2003
STAPS
Rapports de recherche
Syndicalisme et pédagogie. Une définition de l’éducation physique
au service de l’enseignant (1945-1981)
Michaël Attali
[*]
UFRAPS de Grenoble, membre de l’équipe SWG Réseau (Recherches
et études sur les syndicats enseignants et associations
universitaires)
L’existence de syndicats spécifiques aux enseignants d’Education
Physique traduit une position scolaire originale. Si la défense des aspects
corporatifs semble évidente, la prise en charge du domaine pédagogique spécifie
cette forme de syndicalisme. En l’investissant d’enjeux liés aux intérêts des
enseignants, elle permet de donner une nouvelle lecture de l’histoire de
l’Education Physique. Le « pédagogisme » syndical prend des formes diverses en
fonction du contexte politique, des objectifs et de l’idéologie des dirigeants.
Une analyse de contenus des bulletins du Syndicat des Professeurs permet alors
d’en préciser les tendances d’évolution. Si dans la période de structuration
syndicale entre 1945 et 1957, l’activité est distanciée, le début de la
Ve République voit un
engagement pédagogique plus net sur les aspects formels de l’enseignement en
raison d’un consensus sur les pratiques. Durant les années soixante, les
enseignants par l’intermédiaire de leur organisation syndicale deviennent des
acteurs majeurs de la dynamique de leur discipline. Le changement de majorité
syndicale en 1969, associé à un mode de gestion politique plus libéral, ouvre
une période de profonde remise en question durant laquelle l’engagement
pédagogique syndical se fait plus précis en vue de professionnaliser un métier
jusque-là marqué par son indétermination.
Mots-clés :
Syndicalisme, pédagogie, professionnel, Education Physique.
The existence of specific trade-union for physical education
teachers interprets an original scholastic standing. If the defence of
corporate angles seems evident, this kind of trade unionism is specific because
it deals with pedagogical scope.
By putting teachers’ interests in the pedagogical scope, this
kind of trade unionism ventures to give a new vision of physical education
history.
Trade unionist “pedagogism” takes different forms according to
policy background, objectives and leaders’ideology.
An analysis of trade union papers allows us to give tendencies of
evolution of “pedagogism”.
If during the period of trade union shaping between 1945 and
1957, syndicates are not very implicate in pedagogy, the beginning of the fifth
republic has known a pedagogical commitment more important on teaching scope.
During 60’s, teachers through their trade union organisations became major
participants of the evolution of their subject.
In 1969, change of trade union majority associated to a more
liberal mode of politic management, opened an underlying period of putting in
question during syndical pedagogical commitment is more accuratein order to
professionalize this profession witch was known for is unclearness.
Keywords :
Trade-unionism, pedagogy, professionnal, physical education.
Die Existenz von Gewerkschaften für Leibeserzieher spiegelt eine
besondere schulische Situation wieder. Wenn auch die Verteidigung des
gewerkschaftlichen Aspekts offensichtlich erscheint, so macht die
Berücksichtigung der pädagogischen Seite das Spezifische dieser Form von
Gewerkschaft aus. Indem sie diese in die Interessen der Lehrkräfte einbindet,
gestattet sie eine neue Leseart der Geschichte der Leibesübungen. Der
gewerkschaftliche “Pädagogismus” nimmt je nach politischem Kontext, je nach
Zielen und Ideologien der Funktionäre unterschiedliche Formen an. Eine
Inhaltsanalyse des Bulletin der Lehrergewerkschaft erlaubt präzisere Aussagen
über Entwicklungstendenzen. In der Zeit der gewerkschaftlichen Strukturierung
zwischen 1945 und 1957 ist die Aktivität distanziert, aber zu Beginn der 5.
Republik wird das pädagogische Engagement hinsichtlich formeller Aspekte der
Erziehung aufgrund des Konsenses über die Praktiken deutlicher. Während der
60er Jahre werden die Lehrer durch ihre gewerkschaftliche Organisation zu den
Hauptakteuren der Dynamik ihrer Disziplin. Eine Änderung der
Gewerkschaftsmehrheit 1969, verbunden mit einer liberaleren politischen
Führung, eröffnet eine neue Periode der Selbstkritik während der das
gewerkschaftliche pädagogische Engagement präziser wird, mit dem Ziel, einen
Beruf zu professionalisieren, der bisher durch seine Unbestimmtheit geprägt
war.
Schlagwörter :
Gewerkschaften, Pädagogik, professionell, Leibeserziehung.
L’esistenza i sindacati specifici per gli insegnanti di
educazione fisica traduce una posizione scolastica originale. Se la difesa
degli aspetti corporativi sembra evidente, l’assunzione del campo pedagogico
specifica questa forma di sindacalismo. Investendola di sfide legate agli
interessi degli insegnanti, essa permette di dare una nuova lettura della
storia dell’educazione fisica. Il “pedagogismo” sindacale prende forme diverse
in funzione del contesto politico, degli obiettivi e dell’ideologia dei
dirigenti. Un’analisi del contenuto dei bollettini del Sindacato dei Professori
permette allora di precisarne le tendenze evolutive. Se nel periodo di
strutturazione sindacale, tra il 1945 ed il 1957, l’attività è distaccata,
l’inizio della V Repubblica vede un impegno pedagogico più delineato sugli
aspetti formali dell’insegnamento, a causa di un consenso sulle pratiche.
Durante gli anni ’60, gli insegnanti, attraverso la loro organizzazione
sindacale, diventano dei protagonisti maggiori della dinamica della loro
disciplina. Il cambiamento di maggioranza sindacale nel 1969, unito ad una
modalità di gestione politica più liberale, apre un periodo di profonda rimessa
in gioco durante la quale l’impegno pedagogico sindacale si fa più preciso in
vista di perfezionare un mestiere fino a quel momento segnato dalla sua
indeterminazione.
Parole chiave :
educazione fisica, pedagogia, professionalità, sindacalismo.
La existencia de sindicatos de profesores de educación física
tiene un origen escolar. La defensa de los aspectos corporativos como la
enseñanza entrega una identidad específica de sindicalismo. El pedagogismo
sindical toma diferentes formas en el contexto político ideológico de los
dirigentes. Un análisis de contenido de los boletines del sindicato de
profesores nos permite
precisar las tendencias de su evolución. En el período de la estructuración
sindical entre los años 1945 y 1957 la actividad sindical decae. Los inicios de
la V República permite dar un impulso pedagógico más claro a los aspectos
formales de la enseñanza con respecto a la práctica. En los años sesenta los
profesores se transforman en importantes actores en la dinámica de la
disciplina. El cambio sindical en 1969 se asocia a un modelo de gestión
política más liberal, sobre un período de profundo cuestionamiento durante la
cual el interés pedagógico sindical se orienta a profesionalizar la
profesión.
Palabras claves :
sindicalismo, pedagogía, profesional, educación física.
Si l’Education Physique s’est construite sur la base d’intérêts
divers (hygiéniques, militaires, etc.), pendant très longtemps ses acteurs
principaux ont été négligés dans l’analyse de son évolution. Pourtant, tout
changement est en partie déterminé par l’intérêt que peuvent retirer les
individus de l’action collective. Il est alors indispensable d’en définir la
nature en vue d’une compréhension des choix engagés. Les intérêts investis sont
à la fois individuels et collectifs et redéfinis au fil d’une évolution
toujours complexe à laquelle les enseignants doivent s’adapter. Ils trouvent un
support d’expression singulier en Education Physique avec l’existence
d’organisations syndicales à champ de recrutement spécifique (Robert, 1995).
