2003
STAPS
Chronique scientifique
Soutenance de thèse
Ethnologie d’une classe banale de sixième en
Education Physique et Sportive. L’Epreuve des
limites Thèse de Jean-Luc Canal
La thèse de Jean-Luc Canal, intitulée :
Ethnologie d’une classe banale de sixième en
éducation physique. L’Epreuve des limites, sous la direction de
Jacques Gleyse, a été soutenue le 7 décembre 2002 à l’UFRSTAPS de Montpellier
en présence d’une audience importante au sein de laquelle on pouvait notamment
remarquer la présence du directeur de l’IUFM de Montpellier Jacques Pelous et
celui du laboratoire Corps & Culture (Montpellier I) Gilles
Bui-Xuân.
Le jury était composé des professeurs Betty Lefèvre
(74e section, Université de
Rouen, Présidente), Jean-Bernard Paturet (70e section, Université Paul Valéry,
rapporteur), Dominique Bucheton (7e section, IUFM de Montpellier,
rapporteur).
Cette thèse a obtenu la mention Très honorable, avec les
félicitations, à l’unanimité du jury.
Voici le rapport établi par le jury.
Jacques Gleyse remercie tout d’abord les membres du jury
d’avoir accepté d’être présent et dit tout le plaisir qu’il a à siéger avec
eux. Il affirme ensuite la difficulté qu’il y a dans un jury de thèse à être
directeur de mémoire. Il s’agit en effet dans cette circonstance de se situer
dans une posture critique au regard du candidat et en même temps de soutenir
quelqu’un avec qui s’est liée une relation de maître à disciple ou de
compagnonnage, dans ce cas précis pendant 4 années pleines.
Il tente d’échapper à ce système de double-contrainte en
situant l’activité de l’impétrant dans celle du laboratoire Corps & Culture
de l’Université de Montpellier I.
La particularité des thèses soutenues dans ce cadre est
qu’elles sont toutes des thèses de sciences humaines qualitatives, en STAPS.
Celle de Jean-Luc Canal ne déroge pas à cette logique. La deuxième
particularité est qu’il s’agit de thèses dont l’une des préoccupation majeure
est l’incorporation de normes, dans le domaine des pratiques corporelles. Là
encore la thèse présentée est bien en phase avec les travaux précédents. Enfin,
la troisième spécificité de ces thèses réside dans le fait que le chercheur est
toujours très impliqué dans son objet. Tel est aussi le cas de Jean-Luc Canal
puisque celui-ci est professeur agrégé d’Education physique et qu’avant d’être
formateur à l’IUFM, il a été enseignant aussi bien en collège qu’en lycée. La
quatrième spécificité des thèses soutenues, est qu’elles sont souvent fondées
sur un système de contradiction ou de dialogue entre deux pôles antagonistes,
deux systèmes de normes. Pour le dire avec un vocabulaire linguistique un
oxymore. Bref, la thèse en question est conforme à la logique du laboratoire
dans lequel elle s’inscrit. Elle confirme donc le fait que Corps & Culture,
avec sa revue éponyme, est devenu une école de pensée florissante.
Jacques Gleyse analyse ensuite le parcours personnel de
Jean-Luc Canal qui l’a amené à soutenir aujourd’hui cette thèse. Il montre à la
fois comment celui-ci est totalement impliqué dans son objet d’étude, mais
aussi a réussi à prendre de la distance avec celui-ci, en adoptant, ce qui est
original en STAPS et plus largement pour les recherches en Sciences de
l’Education, une méthode ethnologique.
Le travail présenté aujourd’hui contient certes encore des
imperfections au plan de la forme stricte, mais celui-ci par contre, présente
une méthodologie rigoureuse, un recueil de données extrêmement conséquent et
est une véritable thèse en cela qu’elle soutient que
l’épreuve des limites et le fondement
constituant de toute l’activité sociale d’une classe de 6e banale en éducation physique et
sportive (EPS). C’est par l’épreuve des limites, dans l’activité quotidienne
que se constitue le système de norme de la classe en EPS. Certes cette thèse
peut donner lieu à un débat, mais elle a le mérite d’exister et d’être fondée
sur des bases théoriques et empiriques forts solides.
Jacques Gleyse achève son intervention en demandant au candidat
quel chemin celui-ci suivrait si cette thèse était à refaire. Jean-Luc Canal
répond de façon très satisfaisante.
Le Professeur Jean-Bernard PATURET de l’Université de
Montpellier III prend la parole en rappelant la structuration formelle de cette
recherche. La thèse de Monsieur Jean-Luc Canal est composée de deux tomes : le
premier de 437 pages développe le travail de recherche à proprement parler.
