2002
STAPS
Rapports de recherche
La déculturation du public du football comme facteur du hooliganisme. Mythe ou réalité ?
Dominique Bodin
Maître de conférences UFR STAPS de Rennes 2
[1]Laboratoire didactique, expertise et technologie des APS
Pour certains auteurs la déculturation du public serait un facteur d’apparition et de recours au hooliganisme. L’étude comparative menée au basket-ball, au football, au rugby et au volley-ball auprès de 1 809 spectateurs et 593 membres des noyaux durs des clubs de supporters montre qu’en fait les individus qui ont recours à la violence sont ceux qui possèdent la plus importante culture sportive. L’hypothèse de la déculturation du public n’est donc pas opératoire et il faut chercher les raisons de ces violences dans les relations et la concurrence intergroupes basées sur les rivalités sportives, les antécédents entre supporters et une logique territoriale qui est en tous points conformes aux travaux de Thrasher sur les gangs de Chicago.Mots-clés :
football, hooliganisme, supporters, culture.
Some authors consider the lower culture of football spectators as the origin and resort to hooliganism. The comperative study, led in basket-ball, football, rugby and volley-ball near 1 809 spectators and among 593 members belonging to the hard core of supporters’ football clubs, shows that in fact the people resorting to violence are the cultivated ones in sport. Therefore the assumption of the spectators’ lower culture is not operative and we have to look for violence origins, in the relations and competition between groups based on sport rivalries, in the previous feuds with supporters and in a territorial logic in total accordance with Thrasher’s works about Chicago’s gangs.Keywords :
football, hooliganism, supporters, culture.
Einige Autoren sehen im Kulturverlust des Publikums einen Faktor für den Ursprung und den Fortbestand des Hooliganismus. Eine vergleichende Studie, die im Basketball, Fußball, Rugby und Volleyball mit 1809 Zuschauern und 593 Mitglieder der harten Kerne von Fanklubs durchgeführt wurde, zeigt, dass die gewalttätigen Individuen, die höchste Sportkultur besitzen. Die Hypothese des Kulturverlustes der Zuschauer greift also nicht. Man muss vielmehr die Gründe dieser Gewalt in den Beziehungen und der Konkurrenz zwischen den einzelnen rivalisierenden Gruppen, den alten Querellen zwischen Anhängern und einer territorialen Logik suchen, die in allen Punkten mit den Arbeiten von Thrasher über die Gangs in Chicago übereinstimmt.Schlagwörter :
Fußball, Hooliganismus, Fans, Kultur.
Per alcuni autori la deculturizzazione del pubblico sarebbe un fattore di apparizione e di ricorso all’hooliganismo. Lo studio comparativo condotto sul basket, football, rugby e volley presso 1809 spettatori e 593 membri dei nuclei duri dei club di supporter, mostra che, in effetti, gli individui che fanno ricorso alla violenza sono quelli che possiedono la più importante cultura sportiva.
L’ipotesi della deculturizzazione del pubblico non è quindi operatoria e bisogna cercare le ragioni di queste violenze nelle relazioni e nella concorrenza intergruppi basate sulle rivalità sportive, gli antecedenti tra supporter ed una logica territoriale che è in ogni punto conforme ai lavori di Thrasher sulle gang di Chicago.
Parole chiave :
football, hooliganismo, supporter, cultura.
Para algunos autores, la deculturación del publico podría explicar la aparición y el recurso al “hooliganismo”. El estudio comparativo realizado en el baloncesto, el fútbol, el rugby y el voleibol cerca de 1809 espectadores y 593 socios de los núcleos duros de los clubes de aficionados, demuestra que en realidad las personas que recurren a la violencia son las que tienen la cultura deportiva la más importante. Entonces, la hipótesis de la deculturación del público no es operatoria y se tienen que buscar los motivos de esas violencias en las relaciones y la competencia entre los grupos basada en las rivalidades deportivas, los antecedentes entre los aficionados y una lógica territorial que es, en todos puntos, conforme con los estudios de Thrasher sobre las “gangs” de Chicago.Palabras claves :
fútbol, “hooliganismo”, aficionados, cultura.
L’enquête poursuivie depuis trois années sur les phénomènes de violences et de déviances chez les supporters de football en France nous a amené à nous interroger sur la relation qui peut exister entre la déculturation du public et les événements hooligans. La validité d’une telle hypothèse, souvent exprimée, pour expliquer les actes hooligans est sujette à caution. Elle ne semble pas, seule du moins, répondre à la question de la genèse de ces comportements violents. D’autres facteurs sont à prendre également en considération : la logique partisane, les relations intergroupes, la politique, l’âge des supporters…
1. Construction et émergence des phénomènes de Hooliganisme de 1960 à nos jours
La violence des foules sportives
[2], communément dénommée depuis les années 60 « hooliganisme », n’est pas a contrario des représentations sociales et collectives un phénomène actuel de société assimilable aux problèmes des banlieues ou de cités réputées sensibles. On retrouve ainsi des mouvements de foule dès la Rome antique (Thuillier, 1996) ou plus près de nous dans le Calcio Fiorentino de la fin du XVI
e au début du XVIII
e siècle (Bredekamp, 1998). Cinq étapes majeures vont cependant marquer l’émergence de la notion de hooliganisme et l’évolution des études relatives à ce sujet. Tout d’abord le début des années 60 voit un changement de paradigme. La notion de hooliganisme est définie comme le passage d’une violence ritualisée et dionysiaque, relative à la logique du jeu et aux antagonismes qu’il suscite selon le schéma traditionnel «
frustration-agression » de Dollard, Doob, Miller, Mowrer, Sears (1939), à une violence organisée, préméditée et structurée. Cette définition, très proche de celle du crime organisé énoncée par Dufour-Gompers (1992), pose cependant problème. En effet, en distinguant la violence spontanée de la violence préméditée, les criminologues ou sociologues anglo-saxons ont éliminé de leurs analyses les facteurs liés au jeu, aux résultats, aux incidents d’arbitrage ou encore à la consommation excessive d’alcool se privant peut être ainsi de la dynamique de l’apparition de certains actes en vertu du «
principe de la contagiosité des catastrophes » (Thom, 1980). Dans les années 60 à 70, le hooliganisme est envisagé comme la conséquence de la modification de l’espace social du stade. A cette période le football anglo-saxon, qui connaît une baisse de fréquentation des stades du fait de l’extension des loisirs et de l’apparition ou de la démocratisation de pratiques plus individuelles, cherche à attirer un public nouveau et plus nombreux dans le but de continuer à développer le professionnalisme. On assiste alors à une «
juvénilisation du public » (Bromberger, 1995). Ce public juvénile va se regrouper dans les «
ends » – places les moins chères du stade situées à l’extrémité des stades anglo-saxons rectangulaires, équivalent des «
virages » français – en important dans ceux-ci les sous-cultures adolescentes qui existaient ou émergeaient à l’époque : «
rough », «
teddy boys », «
skinheads », «
punks »… Le football n’est plus alors une consommation familiale, la venue au stade n’est plus un loisir partagé familialement et sous contrôle parental. Ce public juvénile crée une nouvelle forme de soutien plus actif, plus engagé et plus inconditionnel à l’équipe et au club. La conception selon laquelle le hooliganisme serait une des formes de cette sous-culture adolescente importée dans les stades, dans des lieux distincts des adultes, est une trame commune à de nombreux travaux de cette époque (Taylor, 1971, 1973) ou postérieurs à celle-ci (Elias et Dunning, 1986 ; Mignon, 1993 ; Taylor, 1982 ; Zimmerman, 1987…). Ces sous-cultures auraient accéléré l’émergence du hooliganisme en important dans les stades le racisme (teddy-boys, skinheads), la politique et les gangs de combat (skinheads), transformant les « ends » en territoires et transposant la violence des rues aux stades anglo-saxons. La ségrégation des supporters, préconisée par le rapport Lang (1969) dans un but de prévention, n’aura fait qu’accentuer la sacralisation des « ends » par ces groupes qui chercheront dans une logique d’hégémonie à conquérir les territoires des supporters adverses. A partir des années 70 le hooliganisme est analysé comme un phénomène de classe résultant de la situation socio-économique et de la déstructuration de la classe ouvrière
[3]. C’est dans ce contexte socio-économique désastreux que Armstrong et Harris (1991), Clarcke (1978), Elias et Dunning (1986), Taylor (1982), Walgrave et Van Limbergen (1988, 1989), envisagent l’extension des phénomènes de violences. Le hooliganisme serait le fait de jeunes chômeurs issus de la classe ouvrière. La violence serait un exutoire à leur situation sociale. Elle exprimerait un désir d’existence et de reconnaissance sociale dans une société qui exaltait jusqu’alors la méritocratie et dont ils sont actuellement socialement exclus. Ces analyses ne sont pas sans rappeler les travaux de Coser (1956) sur le conflit social et s’inscrivent dans le courant traditionnel de pensée de la sociologie anglo-saxonne, souvent qualifiée de «
