2003
STAPS
Rapports de recherche
Transformation des Arts du Cirque et identités de genre
Magali Sizorn
[*]
doctorante
Betty Lefevre
Professeur des Universités
C.E.T.A.P.S. - Faculté des Sciences du Sport et de
l’Education Physique
Université de Rouen
Le cirque connaît depuis bientôt trente ans un mouvement de
réenchantement : la saturation du modèle « traditionnel » a entraîné
l’émergence d’un « nouveau » cirque, d’un cirque « contemporain ». Dans cette
dynamique artistique, les mises en scène de la femme et de la féminité ont,
elles aussi, évolué. Une étude comparative de celles-ci, dans le cirque «
traditionnel » et le cirque « contemporain », nous a permis de démontrer
qu’elles marquent à la fois l’émergence et la permanence de diverses
représentations de la femme. La construction de l’identité de genre féminin
constitue ainsi un indicateur de la distinction cirque « traditionnel » - «
nouveau » cirque. D’une part, le cirque « traditionnel », « transmetteur »,
affiche une logique de reproduction des formes, de sublimation des archétypes
de la féminité. Par une sur-différenciation des sexes, il s’agit d’affirmer une
identité de sexe et de genre unique, conforme aux normes en vigueur. D’autre
part, dans le cirque « contemporain », « non transmetteur », la femme
expérimente d’autres sois ou exprime ce qui lui est propre. Multiple dans sa
corporéité, ses apparats et ses rôles, elle est l’incarnation d’une
post-modernisation circassienne : son identité est plurielle et
complexe.
Les arts du cirque ne mettent donc plus en piste la femme, mais
les femmes, au travers des modulations, « traditionnelles » et « contemporaines
», et des différentes facettes, particulières à chaque artiste.
Mots-clés :
cirque « contemporain », anthropo-sociologie, identité féminine, mise en scène, corporéité.
For almost thirty years, the circus has been experiencing trend
of “re-enchantment” : the “traditional” standard saturation has led to the
emergence of a “new” circus, a “contemporary” circus. Within that artistic
dynamism, the stagings of woman and femininity have advanced has well. Their
comparative study in the “traditional” circus and in the “contemporary” circus
allowed us to prove that they at once bear the mark of the emergence and the
permanency of various representations of woman. The construction of the
feminine gender identity also is an indicator of the distinction “traditional”
circus - “new” circus.
On the one hand, the “traditional” circus, “transmitter” shows a
logic of reproduction of shapes, of sublimation of femininity archetypes. By an
over-differentiation of sexes, the matter is to state an identity of sex and of
single gender, according to the current standards. On the other hand, in the
“contemporary” circus, “non-transmitter”, woman tries other selves or expresses
what is her own. Manifold in her corporeality, her suits and her parts, she is
the embodiment of a circassian post-modernisation : her identity is plural and
complex.
Therefore, the arts of circus no longer set woman to the ring,
but women, through “traditional” and “contemporary” modulations, through
various facets, characteristic of each artist.
Keywords :
“contemporary” circus, anthropo-sociology, feminine identity, staging, corporeality.
Der Zirkus kennt nun schon seit fast dreißig Jahren eine neue
Bewegung der Wiederverzauberung: Die Sättigung des “traditionellen” Models hat
einen “neuen” Zirkus, einen “zeitgenössischen” Zirkus hervorgebracht. In dieser
künstlerischen Dynamik hat sich auch die Inszenierung der Frau und der
Weiblichkeit verändert. Ein Vergleich des “traditionellen” und
“zeitgenössischen” Zirkus hinsichtlich dieser Aspekte zeigt, dass sie zugleich
das Erscheinen und die Fortdauer verschiedener Vorstellungen von der Frau
markieren. Die Konstruktion der Identität des weiblichen Geschlechts stellt
somit ein Indikator für die Differenz zwischen “traditionellem” und “neuen”
Zirkus dar. Zum einen weist der “traditionelle”, “übermittelnde” Zirkus eine
Logik der Reproduktion der Formen und der Archetypen der Weiblichkeit auf.
Durch eine übertriebene Differenzierung des Geschlechts geht es darum, eine
einzige sexuelle und geschlechtliche Identität gemäß der geltenden Normen
festzuschreiben. Andererseits, im “zeitgenössischen” “nicht-übermittelnden”
Zirkus probiert die Frau andere Ich-Findungen aus oder drückt aus, was ihr
eigen ist. Vielfältig in ihrer Körperlichkeit, ihrem Erscheinen und ihren
Rollen ist sie die Inkarnation einer zirzensischen Postmodernisierung: ihre
Identität ist multipel und komplex. Die Zirkuskunst inszeniert also nicht mehr
die Frau, sondern die Frauen, durch Modulation des “Traditionellen” und
“Zeitgenössischen” und den verschiedenen Facetten, die jedem Künstler eigen
sind.
Schlagwörter :
Zeitgenössischer Zirkus, Anthropologische Soziologie, weibliche Identität, Inszenierung, Körperlichkeit.
Il circo conosce da quasi trent’anni un movimento di rinnovamento
seducente: la saturazione del modello «tradizionale» ha determinato l’emergenza
di un «nuovo» circo, di un circo «contemporaneo».
