Staps 2003/1
Staps
2003/1 (no 60)
128 pages
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DOI 10.3917/sta.060.0027
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Rapport de recherche

Vous consultezLes organisations de jeunesse en Alsace concordataire, 1918-1939 Pour une histoire des sociabilités

AuteurJulien Fuchs[*] [*] e-mail : jul. fuchs@ voila. fr ...
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du même auteur

Centre de Recherches Européennes en Education Corporelle (CREEC) UFR-STAPS de Strasbourg - 14, rue René-Descartes - 67084 Strasbourg Cedex

Introduction


En 1918, l’Alsace redevient française après avoir été pendant près de 50 ans terre de l’Empire Allemand (Reichsland). Les Alsaciens changent de langue et de nationalité : l’ensemble de la vie quotidienne est bouleversé. Le choc de la guerre entraîne aussi une mutation de la perception du rôle de la jeunesse dans la société, il rend nécessaire un changement de nature des initiatives à destination des enfants et adolescents par rapport à la période de l’Annexion. Des restructurations importantes du réseau d’encadrement des jeunes s’engagent : les organisations existantes se transforment et de nouvelles structures, que les historiens s’accordent à dénommer « mouvements de jeunesse », se créent et se développent. Conférant une place inédite à l’autonomie des jeunes, ils leur permettent de découvrir des sociabilités nouvelles. En Alsace, ce processus prend des colorations dont on ne retrouve les contrastes ni dans d’autres régions françaises ni en Allemagne.

2 A l’interface de deux cultures et de deux nations, l’identité régionale des Alsaciens est problématique. Celle-ci se caractérise par une originalité linguistique, juridique mais aussi et surtout confessionnelle : au plan religieux, l’Alsace se définit effectivement de manière fondamentale par la coexistence de communautés catholiques, protestantes et juives (ce multiconfessionnalisme fut entériné par le Concordat de 1801). En raison du caractère mouvant de l’appartenance nationale, Wahl et Richez (1993) démontrent que c’est ce statut confessionnel qui forge l’identité la plus intime des Alsaciens. En parallèle de ce phénomène, on constate que les organisations protestantes et juives occupent une place forte au sein du réseau d’encadrement de la jeunesse, ce qui n’est le cas que dans une moindre mesure dans les autres régions françaises, où le clivage principal concernant cet encadrement oppose laïcs et catholiques (Cholvy, 1999). En Alsace, les conflits qui animent la vie associative sont d’abord d’ordre interconfessionnels[1] [1] Malgré la place grandissante qu’occupent les laïcs à...
suite
. C’est là que réside selon nos recherches l’hypothèse explicative centrale des évolutions des organisations prises en compte : elle consiste à considérer une relation étroite des initiatives à destination des enfants et adolescents avec l’enjeu politique que représente la mobilisation de la jeunesse hors des temps scolaire et familial.

3 Dans ce contexte, l’objectif général de notre étude est de saisir pourquoi l’entre-deux-guerres peut être considéré comme une période privilégiée pour le développement des organisations de jeunesse. En d’autres termes, dans quelle mesure est-il possible de parler, pour cette région qui est la seule à vivre sous un régime concordataire, d’une réelle originalité concernant la prise en charge des enfants et des adolescents ? C’est la question des motivations, des objectifs et des moyens de l’encadrement des jeunes par les adultes qui nous intéresse ici.

1 - Le terreau associatif alsacien de 1918

1.1 - Les organisations de jeunesse au temps du Reichsland : un réseau en structuration

4 Il faut remonter au moment de la naissance des initiatives à destination de la jeunesse pour comprendre les caractéristiques des organisations de l’entre-deux-guerres. La création des premiers patronages et regroupements de jeunes au milieu du XIXe siècle correspond à un besoin de sociabilité fort au sein des populations. Répondant à cette aspiration sociale, une vie associative dynamique se met en place dans les villages : des sociétés de tir et de gymnastique, des chorales, des fanfares et des cercles d’études se créent en nombre (Charpier, 1996). La communauté chrétienne s’est en quelque sorte aperçue à cette période qu’« il fallait d’autres formes de rencontre et de partage que le culte » selon Mehl (1982, 81) qui s’est intéressé à l’histoire associative du village bas-rhinois de Weyersheim. Dans ce cadre, les initiatives exclusivement destinées aux jeunes se multiplient et se diversifient : les « œuvres pour enfants » et les « cercles de jeunes », d’inspiration paroissiale, émergent ; à travers les formes récréatives de rassemblement qu’ils mettent en place (théâtre, chant, musique, lecture, gymnastique…), leur objectif premier est de maintenir chez les enfants et adolescents une relation étroite avec la religion au-delà du catéchisme de l’année, et ceci notamment après l’âge de la première communion. Ces formes confessionnelles d’intervention éducative constituent pour ces jeunes des modalités nouvelles d’organisation du temps libre (Cholvy, 1988). Un réseau d’encadrement d’importance se construit peu à peu autour de ces groupes : en 1914, on compte 95 cercles de jeunes gens, regroupant 8500 enfants et adolescents, au sein de la Fédération des Cercles Catholiques d’Hommes et de Jeunes Gens du Diocèse de Strasbourg[2] [2] AES. ORDO, 1915. ...
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. Le réseau des cercles protestants, bien développé en 1871 autour de nombreuses sociétés évangéliques, se consolide également en cette fin de XIXe siècle. On dénombre dans les paroisses alsaciennes 29 groupes de l’Evangelischer Jünglings- und Mädchenbund (homologue des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens-Filles : UCJG-F) en 1900 et 34 en 1914[3] [3] ADir ECAAL. Evangelischer Kirchenkalender für Elsass-Lothringen,...
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. Organisées dans le prolongement des activités de ces œuvres, les colonies de vacances apparaissent : en 1881, le pasteur Gehrs et le Dr Scheffer mettent sur pied la première colonie protestante à Strasbourg. Le pasteur Horst et le Dr Fischer font de même à Colmar en 1886 dans le but de « fournir à des enfants faibles ou maladifs […], le moyen de restaurer leur santé par un séjour à la campagne »[4] [4] AD BR. AL. 121. 826. Statuts des colonies de vacances de Colmar,...
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. Les catholiques reconnaissent dans la foulée la « nécessité de fonder une institution de vacances »[5] [5] AES. Colonies de vacances, Strasbourg. Historique, 1884-1920,...
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spécifique. Ils créent leur première colonie à Soultzbad en 1884 sous l’impulsion de Paul Stumpf : 74 enfants y sont accueillis. Les colonies du Mont-Sainte-Odile, de Kreutznach et de Neuwiller, créées par la suite, permettent l’accueil de 10 529 jeunes catholiques entre 1884 et 1918[6] [6] Id. ...
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.

1.2 - Ecole et temps libérés

5 Cet engouement peut être mis en rapport avec la loi de 1908 sur les associations[7] [7] Loi d’Empire du 19 avril 1908 ; Ordonnance ministérielle...
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. Mais à nos yeux, il doit surtout être saisi au regard du phénomène de la scolarisation. La prolongation et l’obligation de l’école depuis l’Ordonnance Impériale du 18 avril 1871 n’entraînent pas seulement une restructuration du système scolaire et une modification profonde de la fonction de l’école : elles retentissent simultanément sur le statut social des jeunes et les conceptions des parents. Jusque-là très serré, le contrôle des jeunes devient moins prégnant dès lors que l’enfant sort du cercle familial quand il part pour l’école (Prost, 1982). La jeunesse découvre en fait, entre la famille et l’école, des temps de vie qui se démarquent des temps traditionnels de sociabilité en cette fin de XIXe siècle : loin des regards, hors de tout contrôle, les réunions et discussions entre copains, les parties de campagne deviennent pratiques courantes (Crubellier, 1979). La prise en charge des jeunes durant ces moments libérés s’impose comme une nécessité aux yeux des adultes. En l’occurrence, il s’agit surtout pour les instances confessionnelles d’encadrer la jeunesse de manière à ce qu’elle n’échappe à aucun moment à l’influence de l’Eglise.