Ouvert par une introduction générale, il est suivi de quatre interrogations qui
fondent la recherche (qualifiée ici « d’études »). Viennent ensuite quatre
parties de longueurs inégales puisque la première est d’environ 100 pages, la
deuxième, de 44 pages, la troisième, de 223 pages et la dernière de 7 pages.
Une conclusion générale, une importante bibliographie et un index des noms
clôturent l’ensemble du travail.
Cette construction donne l’impression d’un travail
déséquilibré. On peut comprendre que la troisième partie qui expose et commente
les données de la recherche, soit plus importante en volume que les autres, on
comprend moins pourquoi la quatrième partie se limite à 7 pages, d’autant que «
l’on reste sur sa faim » quant aux propositions développées par l’auteur. Cette
partie, pleine d’idées et de réflexions, ressemble plus à une ouverture rapide
sur un ensemble de pistes de travail qu’à une reprise systématique de l’analyse
des données précédentes et à leur élaboration théorique. Toutefois, même
rapide, la réflexion conduite par Jean-Luc Canal est très riche et très
originale.
Le second tome de la thèse (157 pages) regroupe plusieurs
annexes : « quelques entretiens avec les élèves et le professeur » ainsi qu’«
un des trois carnets ethnographiques ». L’auteur ne précise pas les critères
qui l’ont amené à retenir ces entretiens et ce carnet. Par ailleurs, il n’est
pas fait de références directes à ces annexes dans le corps de la
thèse.
Centrée sur l’oxymore de « la grandeur du minuscule » et sur la
place du « quotidien » dans l’approche des conduites et des comportements, la
thèse cherche à comprendre comment se construit le processus de socialisation,
non par une analyse macro sociologique mais à travers une lecture ethnologique
et une méthode ethnographique. Cette recherche, originale principalement dans
le domaine de l’EPS, met en exergue le rapport dialectique dans lequel
s’engagent les acteurs (élèves et professeur) entre « intégration des normes
institutionnelles » et « arts de faire » propres aux conduites des groupes et
des individus.
Le travail sur « la limite » et l’observation conduite pendant
une année entière « dans » une classe de sixième montrent comment les acteurs
(élèves et professeur) jouent sans cesse leur rapport à la norme et comment,
dans ce jeu ininterrompu et d’une « féconde créativité », s’élabore, non sans
douleur, l’inscription dans la vie sociale.
Le cheminement méthodologique est également assez remarquable.
Il accompagne systématiquement la démarche de l’auteur. L’effort de rigueur
scientifique doit être souligné. Une grande connaissance des théories de la
recherche et de leurs méthodes pour situer sa propre démarche, une volonté
d’embrasser l’ensemble des problématiques contemporaines sur la socialisation,
les « arts de faire », la normalisation, la limite etc. donnent deux premières
parties très satisfaisantes et bien conduites.
Toutefois, il aurait été intéressant d’analyser la
particularité du groupe classe : groupe imposé, provisoire, dans lequel
personne ne s’est choisi, etc. Ceci aurait laissé une place à une « méso
sociologie » entre la macro dont l’auteur montre, fort pertinemment les limites
et une micro sur laquelle il construit son observation et sa démarche
scientifique.
Par ailleurs, le candidat indique à la page 406 qu’il aimerait
proposer un nouveau modèle pédagogique pour l’EPS. Or, cela ne semble pas
découler des travaux de recherche conduits par l’auteur. Au contraire, il
semble que les apprentissages se fassent pour partie dans ces « arts de faire
», dans ce jeu avec la norme et dans les oppositions aux règles. D’un point de
vue freudien, le rapport à la loi est ce qui permet le jeu tout humain du désir
et de l’interdit.
On peut enfin s’étonner qu’aucune analyse de discours n’ait été
proposée sur un matériel énorme qui aurait, peut-être permis de regarder de
plus prêt les paroles des élèves mais aussi du professeur et de saisir les jeux
de correspondance et les modes de réponses et d’adaptation des élèves aux
injonctions professorales.
Malgré ces remarques, la recherche de Monsieur Jean-Luc Canal
est un travail d’envergure. Le recueil de données est considérable.
L’engagement de l’auteur dans ses observations et le choix d’une approche
ethnographique d’une classe sont, sans doute, une piste méthodologique nouvelle
et originale pour des travaux à venir.
Le professeur Paturet termine son propos par des questions
auxquelles le candidat apporte des réponses pertinentes.