sociologie du soupçon » qui s’intéresse à l’épuisement de l’élan moderniste d’après-guerre à travers des thèmes comme les conflits sociaux, les inégalités sociales, l’embourgeoisement de la classe ouvrière. Au début des années 80 les travaux anglo-saxons s’orientent davantage, sous l’impulsion d’Elias vers une interprétation culturaliste des faits. La violence serait le fait des membres de la «
rough working class » (op. cit, 360-361) moins avancés dans le « process » de civilisation et qui n’ont pas encore intégré un autocontrôle suffisant. Dans ces groupes caractérisés par un fonctionnement social sous la forme du lien segmentaire, similaire à la solidarité mécanique chez Durkheim, la violence est un mode traditionnel de résolution des conflits. La violence est pour Elias et Dunning un aspect prégnant et une partie irréductible du fonctionnement social de ces groupes. Mais, interpréter la violence comme étant le fait de personnes « moins civilisées » ou moins avancées dans le processus de civilisation pose cependant problème. En effet lorsque Elias et Dunning (op. cit, 355) énoncent, ceci est un exemple parmi d’autres, que «
parce qu’il leur est difficile de trouver un sens, un statut et une gratification et de se constituer des identités satisfaisantes dans les domaines de l’école et du travail, les mâles des fractions « dures » de la classe ouvrière adoptent des formes de comportement particulières : intimidation physique, échanges de coups, consommation excessive d’alcool, relations sexuelles fondées sur l’exploitation de l’autre », on peut légitimement s’interroger sur une assertion qui, si elle ne dénote pas un profond mépris pour la classe ouvrière, généralise cependant de manière exagérée le fonctionnement social et affectif de celle-ci. A moins que cela ne mette en évidence, dans le domaine précisé, voire limité, du hooliganisme, une théorie qu’un certain nombre d’auteurs, comme Taylor (1985), Williams (1991), Hargreaves (1992), n’ont pas hésité à dénoncer et à critiquer comme entachée d’un évolutionnisme latent. Se comporterait-on de manière nécessairement plus violente lorsque l’on est ouvrier que lorsque l’on appartient à l’intelligentsia ou aux classes supérieures ? Les travaux sur l’éducation des enfants aux siècles précédents ou sur la violence conjugale sont là pour infirmer cette théorie
[4]. Certes, il s’agit de violences plus feutrées et moins visibles qui ne viennent pas troubler l’ordre public ou tout au moins «
l’ordre en public » (Roché, 1996) mais néanmoins exercées par des individus qui ne sont pas obligatoirement des exclus ou des déshérités sociaux. La qualification de théorie « évolutionniste » est peut être néanmoins exagérée. La sociologie figurationnelle d’Elias, qui s’articule autour de la théorie centrale des « procès de civilisation » en établissant un équilibre entre l’idéographique et le nomothétique, s’est essentiellement attachée à décrire l’élaboration, l’apprentissage et l’affinement des conduites et des normes comportementales socialement acceptables qui ont conduit à la formation des sociétés occidentales entre le Moyen-Age et le XX
e siècle.
Enfin l’année 1985 et le drame du Heysel marquent une étape importante dans la prise en compte du hooliganisme. Les événements tragiques qui se sont déroulés lors de la finale de coupe d’Europe des clubs champions opposant Liverpool à la Juventus de Turin engendrent une multiplication, une diversification et un développement des recherches dans d’autres pays ainsi que la mise en œuvre d’une législation et d’une réglementation internationale. Le hooliganisme existait en Allemagne, en Belgique, en France et aux Pays-Bas avant le Heysel. Le passage des supporters anglo-saxons dans ces pays avait déjà servi par mimétisme de détonateur aux exactions commises dans ces pays dans les années 75 à 80. Mais le Heysel a déplacé et accéléré le problème. En médiatisant le phénomène et en obligeant à la mise en place d’un contrôle policier sans cesse plus important il a induit une quête de reconnaissance sociale et une « rage de paraître » (Ehrenberg, 1991) qui va encourager le conflit intergroupes. Les travaux porteront à partir de cette période essentiellement sur les processus d’apprentissage de la violence : par mimétisme, conformité aux normes du groupe, concurrence intergroupes, carrière déviante etc. (Bromberger, 1995 ; Giulianotti, 1995 ; Mathias, 1991 ; Van Limbergen, Ardant, Carcassone, Portelli, 1992 ; Zani et Kirchler, 1991 ; Zimmerman, 1987).
2. La question de la déculturation du public
A travers l’émergence des phénomènes de hooliganisme de 1960 à nos jours et les interprétations qui en sont faites, le thème de la déculturation du public reste prégnant et récurrent pour expliciter en partie du moins les exactions du public. Pourtant le rapport Harrington indiquait dès 1968 que les hooligans arrêtés loin d’être des délinquants extérieurs au monde du football étaient d’authentiques supporters érudits ayant une profonde connaissance des résultats et de l’histoire du football, de leur club et des joueurs.
Lors des entretiens
[5], ce thème revenait fréquemment pour expliciter les phénomènes de hooliganisme. Les explications fournies dans ces entretiens étaient simples : «
les supporters de football sont plus violents car ils sont moins connaisseurs » (policier bordelais) ou encore «
le rugby [ce pouvait être le basket-ball ou le volley-ball]
c’est un sport de pratiquants donc on comprend le jeu, on ne réagit pas violemment… » (supporter du rugby au CA Bègles-Bordeaux Gironde). Il convient cependant de nuancer quelque peu les propos qui sont rapportés et d’en fixer les limites. Ne s’agit-il pas simplement d’une méconnaissance des publics du football ? Ou encore d’affirmations qui visent à jeter le discrédit ou l’opprobre sur les supporters d’un autre sport ? Ou enfin du mépris souvent affiché à l’encontre d’un public jugé – trop – populaire, avec toutes les déclinaisons sémantiques possibles de ce mot, trop bruyant et trop partial ? Les manifestations bruyantes, exacerbées et partisanes du public juvénile du football ont le don d’inquiéter et d’inciter à la défiance et à la méfiance les publics des autres sports souvent plus âgés, insérés socialement et empreint d’une plus grande «
distance au rôle » face au spectacle sportif.
Ces propos rejoignent cependant ceux de Bourdieu (1984, 184) qui se demandait « si certains aspects de l’évolution récente des pratiques sportives – comme le recours au doping ou les progrès de la violence tant sur les stades que dans le public - ne sont pas pour une part un effet de l’évolution que j’ai trop rapidement évoquée ». Cette évolution étant la massification du spectacle sportif par la venue d’un public moins connaisseur, c’est-à-dire « d’un public très imparfaitement pourvu de la compétence spécifique nécessaire pour le déchiffrer adéquatement » (Bourdieu, op. cit, 184). Il n’est pas dans notre propos de réduire la pensée et les propos de Bourdieu en la matière. Il s’agit d’un questionnement que son auteur émet en 1978 à une époque où les violences des stades se multiplient et acquièrent une visibilité sociale. En devenant un spectacle de masse, celui-ci aurait pu attirer un public moins connaisseur, qui par la frustration due au résultat et par la méconnaissance de la logique interne de l’activité aurait parfois recours à la violence. Cette insistance à rejeter la responsabilité des événements violents sur des éléments extérieurs au football, délinquants dans leur vie quotidienne ou tout simplement incultes au niveau sportif, n’est certainement pas, comme le remarque Ehrenberg (op. cit, 47), de la part des dirigeants du football une attitude neutre en soi : « Les instances dirigeantes du football se trompent ou trompent leur monde en affirmant que ces voyous n’ont rien à voir avec le football. On comprend les raisons de cette attitude : elle permet de sauvegarder la pureté du sport en se débarrassant de spectateurs manifestement trop encombrants ».
Ces discours posent cependant un certain nombre de problèmes et de questions. Problèmes tout d’abord car, il n’est pas possible de comparer des discours aussi différents. Discours savant d’une part et discours ordinaires d’autre part, bâtis sur fonds de représentations sociales mais également de stéréotypes et de préjugés. Il semble que sont amalgamées tout à la fois la violence spontanée, qui peut être celle de supporters mécontents qui réagissent par la violence et la violence préméditée et organisée qui est communément appelée hooliganisme. Sont amalgamées encore les violences qui peuvent être exercées par un individu seul et celles qui sont le fait d’un groupe de supporters. Questions ensuite car, comment mesurer la « culture » sportive des publics. Pour Bourdieu (op. cit, 184) « le connaisseur dispose des schèmes de perception et d’appréciation qui lui permettent de voir ce que le profane ne voit pas, d’apercevoir une nécessité là où le béotien ne voit que violence et confusion […] ». Alors à partir de quels moments devient-on connaisseur, passe-t-on de l’état profane à la connaissance et à l’expertise ? Comment s’acquiert, se construit ou se transmet une culture ? Defrance (1995, 50) suggère que la « difficulté de penser « une » culture sportive vient de ce que tous les pratiquants de sport n’ont pas la même façon de s’engager dans leur activité ». Dès lors que l’on s’intéresse non plus à la seule culture des pratiquants mais également à celle de publics qui peuvent avoir pratiqué ce sport ou non les choses se complexifient encore.