1.3 - Un réseau singulier

6 Nous en arrivons à relever des particularités locales concernant les initiatives à destination de la jeunesse durant la période de l’Annexion. Articulée autour des cercles paroissiaux, la vie associative est très développée ; elle n’a d’équivalent en termes d’effectifs mobilisés ou de nombre de structures ni en Allemagne ni en France (Wahl & Richez, 1993). Entre 1871 et 1918, période où l’identité régionale est problématique, l’Alsace apparaît effectivement comme un lieu propice au développement des initiatives qui rassemblent[8] [8] Selon les recherches de Wackermann...
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. Les populations jeunes sont les premières concernées par ce phénomène : les répercussions de la scolarisation sur les comportements juvéniles contribuent à une redéfinition du rôle des instances socio- éducatives d’encadrement. C’est en prenant appui sur ce terreau associatif singulier que les organisations des années 1920-1930 vont se développer, les cercles paroissiaux de la période du Reichsland constituant à notre sens le creuset des formes de mobilisation de la jeunesse de l’après-1918.

2 - Méthodologie

7 Nous fixons deux axes prioritaires de recherche : la description des étapes de l’évolution du réseau d’encadrement de la jeunesse ; l’analyse des conceptions pédagogiques des responsables et des pratiques de sociabilité proposées.

8 La consultation de fonds d’archives écrits et iconographiques, nationaux et locaux, privés et publics, de langue française et allemande constitue le corpus principal de l’étude. Les annuaires des hiérarchies confessionnelles (Evêché de Strasbourg ; Directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine) donnent des éléments chiffrés sur l’évolution des organisations de jeunesse. Les archives légales des associations (Archives des Tribunaux d’Instance[9] [9] Selon le Code Civil local, les associations alsaciennes...
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; Archives Départementales du Bas-Rhin) apportent une vision administrative de leurs activités. Les archives internes des organisations (comptes-rendus de réunions, budgets, orientations pédagogiques annuelles, programmes d’activités, photos, journaux internes) sont les sources de travail les plus riches : leur analyse permet de plonger au cœur des pratiques mises en place, de la mise en œuvre des méthodes pédagogiques, de la formation des cadres. Elles sont aussi les plus difficiles à rassembler[10] [10] Si celles des mouvements catholiques sont pour la plupart...
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. Les périodiques d’informations générales (Dernières Nouvelles de Strasbourg, La Tribune Juive) permettent de repérer des éléments déterminants du contexte socioculturel alsacien. Ils sont également une source unique de données concernant les organisations israélites[11] [11] Les archives de ces organisations, les journaux et bulletins...
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.

9 La réflexion menée s’appuie ensuite sur le recueil de témoignages d’anciens membres ou dirigeants des organisations. Nous accordons une place centrale aux paroles de ceux qui vivent encore aujourd’hui, 60 à 80 ans après leur implication dans les groupements de jeunesse. Cette démarche accompagne nécessairement l’histoire que nous entreprenons. Le recours à ces méthodes d’investigation orales, qui confrontent la mémoire à l’histoire, pose néanmoins des difficultés épistémologiques majeures[12] [12] La mémoire est la vie ; portée par des agents sociaux,...
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: l’analyse sémantique des discours et la vérification des affirmations recueillies par le croisement des sources permettent une distance critique nécessaire.

3 - Les organisations de jeunesse de l'entre-deux-guerres

10 Après avoir cerné les caractéristiques du « substrat associatif » de 1918, la première étape de notre recherche consiste à repérer les étapes de la construction du réseau associatif à destination de la jeunesse entre 1918 et 1939. Nous dressons dans cette perspective le portrait des organisations qui, par leur ampleur et leur capacité de mobilisation, ont joué un rôle dans le quotidien des jeunes dans l’Alsace des années 1920-1930.

3.1 - Mutations et développement du réseau d’encadrement

11 Dans l’entre-deux-guerres, le phénomène associatif triomphe et s’étend à l’ensemble de la société alsacienne. Les cercles catholiques, protestants ou juifs, qui conservent dans un premier temps un fonctionnement auquel les jeunes sont sensibilisés, atteignent leur apogée. En 1927, on recense 212 cercles de jeunes pour 17 650 enfants et adolescents au sein de la Fédération des Cercles Catholiques d’Hommes et de Jeunes Gens[13] [13] AES. ORDO, 1928. ...
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: les effectifs ont plus que doublé depuis 1914. Mais après le choc de 1918 et le bouleversement du retour de l’Alsace à la France, l’encadrement de la jeunesse ne peut pas évoluer qu’en continuité avec les caractéristiques associatives du Reichsland : la rupture avec la situation allemande est, au plan des imaginaires sociaux, souvent perçue comme nécessaire et lourde de sens[14] [14] Notre propos s’appuie ici notamment sur les remarques...
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. La jeunesse devient pour beaucoup une entité sociale dépositaire de « vraies valeurs », une force capable de refaire le monde (Jousselin, 1945) ; ses qualités sont exaltées. Dans ce contexte, des restructurations majeures du réseau d’encadrement s’effectuent : les initiatives à destination de la jeunesse changent de nature.

12 Accordant une place jusque-là inconnue à l’autonomie et à l’initiative des jeunes, les mouvements de jeunesse alsaciens apparaissent : le scoutisme sous toutes ses composantes confessionnelles dans les années 1920, les groupements d’action confessionnelle spécialisée ensuite (Jeunesse Ouvrière Chrétienne : JOC, Jeunesse Agricole Chrétienne : JAC, Jeunesse Etudiante Chrétienne : JEC notamment) et plus tard l’ajisme (mouvement des Auberges de Jeunesse). L’ampleur du phénomène est considérable. Prenons quelques exemples significatifs. Le scoutisme unioniste (d’inspiration protestante), qui existe de manière discrète avant 1914, affirme sa présence entre 1920 (10 troupes) et 1923 (18 troupes)[15] [15] ADir ECAAL. Evangelischer Kirchenkalender für Elsass-Lothringen,...
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. Pour le scoutisme catholique, fondé en 1920, 18 troupes sont recensées en 1926. En 1931, la Province d’Alsace des Scouts de France compte 28 troupes, 6 patrouilles de routiers, 26 meutes, ce qui représente 600 scouts et 520 louveteaux[16] [16] AES. ORDO, 1927 et 1932. ...
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. S’inspirant du succès grandissant de ces scoutismes, une première troupe d’Eclaireurs Israélites est créée en 1928 à Mulhouse, une autre à Strasbourg en 1929 avec succès : une centaine d’Eclaireurs adhèrent au mouvement en quelques mois[17] [17] La Tribune Juive, 13 décembre 1929, 20 décembre 1929,...
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. Les mouvements de l’action catholique spécialisée suivent ces tendances dans les années 1930. JOC et JAC alsaciennes sont créées en 1932 et connaissent des débuts heureux (11 troupes pour la JOC et 5 en formation, 5 troupes pour la JAC). En 1936, la JOC compte 22 sections masculines (4 étant encore en formation), et 22 sections féminines. Le succès est plus net encore deux ans après : en 1938, on recense 49 sections masculines et 55 sections féminines. La JAC alsacienne, elle, regroupe 17 groupes masculins et 2 groupes féminins en 1936. En 1938, 40 sections masculines et 20 à 25 sections féminines, pour la plupart en formation, sont répertoriées[18] [18] AES. ORDO, 1933, 1937 et 1939. ...
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. Le franc succès du mouvement des Auberges de Jeunesse (la première auberge est créée en 1932 dans le massif vosgien, une vingtaine d’auberges existent en 1938[19] [19] AD BR. AL. 121. 541. Archives du Club Vosgien. ...
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) confirme enfin ce renouvellement des préoccupations éducatives dans l’entre-deux-guerres.

3.2 - La problématique interconfessionnelle

13 Nous devons préciser ici un point essentiel de notre étude. Il apparaît nécessaire, pour les organisations confessionnelles, d’encadrer « sa » jeunesse pour l’éduquer, lui inculquer une morale teintée de religion ; il est donc indispensable que celle-ci ne soit pas prise en main par les confessions concurrentes. L’enjeu est politique ; il contient des luttes de pouvoir pour le monopole de cet encadrement. Le cas du développement du scoutisme catholique est particulièrement illustratif.