In questa dinamica artistica, le messe in scena della donna e
della femminilità sono, anch’esse, evolute. Uno studio comparativo di queste
ultime, nel circo «tradizionale» e nel circo «contemporaneo», ci ha permesso di
dimostrare che esse segnano contemporaneamente l’emergenza e la permanenza di
diverse rappresentazioni della donna. La costruzione dell’identità di genere
femminile costituisce così un indicatore della distinzione circo «tradizionale»
- «nuovo» circo.
Da una parte, il circo «tradizionale», «trasmettitore», segue una
logica di riproduzione delle forme, di sublimazione degli archetipi di
femminilità. Con una sovra-differenziazione dei sessi, si tratta di affermare
un’identità di sesso e di genere unico, conforme alle norme in vigore. D’altra
parte, in un circo «contemporaneo», «non trasmettitore», la donna sperimenta
degli altri sé o esprime ciò che gli è proprio. Molteplice della sua
corporeità, i suoi apparati ed i suoi ruoli, ella è l’incarnazione di una
post-incarnazione carcassa: la sua identità è plurale e complessa.
Quindi le arti del circo non mettono più in pista la donna, ma le
donne, attraverso delle modulazioni, «tradizionali» e «contemporanee», e delle
differenti sfaccettature, particolari a ciascuna artista.
Parole chiave :
antropo-sociologia, circo «contemporaneo», corporeità, identità femminile, messa in scena.
Después de treinta años, el circo conoce un movimiento de
renovación y reencantamiento del circo tradicional, a permitido la aparición de
un nuevo circo, llamado circo contemporáneo. En esta dinámica artística, la
puesta en escena de la mujer y su femenidad han permitido una gran evolución.
Un estudio comparativo del circo tradicional y el circo contemporáneo ha
permitido demostrar la falta de la representación de la mujer. La construcción
de la identidad de género femenino constituye un indicador de la distinción
entre el circo tradicional y el nuevo circo. Por otra parte el circo
tradicional representa una lógica de reproducción de formas de sublimación que
son típicas de la femenidad. A través de la subdiferencia de sexos se trata de
afirmar una identidad de sexo y género único conforme a las normas vigentes. El
control corporal, sus aparato, sus roles representan la encarnación de una
post-modernización circense; su identidad se múltiple y compleja.
Palabras claves :
circo contemporáneo, antroposociología, identidad femenina, puesta en escena, corporeidad.
Porter un regard sur le cirque aujourd’hui, c’est sans doute
questionner une certaine image du corps, dans son rapport à l’excellence et à
la performance. C’est également dépasser et remettre en question certaines
représentations collectives pour comprendre la réalité d’un cirque parfois
considéré comme un art « populaire », « mineur ». Cependant, le cirque
s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique de transformation, de «
transfiguration » (Guy, 1998). Témoignent de ce « réenchantement circassien »
les productions diverses proposées actuellement. Le cirque constitue ainsi une
entité complexe, un mot unique aux épithètes multiples (cirque « traditionnel
», cirque « contemporain », « nouveau » cirque…). Forette (1998, II.15)
souligne d’ailleurs qu’
« (…) il y a bien aujourd’hui des formes considérées comme «
traditionnelles », « classiques » du cirque, ce qui prouve que de nouvelles
formes sont apparues qui se qualifient elles-mêmes de “modernes” ou
“contemporaines” ».
Ce désordre sémantique s’avère révélateur d’une classification
des productions circassiennes en deux catégories principales, avec la
tradition, d’une part, et la nouveauté, d’autre part. Mais, cette typologie
reste à questionner, constituant peut-être un « raccourci journalistique »
(Lallias, 1998, 6).
Afin d’aborder et d’étudier cette diversité de formes de
productions, nous proposons de porter un regard privilégié sur les mises en
scène (en piste ?) de la femme. En effet, une grande variété d’images de femmes
est aujourd’hui diffusée, de la poupée en strass et paillettes à la ménagère en
guenilles dans Opéra Plume du cirque
Plume, ou encore à un personnage hermaphrodite dans
ChiencrU de la compagnie
Cahin-Caha.
L’enjeu de notre étude a ainsi consisté à « déplier le
complexité » du cirque aujourd’hui. En pénétrant dans ses profondeurs, nous
avons tenté de vérifier l’hypothèse suivante :
« Le cirque propose aujourd’hui
deux modalités de mises en scène de la femme, et celles-ci correspondraient aux
appellations cirque « traditionnel » et cirque « contemporain ». La
construction de l’identité de genre féminin serait donc un indicateur de cette
distinction, avec, d’une part, une identité de sexe et de genre unique, et
d’autre part, une identité plurielle et complexe ».
