2002
STAPS
Rapports de recherche
Le jeu de rôles des moniteurs dans les clubs de tennis
Laurent Rundstadler
Pierre Chifflet
Laboratoire d’Etudes et de Recherches sur l’Offre Sportive Université Joseph-Fourier, UFR STAPS Grenoble 1
Cet article montre comment les moniteurs de tennis, confrontés à un public hétérogène, construisent des processus interactifs répétitifs au sein de leur club respectif. Les comportements ont été étudiés au travers d’une approche interactionniste. La méthode utilisée est celle de l’observation, complétée par l’enregistrement de scènes d’interaction et le passage d’entretiens.
Les résultats mettent en évidence que les moniteurs de tennis utilisent des mises en scène de rôles différents selon trois types d’espaces des clubs : le club house, le terrain de tennis ; les allées du club. L’analyse de ces rôles permet de comprendre comment les comportements des moniteurs leur permettent de répondre à la fois à des objectifs associatifs, fédéraux et professionnels.
Mots-clés :
sport, sociologie, tennis, moniteur, rôle.
This research paper is about tennis instructors who are confronted with a heterogeneous public. We want to show how they develop regular interactive process. For that, tennis instructors are studied thanks to an interaction model. We have applied the method of the observation completed by tape recording of interactionals scenes and interviews.
The results prove that tennis instructors presents differents roles throug three spaces in the clubs : the club house, the tennis court, the lanes in the clubs.
The study of theses roles allow to understand how their behaviors can to reply to associatives, federals and professionnals purposes.
Keywords :
Sport, sociology, tennis, instructor, role.
Dieser Artikel zeigt wie Tennisübungsleiter, die mit einem heterogenen Publikum konfrontiert sind, in ihrem jeweiligen Klub wiederkehrende interaktive Prozesse konstruieren. Das Verhalten wurde mittels des interaktionistischen Ansatzes studiert. Als Methode wurde die Beobachtung eingesetzt, ergänzt durch die Aufnahme von interaktiven Szenen und Gesprächsabschnitten.
Die Resultate zeigen verschiedene Rollendarbietungen der Tennisübungsleiter. Sie sind abhängig von drei Räumlichkeiten des Klubs: dem Klubhaus, dem Tennisplatz, den Gängen des Klubs. Durch die Analyse der Rolle erlaubt wird verständlich, wie Übungsleiter sich durch unterschiedliche Verhaltensweisen Zielen von Verein, Verband und Beruf anpassen.
Schlagwörter :
Sport, Soziologie, Tennis, Übungsleiter, Rolle.
Quest’articolo mostra come gli istruttori di tennis, confrontati con un pubblico eterogeneo, costruiscono dei processi interattivi ripetitivi all’interno del loro club. I comportamenti sono stati studiati attraverso un approccio interazionista. Il metodo utilizzato è quello dell’osservazione, completato con la registrazione di scene d’interazione ed il passaggio d’incontri.
I risultati evidenziano che gli istruttori di tennis utilizzano delle messe in scena di differenti ruoli secondo tre tipi di spazio dei club: la club house, il campo da tennis, i viali del club. L’analisi di questi ruoli permette di comprendere come i comportamenti degli istruttori permettono loro di rispondere contemporaneamente ad obiettivi associativi, federali e professionali.
Parole chiave :
sport, sociologia, tennis, istruttori, ruolo.
El presente artículo enseña como los monitores de tenis, confrontados a un público heterogéneo, construyen procesos interactivos repetitivos en el seno de su club respectivo. Los comportamientos han sido estudiados a través de una aproximación interaccionista. El método utilizado es la observación, completada por la grabación de momentos de interacción y la realización de entrevistas.
Los resultados ponen de manifiesto que los monitores de tenis utilizan escenificaciones de papeles diferentes según tres tipos de espacios de los clubes: el “club-house”, el terreno de tenis, las calles del club. El análisis de estos papeles permite comprender como los comportamientos de los monitores les permiten responder a objetivos asociativos y también, federales y profesionales.
Palabras claves :
Deporte, sociología, tennis, monitor, rol.
L’afflux massif de la demande, à partir de la fin des années 1970, a permis à la Fédération Française de Tennis (F.F.T.) de développer une politique axée essentiellement sur la compétition jusqu’à la fin des années 1980 (Waser, 1995). Cette politique comportait deux objectifs principaux : rendre le tennis accessible aux différentes couches de la population et devenir une des plus puissantes fédérations, avec un fort taux de licenciés et de compétiteurs.
Les travaux de Suaud (1989), de Reneaud et Rollan (1995) ainsi que ceux de Waser (1995) ont montré les conséquences de cette politique. Durant cette période, la F.F.T. a pu imposer son modèle d’organisation, de diffusion, et d’apprentissage du tennis. Les clubs, dynamisés par les aides financières fédérales, ont été incités à devenir de véritables « partenaires de service » de la fédération par l’intermédiaire des ligues régionales et des comités départementaux. En échange d’une adoption de la politique fédérale, le développement du tennis de compétition apparaissait alors comme le moyen principal d’assurer le prestige d’un club, c’est-à-dire devenir un « club modèle » de la fédération.
Lorsqu’au début des années 1990, la F.F.T. est confrontée à une baisse des licenciés depuis 1987, elle décide de relancer la pratique du tennis et accentue encore sa tentative de mieux structurer l’enseignement du tennis au sein des clubs. Pour cela, elle crée et propose de nouveaux projets aux clubs : « Mini Tennis » pour les enfants de 5 à 7 ans, centres d’initiation pour adultes, « C.I.T. », et plus récemment « Club Junior » pour les pré-adolescents et adolescents. Dans cette évolution globale, les moniteurs de tennis deviennent les rouages essentiels du fonctionnement des clubs, car ils représentent les principaux diffuseurs des objectifs fédéraux au niveau local : apprentissage de l’activité, gestion des écoles de tennis habilitées par la F.F.T., entraînement des compétiteurs, détection des jeunes, etc. Pour répondre aux orientations de la politique fédérale, ces derniers ne peuvent plus se contenter d’assurer un simple apprentissage tennistique de la pratique, mais doivent s’investir dans l’ensemble de la vie des clubs et mêler intérêts personnels (développement de leur activité professionnelle), intérêts du club (vie associative), et intérêts fédéraux (détection des espoirs, augmentation des effectifs, etc.).