14 Le scoutisme unioniste existe en Alsace avant 1914. Au lendemain de la guerre, c’est une pédagogie qui attire les jeunes gens et certains adolescents catholiques adhèrent à cette organisation protestante. La situation est intolérable pour l’Evêque, Mgr Ruch, qui lance une vaste campagne d’encouragements aux initiatives catholiques : en novembre 1920, la Première Strasbourg des Scouts de France est créée. Certains documents des Archives de l’Evêché de Strasbourg illustrent l’importance de ces positionnements confessionnels. Citons un télégramme envoyé par l’Aumônerie Générale des Scouts de France à destination de Mgr Ruch le 2 août 1924 : « l’Aumônier Général des Scouts de France prie instamment S.G. Monseigneur Ruch […] de bien vouloir écrire à Rome que l’existence des scouts catholiques est indispensable à l’Alsace pour combattre les organisations similaires protestantes ou neutres »[20] [20] AES. Télégramme envoyé par le Chanoine Cornette à destination...
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. Cinq ans après ce télégramme, le débat est toujours prégnant. On trouve dans le Bulletin Ecclésiastique de Strasbourg d’octobre 1929 un communiqué de l’Evêque intitulé « Scouts catholiques et scouts non catholiques » : « Nous apprenons que des organisations de scouts non catholiques ont fait de la propagande dans les écoles catholiques et dans des revues lues par des catholiques. Nous mettons en garde Messieurs les Curés contre cette propagande […]. Il n’existe dans notre diocèse qu’une organisation de scoutisme approuvée par l’autorité ecclésiastique, la Fédération des Scouts de France. Le seul moyen de lutter […], c’est d’orienter les jeunes catholiques vers les troupes de Scouts de France là où elles existent, de fonder des troupes dans toutes les localités où se trouvent des organisations de scouts non reconnues par l’autorité ecclésiastique et partout où la nécessité se fait sentir »[21] [21] AES. Bulletin Ecclésiastique de Strasbourg, 15 octobre...
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.

15 Des analyses similaires pour d’autres organisations (rapports catholiques – protestants dans les cercles paroissiaux, rapports catholiques – laïcs dans les Auberges de Jeunesse par exemple) mènent aux mêmes observations que pour le scoutisme : la question des loisirs organisés des jeunes se pose en Alsace, en droite ligne de la question scolaire, en termes de concurrences confessionnelles et de conflits. L’encadrement de la jeunesse devient en fait un enjeu éducatif et politique majeur, que l’étude des sociabilités et des pratiques pédagogiques permet de révéler.

3.3 - Organisations de jeunesse et pratiques de sociabilité

16 L’apparition de ces structures illustre un processus de socialisation spécifique qui se profile depuis le milieu du XIXe siècle, celui de la prise en charge de la jeunesse en dehors des temps scolaire et familial. Nous cherchons à saisir les significations profondes de cet engouement. Si le développement des organisations de jeunesse répond dans un premier temps à des enjeux interconfessionnels de mobilisation, ce développement signifie aussi corrélativement un changement de la place des enfants et des adolescents dans la société, la diffusion et la reconnaissance de droits et de besoins propres à la jeunesse que ne lui accordent ni l’école ni la famille. Les sociabilités proposées par les organisations qui émergent dans ce contexte semblent avoir un rôle important et novateur dans la formation des jeunes de l’entre-deux-guerres. Dans cette perspective, nous voulons appréhender les répercussions de leur engagement associatif sur leur vie quotidienne, les implications de leur appartenance à l’une de ces organisations sur leurs pratiques sociales. Car au sein des mouvements, les jeunes concernés découvrent des manières inédites de vivre cette tranche de la vie, de nouvelles façons d’être avec les autres et des pratiques de sociabilité originales. Parmi ces pratiques, l’activité physique, et notamment la marche dans l’espace naturel, occupe une place privilégiée.

4 - De nouvelles pratiques de sociabilité dans la nature

4.1 - Provoquer la sympathie des jeunes : vers un renouvellement des pédagogies

17 L’apparition de l’école primaire gratuite et obligatoire en Alsace confère au réseau associatif alsacien un nouveau profil dès les premières heures de l’Annexion. L’évolution progressive des représentations des parents, les changements culturels qui affectent la société alsacienne à l’aube du XXe siècle, sont les signes d’une émancipation de la jeunesse. Eloigné des contraintes de ses cadres de vie traditionnels, l’adolescent alsacien voit son statut évoluer vers davantage d’autonomie (Prost, 1982). Cette modification de la place du jeune dans la société a des conséquences sur les organisations considérées : si l’adhésion au cercle paroissial villageois était naturelle pour les enfants et adolescents à la fin du XIXe siècle, il est nécessaire pour les organisations de l’entre-deux-guerres d’attirer ce public vers eux. On assiste ici à une bascule progressive de la relation adulte-enfant : le passage de camaraderies réglées par la coutume, cloîtrées dans des lieux et des moments spécifiques, contrôlées par les familles et la collectivité (le bal en est un exemple marquant dans les villages alsaciens) à des sociabilités plus libertaires, moins rigides, implique la possibilité d’un choix. Les mouvements doivent alors provoquer la sympathie des jeunes. Dans cette perspective, ils élaborent des projets éducatifs et idéologiques précis, mettent en place des systèmes de fonctionnement qui prennent nettement en compte les spécificités de ceux-ci ; ils intègrent chacun à leur manière dans leurs pédagogies ce que l’on peut sociologiquement repérer comme les caractéristiques de l’âge juvénile de l’époque : volonté d’indépendance, recherche d’autonomie, initiative (Galland, 1991).

4.2 - Valorisation de la nature et pratiques corporelles

18 Alors que l’on tire une à une les terribles conséquences de la Grande Guerre sur l’état des populations, un véritable culte du grand air et de la nature se construit dans la société de l’entre-deux-guerres (Rauch, 2001). Au cœur de cette mouvance socioculturelle, les modèles pédagogiques dans leur ensemble évoluent, accordant une place primordiale à l’oxygène et à l’exercice physique. Comment ce phénomène se traduit-il dans les organisations de jeunesse en Alsace ? Dans quelle mesure les responsables des organisations, qui doivent attirer les jeunes, se sont-ils ou non inscrits dans cette mouvance ? L’observation rapide des activités de troupes scoutes, par exemple, illustre le fait que les pédagogues ont pu dans certaines organisations inventer des stratégies éducatives et des formes d’encadrement nouvelles, éloignées des modèles pédagogiques classiques, dans lesquelles une grande importance est accordée au plein air et à des pratiques corporelles d’endurance et de caractère. Nous voulons savoir si ce renouvellement des conceptions pédagogiques et des pratiques, qui s’articule sur une valorisation de la nature et de l’exercice physique (la marche et certaines formes de pratiques sportives devenant ici des supports pédagogiques prioritaires), concerne l’ensemble des organisations traitées. En d’autres termes, est-ce pour toutes les organisations un objectif, ou un moyen au service d’objectifs plus généraux, que d’emmener les jeunes dans la nature et de leur proposer des modes de sociabilité axés sur l’exercice physique ? L’analyse de bilans d’activités, de photos, de témoignages a permis de décrire pour chaque groupement ces pratiques.