Madame LEFEVRE, Professeur d’anthropo-sociologie du corps à
l’Université de Rouen se réjouit de l’occasion qui lui est donnée de participer
à ce jury de thèse et remercie les membres du laboratoire Corps et Culture pour
cette opportunité.
Elle fait remarquer la qualité de l’exposé oral du candidat et
la pertinence du schéma de synthèse proposé sur la régulation permanente des
conflits dans le groupe classe par des élèves naviguant dans le « in » et le « off » du cadre institutionnel.
Elle souligne combien ce travail de thèse lui a paru riche
d’enseignements mais aussi combien ce récit de recherche témoigne d’une
expérience à la fois collective et individuelle :
- tout d’abord en tant qu’ancienne élève, les portraits de
Mélanie et d’Olivier font réfléchir à la pérennité des jeux avec les normes, à
cette reproduction à l’identique de l’épreuve des limites que nous faisions
autrefois (la sonnette, l’échappée, les grimaces, les imitations, le
détournement…)
- ensuite en tant que femme habituée à ce que les grecs
appelaient « la métis » c’est-à-dire la ruse, indispensable pour survivre dans
un monde où la domination masculine reste, malgré toutes les libertés acquises,
inscrite dans les représentation collectives.
- Cette idée développée par le candidat, que les enfants
observés parviennent à faire deux choses à la fois, apparaît peu de chose pour
la femme occidentale habituée à gérer des tâches multiples.
- et puis en tant que danseuse contemporaine intéressée par
la pratique artistique dans tous ses états, il lui a semblé que « les arts de
faire » repérés par J.-L. Canal étaient peut- être, aussi, une façon de
fréquenter les mondes de l’art ou, tout au moins, de la création.
- Ce qui nous renvoie au titre d’un ouvrage de Nathalie
Hienich : Ce que l’art fait à la
sociologie.
- également comme professeur d’éducation physique confrontée
hier aussi, à cette culture récurrente des limites, aux embrouilles, à la
visibilité des corps, au poids du regard de l’autre, à la violence symbolique
des interactions sociales…
- enfin en tant qu’enseignant chercheur, ce texte parle car
il articule avec bonheur, une expérience avec un logos et il réalise ce que nous essayons de
faire dans quelques UFRSTAPS, un travail d’ethnologue qui tente de donner à
voir et à entendre le terrain en se situant au cœur de l’expérience corporelle.
Prendre le quotidien dans ces moindres détails au sérieux, voilà sans doute un
des enjeux de ce travail.
C’est pour toutes ces raisons que la thèse de M. Canal ne
laisse pas indifférent.
Cependant, Mme
LEFEVRE formule quelques critiques : d’abord sur la difficulté du candidat à
trouver la « bonne » distance avec son objet de recherche et à confondre
parfois, pour le dire avec Max Weber « le savant et le politique ».
Si la posture est peu questionnée, la démarche méthodologique
méritait également d’être approfondie en pensant l’observation comme présence
et en armant d’avantage le regard (en cela l’absence d’une grille d’observation
est regrettable). On peut également discuter l’emploi de l’entretien collectif
dans un travail qui vise à chercher le sens que les acteurs donnent à leur
action : pour cela la lecture du dernier ouvrage d’Howard Becker « Les ficelles
du métier » est extrêmement précieuse. Il y donne les quatre éléments
indispensables à la construction scientifique d’un objet : la prise en compte
des représentations, la construction d’un échantillon, les concepts d’appuis et
enfin la logique interprétative des résultats obtenus.
Mme LEFEVRE
termine son intervention en posant deux questions au candidat :
Doit-on faire une différence entre un établissement urbain et
un établissement rural ?
Auriez-vous obtenu d’autres résultats avec un autre enseignant,
une enseignante, ce qui pose les jeux inventés par les élèves comme des
réponses à la norme et aux valeurs véhiculées par l’enseignant ?
M. Canal répond avec pertinence aux questions posées.
Enfin Madame Dominique BUCHETON, Professeure en Sciences de
l’Education et Sciences du langage, expose à son tour son analyse du travail
réalisé.
La thèse de Jean-Luc Canal est conséquente à de multiples
points de vue. Elle porte sur un sujet peu exploré, les données sont
impressionnantes, le cadre d’analyse ethnologique se révèle ici
particulièrement pertinent pour rendre compte de phénomènes de socialisation
scolaire qui se construisent dans les marges des normes institutionnelles. Elle
fait émerger une série de questions qui devraient contribuer à un
renouvellement des approches ethnologique, pédagogique, didactique, et
micro-sociologique de la classe.