Le terme de culture est lui-même porteur de nombreuses controverses. Pour Lallement (1993, 61) la multiplicité et la profusion sans cesse croissante des définitions proposées « ont fini par diluer la portée heuristique du concept ». Les culturalistes et les fonctionnalistes, à commencer par Malinowski (1944) et Herskovits (1948) s’accordent cependant à reconnaître des traits constitutifs fondamentaux à la culture. Celle-ci est le produit d’un apprentissage social, elle n’est donc pas « génétiquement » inscrite dans chaque sujet, elle est le dérivé d’un environnement historique, psychologique et social des hommes, elle est variable c’est-à-dire qu’il existe des différences internes au sein d’une même société. Les travaux de Bourdieu sur la culture ont largement contribué à modifier et réévaluer scientifiquement la sociologie de la culture en combinant « l’anthropologie donnant une définition de la culture très élargie avec une sociologie qui approfondit la définition et la description de la structure sociale » (Defrance, 1994, 37) et en montrant notamment comment les « phénomènes symboliques s’inscrivent dans les luttes politiques, dans les luttes de classes ou dans les luttes entre groupes plus restreints » (Defrance, op. cit. 32). N’y a-t-il pas dans ces propos matière à questionnement pour les luttes et les antagonismes entre groupes de supporters ? Ne peuvent-ils pas nous permettre de comprendre les phénomènes « d’acculturation antagoniste » (Devereux, 1972) qui peuvent conduire les supporters à s’affronter ?
Fort de ces définitions et remarques il semble cependant que rien ne peut empêcher un total béotien d’acquérir une culture sportive même s’il existe effectivement plusieurs niveaux de connaissance ou de culture sportive. Ainsi une distinction peut être opérée entre le pratiquant et le non pratiquant, le pratiquant de base et l’athlète de haut niveau expert de sa discipline avec entre les deux toutes les nuances possibles selon les différents niveaux de pratiques. A chacun de ces paliers correspondent une connaissance, un vécu de l’activité, des sensations et des expériences qui sont assimilés et servent de filtre et d’interprétation aux situations postérieures.
Mais doit-on considérer la culture sous le seul angle de la pratique. Ce serait alors considérer les « experts » sportifs comme les seuls à posséder la compétence culturelle d’une discipline. Est-ce à dire alors que tout spectateur ou supporter non ancien pratiquant d’un certain niveau, qu’il resterait cependant à fixer, serait donc inculte ? Est-ce à dire également que l’inculture les empêcherait de garder une certaine « distance au rôle ». Ce serait oublier ou négliger l’approche anthropologique anglo-saxonne qui voit dans la culture le moyen d’ajuster les comportements en fonction de l’ordre social (Herskovits, 1948). La culture sportive ne peut se résoudre et se réduire à l’expérience praxique. Il faut y inclure des données historiques sur l’évolution du jeu, des techniques et des tactiques, des joueurs et des résultats, du club et du sport en général. La culture sportive est donc un objet plurivoque accessible au plus grand nombre à condition de s’intéresser à l’évolution de ce sport dans sa complexité. Il semble nécessaire d’adopter une définition plus large et plus englobante de la culture « qui qualifie, dans leur cohérence et leur organisation, leur transmission et leur reproduction, les pratiques et les produits symboliques propres à un groupe social quelconque […] » (Pociello, 1995, 23). La culture sportive s’acquiert et s’enrichit dans la pratique mais, également dans la vision des spectacles offerts et promus par notre société hyper médiatisée et de loisir. Elle est un élément que les hommes peuvent acquérir en dehors de la simple praxéologie par le biais de la socialisation. Le football est à ce niveau vraisemblablement une étape privilégiée de la socialisation masculine (Defrance 1995, Bromberger 1995). Les groupes de supporters représentant quant à eux des lieux privilégiés de la socialisation : lieux de rencontres et d’amitiés, lieux de liberté et d’autonomisation par rapport à l’autorité parentale, lieux d’échanges et de discussions où se développe et s’entretient une culture sportive, régionale, locale et groupale.
Nous avons donc cherché à dépasser ces « allant de soi » et à observer :
- quels sont, parmi les différents supporters interrogés, ceux qui sont ou non pratiquants ?
- existe-t-il un rapport entre la pratique sportive et le recours à la violence physique ?
Pour répondre à ces questions, nous avons élaboré un indice de « culture sportive » qui va nous permettre de comparer des supporters qui recourent ou non à des actes de violence physique. Un autre élément d’investigation consistera à rendre compte du fonctionnement du point de vue qui nous préoccupe de ces groupes de supporters.
Les publics de sept sites ont été interrogés par questionnaire en cherchant entre autres
[6] à identifier leur ancienneté de supporter ou de spectateur, la fréquence de leur venue aux matches, leur fréquence de participation aux déplacements, leur pratique sportive antérieure, leur consommation de spectacles sportifs autres que celui pour lequel ils sont interrogés. La sériation des publics s’est faite en fonction de la définition de Mignon (op. cit, 73) : «
la distinction entre spectateurs et supporters oppose ceux qui se voient comme les authentiques soutiens d’une équipe et qui organisent ce soutien et ceux qui se contentent d’assister passivement aux matches de celle-ci ». Les supporters seront donc dans ce travail ceux qui sont regroupés au sein d’associations structurées.
Le nombre de sports étudiés, football inclus, a été limité subjectivement à quatre et objectivement en fonction d’une définition organisationnelle et structurelle : deux devant être des jeux de balle, similaires au football, définis par Jeu (1977) comme étant des « espaces interpénétrés », le basket-ball et le rugby, et un troisième « un jeu alternatif dans des espaces séparés », le volley-ball. Cette discrimination et cette classification des sports met, à notre sens, davantage en évidence la complexité, l’incertitude, les possibles et les interdits des sports et, par voie de conséquence, les effets qu’ils peuvent éventuellement produire sur les spectateurs et les supporters que la taxinomie dressée par Parlebas (1981). Quatre critères ont complété et orienté ce choix. Ces sports devaient être en outre pratiqués exclusivement par équipes, professionnels, semi-professionnels ou en passe de le devenir, être joués devant un public si possible nombreux, médiatisés, afin de pouvoir appréhender, à partir de critères objectifs, l’émergence d’actes de violences essentiellement dans le football et, enfin opposer des publics réputés, à tort ou à raison, comme étant, ou non, sportivement « connaisseurs et cultivés ». Trois critères ont présidé au choix des sites : tout d’abord la volonté de comparer, dans le cas du football, des publics réputés plus ou moins violents, ensuite la nécessité de prendre en considération des clubs évoluant en première division dans les quatre disciplines retenues, enfin la « proximité » de notre lieu d’habitation a partiellement induit ce choix.
4.1. Les personnes interrogées
Population concernée :
Sept enquêtes de terrain et de nombreux contacts avec les leaders des groupes de supporters ont permis de faire remplir 2 402 questionnaires par les spectateurs et les supporters. Les enquêtes à l’intérieur des stades et des salles ont été réalisées par des équipes de 6 à 18 personnes en fonction du nombre potentiel de spectateurs ainsi que du nombre d’entrées à filtrer (tableau 1).
Tableau 1
Tableau récapitulatif des enquêtes réalisées auprès des supporters et des spectateurs
| Sports | Site | Supporters | Spectateurs | Totaux par site | Totaux |
| Basket-Ball | | | | | 739 |
| Limoges | 61 | 136/2 300 | 197 | |
| Pau-Orthez | 89 | 453/5 800 | 542 | |
| Football | | | | | 1358 |
| Bordeaux | 85 | 199/7 000 | 284 | |
| Marseille | 239 | 330/12 500 | 569 | |
| Toulouse | 119 | 386/9 000 | 505 | |
| Rugby | Bordeaux | | 196/900 | 196 | 196 |
| Volley-Ball | Bordeaux | | 109/350 | 109 | 109 |
| Totaux | 593 | 1809 | 2402 | 2402 |
Parmi ces divers publics 593 membres des noyaux durs des clubs de supporters ont été sollicités pour répondre au questionnaire (tableau 2).