4.2.1 - Colonies de vacances, scoutismes et ajisme : des pédagogies du plein air

19 Dans les colonies de vacances alsaciennes de l’entre-deux-guerres, la nature est hygiéniquement bienfaitrice : il s’agit d’« envoyer au bon air, dans des stations appropriées du massif vosgien, des enfants […] de familles pauvres »[22] [22] AD BR. AL. 121. 826. Requête de M. Kirch, président de ...
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. Le séjour à la montagne fortifie la santé. Mais la colonie est surtout lieu d’une éducation : y vivre, c’est respecter des règles. Parenthèse idéale à la vie urbaine, ces collectivités sont des œuvres de préservation au travers desquelles une idéologie éducative, articulée autour de la nature, se réalise. Le phénomène est net chez les catholiques : « en travaillant pour le relèvement de la santé physique et morale de notre jeunesse, nous travaillons aussi pour notre chère patrie et pour la plus grande gloire de Dieu »[23] [23] AES. Colonies de vacances, Strasbourg. Historique, 1884-1920,...
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. La marche de promenade dans les forêts vosgiennes, au cœur desquelles se situent les bâtiments, est pratiquée dans ce cadre intensivement pour « faire de l’enfant un être complet et équilibré »[24] [24] AES. Direction Générale des Œuvres d’Enfants. Compte-rendus...
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. L’organisation de jeux sportifs collectifs est possible également sur les plateaux qui entourent les colonies[25] [25] AD BR. AL. 121. 826. Photos : Préventorium de Marbach, colonie...
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. En fait, par les qualités de l’air et de l’exercice physique, le jeune se ressource ; il construit pendant un temps des habitudes de vie particulières par ces jeux et distractions qui prennent place au milieu de la nature.

20 Le recours à la nature et l’exercice physique trouvent une place centrale dans le scoutisme. Les différentes composantes confessionnelles du mouvement mettent en avant la débrouillardise, l’esprit d’initiative et l’habileté manuelle ; la nature constitue une réalité à investir. Pour Thiébaut (1985, 1), du groupe Scouts de France d’Obernai, le scoutisme ne peut d’ailleurs s’écrire, « se raconter » que partiellement : il est avant tout « vécu », dans la nature, lors des sorties et des camps, en équipe. S’appuyant sur la spécificité des mises en jeu du corps qu’impliquent la randonnée et la philosophie de l’aventure qu’elles entretiennent, les organisations scoutes de tous bords choisissent les montagnes et les forêts vosgiennes pour socialiser la jeunesse ; par-delà leurs divergences profondes (dimension spirituelle), elles articulent toutes leurs pédagogies autour de la nature et de l’exercice physique. La troupe Scouts de France de Colmar monte aux Trois-Epis ou au Petit-Ballon pour se réunir et célébrer des messes[26] [26] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. ...
suite
; les Eclaireurs Unionistes de Strasbourg se retrouvent dans la vallée de Munster pour de grands jeux de piste[27] [27] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Compte-rendus des...
suite
. Les Eclaireurs Israélites, eux, « faisaient pas mal de marche, également un peu de natation […], ils organisaient beaucoup de jeux »[28] [28] M. et MmeMeyer-Moog, correspondance, 7 mai ...
suite
. Les sorties dans la nature, les week-ends en montagne sont « l’occasion de parler du judaïsme »[29] [29] Id. ...
suite
; ils deviennent des moments intenses de rassemblement de la communauté israélite. Outre ces sorties ponctuelles, le camp d’été dans les Vosges ou le Jura Alsacien constitue l’activité culminante de ces groupes. Chez les Scouts de France, le premier camp provincial a lieu en 1923 à Sewen[30] [30] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. ...
suite
; on en recense à partir de cette date au moins un par an dans les différentes troupes alsaciennes. Véritables écoles de caractère, empreints d’une forte tonalité spirituelle (« Au camp on ne commet pas de péché »), ils constituent pour les responsables un « point fort de la formation […] des garçons » (Sigwarth, 1991, 18). Chez les Eclaireurs Unionistes, les camps donnent l’occasion de randonnées, de jeux de piste (Baubérot, 1997, VIII), de marches à la boussole. Par le travail intérieur que ces activités impliquent, les camps sont pour chaque enfant des « moments de rencontre uniques avec Dieu »[31] [31] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Intervention de...
suite
.

21 L’orientation vers le plein air est également fondamentale dans les Auberges de Jeunesse. Le mouvement ajiste, qui prend son ampleur avec le Front Populaire, marque le désir de rompre avec la vie sédentaire citadine par un romantisme anti-industriel, une idéologie d’une vie affranchie des conventions et un certain goût du voyage. La marche dans la nature s’affirme comme indispensable au développement intellectuel et moral de l’homme. Dans ce cadre, l’espace vosgien est particulièrement propice à l’implantation d’auberges. De nombreux refuges voient le jour à partir de 1932 : l’auberge de la Vogesia, puis celles de la Wormsa, du Grand Ballon ou de Barembach permettent aux jeunes Alsaciens, déjà familiarisés au tourisme pédestre dans les Vosges par l’impact sur les mentalités d’associations telles que le Club Vosgien, les Amis de la Nature (Richez & Strauss, 1987), de passer une nuit en montagne.

22 Le développement du mouvement scout à partir du début des années 1920 illustre parfaitement le goût de l’air et de l’effort qui caractérise les courants pédagogiques de l’après-1918. Colonies de vacances et ajisme participent à cette tendance en valorisant l’espace naturel comme lieu de socialisation et en privilégiant l’exercice physique. Qu’en est-il pour les cercles paroissiaux et les mouvements de l’action confessionnelle spécialisée qui eux, ne se définissent pas fondamentalement par un rapport privilégié à l’espace naturel ? Il semble que si la valorisation de la nature n’est pas un objectif prioritaire de ces organisations, le recours à des pratiques intégrant l’espace naturel et l’exercice physique comme lieu et mode de sociabilité s’impose pourtant peu à peu comme un moyen au service de leurs finalités.

4.2.2 - Le plein air et l’exercice physique au service de finalités spirituelles ou militantes

23 Les cercles paroissiaux ont globalement gardé au début des années 1920 un fonctionnement homologue à celui qui était le leur avant 1918. Mais progressivement, leurs activités se renouvellent, en rapport avec l’évolution de la société alsacienne. En particulier, les premières équipes de basket-ball apparaissent en 1919 dans des cercles catholiques des environs de Strasbourg et de Mulhouse (Godin, 1994). L’intérêt du clergé pour ces pratiques révèle une évolution de la catéchèse : il s’agit de compléter par ces « activités de loisir »[32] [32] AES. Office Central des Œuvres d’Enfants du Diocèse...
suite
la formation religieuse et morale des jeunes. Dans cette perspective, les premiers pèlerinages et excursions sont aussi organisés dans les Vosges. Le rapport de 1930 de l’Office Central des Œuvres d’Enfants[33] [33] AES. Office Central des Œuvres d’Enfants du Diocèse...
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, qui gère le fonctionnement des cercles catholiques, insiste sur la nécessité de « ne pas laisser périr le corps et l’âme » des enfants. Le « recours à la nature » est avancé comme un moyen efficace pour lutter contre ce dépérissement. Le départ dans la nature se répand aussi largement dans les cercles protestants. Les temps de réflexion dominent la vie de ces cercles : au groupe UCJG du Fossé des Treize de Strasbourg, le mercredi est consacré exclusivement « aux études bibliques, le dimanche aux réunions »[34] [34] M. Ruch, témoignage, 12 avril 2000. M. Ruch appartient...
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. Une volonté nette se ressent cependant, dans les discours des responsables, d’encourager des activités prenant appui sur l’éducation physique en plein air[35] [35] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Procès verbaux...
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. L’espace naturel est en fait pour les différents cercles confessionnels de l’entre-deux-guerres un lieu nouveau de sociabilité où s’expriment des volontés de préservation et surtout d’éducation morale et religieuse. L’exercice physique et le plein air font donc leur entrée dans les pratiques de sociabilité de ces groupes au début des années 1920 dans l’espoir de retombées spirituelles. La marche et les jeux sportifs sont ici des supports pédagogiques privilégiés.

