2003
STAPS
Rapport de recherche
Le management de la sécurité dans les piscines publiques :
contribution à une étude des limites de l’organisation sécuritaire
Pascal Lebihain
[*]
Université de Poitiers, Faculté des Sciences du
Sport
Le management de la sécurité dans les piscines publiques reste un
enjeu majeur de leur bonne exploitation et de la qualité de l’offre faite aux
usagers. Il semble pourtant bien qu’il existe des dysfonctionnements dans la
gestion des risques de ces établissements. Dans le but de mieux cerner les
limites de l’organisation sécuritaire en piscine, cette recherche met en
évidence plusieurs zones d’incertitudes, dont des défauts de surveillance
certains. Pourquoi ces zones d’incertitude subsistent-elles malgré la
réglementation existante ? Quelle est la part des personnels chargés de la
sécurité dans ces dysfonctionnements ? Cette recherche aboutit à la conclusion
que l’application de la réglementation favorise la création de fortes zones
d’incertitude, utilisées par les acteurs, d’une part pour augmenter leur marge
de pouvoir dans ce contexte d’action, et d’autre part pour diminuer les
pressions inhérentes aux difficultés du travail. Les conséquences sur la
sécurité sont multiples et font notamment que la surveillance dans les piscines
n’est pas assurée de façon constante, voire qu’elle est impossible à assurer
dans le contexte organisationnel actuel.
Mots-clés :
Piscines, sécurité, management, accidents, organisation..
Security management is a major factor of the efficient
functioning for public swimming pools. Nonetheless, there seem to exist
ambiguities, paradoxes and even dysfunctions in the risk management for those
establishments. To better understand the limits of the security organisation in
swimming pools, this study note several sources of incertitude, including
monitoring problems. Why do those zones of uncertainty exist in spite of the
current legal framework ? How are security personnel, most notably lifeguards,
involved in those dysfunctions ? This research suggest that current laws allow
the creation of large areas of uncertainty, used by the actors to augment their
power in this action context and lessen the pressures inherent in the
difficulties of their work. The consequences for security are multiple and show
that swimming pool monitoring is not ensured in a consistent manner, and that
it is perhaps impossible to ensure in the actual organisational
context.
Keywords :
swimming-pool, security, management, accident, organization..
Das Sicherheitsmanagement in den öffentlichen Schwimmbädern ist
wichtig für ihre Nutzung und für die Qualität, die den Benutzern geboten wird.
Es scheint jedoch, dass es Probleme beim Risikomanagement in diesen Anstalten
gibt. Mit dem Ziel die Grenzen der Sicherheitsorganisation besser zu erfassen,
zeigt diese Studie mehrere Zonen der Unsicherheit auf, u.a. deutliche Fehler
der Überwachung. Warum gibt es trotz der existierenden Vorschriften solche
Zonen der Unsicherheit,? Wie hoch ist der Anteil des Sicherheitspersonals bei
diesen Dysfunktionen? Die vorliegende Untersuchung kommt zum Schluss, dass die
Anwendung der Vorschriften dazu beiträgt, bedeutende Unsicherheitszonen zu
schaffen, die von den Akteuren genutzt werden, um einerseits ihre Machtsphäre
in diesem Handlungskontext zu erhöhen und um andererseits den den
Schwierigkeiten der Arbeit inhärenten Druck zu mindern. Die Folgen für die
Sicherheit sind vielfältig, und bewirken vor allem, dass die Aufsicht in den
Schwimmbädern nicht beständig gewährleistet ist, ja sogar, dass es unmöglich
ist, sie in dem derzeitigen organisatorischen Kontext zu
gewährleisten.
Schlagwörter :
Schwimmbad, Sicherheit, Management, Unfall, Organisation..
Il management della sicurezza nelle piscine pubbliche resta la
sfida maggiore del buon sfruttamento e della qualità dell’offerta fatta ai
fruitori. Pertanto sembra che esistano dei disfunzionamenti nella gestione dei
rischi di questi stabilimenti. Con lo scopo di meglio delineare i limiti della
organizzazione della sicurezza in piscina, questa ricerca evidenzia parecchie
zone d’incertezza, tra cui certe carenze di sorveglianza. Perché sussistono
queste zone d’incertezza nonostante la regolazione esistente? Qual è la parte
del personale incaricato della sicurezza in questi disfunzionamenti? Questa
ricerca sfocia nella conclusione che l’applicazione della norma favorisce la
creazione di forti zone d’incertezza, utilizzate dai protagonisti, da una parte
per aumentare il loro margine di potere in questo contesto d’azione, e
dall’altra per diminuire le pressioni inerenti alle difficoltà del lavoro. Le
conseguenze sulla sicurezza sono molteplici e fanno rilevare che la
sorveglianza nelle piscine non è assicurata in maniera costante, e perfino che
è impossibile da assicurare nel contesto organizzativo attuale.
Parole chiave :
incidenti, management, organizzazione, piscine, sicurezza..
El management de la seguridad en las piscinas públicas es
considerado como una buena explotación y un gran enjuego relacionado a la
calidad de la oferta hacia el usuario. Aparentemente existen algunos
disfuncionamientos en la gestión de los riesgos que pueden haber en estos
establecimientos. De manera de contar en mejor forma los límites de la
organización de la seguridad en las piscinas, la presente investigación viene a
poner en evidencia varias zonas de incertidumbres, en las cuales se presentan
defectos de vigilancia. Porqué estas zonas de incertidumbres se mantienen a
pesar de los reglamentación existente?. Cual es el rol del personal encargado
de la seguridad en este disfuncionamiento?. Esta investigación llega a la
conclusión que la aplicación de la reglamentación permite la creación de
fuertes zonas de incertitudes como el aumento del margen de poder en este
contexto de acción utilizado por los actores. Las consecuencias sobre la
seguridad son múltiples haciendo que la vigilancia y seguridad en las piscinas
no esté permanente asegurada.
Palabras claves :
Piscinas, seguridad, manegement, accidentes, organización.
