2003
STAPS
Rapport de recherche
Le dopage dans le cyclisme professionnel : accusations,
confessions et dénégations
Patrick Trabal1
Pascal Duret2
1. Univ. Paris X, Lab. Sport & Culture, 200 av. de la
République - 92001 Nanterre Cedex
2. Univ. de la Réunion, CURAPS, 117 rue du Général Ailleret -
97430 Le Tampon
Le but de cet article est d’étudier la question du dopage en
mobilisant les apports de la sociologie pragmatique. En étudiant symétriquement
les positions des différents protagonistes et en les prenant au sérieux, cette
approche se propose de rendre compte de l’importance des fondements politiques
et moraux qui guident les acteurs. L’affaire Festina du Tour de France 1998
constitue l’objet de l’article ; le corpus, construit à partir de cinq livres
(publiés par les principaux acteurs) fut analysé avec le logiciel Prospéro.
Nous avons notamment étudié les procédés mobilisés par les protagonistes pour
convaincre, les « grandeurs » auxquelles ils se réfèrent pour défendre leurs
conceptions du légitime et de l’illégitime, ainsi que leurs points de vue
politiques sur l’avenir du cyclisme. La « figure » du récit à la première
personne, par laquelle le locuteur se présente comme un témoin relatant des
faits sous la forme d’une confession, apparaît comme la plus efficace des
stratégies rhétoriques. Nous avons distingué cinq « grandeurs » auxquelles les
protagonistes se réfèrent quand ils évoquent le dopage dans le cyclisme. Cette
pluralité permet de comprendre les tensions du conflit ainsi que les
oppositions dans leurs propositions politiques pour sortir de la
crise.
Mots-clés :
Sociologie, dopage, cyclisme, justice, preuve..
The aim of this paper is to study doping bringing-in pragmatic
sociology. By avoiding costing blames, in studying the positions of different
protagonists, this sociology attaches great importance to the political and
moral foundations which guide social actors. We are studying doping in the Tour
de France 1998 ; Five books, written by the principal actors concerned in this
affair, lead us to build a corpus, analyzed by the software “Prospéro”. We are
working on the process used by the protagonists to persuade people, on the
plurality of “greatnesses” they refer in their conception of what it is
legitimate and what it is not, and the political points of view concerning the
future of cycling. Among different rhetorical strategies, to use the first
person singular in introducing oneself as a confessed witness, seems very
effective. We have made out five “greatnesses” used by the protagonists to
justify their points of view ; this plurality allows us to understand tension
and opposition in their political suggestions to emerge from this
crisis.
Keywords :
Sociology, Doping, professional cycling, justice, proof.
Ziel dieses Artikels ist es, das Dopingproblem mittels der
pragmatischen Soziologie zu untersuchen. Indem die Positionen der
unterschiedlichen Protagonisten symmetrisch untersucht und ernst genommen
werden, will dieser Ansatz die Bedeutung der politischen und moralischen
Grundsätze der Akteure darlegen. Der Gegenstand des Artikels ist die
Festina-Affäre bei der Tour de France 1998. Das Korpus, das auf fünf Büchern
basiert (veröffentlicht von den Hauptakteuren), wurde mit dem Programm Prospéro
untersucht. Wir untersuchten vor allem die von den Protagonisten benutzten
Überzeugungsprozeduren, die „Größen“ auf die sie sich berufen, um ihre
Konzeptionen von Gerechtigkeit und Ungerechtigkeit zu verteidigen, ebenso wie
ihre politischen Positionen zur Zukunft des Radsports. Die „Figur“ des Berichts
in der ersten Person, durch die sich der Sprecher als Zeuge präsentiert, der
Fakten in Form von Geständnissen erzählt, erscheint als die wirksamste
rhetorische Strategie. Wir haben 5 „Größen“ unterschieden, auf die sich die
Protagonisten berufen, wenn sie auf Doping im Radsport zu sprechen kommen.
Diese Pluralität erlaubt es Spannungen des Konflikts und die Gegensätze in
ihren politischen Vorschlägen, um aus der Krise herauszukommen, zu
verstehen.
Schlagwörter :
Soziologie, Doping, Radsport, Gerechtigkeit, Beweis..
Lo scopo di quest’articolo è di studiare il problema del doping
utilizzando gli apporti della sociologia pragmatica. Studiando simmetricamente
le posizioni dei differenti protagonisti e prendendoli sul serio, questo
approccio si propone di evidenziare l’importanza dei fondamenti politici e
morali che guidano i protagonisti. L’affaire Festina del Tour de France 1998
costituisce l’oggetto di quest’articolo ; il corpus, costituito partendo dai
cinque libri (pubblicati dai principali protagonisti) fu analizzato con il
programma Prospéro. In particolare abbiamo studiato le procedure utilizzate dai
protagonisti per convincere, le “grandezze” alle quali si sono riferiti per
difendere le loro concezioni del lecito e dell’illecito, così come i loro punti
di vista politici sull’avvenire del ciclismo. La “figura” della recita alla
prima persona, per la quale il locutore si presenta come un testimone che
relaziona dei fatti sotto forma d’una confessione, appare come la più efficace
delle strategie retoriche. Abbiamo distinto cinque “grandezze”, alle quali i
protagonisti si riferiscono quando evocano il doping nel ciclismo. Questa
pluralità permette di comprendere le tensioni del conflitto così come le
opposizioni nelle loro proposte politiche per uscire dalla crisi.
Parole chiave :
ciclismo, doping, giustizia, prova, sociologia..
El objeto de este artículo es estudiar el doping a través de los
aportes de la sociología pragmática. Estudiando de manera simétrica las
diferentes posiciones de los protagonistas considerándolos de manera seria,
esta aproximación se propone rendir cuenta de la importancia que tienen los
fundamentos políticos y morales que guían a estos actores. El objetivo de este
artículo es analizar el affaire Festina en el tour de Francia del año 1998 del
corpus construido a partir de los cinco libros, es estudiado mediante el soft
Prospero. Estudiamos los procesos realizados por los protagonistas que tratan
de convencer, las dimensiones a las cuales se refieren por defender sus
concepciones de legitimidad y de ilegitimidad, como también sus puntos de
vistas políticos y el futuro del ciclismo. La figura del discurso en primera
personal en la cual el locutor se presenta como un testigo relata los hechos
sobre una forma de confesión, esto aparece como la más eficaz estrategia de
retórica. Hemos distinguido cinco dimensiones en que los protagonistas se
refieren al doping en el ciclismo. Esta pluralidad permite entender las
tensiones del conflicto como también las oposiciones y sus proposiciones
políticas que le permiten salir de la crisis.
Palabras claves :
sociología, doping, ciclismo, justicia, pruebas..
La capacité du sport à concilier justice et concurrence repose
sur l’obligation d’établir des épreuves où les premiers sont toujours les
meilleurs sans tricher. Pour que « la justice devienne le produit de la
concurrence » (Ehrenberg, 1991 : 18), l’épreuve sportive doit impérativement
garantir l’égalité des chances entre concurrents. A cette condition seulement,
il peut y avoir exaltation du classement méritocratique, célébration du
vainqueur et accord sur sa grandeur. Le dopage trouble cette exigence de
justice quand il passe inaperçu comme quand une « affaire » éclate venant
contrarier la construction du mythe de la « juste inégalité » sportive. Mais le
sens des indignations n’est pas univoque. Certaines sources dénoncent
l’atteinte à « l’esprit coubertinien » du sport, d’autres les mauvais
traitements réservés aux sportifs par leurs entraîneurs ou au contraire par les
« policiers », d’autres enfin le pouvoir excessif des médias. Les lieux de
l’indignation eux-mêmes se diversifient ; les affaires liées au dopage marquent
en particulier une transformation importante dans la manière de rendre compte
des événements sportifs puisque les journalistes qui s’y attachent le font
souvent hors des rubriques spécialisées. Mis en accusation les sportifs, les
soigneurs et les organisateurs, sont de leur côté tenus de se justifier en
ouvrant une controverse sur la qualification de la faute, son juste traitement
et sa réparation. Se faisant, l’affaire opère un déplacement de « l’épreuve de
justice » en empruntant à des catégories de jugement extra-sportives. La
controverse produit donc une recomposition d’ensemble de l’épreuve dont l’enjeu
est justement l’imposition de nouvelles règles à même de déterminer la
distribution des rôles des différents acteurs. Les « vérités » relatives de
chacun des protagonistes ne font pas que s’appuyer sur des discours normatifs
reprenant la simple opposition entre ce qui est permis et ce qui ne l’est pas.