L’analyse syndicale, si elle amène à grossir certains traits, permet de donner
un sens aux transformations successives d’une discipline scolaire (Sachot,
1993) parfois éloignées de la seule pertinence pédagogique. La création de
structures syndicales correspond aux besoins d’une profession à un moment donné
de son histoire (Girault, 1996). Elle est le signe d’une convergence d’intérêts
divers autour d’un projet commun. Tout autant que des associations agrégeant
des individus, elles doivent être considérées comme des espaces où l’acteur
prend une place considérable dans son champ d’activité. Mais à chaque fois
qu’un syndicat prend une position ou définit des revendications, il engage
toute la corporation au-delà des seuls syndiqués. Au côté des discours
scientifiques, politiques ou philosophiques se construit une définition
proprement syndicale et sans cesse renouvelée de l’Education Physique en vue de
légitimer un groupe social particulier. Le syndicalisme propre à l’EPS
s’inscrit alors dans le processus d’émergence d’un nouveau professionnel,
caractérisé entre autres par des compétences spécifiques (Dubar, 2000), porteur
d’une identité et d’une culture propre. Son étude donne de la consistance aux
discours et aux pratiques des enseignants en permettant d’en déterminer les
enjeux. Elle permet d’approcher la part d’humanité inscrite dans tout acte
d’apprentissage en réfutant un déterminisme étroit. Portés par des stratégies
inédites, au côté des enjeux politiques, éducatifs, sociaux et économiques, les
enjeux professionnels président aux transformations de l’Education Physique
française.
Contrairement aux associations de spécialistes, les
organisations syndicales permettent d’articuler les intérêts de la discipline
défendue avec les problématiques plus générales touchant aux individus. Le
syndicalisme enseignant est construit sur la base d’une combinaison entre le
modèle syndical strict (proche du modèle ouvrier avec des intérêts catégoriels
et des revendications salariales) et un modèle professionnel (travail sur les
compétences, valorisation d’une formation intellectuelle de haut niveau,
entreprise de socialisation professionnelle, etc.) (Robert & Mornettas,
1994). Le traitement de questions pédagogiques doit être alors considéré comme
un élément original de ce syndicalisme. Celui-ci s’illustre par rapport au
modèle ouvrier en dépassant le rapport d’opposition avec l’employeur pour
intégrer dans son activité une dimension qualitative l’immisçant dans le
domaine pédagogique qui insérées dans des débats généraux prend une nouvelle
envergure. Le syndicat tend à réduire les tensions entre les transformations
pédagogiques et les acquis syndicaux pour les réunir dans des argumentaires
devant aboutir à une unité cohérente de discours et de positions. Divergence et
convergence entre ces deux pôles façonnent à grands traits les contours d’un
enseignement non plus conçu comme un simple agencement permettant de faire
acquérir des connaissances mais comme le produit de stratégies individuelles et
collectives en vue de conquérir des positions sociales.
Pour tenter d’approcher cette combinatoire, nous avons soumis
l’ensemble des publications – en particulier les bulletins expédiés aux
adhérents – du syndicat des professeurs d’EPS
[1] a une double interrogation. A la lecture
traditionnelle de tous les numéros s’est superposée une analyse de contenus des
articles (Bardin, 1998). Cette technique d’investigation vise à donner une
intelligibilité aux discours syndicaux. Ceux-ci permettent d’élaborer au fil du
temps une véritable culture syndicale dont les incidences sur les adhérents ne
peuvent être minorées. En portant notre attention sur le langage, nous ne nous
intéressons pas uniquement au résultat de l’action syndicale mais aux
mécanismes discursifs et aux priorités en œuvre. Il s’agit de saisir la
stratégie argumentielle et donc, dans une certaine mesure, le fonctionnement du
discours (R. Robin, 1974) afin d’approcher la forme de pouvoir transmis par le
langage (Bourdieu, 1982). (Voir tableau 1)
Tableau 1 : Questions
de méthodologie
Respectant la règle de l'exhaustivité, tous les bulletins
publiés par le syndicat des professeurs entre décembre 1944 et juin 1981 ont
été traités en retenant l’ensemble des articles publiés. Ceci exclue les
comptes-rendus analytiques qui émaillent les publications après les diverses
réunions des instances dirigeantes. En effet la forme de leur retranscription
ne permet pas de construire une grille homogène servant notre démonstration.
Les motions d’orientation préparatoires aux congrès ne sont pas retenues en
raison de leurs caractères programmatiques particuliers peu représentatifs de
l’activité du syndicat. Les éditoriaux ne font pas l’objet d’un recueil
d’information du fait de leur nature et de leur fréquence. Ils présentent
également une forme rédactionnelle particulière ne permettant pas de les
associer avec les articles réguliers du bulletin (ces remarques liminaires
n'excluent en rien l'utilisation d'informations issues de ces supports). La
détermination des catégories d’analyse a été inspirée par la recherche menée
par A. Robert (1989) et spécifiée dans le cadre de cette d’étude. Leur
définition doit se situer au plus prés du contenu du bulletin tout en intégrant
les éléments soutenant notre démonstration. En outre ces catégories sont
exhaustives dans leur aire de préoccupation mais disjointes pour limiter leurs
contaminations respectives. Nous retrouvons ainsi la catégorie « Corporatif »,
« Vie Syndicale », « Politique », « Laïcité », « Equipement » et « Pédagogie »
chacune subdivisée en sous-catégorie ou/et en module. Le repérage des éléments
appartenant aux catégories s'est effectué à l'aide du champ lexical attaché à
chacune d'elle. Il correspond à un ensemble de mots que la langue regroupe pour
désigner de manière différente les divers aspects d’une même réalité. Le champ
sémantique a été également pris en compte et coïncide au contexte dans lequel
est utilisé un mot lui permettant d’acquérir une charge spécifique. Ainsi
l’unité d’enregistrement retenue pour inclure les données dans les catégories
est la mention explicite ou implicite d’un thème.
Au côté des catégories de contenu sont adjointes des catégories
de forme. Nous distinguons les discours à modalité : neutre, réactive
favorable, réactive défavorable, propositive pour le long terme (idéalisée) et
propositive pour le court terme (concrète). La distinction entre l'aspect
partiel et l'aspect intégral (ou radical pour les discours défavorables) permet
d'évaluer les nuances de jugement. Elles permettent de déterminer la zone
textuelle (narratif, descriptif, injonctif, etc.) de l'article analysé. Ces
modalités sont représentées par des éléments linguistiques qui définissent la
marque que le sujet donne à son énoncé. L’objectif est d’appréhender si le
syndicat est sur un mode informatif et sans implication particulière (neutre),
appréciatif (réactif) assumant son rôle de force critique ou s’il est à
l’origine de propositions transformatrices. Ces formes de discours associent
ainsi trois formes d'activité : le syndicalisme d'information, le syndicalisme
de protestation et le syndicalisme de proposition. La combinaison des deux
parties de la grille d’analyse permet de mettre en perspective les priorités
constitutives de la réflexion de l’organisation et l’action syndicale.
La règle d’énumération choisie est celle de la fréquence
mesurée en nombre de lignes. L'unité temporelle retenue est l'année scolaire en
raison de la conformation de l'activité syndicale à ce calendrier. Les
résultats proposés ici sont exprimés sous forme de proportionnalité pour
faciliter la compréhension et la comparaison.
Notre travail a alors pour ambition de préciser la nature de
l’engagement pédagogique du syndicat des professeurs en tentant de le corréler
aux enjeux y présidant. En effet orienter la définition des contenus, lutter
pour l’obligation dans les examens, orienter la rédaction d’instructions
officielles ou prendre parti dans les débats pédagogiques pour un courant face
aux autres sont des actes majeurs dans l’élaboration d’une discipline. Le
discours ainsi produit est un discours de légitimation reposant sur des
fondements de démonstration dont l’influence syndicale démultiplie les
conséquences. En effet, l’activité enseignante étant une activité de choix
au-delà des prescriptions administratives, on peut penser que les orientations
syndicales participent à son élaboration. En reposant sur une logique mettant
au cœur l’intérêt de ses mandants, elles saturent toutes décisions d’enjeux
collectifs et personnels. Cette importance s’accroît pour une discipline
marquée par une indétermination chronique. Maillon indispensable au
développement d’une pratique physique généralisée, sa proximité avec toutes les
activités associée à sa position scolaire met l’Education Physique et Sportive
au centre d’un espace conflictuel. La concurrence issue de cette situation
implique de la part des enseignants l’établissement d’un discours pédagogique.