2. Un travail de type ethno-sociologique
Pour effectuer ce travail, nous avons fait appel aux travaux de
Weber (1968, 1971), considérant le cirque comme une « activité sociale ». En
analysant la place des femmes dans ce tissu social, nous avons tenté de saisir
ce qui fait sens dans leur action. Par le recueil et l’analyse de données
empiriques, il s’agissait de pénétrer dans l’épaisseur du sensible, et de mieux
appréhender ses dynamiques de transformation. Nous avons en outre approfondi
cette approche sociologique à travers l’analyse de la construction de
l’identité des circassiennes. L’étude de la corporéité tient une place
prépondérante dans notre étude, car révélatrice d’un « habitus », d’une
incorporation d’une extériorité culturelle, sociale (Mauss, 1993). Par une mise
en perspective anthropologique, l’étude des habitus et de la manipulation des
attributs de la féminité nous a permis de déterminer la spécificité de ce
qu’est être artiste femme dans ces différentes formes de cirque et comment s’y
construisent les identités de genre (Mead, 1963, Héritier, 1996, 2001). Nous
nous sommes également référés aux travaux de Bernard (1972, 1981), pour ses
travaux sur la corporéité et la signification sociale des usages et mises en
jeu du corps, mais aussi à ceux de sociologues de l’art, comme Duvignaud (1980,
1984, 1997, 2001), Guy (1998, 2001) et Scarpetta (1988), et aux écrits de Jacob
(2001) relatifs à l’histoire du cirque. En effet, l’étude de la position
sociale de l’artiste, des changements de style, et de l’adhésion – ou non – du
public, permet de repérer, en clair-obscur, les transformations du social à
travers ses productions culturelles, qu’elles soient largement diffusées,
populaires, légitimes ou contestataires et minoritaires. En outre, étudier la
façon dont ces artistes se mettent en scène a consisté pour nous à analyser
comment ces acteurs sociaux donnent du sens à leur action et comment cette mise
en scène permet une construction de soi. De plus, le statut d’artiste permet à
ces femmes de se donner à voir d’une manière privilégiée : en scène. Cette «
hyper mise en scène de soi » permet d’observer et de questionner comment des
individus se mettent en scène en tant qu’acteur et en tant qu’acteur social, à
partir de cet indicateur qu’est la mise en scène des femmes dans le cirque. A
la manière de ce que propose Heinich (2000, 25) pour l’art en général, nous
considérons qu’il faut
« se donner pour objet de dire non ce que [le cirque] est,
mais ce qu’il « représente » pour les acteurs (si l’on accepte un usage très
lâche du terme de « représentation », englobant les perceptions et les
opérations de catégorisation, d’interprétation et de jugement, par opposition
aux « essences » ou aux « choses mêmes ») (…). ».
Ainsi, l’étude des mises en scène du corps nous permet de
repérer ces « représentations » de l’image de la femme, et comment ces artistes
se positionnent et se définissent, en tant qu’artistes et actrices sociales,
par rapport à cela.
Ces lectures ont ainsi soutenu notre regard, accompagnant notre
étude comparative des mises en scène de la femme dans le cirque « traditionnel
» et le cirque « contemporain ».
3.1. Connaître et explorer un terrain pour en comprendre la
complexité
Etudier le sens d’une action, c’est pénétrer dans les
profondeurs d’un tissu social. Une investigation de terrain importante nous a
conduit non seulement vers une meilleure connaissance de notre objet d’étude,
mais également, dans un rapport dialogique entre théorie et empirie, vers de
nouvelles pistes interprétatives.
Notre terrain (le cirque aujourd’hui et la place qu’y occupe
la femme) constitue donc, en reprenant les mots de Héritier (1996), notre «
laboratoire » de travail. Notre démarche, empruntée à l’anthropologie, a ainsi
consisté à
« nous étonner de ce qui nous est le plus familier (…) et à
rendre plus familier ce qui nous est étranger ».
(Laplantine, 1995, 28)
Nous avons réalisé huit observations non-participantes, en
assisant à des représentations recouvrant un panel assez vaste des productions
circassiennes actuelles (cirque « traditionnel », « nouveau » cirque, ou encore
des productions issues d’un métissage du cirque, du théâtre et de la danse
contemporaine). Toutes ces observations ont été retranscrites selon une grille
d’observation établie au préalable. Notre statut d’observateur est alors
devenu, comme l’écrit Lévi-Strauss, celui d’un « traducteur ». Nous avons
également mené des observations participantes, que nous qualifierions de « non
formelles » (stages, ateliers…). Celles-ci nous ont permis de nous imprégner
d’avantage du terrain, d’expérimenter par nos propres sens un sensible
signifiant.
D’autre part, nous avons effectué sept entretiens
semi-directifs (avec des artistes, des institutionnels…) afin de déceler un
sens à travers ces discours (Blanchet et Gotman, 1992).
Le traitement thématique des données a porté sur l’ensemble
de ce corpus. Précisons que nous ne prétendons à aucune exhausivité. L’intérêt
de notre démarche réside dans la prise en compte d’une diversité de points de
vue, sensibles et subjectifs. Ils constituent notre « matière première »,
source de réflexion, de comparaison, d’analyse.
3.2. Pour une ébauche de compréhension, la typologie comme outil
heuristique
Tout au long de notre travail, nous avons tenté de réduire et
donc de « classer » la complexité à laquelle nous étions confrontés. La
typologie, en « tableau de pensée » (Weber, 1968, 181, Schnapper, 1999), mène à
la compréhension des phénomènes observés. En effet, au-delà d’une simple
description, il s’agit déjà d’une interprétation, d’un découpage du réel. Pour
le chercheur, comprendre, c’est « prendre avec » (comprehendere), c’est-à dire
de l’intérieur et par projection : la confrontation des significations (la
notre, celle des acteurs) aboutit à la lisibilité compréhensive par contruction
de types-idéaux.
C’est pour cela que cette approche typologique occupe une
place importante dans notre analyse, apparaissant à différentes étapes. Dans
une phase exploratoire, elle a constitué un moyen de poser le problème
(typologie 1). Puis, suite à une analyse thématique plus approfondie (typologie
2), elle est une rationnalisation de ce qui pour nous était, initialement,
confusion.