La thèse étudie « les arts de faire » d’élèves, observés en
marge ou pendant les cours d’EPS. L’observation est longitudinale (une année
entière) et porte sur toute une classe dont elle révèle (rend visibles) les
conduites « minuscules » : des comportements, habituellement inaperçus,
imprévisibles, aléatoires qui sont autant de formes d’ajustements sensés pour
contester, construire, s’approprier les contenus enseignés, les contraintes,
normes et valeurs institutionnelles qui les sous-tendent mais aussi pour
s’ajuster au normes et valeurs d’un enseignant spécifique, ayant son « style »
personnel, son système propre de valeurs construites dans sa propre carrière
ici celle d’un athlète de haut niveau.
La thèse montre dans le détail ces ajustements réciproques, ces
jeux relationnels entre les élèves, entre les élèves et le maître. Ajustements
qui au final auront raison de l’enseignant très expert observé puisqu’il décide
de quitter l’établissement à la fin de l’année. La thèse met à jour ces
logiques profondes, rarement prises en compte dans les diverses didactiques.
Elle montre ainsi, pour la construction de nouvelles règles de vie ou
d’apprentissage, l’importance des faits locaux, des expériences vécues
collectivement. Elles révèlent combien la conscience et la maîtrise de ces
règles reste floue pour les acteurs eux-mêmes. Cette mise en évidence de formes
de socialisation scolaires, « impensées », « insues », voire « refusées » et
donc hors contrôle de l’école est ici de première importance. Elle pourrait
apporter un éclairage aux nouvelles formes de socialisation scolaire, à la
limite permanente de la violence qui se développent actuellement dans les
collèges notamment. Le rapport au corps, à l’émotion, à l’autre, à la
sexualité, au développement psycho-affectif, relationnel des adolescents y joue
un rôle essentiel qu’il serait urgent de prendre en compte dans la formation et
l’enseignement.
D. Bucheton se dit aussi impressionnée par la quantité, la
diversité et la qualité des données verbales, comportementales, gestuelles,
recueillies dans des contextes toujours situés. La méthodologie de
l’observation, la position de l’observateur sont exemplaires. Si on ajoute à
cela un charisme certain, une connaissance approfondie de la matière enseignée,
on comprend l’intérêt de ce regard ethnologique qui permet de se maintenir à
mi-distance entre le dedans et le dehors de ce qui se passe dans tous les
espaces intermédiaires habituellement peu observés ou pris en compte dans les
observations ordinaires de classe.
La thèse montre en effet que bien des apprentissages prennent
sens dans ces espaces qui échappent au contrôle du maître. Les élèves y
renégocient les tâches et consignes, s’inventent d’autres jeux du corps,
d’autres relations, ici très sexuées, d’autres valeurs que celles préconisées
(le refus de faire perdre l’autre par exemple, le refus de se mesurer à
l’autre). Les élèves observés font preuve d’une étonnante créativité pour
détourner, mettre en place tactiques et stratégies. J.-Luc Canal montre dans le
détail cette émergence collective « d’arts de vivre » spécifiques à la classe,
qui s’instituent dans des jeux de résistance – détournement – acceptation. La
description de ces micro-événements se fait alors narration, exposition de ces
conduites minuscules. Elle est puissante et réussit à rendre compte des
mouvements, tensions, développements divers de formes de socialisation
scolaires, à la fois collectives et individuelles (des figures d’élèves se
détachent clairement sur le groupe).
D. Bucheton souligne aussi l’intérêt pour elle, non-spécialiste
du champ de l’EPS, du retour historique, épistémologique, très documenté, sur
une discipline dont le travail de définition et conceptualisation est jeune
(1901). J.-L. Canal montre l’éclectisme, mais aussi les tensions profondes
d’une discipline qui s’est nourrie de nombreux champs conceptuels de
l’anatomie, la physiologie à la psychologie, preuve s’il en est de la
difficulté et de l’intérêt du travail épistémologique dans les disciplines
enseignées. L’analyse actualise un problème qui dépasse largement l’EPS : les
pressions vives entre les pratiques sociales – ici celles du sport : des
pratiques en pleine évolution qui construisent en permanence de nouvelles
normes sociales du corps –, et la manière dont l’école s’ajuste ou non,
travaille ou non ces transformations culturelles auxquelles les élèves sont
confrontés et qu’ils contribuent par ailleurs eux-mêmes, hors l’école, comme
pratiquant, « consommateurs », à faire évoluer.