Elles renvoient à une morale personnelle, même si elle a besoin de
l’approbation de l’opinion, qui questionne ce qui est légitime ou non, en
rediscutant les frontières entre le glorieux et le honteux.
Pour analyser comment se déplacent ces lignes de démarcations
nous avons pris pour terrain le Tour de France 1998. Rappelons en, à grands
traits, le déroulement. A la suite de l’arrestation d’un soigneur (Willy Voet)
qui précède celle du directeur d’équipe (Bruno Roussel), les coureurs de
l’équipe Festina, sans avoir été reconnu fautifs par les contrôles de
l’institution sportive, vont être exclu de l’épreuve. Le plus médiatisé et le
plus populaire d’entre eux, Richard Virenque, niera systématiquement et
durablement s’être dopé. S’en tenir au rapport judiciaire clôt immédiatement le
débat car il s’énonce comme un constat : le soigneur qui a transporté les
produits est assimilé à un trafiquant, les coureurs à des consommateurs de
drogues. Mais l’incertitude sur les statuts de chacun des acteurs est
entretenue par les journalistes, leurs avocats, les spectateurs et les coureurs
eux-mêmes. Est-ce Voet qui a entraîné la ruine des Festina ? Roussel a-t-il
lâché les coureurs en avouant ? Quel statut donner à l’aveu de certains
coureurs ? Autant de questions morales qui permettent l’étude de ce moment
d’incertitude que constitue l’épreuve dans laquelle nos acteurs expriment et confrontent
leurs conceptions de la légitimité, de l’honneur, de l’inadmissible et du
honteux.
2. Mobiliser la sociologie pragmatique
Le modèle théorique de référence, souvent qualifié de «
sociologie pragmatique », s’inscrit dans la tradition des sociologies de
l’action. S’il est difficile de prétendre le résumer en quelques lignes, il
convient cependant de rappeler quelques-unes de ses caractéristiques en raison
ses usages relativement peu fréquents dans les recherches sur l’épreuve
sportive.
A la suite des travaux des sociologues américains, notamment de
Garfinkel, Boltanski s’intéressa dès 1984 (Boltanski et al., 1984) à la façon
dont sont dénoncées des injustices. Dans cette perspective, il ne s’agit plus
de rendre compte d’une situation, en recensant préalablement les positions des
protagonistes comme des facteurs dispositionnels expliquant les attitudes des « agents ». Il s’agit ici d’étudier précisément comment ils se déterminent en
leur accordant le statut « d’acteurs ». Du coup, on chercha à décrire finement
les « actions » qu’ils entreprennent, en nous efforçant de ne pas les qualifier
préalablement. Ce projet opérait une double rupture. D’une part avec les
modèles visant à décoder la rationalité des agents prioritairement dans le jeu
des structures sociales. Et, d’autre part, à se démarquer tout autant des
approches ramenant, à la manière de l’ethnométhodologie, les faits sociaux à de
simples effets de situations, toujours rejouables au gré des interactions des
acteurs (« members »). A ce titre, on ne peut en rendre compte de cette
sociologie sans se référer à ces deux courants dont elle cherche à se
démarquer. Il s’agit de dégager des catégories du jugement moral que mobilisent
les personnes, en bonne partie indépendamment à leur position sociale, sans
pour autant céder au recours aux statistiques car elles supposent la
construction de regroupements (Boltanski et Thévenot, 1991, p. 12). Or ceux-ci
posent problème moins dans leur adéquation à la réalité (toujours discutable en
vue d’une révision suite à l’évaluation de leur pertinence) que dans le rôle du
chercheur lorsqu’il les constitue. En classifiant, en regroupant des réalités
différentes sous un même nom, en introduisant de la mesure là où la situation
se déroule sans référence à une métrologie, en un mot en objectivant, la
sociologie peut déformer la réalité dont elle cherche à rendre compte, non pas
par les faiblesses des nomenclatures mobilisées par le chercheur, mais par son
activité même. Son travail produit notamment comme effet, un découpage du
social en structures, intrinsèquement liées de fait au travail du sociologue,
une division entre des groupes, qui pourtant communiquent entre eux et tentent
souvent de surmonter leur opposition en négociant, en s’accordant, et en créant
du lien. Face une sociologie qui ne cesse de diviser l’espace social pour
s’interroger sur les forces en présence, il s’agit de construire des modèles
rendant compte des accords, des contrats moraux et des principes de justice
auxquels les acteurs se réfèrent, en refusant délibérément de les qualifier
préalablement. L’exigence pragmatique peut donc se formuler ainsi : dans la
tradition de Charles Sanders Peirce ou de William James qui s’attachent à
montrer combien les questions pratiques sont déterminantes dans les actions et
les conceptions des individus, il faut s’employer à partir non pas de «
dispositions acquises » ou de « manières durables d’être ou de faire qui
s’incarnent dans les corps » (Bourdieu, 1984 : 29), mais des contraintes pesant
sur les acteurs. Il s’agit essentiellement de
recenser et de
décrire leurs actions pour étudier comment ils
subissent des impératifs et comment ils les gèrent. Cela ne signifie pas que
nous souhaitons évacuer les rapports de forces
[1] et les jeux de dominations entre des groupes sociaux.
Nous refusons simplement de les considérer comme des préalables à
l’investigation sociologique. En effet, les acteurs nous semblent largement
capables d’indiquer les jeux de pouvoir et les épreuves de forces dans lesquels
ils sont engagés ; nous préférons partir des conséquences liées aux structures
sociales plutôt que des les postuler. Les acteurs sont d’ailleurs tout aussi
capables de rappeler les contrats qui les lient lorsqu’ils invoquent des
principes de légitimité. Il faut renoncer, et en cela suivre Francis
Chateauraynaud (1991), à réduire les jeux sociaux à des épreuves de force, pas
plus qu’à des épreuves de légitimité. En revanche, il nous faut rendre compte
du passage de la force à la légitimité (comme de l’inverse).
En ce sens, le cadre privilégié permettant d’étudier ces
déplacements reste la dispute. La diversité de ses formes (simple polémique,
contentieux, scandale, affaire) offre autant de cas permettant d’analyser ses
différentes phases. Il s’agit de recenser comment sont mobilisées les
différentes ressources en déployant la carte des réseaux, des accords
existants, des contrats et de tout autre type de liens, et comment s’exerce le
jugement. En décrivant les contraintes pesant sur les acteurs, les principes de
justices, et les grandeurs morales auxquels ils se réfèrent, il est alors
possible de comprendre les épreuves dans lesquelles ils sont engagés,
c’est-à-dire ces moments d’incertitudes à l’issue desquelles les situations se
trouvent reconfigurées. Enfin, pour clore une controverse, sont souvent définis
de nouveaux accords ; il s’agit alors de décrire finement les processus par
lesquels ces nouveaux contrats sont négociés, acceptés par les différents
protagonistes et mis en œuvre.
La sociologie pragmatique s’intéresse donc particulièrement aux
processus d’attribution des responsabilités ainsi qu’aux disputes car ils
permettent d’étudier les procédés qui mènent aux accords entre les acteurs.
Mais elle veille à ne pas les qualifier : recenser leurs intérêts et les
statuts qu’ils ont à défendre, revient d’une part à négliger le principe de
neutralité axiologique (la désignation des victimes et des responsables
hypothèque sérieusement la consigne wéberienne), et d’autre part, à figer la
situation. Or les rôles joués par les acteurs évoluent et sont multiples
(Dodier, 1991, Bénatouïl, 1999). Du coup, on renoncera à procéder comme le
juriste ou le journaliste et plutôt que d’attribuer des responsabilités à des
fins de classification, on étudiera les processus par lesquels l’ensemble des
acteurs, s’indignent, dénoncent, accusent, justifient, étayent leurs preuves,
condamnent. L’on repère alors des épreuves de légitimité (ou de « grandeur » –
Boltanski et Chiapello, 1999), dans lesquelles la défaillance renvoie à une
dimension morale, au sens où l’être moral est celui qui tient ses engagements.