(Voir tableau 2)
Tableau 2 : Les
données pédagogiques
Ne nous limitant pas seulement au seul acte d'apprendre
(Ardoino, 2000), nous définissons la pédagogie comme l'ensemble des éléments
caractérisant l'activité professionnelle de l'enseignant au sens large de sa
formation aux directives officielles en intégrant l'organisation de son
enseignement. Ce discours peut être alors entendu comme un discours normatif
énonçant et justifiant des choix à faire aux différents niveaux (objectifs,
moyens, stratégies, etc.). Etant hybride, il couvre un large spectre de
l'activité entre un discours de rationalité et un discours politique pour
organiser et justifier. Quelle qu'en soit la forme, son objet est la
valorisation d'un modèle implicitement ou explicitement opposé à un autre. Nous
avons subdivisé la « Pédagogie » en cinq modules réunissant les sous-catégories
représentatives :
- « Orientations impulsées par les autorités » : ce module
regroupe les items caractéristiques de l'influence des responsables sur
l'enseignement de l'Education Physique : les « Finalités générales de l'école
», la « Politique éducative du ministère de l'Education Nationale », les «
Orientations propres à l'EPS », « l'Organisation administratives de l'Education
Physique », la « Gestion du Sport Civil » et les « Instructions Officielles et
les programmes » ;
- « Transformation de l’Education Physique » : il regroupe
l'ensemble des facteurs d'influence internes de l’enseignement. Ils sont
directement liés à l'activité pédagogique des enseignants : les « Pratiques
pédagogiques (contenus, innovation, etc.) durant la leçon », l'« Organisation
de l'enseignement », les « Pratiques pédagogiques (contenus, innovation, etc.)
durant l'association sportive », « l'Organisation et la gestion de
l'association sportive », la « Formation initiale des enseignants », la «
Formation continue des enseignants », les « Références bibliographiques »
;
- « Place de l’Education Physique » : il s'agit de la
positionner dans un espace de concurrence multiple : la « Liaison Sport
civil-Sport à l'école », la « Légitimation éducative directe », la «
Légitimation scientifique », « Débats sur le Sport » ;
- « Prise en compte du public et exigences » : l'objectif est
d'adapter la pédagogie à la diversité du public concerné : « Place des élèves
dans les apprentissages » (relation élèves-professeurs, autonomie de l'élève,
etc.), la « Sensibilité à l'échec scolaire socialement situé » et sur les «
Rythmes scolaires et les horaires » ;
- « L’Education Physique dans le système éducatif » : ce
module mesure son importance dans le système éducatif français. Elle se traduit
dans les « Examens », le « Rôle du professeur d'EP » dans les établissements
scolaires du second degré, l'importance de « L'Education Physique dans le
1er degré » et de «
L'Education Physique dans l'enseignement Supérieur ».
L’ensemble des données recueillies doivent nous permettre de
déterminer les préoccupations essentielles du syndicat des professeurs,
l’incidence de ses positions sur l’Education Physique et au-delà d’inférer sa
place dans son évolution entre 1945 et 1981.
1. Une activité pédagogique distanciée (1945-1957)
Si les années trente ont permis de donner une impulsion
favorable à la formation des enseignants, l’action du régime de Vichy a porté
prioritairement sur leur augmentation associée à une modification de leur
profil. La création d’un nouveau corps d’enseignant de moniteurs permet de
produire des effets quasi immédiats et s’avère décisive dans l’évolution de
l’EPS. Sous l’autorité des professeurs entre 1941 et 1945, l’enseignement des
moniteurs devenus maîtres d’EPS s’émancipe de cette influence à la Libération.
Très rapidement ces deux corps vont se distinguer jusqu’à s’opposer à travers
deux organisations syndicales respectives. Si un syndicat national des
professeurs d’Education Physique de l’enseignement secondaire existe depuis
1926, le mois de décembre 1944 voit la tenue d’un congrès national de délégués
de professeurs, moniteurs d’EPS et administrateurs de la Jeunesse et des
Sports. Il préfigure la création d’un syndicat national des professeurs
d’Education Physique de l’enseignement public (SNPEP) dont le premier bulletin
propre paraît en novembre 1945 et d’un syndicat national des maîtres d’EPS
(SNMEPS) publiant son premier bulletin en mars-avril 1946. Rattachées à la
Fédération de l’Education Nationale
[2], ces deux organisations vont à la fois se fondre dans
le mouvement revendicatif enseignant tout en se spécifiant par leurs priorités
accordées aux questions d’Education Physique et de Sport.
Dans une période de fragilité pour chacune des deux catégories,
le SNPEP développe des stratégies permettant d’assurer la viabilité
professionnelle de ses mandants. Il s’agit d’obtenir les moyens permettant une
amélioration institutionnelle de l’Education Physique sans jamais s’opposer à
un pouvoir dont l’objet principal est la gestion des affaires courantes (Rioux,
1980). Le manque d’interlocuteurs crédibles et l’absence d’initiative politique
dans le secteur de l’Education Physique impose une action de compromis
[3]. La modalité de discours «
Réactif Défavorable » minoritaire entre 1945/1946 et 1956/1957 (elle représente
5,3 % des textes pédagogiques), traduit bien une position modérée devenue la
marque du SNPEP. Surprenante au regard de l’histoire du syndicalisme ouvrier
largement contestataire, elle est bien dans la continuité de celle du
syndicalisme enseignant attaché à l’amicalisme et privilégiant les solutions
négociées (Karila-Cohen & Wilfert, 1998). La fragilité de leur situation
les place dans une position difficile ne permettant pas d’engager de véritables
rapports de force avec l’Administration. Le SNPEP est cantonné dans un rôle
intermédiaire visant à accommoder les décisions gouvernementales. Avec un
discours neutre représentant 65,9 % des articles et une faiblesse de
propositions concrètes, il se place en organisation relais dont la mission
informative est la priorité et révélée dans la quasi-absence de commentaires
lors de la retranscription des textes officiels.
De ce mode de gestion découle une activité pédagogique
distanciée. L’analyse de contenu des bulletins du SNPEP fait apparaître une
présence constante du discours pédagogique dès le début de son existence. Il
représente entre 14,5 % et 47,6 % des articles avec une moyenne de 23,1 %. Il
est organisé autour de deux sous-catégories dominantes : « La formation
initiale des enseignants » et « l’Organisation administrative de l’EP ».
Conditionnées par le maintien de l’Education Physique dans le système scolaire,
leur traitement est le plus souvent lié à la thématique du recrutement, dans
ses aspects qualitatifs et quantitatifs, qui reste la priorité de cette
période.
La faiblesse des modules « Transformation de l’Education
Physique » et « Prise en compte du public et exigences » montre les limites de
l’influence pédagogique du SNPEP entre 1945 et 1957. Le caractère apparemment
libéral des instructions officielles et le faible niveau de contrainte exercé
sur les professeurs ne posent pas de réels problèmes. Leur syndicat s’attache à
intégrer les problématiques pédagogiques mais sans jamais véritablement imposer
une doctrine au contraire du syndicat des maîtres résolument engagé sur une
sportivisation de l’Education Physique. Cette analyse est confirmée par
l’inexistence de la modalité « Réactif Défavorable » pour les questions
directement liées à l’enseignement. Dans une période de structuration
syndicale, il faut rassembler l’ensemble des enseignants autour de valeurs
communes. Cette ambition a pour conséquence un non-choix pédagogique de la part
du syndicat des professeurs. Entre la gymnastique traditionnelle et le Sport,
le refus de trancher est manifeste. Cette organisation réunit tous les courants
dans une synthèse fragile réunissant des approches pédagogiques que tout
oppose. L’engagement pour l’une contre toutes les autres fragiliserait ses
positions et empêcherait le rassemblement de tous les professeurs au cours
d’une période syndicale conflictuelle (Mouriaux, 1985).