Typologie 1
Typologie 2
Précisons que ces classifications sont directement issues
d’un travail empirique, de croisement des données recueillies par les
entretiens et observations.
4. Analyse thématique et interprétation des données
4.1. Constat initial : les quatre déclinaisons du cirque
aujourd’hui
Dans un premier temps, la frontière entre cirque «
traditionnel » et cirque « contemporain » ne nous est pas apparue nette et
tranchée. C’est pourquoi, nous avons établi une première typologie. Elle
rassemble, sous forme de rapide bilan, et, par conséquent, non exhaustif, les
représentations auxquelles nous avons assisté, au cours de cette étude.
Précisons qu’il ne s’agit pas d’enfermer les spectacles dans des cases
hermétiques. A une opposition des catégories, nous préférons un continuum des
formes de productions, des plus « traditionnelles », aux plus « contemporaines
», à la manière de la classification des jeux sportifs élaborés par Pierre
Parlebas dans Eléments de sociologie du
sport (1986).
Nous avons alors choisi de définir quatre « sous-genres »
reflétant ce que nous avons pu observer. Ces appellations, moins génériques que
celles qui sont habituellement employées (« traditionnel », « nouveau », «
contemporain »), nous ont semblé plus appropriées pour saisir la dynamique
évolutive du cirque aujourd’hui.
Le « cirque conservatoire » est le cirque de notre enfance,
celui des familles (Pinder, Gruss) qui perpétuent la « grande tradition du
cirque », avec ses numéros classiques, ses animaux, la circularité du
chapiteau, ses clowns, et ses paillettes. Le « cirque interface » est un cirque
situé entre « tradition » et « modernité », entre « reproduction » et «
création ». Les artistes sont souvent issus de familles de cirque et tentent de
renouveler ce qu’on leur a transmis (technique et numéros), en explorant
d’autres univers artistiques. Le « cirque de réappropriation » est le lieu du
développement d’un discours novateur et poétique à partir de techniques
académiques. Les savoir-faire intégrés, incorporés, sont détournés,
personnalisés et réinvestis différemment. Enfin, avec un « cirque en marge »,
sens et émotion priment, et la performance pour elle-même est rejetée ou
fortement détournée, mise au service d’un discours. C’est un cirque qui donne à
voir notre société, dans ses excès, ses peurs, ses passions. C’est enfin la
forme de production qui s’éloigne le plus du standard circassien, en métissant
différents arts du vivant.
Cette modélisation de la réalité nous a permis de constater
le large éventail des formes de productions proposées aujourd’hui, entre «
tradition » et « contemporanéité ». Cependant, il apparaît dans cette
classification que deux types de productions circassiennes au sens weberien du
terme puissent être véritablement retenus. Le « cirque conservatoire »
constitue en quelque sorte la forme « pure » du cirque « traditionnel ». Le «
cirque interface » diffuse un discours revendicateur de la conservation de la
tradition mais tente parfois des innovations du côté de la forme. D’autre part,
on trouve un cirque « contemporain », un « cirque de réappropriation » de la
tradition et de ce qui n’en ait pas, qui se décline parfois jusqu’à ce que
Lachaud appelle les « arts métis » (2001, 139) : c’est alors un cirque en
marge, en marge des standards des spectacles circassiens académiques, en marge
du continuum que nous avons construit.
Par souci de clarté, nous présenterons notre étude
comparative de la mise en scène de la femme (comme élément de compréhension de
cette dynamique circassienne) à partir des deux pôles antagonistes de ce
continuum : le cirque « traditionnel » et le cirque « contemporain » ou «
nouveau » cirque.
5. Les mises en scène des relations Homme/Femme: D'une individualité
féminine stable à l'expérimentation d'autres sois
Porter un regard sur l’image des femmes dans le cirque, c’est
aborder les imaginaires liés au genre féminin. Les « mises en scène » des
femmes constituent, effectivement, des images « typiques », propres à une
culture, à un groupe social.
Les éléments recueillis empiriquement nous ont amené à examiner
la définition de la féminité, dans le cirque « traditionnel » et dans le cirque
« contemporain ». Nous nous sommes ainsi attachés à l’étude des concepts de
sexe (biologique) et de genre (social), ainsi qu’aux relations et interactions
entretenues et développées entre le masculin et le féminin.
5.1. Couples ou duos ?
Si la femme apparaît souvent en piste ou en scène aux côtés
de partenaires-hommes, cirque « traditionnel » et cirque « contemporain » ne
proposent pas les mêmes types de relations homme/femme. De là, définir une
féminité circassienne s’avère difficile, les images et représentations
diffusées dans ces spectacles étant très différentes.
Tout d’abord, pendant longtemps, l’image du rapport
homme-femme transmise par les spectacles de cirque n’a été que celle d’un
couple, où chacun occupe une place déterminée, voire stéréotypée. Cette image
du couple hétérosexuel est encore celle que l’on retrouve le plus souvent dans
les numéros de cirque « traditionnel ». C’est en effet ce que nous avons pu
observer lors de représentations (chez Arlette Gruss par exemple), où la
communication de la circassienne se situe essentiellement sur la thématique de
la sensualité, voire de la sexualité : la femme apparaît parfois comme un objet
- sexuel - aux côtés de son ou ses partenaires.
De plus, « la société circassienne produit une communication
à son image » (Hotier, 1995, 215)
[1]. En effet, la structure familiale est réinvestie en
piste, diffusant les valeurs traditionnelles du masculin et du féminin.