Le parc des piscines en France est aujourd’hui en pleine
mutation et comporte plus de 4 300 équipements (source Ministère Jeunesse et
Sport, 1999). Longtemps conçues pour une pratique sportive et pédagogique, les
piscines évoluent à l’heure actuelle vers des équipements plus ludiques. Mais
la fréquentation de ces établissements n’est pas dénuée de risques. Des
accidents existent, parfois mortels, dont sont victimes de nombreux enfants. Si
l’Association Nationale pour la Prévention des Accidents en Piscines
(ANPAP)
[1] fait état de
trente à quatre vingt décès par noyade chaque année en piscines publiques, on
remarque qu’il n’existe aucune étude précise dont les résultats soient validés
par tous. L’objectif de l’ensemble des acteurs travaillant en piscines, et pour
les piscines, est pourtant bien de fournir des offres de services en toute
sécurité. Dans ce contexte organisationnel, et en sachant que le risque zéro
n’existe pas, il semble important, au delà des chiffres, de chercher à savoir
ce qui se cache derrière une apparente tranquillité d’esprit pour l’usager, et
un certain sentiment de sérénité pour les décideurs et les acteurs. De récents
travaux (Lebihain, 2000, 65-115) sur l’analyse de quatre vingt une noyades
mortelles en piscine ont mis en valeur trois scénarios types menant à la noyade
et l’ensemble des défaillances organisationnelles qui constituent des faits
renforçateurs de cet accident tant redouté. Après avoir tenté de mettre en
évidence les mécanismes de survenue de cet accident, notre objectif est
clairement de chercher à savoir si certains de ces accidents relèvent de
dysfonctionnements internes à l’organisation qui pourraient être mieux gérés,
notamment du point de vue de la prévention. En quoi les accidents
pourraient-ils être le reflet, la conséquence, d’un mauvais fonctionnement de
l’organisation ?
Les textes émanant de la Direction Générale de la Consommation,
de la Concurrence et de la Répression des Fraudes (DGCCRF) sont clairs et
notamment l’article 1 de la loi n° 83-660 du 21/ 07/1983, relatif à la sécurité
des consommateurs : « Les produits et les
services doivent, dans des conditions normales d’utilisation ou dans d’autres
conditions normalement prévisibles par le professionnel, présenter la sécurité
à laquelle on peut légitimement s’attendre et ne pas porter atteinte à la santé
des personnes ». En droit pénal, l’article 221-6 du code stipule « que le fait de causer par maladresse, imprudence,
inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de
sécurité imposée par la loi ou les règlements la mort d’autrui constitue un
homicide involontaire… ». Qu’en est-il réellement des accidents
mortels dans les piscines ? Comment caractériser cette sécurité ? Le risque est
le plus souvent défini par la notion de « danger
éventuel plus ou moins prévisible » ou encore «
le fait de s’exposer à un danger »
(source Petit Robert). La sécurité, classiquement, se définit comme l’absence
de circonstance susceptible de provoquer un dommage. Deschamps (1998) la
définit comme : « Ne rien laisser au
hasard ». Les accidents mortels existent bien, qui, en tant
qu’événements non souhaités et subis, ne sont que le reflet de
dysfonctionnements pour l’organisation. En ce qui concerne les accidents
bénins, il n’existe aucun chiffre publié à l’heure actuelle, bien qu’ils
restent le reflet de l’existence potentielle de risques, voire de
dangers.
1. Le contexte et la question de recherche
Notre expérience professionnelle de plusieurs accidents de
noyade
[2] nous avait
permis de mettre en lumière de façon subjective un certain nombre de
dysfonctionnements sécuritaires tels que l’inobservation des règlements en
vigueur, des compromis imposés aux personnels impropres à garantir une sécurité
optimum, voire des comportements irresponsables chez certains membres du
personnel.
Nous nous intéressons au management de la sécurité dans les
piscines dans la mesure ou les décideurs (élus, directeurs et chefs de bassins)
doivent mettre tout en œuvre pour planifier, organiser, diriger et contrôler la
fonction sécuritaire dans l’organisation (définit par Lafaye (1996) comme « une entité composée d’individus concourrant à la
réalisation d’un objectif commun »). La piscine, dont le but est de
fournir un service de qualité dépourvu de tout risque létal, relève bien d’un
système organisé.
La question initiale de la recherche, à travers une dimension
organisationnelle qui est de mieux comprendre comment est gérée la sécurité
dans les piscines, et quelles en sont les limites, relève principalement de ces
constats.
2. La démarche exploratoire
2.1. L’analyse de l’existant
2.1.1. Approche bibliographique
La revue de la littérature souligne la rareté des travaux
relatifs à la sécurité dans les piscines publiques. Chazaud (1982) et Belhache
(1999) ont signé deux ouvrages sur le droit et la réglementation des baignades
; Lacouture (1995) a travaillé sur les aspects techniques et normatifs de la
sécurité dans les équipements sportifs ; Touchard et Junqua (1999) ont mis en
valeur les principaux facteurs de sécurité des équipements et des matériels
destinés à l’enseignement de l’EPS ; Derlon (2000) a signé un dossier sur une
approche pédagogique du risque et de la sécurité en EPS. De nombreux articles
professionnels évoquent les notions de risques, de dangers, voire de
dysfonctionnements en piscine, mais sans réellement chercher à identifier le
problème (Vial sur les responsabilités pénales des acteurs, Cranga sur les
risques en piscines, la Commission pour la sécurité des consommateurs, la
Direction générale de la santé publique…). En effet, aucun ouvrage, ni
technique, ni scientifique, n’évoque le nombre d’accidents mortels en piscine,
leur genèse, ainsi que le rôle respectif des différents acteurs dans la
survenue de ces accidents. Il semble alors bien difficile d’expliquer cette
mortalité, voire d’en discuter l’« acceptabilité ».
Les innombrables travaux sur le risque et la sécurité sont,
depuis 1987, regroupés dans un champ scientifique bien identifié, les
Cindyniques ou Sciences du danger. Les travaux des principaux cindyniciens
comme Amalberti et Gilbert (2001) ; Kervern (1991, 1995, 2000) ; Lagadec (1981)
; Monteau (1997) ; Morvan (1995) ; Périlhon (1998) ; Villemeur (1988) ou encore
Wybo (1998), montrent tous combien un accident relève de la conjonction d’un
ensemble de dysfonctionnements qui restent à identifier puis à gérer de manière
anticipée, dans une démarche de prévention des risques.
Enfin, dans le champ du management, de plus en plus de
chercheurs en sociologie des organisations travaillent sur le risque et les
défaillances, tant humaines qu’organisationnelles, notamment dans le domaine de
la maîtrise de la complexité technique et professionnelle dans les
organisations. Plusieurs laboratoires comme le Centre de Sociologie des
Organisations (FROG et EGOS), encadré notamment par Friedberg et Ackerman,
développent des recherches sur ces thèmes, par exemple sur la fiabilité de
maintenance dans les centrales nucléaires (Bourrier, 1996). Si la sociologie
des organisations s’intéresse encore aujourd’hui plus aux mégacindyniques
qu’aux microcindyniques, Kervern (1991, 211-312) met en valeur l’intérêt de ces
dernières, notamment dans ce qu’il nomme les risques diffus des accidents
domestiques et sportifs.