Ainsi, cette sociologie se propose de considérer des acteurs, qui sensibles aux
injustices, s’avèrent capables surmonter les épreuves de la vie quotidienne et
de mobiliser des compétences plurielles leur permettant de se faire un
jugement, de développer des valeurs morales et d’exprimer des visées
politiques.
La question du dopage constitue un exemple intéressant pour
éprouver ce modèle. D’une part, elle permet de montrer comment les acteurs se
jugent et s’entre-jugent en portant des critiques sur leurs propres manières
d’agir en s’appuyant moins sur des codes moraux externes que sur des
engagements personnels passés entre eux comme avec les employeurs, et le
public. D’autre part, elle occupe suffisamment l’espace public pour que le
chercheur puisse recueillir les prises de position des différents
protagonistes, recenser leurs lectures des évènements, les inférences
produites, leurs jugements… Notre démarche présuppose que les acteurs sociaux
soient largement capables du travail d’imputation de responsabilité. Or si le
silence semble régir le monde sportif dans son rapport au dopage, nos acteurs n’hésitent pas à s’exprimer
publiquement pour exposer à la vindicte publique certaines pratiques, et pour
se soumettre à des contraintes de justification. Il convient alors justement de
suivre ses justifications sans s’attacher à l’une d’entre elle en cherchant à
la défendre contre les autres, mais au contraire en conservant neutralité et
traitement symétrique. Cette tâche n’est pas toujours aussi facile qu’elle y
paraît. Il est par exemple d’autant moins aisé de prendre la position de
Richard Virenque au sérieux que les guignols de l’info n’ont de cesse de le
disqualifier l’assimilant à un idiot ou tout simplement à un enfant qui
découvre la vie : l’usage de la fourchette pour manger, les dangers de
l’alcool, la technique du pédalage… Un travail sur le matériau livré par les
protagonistes permettra d’une part d’analyser les procédés rhétoriques utilisés
dans la controverse, les figures de la preuve mobilisées dans leurs jugements,
les quêtes de légitimité qui les animent. D’autre part, il nous sera possible
d’étudier les principes moraux mobilisés. Enfin, en nous livrant les pistes
pour remédier au dopage, leur vision de l'avenir, et leurs espoirs, ils
expriment une visée politique particulièrement intéressante pour le
sociologue.
Un tel programme, permettant de renouer avec des traditions
philosophiques sur le jugement, sur la morale et la politique, ne peut faire
l’économie d’une méthodologie qu’il convient d’expliciter.
Avant tout, il convient de restreindre notre étude. La famille
cycliste, considérée pendant longtemps comme une entité collective, ne cesse de
se déchirer depuis l’édition 1998 du Tour de France (Duret et Trabal, 1999) ;
l’ensemble des acteurs qui la composaient (leaders, équipiers, soigneurs,
directeurs sportifs, organisateurs d’épreuve, et dans une certaine mesure,
journalistes) a éclaté en autant de protagonistes impliqués dans une
controverse publique qui constituera notre objet d’étude.
La crise consécutive à ce que les journalistes nomment «
l’affaire Festina » ainsi que la publication par Menthéour (cycliste repenti),
d’un premier livre sur la pratique du dopage dans le peloton,
Secret Défonce, ont suscité de
nombreux débats publics. L’écriture d’un livre constitue une forme de
contribution à la polémique, qui a inspiré d’autres acteurs. Ce sont tout
d’abord Nicolas Guillon et Jean-François Quénet qui vont publier
les secrets du dossier Festina sous
forme d’une enquête journalistique. Puis Willy Voet, le soigneur par lequel le
scandale arriva, livrera une véritable confession avec son ouvrage
Massacre à la chaîne : révélations sur 30 ans de
tricherie. Mais en se confessant, il accuse : parmi les personnages
soumis à sa vindicte, figure le très médiatique Richard Virenque. Contrairement
à la plupart de ses ex-collègues, la ligne de défense du champion, a consisté,
pendant longtemps
[2], à
nier. Face à ces accusations, il lui faut donc s’expliquer et proclamer son
innocence :
Ma vérité, rédigé avec
l’aide de deux « journalistes-écrivains », de son frère et de son avocat
M
e Collard, tentera de le
disculper. Enfin, entendu dans le cadre de la mise en examen de Daniel Baal
(président de la Fédération Française de Cyclisme), le directeur du Tour de
France, Jean-Marie Leblanc ajoute à ces quatre ouvrages, une autobiographie
réalisée sous la forme d’entretiens avec un journaliste, Christophe Penot, sous
le titre
Jean-Marie Leblanc gardien du Tour de
France. Afin de garder une unité sur la forme de contribution au
débat public, nous travaillerons donc à partir du corpus constitué par ces cinq
livres. L’on pourrait objecter que la rédaction de ces textes est soumise à des
contraintes éditoriales (notamment le recours à des « nègres » pour parfaire
l’argumentation et le style). Dans ces conditions, il ne s’agirait plus du
discours des acteurs mais de leur adaptation à des normes établies. Mais s’il
semble difficile d’accéder aux processus d’écriture de ces livres, on peut
cependant s’intéresser à ce que les acteurs acceptent de livrer puisque malgré
tout ils ont fait leur ces narrations, en s’engageant par leur signature.
Questionnaires, entretiens, articles les de presse, déclarations publiques,
toutes les « données » discursives utilisées en sociologie sont liées aux
contraintes de leur production. Les accepter ne revient pas à les nier mais à
prendre acte que le discours est une activité intrinsèquement sociale.
Les « auteurs » du corpus peuvent être classés par leurs
fonctions (deux cyclistes, un soigneur, un officiel, des journalistes) ou par
leur rapport au dopage : deux repentis (Erwann Menthéour et Willy Voet), un
accusé niant les faits
[3]
(Richard Virenque), des accusateurs (les journalistes), un arbitre (Jean-Marie
Leblanc). Mais il possible de distinguer ces ouvrages en prenant comme ligne de
partage l’affichage ou non de révélations (« Secret défonce », « Massacre à la
chaîne : révélations sur 30 ans de tricherie », « Les secrets » du dosser
Festina »). Les deux derniers échappent à cette logique : «Ma vérité » est
écrit comme une réponse à des accusations alors que celui sur J.M. Leblanc se
présente comme une série d’entretiens. Une autre différence sensible sépare les
genres d’écriture. A l’exception du livre de Nicolas Guillon et Jean-François
Quénet construit comme un feuilleton présentant chronologiquement l’intégralité
des épisodes de l’affaire Festina, les quatre autres textes présentent un point
commun : le style biographique. Le mode de temporalité déployé par de tels
récits et « l’exigence de vérité » (Ricœur, 1983) qui les accompagne vont
renvoyer au statut du témoignage dans la quête épistémique de n
os acteurs.
L’exigence pragmatique nous invitait à ne pas qualifier
préalablement les acteurs. Les classifications précédemment mentionnées
n’émanent pas d’un travail du sociologue mais bien des auteurs des livres. A ce
titre, nous ne dérogeons pas à ce principe. Mais il ne saurait être question de
poursuivre des opérations de qualification, notamment en recensant les
positions des acteurs au moyen de connaissances externes (la proximité entre
Leblanc et le groupe Amaury, le passé de tel ou tel auteur, ses « réelles »
motivations…). Il convient de prendre ces textes comme le résultat d’une action
d’écriture, par laquelle les protagonistes clament publiquement leur « vérité »
sur le dopage, en s’adressant à un lecteur « moyen » susceptible d’être
convaincu, ému et indigné selon les mêmes principes qui les animent.
4. Traitement des données
Comment prendre en compte un tel corpus ? Comment utiliser
librement un outil qui rende compte des champs théoriques qui l’ont produit ?