24 Au plan des sociabilités proposées aux jeunes, les mouvements de l’action catholique spécialisée prennent une place particulière du fait de la spécificité de leurs finalités. Le but de ces « organisations de milieux » est prioritairement une action militante (Fabre, 1994). Par opposition au jeu scout notamment, jugé puéril, elles développent une « pédagogie de l’enquête » : les actions menées dans le cadre de la ligne de conduite « Voir, juger, agir » ont pour objectif d’améliorer les conditions de vie des jeunes, en même temps qu’elles proposent une moralisation de la société. Peu importante jusqu’en 1936, la valorisation de la nature est mêlée à l’action militante avec la rupture sociale du Front Populaire : on assiste au sein de la JOC, de la JAC et de la JEC à l’avènement de nouvelles conceptions du temps libre en parallèle de l’apparition des congés payés. A coté du travail à l’usine pour le jociste, les « loisirs sains et éducatifs » constituent une « richesse inestimable » ; ils permettent une « amélioration de la qualité de vie », contribuent au « développement de la personnalité de chacun »[36] [36] Programme annuel de la JOC, 1937-1938. ...
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. Les excursions en vélo ou à pied « permettent de découvrir l’Alsace » ; le sport, « pratiqué avec mesure, raffermit le corps »[37] [37] Programme annuel de la JOC, 1938-1939. ...
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. Le premier camp de vacances jociste a lieu du 12 au 14 juillet 1936 à Reichshoffen, dans la région de Niederbronn-les-Bains. Ses participants découvrent, pour beaucoup, leur première plage au Lac de Hanau. Dans les campagnes, la JAC favorise aussi le départ dans la nature : il s’agit de faire sortir les jeunes de leurs villages dans la perspective d’un enrichissement culturel[38] [38] AD BR. D. 659. 54-56. Archives de la JAC. ...
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. Les groupes JEC, eux, organisent des excursions en poursuivant l’objectif d’un « épanouissement des lycéens et étudiants »[39] [39] ATIS. Déclarations de statuts de la JEC. ...
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. En fait, la valorisation de la nature prend des allures différentes selon les mouvements mais devient néanmoins, après 1936, un élément essentiel des temps libres du jeune pour la JOC, la JAC et la JEC alsaciennes.

4.2.3 - Valorisation de la nature et des pratiques corporelles : un phénomène transversal

25 L’analyse des pratiques pédagogiques mises en place au sein des mouvements de jeunesse de l’entre-deux-guerres conduit à une observation centrale pour notre recherche. Nous relevons effectivement un processus commun aux différentes organisations traitées : l’avènement de modes de sociabilité originaux trouvant leurs fondements dans des rapports privilégiés à la nature, amenant au départ fréquent dans les montagnes et forêts vosgiennes et impliquant en parallèle le développement de l’exercice physique comme support pédagogique prioritaire. Ce phénomène est plus ou moins net selon les organisations ; il se manifeste à des degrés divers et de manière différenciée. Pour certaines, le départ dans la nature et l’exercice physique sont des objectifs en soi (Auberges de Jeunesse notamment) ; pour d’autres, ce sont des moyens au service de finalités spirituelles ou militantes (mouvements de l’action confessionnelle spécialisée). Mais pour toutes les organisations traitées, valorisation de l’espace naturel et développement de pratiques corporelles originales (randonnées, jeux collectifs sportifs en particulier) se repèrent dans les activités hebdomadaires. Les politiques sociales et culturelles du Front Populaire, qui mystifient le plein air, amènent le phénomène à un point paroxystique : entre 1936 et 1939, l’ensemble des organisations alsaciennes sont concernées et mettent en place à leur manière ces orientations éducatives.

26 On peut donc à ce point de la recherche avancer, pour la période de l’entre-deux-guerres, l’idée d’une relative transversalité de la valorisation de l’espace naturel et de certaines pratiques corporelles pour l’encadrement des jeunes des organisations. Nous cherchons maintenant à appréhender les significations de cette mutation des préoccupations et initiatives socio-éducatives pour ces jeunes. Il s’agit de comprendre les transformations et les ruptures que la diffusion de ces nouvelles pratiques a engendrées dans leurs quotidiens.

4.3 - Plein air, pratiques corporelles et vie quotidienne

27 Les mouvements de jeunesse consacrent des modes de sociabilité dans lesquels la jeunesse trouve des espaces communautaires et des pratiques spécifiques qui lui conviennent. Car si ces organisations apparaissent légitimes au point de vue des parents du fait de projets éducatifs et idéologiques précis, les jeunes semblent par contre y rester pour d’autres raisons, en particulier parce qu’ils trouvent le moyen d’y satisfaire un désir nouveau de camaraderie et de sociabilité (Prost, 1982). Ces sociabilités sont différentes de ce qu’ils connaissent. Les responsables, pour attirer les jeunes, inventent par exemple des stratégies éducatives et des formes d’encadrement différentes de celles de l’école, parfois contraires. La figure de l’aîné fraternel qui conduit le groupe au lieu du maître, la constitution de petites équipes égalitaires, soudées dans une action commune, émergent par contraste avec l’autoritarisme et l’individualisme scolaire. L’importance accordée au plein air et l’insistance sur l’exercice physique, l’effort et la volonté se dressent face au renfermé de la classe et aux tâches intellectuelles. En rupture aussi avec les formes classiques d’encadrement familial et paroissial, la vie en équipe, dans la nature, suivant des pratiques corporelles originales, constitue donc une découverte fondamentale pour les jeunes Alsaciens de l’entre-deux-guerres. Parce que ces mouvements se « vivent au quotidien », les sociabilités qui y sont proposées ont des répercussions sur les manières de vivre et les comportements. L’appartenance à l’une des organisations suppose effectivement un engagement temporel important, l’idée étant de vivre selon les principes du groupe, bien sûr à l’occasion de rencontres ponctuelles, mais surtout dans la vie de tous les jours, pour avoir une action sur le milieu de vie (JOC, JAC, JEC), pour aider l’autre (scoutisme), pour développer des pratiques communautaires libertaires (ajisme), pour vivre sa foi au quotidien (cercles paroissiaux).

28 Porteuses de pratiques de sociabilité inédites, ces organisations constituent des formes inédites de regroupement, aux objectifs et méthodes originales, dans lesquelles les jeunes occupent une place centrale, prennent des décisions, font des choses eux-mêmes ou en tous cas ont l’illusion de faire des choses eux-mêmes. Car pour autant, les adultes ne s’effacent pas de ces structures : ils y occupent une place nouvelle, moins apparente mais tout aussi déterminante.

5 - Usages du plein air et des pratiques corporelles

29 Le dernier aspect de notre recherche consiste à analyser les stratégies des éducateurs. L’étude des pédagogies mises en œuvre et des sociabilités est en effet un moyen efficace pour révéler les enjeux de la mobilisation de la jeunesse.

5.1 - Le départ dans la nature comme base éducative

30 Les pédagogues des différentes organisations trouvent dans le recours à la nature une base éducative. Partir dans les montagnes vosgiennes, c’est soustraire le jeune à l’influence de la famille, l’isoler de ses habitudes pour mieux l’éduquer. C’est aussi une occasion de découvrir de nouvelles pratiques corporelles : en culottes courtes, les manches retroussées, le corps exposé aux intempéries, on attend des confrontations avec la nature qu’elles rendent débrouillard, « g’schickt » en alsacien. La lenteur de la randonnée, outil pédagogique privilégié, et l’effort qu’elle demande permettent un détour sur soi, un contact avec la verticalité et l’immensité, une ascèse qui invite à réfléchir (Rauch, 2001). La longueur et la difficulté de la marche entretiennent une certaine mythologie : en 1938, lors du camp des Scouts de France de Colmar au Châtelard en Haute-Savoie, une messe est célébrée au sommet de l’Arcalod (2220 mètres d’altitude), après 5 heures de marche rendues particulièrement difficiles par le passage en couloirs sur des dalles glissantes (Sigwarth, 1991). Ces sociabilités sont une initiation à de nouveaux modes de vie. Précisons notre pensée : pour l’ensemble des organisations de jeunesse alsaciennes de l’entre-deux-guerres, partir dans la nature, en camp notamment, c’est provoquer un dépaysement. La découverte du « dehors » et d’un « ailleurs » par la marche et par l’activité physique signifie le passage d’un monde familier à de nouveaux espaces de sociabilité, parfois étranges. En cela, ces organisations attirent. Mais au-delà, le « dépaysement » favorise surtout certains « enracinements » (Rauch, 2001, 71). Aux sociabilités juvéniles hasardeuses, le camp, la colonie ou l’auberge substituent des sociabilités aménagées dans des lieux et des temps contrôlés. Dans la vie quotidienne de ces collectivités, l’organisation communautaire remplace pour un temps les principes imposés par une autorité familiale ou religieuse que les jeunes n’acceptent pas forcément. Satisfaits dans leurs aspirations, ils sont alors disposés à recevoir de manière indirecte l’action éducative des dirigeants. Pour ceux-ci, le choix des activités, des randonnées et des jeux doit familiariser le jeune à certaines valeurs ; il guide un apprentissage particulier. Ces pratiques visent à discipliner le corps, à codifier des comportements, à inculquer une morale.