La thèse confirme ainsi la nécessité des approches ethnologique
et anthropologique dès lors qu’on s’intéresse à ces phénomènes culturels
sociaux-scolaires et qu’on veut rendre compte des logiques nouvelles de
construction du sens adoptées par les élèves.
D. Bucheton regrette alors que la dernière partie de la thèse
soit insuffisamment développée en termes de perspectives et propositions
alternatives de formation notamment.
D. Bucheton pose alors quelques questions et demande à J.-L
Canal pourquoi il a restreint son étude aux phénomènes de socialisation,
pourquoi il n’a pas focalisé aussi son attention sur les manières singulières
et elles aussi minuscules dont les élèves construisent de nouveaux rapports
personnels à de nouveaux objets scolaires, y testent là aussi leurs limites,
leur refus, pourquoi donc il ne s’est pas plus intéressé aux processus de
socialisation cognitive, dont
cependant on trouve largement trace dans les corpus ? D. Bucheton se demande en
effet s’il est possible de séparer dans une analyse ethnologique de la classe,
les dimensions psycho-affectives, relationnelles et cognitives. Pour sa part,
elle pense que non.
Autre question : quelle est la spécificité de cet espace
scolaire de socialisation adolescente ? Est-ce que les élèves y apprennent
autre chose que dans la cour ou la rue ? Comment l’école peut-elle prendre en
compte (le doit-elle ?) ces apprentissages incidents, cette créativité, cette
puissance de vie qui se manifeste dans ses marges ?
J.-L. Canal répond brièvement et de manière tout à fait
satisfaisante à ces questions qui ne sont pas des critiques mais plutôt une
ouverture vers d’autres travaux.
Pour conclure D. Bucheton redit le plaisir qu’elle a eu à lire
cette thèse, une des qualités les plus éclatantes dont elle témoigne étant le
désir de rendre compte de ce que sont,
font les élèves réels, le
souci de prendre en compte leur développement singulier mais aussi collectif,
sur le plan psychologique, socio-affectif, sexuel.
La thèse, de ce point de vue aussi est importante : elle montre
qu’il n’y a pas de didactique possible sans la construction d’un autre regard
sur les élèves.
*
Les pratiques corporelles dans les mouvements de
jeunesse catholiques guadeloupéens. Histoire de l’identité créole au
XXe
siècle Thèse de Philippe Gastaud
Thèse pour le Doctorat en STAPS, sous la direction du
Professeur André Rauch, Université Marc Bloch de Strasbourg, soutenue le 20
septembre 2002, 3 vol., 535 + 272 pages.
Philippe Gastaud, professeur agrégé d’Education Physique et
Sportive, a soutenu sa thèse pour le doctorat en STAPS à l’Université Marc
Bloch de Strasbourg le 20 septembre 2002 devant un jury composé de MM. Thierry
Terret, Professeur à l’IUFM de Lyon (Président) ; Jean-Michel Mehl, Professeur
à l’Université Marc Bloch de Strasbourg ; Alfred Wahl, Professeur à
l’Université de Metz ; André Rauch, Professeur à l’Université Marc Bloch de
Strasbourg (Directeur de la thèse). Aujourd’hui en poste au département STAPS
de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour, Philippe Gastaud a, de 1991 à
1993, exercé son métier de professeur d’EPS à Marie-Galante, puis à l’UFR-STAPS
et à l’IUFM de Pointe-à-Pitre jusqu’en 1999. Son profond intérêt pour la
culture guadeloupéenne l’a amené à s’interroger sur les problématiques
identitaires de cette île.
A travers l’étude de quatre organisations de jeunesse (Groupes
de Sonis, Rayons Sportifs Féminins, Scouts de France et Guides de France),
l’auteur propose dans sa thèse d’analyser, pour l’espace guadeloupéen, les
caractéristiques de l’action de l’église catholique à destination des enfants
et des adolescents dans le domaine extra-scolaire au XXe siècle. Il place au cœur de sa
réflexion l’étude des pratiques pédagogiques (corporelles en particulier) mises
en place au sein des mouvements, formulant l’hypothèse que l’évolution des
usages de ces pratiques révèle de manière originale les processus locaux de
construction identitaire (d’une logique assimilationniste à la métropole au
début du siècle à la revendication d’une « antillanité ») ainsi que les enjeux,
pour la hiérarchie catholique, de la mobilisation des populations jeunes au
sein de ces structures socio-éducatives.