Conçu et réalisé par Chateauraynaud et Jean-Pierre Charriau, le logiciel
PROSPERO©, PROgramme de Sociologie Pragmatique Expérimentale et Réflexive sur
Ordinateur, fut construit en tirant parti d’une confrontation des apports de la
statistique textuelle (calculs des fréquences et de co-occurrences multiples),
de la linguistique (analyse des énoncés et des enchaînements discursifs), de
l’intelligence artificielle (système de raisonnement et d’inférence), des
analyses de réseaux (calculs d’associations et de graphes) et de la sociologie
cognitive (étude des procédés de codage et d’interprétation). Destiné à traiter
d’importants corpus, il s’est enrichi en servant d’appui dans des études
concernant les affaires, les controverses et tous les dossiers marqués par une
grande diversité de formes de discours et pluralité des points de vue ou de
styles d’argumentation. A ce titre, il semble le mieux adapté pour traiter
l’ensemble de cinq ouvrages mentionnés, qui furent intégralement
scannés.
Dans une première phase, le logiciel procède à l’étiquetage
automatique des mots rencontrés dans le corpus : grâce à la forme des mots et
aux répertoires construits lors des précédentes utilisations, il parvient à
distinguer les
entités (noms communs,
noms propres, noms composés), des
qualités (adjectifs et participes qualifiant les
entités), des
épreuves (principalement
les verbes, conjugués ou non), des
marqueurs (les adverbes, les expressions comme « de nouveau », « plus ou moins »…), des
mots-outils (les pronoms, les conjonctions…) et
des nombres. Ce traitement peut être corrigé manuellement et les mots non
reconnus peuvent être classés. Prospéro permet de repérer des réseaux (en liant
des mots comme « peloton », « équipe », « équipiers », « groupe »…), des
figures de dénonciation (en groupant des mots comme « scandales », « salauds »,
« injustice », « mensonge »), des tendances à se justifier en référence au
passé ou à l’avenir (grâce à des marqueurs comme « à l’époque », « dans les
années », « ans plus tôt »). L’on fixe donc des catégories, des
collections
[4] et des
êtres-fictifs. La notion d’être fictif correspond à un noyau référentiel
suffisamment stable pour que n
os acteurs le mettent en scène, de
façons différentes mais univoques (comme par exemple « le Tour », « le Tour de
France », « la grande boucle »…).
Les principales différences de point de vue et d’argumentation
s’expriment autour de trois axes : celui de la critique du jugement, celui de
la critique de l’ordre moral et enfin celui de la critique politique. Par la
critique du jugement, les auteurs posent la question de savoir comment
distinguer le vrai du faux et y répondent en montrant en quoi leur parole ne
peut être mise en doute. Ce processus d’authentification instaure le pacte de
confiance indispensable entre le lecteur et son auteur. La deuxième visée de
justification poursuivie par les auteurs est celle attestant de leur grandeur
personnelle. Non seulement, ils disent la vérité, mais leurs prises de
positions (et leurs actions) les élèvent. Le troisième thème auquel font
référence les auteurs est celui de l’imputation de responsabilité (du dopage) à
un niveau supérieur à celui des acteurs directement engagés.
5. La critique du jugement: convaincre de la véracité de ses propos
Qu’il s’agisse des livres « révélation » (Menthéour, Guillon et
Quénet, Voet), de celui sur Leblanc souhaitant s’expliquer sur son rôle, ou a
fortiori celui de Virenque visant à « faire triompher la vérité », ces textes
cherchent à convaincre le lecteur de la véracité du propos. Aussi, avant même
une analyse rhétorique des argumentations, il convient d’examiner les procédés
utilisés pour emporter l’adhésion.
5.1. Le récit à la première personne
Dans ce type de narration, l’auteur se présente spontanément
comme un témoin. En assumant un récit à la première personne, dans lequel on
raconte avoir assisté, participé, observé, vu, touché quelque chose (Dulong,
1998), il se constitue comme dépositaire d’une preuve qui n’a pas besoin
d’autre justification supplémentaire que la normalité du locuteur
(Chateauraynaud 1996). Pour s’opposer à ce type de propos, l’on doit donc soit
affirmer que le témoin est dépourvu des sens communs (on peut incriminer sa
mauvaise vue ou sa folie – dans tous les cas sa normalité) soit le priver de sa
qualité de témoin en l’accusant de menteur. En utilisant le « je » pour
raconter un fait, l’auteur se présente avant tout comme un témoin direct des
événements. Là où l’omerta pesait sur les pratiques de dopage, là où
circulaient des rumeurs, des « on dit » qui nécessitent d’accorder sa confiance
non seulement à celui qui rapporte l’histoire mais aussi à l’ensemble des
personnes lui ayant rapportée, le témoignage direct offre des faits de « première main », avérés par un individu présent et identifiable. Dulong (1998)
rappelle que le « j’y étais » nous fait adhérer spontanément au discours
d’autrui. Il faudrait que dans le récit surviennent des faits incroyables et
irréels pour qu’apparaissent le doute, ce qui en dehors d’histoires comiques,
n’arrive presque jamais. Mais le statut du « j’y étais » lie le témoin à une
position institutionnelle : le caractère irréfutable de son expérience
singulière le soumet à réitérer « autant de fois qu’il le faudra, en toutes
circonstances, face à toute contestation, la même version des faits. »
(Ibid., pp. 165-166). Plus le récit
biographique s’enrichit de détails cohérents avec ce que le lecteur connaît par
ailleurs, plus sont rapportés des dialogues attestant non seulement de la
présence physique du locuteur mais aussi de la charge émotionnelle accompagnant
le contexte décrit, plus le lecteur est enclin à apporter sa confiance à
l’auteur. Celle-ci se voit d’autant plus renforcée quand figurent des dialogues
restituant avec une grande précision les phases de l’histoire et augmentant la
tension dramatique par une accélération du récit.
A ce jeu, les propos de Menthéour et Voet apparaissent
particulièrement habiles. Construit sur le mode de la confession, ce qui
d’emblée leur évite d’avoir sans cesse à se donner le meilleur rôle (ils se
présentent comme des personnages ayant parfois fauté), les récits favorisent
d’autant plus la confiance du lecteur que sont décrites des pratiques, des
savoir-faire, des procédés visant à faire face à des contrôles inopinés :
comment pourrait-on inventer de tels détails qui supposent des pratiques
habituelles inscrites dans la vie même du locuteur ? Le « je » fonctionne comme
un argument de poids et peut servir de caution tant que la parole de celui qui
l’emploie ne peut être suspectée. On peut comprendre la force de persuasion du
récit à la première personne en envisageant les conditions nécessaires pour ne
pas y croire. Cette opération n’est pas qu’une spéculation : elle est imposée à
ceux qui, accusés par des témoignages, veulent se défendre en niant les faits.
C’est notamment la contrainte qui pèse sur Virenque : accusé par Voet, il doit
« contrer Willy » (Virenque, p. 121). Sa dénonciation doit être imparable sans
pour autant faire preuve de cruauté ou d’ingratitude envers celui qui se
présente volontiers comme son père spirituel ; elle ne doit pas en particulier
transgresser un impératif de respect. Afin de préserver dans cette perspective
son soigneur, sa stratégie consiste à imputer cette trahison à des tiers, ses
avocats : « Manipulé, Willy qui est un type sensible s’est salement laissé
embringuer dans une défense suicidaire » (Ibid., p. 123). L’argumentation de Virenque
emprunte deux voies : s’en prendre au récit de Voet, s’en prendre à la personne
de Voet. Mais elles sont peu compatibles car pour discréditer
l’homme, il convient de montrer
combien, calculateur et retors, Voet avait prémédité de tout noter sur ses
fameux carnets. Cette passion de la mise en fiche suppose « des pratiques de
deal brevetées » (Ibid., p. 121).
« Ces carnets, il les aurait tenus pendant dix-huit ans.
Soigneusement, année par année ? Il m’est alors permis de penser que ceux qui
lui accordaient leur confiance s’étaient lourdement trompés »
(Ibid.)