Lors du conseil national fondateur, aucun vœu n’est adopté
concernant l’aspect pédagogique de la profession. Moins qu’une négligence (les
statuts y font référence), ce constat révèle les attentes des mandants à son
égard. Même si une commission pédagogique se met rapidement en place et
communique pour la première fois dans le bulletin des professeurs n° 4 en mars
1946, son contenu et sa légitimité apparaissent très limités. Davantage
préoccupés par son organisation, les adhérents rencontrent des difficultés pour
la rendre opérationnelle. Régulièrement à l’ordre du jour des congrès et des
commissions administratives, elle fait l’objet de réflexions sur sa place et
ses missions dans un syndicat. Mais le peu d’empressement manifesté par la base
marque l’inadéquation entre les buts du syndicat et la mission pédagogique
assignée par ses responsables. P. Néaumet, alors président de la commission
pédagogique, définit précisément la fonction de cette commission qui plus
qu’une force de proposition doit constituer une vitrine des pratiques
d’Education Physique :
« (…), elle doit nous imposer
indiscutablement au sein du corps enseignant français, auprès des pouvoirs
publics et de nos collègues
étrangers en extériorisant notre action et nos procédés d’enseignement »
(P. Néaumet, « Circulaire aux responsables régionaux de la commission
pédagogique », Bulletin du SNPEP n°
16, décembre 1948-janvier 1949, p. 23.).
Cette nécessité de se regrouper autour de l’organisation
syndicale marque alors un tournant dans l’engagement. Selon P. Néaumet, le
contrôle par les représentants de la profession est un gage de liberté
pédagogique pour l’ensemble de la corporation. Elle est surtout un moyen de
renforcer l’influence encore fragile du SNPEP. De la prise en charge et de la
résolution des problématiques pédagogiques en débat dépendra sa crédibilité
face aux autorités administratives et le sens qu’attribueront se propres
mandants à son orientation. Lorsque J. Vivès (en tant que représentant de
l’Amicale des élèves de l’ENSEP) propose lors de la commission administrative
du 25 janvier 1949 la fusion des notes techniques et de la commission
pédagogique syndicale, P. Néaumet prévient que la gestion de la nouvelle
structure ne peut échapper à l’autorité syndicale. Elle doit servir de point
d’appui aux revendications corporatives en développant un argumentaire éducatif
pour la défense du statut de l’enseignant :
« Les travaux déjà publiés au
Bulletin nous ont permis d’appuyer certaines revendications, (…) un certain
nombre d’entre eux vont servir incessamment au bureau permanent lorsqu’il va
essayer de réaliser les vœux 3 et 4 adoptés à notre dernier congrès relatif aux
horaires du plein air et à la suppression des heures supplémentaires
» (« Commission pédagogique », Bulletin du SNPEP
n° 19, septembre-octobre 1949, p. 16).
En outre, l’installation de cette commission devient un point
de tension important entre les tendances. Elle révèle l’opposition entre les
deux courants du SNPEP de cette période sur le rôle des enseignants et de leur
syndicat. Pour l’équipe majoritaire, le pôle pédagogique est déterminant pour
établir la crédibilité éducative de la discipline. Pour les opposants, dont R.
Mérand mène l’action, le modèle du syndicalisme ouvrier reste la référence et
la défense du travailleur doit rester la priorité du SNPEP (« Congrès 1950 -
Rapport d’activité de la commission pédagogique »,
Bulletin du SNPEP n° 22, avril-mai
1950, p. 21). Loin de se réduire à la relation éducative et à l’étude des
conditions de transmission et d’élaboration du savoir, le rôle pédagogique d’un
syndicat doit avant tout mettre en œuvre une activité réflexive pour légitimer
un enseignant particulier au sein de l’institution scolaire. Si pour les uns
elle se centre sur la dimension éducative alors que pour les autres elle doit
en rester à une analyse de l’activité enseignante, tous se retrouvent sur la
nécessité d’en faire un instrument de défense. Peu à peu structurantes au
niveau professionnel, les positions pédagogiques deviennent des supports aux
activités syndicales.
Au cours des années cinquante, l’activité pédagogique syndicale
se situe dans la démonstration de l’utilité de l’EPS en précisant la nature du
service qu’elle rend à la collectivité. Apparemment réservée aux revues extra
syndicales, la défense de l’objet d’enseignement va échoir progressivement au
syndicat des professeurs dans une perspective corporative. La proximité parfois
« fusionnelle » de ses dirigeants avec divers acteurs pédagogiques
[4] permet d’organiser une
confusion des genres faisant du syndicat et de ses dirigeants des acteurs
essentiels pour l’avenir de l’EPS.
Transparaît alors l’élément fondamental pour les défenseurs
d’une ligne pédagogique au sein du syndicat : la tentative de définir une norme
visant à établir les conditions d’existence d’une EPS scolaire. En restant
davantage sur une justification disciplinaire que sur une ambition de
rénovation de la relation d’enseignement, elle fait émerger une activité
pédagogique originale. Le syndicat se construit alors en mouvement pédagogique
dont les fins sont nettement distinctes des autres organisations de même
nature. La situation de l’EPS oriente définitivement les missions syndicales et
place la pédagogie dans une situation défensive et justificatrice. Cette
implication dans un domaine laissé vacant met les pratiques professionnelles
sous le joug d’un nouveau pouvoir (Adam, 1983).
2. Une activité pédagogique formelle (1958-1969)
L’installation de M. Herzog à la tête du Haut-Commissariat à la
Jeunesse et aux Sports (HCJS) en septembre 1958 ouvre une période favorable au
développement de l’EPS (Martin, 1999). Le SNPEP devenu Syndicat National de
l’Education Physique (SNEP) en 1956
[5] entre alors dans une phase participative au processus
de transformation engagé par les autorités politiques. Associées aux directives
officielles, deux initiatives durant l’année 1959 vont définitivement influer
sur son avenir pédagogique.
Le projet de réforme du HCJS vise à faire la preuve de
l’impérieuse nécessité de la généralisation de l’EPS et de l’importance d’un
rapprochement avec le secteur sportif non plus conçu dans une opposition de
finalités mais dans une véritable synergie en vue d’atteindre des objectifs
communs. L’étude critique menée par le SNEP (Bulletin n° 71, novembre-décembre 1959, p.
21-24) se limite à des reproches sur les moyens accordés sans véritablement en
discuter le fond. Pour quelque temps encore, les professeurs privilégient un
modèle syndical strict alors que l’aspect pédagogique de ce projet est
déterminant. En effet, pour les nouveaux responsables l’idée d’Education
Physique est synonyme « d’initiation sportive, de
compétition sportive et d’activités de plein air à dominante
physique ». La faiblesse de la réflexion syndicale dans ce domaine
entre 1945 et 1957 ne facilite pas une prise de position nette. La précision
des desseins de M. Herzog contraste ainsi avec le flou de l’analyse syndicale.
Il va s’aggraver après les débats – en présence des représentants syndicaux –
sur l’obligation d’une épreuve d’Education Physique au baccalauréat lors du
Conseil Supérieur de l’Education Nationale du 03 juillet 1959 qui vont
enclencher un investissement syndical sans précédent. Ils doivent permettre
d’aboutir à un consensus sur une épreuve encore discutée dans les milieux
scolaires. Les défenseurs d’une solution intermédiaire, regroupant le
secrétaire général du SNES (Syndicat National de l’Enseignement Secondaire où
se regroupe tous les enseignants autres que ceux d’EPS) et l’Inspection
générale, envisagent de retenir uniquement les points au-dessus de la moyenne
et « considère l’E.P. avec sympathie
». Leurs positions reposent sur une définition stricte de l’éducation limitée à
quelques disciplines fondamentales dont l’Education Physique n’est qu’un
appendice. Son incompatibilité avec les valeurs de l’Ecole est un gage de
crédibilité de l’institution :
« (…) que la bonne note que l’on
aura obtenue à une épreuve de course permette au candidat de faire deux ou
trois contre sens de plus dans sa version ou quelques fautes d’orthographe
supplémentaires, cela me paraît une étrange confusion des ordres »
(M. Clarac, Inspecteur général de l’Education Nationale).