Fréquemment, la femme occupe des rôles de partenaire ou de faire-valoir. En
retrait (placée derrière, en dehors de la lumière), ses fonctions sont
matérielles ou esthétiques. Carole Morallès nous ont d’ailleurs fait part de
cette distinction des sexes lors d’un entretien : « du temps de notre père, mon
père a dit à sa femme : « tu vas te mettre sur la planche à couteaux ! », et
comme elle l’aimait, elle lui faisait confiance, elle y ait allé ». Certes, les
femmes se sont aujourd’hui détachées de l’autorité masculine. Mais la
répartition des tâches respecte un ordre social où la femme est subordonnée à
l’homme, ou, en tout cas, à chaque sexe correspondent des rôles et tâches
déterminés : à l’homme, la force, le courage, et le risque, à la femme, la
légèreté, la grâce et la beauté. Il porte quand elle est portée et jongle quand
elle apporte les balles. Le cirque « traditionnel » continue à diffuser des
schémas de relation où hommes et femmes restent à une place sexuellement
pré-définie. Leur relation est « hyper-ritualisée » (Goffman, 1988) : ils
incarnent d’une façon manichéenne le masculin (lui) et le féminin (elle). Le
couple « sur-ritualise » les relations homme-femme : lui est fort, et elle est
femme-enfant, femme-soumise ou femme-séductrice.
Les rapports homme/femme et les valeurs diffusées sont
codifiés, ritualisés, ce qui pour Hotier (1995, 199) n’est en rien négatif.
D’après lui, il s’agit de l’essence même de la communication circassienne,
répondant aux attentes du public :
« à l’intérieur d’un numéro, lexique et syntaxe sont
absolument figés. En ce sens, le numéro peut être analysé comme un texte. Il
est un document. »
Avec les « nouveaux » cirques, cette écriture normée des
numéros de couple s’est peu à peu transformée. A la communication univoque
diffusée par les couples dans le cirque « traditionnel », s’est substituée une
diversité des relations homme-femme. On assiste alors à un « brouillage » de
l’écriture académique des numéros.
Le cirque « contemporain » propose une diversification des
rituels. Il ne s’agit plus de se définir l’un par rapport à l’autre, où tout ce
qui est en l’un ne l’est pas forcément en l’autre. Nous parlerons alors
davantage ici de « duo » que de « couple ». Toutefois, nous ne considérons pas
que cette évolution constitue une rupture : certaines productions «
contemporaines » continuent à mettre en scène des couples dans lesquels hommes
et femmes restent sur des sensibilités connotées « masculines », pour lui, et «
féminines », pour elle. C’est ce que nous avons retrouvé, par exemple, dans
Petites histoires en l’air, de la
compagnie Lunatic. Cécile Mont-Reynaud, aérienne dans cette production, nous
avait d’ailleurs confirmé : « on avait envie de chercher ce qui pouvait
s’exprimer entre un homme et une femme. Alors ça dépend des fois, aussi. Il y a
des moments où c’est plus un rapport entre un frère et une sœur, comme ça (…),
de jeunes, de petits enfants qui se chamaillent, qui se retrouvent, et puis des
moments, effectivement, où c’est beaucoup plus sensuel et ça redonne un rapport
amoureux. »
Le « nouveau » cirque fourmille d’images hétéroclites. Hommes
et femmes occupent indifféremment tous les rôles : les femmes sont alors
portées ou « porteurs ». Les duos se composent et se décomposent au cours des
spectacles et rassemblent parfois des artistes de même sexe.
Dans les spectacles « contemporains », les artistes femmes
développent, lors d’une rencontre avec un ou une partenaire, un autre propos.
Chacun exprime sa propre personnalité, qui relève d’avantage du Ying et du Yang
que d’une stricte opposition homme/femme. Ce n’est pas l’accentuation des
différences qui est mise en scène, mais la recherche des ressemblances, le
métissage des sensibilités. Le duo du colossal Vladimir Vaclavec et de la
petite Cynthia Phung-Gnoc l’illustre dans S.O.Y. : il s’avère, en effet, qu’elle se montre
frêle et pleine d’assurance, et lui, puissant, tendre et délicat à la
fois.
Ces duos de corps différents témoignent de la
complexification du propos, de la multidimensionnalité des
personnalités.
5.2. Surdifférenciation ou indifférenciation sexuelles
Le rapport au masculin s’exprime également dans le rapport de
la femme à son corps propre. Par des sensibilités particulières, elle incarne
des valeurs antagonistes, connotées « féminines », ou au contraire « masculines
».
Tout d’abord, l’identité des femmes peut se définir en piste
par sur-différenciation. Ce modèle, où sexe et genre concordent, est le plus
répandu dans le cirque « traditionnel ». Cela se traduit par des postures, des
parures, des types de motricité et des rôles attribués socialement aux femmes.
Ces images stéréotypées de la femme donnent à voir des corps hypersexualisés.
Les caractéristiques morphologiques des femmes sont mises en valeur. Le corps
est paré, placé et l’apparence est codifiée. L’image de ces femme féminisées
renforce la distinction des sexes.