L’inférence que Virenque demande implicitement à son lecteur
donc est la suivante : vous avez une preuve que Voet en tenant des carnets m’a
trahi et qu’il n’est pas digne de confiance. Pourquoi faire confiance
aujourd’hui à son récit ? Alors que pour s’en prendre au
récit de Voet, Virenque tente de
montrer également que le soigneur n’avait matériellement pas le temps de masser
les coureurs et d’être présent durant les prétendues injections. Les deux
arguments ne peuvent valoir en même temps ; ou les injections ont bien eu lieu
et Voet peut être accusé de traîtrise pour les avoir notées puis dévoilées
(Virenque souligne notamment que le « traître » n’hésite pas à mettre en cause
Jean-Claude Killy, Jean-Marie Leblanc, des sponsors, en un mot des figures de
la famille cycliste – cf. Virenque, p. 122). Ou elles n’ont pas eu lieu et il
peut être taxé d’affabulation, mais difficilement des deux à la fois. A trop
vouloir prouver, l’argumentation perd de sa puissance. Ainsi, alors que la
quantité de détails rend le récit biographique du soigneur plus réaliste, le
nombre d’argumentations contradictoires pour le contrer affaiblit la stratégie
du champion. C’est toute la différence entre un livre confession et un livre
dénégation. Le logiciel PROSPERO© nous fournit le nombre d’occurrences de
formes négatives utilisées dans le corpus ; il est alors possible de
différencier les auteurs ayant le plus recours à ces marqueurs. Après avoir
ramené ce nombre sur une base de 100
[5], il apparaît que Leblanc et Virenque dépassent cette
valeur (leur score est respectivement de 124 et 123) alors que Menthéour et
Voet sont en dessous (respectivement 89 et 85) ; le livre des journalistes est
quant à lui bien dessous, puisque son utilisation de formes négatives n’est
crédité que de 74. Le fait que Leblanc et Virenque ont plus souvent recours à
la dénégation que les autres auteurs du corpus souligne bien leur position
d’accusé et l’exigence de réfutation qui les contraint. Les confessions
publiques de Menthéour et Voet, conduisent inéluctablement à des accusations ;
il ne reste plus à ceux ainsi mis en cause, soit à avouer et à participer ainsi
à un grand mouvement de conversion, soit à nier en apportant des preuves de
leur innocence ou de leur bonne foi.
5.2. Les figures classiques de la preuve et leurs limites
La recherche de la vérité est aujourd’hui généralement fondée
sur une quête de preuves scientifiques. S’adresser à l’autorité scientifique
pour confirmer ou infirmer le recours à un produit dopant semble d’autant plus
logique que ceux-ci ont été créés par des scientifiques. Leur incapacité à
trancher de façon décisive est souvent dénoncée (ce sont les scientifiques qui
sont à l’origine du dopage et il leur appartient de donner des éléments fiables
pour l’éradiquer), parfois valorisée comme un exemple de prudence
(contrairement à ceux qui accusent hâtivement sans se soucier de la faiblesse
des preuves, les scientifiques n’hésitent pas à affirmer leur perplexité),
toujours supposée entraîner l’émergence d’autres figures de la preuve. Même les
appareillages les plus coûteux ne peuvent fournir que des paramètres indiquant
une présomption ou une forte probabilité d’une pratique illicite et des
indicateurs sujets à une discussion. La faiblesse – voire l’absence – de preuve
scientifique conduit nos
acteurs à arbitrer les controverses en mobilisant d’autres types de preuve. Les
modalités de fonctionnement de la preuve journalistique dans les affaires de
dopage ont déjà été étudiées (Duret, 1998, 1999). En procédant par recoupement
d’indices, les journalistes se font un devoir de sortir l’enquête du
laboratoire de la mener sur le terrain en faisant plus confiance à leurs yeux
qu’aux résultats des analyses chimiques. L’accusation pour convaincre doit donc
réussir à mettre bout à bout des signes épars, le cumul de plusieurs indices
devenant, une fois réunis, accablants. Les plus frappants sont ceux pris sur le
corps des dopés. Mais ils peuvent aussi bien se rechercher dans la vie des
proches des athlètes ; un entraîneur ou un conjoint dopé ou « dopeur » seront
une source d’accusation. Enfin, l’amélioration des performances sera elle aussi
suspectée dès qu’apparaissent des progressions aussi fulgurantes
qu’inexplicables. L’introduction d’un nouvel acteur (judiciaire) modifie
sensiblement les processus d’accusation.
5.3. L’entrée de l’acteur judiciaire
L’affaire Festina éclate suite à l’arrestation de Voet par
des douaniers. Transmettant le dossier aux policiers du SRPJ puis au juge, ce
sont de nouveaux acteurs qui s’emparent de la question du dopage : mais la
quête de vérité du monde judiciaire s’appuie sur d’autres types de preuves. Les
interrogatoires, le recoupement des témoignages, la mise sous dépôt des
suspects permettant simultanément leur isolement et l’exercice d’une pression
psychologique, favorisent l’aveu qui clôture – au moins provisoirement – le
système de preuve. Doté d’une autorité indiscutable, le système judiciaire
s’appuie parfois sur des preuves scientifiques (on n’hésite pas à confier des
flacons à l’expertise scientifique), parfois sur des rumeurs (plusieurs acteurs
rapportent que le contrôle de Voet n’était pas le fruit du hasard mais d’une
délation), ou encore sur des évènements sportifs (il fallait profiter du Tour
de France pour saisir le plus d’éléments possibles). Mais la qualification de
la faute change : il ne s’agit plus de tricherie susceptible d’entraîner une
suspension mais de transport « d’importation de substances vénéneuses »
passible de prison ferme.
L’apparition de ce nouvel acteur judiciaire va désorganiser
les procédés d’accusation et de justification. Tout d’abord, la réitération des
aveux – répétition nécessaire pour tester la cohérence de la nouvelle version
du récit – a conduit Menthéour puis Voet à publier des confessions. Cette forme
de témoignage n’obéit pas à une contrainte policière mais vise au soulagement
du poids d’une faute. Ici, en brisant la loi du silence, Menthéour comme Voet
accusent tous les acteurs impliqués par le dopage et soumis à l’omerta ; du
coup, tant Virenque décrit comme l’un des principaux animateurs de
l’approvisionnement en produits illicites chez Festina, que Jean-Marie Leblanc,
« forcément dopé comme tout le monde » (Voet dans France Soir, 3 décembre 1998
– cité par Penot et Leblanc, p. 149), se trouvent soumis à une contrainte de
justification. L’organisateur du Tour nie ce témoignage en invoquant sa simple
présence et en retournant l’accusation : la responsabilité de ces vindictes
publiques incomberaient à une intelligentsia parisienne [Penot et Leblanc, p.
149]. La justification de Virenque diffère de celle de Leblanc : face à
l’existence des fameux carnets de Voet, il tente, nous l’avons vu,
simultanément de trouver des failles dans le récit du soigneur (« ces carnets
sont des faux, crayonnés à la hâte pour détourner le feu » [Virenque, p. 122])
et de discréditer l’accusateur (la tenue de tels carnets « indique des
pratiques de deal brevetées » [Ibid.,
p. 121]). Manifestement, ces carnets lui posent problème. Leur importance
résulte elle aussi de la judiciarisation de la question du dopage. Là où les
journalistes ne cherchaient que des traces de pilosité, où les scientifiques
traquaient la présence d’un produit masquant, le pouvoir judiciaire tente de
rassembler d’autres preuves tangibles : les bien nommées « pièces à conviction
». Les fameux carnets de Willy Voet soulignent que l’intrigue est plus
policière et judiciaire que sportive. Les menaces dont le soigneur aurait fait
l’objet suspendent provisoirement le versement de ces « pièces » au dossier.
Reproduits dans son livre sur un fond noir, couleur utilisée dans le monde
judiciaire pour mieux mettre en valeur ces preuves, ses carnets détaillent les
doses de chaque produit administré aux coureurs de l’équipe Festina en
utilisant un « code » : ce procédé renforce le sentiment de lire une intrigue
policière sur le point d’être dénouée. Face à cette mise en scène dotée d’un
pouvoir dramatique incontestable, l’iconographie utilisée dans le livre de
Virenque apparaît comparativement plus faible : un album de photos, présenté
sur fond bleu, vise à émouvoir le lecteur en s’appuyant sur des légendes
expliquant la personnalité du coureur varois, ses joies et ses peines.