Les premiers groupes catholiques de jeunes voient le jour en
1913. Ils sont créés, à l’instigation de prêtres métropolitains, sur le modèle
de sociétés sportives et prennent l’appellation de « Groupes de Sonis » pour
les garçons et de « Rayons Sportifs Féminins » pour les jeunes filles. La part
de l’éducation physique et des activités sportives y est centrale. Teintée
d’une dimension religieuse, leur pratique répond aux objectifs de formation à
l’hygiène, à la discipline et à l’effort qu’imposent les astreignantes
conditions de vie locales ; elle participe aussi et surtout à une formation
sociale : il s’agit de donner aux jeunes les moyens de s’intégrer dans une
société coloniale qui fonctionne sur le principe de l’assimilation. Copies
conformes de leurs homologues métropolitains, les Groupes de Sonis et les
Rayons Sportifs Féminins de Guadeloupe jouent dans ce cadre un rôle important
aux yeux du pouvoir blanc colonial, mais aussi aux yeux des populations (dont
l’assimilation à la métropole est une revendication récurrente depuis
l’abolition de l’esclavage en 1848), et ce jusqu’à la fin des années
1940.
En 1915, les premières troupes scoutes laïques sont fondées. Ce
mouvement se structure dans les années 1920 et s’impose d’emblée comme un
vecteur du développement des sports dans la colonie : le cyclisme et
l’athlétisme y trouvent les prémices de leur organisation fédérale. Face à
l’engouement dont il est l’objet chez les populations jeunes, l’Eglise
catholique initie la création dans les années 1930 de troupes « Scouts de
France » et « Guides de France », qu’elle conçoit d’emblée comme des outils
éducatifs et politiques majeurs. Dans une société peu encline aux usages du
loisir, l’idée de l’excursion, de l’engagement physique qu’implique la vie dans
la nature ou encore la mise en avant de la débrouillardise que propose le
scoutisme, pratiquées selon une profonde dimension religieuse, sont des
innovations pédagogiques séduisantes ; elles représentent un moyen privilégié
et efficace d’attirer les jeunes face à la montée du laïcisme en même temps que
de renforcer le catholicisme dans les patrouilles. Le scoutisme constitue là
encore, comme pour les Groupes de Sonis et les Rayons Sportifs Féminins, un
facteur d’assimilation dans la mesure où il éduque la jeunesse locale selon les
cadres métropolitains. Le mouvement est littéralement importé, jusque dans les
uniformes et les noms de patrouilles : aucune adaptation locale n’est prévue.
Dans un contexte colonial défini par une grande estime portée à la mère-patrie,
les pratiques corporelles locales sont absentes du scoutisme catholique
guadeloupéen : les danses traditionnelles pratiquées lors des veillées sont
métropolitaines, pas insulaires !
Philippe Gastaud montre donc dans la première partie de son
travail que les pratiques corporelles mises en place dans les organisations de
jeunesse catholiques guadeloupéennes pour la période 1913-1950 participent à
une triple logique : renforcement du catholicisme – lutte contre la laïcisation
progressive de la société guadeloupéenne – volonté d’« assimilation coloniale »
accompagnée d’une indifférence aux spécificités locales.
La période 1950-1976 est celle d’une « prise de conscience
identitaire » suite à la prédominance de ces logiques assimilationnistes. Le
contexte socioculturel guadeloupéen se caractérise, suite aux lois de
départementalisation de 1946, par une nette prise de distance par rapport à
l’illusion d’une assimilation totale et inconditionnelle. Cette tendance se
traduit dans sa forme extrême par la montée en puissance des revendications
autonomistes, des prises de position séparatistes : le « courant de la
négritude » centré sur la critique de l’aliénation du noir par le blanc, se
développe. Pour la plupart des Guadeloupéens, l’assimilation n’est plus la
seule voie d’émancipation possible ; pour certains elle en est même
l’opposé.
Les Sonis et les Rayons Sportifs, à forte connotation « métro »
du fait de leur histoire, de leurs objectifs et de leurs pratiques, de leur
fonctionnement et de leur recrutement social (les classes populaires noires en
sont généralement exclues) n’ont alors que la perspective de se transformer.
Mais, incapables de bouleverser radicalement leurs structures, ils
disparaissent progressivement, au profit d’autres organisations mieux adaptées
au contexte local : les Âmes Vaillantes et les Cœurs Vaillants
notamment.