Face à eux, les tenants d’une prise en compte totale soulignent
la difficulté d’appréciation en raison d’« une
certaine confusion entre éducation physique et sport » (R. Boisset,
représentant du HCJS et rapporteur spécial de ce projet).
L’avenir de l’EPS semble conditionné par la capacité de ses
enseignants à crédibiliser et spécifier leur enseignement. L’embarras de P.
Néaumet, secrétaire général du SNEP depuis 1956, est manifeste et lie
l’Education Physique au développement intellectuel des élèves. Les difficultés
pour cerner la nature de l’enseignement inclinent les membres de Conseil à
réserver leurs décisions. Ils refusent de voir les élèves sanctionnés sur leur
valeur physique intrinsèque pour l’obtention d’un baccalauréat censé évaluer
l’investissement dans le travail scolaire. Ces avis des plus hautes autorités
morales et institutionnelles en matière éducative interpellent indiscutablement
les responsables syndicaux. Ils mesurent l’urgence d’engager une réflexion
pédagogique approfondie sur les contenus d’enseignement. La commission
pédagogique syndicale doit alors prendre tout son sens. L’absence de soutien du
secrétaire général de la FEN montre que les enseignants d’EPS ne doivent
compter que sur eux-mêmes pour s’imposer. L’enjeu des années à venir est de
clarifier la notion d’Education Physique et Sportive en direction de ses
partenaires éducatifs.
Ainsi à partir de l’année scolaire 1959/1960, le traitement
pédagogique connaît un accroissement notable dans le bulletin du SNEP avec 39,6
% des articles (seul 6,2 % du bulletin lui était consacré en 1958/1959). Alors
que jusque-là seules existaient des initiatives éparses, l’objectif est de
définir un référent pédagogique porté par des perspectives syndicales communes
à tous les enseignants, au-delà des seuls professeurs
[6]. La présentation d’un rapport pédagogique
à tous les congrès annuels à partir de 1960, et, sa place renouvelée dans les
rapports d’activité et les motions d’orientation doit être interprétée comme la
preuve d’une prise en main pédagogique rendue indispensable. L’organisation de
journées pédagogique nationales à partir de février 1962 et la parution
régulière de bulletin spécifique sont le reflet de sa nouvelle
importance.
Quasiment muets sur les innovations de toutes sortes qui se
mettent en place en dehors de son initiative, le SNEP initie une réflexion
spécifique. L’insertion des questions d’« Orientation impulsée par les
autorités », de « Transformation de l’Education Physique » et de « L’Education
Physique dans le système éducatif » jusqu’alors négligées fournissent des
arguments pour émettre des jugements variables. Ce syndicat se veut un
organisme de synthèse pédagogique au moment où la concurrence s’organise et où
les propositions foisonnent dans les commissions officielles ou dans des
organismes proches des enseignants. Tout aussi révélateur, la part propositive
de son discours pédagogique connaît une croissance importante à partir de
l’année 1963/1964 (entre 1958/1959 et 1962/1963 elle représentait 16 %, entre
1963/1964 et 1968/1969 elle passe à 33,9 %). Au côté de l’aspect informatif
(dans les mêmes intervalles, le discours neutre passe de 65,2 % à 42,8 %), ce
syndicat devient une organisation impulsant une dynamique pédagogique intégrant
les plates-formes revendicatives. L’ambition est de créer une exclusive
pédagogique après l’exclusive corporative de la période précédente pour faire
de cette organisation l’unique référent d’une profession hétérogène (Attali,
2002b). Mais les initiatives concrètes restent limitées comme le démontre la
faiblesse de la sous-catégorie « Pratiques pédagogiques durant la leçon » ne
représentant que 2,6 % du discours pédagogique entre 1957 et 1969. Cette
difficulté donne un aspect formel à cet engagement l’éloignant des
préoccupations enseignantes. Très réactif à l’occasion de la rédaction de
textes officiels ou de réorganisations administratives, il faut noter son
inertie face aux initiatives visant à transformer l’Education Physique. Elle se
manifeste par exemple au moment où une Equipe de professeurs (1965) propose une
nouvelle organisation de l’enseignement
[7] au sujet de laquelle leur syndicat n’émet aucun
jugement. Agissant davantage sur les éléments structurels, le SNEP délaisse les
aspects méthodologiques.
En définitive le processus de contrôle pédagogique initié par
le SNEP durant les années soixante s’inscrit dans la logique syndicale. Dans sa
phase de développement, la commission pédagogique axe son travail sur des
éléments éloignés de l’enseignement. Il n’est pas étonnant que l’organisation
administrative de l’Education Physique, la formation des enseignants et les
examens (obligation et non pas modalités d’évaluation) fournissent la plus
grande partie des articles. Ces sous-catégories forment un ensemble homogène
autour d’une conception formelle de la pédagogie dégagée des réalités
quotidiennes. Ce détachement du terrain s’inscrit dans le consensus implicite
établi entre les enseignants et le pouvoir politique. En effet, séduit par la
restructuration du système sportif impliquant une réévaluation de l’EPS, le
SNEP défend ardemment la liaison entre le Sport et l’Education Physique pour
fonder un ensemble cohérent donnant un poids considérable à la formation
scolaire.
L’implication pédagogique connaît une traduction majeure avec
la participation, au côté des experts ou des représentants institutionnels, des
syndicats à la rédaction de nouvelles instructions officielles. Nettement
conditionné par l’actualité, le traitement de la sous-catégorie « Les
instructions officielles et les Programmes » connaît un traitement irrégulier.
On peut néanmoins noter deux temps forts : les années 1957/1958 à 1959/1960 et
les années 1964/1965 à 1967/1968. Si durant la fin des années cinquante les
suggestions sont nettement à long terme sur un mode idéalisé (98 % des articles
propositifs) traduisant une volonté de changement sans implication particulière
; la deuxième partie des années soixante est dominée par un aspect propositif à
court terme (76,6 % des articles) soutenu par des prises de positions nettes
sur les objectifs de l’EPS ou sur les formes d’enseignement privilégiées. Le
grand projet de C. Pineau, secrétaire pédagogique national du SNEP en charge de
ce dossier, est de déterminer un outil de travail destiné à coordonner et à
homogénéiser l’enseignement. Le principe directeur est de laisser toute
l’initiative à l’enseignant considéré comme l’élément dynamique de la
discipline. Ce projet est marqué par le refus de toute méthode, système ou
procédé rigide représentant autant de frein pour son développement. Cette
conception présume une formation de haut niveau préparant à ces nouvelles
tâches dont l’enjeu dépasse largement la simple rédaction d’instructions
officielles. Contrairement aux précédentes, l’enseignant ne peut être enfermé
dans un « prêt-à-porter pédagogique » en décalage avec les ambitions
syndicales. Dépassant une simple orientation pédagogique, ce texte s’enrichit
d’une charge corporative et prend une envergure professionnelle inconnue
jusqu’alors. Novateurs au niveau des contenus, il l’est dans le rôle qu’il
donne à l’enseignant et devient un outil revendicatif à part entière au service
de sa revalorisation. Précisant l’objet, les finalités et le rôle de l’EPS, ces
instructions officielles définissent implicitement de nouvelles compétences
enseignantes sur lesquelles le SNEP, mais aussi le syndicat des maîtres qui a
participé aux commissions d’étude, fonde sa future activité. Bien faible
jusqu’alors, la référence à ce type de publication devient une constante dans
les bulletins syndicaux signalant leur importance dans les stratégies
syndicales.