Tableau 2
Tableau récapitulatif des enquêtes réalisées auprès des noyaux durs des clubs de supporters
| Groupes | Site | Basket-Ball | Football | Total par site |
| Los Peones | Pau-Orthez | 89 | | 89 |
| Granata Korp | Limoges | 30 | | 61 |
| Yellow-Boys | - | 31 | | |
| Devils | Bordeaux | | 47 | 85 |
| Ultras Marines | - | | 38 | |
| Commando Ultra | Marseille | | 66 | 239 |
| Dodgers | - | | 30 | |
| MTP | - | | 35 | |
| Winners | - | | 61 | |
| Yankees | - | | 31 | |
| Yankees Dragons | - | | 15 | |
| Fanatics | - | | 1 | |
| Fan Club | Toulouse | | 8 | 119 |
| Indians | - | | 30 | |
| Ultras Occitans | - | | 31 | |
| Violets | - | | 50 | |
| Total par sport | | 150 | 443 | |
| Total général | | | | 593 |
Les membres du noyau dur des clubs de supporters sont ceux qui ont une expérience du supportérisme inscrite dans le temps. Ce sont les supporters les plus assidus et les plus expérimentés qui sont présents à tous les matches que ceux-ci soient à domicile ou en déplacement. L’analyse des groupes de supporters allemands, anglo-saxons, belges ou français (Dupuis, 1993a/b ; Bromberger, 1995 ; Ehrenberg 1991 ; Dupuis, 1993 ; Roumestan, 1998 ; Zimmerman, 1987) montre qu’ils se décomposent en deux entités essentielles : le noyau dur, comprenant les leaders, qui comporte de 10 à 200 membres selon l’importance du groupe et les « suiveurs » qui composent le reste du groupe, de 50 à 2 500 membres en France. Les suiveurs participent aux actions du groupe sans être très assidus. Ils s’affilient très souvent à un groupe pour des raisons d’amitié et d’ambiance. Si nous avons plutôt cherché à interroger les membres de ces noyaux durs, c’est qu’ils sont, comme le montrent les données fournies par le service des renseignements généraux (Rouibi, 1989, 1995) ou le rapport établi par la Direction des Affaires Criminelles et des Grâces (1998), plus souvent que les autres impliqués dans les événements hooligans. Il n’est cependant pas dans notre propos d’affirmer que tous les supporters sont des hooligans ou commettent des actes de violences, ni même que tous les « violents ou les déviants » sont des supporters ou encore de réduire le supportérisme aux seuls faits de violences et de déviances. Il s’agit simplement de dire que les actes violents et déviants constituent une partie, sans doute minoritaire, mais qui reste néanmoins une composante de leurs activités. Le questionnement des supporters s’est fait en collaboration avec les leaders de chacun des groupes afin que les questionnaires soient remplis par les membres du noyau dur pour des raisons simples et évidentes. D’une part ceux-ci ont une expérience authentique du supportérisme (participations aux différentes actions du groupe, aux déplacements…), inscrite dans le temps et, d’autre part, ils ont par voix de conséquence souvent été témoins ou confrontés aux actes de violences ou à la nécessité de recourir à celle-ci, tout comme ils ont été contraints afin de mettre en place des spectacles d’adopter des stratégies déviantes afin d’introduire des fumigènes, des drapeaux… Pour mener à bien cette tâche, seuls les meneurs pouvaient les nommer mais ils étaient également les seuls à pouvoir « convaincre » les autres de remplir ce questionnaire. Par « convaincre » il faut entendre solliciter et montrer l’exemple. Cela pose les limites de cette étude car on peut effectivement se demander si les leaders nous ont bien indiqué les membres les plus influents des noyaux durs, s’ils n’ont pas écarté les membres les plus violents, si les réponses ne sont pas stéréotypées, normalisées et préparées… Il existe plusieurs manières de répondre à ces critiques potentielles. Tout d’abord il faut garder à l’esprit que les groupes de supporters sont fortement hiérarchisés et que rien ne se fait sans l’assentiment du ou des responsables du groupe et la confiance qu’il nous témoigne. C’est ensuite l’investissement au sein du groupe, les déplacements que l’on fait avec eux, les matches auxquels on participe qui permettent de vérifier si les personnes les plus impliquées et les plus influentes du groupe ont bien été questionnées. Enfin, il faut savoir que la violence n’est pas un sujet tabou. Ce ne peut pas être le seul sujet de discussion ou de questionnement, mais, la violence fait partie des hauts faits et gestes que les supporters aiment à raconter. Ils évoquent ainsi sans aucun problème, dès que le chercheur est accepté, les bagarres, les vols de « bâches », les déplacement punitifs et autres actes « héroïques ». Les actes et les propos sont parfois magnifiés, amplifiés ou déformés et il est nécessaire d’en vérifier la véracité auprès d’autres sources mais jamais, hormis dans le cas des Ultras marseillais, aucune question n’a été éludée.
Nous aurions pu nous contenter d’interroger systématiquement les individus ou les supporters reconnus coupables d’agressions physiques ou de dégradations. Un tel choix aurait considérablement simplifié ce travail. Mais la pertinence d’une telle démarche trouve ses limites dans les travaux de Robert, Aubusson de Cavarlay, Potier et Tournier (1994) tout autant que dans l’étude de l’établissement des statistiques policières ou judiciaires que ce soit en matière de délinquance ordinaire ou de hooliganisme anglo-saxon ou français (Mignon 1996, Bodin 1999). Les chiffres officiels et les individus arrêtés ne représentent en fait qu’une frange réduite : ceux qui se sont fait arrêter ou ceux pour qui le processus pénal est allé le plus loin. Certaines affaires ont en effet donné lieu à un classement officieux sans suite. Les mineurs interpellés ne font bien souvent l’objet que d’une simple admonestation. Certains faits sont enregistrés ailleurs (police ferroviaire, gendarmerie, délinquance sur la voie publique etc.). L’exemple des personnes fichées comme « hooligan » est éloquent, dans le même fichier sont répertoriées des individus arrêtés pour ivresse, détention de stupéfiant, ou violences, en fonction de la loi Alliot-Marie et sans qu’il soit pour autant possible de distinguer la nature des différentes infractions
[7].
Afin d’uniformiser le recueil de données sur chaque site une même procédure a été utilisée : accréditation fédérale, demande d’autorisation au club concerné, mise en place d’un filtrage des différents accès, information des équipes d’enquêtes (lecture du questionnaire, précisions à apporter, difficultés mises en valeur…), discussion des informations à donner ou non aux personnes interrogées, questionnement des personnes au hasard en s’adressant à la première qui se présente dès qu’un enquêteur était libre.
Pour des raisons de validité statistique un minimum de 30 questionnaires ont été remplis au niveau de chaque groupe de supporters, en essayant de faire en sorte que ces formulaires soient remplis d’une manière individuelle et non pas collective, de façon à recueillir, non pas une parole générique, expression d’une quelconque dynamique de groupe, d’une uniformisation ou d’une autocensure des réponses dues à la présence des autres membres mais, bien la parole d’un supporter membre actif du noyau dur d’un groupe précisément identifié. Deux clubs de supporters échappent cependant à la règle statistique : le Fan Club de Toulouse et les Yankees Dragons, supporters de Marseille, originaires du Pays Basque. Nous n’avons recueilli pour le premier que 8 questionnaires sur les 27 membres qui composent le groupe et, pour le second 15 sur 19 de cette « antenne » basque des Yankees de Marseille. Ce dernier est néanmoins représentatif des membres de son groupe compte tenu de son taux de réponse (78,9 %).
4.2. Méthode statistique utilisée
Le problème essentiel qui s’est posé est celui de la population mère. L’étude des publics, qu’ils soient sportifs, culturels ou autres, pose un double problème de repérage efficient de la population mère qui permettrait d’utiliser une méthode probabiliste : d’une part, quelques études existent, mais les méthodes employées, les nombres étudiés ne sont pas toujours publiés, d’autre part, le public est par nature fluctuant, en sport plus que partout ailleurs peut-être. Il est fonction de l’équipe que l’on soutient, de la renommée de l’équipe visiteuse, de l’importance du match (relégation, qualification à une coupe d’Europe…), voire des conditions climatiques pour les sports d’extérieur.
Il n’est donc pas possible de recourir à des échantillons probabilistes. Mais est-ce que cela aurait été utile ? Pour les mêmes raisons que nous venons d’évoquer, les publics sont fluctuants, ce sont « des groupes mobiles aux frontières floues » (De Singly, 1992, 46), les enquêtes auprès des publics sportifs ne sont donc qu’une photographie instantanée et contextualisée d’un spectacle sportif dans un lieu déterminé. Nous avons donc opté pour une démarche empirique, celle de l’échantillonnage par unités types en cherchant à relever un minimum de 30 questionnaires par entrée potentielle dans les stades et les salles de sport. Il s’agit « d’un choix raisonné parce que les unités choisies sont sélectionnées sur l’analyse des caractéristiques qu’elles présentent et non tirées au sort » (Chauchat, 1985, 65). Pour réaliser cette enquête, les matches dont l’importance, telle que définie précédemment, drainerait un public « inhabituel » ont été écartés.