Enfin, l’entrée en scène de l’acteur judiciaire suscite une
modification du rapport du monde sportif aux médias. Pendant longtemps, le
spectre de la justice était agitée par des sportifs qui menaçaient de procès en
diffamation les journalistes les accusant de dopage. Aujourd’hui les résultats
des enquêtes judiciaires confortent une presse auto-érigée en victime de
l’omerta. La couverture médiatique de l’enquête judiciaire apparaît à certains
journalistes comme la possibilité d’une revanche. Leur travail évolue : alors
qu’il s’agissait jusqu’ici de dénoncer quelques irrégularités pesant sur les
valeurs incarnées par le modèle de l’épreuve sportive (Duret 1999, Yonnet 1998,
Bromberger 1998…), l’ampleur de l’affaire génère un journalisme d’investigation
(ce point suscite d’ailleurs un débat dans la profession – cf. Guillon, p.
108). A l’instar des policiers, les journalistes cherchent des traces. Des
caméras montrent le contenus de poubelles laissées par une équipe lors du Tour
1998. Les témoignages sur le dopage sont recoupés avant d’être présentés à la
personne interviewée – voir par exemple les relances de Christophe Penot (Penot
et Leblanc, pp. 55, 114-115, 137, 149). Les sources sont systématiquement
vérifiées et mises bout à bout [Guillon et Quénet]… Au même titre que les
policiers et les juges qui parviennent à empêcher certains coureurs de disputer
la suite du Tour (seul le pouvoir sportif, sur présentation d’un contrôle
antidopage positif était jusqu’alors susceptible de le faire), des journalistes
n’hésitent plus à peser sur le déroulement même de l’épreuve sportive : « Il
faut arrêter ce Tour » demandait le Monde dans un éditorial (25 juillet
1998).
Virenque mène un travail de contre-expertise, d’enquête sur
l’enquête journalistique, et montrant que les informations énoncées ne sont
pourvoyeuses d’aucune véritable preuve [Virenque p. 10]. Mais Virenque n’est
pas le seul à s’en prendre à la presse. Leblanc, bien que journaliste lui-même,
critique ses ex-confrères, pour les mêmes raisons : l’imprécision sert
l’insinuation, réservoir où s’alimente la rumeur, mais pas la preuve [Penot et
Leblanc, p. 223]. C’est bien le fonctionnement de la preuve journalistique qui
est mise en cause : les recoupements d’indices, les inférences, les recherches
de culpabilité diffèrent moins des méthodes judiciaires par leur procédés que
par leur manque d’autorité institutionnelle. Aux accusations des journalistes,
correspond symétriquement une dénonciation du mode de preuve qui fondent les
enquêtes. Parallèlement, comme dans un souci de réflexivité, Virenque n’a de
cesse de recourir très fréquemment à des figures d’argumentation
[6].
6. Critique de l'ordre moral: principes et formes de la grandeur
Les épreuves auxquelles sont soumis les coureurs ne sont pas
toutes sportives. Il s’agit certes d’une part d’honorer leur contrat avec
l’employeur en figurant en bonne place dans les courses afin que la marque soit
associée à la performance voire à la victoire. D’autre part, il existe aussi
des contrats moraux : s’engager vis-à-vis du public à assurer un beau spectacle
(avec des attaques, des efforts pour contrer celles des adversaires, des
contre-attaques…), agir simultanément dans le respect des lois de la famille
cycliste en intégrant des valeurs comme la fidélité, la discrétion, la loyauté…
Tenir ses engagements a un prix. Celui de l’effort pour figurer en tête d’une
course suppose de « mouiller le maillot », « d’en baver », « de souffrir », de
se « dépouiller » (Penot et Leblanc, p. 39)… En revanche, les valeurs morales
qui font la famille cycliste demandent abnégation, flexibilité, sens du
service. L’on perçoit qu’elles sont parfois incompatibles avec l’engagement
vis-à-vis du public car les spectateurs sont demandeurs simultanément d’une
éthique courbertinienne (une épreuve construite sur l’équité, la justice, le
désintéressement au prix du labeur que rend bien l’expression « les forçats de
la route ») et d’héroïsme (des sportifs assimilés à des Dieux, des géants
survolant les épreuves, des sur-hommes nietzschéens).
6.1. Premier principe : ne pas cesser de combattre
La défaillance morale peut être interprétée dans le cadre de
différentes grandeurs. Tout d’abord, il s’agit de ne pas « bâcher »
c’est-à-dire abandonner dans le jargon cycliste (Penot et Leblanc, p. 97), mais
tout autant de ne pas « en garder sous la pédale » (Virenque, p. 26) : une
première grandeur renvoie donc au sens de l’effort. En repérant une catégorie
d’entités bâtie autour de l’effort physique, l’on constate aussi que ce sont
les deux cyclistes (Menthéour et Virenque) qui en font le plus usage (leurs
scores relatifs respectifs sont de 206 et 136 alors les autres auteurs ont des
scores inférieurs à 100).
Je ne l’ai pas volée. Je suis allé la chercher à la force du
jarret. (…) Nous vivons une époque de communication dans laquelle l’image
importe parfois plus que la performance. Mon image, je me la suis confectionnée
à force d’embuscades, d’échappées sur des pentes de cols. (Virenque, pp.
26-27)
Issu d’un milieu modeste, il s’était hissé tout seul au
sommet à la force de ses mollets et de son intelligence. (Menthéour, p.
67)
De même, la construction d’une catégorie d’épreuves
rassemblant diverses modalités de la souffrance physique permet de noter la
sur-représentation des expressions émanant des cyclistes : Menthéour, Virenque
et Leblanc (une partie de l’ouvrage rappelle sa carrière sportive) obtiennent
respectivement des scores relatifs de 138, 136 et 130 (alors que chez les
autres auteurs, ils sont très inférieurs à 100).
6.2. Deuxième principe : la fidélité à la famille
Mais l’effort est loin d’être la seule grandeur à laquelle
les acteurs font référence lorsqu’ils évoquent les notions d’engagement et
d’ordre moral. Notamment, les sens de l’équipe, de la solidarité entre
coureurs, de la famille (civile comme cycliste) constituent un ensemble de
valeurs sur lesquelles les auteurs fondent leurs propos et leurs actions. Le
grand nombre d’allusions à la cellule familiale (on ne dénombre pas moins de
605 occurrences) peut s’expliquer en partie par le style biographique auquel
quatre des cinq auteurs du corpus ont recours. On note un grand nombre
d’occurrences où le père, la mère ou le frère sont présentés comme ceux à qui
on dédie la victoire, ceux vers qui on se tourne pour trouver de l’aide pour
passer une épreuve difficile, ceux enfin qu’il convient d’honorer et surtout de
ne pas déshonorer. L’ancrage familial de nos auteurs trouve son exacte
transposition dans le mode de fonctionnement offert par la famille cycliste. Le
passage « chez les pros » reste une expression marquant soit l’entrée dans le
groupe (cf. par exemple Penot et Leblanc, p. 42, Virenque, p. 52), soit les
frontières de cette famille par une description des usages le constituant (cf.
par exemple Voet, p. 132-133). Le dopage, selon les repentis, figure parmi les
pratiques faisant le groupe (cf. par exemple Menthéour p. 49, Guillon, p. 151).
Le mécanisme décrit par Simmel (Simmel, 1991) dans le cas des sociétés secrètes
permet de comprendre en quoi l’obligation de ne rien dire reste essentiellement
fondée sur un contrat avec les autres membres : elle constitue un lien social
positif fonctionnant sur une relation
de réciprocité et de confiance entre les initiés. Les processus d’initiation,
décrits notamment par Menthéour (Menthéour est, avec les journalistes, l’auteur
qui obtient le plus haut score relatif à la catégorie « Secret/confidentialité »), s’apparentent à des renouvellements d’épreuves au cours desquelles, le
candidat au peloton a l’occasion de quitter le monde des profanes en montrant
qu’il accepte l’obligation de conserver le secret.