Le scoutisme, lui, s’adapte plus facilement ; ses dirigeants,
sensibles aux évolutions socioculturelles du moment impulsent une
transformation des pratiques pédagogiques vers un ancrage progressif de
celles-ci dans la culture locale. L’auteur note ici que la hiérarchie
catholique locale s’ouvre nettement à la reconnaissance d’une identité
culturelle spécifiquement guadeloupéenne au sein des mouvements, assouplit ses
positions vis-à-vis de l’assimilation, après le Concile de Vatican II
(1962-1965) qui redéfinit la place et le rôle de l’Église dans le monde des
années 1960. Les grands jeux deviennent des moyens privilégiés d’ouverture vers
le local, des occasions de rencontrer les populations. Les initiatives d’aide
aux personnes se multiplient également. Les camps, eux, participent à cette
nette « ouverture à la créolité » en s’orientant vers la découverte des autres
îles antillaises. La mise en place des Raiders est un facteur d’accélération
ici : cette proposition éducative des années cinquante qui introduit de
nouvelles orientations pédagogiques dans le scoutisme participe à une meilleure
connaissance du pays par les Guadeloupéens. Par le
Woodcraft (littéralement travail du
bois, c’est-à-dire plus largement la connaissance de la nature, de la flore et
de la faune et des techniques d’entretien qui s’y rapportent par exemple) et la
mise en avant de l’idée de « service volontaire » (aide accentuée à la
population), le raidisme favorise la mise en valeur du patrimoine naturel et
culturel de l’archipel. Enfin, le scoutisme catholique en général participe à
la valorisation du folklore local. Si l’adaptation est plus nette chez les
Scouts que chez les Guides, les effectifs des deux organisations augmentent
jusqu’en 1965 dans ce contexte. A partir de cette date pourtant, le phénomène
s’essouffle. Malgré le rapprochement de ses méthodes avec la culture locale,
les pratiques de sociabilité que propose le scoutisme semblent, comme c’est le
cas pour la majorité des organisations de jeunesse françaises, en décalage avec
les nouvelles aspirations de la jeunesse.
Les organisations catholiques de jeunesse se transforment donc
entre 1950 et 1976. Elles se voient dans l’obligation de s’adapter à la prise
de conscience et la revendication d’une spécificité locale : leurs pratiques
d’encadrement s’orientent progressivement vers la mise en valeur de la
créolité. Elles perdent peu à peu de leur influence devant les profondes
évolutions culturelles et politiques locales.
Dans le prolongement de cette situation de revendication d’une
spécificité, c’est à l’affirmation de l’« antillanité » que l’on assiste dans
la société guadeloupéenne depuis le milieu des années 1970. A partir de cette
date, les organisations de jeunesse, qui changent de tutelle ministérielle en
1976 (elles relèvent désormais du Ministère de la Jeunesse et des Sports),
n’ont plus le choix : pour exister, elles doivent s’inscrire pleinement dans ce
contexte socioculturel dont la résonance touche l’ensemble de la vie
quotidienne. Si les Guides de France avaient pu s’adapter entre 1950 et 1976,
elles ne tiennent pas face à cette situation : victimes d’une complète
désaffection au milieu des années 1970, le mouvement disparaît. Les Scouts de
France résistent tant bien que mal, au prix de restructurations internes
importantes. En 1979, ils prennent l’appellation de « Scouts de Guadeloupe » ;
ce changement de nom est emblématique de la revendication de l’antillanité du
mouvement et d’un changement d’attitude face à la métropole. Car dans le
contexte d’un autonomisme grandissant et d’une explosion des formes de loisir
et des pratiques sportives fédérées, seule une « antillanisation » nette peut
permettre l’arrêt de la chute des effectifs et une stabilisation de ceux-ci.
Dans cette optique, l’adaptation aux caractéristiques locales est ouvertement
affichée. Les Scouts de Guadeloupe proposent des activités sportives qui
s’inscrivent dans les nouvelles conjonctures sportives (voile, plongée…), axent
l’ensemble de leurs pratiques d’encadrement, des jeux aux voyages
inter-groupes, vers un profond ancrage du scoutisme local dans son
environnement social et culturel, quitte à s’éloigner parfois sensiblement des
formes pédagogiques classiques du mouvement.
L’auteur montre donc dans cette dernière partie le puissant et
inévitable processus de transformation des organisations de jeunesse, qui
conduit dans certains cas à leur déclin, depuis 1976. Dans le contexte d’une
profonde antillanisation des mouvements, la position de l’Église catholique
vis-à-vis de ces revendications identitaires se construit en quelque sorte en
contradiction avec ce qu’elle était au début du siècle, c’est-à-dire avec les
logiques assimilationnistes. L’évolution des pratiques corporelles au sein des
mouvements révèle cette situation.