Cette étude n’est donc pas représentative au sens strictement statistique du terme. Elle n’est pas un modèle réduit de la population mère et n’est donc pas à ce titre généralisable. Par voie de conséquence notre approche comparative se doit d’être raisonnée et raisonnable. Tout au plus peut on affirmer que la production de ces résultats compte tenu des réserves émises invite ou amène à penser que… Mais ce travail n’a aucune ambition nomothétique. Il s’inscrit dans le cadre des sciences historico-herméneutiques dans lesquelles prédominent l’interprétation (Habermas 1968).
Le problème ne se pose pas pour les supporters. En demandant à un minimum de trente membres des noyaux durs de remplir le questionnaire nous avons obtenu un pourcentage de réponse satisfaisant compte tenu de l’importance quantitative des noyaux durs dont l’importance varie, comme nous l’avons vu précédemment de 10 à 200 membres. 2 393 réponses ont été retenues pour ces analyses. Les réponses concernant le Fan Club et les Fanatics, dont l’effectif est inférieur à 30, ont été éliminées.
Les données ainsi recueillies ont été analysées à l’aide du programme informatisé Sphinx Lexica. Le recours aux cartes factorielles issues des analyses multivariées ou de tris croisés a pour but d’une part, de décrire les différences de comportements et de visualiser le jeu de facteurs multiples qui structure l’activité des spectateurs et des supporters en nous affranchissant des règles de normalité des données. Il offre d’autre part la possibilité des synthétiser des données qui demanderaient de nombreux schémas différents pour fournir les mêmes renseignements.
L’analyse se décompose en deux parties :
- d’une part, la construction d’un Indice de Culture Sportive qui sera ensuite confronté à l’implication des enquêtés dans les actes violents,
- d’autre part, l’observation des caractéristiques et des habitudes des différents publics et leur interprétation du point de vue de notre problématique.
6. Résultats et discussion
6.1. L’Indice de Culture Sportive
La construction de l’Indice de Culture Sportive a demandé de nombreux essais et tâtonnements. Le poids relatif donné à chacune des variables utilisées dans sa construction ne devait pas en effet favoriser les supporters membres des noyaux durs. C’est pour cette raison notamment que l’assiduité en déplacement n’est pondérée que du coefficient 1. L’ancienneté en tant que supporter mesure l’acte de « supporter » son équipe et non l’appartenance à un groupe identifié. Nous avons cherché également à pondérer très fortement la pratique sportive pour favoriser le poids de cette variable au maximum dans l’acquisition de la culture. Enfin, le fait de suivre des rencontres sportives dans plusieurs disciplines a été pondéré d’un indice double de celui de l’assiduité en déplacement favorisant les spectateurs puisque les supporters qui suivent assidûment leur équipe ont normalement, compte tenu du nombre de matches dans une saison, moins de temps pour aller voir les autres sports.
[8]
Cet Indice de Culture Sportive a pour objectif de mesurer :
- la fréquence de vision du spectacle sportif (assiduité au match ; assiduité au déplacement), donc un enrichissement de la connaissance par la répétition,
- l’enracinement de la connaissance (depuis combien de temps êtes-vous supporter ou spectateur de… ?) : l’inscription de la connaissance dans la durée avec un référentiel de l’histoire du sport, du club et de l’équipe,
- la pratique sportive (depuis combien de temps êtes vous pratiquant ou combien de temps avez-vous été pratiquant de ce sport ?) : la prise en compte de l’expertise praxique,
- la fréquentation d’autres sports (allez-vous voir d’autres sports ?) : un enrichissement culturel par la visualisation de pratiques diverses.
Le croisement de l’Indice de Culture Sportive et des sports (figure 1) permet de distinguer clairement les publics avec d’un côté le rugby pour lequel personne ne sera surpris de constater la présence d’une forte culture sportive et le football, dont les spectateurs au sens générique du terme possèdent également un Indice de Culture Sportive très élevé
[9]. La position du public du rugby sur la carte rappelle avec insistance les origines et du jeu et la composition du public. Ce dernier est composé de pratiquants ou d’anciens pratiquants issus d’une longue tradition familiale : « on (est) naît rugby ». C’est le sport où l’héritage culturel et social est très certainement le plus fort, où les valeurs et « l’esprit rugby » sont ancrées avec force (Augustin & Garrigou, 1985 ; Pociello, 1985). A l’opposé se retrouvent le public du basket-ball et du volley-ball qui ont pour leur part une faible culture sportive. Comment expliquer ce résultat qui va à l’encontre des idées communément admises sur la composition des publics sportifs ?
Figure 1
AFC tri croisé Indice de Culture Sportive et sports.
6.2. La pratique sportive
Tout d’abord en terme de pratique sportive, les jugements de valeurs habituellement portés sur les publics des différents sports s’avèrent être contredits par les résultats sur les sites de notre enquête. Le public du football est composé d’actuels ou d’anciens pratiquants dans 55,6 %, devançant très nettement celui du basket-ball et du volley-ball qui passent pourtant pour être des publics de connaisseurs ou d’anciens joueurs. Mais, ce n’est pas la seule différence puisque nous pouvons clairement observer (cf : tableau 3) que les publics du rugby et du football sont également ceux qui ont le plus grand nombre d’années de pratique (rugby : 5 ans et plus approximativement 40 % ; football approximativement 44 %). Et pratiquement un tiers de l’effectif du public de chacun de ces sports pratique celui-ci depuis plus de 10 ans. On doit quand même observer que le public non pratiquant du rugby est plus important que celui du football (respectivement 46,94 % et 44,4 %). Il faut cependant souligner à ce propos l’une des limites de cette étude car, le public du CA Bègles Bordeaux-Gironde est composé dans sa majorité de retraités mais également d’habitants du quartier. Nous n’obtiendrions peut être pas les mêmes résultats en terme de pratique sportive sur d’autres sites.
Pratique sportive des différents publics par sport.
| Sport | Basket Ball | Football | Rugby | Volley Ball | TOTAL |
| Pratique | | | | | |
| Non pratiquant | 61,71% (456) | 44,40% (599) | 46,94% (92) | 55,05% (60) | 50,44% (1207) |
| - 2 | 4,60% (34) | 2,89% (39) | 2,55% (5) | 5,50% (6) | 3,51% (84) |
| 2 à 5 | 10,42% (77) | 8,97% (121) | 10,20% (20) | 15,60% (17) | 9,82% (235) |
| 5 à 10 | 10,15% (75) | 13,49% (182) | 10,20% (20) | 12,84% (14) | 12,16% (291) |
| + 10 | 13,13% (97) | 30,24% (408) | 30,10% (59) | 11,01% (12) | 24,07% (576) |
| TOTAL | 100% (739) | 100% (1349) | 100% (196) | 100% (109) | 100% (2393) |
La dépendance est très significative (chi2 = 113,91, ddl = 12, 1-p = >99,99%).
En distinguant de manière plus précise les publics (cf. : tableau 4) il est aisé de constater qu’il n’existe pas de différence significative sur le plan de la pratique sportive entre les spectateurs et les supporters du football. A l’inverse les spectateurs du basket-ball sont proportionnellement deux fois plus nombreux à avoir pratiqué ce sport durant plus de 5 ans que leurs homologues supporters. La distinction entre supporters et spectateurs du rugby et du volley-ball ne peut se faire de manière très significative, d’une part à cause du manque de distinction réellement objective entre ces deux catégories en dehors d’un comportement plus exubérant, chauvin et inconditionnel et d’autre part, de l’absence de clubs structurés de supporters. La comparaison se limitera donc essentiellement aux publics du basket-ball et du football.
Tableau 4
Pratique sportive et supportérisme
Sport/supportérisme Supporters Spectateurs Supporters Spectateurs Spectateurs Spectateurs TOTAL
Pratique sportive Basket-Ball Basket-Ball Football Football Rugby Volley-Ball
Non-réponse 72,0% 59,1% 42,3% 45,4% 46,9% 55,0% 50,4%
(108) (348) (184) (415) (92) (60) (1207)
- 2 5,3% 4,4% 2,8% 3,0% 2,6% 5,5% 3,5%
(8) (26) (12) (27) (5) (6) (84)
2 à 5 10,0% 10,5% 11,0% 8,0% 10,2% 15,6% 9,8%
(15) (62) (48) (73) (20) (17) (235)
5 à 10 4,0% 11,7% 14,9% 12,8% 10,2% 12,8% 12,2%
(6) (69) (65) (117) (20) (14) (291)
+ 10 8,7% 14,3% 29,0% 30,9% 30,1% 11,0% 24,1%
(13) (84) (126) (282) (59) (12) (576)
TOTAL 100% 100% 100% 100% 100% 100% 100%
(150) (589) (435) (914) (196) (109) (2393)
La dépendance est très significative (chi2 = 130,52, ddl = 20, 1-p = >99,99%).