2.1.2. Dires d’experts
Cette seconde phase, exploratoire, repose sur la rencontre
d’une vingtaine de professionnels
[3] au niveau national, tous concernés par le thème de la
sécurité en piscine (concepteurs, directeurs, cadres de la Jeunesse et des
sports, membres d’organismes de prévention, MNS…). Ces entretiens ont permis de
mieux comprendre certains aspects du contexte et souvent de mettre en évidence
des interrogations, voire des dysfonctionnements. De l’examen de la littérature
et des entretiens ont été dégagés sept niveaux d’approche liés à des aspects
sécuritaires réglementaires, juridiques, opérationnels, statistiques,
professionnels, de gestion des risques et enfin sociaux et économiques
(Lebihain, 2000, 25-40). La mise en valeur de ces sept dimensions, reflet d’une
certaine réalité, a permis de mettre en évidence une complexité sécuritaire,
relevant tout à la fois d’ambiguïtés, voire de dysfonctionnements (de
connaissance des risques, réglementaires, humains, techniques, mais aussi
aléatoires), tous potentiellement générateurs de dangers et donc
d’accidents.
2.2. Le modèle théorique retenu
Les principaux résultats sont obtenus à partir du modèle
théorique de Crozier et Friedberg (1977), qui cherche à mettre en évidence le
fonctionnement réel des organisations, ce qui se passe sous l’apparence des
faits. Leur Système d’Action Concret (SAC), peut se définir par trois
composantes : l’auteur et sa rationalité (ses comportements, ses attitudes
sécuritaires), l’acteur et le système (le contexte d’action immédiat qui est le
sien) et le pouvoir comme capacité d’action de ce même acteur. Il est donc
primordial, dans le contexte sécuritaire des piscines publiques, de mieux
comprendre ce qui pousse les acteurs à agir, en fonction de quels buts et de
quelles contraintes (notamment réglementaires), quels sont leurs espaces de
liberté et les zones d’incertitude et comment peut être limitée leur
rationalité ? (March et Simon, 1964).
3. Le modèle d'analyse et la problématique
Sur la base d’un premier constat qui met en évidence un
ensemble de scénarios (schéma 1) conduisant un usager au décès par noyade, il
apparaît maintenant évident de chercher à mieux comprendre ce qui peut
constituer des faits générateurs et renforçateurs d’accidents et en quoi ces
faits sont le reflet de dysfonctionnements. Mais s’il existe bien un ensemble
de mesures, notamment réglementaires, et de moyens, notamment en personnel
qualifié, qui ont pour objectif d’empécher la survenue d’évènements non
souhaités, ou plus souvent de limiter leur gravité, une très grande ambiguïté
semble alors exister entre ces trois paramètres. Une cinquantaine d’accidents
mortels sont enregistrés chaque année, alors que les textes ne cessent
d’évoluer, qu’un arrêté du 16 juin 1998 vient de préciser le contenu du Plan
d’Organisation de la Surveillance et des Secours (POSS) obligatoire dans les
établissements de bain d’accès payants, que les acteurs sont de plus en plus
sensibles aux conditions de leur responsabilité, que les MNS sont recyclés tous
les cinq ans pour se maintenir à un niveau de performance professionnelle
optimum.
Notre second constat est qu’il existe donc bien un système
organisé autour du management de la sécurité en piscine. Pourtant, une
explication reste à trouver… Meurt-on de causes inexpliquées, parce que les
acteurs sont incompétents, parce que les victimes ont systématiquement pris des
risques, ou encore parce que de manière plus générale, il n’existe pas de
méthode de management de la sécurité adaptée à la complexité et aux contraintes
du milieu ?…ou pour toutes ces raisons à la fois… ?
Notre modèle s’appuie donc sur des critères d’observation
classant les noyades mortelles en trois scénarios qui dépendent toujours d’une
ou plusieurs défaillances d’intervention. Le modèle explicatif de notre
recherche repose sur la triangulation entre ces faits (les accidents),
l’existence de règles étatiques formelles et les conduites et comportements des
acteurs dans leur contexte d’action. Nous chercherons à savoir ce qui relève
d’une mauvaise organisation sécuritaire, c’est à dire une organisation non
adaptée à l’objectif que toute piscine devrait s’être fixée (tout faire pour
tendre vers le zéro accident). Les défauts de surveillance relevés par les
juges nous montrent que les acteurs sont vraisemblablement soumis à des
contraintes liées à des variables de contexte (manque de formation ;
fatigabilité ; réglementation interprétée, détournée voire non respectée) et/ou
des variables de structures (architecture complexifiant la surveillance,
mauvaise organisation du travail), qui sont cindynogènes. Notre problématique
est la suivante : Quelle est l’influence de ces différentes variables dans la
production des accidents ? En quoi les représentations des acteurs sur la
sécurité peuvent-elles expliquer la survenue d’accidents ? En d’autres termes,
s’il existe bien une organisation de la sécurité dont le but est d’éviter
l’accident et que des accidents existent néanmoins, c’est donc que cette
organisation présente des failles ou des limites que nous allons tenter de
mettre en évidence.
Schéma 1
L’arbre type des causes de l’accident de noyade établi sur la
base del’analyse de quatre-vingt-un accidents mortels (sur la base d’un
échantillon non représentatif) Mise en évidence de trois types de scénarios :
A, B, C
Cette problématique, qui s’appuie sur l’existence d’un système
d’action organisé par les acteurs autour de la sécurité (Soulé et Corneloup,
2001), nous amène à explorer deux dimensions complémentaires à celle de
l’analyse des accidents :
- le pouvoir sécuritaire de la réglementation formelle, le
plus souvent étatique, sa cohérence et son influence probable sur les acteurs
quant à la définition de règles plus informelles,
- le système d’action concret (Friedberg, 1997) des acteurs
qui montre les relations qui s’instaurent concrètement entre le milieu, son
environnement et les membres qui constituent l’organisation. Comme le souligne
Dulac (1997), citant Friedberg, il est important de comprendre les intérêts des
acteurs placés au centre du champ d’action, intérêts tout à la fois personnels
pour élargir leur pouvoir, mais aussi liés à la nécessité que le système
conserve son équilibre, notamment en terme de sécurité. Si certains
comportements à risques sont bien relevés dans les faits générateurs, il
restera à montrer comment ces comportements se révèlent être les symptômes d’un
contexte d’action autour duquel s’élaborent des jeux d’acteurs, définis par
Friedberg comme « un répertoire de stratégies de
comportements possibles ».
C’est donc à partir de ces deux dernières dimensions (la
réglementation et le système d’action des acteurs) qu’a été défini le modèle
d’analyse de la recherche. L’objectif étant pour la recherche en management de
mieux comprendre la réalité sous jacente de certains faits organisationnels
parfois inexpliqués, il s’agit de mettre en valeur «
les manifestations objectivement repérables et
mesurables des dimensions du concept » (Quivy et Van Campenhoudt,
1995, 121).
Le concept de règle sécuritaire est abordé sous plusieurs
angles : la genèse du texte, sa rédaction, sa portée, ses sources
d’incertitudes et d’ambiguïtés et son interprétation possible par les
acteurs.