Au-delà de la réforme pédagogique, la participation lors de la
rédaction des instructions officielles est l’occasion de souligner la place
nouvelle des enseignants dans la gestion de leur discipline. Inédite,
l’association du personnel à l’étude d’un nouveau cadre réglementaire est un
point central dans le nouveau rôle acquis par les organisations syndicales. Les
autorités politiques ne peuvent plus faire l’économie d’une concertation avec
les principaux intéressés jusque-là méprisés ou oubliés. En outre, cette
cogestion pédagogique initiée à l’occasion d’instructions officielles est un
moyen de s’assurer leurs applications. Plus aucune réforme ne pourra passer
sans leur participation. Cette publication fait entrer le syndicalisme de
l’Education Physique dans une nouvelle ère. Au syndicalisme revendicatif, il
intègre une activité pédagogique incitatrice en vue de soutenir ses
argumentaires.
3. Une activité pédagogique orientée (1970-1981)
Au plan syndical, l’année 1969 est marquée par une césure
importante. A l’occasion du congrès national de Nice du mois de mai, la
tendance « Unité et Action » dirigée par M. Berge prend la direction du SNEP au
détriment de la tendance « Autonome ». Toute la philosophie de l’action
syndicale va s’en trouver modifier (Attali, 2002b). Elle marque le passage
d’une conception proche de la social-démocratie à une conception marxiste dont
les conséquences sur l’avenir de l’EPS vont être considérables.
L’analyse de contenus reflète une part importante des bulletins
consacrés au domaine pédagogique durant cette mandature. A l’exception de
l’année 1978/1979 dominée par une action syndicale omniprésente, les prises de
position pédagogique oscillent entre 25,1 % et 39,9 % du support étudié et
marque un accroissement par rapport aux périodes précédentes avec une moyenne
de 29,7 % (21,8 % entre 1958 et 1969). Si durant les années 1969/1970 à
1980/1981 les orientations pédagogiques de la part des autorités se succèdent,
il faut constater que le SNEP prend une part active dans l’établissement d’un
contre discours. Une véritable doctrine pédagogique syndicale émerge pour
définir une Education Physique propre aux intérêts des professeurs. Largement
défavorables avec 33,9 % de ces articles, les jugements condamnent les
nouvelles formes d’EPS promues à partir de 1971. Les articles favorables
(représentant 5,4 %) ne relatent qu’exceptionnellement les initiatives
pédagogiques. Le SNEP refuse d’avaliser les pratiques en cours et va
s’impliquer dans un recadrage de l’enseignement. Déjà engagée durant les années
soixante, l’accroissement de la composante propositive dans le discours
pédagogique (38,1 %) nous semble remarquable dans l’ensemble des catégories
retenues. Cantonné classiquement dans un rôle défensif, il devient une force
importante dans le mouvement de rénovation pédagogique. Son audience et sa
position originale dans le champ de l’EPS sont des arguments importants pour
jouer un rôle dans les futurs changements. Déjà très influents durant les
années soixante au niveau pédagogique, le contrôle du syndicat par les « Unité
et Action » donne à leurs discours une légitimité importante
[8].
La précision et la cohérence des mesures envisagées définissent
un véritable programme d’action pédagogique. De but, la pédagogie passe à
l’état de moyens sous le prisme syndical. Le SNEP convoque alors toute la
corporation à un processus de rénovation (occurrences récurrentes durant cette
période) « vital ». La parole syndicale ira de l’orientation à la prescription
en vue de répondre à ses objectifs. La légitimation de l’action éducative des
enseignants est la clé de choix pédagogiques « instrumentalisés ». La
rénovation est dépendante d’un engagement dont l’enjeu – souligné sans cesse –
est la survie de la profession. Elément de la cohérence de l’enseignement de
l’EPS, le « pédagogisme » syndical fait émerger un embrigadement dont les
intérêts semblent éloignés de ceux des élèves quasiment absents du discours
pédagogique. Le SNEP se positionne comme le gardien de la conformité
pédagogique de toute une profession :
« Il n’est pas possible de lancer
des réformes sans se préoccuper de leurs conditions de réalisation, sans se
poser la question de savoir quels intérêts elles servent, sans savoir quel
parti peut en tirer l’adversaire (…) » (« Syndicalisme et pédagogie
», Bulletin du SNEP n° 6 (nouvelle
série), janvier 1970, p. VI).
Au côté des éléments traditionnels proprement corporatifs,
l’analyse des possibilités d’enseignement dépend de la définition de
l’enseignant. Dans cette perspective, les travaux pédagogiques syndicaux
nourrissent les revendications au moment où la remise en question de l’EPS est
la plus forte. Les questionnements émergents portent principalement sur une
évolution de l’utilité sociale de l’enseignant centrale dans tout processus de
professionnalisation (Bourdoncle, 1991). La clarté sur la place et la mission
du professeur d’EPS devient essentielle. Ainsi la définition des
caractéristiques du métier reste la problématique pédagogique privilégiée pour
permettre une reconnaissance institutionnelle et sociale. L’objectif est de
promouvoir le métier de professeur d’EPS tout en défendant le contenu de
l’activité et ses conditions d’exercice. En outre, cette réflexion doit donner
de la substance à une solidarité encore bien formelle afin d’unifier un groupe
social en crise de légitimité après une série de textes privilégiant les
marqueurs sportifs aux marqueurs scolaires.
Les propositions concrètes développées à partir de 1971
indiquent une extension des prérogatives du SNEP afin de les rendre
opérationnels. Elles reposent sur une rupture progressive avec l’enseignement
sportif pour s’orienter vers un enseignement des aptitudes scolairement plus
acceptable. Y. Adam, secrétaire pédagogique national, pose le cadre
d’orientation retenu :
« Compte tenu des renouvellements
profonds qui marquent une vie humaine, l’éducation physique ne saurait être
ramenée à l’apprentissage de quelques techniques ; elle doit, au contraire, et
beaucoup plus qu’hier, former des aptitudes, à découvrir, à créer, à mettre en
œuvre des techniques plus complexes, selon une formule courante, elle doit «
apprendre à apprendre ». Enfin, l’éducation physique n’est pas seulement
éducation de la motricité ; elle est activité humaine, et, en ce sens, elle
doit être conçue pour préparer aux responsabilités sociales » (Y.
Adam, « Les objectifs de l’enseignement et le contenu de l’Education Physique
». Dossier d’étude n° 3 préparatoire au Congrès 1970,
Bulletin du SNEP n° 136 (nouvelle série n°
9), mars-avril 1970, p. IV).
Une série d’articles se prévaut alors de cette approche
soutenue par le SNEP. Elle s’accroît après la publication de la circulaire du
09 septembre 1971. La forme sportive de l’objet passe au second plan dans
l’intérêt des enseignants. Leur position dans l’espace sportif évolue pour les
placer dans un espace scolaire encore hostile. Elle implique une distanciation
vis-à-vis des activités physiques et sportives devenues simples
supports.
L’éducation ne se trouverait qu’à l’Ecole et les professeurs
d’EPS seraient les seuls dépositaires des valeurs éducatives (Voir notamment,
C. Vasseur, « Athlétisme et éducation physique fondamentale »,
Bulletin du SNEP nouvelle série n° 30,
décembre 1971-janvier 1972, 19). Cette appropriation souligne les craintes des
éducateurs scolaires soucieux de conserver une position sociale discutée et
finalement discutable à l’analyse de leur pratique professionnelle. En effet,
la lecture des rapports des secrétaires régionaux et des bulletins académiques
montre la difficulté pour les enseignants de combler le fossé entre les
discours et leur pratique. La crispation autour des éléments éducatifs entre en
contradiction avec les principes de la politique menée par J. Comiti. Elle va
marquer toutes les positions à l’égard des textes successifs et met en exergue
la contradiction sportive dans laquelle sont enserrés les professeurs. De
nombreux articles dépeignent une Education Physique centrée avant tout sur le
développement des élèves lorsque la réalité de l’enseignement est avant tout
organisée par les pratiques sportives. Contradiction d’autant plus évidente que
le SNEP invoque la nécessité d’un rapprochement avec le sport civil à
l’occasion de chacune des réformes pour justifier l’intérêt de l’EPS.