6.3. Les publics du basket-ball et du football et le spectacle sportif
A l’inverse les supporters vont moins souvent que les spectateurs assister à des rencontres sportives d’une autre activité, hormis dans le cas des supporters marseillais et bordelais en football, mais dont la proportion reste néanmoins inférieure aux différents publics des autres sports (tableau 5).
Publics et spectacles sportifs autres.
| Autres sportsSport/Lie/supportér | Non réponse | Oui | Non | TOTAL |
| Basket-ball//oui | 1,64% (1) | 68,85% (42) | 29,51% (18) | 100% (61) |
| Basket-ball//non | 0,00% (0) | 73,53% (100) | 26,47% (36) | 100% (136) |
| Basket-ball/Pau/oui | 1,12% (1) | 71,91% (64) | 26,97% (24) | 100% (89) |
| Basket-ball/Pau/non | 0,00% (0) | 72,85% (330) | 27,15% (123) | 100% (453) |
| Football/Bor/oui | 0,00% (0) | 61,18% (52) | 38,82% (33) | 100% (85) |
| Football/Bor/non | 0,00% (0) | 52,26% (104) | 47,74% (95) | 100% (199) |
| Football/Mar/oui | 0,00% (0) | 40,34% (96) | 59,66% (142) | 100% (238) |
| Football/Mar/non | 0,00% (0) | 33,03% (109) | 66,97% (221) | 100% (330) |
| Fotball/Tou/oui | 0,00% (0) | 58,56% (65) | 41,44% (46) | 100% (111) |
| Football/Tou/non | 0,00% (0) | 65,03% (251) | 34,97% (135) | 100% (386) |
| Rugby/Bordea/non | 0,00% (0) | 63,78% (125) | 36,22% (71) | 100% (196) |
| Volley-ball/B/non | 0,00% (0) | 75,23% (82) | 24,77% (27) | 100% (109) |
| TOTAL | 0,08% (2) | 59,34% (1420) | 40,58% (971) | 100% (2393) |
La dépendance est très significative (chi2 = 238,94, ddl = 22, 1-p = >99,99%). Attention, 12 (33.3%) cases ont un effectif théorique inférieur à 5, les règles du chi2 ne sont pas réellement applicables. Oui et non signifient respectivement supporter et spectateur.
6.4. Publics et assiduité
Il convient de nuancer quelque peu ce constat et de prendre en compte le fait que le score des supporters de football est très élevé eu égard à l’investissement qu’ils ont dans ce sport. Ces différences s’expliquent en effet aisément comme le montre l’AFC suivante par l’assiduité des supporters aux rencontres sportives. Les supporters s’opposent bien en premier lieu aux spectateurs par une présence plus régulière et plus assidue aux rencontres sportives. Hormis dans le cas des spectateurs marseillais qui revendiquent une venue à chaque match à domicile, ferveur et assiduité prouvée par la réputation et le nombre de ce public, les spectateurs ont plus souvent tendance à déserter le stade lorsque les résultats de l’équipe ne sont pas satisfaisants ou tout simplement lorsque l’équipe visiteuse ou l’enjeu du match n’offre pas beaucoup d’attrait. Ils concentrent leur venue sur les grandes occasions ou des matches qu’ils choisissent (1 sur 2). La différence entre le spectateur et le supporter au football se situe là. Elle oppose avant tout celui qui veut apporter un soutien inconditionnel à l’équipe quels que soient l’adversaire ou l’enjeu à ceux qui viennent soutenir et encourager cette équipe lorsque le spectacle est de qualité. Mais, le football offre également un nombre de compétitions très élevé par rapport aux autres sports et nécessite un investissement temps plus important. Les supporters de football interrogés sont également, rappelons-le, les membres des noyaux durs, c’est-à-dire ceux qui assistent mais également qui se déplacent à pratiquement tous les matches. Il leur est plus difficile que le reste du public de se rendre en d’autres lieux pour assister à des rencontres sportives d’un autre type. Ceci est d’autant plus vrai lorsque leur équipe reste engagée dans différentes compétitions (championnat, coupe de la Ligue, coupe d’Europe) (figure 2).
Figure 2
AFC tri croisé publics, sites et assiduité à domicile.
La dépendance est très significative (chi2 = 493,71, ddl = 33, 1-p = >99,99%).
6.5. Publics et déplacements
La même distinction s’opère en ce qui concerne l’assiduité en déplacement, les supporters du basket-ball et du football sont les plus nombreux, pour ne pas dire les seuls, à se déplacer régulièrement aux matches à l’extérieur (figure 3).
Figure 3
Publics et déplacements
La dépendance est très significative (chi2 = 987,11, ddl = 20, 1-p = >99,99%).
On ne peut cependant pas y voir une raison économique. Si le public du basket-ball est plus âgé et mieux inséré dans la vie professionnelle, les supporters du football qui se déplacent sont pour 39,6 % des élèves ou des étudiants, 19,2 % des chômeurs, 17,6 % des employés et 8,9 % des ouvriers. Il s’agit d’un choix passionnel, mais également économique, pour ces publics de participer aux déplacements : « moi être la tout le temps, me déplacer, les entrées tout ça, le foot ça me coûte 15 000 balles par an. Alors, c’est un choix ! Je fais ça et pas autre chose » (supporter marseillais). La passion pour le sport, la volonté d’encourager et de soutenir l’équipe se retrouvent dans cette volonté de suivre l’équipe en déplacement. Mais, est-ce la seule raison ? On devient supporter pour l’ambiance et l’esprit festif attaché au soutien inconditionnel à une équipe. Quel que soit le sport, basket-ball ou football, les relations amicales sont à l’origine du supportérisme. On s’inscrit dans le supportérisme et dans des groupes, formels ou informels, pour partager des goûts et des émotions. Il s’agit d’un lieu et d’un moment porteur de rencontres et d’amitiés nouvelles. Les déplacements sont un temps d’expression de ces relations amicales, un moment privilégié où les individus se lient dans un plaisir partagé autour d’une passion commune.
7. Quel rapport entre violences et culture sportive ?
La grande majorité des personnes qui reconnaissent avoir participé à des actes de violences appartient au football (56 % sont membres de clubs de supporters et 13,4 % sont de simples spectateurs). Le croisement de l’indice de culture sportive avec le groupe de supporters « South Winners », réputé et reconnu comme étant le plus violent, aussi bien par les policiers, que par les autres supporters ou encore les délégués à la sécurité, fait apparaître une forte culture sportive (cf. tableau 6).
Tableau 6
Indice de culture sportive des South Winners
| ICS | Nb. cit. | Fréq. |
| Moins de 4 | 2 | 3,2% |
| De 4 à 6 | 3 | 4,8% |
| De 6 à 8 | 3 | 4,8% |
| De 8 à 10 | 6 | 9,7% |
| De 10 à 12 | 12 | 19,4% |
| De 12 à 14 | 8 | 12,9% |
| Plus de 14 | 28 | 45,2% |
| TOTAL CIT. | 62 | 100% |
Minimum = 2, Maximum = 24
La question est à réponse ouverte numérique. Les observations sont regroupées en 7 classes d'égale amplitude.
La différence avec la répartition de référence est très significative. chi2 = 56,55, ddl = 6, 1-p = >99,99%.
Le chi2 est calculé avec des effectifs théoriques égaux pour chaque modalité.
Le croisement de l’Indice de Culture Sportive et des raisons invoquées par les spectateurs ou les supporters pour justifier leur participation aux affrontements montre que le recours à la violence physique n’est pas le fait de personnes incultes mais bien des plus « cultivées sportivement ». En effet, comme le montre l’AFC (cf. figure 4) un fort résultat à l’Indice de Culture Sportive se corrèle avec la participation aux affrontements.
Figure 4
AFC tri croisé Indice de Culture Sportive et affrontements/raisons
La dépendance est très significative (chi2 = 90,62, ddl = 25, 1-p = >99,99%).
Dans notre enquête l’hypothèse de la déculturation du public comme facteur de recours à la violence est donc totalement infirmée par nos résultats.