Les études de Donnat (1985) sur le marché de l’enseignement du tennis ont montré qu’avant cette dernière période d’actions fédérales, les moniteurs brevetés d’Etat de tennis avaient une image de « dilettante ». Leur activité n’était que rarement assimilée à une pratique professionnelle ou même à un processus de professionnalisation. Mais depuis la mise en place des projets fédéraux, ils sont considérés comme des experts, sur lesquels reposent en grande partie le développement des clubs. Si cette évolution ne revêt a priori aucun caractère néfaste, puisqu’elle conduit à la formation d’un corps professionnel, elle implique d’importantes transformations dans l’action des moniteurs au sein des clubs.
Depuis la fin des années 1980, les travaux de la sociologie du sport en France permettent de considérer les associations sportives comme des organisations (Chifflet, 1987 ; Callède, 1988 ; Ramanantsoa, Thiéry-Baslé 1989 ; Noé 1991 ; Gasparini 1997), et dès lors un club de tennis en tant qu’organisation. Le club est défini comme un processus organisationnel obéissant à ses propres règles de fonctionnement et produisant le cadre de l’action des individus adhérents, mais se structurant sous l’effet des caractéristiques de son environnement pertinent (la fédération, les communes) et des stratégies de ses membres. Dans ce cadre, les moniteurs, par leur statut de professionnels opérant dans un milieu bénévole, se trouvent dans une position d’intermédiaires entre les dirigeants et les autres adhérents du club. Ils sont confrontés d’une part à leurs employeurs et d’autre part aux usagers qui sont en partie leurs clients. Ils se trouvent donc dans l’obligation de répondre à différentes logiques d’action (Rundstadler, 1999) : une logique fédérale (entraînement, formation de joueurs, détection des meilleurs, diffusion de la pratique), une logique associative (développement d’un esprit communautaire et de la convivialité) et une logique commerciale (emploi et revenu liés à leur profession).
Employés par les clubs, ils se doivent en priorité de maintenir leur situation professionnelle. Mais les contraintes de l’espace d’action que représente le club les amènent à s’investir dans la vie du club pour répondre à l’un ou l’autre des objectifs : vie associative en participant aux animations tennistiques ou extra-tennistiques et aux réunions formelles régulant le fonctionnement collectif ; objectif fédéral de promotion de la compétition en jouant dans les équipes élites et en manageant les compétiteurs ; logique professionnelle en assumant un métier d’enseignement. Le rôle des moniteurs est donc confus et difficilement définissable. Ces acteurs de l’offre locale tennistique sont constamment confrontés à différentes attentes et doivent en gérer les interférences. En somme, ils sont contraints de jouer sur plusieurs facettes, de présenter plusieurs rôles selon les acteurs en présence et les situations dans lesquelles ils se trouvent impliqués. L’objet de cet article est d’étudier la façon dont les moniteurs exercent ces jeux, afin de comprendre comment ceux-ci maintiennent leur position de professionnel au sein du club.
Modèle d'analyse et problématique
Le modèle interactionniste s’avère être utile car il permet une analyse du comportement de l’acteur dans le quotidien de l’action. L’interaction, au sens de Goffman (1973), à savoir « l’influence réciproque de partenaires en présence physique », est révélatrice d’une situation donnée : chaque individu actif cherche à proposer à un « public » une définition de la situation par la « présentation d’une image de soi ». Il projette une image de lui-même par laquelle il définit son rôle à jouer dans l’organisation. Et par effet de feed-back, les publics sollicités vont considérer l’image projetée par l’individu comme une preuve de son aptitude à jouer son rôle. Ce mécanisme d’interaction met en évidence deux dimensions fondamentales de la personnalité individuelle, celle de l’acteur et celle du personnage (Goffman, 1973) :
- l’acteur représente l’engagement de l’individu dans les « innombrables mises en scènes quotidiennes », mais aussi son aptitude à influer sur les impressions d’autrui,
- le personnage représente la version « théâtrale » de l’individu, c’est-à-dire l’ensemble de l’apparence extérieure de l’acteur (silhouette, tenue, contenance…) dont il peut user afin de déterminer une certaine image de lui-même, mais toujours en présence d’autrui.
Ce jeu entre acteur et personnage représente toute l’ambiguïté des situations interactives. L’acteur en représentation cherche à définir son rôle à jouer, mais se trouve également dans une situation de justification vis-à-vis d’autrui. Il est amené à présenter suivant les occasions de la vie quotidienne des aspects différents que Goffman désigne sous le terme de « tenue ». Et il demande à ses partenaires de l’interaction, de reconnaître son rôle par le processus de « déférence ». Les actes cérémoniels qu’un individu accomplit en présence d’autrui sont considérés comme nécessaires pour conserver « la face », définie comme étant la valeur sociale positive d’une personne (Goffman, 1974). Des ajustements permanents entre acteur et public vont donc être constitutifs de la situation sociale dans laquelle un acteur a une certaine face à présenter et à garder vis-à-vis des autres. Pour ce faire, il doit créer une « mise en scène » appropriée à chaque situation, qui lui assure finalement l’existence d’un certain « ordre expressif » favorable.
Le modèle interactionniste permet donc d’appréhender le rôle des moniteurs comme constitutif d’un « ordre expressif » dans un club de tennis. Ce n’est pas « l’homme et ses moments » qui est étudié mais plutôt « les moments et l’homme » (Goffman, 1974, 8) afin de déterminer comment les moniteurs professionnels sont des « acteurs situationnels ». Pour cela, en s’appuyant sur les travaux de Goffman, la recherche entreprise a consisté à repérer, puis à étudier, des mises en scène dans lesquelles l’acteur-moniteur usait d’une certaine image de lui-même (jouait un rôle) pour offrir à autrui les traits du personnage attendu. Puisqu’une recherche antérieure avait montré que les acteurs des clubs de tennis se référaient essentiellement à trois logiques d’action, l’objectif concret a été d’analyser des situations d’interaction, relatives à ces trois logiques d’action. Dans chaque situation d’interaction repérée, l’analyse de la mise en scène effectuée par le moniteur a porté sur l’appropriation des espaces, les rites d’interaction et l’apparence affichée (cf. schéma n° 1). La recherche n’avait pas pour but d’étudier la variabilité des attitudes, ce qui est le fondement de la démarche interactionniste, mais de rechercher des régularités concernant les mises en scène, avec l’hypothèse que, suivant les situations, le moniteur jouait soit le personnage fédéral (rôle d’expert), soit le personnage associatif (rôle de convivialité), soit le personnage professionnel (rôle d’enseignant).
