2003
STAPS
Rapports de recherche
Le sport à la cure : le corps médical face à la diffusion des
pratiques sportives dans la station thermale de Vichy. 1875-1914
Frédéric Dutheil
[*]
Université de Clermont-Ferrand II, UFR STAPS - CRIS, Lyon
I
A la fin du XIXe
siècle, Vichy, « Reine des villes d’eaux » abandonne progressivement sa
première fonction thérapeutique au profit d’une orientation plus touristique.
Au prix d’importantes transformations en matière d’aménagements, la station
thermale offre à sa clientèle une villégiature dorée, à la campagne. Parmi les
nombreuses distractions, les sports animent les journées et rythment les
saisons d’été. Toutefois, cette offre sportive soulève quelques résistances et
oppositions. Le corps médical de la station manifeste, en effet, de sérieuses
réticences face à la diffusion de ces nouvelles pratiques.
Mots-clés :
station thermale, cure, corps médical, distractions, pratiques sportives.
At the end of the 19th Century, Vichy, “Queen of spa towns”
gradually abandoned its main therapeutic function to turn towards tourism. At
the cost of major development work, the resort was able to offer its visitors a
golden holiday destination in the country. Amongst other numerous activities,
the days were highlighted by sporting events, particularly during the summer
months. However, all these sporting opportunities were met with a certain
degree of opposition. In fact, the town’s medical profession made no attempt to
hide their reservations regarding the popularity of these new
practises.
Keywords :
spa resort, spa treatment, the medical profession, entertainment, sports activities.
Ende des 19. Jahrhunderts gibt Vichy, “die Königin der Kurbäder”,
nach und nach ihre therapeutische Hauptfunktion ab zugunsten einer Orientierung
auf den Tourismus. Durch bedeutsame städtebauliche Veränderungen bietet das
Thermalbad seinen Kunden eine noble Sommerfrische auf dem Lande. Zu den vielen
Freizeitvergnügen gehören auch verschiedene Sportarten, welche die Tage
beleben, und den sommerlichen Jahreszeiten einen Rhythmus verleihen. Dieses
Sportangebot stößt jedoch auch auf Widerstand. Die Mediziner des Kurbades
zeigen in der Tat eine starke Zurückhaltung hinsichtlich der Verbreitung dieser
neunen Praktiken.
Schlagwörter :
Kurbad, Kur, Mediziner, Vergnügungen, Sport.
Alla fine del XIX secolo, Vichy, «Regina delle città d’acqua»,
abbandona progressivamente la sua prima funzione terapeutica a favore di un
orientamento più turistico. Al costo di importanti trasformazioni in materia di
sistemazione, la stazione termale offre alla sua clientela una villeggiature
dorata, in campagna. Tra le numerose distrazioni, gli sport animano le giornate
e ritmano le stagioni estive. Tuttavia, quest’offerta sportiva solleva alcune
resistenze ed opposizioni. Il corpo medico della stazione manifesta, in
effetti, serie reticenze di fronte alla diffusione di queste nuove
pratiche.
Parole chiave :
corpo medico, cura, distrazione, pratiche sportive, stazione termale.
A fines del siglo XIX, Vichy denominada la “Reina de las ciudades
de aguas termales” progresivamente comienza a abandonar su función terapéutica
hacia una orientación más turística. Gracias a importantes transformaciones en
materia de reordenamiento, la estación termal ofrece a los clientes una ciudad
dorada en el campo. Una de las numerosas distracciones son los deportes que
activan las jornadas y le dan vida a los veranos. En algunas ocasiones esta
oferta deportiva provoca algunas oposiciones. El cuerpo médico de la estación
se manifiesta con cierta resistencia a la difusión de estas nuevas
practicas.
Palabras claves :
estación termal, curación, cuerpo médico, distracción, prácticas deportivas.
A la fin du XIXe siècle, outre leur vocation thermale, les
villes d’eaux françaises sont plus que jamais des lieux de réjouissances et
d’amusements (Wallon, 1984). La contrainte médicale de la cure se transforme
progressivement en plaisir de la villégiature. Partout, on s’efforce de rendre
la liste des distractions toujours plus complète et exhaustive. Les salles de
jeux, les casinos s’ouvrent malgré les tracasseries administratives (Gerbod,
1983). Les représentations théâtrales, les concerts, les bals, les fêtes
agrémentent agréablement le séjour des baigneurs. Grenier et Duboy (1984)
soulignent l’importance de la dimension ludique dans la construction de ces
villes idéales. Chaque station doit briller en la matière : il faut être en
phase, voire en avance sur son temps pour divertir, attirer et retenir la
clientèle. Les toutes dernières mondanités ne peuvent être ignorées si l’on
souhaite rester dans la course des endroits à la mode.
Dans cet éventail éclectique de distractions, les pratiques
sportives occupent une place apparemment non négligeable. Gerbod (1983, 202)
cite l’exemple de Luchon où « l’on raffole du
croquet, à la fin du Second Empire. Il y a aussi les passionnés des boules, du
tir au pistolet et du billard ». Dans certaines villes d’eaux
réputées, Mangin (1993) signale la présence d’épreuves hippiques organisées par
les membres du Jockey-Club. C’est le cas à Aix-les-Bains, mais aussi à Vichy :
la station phare du centre de la France organise ses premières courses de
chevaux en 1875 (Dutheil, 2000). Question sportive, Wallon (1984) situe «
la Reine des villes d’eaux » dans le
peloton de tête des stations thermales. La bonne société qui vient prendre les
eaux ne tarde pas à se passionner pour cette nouvelle cause. Diverses activités
s’implantent et prennent leur essor entre 1875 et 1914 : les sports hippiques,
le tir aux pigeons, la bicyclette, le skating, le lawn-tennis, le golf, etc. Le
sport fait littéralement tourner la tête à toute une clientèle en mal de
distractions et d’émotions. Il mobilise les passions, nourrit les commentaires
et pousse irrésistiblement les baigneurs vers les lieux de pratiques ou de
spectacles sportifs. Pourtant, Chambriard (1999, 129) regrette que le sport à
Vichy ait été jusqu’à présent un thème trop souvent sous-estimé et peu étudié :
« au-delà d’une pratique individuelle,
l’organisation d’évènements sportifs intéresse la station thermale par l’effet
d’annonce, immédiatement relayé par la presse spécialisée ou les réseaux
sportifs ».