Il faut donc chercher d’autres explications au hooliganisme. Les raisons invoquées par les supporters pour justifier leur passage à l’acte nous en fournissent quelques unes. Les résultats de l’AFC (figure 4) permettent d’observer les items les plus significatifs. Un très fort Indice de Culture Sportive se conjugue avec l’ensemble des raisons fournies pour justifier la participation aux affrontements : antécédents avec les autres supporters, réponse à la provocation, rivalité entre clubs, problèmes d’arbitrage et résultat du match.
7.1. Violence et logique partisane
Il s’agit bien de la logique partisane décrite par Bromberger (1995). Ce sont dans la majorité des cas (55,7 %) les groupes de supporters de football qui s’opposent et qui s’affrontent violemment. Sur les sites étudiés, les groupes de supporters marseillais (Winners, MTP, Ultras) et bordelais (Ultras, Devils) sont les plus « violents ». Seulement 5,3 % des supporters « violents » appartiennent au basket-ball. Le recours à la violence s’inscrit dans l’histoire sportive du club, mais également dans l’histoire des relations intergroupes. Il s’agit d’un supportérisme « passionnel », au sens phénoménologique du terme, où l’on peut par l’excitation mimétique due au spectacle sportif ou l’appartenance à une foule donner libre cours à ses émotions. Mais, peut-il en être autrement ? Le supportérisme est une des dernières forme d’évasion et d’exutoire aux tensions sociales. Le stade est un des derniers espaces où il est possible de libérer ses pulsions. Enfin, comme le suggère Bromberger (1995), rien n’est plus insipide qu’une rencontre sans enjeu et sans passion. Supporter induit une passion et une « logique partisane » qui tient tout à la fois de la nature oppositive du jeu mais, également de l’incertitude et de « l’instabilité » provoqué par celui-ci (Clanché, 1998). Mais, il est passionnel également au sens du crime passionnel tel que le définit Dufour-Gompers (op. cit, 96) « quand la passion [amoureuse] est présente avec ses ingrédients de trahison, jalousie, aveu, abandon, colère, réactions disproportionnées et incontrôlées, passage à l’acte impulsif […] », lorsque les clubs de supporters par l’usage de conduites agonistiques se concurrencent, s’opposent, recherchent l’hégémonie territoriale dans les tribunes… et quelquefois s’affrontent violemment avec des battes de base-ball, des ceinturons et des poings américains.
7.2. Violence et relations intergroupes
Comme dans le cas des gangs étudiés par Thrascher (1927), la caractéristique essentielle et décisive qui va transformer les groupes de supporters en groupes violents – quels que soient le degré de violence exprimée ou la fréquence du recours à celle-ci – est le fait qu’ils se déplacent et qu’ils vont de fait rencontrer des groupes hostiles et concurrents. Violences et déplacements sont intimement liés, tout comme les notions de provocation et de jeu.
Le terme de jeu peut recouvrir au moins deux sens : il peut être considéré tout d’abord comme un divertissement, un moyen de s’amuser et de se faire plaisir, une sorte de taquinerie instaurée par ces jeunes supporters qui trouvent dans le chahut une unité et une complicité, une sorte de défoulement dionysiaque ; mais, nous pouvons également penser le terme de jeu comme « un mécanisme concret grâce auquel les hommes structurent leur relation de pouvoir » (Crozier et Friedberg, 1977, 113). Il ne s’agit plus alors d’un simple divertissement mais bien d’une relation qui vise à instaurer la plus grande emprise possible sur l’autre.
L’analyse des entretiens réalisés et l’observation participante montre que le fait de se déplacer chez l’adversaire est tout à la fois un plaisir festif entre supporters, on s’amuse en déplacements comme on le ferait lors d’une sortie nocturne entre amis… La sortie est un exutoire, sorte de rite carnavalesque qui permet de se décharger des tensions quotidiennes. La promiscuité à l’intérieur des bus, la longueur des déplacements… et l’alcool favorisent le défoulement collectif. Mais, se déplacer chez l’autre est aussi une relation de pouvoir car, c’est également lui signifier que notre groupe est fort et puissant, d’autant plus qu’il est capable de venir en nombre encourager son équipe sur le territoire des supporters adverses. Se déplacer chez l’adversaire, c’est lui dire que l’on n’a pas peur de se rendre chez lui. Alors, comble de la provocation, le déplacement et la présence seront signalés et signés par la mise en place de la bâche. Afficher la bâche c’est le point d’orgue du déplacement, ne pas la mettre c’est le déshonneur comme le suggère cet extrait d’entretien avec un supporter de football :
« Mais si j’avais été aux Devils, jamais on aurait fait de voiture, jamais on serait parti. Ne pas bâcher à Guingamp, ça n’aurait pas été le même désastre qu’aux Ultras ! Aux Ultras, c’est comme si on était en deuil ! On n’a pas bâché à Guingamp, c’est un deuil ! Bâcher c’est une question d’honneur, on montre que l’on se déplace, que l’on n’a pas peur ! ».
(Supporter bordelais des Devils)
L’emploi du terme « deuil » montre que le fait de « bâcher » participe de l’existence et de l’identité du groupe. Ne pas le faire signe sa déception, son détachement vis à vis de l’équipe, la disparition des valeurs culturelles voire la cohésion du groupe. C’est bien d’un jeu toujours dont il s’agit, mais c’est également une provocation et une recherche hégémonique du groupe qu’il faut bien interpréter à la lumière de ce que nous avons évoqué précédemment : visibilité, concurrence, classement entre supporters… C’est cette relation de pouvoir qui incitera les supporters adverses à exercer des représailles. La crédibilité des groupes tient en fait à des choses bénignes et insignifiantes - vols d’insignes, d’emblèmes - ou plus importantes comme le fait de subtiliser une bâche qui sera plus tard exhibée dans le stade au moment du match retour, comme les guerriers d’autrefois s’appropriaient les écus et les étendards pour en orner les murs de leurs châteaux, déshonorant et vassalisant par la même occasion les vaincus. C’est ainsi qu’il faut comprendre la notion d’antécédents avec ces supporters et qui entraînera par la suite une « vendetta » entre groupes. Vendetta et non vengeance car la vengeance est quelque chose d’éphémère, de courte durée qui rejoint le principe utilitariste de la peine : être puni pour et en fonction de l’acte répréhensible commis. La punition est dans ce cas rédemptrice et la cause effacée. Mais, chez les supporters, rien de tout cela. La vengeance une fois accomplie n’est en rien rédemptrice. La vengeance perdurera sans aucune proportionnalité avec la faute initiale. Elle s’appliquera d’années en années à l’ensemble du groupe – la famille – : c’est la vendetta pratiquée dans certaines régions méditerranéennes ou au sein d’organisations mafieuses.
Dans cette logique territoriale et de concurrence intergroupes, les supporters membres des noyaux durs sont plus souvent que les autres, du fait même de leur assiduité en déplacements, exposés à la violence de leurs homologues. En effet, loin d’être une démarche toujours délibérée, la violence est souvent le lot de ceux qui se déplacent et qui y sont confrontés à leur corps défendant. Mais, la violence est aussi comme nous y invitent Weil (1996) ainsi que Changeux et Ricœur (1998) un choix délibéré de ceux qui ont exclu le discours. Le fait même d’avoir des relations conviviales avec les supporters adverses exclut la violence comme dans le cas des supporters du basket-ball. Mais, sentiment profond d’appartenance groupale et convivialité s’opposent. Les supporters du basket-ball qui parlent de convivialité s’identifient très peu à leur groupe. Le groupe n’est qu’un moyen parmi d’autres de rencontres et de loisir. Mais, l’absence de discours n’est-elle pas une nécessité vitale aux relations inter et intra-groupes ? La proximité identitaire de ces différentes communautés de supporters développe un désir et une nécessité de s’opposer et de se distinguer : l’identité de chaque groupe se construisant et se renforçant dans cette opposition et par l’identité négative projetée sur l’autre. La violence participe à la construction identitaire du groupe. Pour Crozier et Friedberg (1977) un groupe n’acquiert réellement la qualité et la compétence de groupe que lorsqu’il a su résoudre les difficultés auxquelles il a été confrontées. En ce sens la violence est également constitutive du groupe car elle pose à celui-ci un problème majeur : s’unir et faire face collectivement ou reculer de manière individuelle et disparaître en tant que groupe. Les antagonismes mis en évidence, inculqués aux supporters néophytes entrent dans cette perspective. Les rivalités sont entretenues par les leaders et font partie de la culture du groupe. Les oppositions constituées au préalable de rivalités sportives dégénèrent ainsi progressivement en rivalités groupales qui participeront à la construction de la culture de chaque groupe, à la pérennisation et à l’unification de celui-ci, en une sorte de mythologie fondatrice :
« En ce qui concerne les relations avec les autres groupes… ouais, ça va. Pas avec tous… Disons que moi, quand je suis arrivé, je ne connaissais pas… ce… ce truc là, ces relations, mais j’ai vite vu que c’était chaud avec certains, quoi ! Et puis à force d’être avec le groupe, j’ai appris à avoir, si on peut appeler ça comme ça, la même haine contre ces supporters ! Parce que, certains, pour nous, sont considérés comme de la merde ! ».