Schéma n° 1
Les indicateurs d’analyse du moniteur dans une situation interactive
| Situations | Mises en scène | Indicateurs |
| lieux, moments, acteurs, etc. | utilisation de règles, signes ostentatoires, transmission d’informations, etc. | appropriation de l’espace rites d’interaction apparence de l’acteur |
La problématique de la recherche était donc : existe-t-il des mises en scène « répétitives » utilisées par les moniteurs de tennis pour répondre à des logiques d’action divergentes ?
– Choix des clubs et des moniteurs
Le choix des clubs s’est fait à partir d’une pré-enquête par questionnaire, auprès de 26 clubs de tennis de l’agglomération Grenobloise. Il s’agissait de recueillir des critères d’ordre général pouvant informer sur la présence et la position de moniteurs dans le club (emploi à temps complet ou partiel, nombre d’heures, degré d’intervention, etc.). Cette première étape d’investigation a conduit à abandonner les clubs de moins de cent licenciés ; ces derniers se caractérisant par une trop faible intervention des moniteurs dans les trois objectifs majeurs des clubs repérés antérieurement (vie associative, politique fédérale, enseignement du tennis). Cinq clubs employant au moins un moniteur à temps complet ont été retenus. Dans ces cinq clubs, sept moniteurs (une femme M2, et six hommes M1, M3, M4, M5, M6, M7), âgés de 25 à 50 ans, diplômés d’état et exerçant le métier de moniteur à temps plein ont été observés de janvier à mars 1998.
– Le recueil des données
Quatre étapes ont été nécessaires.
1) Un premier contact a permis d’entrer en relation avec les enquêtés et de recueillir des informations générales concernant leur activité : heures de présence dans le club, horaires de travail, modalité de fonctionnement, etc.
2) Une observation directe (trois à quatre visites hebdomadaires sur la durée d’un trimestre) a eu comme objectif de définir les situations d’interaction à deux niveaux : situation d’actions directes des moniteurs pendant leur temps de travail et situation d’actions indirectes (publicité, affiches proposant des cours, tableaux de réservation des terrains, etc.). Cette observation fut réalisée à l’aide d’une grille construite à partir des trois indicateurs de la problématique :
- le repérage des situations d’interaction : lieux, moments, acteurs…
- les mises en scène utilisées : règles formelles, signes ostentatoires…
- les caractéristiques de la présentation de soi des moniteurs.
3) Ces observations directes ont été complétées par « l’enregistrement » des scènes d’interaction à l’aide d’un magnétophone et par des prises de notes.
4) Enfin, des entretiens de durée moyenne (30-40 minutes) avec chaque moniteur ont été réalisés. Ceux-ci n’ont été utilisés que dans le but d’expliciter les comportements observés.
– Réalisation de l’observation
L’observation a été perçue par les moniteurs d’abord comme l’action d’un chercheur réalisant un travail sur les clubs de tennis. Mais elle fut facilitée par le fait d’être un joueur possédant un classement proche de celui des moniteurs. Prétextant une nouvelle arrivée dans la région et un manque de connaissances des clubs, les premiers contacts firent l’objet de demandes de rendez-vous pour d’éventuelles parties de tennis avec les moniteurs. Cette manière d’entrer dans le milieu étudié eut l’avantage de procurer une certaine liberté d’action, et a représenté une phase de pré-enquête : repérage des espaces sociaux pouvant donner lieux à des interactions entre les moniteurs et d’autres membres du club. Ces « échanges » facilitèrent l’instauration d’une relation de confiance avec les moniteurs (ces derniers ne s’étonnant pas de revoir le chercheur dans le clubs plusieurs fois par semaine). Egalement la participation à des entraînements de joueurs de compétition en tant que partenaire, sous la direction des moniteurs, permit de préparer les observations.
– L’analyse des données
Pour cette partie de la recherche, seules les situations « similaires » observées dans les cinq clubs étudiés ont été retenues pour analyser le comportement du moniteur conformément à la problématique soulevée. Chaque fois qu’une différence significative a été enregistrée, les situations repérées n’ont pas fait l’objet d’un traitement collectif des informations recueillies. L’analyse des données a donc consisté à regrouper les faits et gestes observés, ainsi que les paroles enregistrées, dans une démarche qualitative permettant de donner du sens aux données observées. Cette forme de synthèse des données, qui prend le risque de projeter des situations et des moniteurs homogènes, n’a été effectuée que lorsque que les observations réalisées permettaient ce type d’analyse.
Les résultats proposés ne cherchent pas à montrer toute la variabilité des faits et gestes de tous les acteurs en présence. Ils ne portent que sur les caractéristiques de situations types rencontrées dans les cinq clubs et sur l’attitude des sept moniteurs.
Les données recueillies dans les observations et les différentes rencontres avec les moniteurs, ont permis de repérer des espaces sociaux « porteurs de sens » pour les moniteurs de tennis : le club house, le terrain de tennis, les allées du club. Le tableau 1 présente pour chaque espace les principales caractéristiques des interactions révélatrices de mises en scène.