La « Nature » (le donné biologique) détermine et définit
l’identité de genre des artistes. Cette « logique des contraires » (Badinter,
1986, 164), selon laquelle homme et femme s’opposent radicalement, est
incorporée par les artistes et mise en scène. En conséquence, une artiste femme
se positionne par rapport aux figures archétypiques de la femme dans le cirque
« traditionnel » : grâce, souplesse, beauté. La femme occupe des rôles où
l’esthétique prime sur la performance et certains numéros « traditionnels »
donnent une définition paroxystique de la femme-fragilité, de la femme-objet.
C’est ce que nous avait fait remarquer Jacques Portokalopoulos, lequel a
beaucoup travaillé avec des cirques « traditionnels » : « Tout ce qui est avec
éléphant, ce sont des femmes, parce que vous avez en même temps le mariage
entre la puissance de l’animal et l’esthétique et la beauté, la femme étant
considérée comme fragile, en fait. »
Notons que lorsque la femme est dresseuse, les animaux sont en général des
animaux familiers. Quelques numéros de domptage de félins sont cependant
parfois réalisés par des femmes, comme dans le spectacle d’Arlette Gruss auquel
nous avons assisté : c’est ici une femme-fantasme, érotique et
dominatrice.
Précisons que si dans le cirque « traditionnel », la
différenciation des sexes est hyperbolique, dans des prestations telles que
celle de Ô Cirque avec Saudade, cette
différenciation, moins marquée reste apparente. En effet, si le corps est peu
dénudé et les postures moins provocantes, les artistes femmes, en majorité,
énoncent les valeurs telles que la douceur, la tendresse, valeurs connotées
traditionnellement « féminines » dans la société française.
En outre, le « nouveau » cirque propose, lui-aussi, une mise
en scène de la différence des sexes : c’est Takumi Fukushima dans
S.O.Y., portant perruque blonde,
petite robe et talons-hauts, c’est aussi Linet Andréa, dans
ChiencrU, qui manipule, avec humour,
les attributs d’une féminité stéréotypée (paillettes, plumes et
talons-hauts).
Néanmoins, la lecture que nous faisons de cette
surdifférenciation est ici différente. En effet, nous l’interprétons davantage
comme une amplification des normes traditionnelles. Dès lors, cela consiste
soit en une parodie de l’image caricaturale de la femme, soit en une mise en
scène travaillée, intentionnelle et parfois revendicatrice, d’un personnage
féminin, jouant de ses atouts de séduction.
D’autre part, ce qui fait, à notre sens, la singularité du
cirque « contemporain » aujourd’hui, c’est la redéfinition de l’identité même
de la circassienne. En effet, à l’identité stable et rationnelle de l’individu
(le genre correspondant au sexe biologique), représentative du cirque «
traditionnel », s’ajoute une identification multiple de la personne.
L’artiste de cirque expérimente le « rituel magique des
masques » (Caillois, 1958). Elle apparaît multiple, forte ou fragile, maquillée
ou non. Ces multiples apparences traduisent l’incorporation, par le rituel, de
nouvelles valeurs, celles du « nouveau » cirque, mais aussi celles des femmes
dans une société qui change, qui doute, qui se cherche.
La question de la définition de l’identité féminine est un
élément central dans la compréhension des mises en scène de la femme dans le
cirque « contemporain » et le cirque « traditionnel ». Dans le cirque «
traditionnel », l’identité de sexe et de genre est unique : la femme
expérimente un seul masque, celui d’une féminité sensuelle, érotique. Dans le
cirque « contemporain », par contre, l’artiste s’ouvre à différentes
disciplines, différentes esthétiques, et s’ouvre aussi à elle-même. A travers
une prestation artistique, l’artiste dévoile et se dévoile. Elle livre au
regard d’autrui son intérieur, ou plutôt ses intérieurs théâtralisés.
Une nouvelle définition (ou une tentative de redéfinition) de
l’identité s’affirme donc aujourd’hui au travers des productions
contemporaines. La circassienne n’est plus unique, mais multiple. Elle n’est
plus La femme, mais Des femmes.
Cette complexification de la construction de l’identité se
traduit alors par deux formes nouvelles, ou renouvelées : l’androgyne et
l’hermaphrodite. Emerge ainsi un nouveau modèle de rapport entre masculin et
féminin, celui de l’indifférenciation sexuelle.
L’androgynisation, d’abord, s’avère être un processus de
dépassement de l’identité sexuelle. Les corps androgynes révèlent cette volonté
d’outrepasser une identité figée et prédéterminée.
Les femmes, dans le cirque « contemporain » introduisent un
dépassement de la modernité, dans le sens où la neutralisation de la bipolarité
sexuelle aboutit à une valorisation de l’égalité des individus, ou tout du
moins à une sensibilité et des attitudes partagées. C’est ainsi que dans les
productions contemporaines, comme S.O.Y. par exemple, les femmes se mêlent sans
distinction aux hommes, par la similitude de leurs gestuelles, de leurs
vêtements, voire de leurs coiffures.
Sans artifice associant au sexe un genre particulier,
l’artiste révèle son intériorité complexe. Selon Simmel (1988, 74),
« l’androgynisation exprime la réconciliation, la
solidarité immédiate, organique, entre la personne et chacune de ses
manifestations ».