Le concept d’acteur de la sécurité est quant à lui abordé d’un
point de vue organisationnel, c’est-à-dire à travers la connaissance des
représentations des acteurs, de leur contexte d’action et de leurs sources de
pouvoir, donc de liberté.
Ces trois dimensions (les accidents, les règles formelles et
les représentations des acteurs) ont été abordées successivement, au travers
d’un processus de triangulation, pour tenter de comprendre, grâce à des
méthodes et des sources différentes, comment la sécurité était organisée, en
quoi elle pouvait générer quelques dizaines d’accidents mortels chaque année,
et quelle était l’influence des différentes variables dans la production des
accidents ? La méthodologie générale de cette recherche est axée sur une
démarche inductive, et plus précisément abductive, dans la mesure où «
l’abduction cherche, à partir de la difficile
perception des réalités du terrain, à faire remonter des éléments de
compréhension qui pour être validés, devront ensuite être testés »
(Charreire et Durrieux, 1999, pp 60-62 ; Kœnig, 1993). Cette démarche
exploratoire de type hybride, fréquente dans le domaine de recherche en
management (Thiétart, 1999), procède par allers retours entre des observations
(les accidents) et des concepts théoriques (celui de Crozier et Friedberg).
Notre démarche se veut résolument inductive, dans la mesure où nous cherchons à
décrire le contexte de l’organisation sécuritaire, afin d’en comprendre puis
d’en expliquer les éventuels déficits, sans poser d’hypothèse
préalable.
L’analyse des réglementations et des discours des acteurs a été
effectuée qualitativement, d’abord parce que nous ne possédions pas de données
chiffrées, mais ensuite et surtout parce que cette approche permet de donner du
sens aux actes, de rendre intelligible un phénomène, d’expliquer certaines
réalités (Wacheux, 1996), notamment en sciences de gestion et d’organisation.
De plus, la subjectivité du chercheur n’est plus une preuve d’invalidité de la
recherche, surtout en management (Allard-Poesi, Drucker-Godard et Ehlinger,
1999). C’est de l’enchaînement même des preuves apportées méthodiquement que
nous pourrons conclure à une validité certaine des données recueillies et des
résultats produits. Ces mêmes auteurs évoquent les notions de «
centration progressive » ou encore « d’induction par énumération », qui se
résument par la mise en évidence progressive d’éléments de preuve qui feront
que le chercheur sera capable d’affirmer que ses résultats, y compris grâce à
ses interprétations, sont valides.
4. 1. Rappel des faits : les accidents mortels
A partir de l’analyse de quatre vingt une noyades mortelles,
il a été mis en valeur que des faits générateurs (prises de risques, immersions
non maîtrisées, causes inexpliquées) étaient susceptibles de conduire à
l’accident de noyade. Par contre, la défaillance systématique d’intervention
d’un tiers (parent, éducateur, animateur, usager et toujours un membre du
personnel de surveillance), possible parfois à plusieurs reprises dans le
scénario, expliquait seule le décès de la victime (par la survenue d’un autre
événement comme la prolongation de son immersion).
Les accidents de noyade ont été classés en trois grandes
catégories (cf. tableau 1). Leur analyse montre que des défauts de surveillance
et des défauts d’organisation (cf. tableau 2) existent avant l’accident
(l’enfant échappe à la vigilance des parents, animateurs, éducateurs et
toujours aux MNS chargés de la surveillance générale de l’établissement),
pendant l’accident (on ne voit pas l’enfant tomber à l’eau comme on ne voit pas
non plus une noyade se produire en surface, encore moins au fond), et après
l’accident (la victime serait très difficile à percevoir au fond de l’eau et
resterait immergé plusieurs minutes). Si les défauts de surveillance peuvent
expliquer d’une part que les enfants en bas âge échappent à la surveillance des
adultes qui en ont la charge, d’autre part que les noyades primaires et
secondaires ne sont pas perçues dès l’instant de leur survenue, et enfin que
les interventions adaptées sont trop tardives pour sauver ces victimes, il n’en
demeure pas moins qu’un grand nombre de personnes décèdent de causes
inexpliquées et dans des conditions de surveillance apparemment normales,
c’est-à-dire sans défaut constaté. Il est pourtant possible d’affirmer que la
gestion de la fonction de surveillance présente des dysfonctionnements
importants. Si la compréhension des accidents inexpliqués semble difficile, et
même si leur rapidité semble un élément important de ce constat, il reste à
mieux percevoir le rôle que peuvent avoir les acteurs dans la qualité de la
surveillance effectuée, et ceci dans un contexte régulé, notamment, par
l’existence de règles formelles.
Typologie des principaux mécanismes générateurs d’accidents
en piscines (sur 100 cas étudiés d’un échantillon non représentatif)
Types → d'accidents Noyade (victime hors de l'eau) Noyade
primaire (victime dans l'eau) Noyade secondaire (victime dans l'eau)
Traumatismes Sur cent cas 44 25 12 19 Fait Générateur Principal sortie d'un
enfant du périmètre de surveillance d'un adulte responsable, et chute dans le
bassin Perte d'autonomie, puis inhalation d'eau par submersion (causes le plus
souvent inconnues) Syncope, souvent suite à des apnées, mais parfois
inexpliquée Prise de risque fréquente (le plus souvent suite à un plongeon en
petite profondeur ou sur un tiers) Fait Générateur Secondaire Immersion non
maîtrisée (non nageur) Immersion prolongée Immersion prolongée Choc et
traumatisme importants Immersion est prolongée Fait Renforçateur Défauts de
surveillance (66 cas sur 100) Défauts d'organisation (31 cas sur 100) Retard
des secours adaptés (21 cas sur 100) Matériel défectueux ou non adapté (11 cas
sur 100)
Les principaux défauts constatés à travers l’accidentologie
(sur 100 cas étudiés d’un échantillon non représentatif)
|
Les défauts
d’organisation |
Cas |
|
Défauts matériels et
structurels |
Contexte dangereux dû aux bassins |
4 |
|
Matériel fourni dangereux, manque de
signalétique |
5 |
|
Défauts de
procédure |
Défaut de sélection des enfants |
4 |
|
Coordination des secours
défectueuse |
8 |
|
Défaut de comptage des enfants |
10 |
|
Défauts de
surveillance |
Défaut d’autorité |
6 |
|
Surveillance inadaptée à la
fréquentation |
11 |
|
Contexte rendantla surveillance
inefficace |
13 |
|
Absence du ou des surveillants (ou de
l’encadrant) |
19 |
|
Défaut d’attention ou surveillance
inefficace |
20 |
4. 2. La réglementation : méthodologie
4.2.1. Recueil des données
Nature des données : données secondaires concernant la
réglementation, c’est à dire l’ensemble des textes concernant la baignade en
piscine depuis 1951, et principalement ceux concernant la
surveillance.