Tableau n° 1
Espaces interactifs observés
| Situations d’interaction | Types de mises en scène | Caractéristiques de la présentation de soi |
| CLUB HOUSEinteraction indirecte |
- signes ostentatoires sportifs (listes des titres du club, des joueurs classés, des équipes, articles de presse résultats sportifs)
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- photos du moniteur en action (en tant que joueur, qu’entraîneur)
- photos du moniteur et de son, (de ses) équipe(s)
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| CLUB HOUSEaffichage et rencontres avec adhérents |
- utilisation des règles formelles (règlement intérieur)
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- contrôle de la transmission de la pratique du tennis et rappel de la fonction de moniteur
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- utilisation du système de réservation des terrains
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- sélection du terrain et des modalités de réservation
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- rapport au matériel
- affichage de publicités
- apparence physique (tenue vestimentaire s’apparentant à un uniforme)
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| CLUB HOUSErencontres avec adhérents |
- développement et maintien d’un certain niveau de convivialité
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- gestion du matériel disponible (balles, raquettes)
- affichage d’animations
- « présence » dans le club (attitude, photos)
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| TERRAIN DE TENNIS | | |
| – situation d’entraînement et d’école de tennis |
- comportement spatial
- mise en place de rites d’interaction
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- position sur le terrain
- exercices utilisés, démonstration
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| – situation de la leçon individuelle |
- gestion des relations verbales
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- communications avec les joueurs
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| ALLEES DU CLUB |
- avec les adhérents
- avec les compétiteurs
- avec les dirigeants
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- utilisation d’appréciations verbales (sur la technique ou la compétition)
- stratégies d’évitement
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1. Le club House : lieu de rencontres
Le club house est un lieu privilégié de rencontres pour l’ensemble des adhérents. Les observations effectuées mettent en évidence trois types de mises en scène caractérisant la « marque identitaire » des moniteurs : l’expert de la logique fédérale, le professionnel, l’adhérent de la communauté associative.
1.1. Une situation d’interaction indirecte pour un rôle d’expert
Différents signes ostentatoires sportifs sont repérables dans le club house : articles de presse concernant les résultats des équipes entraînées par les moniteurs, photos des équipes de compétition, ou photos des moniteurs en action sur le terrain, en tant que joueurs, ou entraîneurs. Cette exhibition de la vie sportive n’émane que très rarement des moniteurs eux-mêmes. Ce sont les membres du bureau du club (commission animation, commission sportive) qui sont à l’origine de l’initiative.
Par ce type de « présentation spécifique » indirecte, les moniteurs marquent l’espace du club house. Ils se trouvent ainsi mis en scène dans la présentation du niveau sportif du club. La présence des moniteurs, dans ces mises en scène, peut être interprétée à un double niveau. D’une part, elle positionne les moniteurs comme représentants du club, aussi bien en tant que compétiteurs qu’entraîneurs. D’autre part, elle met en avant leur présence indispensable en tant qu’experts de l’encadrement, de la formation, et de la réussite sportive, ce qui leur garantit la « déférence » des autres membres. Le lien social ainsi constitué, démarque les moniteurs des autres membres associatifs et renforce leur position d’acteurs particuliers de l’offre locale. Exposés ainsi sur les murs du club house, les moniteurs sont vus et se « donnent à voir ». En retour ils bénéficient d’un rôle d’expert du tennis, qui, par une perception aiguë de ces signes extérieurs d’identité, influe sur les relations sociales avec les autres membres du club.
1.2. Une situation d’interaction pour un rôle de professionnel
Le rôle de professionnel est exprimé au travers de situations d’interactions indirectes et d’interactions directes.
La consultation des règlements intérieurs des clubs, lorsqu’ils sont affichés (c’est le cas pour les quatre moniteurs M1, M3, M4, M5), met en évidence deux points caractéristiques. D’une part, ils stipulent que seul un moniteur diplômé d’Etat peut enseigner le tennis au sein du club contre rémunération et d’autre part, ils informent les adhérents sur la monopolisation des terrains par les moniteurs et leurs élèves certains jours de la semaine (notamment le mercredi pour l’école de tennis). Les moniteurs bénéficient alors d’une « présentation de soi » qui s’apparente à un processus de valorisation. Leur action et fonction étant strictement précisées, ils apparaissent comme les seuls garants et détenteurs du contrôle de la transmission de la pratique du tennis.
Lorsque ce type de règles formelles n’est pas présent, ce sont les tableaux de réservation des terrains qui supplantent cette forme d’appropriation d’un espace à la fois social (l’enseignement du tennis) et physique (l’occupation des terrains) : ce sont toujours les courts situés à proximité du club house qui sont réservés, une semaine à l’avance, pour les séances d’apprentissage ou d’entraînement.
Les moniteurs utilisent des modes de réservation variables selon les situations : « cours » ou « leçons », « entraînement », « école de tennis ». Même si ces termes ne s’adressent pas à la même population (jeunes ou adultes, amateurs ou compétiteurs), ils entrent dans une personnalisation de l’action des moniteurs. Ces derniers deviennent ceux qui enseignent, ceux qui entraînent ou ceux qui éduquent. Ils apparaissent ainsi aux yeux de tous comme détenteurs d’un savoir qui se spécifie selon les moments et les partenaires de l’interaction.
Ce processus de personnalisation est renforcé par l’utilisation d’attributs distinctifs. Les données recueillies montrent que l’entrée des moniteurs dans le club house constitue un moment interactif particulier, où ceux-ci proposent une présentation de soi spécifique afin de s’assurer le maintien d’un certain ordre expressif. Trois types d’attributs ont été repérés.
Tout d’abord, les moniteurs font un usage de leur matériel radicalement différent des autres joueurs du club. Ils transportent leur panier de balles, ce qui les différencient immédiatement des autres joueurs, ils n’utilisent pas de pochettes de protection pour leur raquette, ils transportent plusieurs raquettes tout en adoptant une gestuelle particulière (jeu, jongleries, négligence). Lorsqu’on les interroge sur la non utilisation de pochettes de protection, des raisons pratiques sont d’abord mises en avant (le fait de ne pas enlever et remettre la pochette entre chaque séance). La suite des entretiens montre cependant que la raquette n’est pas seulement l’instrument qui permet de jouer au tennis, mais devient « l’outil identitaire » que l’on manie quotidiennement. Le détachement perceptible vis-à-vis de la raquette est révélateur du travail de figuration des moniteurs. Ils expriment ainsi que leur niveau de maîtrise et d’expertise ne dépend pas d’un matériel particulier. La raquette est alors un support de symbolisation d’une identité professionnelle qui leur permet la présentation d’une figure digne de déférence.
Ensuite, l’affichage de publicités pour les moniteurs est une autre forme de marquage de la fonction. Il s’agit d’annonces professionnelles (cours, stages, etc.) placées stratégiquement : à l’entrée du club house, à proximité du bar ou des vestiaires, à l’entrée des terrains. Ce mode de présentation de soi relève à nouveau d’un procédé de valorisation personnelle, mettant directement en avant l’identité professionnelle des moniteurs, marquant leur statut dans le club.