La circassienne « contemporaine » donne à voir, à travers
cette corporéité androgyne, ses interrogations, ses quêtes identitaires, nous
renvoyant à nos propres
doutes. Guy (1998, 49), faisant référence à Mme Françoise, clown des
Nouveaux-Nez, pose à ce propos les questions suivantes :
« femme-femme ou femme-homme : ce grand écart entre deux
fantasmes également irréalisables n’est-il pas le lot commun des occidentales
contemporaines ? Et plus généralement, ne serait-ce pas contre le morcellement
de l’image de soi, maladie éternelle mais plus actuelle que jamais que le rire
des Nouveaux-Nez tâche de nous prévenir ? »
Expérimenter les valeurs du masculin, c’est alors éprouver et
questionner sa part de masculinité. Dans le cirque « contemporain », la femme
développe un propos nouveau et récurant, dont l’enjeu est la définition de son
identité en piste, et de celle des femmes en général. Genres et sexes se
mêlent, et cette rencontre du masculin et du féminin se traduit même par
l’apparition de personnages mi-homme mi-femme, comme Linet Andréa, travestie
dans ChiencrU. Notons que dans le
cirque « traditionnel », des femmes prennent aussi l’apparence d’hommes, mais
occultent totalement leur statut de femme, s’agissant le plus souvent de
remplacer un artiste homme.
Si la mise en scène des femmes a évolué par une «
masculinisation » du travail (accès à toutes les disciplines, démonstration de
force…), il s’est aussi opéré une « féminisation » des valeurs : la faiblesse
devient une force expressive et narrative. Les artistes hommes et femmes
investissent indifféremment les valeurs du masculin et du féminin, jouant de
cette dualité (par les costumes, les gestuelles…). Cette coexistence du
masculin et du féminin en une même personne est proclamée dans
ChiencrU : un patineur, véritable
allégorie de l’amour, portant soutien-gorge pailleté et slip rembourré, incarne
à lui seul
« (…) la réunion des contrastes des genres masculin et
féminin, dans ce que C.G. Jung appelle par ailleurs l’hermaphrodisme.
».
(Roland, 2000, 44)
Masculin et féminin se mêlent et donnent à voir des corps
androgynes, ni hommes, ni femmes, ou hermaphrodites, hommes et femmes à la
fois.
Donc, si le cirque « traditionnel » conforte et rassure le
spectateur en continuant à diffuser des images de femmes « féminines », dans un
monde cohérent, ordonné, stable, le cirque « contemporain », par contre,
atomise et multiplie ces images.
Le cirque, miroir des sensibilités émergentes, fait ressortir
cette nouvelle sensibilité qui, sans pour autant faire disparaître un modèle
que nous pouvons considérer saturé, se fait de plus en plus présente. Le soi
fait place « aux sois » et cette complexité identitaire permet de mieux
comprendre cette multitude d’images de la femme et de la féminité dans le
cirque aujourd’hui.
6. Bilan de l'étude réalisée
6.1. La circassienne : deux modalités de mise en scène
Cette étude comparative nous a permis d’avancer quelques
éléments de compréhension, de « déplier une complexité », faite de mises en
scène hétérogènes de la circassienne. Si nous ne pouvons proposer une réponse
exhaustive, il nous est désormais possible de conclure, ou plutôt de dresser un
tableau éphémère des images de la femme dans un cirque aujourd’hui en
transformation.
A l’issu de ce travail, il apparaît que notre hypothèse
initiale est vérifiée. En effet, nous avons pu mettre en évidence que les deux
modalités essentielles de mise en scène de la femme correspondent à deux «
styles » de productions, avec un « cirque transmetteur », d’une part, et un «
cirque non transmetteur », d’autre part. Précisons que cette notion de « non
transmission » reste à nuancer, d’autant plus que notre travail n’a porté que
sur la place de la femme. En outre, une telle opposition résulte d’une
construction théorique : c’est la modélisation d’une réalité complexe,
accentuant deux types idéaux principaux. Or, il s’avère que ces deux modalités
correspondent aux appellations usuelles et institutionnelles « cirque
traditionnel » et « cirque contemporain ». C’est pourquoi nous pouvons
considérer que la construction de l’identité de genre féminin constitue bien un
indicateur de cette différenciation des productions circassiennes
d’aujourd’hui.
Nous avons pu voir, à travers cette étude, que la notion de
définition de l’identité était centrale dans la démarche des artistes, et cela
d’une manière plus ou moins consciente, plus ou moins explicite.
Dans le « cirque traditionnel », la femme reste
essentiellement la mère, la gestionnaire, l’épouse et sous les lumières du
chapiteau, elle incarne l’image d’une femme parfaite, d’un érotisme souvent
exacerbé. Elle s’inscrit dans une tradition et interprète un répertoire
codifié, normé, devenu classique.
Dans le « cirque contemporain », par contre, la femme
s’affirme davantage comme une artiste à part entière. Elle développe un propos
novateur souvent personnel, manie les codes et expérimente d’autres sois, par
une corporéité différente, témoin d’une complexification de son
identité.
7. Conclusion: une « Baroquisation circassienne »
Il nous est donc apparu que les appellations « cirque
traditionnel » et « cirque contemporain » trouvent leur justification dans les
traductions qu’ils proposent des archétypes du masculin et du féminin. Ces
paradigmes, ou images fondamentales enfouies dans l’inconscient collectif,
s’expriment notamment à travers les représentations et stéréotypes du masculin
et du féminin que nous avons relevés lors de nos observations. Ainsi, dans le « cirque
traditionnel », les figures archétypiques de la féminité (Marie, Eve, la « mère
» ou la « putain ») sont investies et traduites en piste
stricto sensu. La circassienne «
traditionnelle » est une femme « féminine », une femme gracieuse, souriante et
séductrice. L’identité de l’artiste est définie par sur-différenciation
sexuelle.