5.2 - Relations à l’espace naturel, mises en jeu du corps : des usages qui se déclinent

31 Les dispositifs éducatifs mis en place dans ce cadre sont précis et spécifiques à chaque organisation ; ils se déclinent selon des modalités différentes que nous pouvons parcourir. La valorisation de la nature des ajistes (pour qui la nature est l’école de la liberté), n’est par exemple pas la même que celle des UCJG (l’espace naturel est lieu de partage et de spiritualité évangélique, les camps d’été demandant un travail intérieur intense pour une démarche personnelle vers Dieu) ou des jécistes (les différents programmes annuels de la JEC alsacienne montrent que le départ dans la nature n’est pas tant l’occasion de se couper du monde que de s’en éloigner pour y réfléchir et marquer une volonté de le transformer). De la même manière, les usages de la nature des Scouts de France ne sont pas ceux des Eclaireurs Unionistes : pour les scouts catholiques, la nature est un lieu où prend place, de manière formelle, une formation religieuse. On y fabrique des autels, on y célèbre des messes. Lors du camp de la vallée de Masevaux en 1923, au Stieracker, le dressage de l’autel et la messe en plein air, la solennité du moment, l’impression d’une totale harmonie avec la nature qu’accentue la « synchronisation des gestes de tous les prêtres durant l’élévation », laissent des « souvenirs impérissables » chez les anciens Scouts de France de Guebwiller[40] [40] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. ...
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. Pour les Eclaireurs Unionistes, la nature ne peut pas être ce décor. Il n’est pas nécessaire de provoquer une mise en scène pour célébrer une messe puisque les principes de la vie dans la nature, des randonnées, impliquent en eux-mêmes une spiritualité[41] [41] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Comptes-rendus...
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. Sans aller plus loin dans les illustrations, retenons que, si toutes les organisations de jeunesse traitées axent leurs activités sur le départ dans la nature, elles ne partent cependant pas de la même manière dans la nature, ne sollicitent pas les mêmes mises en jeu du corps. En d’autres termes, si les mouvements de jeunesse « parlent un peu tous la même langue, elle est modulée en des discours et des intonations différentes » (Fabre, 1994, 21). Cette diversité nous paraît signifiante : à travers elle, ce sont des questions éminemment politiques, de concurrence confessionnelle, qui s’expriment.

5.3 - Le reflet d’enjeux de mobilisation

32 Le phénomène de valorisation de la nature et de développement de pratiques corporelles originales qui l’accompagne est un dénominateur commun à toutes les organisations traitées. Ce processus se manifeste sur des modes différenciés, l’espace naturel étant investi de conceptions éducatives différentes. Cette multiplicité d’usages a du sens : la pluralité repérée est révélatrice d’enjeux de mobilisation dans lesquels la nature a un rôle privilégié à jouer. Les systèmes éducatifs mis en place apparaissent sous un jour puissamment mobilisateur : dépaysant les jeunes, leur proposant des activités inédites, les organisations les attirent tout en les intégrant dans un cercle d’obligations strictes. Le rôle des chefs est ici premier : le père Forestier, Aumônier Général des Scouts de France, leur adresse dans un article au titre particulièrement révélateur (« Travailler dans le secret de Dieu ») un message quant aux pédagogies à mettre en place : « C’est à vous, discrètement, de faire prendre conscience à vos scouts ce qui est important pour eux […], de les amener à une conclusion pratique. Le début de la sortie de troupe ou la rentrée sont des moments favorables. Quelques-uns des bonshommes d’une patrouille marchent autour de vous. On parle sans masques, sans réticences, cœur à cœur. C’est le moment de semer le bon grain »[42] [42] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. ...
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. Bien sûr, cette proposition de formation ne se retrouve pas au même degré dans les autres organisations alsaciennes. Néanmoins, pour chacune d’elles, selon des modalités diversifiées, le jeu dans la nature, les rôles confiés aux jeunes, mobilisent les imaginaires et mettent en scène une vie nouvelle qui apparaît pour un temps comme une « fiction vraie ». Pour Daniel Denis (2000, 21), cette ruse mène à des « résultats infiniment supérieurs à ceux des programmes conventionnels d’éducation […] ». En fait, exploitant les aspirations des jeunes de l’entre-deux-guerres, les éducateurs sont en mesure de transmettre les valeurs essentielles que véhiculent les diverses idéologies en présence. Alors, il nous semble possible de dire que les instances confessionnelles cherchent à renforcer leurs positions par la mise en place de ces instruments de mobilisation et d’éducation : le propre des inventions pédagogiques relevées est effectivement de suggérer, sous des formes plus ou moins enjouées, des idées implicites au plan politique (Tétard, 1986). Les usages de la nature et des pratiques corporelles qui y prennent place servent en ce sens des enjeux politiques profonds : ils sont au centre des enjeux interconfessionnels de contrôle et de formation de la jeunesse.

6 - Conclusion

33 L’entre-deux-guerres peut être considéré en Alsace comme une période privilégiée pour les organisations qui prennent en charge la jeunesse. Période de mutations importantes par rapport aux pratiques éducatives et aux idéologies de l’avant-guerre, elle se caractérise effectivement par un essor considérable et un renouvellement des structures de l’éducation populaire : la plupart des formes modernes d’organisations de jeunesse à caractère éducatif voient le jour ou se transforment en profondeur dans cette période. L’essor des mouvements de jeunes s’intègre dans une réalité sociale et culturelle qui favorise, en corrélation avec le développement de la scolarisation et les problématiques interconfessionnelles, l’épanouissement d’une tendance éducative dans le domaine non-scolaire de l’encadrement des enfants et des adolescents ; il engage aussi à la reconnaissance de la jeunesse en tant qu’entité sociale et culturelle spécifique et distincte.

34 Au sein des patrouilles scoutes, des organisations de l’action confessionnelle spécialisée ou des groupements ajistes, une partie importante de la jeunesse alsacienne se rassemble et découvre des pratiques inédites de sociabilité. Nous avons interrogé dans notre étude les pédagogies proposées au sein de ces structures, les conceptions des responsables et la manière dont les jeunes ont vécu cet encadrement. La valorisation de la nature en tant qu’espace de sociabilité émerge de manière relativement transversale à toutes les organisations traitées ; ce processus s’accompagne de l’avènement de la randonnée et d’autres pratiques corporelles spécifiques (jeux sportifs collectifs et pratiques d’« aventure » notamment) comme supports pédagogiques prioritaires. En fait, il se crée progressivement pour la jeunesse des organisations un mode de sociabilité juvénile particulier, significatif de la période, par l’intermédiaire de représentations de la nature et du corps inédites. Les dispositifs éducatifs mis en place dans ce cadre sont cependant bien spécifiques à chaque organisation ; ils se déclinent selon des modes différenciés de l’une à l’autre. Cette diversité reflète des questions politiques de concurrence confessionnelle.

35 La démarche entreprise permet d’appréhender les spécificités alsaciennes de la structuration du réseau associatif d’encadrement de la jeunesse ; ce regard est historiquement et sociologiquement porteur. La réflexion amène effectivement à comprendre par le local une mouvance socioculturelle qui concerne l’ensemble de la société française, entendons l’avènement, pour les jeunes Français des années 1920-1930, de nouveaux modes de vie, d’espaces et temps de sociabilité spécifiques, de nouvelles conceptions de la communauté, de pratiques corporelles originales, de rapports au plein air et à l’exercice physique inédits. Elle enrichit à sa manière l’analyse des questions de la jeunesse et des associations en France. En ce sens, elle constitue une contribution à l’histoire locale, mais aussi, dans une optique comparative, à l’histoire politique, sociale et culturelle nationale.

