloque international francophone Paris-Sorbonne, 19-20 avril 1991 (pp. 146-151). Paris : Afirse-Quel Corps ?
 
NOTES
 
[1]Pourtant, la loi du 6 août 1963 réglemente l’enseignement de la culture physique. Elle stipule que nul ne peut enseigner contre rétribution la culture physique à titre d’occupation principale ou secondaire, de façon régulière ou accidentelle, ni prendre le titre de professeur, de moniteur de culture physique ou tout titre similaire s’il ne répond pas à des conditions précises, notamment être muni du Brevet d’Etat d’Aptitude à l’Enseignement de la culture physique (qui sera créé en 1965) ou d’un diplôme dont l’équivalence aura été reconnu par le ministère.
[2]Le portrait de Minka, dans l’organe d’information du nouveau centre de mise en forme, le Gymnase-Club, valorise ce passé : « A Paris, elle danse au Moulin Rouge et surtout, pendant dix ans, en vedette à l’Alcazar. Avant de devenir meneuse de revue à Las Végas. C’est là qu’elle découvre l’Aérobic » (« Minka : de l’“Energym” à revendre », Gymnase Club Magazine, n° 1, automne 1983).
[3]Les corps sont souvent mis en évidence dans le but de plaire, d’éveiller le désir. Les postures utilisées devant les photographes, les tenues portées mettent en valeur les formes du corps, découpent les différentes parties du corps et éveillent sensualité et sexualité. C’est le cas par exemple, des couvertures de la revue Physic montrant des corps séducteurs et propres à éveiller les sens, de nombreux articles prodiguant des conseils sur l’entretien du corps ou encore de Véronique et Davina filmées sous la douche à la fin de leur émission télévisée.
[4]Jacques Defrance (1989) montre que dans les années soixante-dix, de nouvelles lectures de la course à pied s’élaborent, qui relèvent d’une véritable inversion symbolique.
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