Mode de collecte : exploration bibliographique et
entretiens.
Echantillon : analyse systématique des textes évoquant la
surveillance, ainsi qu’une analyse en profondeur de trois POSS
rédigés.
Source des données : Ministère de la Jeunesse et des
Sports, Dictionnaire permanent droit du sport, ouvrages spécialisés.
4.2.2. Analyse des données
Cette analyse a porté sur des textes réglementaires et
notamment sur la loi du 24 mai 1951, concernant les conditions de sécurité des
établissements de natation d’accès payant, et sur l’arrêté du 16 juin 1998
relatif au plan d’organisation de la surveillance et des secours dans les
établissements de natation et d’activités aquatiques d’accès payant. Compte
tenu du recentrage de notre recherche sur la dimension surveillance, ces deux
textes ont été nécessaires et suffisants pour apporter de la matière à notre
problématique initiale. A l’issue de la phase d’étude des accidents, il s’est
avéré que la fonction surveillance relevait parfois d’une organisation
approximative et qu’il restait à vérifier comment la réglementation prenait en
compte cette fonction, en quoi elle pouvait être la source d’interprétations
chez les acteurs, et dans un second temps en quoi elle était respectée par ces
même acteurs ?
Plusieurs modes de recherche croisés ont permis la mise en
évidence de résultats pertinents :
- l’analyse de chaque texte ayant trait à la
surveillance, permettant de mettre en lumière les principaux concepts qui
devaient guider les acteurs dans l’accomplissement de leur mission,
- une recherche plus approfondie sur le Plan
d’Organisation de la Surveillance et des Secours (POSS) du 16 juin 1998, avec
une étape sur les travaux de la Commission Consultative des Activités de la
Natation (CCAN) ayant contribué à la genèse de ce texte,
- une étude approfondie des trois POSS de chacun des
établissements et enfin un travail d’analyse des quelques commentaires
effectués par les professionnels sur les conséquences de sa mise en
place.
4.2.3. Résultats
Il est important de comprendre pourquoi la réglementation
n’est pas suffisante pour imposer aux acteurs des contraintes propres à les
mobiliser de façon efficace face à un contexte accidentogène potentiel. La
surveillance ne pouvant pas prévenir l’accident, il pouvait sembler légitime de
penser que l’acteur ne la respectait pas. La réalité est un peu plus complexe.
Il résulte de cette étude que les textes mettent en valeur deux notions
fondamentales, l’une soulignée par l’article 1 de la loi du 24 mai 1951 sur la
notion de surveillance
constante de la baignade,
l’autre soulignée par l’arrêté du 16 juin 1998, sur la notion de prévention des
accidents par une surveillance
adaptée aux contraintes et
difficultés spécifiques au contexte, liée à une obligation de moyens pour
l’exploitant. Quelques professionnels référents (FMNS) sont plus précis, et
commentent principalement des notions de postes, de zones de surveillance ou la
notion de veille sécuritaire. Il ressort de ces notions réglementaires que
quelques textes référents manquent de précision, voire qu’ils laissent aux
acteurs une totale liberté d’interprétation. L’analyse de la genèse du POSS,
effectuée grâce à des comptes rendus de réunions de la commission chargée de
rédiger sa version définitive ainsi qu’à un entretien avec la personne
responsable, à l’époque, du projet au Ministère de la Jeunesse et des Sports, a
permis la mise en valeur de notions essentielles, qui ne seront toutefois pas
reprises dans le texte définitif :
– Deux mentions sont à rapporter d’un point de vue
qualitatif : « Ce projet d’arrêté a pour objectif
l’efficacité de la surveillance et la rapidité des secours… » et « Les deux administrations signataires attendent de
la rédaction du POSS une amélioration sensible de la sécurité dans les lieux de
baignade d’accès payant… »
– Une demande de précision de certaines notions a été
évoquée voire souhaitée par certains partenaires associés à cette commission
(sur le nombre de MNS indispensables, sur les exercices périodiques à mettre en
place, sur l’exclusivité de la tâche de surveillance, sur l’absence d’angles
morts), mais la réponse ministérielle a été de souligner que c’était à
l’exploitant, en tant qu’acteur du management de la sécurité, de définir ces
règles au cas par cas, et d’en assumer la responsabilité.
– L’apparente interprétation des textes par les acteurs,
notamment des décideurs, qui utilisent certaines marges d’incertitude pour
diminuer la pression financière d’une politique sécuritaire optimum. (Des
piscines d’été surveillées par un seul MNS rendant impossible toute
surveillance constante et toute réanimation efficace, l’hypocrisie générale
face aux multiples sollicitations dont font l’objet les MNS durant leur mission
de surveillance…). Ce serait donc plutôt aux acteurs de réfléchir à l’esprit
des règles existantes, avec rigueur et honnêteté, c’est à dire en insistant sur
la précision des termes, sur leur importance et leurs conséquences, et non en «
jouant sur les mots », qu’au législateur de revoir le contenu de ses
règles.
L’analyse des trois POSS des trois équipements retenus dans
l’étude des représentations des acteurs confirme que des interprétations sont
possibles et notamment en ce qui concerne :
- les procédures de surveillance et de secours qui
reflètent des dysfonctionnements évidents (sous estimation des temps
d’intervention, qualification de la surveillance par l’exploitant impossible à
assumer par les acteurs, négligence de certains risques),
- des principes et des moyens de surveillance très
inégaux pour des contextes de risques parfois similaires, des calculs de
Fréquentation Maximum Instantanée différents selon les établissements,
- des demandes faites aux MNS contradictoires avec
certaines consignes générales du POSS (vérification des issues par le personnel
de surveillance chargé, paradoxalement, d’assurer une « veille constante des
bassins »).
Ainsi il est possible de faire plusieurs constats majeurs
:
- le POSS rédigé par le personnel, et signé par le Maire,
met en évidence des incohérences manifestes dans l’interprétation qui est faite
du texte de référence (un POSS évoque la notion d’«
extension de surveillance » pour
pallier l’absence momentanée d’un collègue de son poste)
- le contexte actuel de la surveillance semble inadapté à
l’ensemble des contraintes existantes (peu de piscines semblent aujourd’hui en
mesure d’assumer les contraintes fortes d’une réelle surveillance constante,
permanente des bassins)
- Certaines procédures décrites sont impossibles à
maîtriser par l’ensemble des acteurs (manque de régularité des exercices,
absence de certains acteurs lors de ces exercices, procédures d’entraînements
effectuées sans public…).
- Il semble aujourd’hui impossible pour les acteurs
d’assurer « une surveillance constante de la
baignade », dans le sens ou l’entend le législateur dans l’article 1
de la loi du 24 mai 1951. Toute interruption, même partielle de cette
surveillance des bassins (et non des plages ou d’autres parties de
l’établissement), pour quelque raison que ce soit, est contraire à ce texte de
référence.