Sources

36 Archives Départementales du Bas-Rhin (AD BR)

  • Fonds du Commissariat Général de la République

    • Séries AL.121.541, AL.121.542-545 : Associations
    • Série AL.121.826 : Colonies de vacances

  • Archives des administrations

    • Série D.41.2800 : Auberges, arr. de Wissembourg
    • Série D.617 : Jeunesse et Tourisme : revue Départ ; subventions aux activités culturelles

  • JOC, JEC, JAC, scoutismes (autorisation de la Direction Nationale des Archives de France)

    • Séries D.659.54, D.659.55, D.659.56, D.679.123, D.659.49

Archives de l’Evêché de Strasbourg (AES)

  • ORDO (calendriers liturgiques), 1871-1939
  • Bulletin Ecclésiastique de Strasbourg
  • Comptes-rendus des réunions du Conseil Social : janvier 1931-décembre 1932
  • Office Central des Œuvres d’Enfants du Diocèse de Strasbourg, rapports 1930, 1931 et 1933

Archives du Directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine (ADir ECAAL)

  • Annuaires des Eglises Protestantes d’Alsace-Lorraine, 1871-1939

Archives du Tribunal d’Instance de Strasbourg (ATIS)

  • Registre des associations, 1910-1959 : statuts des associations

Archives internes d’organisations

  • Archives des UCJG-F, 1924-1932
  • Procès-verbaux de réunions ; comptes-rendus des réunions du Comité du Groupe ; comptes-rendus des réunions des Délégués
  • Archives Municipales de Strasbourg (AMS) : archives de la Province d’Alsace des Scouts de France
  • Historiques locaux ; calendriers ; annuaires ; revues régionales et nationales

Périodiques d’informations générales

  • Dernières Nouvelles de Strasbourg, Le Juif, La Tribune Juive

Correspondances, témoignages

  • M. et Mme Meyer-Moog, correspondances : 23 mars 2000, 7 mai 2000
  • M. Ruch, témoignage : 12 avril 2000

Bibliographie

Bibliographie

Baubérot, A. (1997). L’invention d’un scoutisme chrétien, les Eclaireurs Unionistes de 1911 à 1921. Paris, Les Bergers et les Mages.

Charpier, W. (1996). La Société des Gymnastes Alsaciens du milieu du XIXe siècle à nos jours, in T. Terret (Ed.). Histoire des sports, Paris, L’Harmattan, 11-37.

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Cholvy, G. (1999). Histoire des organisations et mouvements chrétiens de jeunesse en France (XIXe-XXe siècle). Paris, Cerf.

Crubellier, M. (1979). L’enfance et la jeunesse dans la société française, 1800-1950. Paris, Armand Colin.

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Husser, P. (1989). Un instituteur alsacien. Entre France et Allemagne, journal, 1914-1951. Paris, Hachette.

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Notes

[ *] e-mail : jul. fuchs@ voila. frRetour

[ 1] Malgré la place grandissante qu’occupent les laïcs à la tête de différentes organisations confessionnelles, les mouvements laïcs à proprement parler (la Ligue de l’Enseignement, les Eclaireurs de France…) ne sont pour la plupart que des organisations mineures en Alsace.Retour

[ 2] AES. ORDO, 1915.Retour

[ 3] ADir ECAAL. Evangelischer Kirchenkalender für Elsass-Lothringen, 1901 et 1915.Retour

[ 4] AD BR. AL.121.826. Statuts des colonies de vacances de Colmar, 20 janvier 1898.Retour

[ 5] AES. Colonies de vacances, Strasbourg. Historique, 1884-1920, section catholique. Manuscrit, non daté.Retour

[ 6] Id.Retour

[ 7] Loi d’Empire du 19 avril 1908 ; Ordonnance ministérielle du 22 avril 1908 pour l’application de la loi d’Empire du 19 avril 1908. Après 1918 : articles 21 à 79 du Code Civil local. Ces dispositions législatives ont favorisé les initiatives associatives, leur donnant un support législatif stable.Retour

[ 8] Selon les recherches de Wackermann (1982), il n’est pas rare de dénombrer 12 à 15 associations par village de 1000 à 1200 habitants, sans parler des traditionnelles fanfares, chorales… non constituées officiellement. Dans les petites villes d’arrondissement, on ne compte jamais moins de 20 à 25 associations. Selon cet auteur, on peut estimer en 1914 que 2 personnes sur 10 sont membres d’une association dans les villages et 4 à 5 sur 10 dans les villes.Retour

[ 9] Selon le Code Civil local, les associations alsaciennes y déclarent leurs statuts.Retour

[ 10] Si celles des mouvements catholiques sont pour la plupart concentrées aux Archives de l’Evêché de Strasbourg, aucune centralisation n’existe par contre pour les mouvements protestants : chaque organisation conserve en interne son propre fonds d’archives, les responsables se partageant en général les documents les plus précieux de la mémoire de l’organisation. Seules des démarches informelles nous ont permis d’accéder à plusieurs de ces fonds, qui contiennent l’âme et la vie de l’association, le récit de ses activités (sorties de week-end et camps d’été notamment), les photos les plus riches en signification…Retour

[ 11] Les archives de ces organisations, les journaux et bulletins de la hiérarchie israélite, ne se retrouvent effectivement ni dans les associations encore existantes ni au Consistoire Israélite du Bas-Rhin ; la majorité d’entre elles ont été brûlées dans l’incendie de la Synagogue de Strasbourg par les nazis durant la Seconde Guerre Mondiale. La consultation des journaux La Tribune Juive et Le Juif s’est en ce sens avérée incontournable.Retour

[ 12] La mémoire est la vie ; portée par des agents sociaux, elle est représentation affective du passé. En ce sens, la mémoire est toujours « suspecte » pour l’historien dont la mission est de la confirmer ou de l’infirmer.Retour

[ 13] AES. ORDO, 1928.Retour

[ 14] Notre propos s’appuie ici notamment sur les remarques concernant les mentalités alsaciennes à la sortie de la Grande Guerre et les difficultés de la « réintégration française » que Philippe Husser nous livre dans son journal (1989).Retour

[ 15] ADir ECAAL. Evangelischer Kirchenkalender für Elsass-Lothringen, 1921 et 1924.Retour

[ 16] AES. ORDO, 1927 et 1932.Retour

[ 17] La Tribune Juive, 13 décembre 1929, 20 décembre 1929, 3 janvier 1930.Retour

[ 18] AES. ORDO, 1933, 1937 et 1939.Retour

[ 19] AD BR. AL.121.541. Archives du Club Vosgien.Retour

[ 20] AES. Télégramme envoyé par le Chanoine Cornette à destination de Mgr Ruch, 2 août 1924.Retour

[ 21] AES. Bulletin Ecclésiastique de Strasbourg, 15 octobre 1929.Retour

[ 22] AD BR. AL.121.826. Requête de M. Kirch, président de l’Association Générale d’Alsace-Lorraine des colonies de vacances.Retour

[ 23] AES. Colonies de vacances, Strasbourg. Historique, 1884-1920, section catholique, op.cit.Retour

[ 24] AES. Direction Générale des Œuvres d’Enfants. Compte-rendus des réunions du Conseil Social, 19 décembre 1932.Retour

[ 25] AD BR. AL.121.826. Photos : Préventorium de Marbach, colonie de vacances de Thierenbach, de Climbach.Retour

[ 26] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. Invitations, affiches et programmes des fêtes de troupe, Colmar, 1931, 1933.Retour

[ 27] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Compte-rendus des réunions du Comité du Groupe, 1924-1932.Retour

[ 28] M. et MmeMeyer-Moog, correspondance, 7 mai 2000. Mme Meyer-Moog a appartenu aux Eclaireurs Israélites alsaciens dès la fin des années 1930. M. Meyer-Moog est très impliqué dans le mouvement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.Retour

[ 29] Id.Retour

[ 30] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. Chronologie, 1922-1940.Retour

[ 31] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Intervention de M. Christen, compte-rendu de la réunion des délégués du 8 février 1925.Retour

[ 32] AES. Office Central des Œuvres d’Enfants du Diocèse de Strasbourg, rapport 1931.Retour