Il existe un rite initiatique du dopage. Tous les jeunes en
entendent d’abord parler. Mais les anciens essaient de le cacher, pour
entretenir la mystification. A partir du moment où il y a un interdit, et qu’on
maintient le mystère autour, la tentation est grande de percer le secret pour
entrer dans le cercle des initiés. (…) Le passage à l’acte se fait petit à
petit. Cela commence souvent dans les courses par étapes, là où les efforts
s’accumulent et où le moral du coureur, amateur ou professionnel, est soumis à
des variations brutales. Il est éloigné de son milieu habituel, immergé dans la
vie de son équipe. Il y a toujours quelqu’un, soigneur ou directeur sportif,
pour lui « apprendre le métier » (Menthéour, pp. 58-59).
Les auteurs confessant la banalité du dopage, comme ceux le
niant, s’accordent donc, malgré eux : les premiers soulignent sa capacité à
créer un lien social dans la famille cycliste (mais ils la trahissent), les
seconds regrettent son déchirement dont sont responsables les
profanateurs.
6.3. Troisième principe : la défense de la vérité
La trahison qui consiste à briser l’omerta peut être
revendiquée au nom d’une autre grandeur : celle des repentis qui, préférant
renoncer à la triche, se portent garants de la vérité. C’est le sens des
introductions de Menthéour et de Voet : soumis à un impératif de fidélité à la
famille cycliste (ils ont été initiés et à ce titre ont promis de se taire) et
une volonté de trouver une sortie honorable (ils ont été reconnus fautifs), ils
ont choisi de tout dire. La vérité ne supporte ni demi-mesure, ni concession :
elle apparaît comme une cause dont chacun se réclame et pour laquelle on livre
un combat sacré tout en la relativisant (les titres de Virenque et Menthéour
évoquent leur vérité). Les jeux de
polarisation vérité/mensonge, vrai/faux, exact/inexact renvoient à des
oppositions fondant une grandeur morale séparant les honnêtes des malhonnêtes,
et plus largement les victimes des tricheurs.
Être briefé ne signifie pas être initié à l’art de mentir.
C’est simplement être averti de la façon dont nous allons être cuisinés. C’est
une précision utile à apporter tant il a été dit que nous avions, et en
particulier moi, été dressés à mentir pour notre défense. Toutes les
allégations qui vont dans ce sens sont bien une manière entre mille autres de
nous ridiculiser. Sinon de nous ridiculiser, en tout cas de nous détruire, de
porter ombrage à notre probité. (Virenque, pp. 93-94)
6.4. Quatrième principe : se conduire en homme
Si l’aveu des pratiques illicites associé au statut de
repenti se battant pour imposer la vérité permettent d’accéder à une certaine
grandeur, le fait de se taire malgré les pressions physiques et psychologiques
confère une autre forme de gloire. Les interrogatoires et les incarcérations
lors des gardes à vue, apparaissent comme de véritables épreuves pouvant soit
attester de la résistance du héros soit le conduire à sa faillite. L’épreuve
judiciaire mobilise des qualités comparables à celles exigées lors de l’épreuve
sportive, puisqu’il s’agit de résister tant physiquement à un moment difficile
– il suffit de comparer la description de la chaleur par Menthéour lors d’une
course (Menthéour, p. 120) et celle de Virenque pendant sa garde à vue
(Virenque, p. 96) – que psychologiquement en parant les coups que les
adversaires tentent de porter au moral d’un coureur – on peut rapprocher de
même le propos de Leblanc (Penot et Leblanc, p. 213) et celui de Virenque
(Virenque, pp. 14-15). Le changement de statut le plus éprouvant pour le
champion est occasionné par la grande chute du « héros » au « zéro ». Il touche
en effet, dans un laps de temps réduit, les deux limites offertes à l’identité
individuelle celle du « sur-homme » et
celle du « sous-homme ». D’abord
adulé, assimilé à un demi-dieu, célébré pour sa capacité physique et
psychologique à surmonter une épreuve sportive, la singularité du champion va
presque jusqu’à faire douter de son humanité. Ensuite soumis à des fouilles
anales, incarcéré avec la lie de la société (drogués, taulards, violeurs…),
traqué jusque dans ses poubelles (Menthéour p. 178, Guillon et al., pp. 103 et
108), il va subir un traitement le propulsant à l’autre borne de
l’humanité.
Nier en résistant à l’épreuve, ne pas craquer, ne pas
vaciller. Ces contraintes semblent permettre de montrer que sa virilité
notamment sa force physique et mentale sont à proprement parler, à toute
épreuve. Il est capable de passer par-dessus, de passer outre cette expérience
traumatisante. Craquer ou ne pas craquer apparaît comme l’ultime épreuve de
celui qui veut montrer sa supériorité. La résistance au mauvais traitement
policier renforce dans sa position de héros, celui qui s’en montre capable. Le
brouillage des catégories opéré par la garde à vue où le coureur est traité
comme n’importe quel autre suspect, échoue et devient alors objet de scandale.
Au lieu de gommer les signes de la singularité, l’incarcération les conforte
quand elle ne parvient pas à briser le champion. Le score relatif obtenu par
Virenque à la catégorie « Craquer » explose puisqu’il obtient 684 (tous les
autres auteurs ont des valeurs inférieures à 100).
6.5. Cinquième principe : respecter l’employeur
On ne peut prétendre à une reconnaissance sans effort
physique, nous l’avons dit. Mais l’effort, la souffrance physique et le
dépassement ne peuvent se comprendre si l’on fait abstraction du contrat entre
le coureur cycliste et son employeur. Négocié, explicite, écrit, ce contrat lie
un sponsor et sportif. Cependant, si le prix de la sueur semble être
convertible en valeur monétaire, le marché repose sur un troisième acteur : le
public. La demande du sponsor est un effort non seulement physique, mais encore
aisément perceptible par le plus grand nombre pour qu’il puisse en tirer les
bénéfices. Dans ces conditions, la recherche d’une performance suffisamment
médiatisable doit animer le coureur
professionnel qui s’engage donc à faire du spectacle pour fournir une bonne
publicité à la marque le soutenant. La tenue de ses engagements vis-à-vis de
son sponsor figure donc parmi les contraintes morales pesant sur le cycliste
professionnel. Mais à l’heure où l’on recherche les acteurs responsables du
dopage, à l’heure où la marque Festina se fait connaître du grand public
essentiellement grâce à l’affaire qui porte son nom, les sportifs demandent un
autre statut : sans renoncer à la singularité de leur tâche qui exige
intrinsèquement des efforts hors normes, ils revendiquent un statut associant
la démesure de la performance à la banalité d’un métier honnête et rémunéré. « Que l’on nous laisse faire notre travail » est devenu le slogan repris par de
nombreux coureurs lors du Tour 1998 (Duret et Trabal, 1999). Dans notre corpus,
les notions d’engagement contractuel avec le sponsor, d’obligations pesant sur
le coureur cycliste et des contraintes de la professionnalisation sont
diversement abordés par nos
auteurs.
C’est dans l’ouvrage de Virenque que l’on trouve le plus
d’occurrences du mot « métier » (juste avant Leblanc, alors que les autres
auteurs obtiennent des scores relatifs très inférieurs à 100). Dans la
description que ce champion fait de son travail, il construit son image de
vainqueur, de battant et lui adjoint une qualité indispensable à ses yeux, le
respect vis-à-vis de l’employeur :
Dominateur, c’est un adjectif que j’admets sans problème. Et
si, une fois de plus, certains s’en plaignent au sein du peloton, qu’ils
s’interrogent sur le sens profond de leur métier, sur ce que posséder une
licence professionnelle engage à être. (Virenque, p. 26)
Le cyclisme professionnel existe par la volonté des sponsors
qui héritent, en cas de victoire ou d’héroïsme, de l’image monnayable de son ou
de ses champions. Et, à ce jeu, il n’y a pas de philanthrope. Il faut des
résultats. Une place chez les pros n’est jamais acquise. Il faut d’abord et
avant tout se faire une place. Et, ensuite, la conserver. Oui, il existe un
stress dans notre métier, celui de durer. (Virenque, p. 181)
Le temps du coureur s’oppose au temps du sponsor. Si les
épreuves de l’employeur se déroulent sur une assez longue durée, celles de ces
employés (surtout pour les sportifs) sont d’autant plus porteuses de tensions
et d’enjeux, que la durée des contrats est courte.