- En ce qui concerne l’arrêté du 16 juin 1998, et la
notion de « surveillance adaptée »,
son application cohérente semble bien délicate. Comment gérer de manière
adaptée des moyens humains en adéquation avec des contraintes imposées aussi
fortes que :
- la complexité architecturale des nouveaux
équipements sport loisirs (présence de miroirs pour surveiller des
pataugeoires, des tunnels, des fosses de réception ; présence d’obstacles
manifestes tels qu’îlots, palmiers ou rivières…) ?
- l’impossibilité de toujours connaître la
fréquentation instantanée des piscines ?
- la surveillance d’un grand nombre de piscines d’été
par un seul MNS, qui doit tout à la fois gérer la surveillance, les soins, son
planning de leçons, des problèmes de police, des besoins naturels…, multipliant
les moments durant lesquels un retard d’intervention est inévitable. Cette
organisation de la surveillance par un seul MNS rend d’ailleurs impossible
toute réanimation cardio ventilatoire avec matériel d’oxygénothérapie
?
4.3. Les représentations des acteurs : méthodologie
4.3.1. Recueil des données
Nature des données : données primaires concernant les
représentations des acteurs sur la sécurité en piscine et notamment la
surveillance.
Mode de collecte : des entretiens semi directifs d’une
heure. Mise en place d’une grille d’entretien composée de neuf questions
principales
[4] suivies de
questions de relance durant l’entretien.
Nature du terrain : 25 entretiens ont été menés dans trois
établissements sport loisirs de l’ouest de la France (un équipement
traditionnel rénové il y a dix ans en piscine sport loisirs, un équipement neuf
datant de moins d’un an géré par une société privée, et une structure aménagée
il y a cinq ans), en collaboration avec trois types d’acteurs, trois directeurs
d’établissements, sept chefs de bassin et quinze MNS, que nous qualifierons
d’acteurs internes de la sécurité, par opposition aux acteurs externes (élus,
bureaux d’étude, architectes, commissions de sécurité, usagers).
Echantillon : méthode par choix raisonné sur trois
équipements, tous sport loisirs, et comportant certaines singularités comme le
mode de gestion ou l’antériorité du passage d’un concept traditionnel au
concept sport loisirs.
Source des données : chaque entretien a été enregistré puis
retranscrit intégralement sur papier, avant d’être traité par analyse de
contenu.
4.3.2. Analyse des données
Cette dernière phase tente de montrer comment les acteurs
se représentent les concepts de la sécurité, notamment les règles formelles et
la probabilité qu’un accident survienne, dont ils pourraient être tenus pour
responsables. Car c’est aussi en raison de ces représentations que peuvent
naître des comportements non sécuritaires. Bien qu’elle fasse l’objet d’un
certain nombre de critiques quant à sa rigueur et à la validité de ses
résultats (Ghiglione et Matalon, 1998, 155-156), l’analyse de contenu
thématique a été retenue pour mettre en valeur les préoccupations des acteurs
sur un thème, et consécutivement le sens caché derrière ces discours. Cette
analyse, a contrario du modèle proposé par Miles et Huberman (1991), n’est ni
intra site pour éviter le caractère trop subjectif des résultats, ni inter site
puisque la comparaison, sauf ponctuellement, ne paraissait pas pertinente pour
l’objectif poursuivi. Cette analyse de contenu s’appuie sur trois phases
:
- La collecte des données basée sur l’empathie dans le
sens ou l’attitude de l’enquêteur aide l’enquêté a explorer ses sentiments et
ses comportements.
- Le codage des données qui a donné lieu à un
regroupement, à un classement de portions de textes en unités de sens,
c’est-à-dire en unités d’analyse, ensuite regroupées en catégories d’analyse
susceptibles de décrire, voire d’expliquer certains mécanismes étudiés. D’Unrug
(1974) explique que le choix, puis le classement de ces thèmes, sont guidés par
les hypothèses de départ, et en ce qui concerne ce travail, par la
problématique. La grille d’entretien a permis de définir vingt et une unités
d’analyse regroupées par la suite en six catégories
[5]. Chaque entretien a fait l’objet d’un
double codage : le premier, à l’aide du logiciel de traitement MODALISA, était
un codage « large » dont les éléments d’analyse étaient découpés en phrases
entières, voire en groupes de phrases ou en paragraphes, afin de garder le sens
profond du discours. Chaque découpage a été regroupé en catégories et unités
puis passé au crible d’une seconde analyse dans un but de réduction des
données.
- Le choix de l’analyse de contenu qualitative résulte de
la volonté de décrire globalement un contexte, en procédant à des inférences
sur les éléments codifiés des discours exprimés. Ce sont principalement les
comportements des acteurs en situation de surveillance dont il reste à
comprendre le sens profond. Quelle est la stratégie des différents acteurs face
aux composantes de la fonction surveillance et notamment la réglementation ?
L’analyse de contenu, grâce au processus d’inférence, cherche ainsi à savoir ce
que disent les acteurs des principaux thèmes retenus, comment expliquer la
structure sous jacente de leurs discours et quelles peuvent être les
conséquences de ce qu’ils disent, de leurs représentations ?
4.3.3. Résultats
Il a été possible de mettre en évidence, à partir des
représentations des acteurs :
- qu’aucun objectif sécuritaire qualitatif (y compris
dans l’arrêté du 16 juin 1998) ne permet aux acteurs de disposer d’une
référence stable, rendant ainsi difficile, voire impossible, la définition
collective de moyens adaptés, notamment sur l’aspect prévention.
- que la notion de surveillance adaptée ne repose sur
aucun indicateur.
- que le contexte sécuritaire est complexe. De multiples
contraintes existent pour les acteurs, tant d’un point de vue culturel du
métier (c’est une mission fatigante et qu’ils aiment peu), qu’organisationnel
(contraintes de week-end, de planning tournants, d’horaires variables…) ou
qu’affectif (peur de l’accident, sentiment de vulnérabilité…).
- que leurs marges de liberté sont déterminées à la fois
par les contraintes réglementaires formelles (officielles comme la constance de
la surveillance ou plus empiriques, comme les procédures d’intervention) mais
tout autant par des règles informelles définies tout à la fois par eux mêmes et
par les différents niveaux hiérarchiques présents (l’acceptation réciproque
d’une suspension provisoire de la surveillance, ce qui évite à la hiérarchie la
mise en place de personnel supplémentaire et au surveillant de pouvoir
suspendre momentanément une tâche jugée difficile, tout en justifiant sa non
présence par l’utilité de la mission, comme de donner un soin, d’accueillir et
de tester un groupe ou de faire respecter la discipline sur les bassins). Il
s’avère que les règles formelles sont mal connues et qu’il s’est crée, d’une
part une certaine culture sécuritaire au sein du groupe d’acteurs constitué des
MNS, des chefs de bassin et des chefs d’établissements, et d’autre part un
sentiment de fatalité face au risque, qui exonérerait en partie les acteurs de
leur responsabilité, ou qui pourrait au moins justifier l’ensemble des
attitudes parfois risquées qu’ils admettent, le plus souvent implicitement
(« On ne peut pas faire autrement ! », « C’est
humain ! », « On n’est pas des robots ! »). La règle est tout à la
fois créatrice de comportements adaptés et d’espaces d’incertitudes
inévitablement récupérés par chacun des acteurs à son avantage.