(supporter marseillais)
Certains n’hésitent donc pas à nous déclarer leur « haine » du supporter adverse alors qu’ils reconnaissent également n’avoir jamais été confrontés de près ou de loin à ces mêmes supporters. L’acquisition de la culture propre à chaque groupe se fait par imprégnation. Les antagonismes inculqués aux supporters néophytes sont entretenus par les « anciens » et font partie de la culture du groupe qui se « pose en s’opposant ». La narration de la violence est cependant totalement subjective et très souvent déformée. Les entretiens font apparaître des faits relatés par d’autres et magnifiés. Dans cette relation de deuxième ou troisième main, le groupe est toujours victorieux :
« Ouais ! On m’a raconté : c’était hallucinant ! Les mecs, ils en ont bouffé comme jamais ! Dans le stade, et à l’extérieur du stade : ils ont pris 2 raclées monumentales. ».
(supporter bordelais)
A l’image de la construction des identités personnelles, la transmission de la valeur du groupe dans son rapport à la violence manque totalement d’objectivité et fait appel à « l’égocentration », le groupe s’estime très souvent au centre des événements exceptionnels qui se déroulent et à la « bénefficience », le groupe mettant très souvent en avant davantage ses réussites que ses échecs.
7.3. Violence et revendications politiques
La politique présente dans les gradins dynamisent également les inimitiés et viennent renforcer l’identité de chacun des groupes. Mais comme le suggère Bromberger (1995) on aurait tort de trop surcharger de sens certaines orientations ou revendications politiques. La politique est davantage un prétexte qui permet aux supporters de « jouer » et de provoquer les autres groupes, de les concurrencer, de s’en distinguer, qu’une réalité sociale et idéologique qui chercherait à s’implanter dans les tribunes et à se servir de celles-ci comme théâtre d’expression et base de recrutement. Hormis le PSG où des tentatives d’infiltration et de structuration des groupes, dans leur entier, ont réellement eu lieu, où des éléments d’extrême droite affichent encore aujourd’hui une idéologie interdite (Jeunesse Nationale Révolutionnaire, Ordre Nouveau, Parti Nationaliste Français et Européen…) les policiers ne remarquent pas de tentatives de la sorte quels que soient les sites étudiés. Pour reprendre le même exemple marseillais, ils y voient davantage l’expression prosaïque et sporadique d’une volonté de marquer son antinomie et sa différence, le positionnement politique de quelques éléments des groupes, mais, en aucun cas, une orientation idéologique d’un groupe dans son entier, même si comme le souligne Galland (1998) les jeunes sont souvent plus radicaux dans leurs idées.
7.4. Violence et âge
Les affrontements sont effectivement très souvent le fait de jeunes supporters. En effet, sur les sites étudiés 56,64 % de ceux qui reconnaissent s’être livrés aux affrontements entre supporters ont moins de 24 ans. L’appartenance aux classes d’âge « jeunes » ou à la jeunesse ne définit cependant pas seule les classes « dangereuses » (Dubet, 1987). Le football attire un grand nombre de jeunes supporters. C’est le sport le plus populaire et les récentes victoires en coupe du Monde et au championnat d’Europe n’ont fait que renforcer l’impact de ce sport auprès des jeunes. Le taux de d’adhésion mais également l’augmentation des effectifs des clubs de supporters – ils ont doublé à Marseille entre 1998 et 1999 par exemple – sont là pour le prouver. Mais, la jeunesse n’induit pas obligatoirement le recours à la violence. Tout au plus pouvons nous accepter la proposition de Galland (op. cit, 28) : « les jeunes, par définition, ne sont pas encore intégrés aux rôles adultes. Ils sont donc moins sensibles aux normes et aux prescriptions qui leurs sont associées […] en prenant de l’âge, les jeunes adoptent progressivement les rôles et les statuts adultes ». La jeunesse est une période de « latence psychosociale » dans laquelle des individus s’adonnent parfois à des actes et à des comportements par jeu ou par défi, dans le cadre d’une dynamique groupale ou d’un simple désir de réalisation de soi, qu’ils sont amenés à réprouver en dehors du contexte du supportérisme ou tout simplement en prenant de l’âge. Le rapport entre violences et « jeunes » est en fait une simple tautologie. Le football attire le public le plus jeune, les moins de 24 ans sont les plus nombreux dans les affrontements et le football est le sport qui connaît le plus grand nombre d’incidents violents (cf. : figure 5).
Figure 5
AFC Sports-catégories d’âge et participation aux affrontements
La dépendance est très significative. chi2 = 350,92, ddl = 18, 1-p = >99,99%.
Alors, relations intergroupes, schéma classique « frustration-agression », quelles que soient les raisons de la violence des supporters, celle-ci n’est pas le fait d’individus sportivement incultes, mais bien de ceux qui possèdent une culture sportive plus importante. La culture sportive n’est pas en défaut. C’est le « choc des cultures » engendré par la différenciation culturelle et les revendications identitaires des jeunes supporters du football qui sont bien souvent à l’origine de la violence. Les relations entre les différents groupes, la compétition et le jeu auxquels ils se livrent montrent que cette violence, loin d’être le fait d’éléments isolés ou extérieurs au Football, est bien l’expression de logiques communautaires. Si la totalité des supporters ne deviendra jamais des hooligans à l’inverse tous les hooligans sont bel et bien des supporters. L’utilisation de stéréotypes ou de stigmates à l’usage des groupes adverses, le sentiment de loyauté et de solidarité au sein de chacun des groupes, le développement de sentiments hostiles et belliqueux à l’encontre des groupes adverses, tout comme les menaces que ces derniers sont censés faire peser en permanence sur leur groupe d’appartenance, tout est compétition et prétexte à différenciation. Le supportérisme est un modèle centripète de la violence : de la provocation à la vendetta, de la stigmatisation de l’adversaire aux actes de vandalisme, les relations intergroupes sont bâties sur fond de violence. La violence partie de la culture de chaque groupe ; ce n’est pas pour la majorité d’entre eux la finalité première, mais elle en fait partie en ce sens que le supportérisme inclut une part de risque et de violence potentielle ainsi qu’une part de danger dans les déplacements. Ces divergences et ces affrontements entre groupes participent à la construction et au renforcement identitaire de chacun d’entre eux.
L’âge semble posséder un caractère discriminant en matière de publics violents. « La distance au rôle », la volonté de voir son équipe gagner avec une certaine éthique, le faible rôle que l’on se voit jouer dans la victoire, opposent les publics en terme de catégories socioprofessionnelles mais, également par les générations qui les composent. Les passions de supporters divisent clairement les publics « jeunes » et « vieux ».
A l’âge de l’entrée dans la vie adulte, à la période de l’autonomisation de la jeunesse correspond une identification très forte à l’équipe et au club mais également une motivation pour ces publics juvéniles à gagner, à réussir et à jouer un rôle très important et valorisant dans la victoire de l’équipe. C’est dans cette période transitoire de la vie, qui voit des jeunes passer du statut d’adolescents respectueux des contraintes familiales au rôle social d’adulte qu’ils joueront quelques années plus tard, que s’inscrit tout à la fois la volonté de participer à la grande aventure du supportérisme, de réaliser des actions distinctes des adultes mais également les excès inhérents aux rivalités sportives et groupales. Le stade est un espace de liberté dans lesquels ces jeunes viennent s’extérioriser, crier une joie de vivre ou exprimer une rage d’être, voire un désir de paraître. C’est très certainement un des derniers espaces tolérés de débridement des émotions, des affects et des pulsions.
D’autres facteurs sont à prendre en considération et méritent d’être approfondis pour mieux appréhender et interpréter ces phénomènes de violences : le rôle des leaders dans les conduites agonistiques des groupes, l’influence des minorités déviantes (Moscovici, 1979) sur l’ensemble du groupe, les mécanismes d’apprentissage de la violence au sein de certains groupes, l’influence du contrôle social mis en place sur le comportement des supporters, l’origine des passions de supporters dans différents sports, le rôle des relations ou plutôt de l’absence de relations entre dirigeants de clubs et jeunes supporters, l’influence des médias dans la concurrence intergroupes, le recours à la violence dans certains groupes comme rite intégratif et initiatique des jeunes supporters, les alliances entre groupes… Si la liste n’est pas exhaustive, il s’agit bien de facteurs qu’il convient d’analyser successivement ou conjointement pour comprendre, et peut être prévenir, ces événements qui se donnent à voir de plus en plus souvent aux abords des stades.
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