[Roussel a] repensé à cette réponse de Miguel
Rodriguez
[7] un jour où,
inquiet, il l’interrogeait sur la poursuite du sponsoring de Festina : « Quand
tu quitteras le vélo, moi, j’y serai toujours » (Guillon, p. 79).
Se posent alors inévitablement la question de la légitimité
des contraintes pesant sur les cyclistes. Que se soit l’obligation de dopage si
l’on en croit Menthéour (cf. notamment Menthéour, p. 59), ou la nécessité de
préserver la santé des sportifs, les acteurs s’emploient à déterminer les
responsabilités dans le dopage.
Conclusion: vers l'analyse d'une critique politique
Bien que vraisemblablement à l’origine des contrôles qui
provoqueront l’affaire Festina, l’Etat, construit sous Prospéro comme un être
fictif, est un grand absent de notre corpus (il n’arrive qu’à la 81e place avec
seulement 43 occurrences). Ce n’est pas tant le thème du dopage qui explique
cette absence (l’analyse, avec les mêmes catégories, d’un corpus constitué des
1 175 textes faisant apparaître le mot « dopage » dans les éditions
du Monde datées entre 1987 et 1998,
conduit à recenser quelques 1 267 occurrences de cet être fictif, le plaçant au
troisième rang des entités représentées) que les rhétoriques de nos auteurs. Cette impasse sur l’Etat
provient plus des formes biographiques dont nous avons déjà évoqué l’intérêt
qu’à une absence de discours politique. Tous les auteurs, même ceux qui nient
l’existence du dopage, expriment des opinions, visant à rechercher des
responsabilités, à dénoncer le fonctionnement de la justice, ou à proposer des
pistes pour protéger les coureurs et lutter contre sa banalisation.
Une ligne de fracture très franche sépare les auteurs nous
livrant leurs confessions (Menthéour et Voet) de ceux qui, sans nier que le
dopage existe, affirment qu’il s’agit d’un problème marginal leur étant
étranger (Leblanc, Virenque). Si les premiers tentent, tout en assumant leurs
fautes, de généraliser le problème en évoquant le système du sport spectacle,
les pressions économiques, les dérives de la rentabilité et du libéralisme, les
seconds s’emploient à restreindre l’ampleur du dopage à des pratiques déviantes
de quelques individus. Ils critiquent également les journalistes qui
accentuent, à leurs yeux, excessivement et injustement le phénomène.
Politiser le débat sur le dopage permet à Menthéour et Voet, de
restreindre leurs implications tout en les reconnaissant, de partir en quête de
« vrais coupables », c’est-à-dire d’êtres, fictifs ou non, capable d’endosser
de plus lourdes responsabilités, non transférables sur un tiers.
Il ne nous appartient pas de désigner qui, après les débats,
est finalement le principal fautif. En revanche, il reste à rendre compte des
processus mis en œuvre par les acteurs pour accuser et pour définir une
politique permettant d’éradiquer le problème du dopage. L’on pourra alors
recenser comment vont entrer dans l’arène, des nouveaux acteurs (ouvrant le
débat à des négociations internationales sur la compatibilité des systèmes
juridiques) et des nouvelles méthodes, notamment le fameux suivi médical
longitudinal, qui fera l’objet de polémiques tant d’un point de vue
scientifique (quels indicateurs retenir ?), juridique (peut-on l’assimiler à
une médecine du travail ? Quel est le statut de l’employeur ?) et moral (le
secret médical doit-il être préservé dans ce cas ?). De même, il s’agira
d’étudier les débats sur les politiques sanitaires, sur la mondialisation et
sur l’importance de l’argent, les auteurs du corpus n’hésitant à rapprocher la
question du dopage d’autres questions sociales parmi lesquelles, la
toxicomanie, le combat des opposants à Seattle, et le capitalisme.
Le dopage dans le cyclisme est source de bien d’incertitudes.
Chaque épreuve en contient une part dont la somme constitue un enjeu central
pour le spectacle sportif. A la forme traditionnelle du « scandale » reposant
sur une réaffirmation unanime de la norme transgressée, par l’accusation d’un
fautif bouc émissaire, se substitue aujourd’hui la forme « affaire » où
cohabitent des sources d’indignations plurielles et contradictoires.
Ajustements éthiques et transformations de ses règles ne s’opèrent plus
seulement dans les coulisses de ses institutions. Les affaires sont cette mue
qui se déroule sous n
os yeux à
la recherche de nouveaux interdits capables, après le professionnalisme et le
dopage, de borner les frontières du mythe. La perte d’autonomie du mouvement
sportif, longtemps satisfait de la politique de l’apolitisme, conduit ses
institutions à un sentiment de dépossession (Waser, 2000, Defrance, 2000). En
effet, Le scandale, opération d’épuration orchestrée de bout en bout par
l’institution sportive la renforçait. Parce qu’elle lui échappe en partie
l’affaire la menace plus directement. Les acteurs mis en cause peuvent à leur
tour mobiliser des ressources juridiques, scientifiques ou médiatiques pour les
retourner contre leurs accusateurs. Les affaires apprennent enfin, comment se
transforment les normes sportives et comment se discutent les frontières entre
le glorieux, le banal, le toléré et l’inadmissible. Rendues mouvantes, ces
lignes de démarcation se redéfinissent quand se substitue à l’indignation
unanime et sans appel un débat sur les causes mêmes de la transgression,
mettant en intrigue des responsabilités incertaines plutôt que les désignant
par avance. Du coup l’incertitude culmine, et c’est sans cette maximalisation
de l’incertain qui explique l’engouement du public pour l’affaire
[8], comme nouvelle mise en
intrigue du feuilleton sportif. Par delà l’incertitude liée au sort du
champion, la question « fallait-il arrêter le tour 98 » résume bien
l’incertitude ultime portant sur la mort de l’épreuve sportive elle-même, comme
impossibilité de faire vivre une épreuve juste.
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Voet, W. (1999). Massacre à la
chaîne : révélations sur 30 ans de tricherie. Paris :
Calmann-Lévy.
[1]
On ne peut ignorer par exemple que le succès du sport tient
pour une bonne part à son incessante adaptation aux modifications structurelles
de l’offre médiatique (Marchetti, 1998), pas plus qu’on ne peut ignorer les
rapports concurrentiels entre groupe de presse.
[2]
Ce n’est qu’en octobre 2000, lors du « procès Festina », qu’il
avouera. Cet article, écrit avant cette date, ne prend pas en compte ce
changement de stratégie.
[3]
Lors de la publication de son livre, il n’avait pas encore
avoué.
[4]
Les collections sont des classes d’objets permettant
d’objectiver les répertoires auxquels les acteurs font référence : par exemple,
nous avons défini la collection des coureurs cyclistes (en saisissant la
liste), la liste des produits dopants…
[5]
Cette opération permet de tenir compte des tailles différentes
des textes écrits par les auteurs et ainsi de neutraliser des variations
directement liées à ces dimensions distinctes.
[6]
Si l’on distingue les auteurs faisant le plus usage
d’expressions marquant une volonté de prouver (la liste des représentant de
cette catégorie figure en annexe), l’ancien coureur de Festina arrive largement
en tête. En ramenant, comme nous l’avons fait précédemment l’ensemble des
occurrences à un indice neutre valant 100, le score de Virenque atteint 306,
celui des journalistes 118, alors que les auteurs des ouvrages «confession»
(Voet et Menthéour) obtiennent respectivement 38 et 16. Ces valeurs renforcent
l’idée selon laquelle, contrairement à ce qu’exige la justification, le style
biographique de la confession est moins soumis à une contrainte de preuve.
Notons par ailleurs, que les journalistes semblent se sentir très soumis à un
impératif de preuve (leur score dépasse la valeur 100).
[7]
Il s’agit du patron de Festina.
[8]
Le Monde du 21 juillet
1998 titre : «L’équipe bat des records de vente dans un climat de malaise». Les
ventes des ouvrages constituant notre corpus sont assez éloquentes puisque
le Monde du 28 mai 1999 parle de «la
littérature sportive dopée à l’EPO» en soulignant qu’à cette date, le livre de
Menthéour était déjà vendu à 90 000 exemplaires alors que celui de Voet en
était à sa «troisième réimpression atteignant le tirage exceptionnel de 122 000
exemplaires ».