- que leur rationalité, face à la complexité du contexte,
est limitée tant par des facteurs cognitifs (liés à la formation qu’ils ont
reçu par exemple sur la connaissance des risques susceptibles de générer un
accident), que des volontés personnelles d’augmenter leurs espaces de liberté
(pour les MNS, en travaillant jusqu’à neuf heures par jour parfois pour
diminuer la fréquence de travail durant les week-end, alors même qu’ils sont
les premiers à considérer qu’ils ne peuvent être vigilants plus de deux à trois
heures d’affilée),
- que leur source de pouvoir est liée à l’importance
primordiale qu’ils accordent à leur tâche qui nécessite une présence effective
parfois, et selon eux, « à 130 % »,
car ce sont les MNS qui peuvent, mieux que quiconque, sauver une personne de la
mort (ou ne pas la sauver).
- qu’il existe relativement peu d’accidents mortels en
piscines publiques, ce qui rend certains acteurs très conscients de leurs
limites face à un événement peu probable. Au contraire, certains acteurs
expliquent que c’est leur comportement qui est garant de ce faible nombre
d’accidents.
- que les acteurs non affectés aux bassins maîtrisent
plutôt l’information et certaines règles informelles (dans le sens ou elles
peuvent être remises en question et renégociées à tout moment) comme les
emplois du temps qui sont un instrument de pouvoir précieux. La présence de
règles tant formelles qu’informelles crée un effet rationalisateur qui
restreint aussi bien les subordonnés (il évite la surenchère sécuritaire par
exemple par rapport à la notion de surveillance constante) que les supérieurs
(qui tolèrent certaines libertés comme le fait de pouvoir discuter entre MNS
pendant les heures de surveillance).
Il est donc possible d’affirmer que le contexte d’action
des acteurs, et plus particulièrement des MNS chargés de la surveillance, est
d’une complexité aux contraintes suffisantes pour favoriser chez ces derniers
des comportements à risques, le plus souvent inconscients ou toujours
justifiés, qui sont susceptibles de créer de façon plus ou moins systématique
des moments de non surveillance propices à laisser l’accident se produire et/ou
à renforcer leur degré de gravité. Ces faits sont tolérés grâce aux jeux
d’acteurs qui s’instaurent entre les niveaux hiérarchiques. En ce qui concerne
la part respective des dysfonctionnements à attribuer aux différents acteurs du
système, et si les personnels de surveillance paraissent devoir en assumer la
plus lourde charge, les personnels d’encadrement et les élus, de par les
contraintes qu’ils font parfois peser sur les acteurs, ou en raison des
compromis excessifs qu’ils tolèrent, sont tout autant responsables. Il ne
faudrait pas non plus négliger les responsabilités de l’Etat qui semble bien se
désengager de tout contrôle trop strict des affaires communales, car selon
Reynaud (1998, 35), prenant pour exemple l’Education Nationale, « il n’a ni l’autorité ni les moyens de jouer son
rôle ».
Comme le présentait Ruano-Borbolan (1998, 4), « la plupart des chercheurs admettent aujourd’hui
qu’il existe une dynamique interactive entre la structure et les acteurs,
membres des organisations. Les individus produisent en permanence les règles du
jeu social, les systèmes de représentation et de justification qui modèlent les
organisations. En retour, la structure organisationnelle, par ses systèmes de
contraintes, ses normes formelles, ses « cultures », définit l’action et les
représentations individuelles ». C’est à travers cette dynamique que
le contexte organisationnel, qui permettait à certains accidents de se
produire, a été abordé.
5. Validité et limites de la recherche
La validité de la recherche réside dans son processus de
triangulation qui correspond à la procédure de vérification du recueil des
données (Wacheux, 1996, 225). Ce chercheur en Sciences de gestion ajoute
qu’« à la fin de cette collecte, le chercheur
doit être capable de prouver la suffisance, la nécessité et l’acceptabilité des
sources qu’il a utilisées ». « Le
chercheur qualitativiste explore en permanence les contrastes et les
contradictions pour les expliquer ». La triangulation de cette
recherche se traduit par l’effort de réduction de toutes les incertitudes, qui
a été effectué à travers chacune des étapes de recueil des données.
Il reste à étendre les interviews à d’autres acteurs comme les
usagers et les élus, propriétaires et le plus souvent gestionnaires de ces
piscines, voire de renouveler certaines interviews. La genèse des accidents
nous montre en effet combien les usagers (enfants, adultes, parents)
contribuent eux mêmes à l’apparition du fait générateur principal. Quant aux
élus, de par leur position de Maître d’Ouvrage (conception architecturale) puis
d’exploitant (gestion du personnel et des budgets), ils sont amenés en
permanence à faire des choix dont les conséquences sont ou seront primordiales
pour la qualité de la sécurité. Il restera aussi à faire valider ces résultats
par les acteurs eux mêmes, phase qu’il est prévu d’aborder dans une démarche
ultérieure de recherche action (Liu, 1992).
Enfin, la création d’un observatoire des risques, la prise de
conscience de la nécessité de faire évoluer nos pratiques sécuritaires vers plus de
prévention, l’utilisation de méthodes de gestion des risques rigoureuses et la
mise en place d’une réelle politique de communication entre les différents
acteurs concernés, sont autant de pistes d’améliorations qui restent à
développer pour une qualité sécuritaire optimale.
Cette recherche pose clairement les limites de l’organisation
sécuritaire dans les piscines publiques, en mettant en lumière de nombreux
dysfonctionnements, notamment concernant la surveillance. Il est ainsi possible
de rapprocher les défauts de surveillance des acteurs (défauts personnels mais
aussi organisationnels mis en valeur par les juges), leurs représentations des
risques et de la sécurité, du contexte réglementaire dans lequel ils évoluent.