[ 33] AES. Office Central des Œuvres d’Enfants du Diocèse de Strasbourg, rapport 1930.Retour

[ 34] M. Ruch, témoignage, 12 avril 2000. M. Ruch appartient au cercle UCJG du Fossé des Treize (Strasbourg-centre) depuis 1936.Retour

[ 35] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Procès verbaux de réunions, 1924-1932.Retour

[ 36] Programme annuel de la JOC, 1937-1938.Retour

[ 37] Programme annuel de la JOC, 1938-1939.Retour

[ 38] AD BR. D.659.54-56. Archives de la JAC.Retour

[ 39] ATIS. Déclarations de statuts de la JEC.Retour

[ 40] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. Historique des Scouts de France de Guebwiller, 1922-1987.Retour

[ 41] Archives des UCJG-F d’Alsace-Lorraine. Comptes-rendus des réunions du Comité du Groupe, 1924-1932.Retour

[ 42] AMS. Archives de la Province d’Alsace des Scouts de France. Le Chef, n° 164, juin 1939.Retour

Résumé

L’étude proposée prend pour objet les organisations de jeunesse en Alsace. La période considérée est celle de l’entre-deux-guerres (1918-1939). Moment de mutations importantes par rapport aux pratiques éducatives de l’avant-guerre, elle se caractérise par un essor et un renouvellement des structures de la prise en charge des jeunes hors du temps scolaire.
L’objectif de la recherche est d’approcher les conceptions des responsables et les pratiques de sociabilité proposées aux jeunes Alsaciens dans ces groupements. La valorisation de la nature en tant qu’espace privilégié de socialisation émerge dans ce cadre comme une tendance transversale. Ce processus s’accompagne de l’utilisation d’exercices physiques (marche et jeux sportifs collectifs notamment) comme supports pédagogiques prioritaires.
L’étude entreprise s’appuie sur des sources originales et peu exploitées dans le champ des STAPS (archives de l’Evêché de Strasbourg, du Directoire de l’Eglise de la Confession d’Augsbourg d’Alsace-Lorraine, archives internes des organisations, témoignages d’anciens membres...) ; celles-ci incitent à prendre en compte un ensemble de pratiques corporelles qui ont une ambition éducative.
Terrain singulier d’histoire et de liens sociaux, l’Alsace constitue ici un exemple particulièrement riche des enjeux et moyens de la mobilisation de la jeunesse au début du XXe siècle.

Mots-clés

organisations de jeunesse, Alsace, Entre-Deux-Guerres, mobilisation de la jeunesse, sociabilités.



Abstract
The following paper deals with the youth organisations in Alsace and covers the inter-war years (1918-1939). This period mark indeed a significant change in the educational practices, now characterised by an expansion and renewal of the organisations being in charge of the youth outside school time.
The study is based on the ideas of the people in charge and on the sociability practices offered to the young Alsatians in these movements. In this frame, the valorisation of nature as the privileged environment for socialisation appears to be a transversal process. This trend is backed up by the use of physical exercises (walk and collective sports game for example) that become major teaching aids.
The sources used in this paper are original and rarely capitalised on in the STAPS field (archives from the Strasbourg’s Bishopric, the Alsace-Lorraine’s Directory of the Augsbourg’s Confession, internal archives of organisations, former members’ accounts etc.). These sources help to pay attention to a whole range of physical practices that have an educational ambition.
As a region shaped by a unique history and particular social links, the example of Alsace allows us to reach an understanding of the objectives and means of mobilisation of the youth at the beginning of the twentieth century.

Key-words

youth organisations, Alsace, inter-war period, youth’s mobilisation, sociabilities


Zusammenfassung
Die vorliegende Studie befasst sich mit Jugendorganisationen im Elsass zwischen den Weltkriegen (1918-1939). Als eine Periode wichtiger Mutationen hinsichtlich erzieherischer Praktiken vor dem Krieg ist diese Zeit gekennzeichnet durch ein Aufkommen und eine Erneuerung von außerschulischen Strukturen der Jugendbetreuung. Ziel der Untersuchung ist es, die Konzeptionen der Verantwortlichen und die in diesen Strukturen den jungen Elsässern gebotenen Soziabilitätspraktiken in Beziehung zu setzen. Bei diesem Prozess dienen die Leibesübungen (besonders Märsche und Mannschaftsspiele) als vorwiegendes pädagogisches Mittel. Die Studie stützt sich auf wenig ausgewertete Originalquellen im Bereich der Sportwissenschaft (Archive des Bistums Straßburg, der Kirchenverwaltung der Augsburger Konfession von Elsass-Lothringen, interne Archive der Organisationen, Augenzeugenberichte...), die auf körperliche Praktiken mit erzieherischen Ambitionen verweisen. In seiner historischen und sozialen Einzigartigkeit zeigt sich das Elsass hier als außerordentlich reiches Beispiel, bei dem es um die Mobilisierung der Jugend Anfang des 20. Jahrhunderts ging.

Schlagwörter

Jugendorganisation, Elsass, Zeit zwischen den Weltkriegen, Mobilisierung der Jugend, Soziabilität.


Riassunto
Lo studio proposto ha per oggetto le organizzazioni della gioventù in Alsazia. Il periodo considerato è quello tra le due guerre (1918-1939). Momento di trasformazioni importanti in rapporto alle pratiche educative del secondo anteguerra, esso si caratterizza per uno stimolo ed un rinnovamento delle strutture della presa in carico dei giovani al di fuori del tempo scolastico.
L’obiettivo della ricerca è di avvicinarsi alle concezioni dei responsabili e delle pratiche di sociabilità proposte ai giovani alsaziani in questi raggruppamenti. La valorizzazione della natura, in quanto spazio privilegiato di socializzazione, emerge in questo quadro come una tendenza trasversale. Questo processo è accompagnato dall’utilizzazione di esercizi fisici (in particolare la marcia ed i giochi sportivi collettivi) come supporti pedagogici prioritari.
Lo studio intrapreso si basa su fonti originali e poco sfruttate nel campo degli STAPS (archivi del Vescovo di Strasburgo, del Curia della Chiesa di Augsbourg dell’Alsazia Lorena, archivi interni delle organizzazioni, testimonianze di vecchi membri, ecc.) ; questo ultimi invitano a prendere in considerazione un insieme di pratiche corporee che hanno un’ambizione educativa.
Terreno singolare di storia e di legami sociali, l’Alsazia costituisce qui un esempio particolarmente ricco delle poste in gioco e dei mezzi di mobilitazione della gioventù all’inizio del XX secolo.

Parole chiave

Alsazia, mobilitazione delle gioventù, organizzazione della gioventù, periodo tra le due guerre, sociabilità.


Resumen
El estudio tiene por objetivo analizar las organizaciones de los jóvenes de la Alsace en el período considerado entre las dos guerras (1919-1939). Momentos de cambios importantes en relación a las prácticas educativas antes de la guerra, esto se caracteriza por un desarrollo y una renovación de las estructuras que tienen a cargo a los jóvenes después de las horas escolares. El objetivo de la investigación es de aproximar las concepciones de los responsables y las prácticas de sociabilidad propuesta a los jóvenes Alsacianos. La valorización material que emerge como proceso socializador es una tendencia transversal. Este proceso es acompañado de ejercicios físicos (caminatas, juegos deportivos colectivos) como soportes pedagógicos prioritarios. El estudio emprendido se apoya en fuentes originales y poco explotadas en el campo de las STAPS (archivos del arzobispado de Estrasbourgo, del directorio de la iglesia de la Confesión de Ausburgo de Alsace Lorrain, archivos internos de las organizaciones, testimonios de miembros antiguos), ellos invitan a tomar en cuenta el conjunto de practicas corporales que tienen una ambición educativa.

Palabras claves

organizaciones de jóvenes, Alsace, entre dos guerras, mobilización de la juventud, sociabilización.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Julien Fuchs « Les organisations de jeunesse en Alsace concordataire, 1918-1939 Pour une histoire des sociabilités », Staps 1/2003 (no 60), p. 27-42.
URL :
www.cairn.info/revue-staps-2003-1-page-27.htm.
DOI : 10.3917/sta.060.0027.