Philippe Gastaud s’est appuyé, pour mener à bien sa recherche,
sur des archives locales et nationales nombreuses et peu exploitées dans le
domaine de l’histoire du sport. Les archives départementales de la Guadeloupe
(séries de la préfecture, demandes de subventions, bulletins diocésains,
rapports des renseignements généraux), les archives d’Outre-Mer
d’Aix-en-Provence (fonds ministériel Guadeloupe – section « enseignement,
jeunesse et sports » notamment – JO de la Guadeloupe) et de l’Évêché de
Guadeloupe (dossiers « personnalités », documents internes non publiés,
bulletins diocésains) lui ont permis de saisir les principales caractéristiques
de l’évolution des mouvements de jeunesse, ainsi que de comprendre le
positionnement de la hiérarchie catholique sur ce point. Philippe Gastaud a pu
réaliser, à partir de ces données, une analyse systématique des étapes de
développement des quatre organisations qu’il a choisi de traiter (effectifs des
mouvements année par année, localisations…). Ce travail précieux a permis à
l’auteur de cerner précisément son objet en en délimitant les contours, et de
construire alors une périodisation originale, bien qu’à différents égards
critiquable. L’analyse de la presse locale (La
Guadeloupéenne, L’étincelle, Clartés – périodique catholique –
notamment) lui a permis de saisir finement la place des mouvements de jeunesse
dans la société guadeloupéenne. Les archives du CARAN (archives Eclaireurs de
France, Scouts de France, Guides de France, subventions aux activités
d’éducation populaire), celles des Scouts de France (brochures, revues,
courrier France Outre-Mer – revue du
scoutisme d’Outre-Mer) et celles de la Fédération Sportive et Culturelle de
France (Procès-verbaux de réunions du comité central, bulletins mensuels de la
commission des patronages, revue Les
jeunes) à Paris, ou encore celles des Eclaireurs et Eclaireuses de
France à Noisy-le-Grand ainsi que différents fonds privés, ont permis à
Philippe Gastaud d’analyser précisément pour chaque mouvement l’évolution des
pratiques pédagogiques mises en place. Croisant enfin l’ensemble de ces données
avec les témoignages de nombreux témoins (religieux, anciens membres des
organisations de jeunesse ou responsables actuels), l’auteur a construit sa
réflexion en accordant une place privilégiée à l’histoire orale, incontournable
dans l’étude de la réalité sociale qu’il entreprend ; cette posture
méthodologique rend le propos riche et nuancé.
Les jurys ont pu regretter un déséquilibre entre les parties et
corollairement, le choix d’une périodisation qui, bien que méthodologiquement
justifiée, reste peu classique et contestable parce qu’éloignée, par exemple,
des principales ruptures sociales et politiques (Thierry Terret, Alfred Wahl).
Ils ont également relevé quelques manques de précisions théoriques et
conceptuelles qui rendent par moments le propos de l’auteur trop vague (il
aurait notamment fallu, selon Jean-Michel Mehl et Alfred Wahl, déconstruire
l’idée de « spécificité culturelle » si souvent invoquée pour questionner de
manière concrète le concept d’identité locale. Pour Thierry Terret, le fait de
tenir compte en même temps des femmes et des hommes dans les mouvements de
jeunesse demande aussi une réflexion sur la part du genre, les rapports de
sexe, la place des hommes et des femmes dans la société). Ils n’en ont pas
moins reconnu la grande qualité du travail fourni par Philippe Gastaud,
soulignant l’importance et l’originalité d’une étude qui, par le local, analyse
finement la construction d’une identité collective au travers des organisations
de jeunesse et des pratiques pédagogiques (en l’occurrence les pratiques
corporelles sportives, de plein air…) qu’elles mettent en place. En outre, la
réflexion permet d’appréhender le rôle de l’Église catholique dans la diffusion
de ces pratiques : l’auteur formule ici l’hypothèse que l’analyse de ces
initiatives socio-éducatives de regroupement et d’encadrement de populations
jeunes, au plus près des pratiques de sociabilité proposées aux membres, révèle
les enjeux politiques de mobilisation et d’éducation qui motivent les
responsables. La démarche suivie par Philippe Gastaud est donc réellement
innovante dans le champ de l’histoire des pratiques corporelles, tout comme
dans celle des mouvements de jeunesse. Contribution à l’histoire de la
construction identitaire guadeloupéenne dans ses rapports à la métropole, la
réflexion apporte aussi un éclairage original à l’historie des loisirs. A
l’unanimité des membres du jury, Philippe Gastaud s’est vu attribué pour son
remarquable travail, la Mention Très Honorable avec les Félicitations du
Jury.
Julien Fuchs
Centre de Recherches Européennes en Education Corporelle
(CREEC)
Université Marc Bloch, Strasbourg.