Il en ressort que leur contexte d’action peut rendre la surveillance aléatoire
(moments de non surveillance, vigilance faible), c’est à dire propre à ne pas
empêcher qu’un accident de noyade ne survienne. Chaque réseau d’acteur devrait
ainsi se sentir concerné en tentant de mettre en évidence ses propres déficits
sécuritaires, susceptibles de générer des faits renforçateurs d’accidents. En
d’autres termes, chaque établissement devrait ainsi chercher à savoir s’il
existe dans sa structure des éléments d’évaluation objectifs qui peuvent lui
faire prendre conscience que le système de surveillance relève d’un
fonctionnement aléatoire propre à générer des événements non souhaités. Dans
quelle mesure le contexte d’action lié à la surveillance, s’il permet bien aux
MNS la mise en place de règles informelles, peut-il se révéler capable de
générer des dysfonctionnements, par exemple des conduites à risques, que l’on
pourrait qualifier d’inacceptables ?
Il est donc possible d’avancer aujourd’hui :
- que la noyade constitue l’accident le plus grave dans les
piscines publiques et qu’il existe une attitude d’acceptation passive de la
part des pouvoirs publics face à ce contexte.
- qu’il existe des déficits de surveillance durant toutes les
phases qui composent l’accident, c’est à dire avant (on ne voit pas le danger
arriver), pendant (on ne voit pas l’accident se produire) et après (on ne
parvient pas à intervenir dans des délais suffisants pour limiter les effets de
l’accident).
- que ces défauts de surveillance peuvent être expliqués en
partie par les raisons suivantes : une réglementation trop ambiguë, voire
inadaptée ; une méconnaissance de la réalité sécuritaire par les acteurs ; une
interprétation fréquente et souvent « intéressée » des textes par l’ensemble
des acteurs ; l’existence d’enjeux financiers qui sont parfois incompatibles
avec les enjeux sécuritaires.
- que ces défauts de surveillance sont pour la plupart à
l’origine de la gravité des accidents et qu’il n’existe aucune tentative
collective pour les identifier,
- qu’en dehors de la notion de « surveillance constante », la
mission de surveillance ne fait l’objet d’aucune formalisation des
comportements qui serait propre à garantir la sécurité maximum des
baigneurs,
- qu’il n’existe pas d’objectifs sécuritaires propres à « guider et à inciter à l’action »
(Morvan, 1995, 18),
- que la prévention est largement sous estimée par rapport à
la protection, et qu’en conséquence, il existe de nombreux moments ou la
surveillance est altérée, défaillante, inadaptée, voire inexistante,
- enfin, de réelles difficultés existent, souvent sous
estimées, voire méconnues, afin d’accomplir cette mission avec rigueur et
efficacité.
La seule règle incontournable sur laquelle peuvent se reposer
les acteurs est celle d’obligation de moyens et plus précisément de moyens
adaptés aux risques présents dans le contexte, à chaque instant. La question
reste de savoir combien parmi les décès sont le reflet d’une mise en place de
moyens inadaptés. Il semble bien difficile pour cette notion d’adaptation de
supporter l’entière responsabilité de l’existence d’une politique sécuritaire
optimum.
L’hypothèse conclusive à faire tester et valider par les
acteurs du terrain est donc la suivante : la sécurité dans les piscines souffre
d’un déficit de surveillance réel, dû à une insuffisance de prise en compte des
facteurs de risques dans la conception et l’exploitation des équipements et
aussi à des moyens financiers qui n’évoluent pas aussi rapidement qu’évoluent
ces nouveaux concepts sport loisirs. Ceci a pour conséquence de favoriser chez
les acteurs des attitudes d’adaptation parfois incohérentes, favorisées par une
réglementation ambiguë et permissive.
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ESKA.
[*]
e-mail :
pascal. lebihain@ voilà. fr
[1]
Source de la Lettre de l’économie du sport n° 516 du 1
er mars 2000 se faisant l’écho de deux
enquêtes diligentées par G. Lambert, président de l’ANPAP (Association
Nationale pour la Prévention des Accidents en Piscines). La première étude
évoquait le chiffre de quatre-vingts noyades mortelles par an, la seconde,
trente et un décès par noyade.
[2]
L’auteur bénéficie d’une expérience professionnelle de quatorze
ans dans la direction d’un parc de loisirs puis d’un parc aquatique public,
successivement pour le compte d’une société anonyme d’éEconomie mixte puis
d’une société privée. Il est également MNS.
[3]
A. Almosnino du Ministère de la Jeunesse et des Sports (MJS) ;
M
me Banliat de la DRCCRF
Poitou-Charentes ; J. Bedouin, ingénieur à la Commission pour la Sécurité des
Consommateurs ; P. Buttet, de la piscine du Perreux-sur-Marne ; J.-C. Cranga de
la piscine Antigone à Montpellier ; J.-P. Delanoy de la piscine de
Châtillon-Malakoff ; E. Delorme du MJS ; C. Fretté de la DDJS 44 ; P. Gastou de
la DDJS 37 ; M. Guérin, ingénieur sécurité au CNAM ; G. Lambert de l’ANPAP ; M.
Lapoux de la FNMNS ; J.-P. Leguinio de la FMNS ; A. Mallet de Piscines Magazine
; T. Musnier de la piscine Jules Verne à Nantes ; F. Vardaguer, architecte au
MJS ; J.-P. Vial, directeur de la DDJS 49…
[4]
La grille d’entretien comportait neuf questions : 1,
Pouvez-vous me parler de vous ? - 2. Pouvez-vous me parler de l’équipement dans
lequel vous travaillez ? - 3. Pouvez-vous me parler de votre métier ? - 4.
Votre métier vous semble-t-il présenter des risques ? - 5. Les piscines
peuvent-elles ou doivent-elles être considérées comme des équipements à risques
? - 6. Sur quelle base concrète s’appuie aujourd’hui la sécurité dans les
piscines ? - 7. Que pensez-vous de la sécurité dans les piscines ? - 8. Comment
vous situez-vous vis-à-vis de la gestion de la sécurité dans cet établissement
? - 9. Quelles améliorations souhaiteriez-vous apporter pour une meilleure
sécurité ?
[5]
Catégories et unités d’analyse : CA 1 :
Les acteurs ; UA 1 Passé, UA 2 Présent, UA
3 Avenir. CA 2 :
Le métier : UA 1 Attrait
et image, UA 2 Dominantes du métier, UA 3 Difficultés dumétier. CA 3 :
L’environnement : UA 1 L’équipement, UA 2
Son organisation interne (mode de gestion…). CA 4 :
L’accident : UA 1 Expérience vécue et conséquences,
UA 2 Mécanismes des accidents, UA 3 Chiffres sur l’accidentologie. CA 5 :
La sécurité : UA 1 Définition, avis sur la
sécurité, UA 2 Les dysfonctionnements, UA 3 La notion de risque, UA 4 La
réglementation, UA 5 Quelle organisation ? UA 6 La surveillance, UA 7 Qualité
et améliorations. CA 6 :
Les comportements
: UA 1 Action individuelle ou action collective, UA 2 Le pouvoir sécuritaire,
UA 3 Les savoirs-faire de prudence.