Enfin, c’est précisément du côté de la valorisation personnelle par les moniteurs, que se spécifie la présentation de leur apparence physique. Elle se particularise par un aspect « d’uniforme » : survêtement de marque, chemisette ou tee-shirt, chaussures, casquette. Elle met immédiatement en avant la qualification des moniteurs au sein d’un espace spécialisé et joue la carte de la présentation professionnelle pour marquer la « tenue » envers laquelle la « déférence » des autres doit s’exprimer. Même si quelques variations existent dans le port de « l’uniforme sportif », les similitudes sont nettement majoritaires : les moniteurs calquent, en quelque sorte, leur apparence sur un même modèle distinctif.
1.3. Une situation d’interaction pour un rôle de convivialité associative
Le club house est aussi un espace offrant l’opportunité, pour les moniteurs, de maintenir et développer un processus de convivialité. Ce lieu est l’occasion de rencontres « inévitables » avec adhérents et dirigeants et les moniteurs ne peuvent donc passer inaperçus au regard des autres individus. Ils doivent gérer la production de leur apparence de telle sorte qu’une image favorable d’eux-mêmes soit saisissable quels que soient le moment et le public présent. Pour cela les moniteurs utilisent une gestion particulière du matériel tennistique. C’est tout d’abord par le prêt de raquettes personnelles que s’exprime le plus souvent la dimension conviviale. Mais les moniteurs transgressent également le principe associatif en offrant aux adhérents, ou à leurs clients, la possibilité d’utiliser gratuitement le matériel du club, sans consulter préalablement les dirigeants. En usant ainsi de leur propre matériel, ou de celui du club, les moniteurs se présentent comme complices des adhérents, et privilégient les relations sociales dans le club. Ils offrent une image d’eux-mêmes s’apparentant à celle du partenaire dans le club. Dans ce cas, raquettes et balles sont pour les moniteurs de véritables ressources personnelles ou d’appropriation leur permettant de développer et de prolonger un lien associatif et affirmer une image conviviale.
D’autres caractéristiques sont présentes dans le club house et différencient les moniteurs des autres joueurs ou adhérents tout en alimentant un climat de convivialité. Il s’agit d’une part de l’affichage de présentations d’animations, signées par les moniteurs, complétée par celui de photos d’animations antérieures sur lesquelles apparaissent les moniteurs. Même si ces dernières photos sont parfois affichées par d’autres membres du bureau du club, on peut considérer que dans ces mises en scène les moniteurs bénéficient d’une « présentation de soi » où l’image de l’acteur indispensable au bon fonctionnement associatif du club est dominante. Ce marquage dans la vie collective est renforcé par l’attitude exprimée lors de l’entrée des moniteurs dans le club house, au cours de laquelle certains signes distinctifs caractérisent les moniteurs : assurance corporelle, sifflotement, décontraction apparente, emploi de salutations globales. Cette dernière observation a particulièrement retenue notre attention. En effet, par ce type de salutations globalisantes les moniteurs personnalisent et dépersonnalisent l’interaction. En ne s’adressant à aucune personne en particulier, ils montrent leur intérêt à l’ensemble du public, tout en exprimant le fait qu’ils profitent déjà d’une certaine reconnaissance. Ce type de « présentation de soi » passe-partout différencie les moniteurs des autres joueurs ou adhérents, tout en véhiculant et renforçant un climat de convivialité.
Ainsi, pour les moniteurs, leur relation théâtrale avec le matériel et la présentation de leur « tenue » sont des supports importants au maintien de l’ordre expressif, afin d’affirmer une face favorable. En tant qu’acteur associatifs, ils complètent leur rôle de « personnages » sérieux, qualifiés et professionnels, par une image conviviale qui leur permet de véhiculer des images sociales positives de leur fonction au sein du club.
2. Le terrain : territoire sportif
Le terrain est pour les moniteurs le lieu principal d’exercice de leur profession, mais aussi de la démonstration de leurs connaissances, de leur maîtrise technique ainsi que de leur associativité. Les observations réalisées dans trois types de situations interactives (situation de l’entraînement, de l’école de tennis et de la leçon individuelle) ont mis en évidence deux types de mises en scène représentatives de marques d’appropriation de cet espace : le comportement spatial et la gestion des relations verbales (cf. tableau n° 1).Dans les trois situations observées les moniteurs mettent en scène une occupation spécifique de l’espace et des rites d’interaction particulier. Cependant, les données obtenues conduisent à définir l’expression de deux rôles complémentaires selon les situations : un rôle d’expert lors des situations d’entraînement et d’école de tennis et un rôle de professionnel-convivial lors des leçons individuelles.
2.1. Deux situations d’interaction directe pour un rôle d’expert
a). La situation d’entraînement
Dans les séances d’entraînement les échanges entre moniteurs et joueurs ne sont pas recherchés, donc il n’y a que très rarement des situations de face à face. Par contre les moniteurs privilégient la mobilité sur le terrain : ils se déplacent selon un mouvement circulaire, et de cette façon peuvent être présents physiquement auprès de l’ensemble des joueurs. Les exercices mis en place, s’ils favorisent le plus souvent les échanges de balles entre joueurs, confèrent une place centrale aux moniteurs (engagements réalisés par les moniteurs, relances en cas de fautes, etc.). La parole à voix haute audible de tous n’est utilisée que pour des consignes d’ordre général. Au contraire, l’échange privé entre un moniteur et un joueur est préféré. La gestion du terrain par les moniteurs est réalisée par la présence physique au niveau général (relatif à la direction des séances), et par la communication directe dans une situation interactive privée. Les moniteurs organisent ainsi des rites favorables à la présentation de leur « tenue » qui obligent les partenaires de l’interaction, ici les joueurs classés à la « déférence ».
Lors du début de l’interaction (début des séances d’entraînement), les relations avec les joueurs se déroulent dans une ambiance amicale et familière, repérable par l’emploi du tutoiement. Ce sont des moments où l’on ne parle pratiquement que de tennis : commentaires de résultats (personnels et haut niveau), compétitions passées ou à venir, etc. Seules quelques plaisanteries peuvent intervenir lors de l’échauffement physique. Pendant l’échauffement tennistique, qui suit cette première période, les moniteurs par leur gestion de l’espace, restent le plus souvent proches des joueurs en les conseillant personnellement. Pendant le cours de la séance, toutes les interventions des moniteurs sont directement axées sur la technique du tennis, le sérieux et la motivation des joueurs. Les démonstrations se font sans frappe de balles, voire sans raquette et privilégient le dynamisme. Enfin, pour clôturer l’interaction, les moniteurs passent en revue les différents points abordés, les critiques vis-à-vis de certains joueurs et évoquent les objectifs des prochaines séances. La conclusion fait l’objet d’un bilan de séance, de la présentation de nouveaux objectifs, et d’encouragement.