La nécessité de circonscrire leur champ d’action et de définir
le contenu de leur activité devient alors un acte syndical soutenu par une
réflexion pédagogique orientée. Cette position réfute l’idée d’une éducation
physique de base issue notamment de la psychocinétique (Le Boulch, 1966). Moins
qu’un espace de synthèse pédagogique, cette organisation doit être considérée
comme un lieu où se construise des exclusives pédagogiques indexées sur des
intérêts professionnels et soutenues par des arguments éducatifs. Empreinte de
formalisme, représentant une praxis qui n’est pas inscrite dans l’histoire de
l’humanité et insistant sur le développement des aptitudes individuelles de la
conduite, la psychocinétique est un système pédagogique à combattre.
L’engagement syndical est manifeste et le SNEP s’érige en arbitre pédagogique
en étendant ses prérogatives. La priorité doit rester à la socialisation au
détriment d’une Education Physique de base fondée sur le développement des
facteurs de la valeur motrice. Le syndicats des professeurs veut faire de l’EPS
à l’Ecole la base d’un développement physique individuel illimité et le
fondement d’une liberté sportive démocratisée.
Au-delà de sa dimension physique, le Sport à l’école représente
un progrès social et démocratique. L’Education Physique traditionnelle s’appuie
sur une idéologie de l’homme inspirée de la théorie de l’humanisme bourgeois.
Elle participe à l’organisation de la ségrégation sociale sous couvert
d’égalitarisme universel (J. Rouyer, « Une nouvelle guerre des méthodes ? »,
Bulletin du SNEP n° 54, février 1974,
p. 24-25.). Un système d’éducation excluant le Sport reproduit les inégalités
et le simple développement des potentialités naturelles de l’individu ne permet
pas une émancipation sociale. La conception culturaliste de la pratique
sportive ainsi développée est caractéristique d’une approche politique (Denis,
1981) mettant en avant les notions de classe et de démocratisation. Elle est à
la base d’une nouvelle définition de l’intérêt de l’Education Physique défendue
par J. Rouyer dès 1966 et mise en pratique à partir de 1969 :
« Une conception marxiste de
l’éducation physique rompt avec les conceptions passées (…)
».
Dans le même fascicule R. Deleplace (1966), alors professeur
d’EPS, expose le rôle de la pensée marxiste-léniniste dans la conception de
l’enseignement. Le matérialisme caractérisant cette approche, l’environnement
est considéré comme une réalité objective existante en dehors de toute pensée
(Bensussan & Labica, 1999). Par conséquent, l’individu n’est pas une
abstraction mais s’inscrit dans la réalité sociale. Au même titre que la
démarche suivie pour l’enseignement du français, les choix professionnels
engagés au début des années soixante-dix symbolisent des choix de sociétés
fondamentaux. Cette politisation des arguments pédagogiques (Prost, 1997)
s’illustre en EPS et profite du soutien actif du syndicat le plus influent.
Pour la direction du SNEP, le Sport reste le privilège de la classe dominante
en correspondant à une activité non productive. Son appropriation entre dans le
cadre de la lutte des classes. Il s’agit de débarrasser le Sport de ses
stigmates capitalistes responsables des dérives constatées pour le conformer
aux intérêts des classes laborieuses (Rouyer, 1969) et participer à la
construction d’une nouvelle société. L’inexistence de discours défavorable à
l’égard du Sport de la part des militants proches de la majorité en place en
fait un objet éducatif indiscutable (la sous-catégorie du discours « Liaison
Sport civil-Sport à l’école » donne la priorité aux aspects propositifs avec
une moyenne de 75,6 % entre 1969/1970 et 1980/1981 ; cette posture contraste
avec les articles critique de la tendance de « l’Ecole Emancipée » et de la «
Tendance du Manifeste »).
Mais la pérennité professionnelle dans un contexte difficile
impose des orientations pédagogiques soutenues par de nouveaux paradigmes
scientifiques au détriment des savoirs techniques et empiriques jusqu’alors
utilisés. Les discours scientifiques ont pour objectif de justifier une
certaine forme d’EPS préalablement définie.
Conçue comme un élément constitutif de l’EPS, la place du Sport
doit néanmoins être redéfinie. Si les liens se distendent progressivement, la
référence au Sport reste le fil directeur de tous les discours. Indiscutable
pour les dirigeants syndicaux, la marge de manœuvre à son égard se réduit au
fil du temps. Le Sport moyen et finalité pour la majorité des enseignants et
enjeu social pour les dirigeants syndicaux reste la seule issue viable pour la
profession. Cependant un effort doit être entrepris pour l’intégrer à
l’entreprise éducative. L’objectif est alors de définir précisément chaque
champ d’application. Ils désirent développer une réflexion originale pour faire
entendre un discours ouvert sur de nouvelles perspectives mais dans lesquelles
l’Ecole doit rester la place forte en matière d’éducation physique à
l’exclusion de tout autre secteur. Si dans les discours syndicaux, le
professeur de gymnastique s’est mué en professeur de Sport durant les années
soixante, il devient un professeur d’éducation par le physique dans la décennie
suivante.
La notion de didactique employée pour la première fois dans le
bulletin du SNEP n° 41 en février 1973 semble la solution à toutes les
difficultés rencontrées. Outil permettant de limiter la confusion entre Sport
et EPS, elle devient un moyen de concrétiser une nouvelle approche de l’EPS. La
rénovation est alors sous-tendue par l’émergence de formes d’enseignement
adaptées afin de distinguer Sport et EPS tout en renforçant leur intimité. Si
la terminologie didactique fait son entrée dans les discours syndicaux, elle
doit permettre d’appréhender plus efficacement les difficultés pédagogiques
liées à l’utilisation du Sport dans l’Ecole. Elle centre résolument la
réflexion sur les contenus et sur les processus de transmission du savoir. Elle
est surtout un moyen de rationalisation de l’enseignement commun à toutes les
disciplines. P. Sarremejane (2001) montre que l’adjectif didactique marque une
polarisation sur le maître et ses compétences au détriment d’une réflexion sur
l’élève. Elle caractérise la scolarisation de l’EPS (Arnaud, 1985) mais surtout
la spécification de l’activité enseignante. La radicalisation de ces procédures
est une réponse à la menace d’exclusion scolaire prégnante durant cette
période. Elle est un moyen de verrouillage professionnel en raison de son
inaccessibilité pour le profane. Elle limite le champ des initiés en tentant de
cerner un domaine de compétences spécifiques. Néanmoins, alors que le SNEP
lutte contre l’asservissement de l’EPS aux disciplines intellectuelles, il
prône à la fin des années soixante-dix une forme d’enseignement privilégiant
l’intelligence verbo-conceptuelle au détriment de la dimension motrice.
L’utilisation des modèles explicatifs du développement intellectuel de l’enfant
tel que ceux de Jean Piaget a valeur prescriptive dans l’organisation de
l’enseignement. Subrepticement le modèle sportif disparaît au profit d’une
modélisation de l’apprentissage afin de limiter l’indistinction du métier
d’enseignant d’EPS qui le caractérisait jusque-là.
Si le SNEP est la figure de proue de la contestation de la
politique des années soixante-dix et mène une activité d’opposition farouche
dont le sommet sera la journée d’action du 13 octobre 1978, il ne peut évacuer
la question de l’intérêt de l’Education Physique dans une école elle-même en
voie de transformation. Le questionnement induit par les réformes successives
des années soixante-dix entraîne les enseignants sur une nouvelle voie
pédagogique. Elle doit permettre une rénovation négociée et acceptée au
bénéfice de la collectivité professionnelle.