Le « cirque contemporain », par contre, propose une autre façon
d’appréhender la corporéité de la femme. C’est alors une autre culture en
mouvement qui surgit, traduisant le dépassement de la séparation naturelle des
sexes. Les artistes « contemporaines » manipulent les images, et les archétypes
ne sont plus des obstacles à la création. Ils engendrent, en effet, par
différentes interprétations subjectives des figures multiples. Ainsi, en piste
ou en scène, l’artiste n’est plus seulement une femme « féminine » : très
souvent, co-existent « l’Animus » et « l’Anima », archétypes de masculin et du
féminin (Jung et Kerenyi, 2001).
Dès lors, la création devient le moyen d’exprimer une pluralité
identitaire, troublante et parfois angoissante, et la démarche des artistes
relève parfois d’une véritable quête identitaire.
Ceci nous amène à réfléchir sur une évolution sociale plus
générale. En effet, nous assistons aujourd’hui à un éclatement des valeurs :
métissage culturel, complexification des liens sociaux et logiques
d’identification multiples de la personne sont autant d’indices d’une forme de
« baroquisation » du social.
Les créations artistiques, aujourd’hui, font écho à cette
effervescence, ce désordre du social. Le cirque est manifestement le reflet
d’une quête de vérité, qu’il décline de deux manières : le baroque et le
kitsch. Dans cette phase de « transmutation », les artistes deviennent les
explorateurs d’un futur hypothétique.
Le « cirque contemporain » donne à voir des corps différents,
des corps en marge des genres et des normes, des corps « baroques » qui
expriment les angoisses et difficultés à définir aujourd’hui les identités de
chacun.
Mais le « cirque traditionnel », lui-aussi, témoigne de cette
évolution du social. En mettant en scène une univocité de la féminité, il
construit une vérité rassurante face au vertige d’un monde en fuite. Cette mise
en scène est très souvent taxée par les promoteurs d’un « cirque contemporain »
novateur, de « kitsch ». Cependant, est-ce que ce ne sont pas les mêmes
inquiétudes qui poussent les artistes, non pas à s’aventurer « à l’aveuglette
», pour reprendre l’expression de Duvignaud (1997, 104), dans un futur inconnu,
mais à s’ancrer plus profondément encore dans des valeurs traditionnelles
?
Le « cirque contemporain », quant à lui, participe d’un «
retour du baroque » (Scarpetta, 1998) dans la création artistique
contemporaine. L’apport du théâtre dans le cirque (mais aussi de la danse
contemporaine, de l’art plastique…) va faire émerger une nouvelle corporéité,
une corporéité sensible et poétique. Le corps des artistes devient porteur de
sens, instrument expressif au service d’une démarche personnelle.
Par ce corps baroque, la circassienne propose une profusion
d’images d’elle-même : elle est Elle et Lui, pure et provocante, forte et
faible, ange et démon. Elle assume cette pluralité, en joue et déjoue les codes
pour tenter de définir une identité en clair-obscur. Elle détourne les signes
et les symboles pour paraître ce qu’elle voudrait être, expérimenter ce qu’elle
n’est pas ou exorciser certaines de ces facettes, par effet
cathartique.
Par conséquent, en se dévoilant personnellement, elle investit
l’espace de création de son identité pluridimensionnelle, et comme l’écrit
Lachaud (1999, 11),
« contre le corps masqué parce que tabou, contre le corps
marchandisé incorporé, le cirque légitime un corps non stérilisé, se jouant des
carcans et des interdits, un corps projetant à l’avant-scène, sans honte ni
retenue, ses débordements. »
Le corps baroque des circassiennes laisse alors place à un
corps barbare, le corps de l’autre en soi, celui de la violence et de l’excès
(Lefèvre, 1999).
Donc, la place de la femme dans les productions circassiennes
atteste aujourd’hui d’une « baroquisation » des valeurs du social, face à un
monde en perte de repères. Les schémas « traditionnels » homme - femme sont
tantôt renforcés, tantôt rejetés ou réappropriés, entraînant une multiplication
des imaginaires et des démarches.
Si le cirque « traditionnel », par « surcodage », met en piste
un univers illusoire, un « kitsch aveugle » rassurant, où les rôles sont
sexuellement et socialement définis, à l’inverse, les productions du cirque «
contemporain », mettent en scène des doutes et des incertitudes. Poétiques, ce
sont des « rêves éveillés », qui nous interpellent et nous questionnent, et
pour le dire avec les mots de Duvignaud (1997, 30-31) :
« (…) pour un moment, n’avons-nous pas le droit ou le trouble
plaisir de voir des personnages qui montrent, là sur la scène, ce que nous
cachons d’ordinaire dans les replis de notre conformisme ou de notre hypocrisie
? ».
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Smagali.
sizorn@ libertysurf. fr
[1]
Notons que cette structure familiale est celle qui maintient
les cirques traditionnels : les enseignes correspondent aux grands noms du
cirque : Gruss, Pinder, Fratellini… Les savoir-faire se transmettent de
génération en génération. Le nouveau cirque, né avec la création d’écoles de
cirque (Annie Fratellini en 1972, le CNAC en 1986…) ouvre ses portes à des
artistes d’origines diverses : c’est le cas de Cécile Mont-Reynaud de la
compagnie Lunatic par exemple.