Même si ces caractéristiques peuvent a priori être directement liées à la différence du niveau tennistique des joueurs, on peut les considérer comme révélatrices de mises en scènes de rites d’interaction exprimant la gestion d’un rôle particulier. La déférence des joueurs se trouve essentiellement liée à la capacité des moniteurs de présenter une tenue d’expert. Si ces derniers tendent à imposer leur compétence technique, c’est moins en terme de « leçon » qu’en terme de « conseil ». Les qualités tennistiques personnelles ne sont plus des éléments déterminants de déférence. Il n’est donc plus nécessaire, pour les moniteurs, de démontrer leur maîtrise technique, mais ils doivent exposer leurs connaissances du tennis. Pour cela, des processus interactifs se mettent en œuvre. Les discussions sur les résultats tennistiques des joueurs de haut niveau dévoilent une connaissance du tennis, de la part des moniteurs, à une échelle mondiale. Celles autour des résultats des joueurs du club (complétées par l’emploi du tutoiement) montrent un intérêt pour ces derniers et participent à la construction d’une relation basée sur un mode sportif compétitif. La présence des moniteurs sur le terrain (position proche des joueurs, conseils, encouragements, bilan de séance, présentation de la séance suivante) et leur façon de clore l’interaction constituent également des supports interactifs au travers desquels ils expriment leur capacité d’analyse, leur perception de la progression des joueurs, leur volonté de les voir réussir, et donc leur rôle d’expert-entraîneur.
b). La situation d’école de tennis
Il se dégage de cette seconde situation une gestion particulière de l’appropriation du terrain : celle de la gestion du groupe. La population de l’école de tennis est une population jeune et orientée vers une pratique de groupes (4 à 6 enfants par terrains) et de loisir (une fois par semaine). Dans cette situation interactive, il ne s’agit pas de réduire l’espace ou de le contrôler par l’affirmation de la présence physique. L’enjeu pour les moniteurs, dans le but d’obtenir la déférence nécessaire à la continuité de leur action, est d’opérer la régulation parfaite de la pratique du tennis sur le terrain. Pour cela, ils favorisent la mise en place d’un type d’exercice quel que soit le niveau des joueurs : la technique du « panier ». Les moniteurs justifient ce choix en évoquant d’une part, le fait d’avoir l’ensemble des élèves devant eux et d’autre part, celui de pouvoir disposer de « la qualité de la balle produite ». Les consignes de groupes sont davantage employées que les consignes personnelles. Celles proprement tennistiques passent derrière les consignes de sécurité et d’organisation. Les situations de face à face sont quasi inexistantes. Les moniteurs se retrouvent donc le plus souvent seuls devant les élèves, ou seuls s’adressant aux élèves.
Au moment de l’introduction de l’interaction, les moniteurs rassemblent le groupe et mettent en œuvre des formes ludiques d’échauffements (jeux avec ou sans raquette). Par opposition aux séances d’entraînement, le tennis n’est que très rarement évoqué. Pendant la séance elle-même, les interventions des moniteurs sont orientées autour de trois grands axes : placement des joueurs sur le terrain, rotation des joueurs et contrôle de la discipline. Ce contrôle exercé sur les joueurs se prolonge jusqu’au moment de la conclusion de l’interaction, caractérisée par la gestion du « difficile » moment du ramassage de balles.
La mise en scène des rôles d’organisateur et de gestionnaire est donc ici prépondérante. Ils permettent aux moniteurs de se positionner comme détenteurs et responsables des lieux, mais aussi comme acteurs indispensables pour le déroulement de séances collectives. Le degré d’expertise mis en avant repose moins sur leurs connaissances tennistiques, que sur leur capacité à gérer l’ensemble du groupe. Ils se trouvent en quelque sorte dans la position de l’enseignant, dans sa classe et devant ses élèves, où seule le maintien de la « déférence » reçue garantit la possibilité de faire passer un savoir.
2.2. Une situation d’interaction directe pour un rôle de professionnel-convivial
La situation de leçon individuelle est une situation particulière de l’enseignement du tennis. Il s’agit d’un moment « intime » entre moniteurs et élèves dans lequel les moniteurs mettent en scène une double face et imposent un « ordre expressif » presque immuable.