Plus qu’une simple appropriation, la dialectique entre le
processus de rationalisation politique et pédagogique et les intérêts investis
par les acteurs permet d’approcher plus justement la dynamique d’évolution de
l’EPS. Elle en définit les contours jamais définitifs mais toujours soumis aux
pratiques de ceux qui l’enseignent. Si les années 1945/1946 à 1956/1957 sont
empreintes d’une neutralité syndicale, la période suivante s’enrichit d’une
posture initiatrice face à un pouvoir ambitieux pour l’EPS. Elle caractérise la
nouvelle place des syndicats enseignants devenus une « force partenaire ». Les
années soixante-dix incluent la dimension contestataire les rapprochant du
syndicalisme ouvrier tout en s’en démarquant par une démarche de réflexion
professionnelle. Ces formes diverses caractérisent une ingérence pédagogique et
font émerger un pouvoir syndical global dont on ne peut ignorer l’influence sur
la structuration de l’EPS. A la fois représentant d’un groupe social, médiateur
entre l’Administration et ses fonctionnaires et instigateurs de transformations
de l’exercice professionnel, leur influence sur l’EPS française s’accroît entre
1945 et 1981. Le discours pédagogique se situe dans la prise en compte de la
revendication professionnelle comme partie intégrante de la revendication
corporative au cœur de tout syndicalisme. La préférence donnée au service de la
collectivité sur la poursuite d’intérêts particuliers, ainsi que la constance
de la justification des revendications catégorielles par l’intérêt supérieur
des enfants représente un lieu commun du discours syndical (Robert, 1995). Son
instrumentalisation n’en est que plus évidente.
Le prosélytisme pédagogique permet de souder un corps
enseignant menacé de délitement en raison de son extrême hétérogénéité. Il
socialise professionnellement les enseignants pour donner de la cohésion à un
groupe en recherche constante d’identité et dont le recrutement tend à «
éclater » les pratiques. Des textes officiels aux initiatives pédagogiques,
l’ensemble passe par un filtre interprétatif d’une portée considérable.
Directement attaché à l’activité professionnelle des enseignants, ce discours
est porteur d’un fort coefficient idéologique (Ansart, 1974) en raison de sa
dépendance à un système de valeurs. Par le jeu de l’organisation en tendances,
le SNEP est le théâtre de la confrontation des différents courants d’Education
Physique dont les discours émettent des normes pédagogiques divergentes
(Attali, 2002a). Cependant, en adoptant une attitude conciliante en faveur de
la sportivisation de l’Education Physique, puis en s’opposant à la mise en
œuvre de pratiques optionnelles ou en prônant une nécessaire didactisation des
contenus, le SNEP a participé à la construction d’une forme originale
d’Education Physique en France à la fois sportive et scolaire dont les
enseignants sont massivement présents dans le second degré.
Inversant le sens commun, l’histoire syndicale de l’Education
Physique montre que les pesanteurs corporatistes n’empêchent pas la rénovation
pédagogique. Bien au contraire, elle la stimule en l’orientant vers des fins
liées aux intérêts des enseignants.
Ce travail a nécessité une lecture complète de toute la
collection des bulletins du Syndicat National des Professeurs d’Education
Physique de l’Enseignement Public du n° 1 (avril 1945) au n° 49 (avril-mai
1956) puis des bulletins du Syndicat National de l’Education Physique de
l’Enseignement Public du n° 50 au n° 128 (mars-avril 1969) et du n° 1 nouvelle
série (juin 1969) au n° 172 (juillet 1981). Il repose également sur une analyse
des bulletins de l’Académie de Paris, de Créteil et de Versailles des années
soixante-dix. Le lecteur trouvera les références des articles cités dans le
texte.
Deleplace, R. (1966). sans titre. Les cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches
Marxistes, 43, 1-23
Equipe des Professeurs (1965). « L’Education Physique au Lycée
de Corbeil Essones » EPS, 75,
13-26.
Le Boulch, J. (1966). L’éducation
par le mouvement, la psychogénétique à l’âge scolaire, Paris, Les
Editions Sociales Françaises.
Rouyer, J. (1966). « Qu’est-ce que l’éducation physique ? ».
Les cahiers du Centre d’Etudes et de Recherches
Marxistes, 43, 48-64.
Rouyer, J. (1969). « Le Sport une composante de la culture. Un
terrain de lutte idéologique et politique ». Centre d’Etude et de Recherche Marxistes, 70, p.
74-88.
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P. Arnaud & G. Broyer, La psychopédagogie des
activités physiques et sportives, Toulouse, Privat.
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Attali, M. (2002a). « L’EPS à l’Education Nationale.
Contribution syndicale au développement d’une discipline scolaire »,
Revue Carrefours de l’Education, 13,
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et Professionnalisation des enseignants d’Education Physique entre 1945 et
1981, Thèse de doctorat non publiée, Université Paris X Nanterre,
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- Sorbonne.
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Robert, A. & Mornettas, J.J. (1994). « Les professeurs
aujourd’hui, le syndicalisme, la profession », Revue française de pédagogie, 109,
89-104.
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Robert, A. (1995). Le
syndicalisme des enseignants des écoles, collèges et lycées, Paris,
CNDP-La documentation Française.
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Robin, R. (1974). « Langage et idéologies » dans Guilhaumou,
Maldidier (D.), Prost (A.) & Robin (R.) (Eds),
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l’histoire, Paris, Ed. Ouvrières, 3-11.
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Sachot, M. (1993), « La notion de « discipline scolaire » :
élément de constitution », Clément (J.P.) & Herr (M.),
L’identité de l’éducation physique scolaire au
XXe siècle,
Clermont-Ferrand, AFRAPS.
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Sarremejane, P. (2001). Histoire
des didactiques disciplinaires 1960-1975, Paris,
L’Harmattan.
[*]
e-mail :
attali@ tiscali.
fr
[1]
La disponibilité d’un corpus homogène, son exceptionnelle
représentativité au regard d’autres organisations professionnelles (en 1962
elle atteint 90,2 %), son influence et la constance de son implication
pédagogique ont été les principaux critères retenus dans ce choix. Néanmoins,
d’autres syndicats ont pesé sur les destinées de l’Education Physique,
notamment le syndicat des maîtres d’EPS auquel nous faisons référence au cours
de cet article.
[2]
Ceci implique une organisation interne en tendances issue de la
crise de la FEN de 1948 qui voit le mouvement syndical français se diviser
autour de la scission de la CGT aboutissant à la création de « Force Ouvrière »
(Mouriaux, 1985). Les enseignants refusent de choisir et optent pour le
principe d’autonomie tout en organisant la plupart de leur syndicat (dont le
SNPEP officiellement à partir de 1956) en tendances d’inspiration politique
(Robert, 1995).
[3]
Cette méthode s’explique également par les caractéristiques des
dirigeants issus pour la plupart des rangs de la SFIO porteuse de la
problématique réformatrice. La lutte est davantage prônée par les tenants de la
ligne dite révolutionnaire formalisée par le parti communiste et véhiculée par
les militants de la «
Liste d’Union
Syndicale ».
[4]
C’est le cas de la revue E.P.S. qui entretient des relations
plus ou moins ouvertes avec la tendance majoritaire. On remarque par exemple
que P. Parazols ou J. Imberty sont à la fois membre de la commission
administrative du SNPEP et de l’équipe de rédaction de la revue EPS. Les
publications de la FSGT liée à la Liste « d’Union » sont également un support
important pour diffuser les conceptions pédagogiques de ce courant.
[5]
Le sigle « SNEP » est utilisé pour la première fois dans le
bulletin n° 49 (avril-mai 1956) et officialisé à partir du bulletin n° 61
(mars-avril 1958).
[6]
Rappelons qu’au côté des professeurs, existent des maîtres
d’EPS, des maîtres auxiliaires, des chargés d’enseignement ou des professeurs
adjoints. La question est d’autant plus vive qu’à partir de 1961, les
professeurs représentent moins de la moitié de la totalité des enseignants
(Attali, 2002b).
[7]
Il est vrai qu’elle est ouvertement soutenue par des membres de
la liste « d’Unité » (R. Mérand en rédige le préambule). Les luttes de
tendances connaissent ainsi une extension pédagogique.
[8]
Par l’intermédiaire de leur chef de file pédagogique, R.
Mérand, ils initient un mouvement de rénovation pédagogique. La mise en place
de relais par l’intermédiaire des CPS-FSGT ou leur influence dans les ENSEP
permet de renforcer leur place dans l’univers professionnel.