L’introduction de l’interaction est marquée par l’utilisation de formulations de courtoisies traditionnelles (salutations, discussions sur les jours précédents, etc.) caractérisées par l’usage du vouvoiement. Cette période se prolonge par des échanges de balles « amicaux » avec les joueurs, au travers desquels les moniteurs « font jouer » leurs élèves. Ensuite, les moniteurs gèrent ces séances selon deux grandes variantes : l’échange de balles avec leur élève ou l’envoi de balles « au panier » pour travailler un coup technique précis. Dans le premier cas, il s’agit de relations déséquilibrées dans lesquelles les moniteurs occupent une position fixe, en refusant la mobilité : non rattrapage de balles hors de portée immédiate, utilisation de plusieurs rebonds, etc. Dans le second, l’immobilité des moniteurs est « naturelle », puisque conséquente de l’exercice, dans lequel il n’est question que de frappe de balles par l’élève et non d’échanges. L’occupation du terrain par les moniteurs reste donc limitée à une situation de face à face qui se réduit à son strict minimum. Ce mode d’appropriation est complété par quelques conseils ou encouragements adressés aux élèves. C’est ce minima d’occupation, doublé d’une attitude valorisante vis-à-vis d’autrui, qui permet aux moniteurs de maîtriser la situation. C’est-à-dire que la déférence qu’ils reçoivent est davantage liée à leur faculté de contrôler un espace réduit, signe d’un bon niveau de maîtrise, en obligeant leurs élèves à les reconnaître comme acteurs centraux (le fait que les élèves n’envoient que très rarement une balle hors de portée du moniteur renforce cette interprétation). Pendant le développement de la leçon, les moniteurs prolongent la situation de face à face relevée précédemment. La convivialité est toujours très affirmée. Par exemple, les moniteurs utilisent les pauses entre certains exercices pour reprendre des discussions abordées en début de séances ou plaisanter. L’observation a fait ressortir un éléments significatif de la mise en scène des moniteurs : la démonstration. Lors de celle-ci, différents éléments ont été relevés : position statique et réduction de l’espace d’interaction (situation de proximité et de face à face, recherche du geste technique « parfait » chez les moniteurs, mais aussi mise en évidence des « mauvais coups » par de volontaires frappes de balles hors des limites du court ou dans le filet provoquant le plus souvent des rires chez les élèves). Ce jeu théâtral, oscillant entre la présentation de l’expert et celle de la caricature tennistique, permet aux moniteurs d’affirmer leurs qualités tennistiques et leur maîtrise du tennis, mais aussi de prolonger le niveau de convivialité. On serait ainsi tenté de considérer que les moniteurs expriment un rôle d’expert-convivial s’il ne s’en suivait pas la période interactive de la conclusion de la leçon. En effet, durant celle-ci un élément perturbateur de l’interaction est repérable. Il s’agit du paiement de la leçon face auquel les moniteurs ressentent une certaine gène. Il leur faut passer ici d’une situation interactive amicale à une situation interactive professionnelle et marchande. Certains moniteurs ont mis en place des systèmes de forfaits dans lesquels les clients payent à l’avance une série de cours. Cependant ce procédé, même s’il la réduit, ne supprime pas l’incertitude du paiement. Dans la plupart des cas, les moniteurs n’abordent jamais directement la notion d’argent, mais détournent ce moment par la prise de rendez-vous pour la séance suivante. L’abandon de la raquette au profit de l’agenda, transforme la « face » du moniteur, et modifie de ce fait l’interaction. Ce petit scénario leur permet de présenter une « tenue » différente de celle de la séance. Ils se positionnent ainsi comme des professionnels, gestionnaires de leur temps, et évitent une confrontation directe qui les conduirait à sortir du cadre social classique d’une leçon. Ce déplacement habile de l’interaction leur permet de ne pas rompre le processus de convivialité développé lors de la séance, mais affirme leur rôle de professionnel. Le déroulement de l’interaction peut aussi être perturbé par l’oubli des élèves. La « tenue » que présentent généralement en réponse les moniteurs est alors celle d’acteurs détachés de la notion d’argent en remettent le paiement à la séance suivante ou à un moment de rencontre dans le club. Ils parient ainsi sur la possibilité de conserver une relation professionnelle et une relation de convivialité.
3. Les allées du club : moments de rencontres
Les allées du club sont pour les moniteurs des espaces correspondant à des situations interactives où ils rencontrent le public du club, divisible en trois catégories : les simples adhérents, les compétiteurs et les dirigeants. Selon le public en présence, deux types de situations interactives donnant lieu à des mises en scène peuvent se présenter.
3.1. Une situation d’interaction directe pour un rôle d’expert-associatif
a). Avec les adhérents
Dans le cas où les moniteurs voient des adhérents jouant sur le terrain, ils débutent l’interaction par une appréciation courte d’un coup réussi ou manqué : « joli coup », « bien joué », « dommage, c’était bien vu », etc. Dans d’autre cas, les commentaires sont plus approfondis et introduisent des conseils techniques. Voici un exemple significatif de ce type d’interaction entre un moniteur et un joueur :
M5 : « Michel, fais attention à ton lancer de balle ! »
Le joueur : « Tu sais bien que je sais pas faire ! »
M5 : « Arrêtes tes conneries, allez on se voit lundi. »
Le joueur : « OK, salut Ludo ! »
Cet exemple montre que le moniteur connaît non seulement le « receveur » du message, mais qu’il est aussi capable de déceler un problème technique et d’y apporter une réponse. La suite de l’interaction confirme ces conclusions, dans la mesure où le joueur reconnaît la connaissance par le moniteur de sa lacune technique. Un processus de perte de face s’est donc mis en place, mais le moniteur prolonge l’interaction en entrant dans un échange réparateur. La fin de l’interaction montre l’acceptation de la part du joueur de cet échange. Le moniteur, tout en prenant soin de ne pas offenser son interlocuteur, se présente comme un expert de la pratique du tennis et montre aux membres présents comment les rapports entre eux s’établissent et seront déterminés à l’avenir.
b). Avec les compétiteurs
Dans ce cas l’interaction peut être introduite, soit par les moniteurs, soit par les compétiteurs. On y parle essentiellement de tournois et de résultats. Suivant les situations observées, soit les compétiteurs donnent leurs résultats aux moniteurs, soit ce sont les moniteurs qui demandent un résultat, ou informent sur la date de futures compétitions. Les participants de l’interaction sont ici reliés par une base commune, la compétition du tennis. Il n’est plus question de détails techniques, on parle d’autres joueurs, de performances, de points concernant le classement. Les moniteurs apparaissent comme les confidents, auxquels on donne ses résultats, que l’on interroge sur d’autres compétiteurs ou encore qu’on sollicite lors d’un match important. Considérons un passage représentatif de ce type de situation interactive, entre un moniteur et un compétiteur jouant sur un court voisin :
M1 : « Alors, Cédric comment ça va ? »
Le compétiteur : « Oh, là, là, j’ai galéré pour battre un 15/5, j’ai vraiment joué comme un nul, j’en mettais pas une dedans ! »
M1 : « T’as gagné combien ? »
Le compétiteur : « 6/4 au troisième, avec break contre moi…le délire ! »
M1 : « Bon tu t’en es sorti, c’est l’essentiel, tu rejoues quand maintenant ? »
Le joueur : « Demain à 15/2 »
M1 : « Bonne chance alors ! »
Cet exemple met en évidence que, dans ce type de situations, les moniteurs occupent à nouveau une place prédéfinie dans les interactions. En effet, demandant « comment ça va », le moniteur obtient immédiatement une réponse axée sur le résultat d’un match passé (seul au départ l’emploi du mot « alors » informe sur une attente de sa part). De plus, le langage utilisé est un langage technique, inaccessible aux non initiés. Les expressions comme, « j’en mettais pas une dedans », « 6/4 au troisième », « break contre moi », « à 15/2 »
[1] sont des termes appartenant au jargon tennistique des compétiteurs, et le dialogue qui se développe a pour support ce cadre spécifique. Un accord tacite, sous le coup de connaissances communes, semble donc exister entre les deux parties. Le moniteur est reconnu comme expert, mais aussi comme un « personnage » digne de confiance, véhiculant des valeur communes. D’autre part, en manifestant son intérêt pour les différents joueurs du club, il se présente comme garant du degré d’associativité du club.
3.2. Une situation d’interaction directe pour un rôle de professionnel
Lorsque les moniteurs se retrouvent face à face avec les dirigeants du club, les données recueillies traduisent la mise en scène d’un rôle de professionnel. La majorité des cas observés sont ceux où les moniteurs, accompagnés de « leurs » élèves, se rendent sur le court de tennis et rencontrent un (ou des) dirigeant (s).
Dans le début de l’échange conversationnel, les élèves entrent dans l’échange. Ce sont des instants qui ne se prolongent que très rarement, les élèves continuant ensuite à marcher. Les moniteurs restent seul avec les dirigeants et passent ainsi d’une relation d’expert-élèves à une relation d’employé-employeur. Cette situation peut se prolonger de façon plus ou moins durable. Les moniteurs risquent donc de perdre la face à l’égard de leurs élèves, et doivent la conserver devant les dirigeants. Les moniteurs ont dans ce cas recours à deux types de procédés vis-à-vis de leurs élèves : soit ils leur demandent de patienter, comptant sur leur compréhension, soit ils leur proposent de commencer à s’échauffer dans l’attente de leur arrivée. Ces procédés sont doublement significatifs. D’une part, les moniteurs se déculpabilisent de tout retard pouvant nuire au bon déroulement de la séance, en montrant aux élèves qu’ils sont retenus, mais que néanmoins ils les prennent en considération. D’autre part, ils informent les dirigeants qu’ils sont attendus par leurs élèves, suggérant ainsi d’interrompre l’interaction et de la remettre à un autre moment. Etant obligés de passer d’un espace public à un espace privé, c’est-à-dire un espace de club dans lequel ils sont en relation avec des adhérents, à un espace clos où seuls les dirigeants du club et eux-mêmes sont admis, les moniteurs se trouvent dans une situation délicate. Dans les deux cas (avec les élèves et avec les dirigeants), ils sont impliqués dans une situation professionnelle où ils ne peuvent pas perdre la face.
Si les allées du club constituent pour les moniteurs des lieux propices à l’expression de leur niveau d’expertise et de convivialité avec les membres du club, il n’en est donc pas de même lors de la confrontation avec des dirigeants. Ces derniers interviennent dans un instant professionnel (prise en main d’un groupe pour se rendre sur le terrain). Les moniteurs doivent gérer cette rencontre sans casser la relation qu’ils viennent de construire. Ils mettent alors en place ce type de stratégie d’évitement afin de remettre l’interaction à un moment plus favorable, ce qui leur permet de maintenir leur rôle de professionnel.
Conclusion : un ensemble de rôles
Les résultats présentés dans cette article mettent en évidence que le moniteur de tennis est conduit à exercer un travail de figuration dans différents espaces du club. Par des processus d’appropriation, il développe un ensemble de rôles au travers de rites d’interaction et une présentation de soi spécifiques. L’analyse de ces situations interactives montre que le moniteur de tennis utilise une certaine tenue et une certaine face et construit des rapports prédéterminés avec les autres acteurs des interactions. Les autres membres du club, positionnés dans le rôle du public, considèrent le moniteur à travers ses « personnages » ainsi projetés, donc par l’intermédiaire d’images sociales positives qu’il donne de lui-même. Par une présentation de soi spécifique, le moniteur légitime constamment sa position au sein du club. Il n’agit pas en tant qu’acteur anonyme mais en fonction de son statut dans le club, c’est-à-dire comme un professionnel du tennis, inséré dans un espace associatif, et confronté à une population hétérogène. Il est donc obligé de développer des rôles complémentaires à celui « d’expert ». Dans certains cas, il incarne les valeurs associatives du club en assurant un niveau de convivialité et en transmettant l’information entre le club et les adhérents. Dans d’autres cas, il est porteur des valeurs sportives, compétitives et marchandes. A travers ces positions, le moniteur de tennis place les membres du club dans une situation de dépendance vis à vis de lui-même. Le simple statut de professionnel ne suffit donc pas à donner au moniteur de tennis un pouvoir et une reconnaissance dans le club. Ce n’est qu’à partir de processus d’appropriation d’espaces, de construction d’interactions négociées et de présentation de soi que le moniteurs de tennis peut créer des relations de pouvoir au sein d’un club et ainsi développer sa logique professionnelle à travers différents rôles. La déférence marquée par les adhérents à son égard apparaît alors comme un instrument de mesure de ces rôles à jouer.
Il convient de signaler les effets d’accentuation de notre démarche liés à la restitution de situations types. Il est certain que tous les moniteurs ne jouent pas les mêmes rôles au même moment. Ceux-ci sont dépendants de la position initiale des moniteurs dans le club (nombre d’heures de présence, ancienneté, etc.). Cependant on peut considérer que ces jeux de rôles, inscrits dans un processus interactif, constituent des tentatives chaque fois renouvelées de tronquer leur dépendance vis-à-vis de l’organisation et d’exprimer ainsi leur liberté d’action. Mais en utilisant les opportunités que leur offre l’espace du club, les moniteurs semblent pris au piège de leurs capacités d’adaptation. Le fait qu’ils ne soient engagés que partiellement dans chacun des espaces décrits est la conséquence d’un flou associatif ambiant régnant dans les club de tennis. Les clubs deviennent pour les moniteurs des espaces circonstanciels dans lesquels la compréhension des situations d’action apparaît comme l’élément dominant. Ainsi le concept de rôle et celui de répertoire de rôles peuvent permettre d’expliquer les comportements d’experts professionnels opérant au sein d’un fonctionnement associatif.
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[1]
« J’en mettais pas une dedans » : je n’ai pas mis une balle dans les limites du court ; « 6/4 au troisième » : j’ai gagné 6 jeux à 4 à la troisième manche ; « à 15/2 » : contre un joueur classé 15/2.