C’est dire l’ampleur du phénomène qui secoue la station à
partir des années 1870-1880. Une mode et vague sportive semblent prendre forme
et déferler sur la ville d’eaux. Certes, les amusements ne manquaient pas
jusque là, mais les distractions sportives offrent de nouvelles perspectives.
En un mot, on ne jure plus que par le sport ! D’un passe-temps distingué
réservé à une clientèle thermale à la recherche d’une sociabilité festive,
ludique, voire transgressive, le sport devient progressivement un élément
déterminant dans l’argumentation de la station. La municipalité, très vite
relayée par des acteurs privés, contribue à l’essor, la diffusion et la mise en
scène des pratiques sportives. La recherche d’une rentabilité de la ville
d’eaux, face à la concurrence évidente, explique qu’à la fin du XIXe et début XXe siècle, l’offre en matière de loisirs
rattrape voire dépasse les arguments thérapeutiques en faveur de la médecine
thermale.
Dans ces conditions, quelle est la position du corps médical
exerçant dans la station ? Comment réagit-il face à cette passion soudaine et
enflammée des baigneurs ? On a l’habitude de dire que la vie quotidienne dans
les villes d’eaux est sous le contrôle des médecins (Daumas, 1861). La pratique
ou le spectacle sportif font-ils partie de leurs recommandations ?
Manifestement ces nouvelles distractions ne suscitent guère l’approbation des
praticiens. Ces derniers trouvent de multiples raisons pour les discréditer :
leur expansion incontrôlable, ainsi que les risques encourus sont autant
d’arguments avancés. Pourtant, la profession comprend rapidement que la santé
et la réputation de Vichy dépendent de son attractivité. Le sport représente un
élément publicitaire de premier choix. S’il n’entre pas directement dans une
problématique de santé, il sert le thermalisme local en attirant une clientèle
toujours plus nombreuse et sensible aux efforts touristiques entrepris par la
station. En conséquence, nous verrons que le corps médical exerçant à Vichy
passe d’une hostilité affichée à une bienveillance discrète en faveur des
pratiques sportives. Conscients de leur intérêt médiatique pour la station,
influencés par la mode, mieux informés en matière de physiologie des exercices
du corps, les médecins consultants ne peuvent se montrer plus longtemps
hostiles à ces distractions qui indirectement participent à leur réussite
professionnelle.
1. Le sport à la cure: naissance et diffusion d'un phénomène de la «
Bonne société »
Le baigneur séjournant dans une ville d’eaux «
doit abandonner ses soucis dès son
arrivée » (Wallon, 1981, 21). Si le traitement prescrit est
déterminant, la villégiature et les loisirs sont aussi considérés comme
indispensables pour recouvrer une bonne santé. Mais on est loin d’être d’accord
sur leur nature et leur importance dans une cure bien conduite. Une «
vie de plaisirs » effrénée ne peut
être recommandée pour qui se déplace dans une ville thermale. Le corps médical
ne ménage pas ses efforts et les déclarations pour prévenir les excès en tout
genre :
« Un mot à ceux qui, mal
portants, viennent à Vichy pour se soigner, et qui croient pouvoir ajouter à la
cure thermale des plaisirs moins sûrs et peu avouables. Je leur dirai
franchement que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est de retourner au plus tôt
chez eux : non seulement ils ne guériront pas chez nous, mais ils s’exposent à
repartir plus malades. A bon entendeur, salut » (Dubois, 1860,
110).
Pourtant, il faut bien reconnaître que la clientèle se passe la
plupart du temps de l’avis des médecins en matière d’amusements (Grenier et
Dubois, 1984). Le désir impérieux de distractions, voire la transgression de
certaines règles l’emporte pour la circonstance. Les baigneurs jouent, sortent,
mangent souvent au-delà du raisonnable de l’avis des médecins.
Cette « morale du
dépaysement » (Rauch, 1988) et de l’inhabituel détonne évidemment
avec la représentation classique de la cure aux temps et rythmes imposés par
les traitements. Mais cette représentation est-elle fondée ? Pour ceux qui
suivent effectivement un traitement thérapeutique, la majorité des soins ont
lieu dans la matinée. La médication thermale laisse donc de nombreux loisirs.
Tout l’après midi reste libre, excepté quelques passages obligés à la buvette
pour ingérer sa ration quotidienne. Un temps pour soi, affranchi des
contraintes et pesanteurs médicales, succède à une vie soigneusement réglée.
Quant aux accompagnateurs ou touristes de passage, la journée entière peut se
résumer à une succession d’occupations, bien souvent mondaines. On comprend
qu’un bon usage de cet espace de liberté non seulement se développe, mais
surtout soit de rigueur. Pour nombre de baigneurs, la ville thermale constitue
un espace d’expressions et de rencontres mondaines, avec ses endroits obligés
où l’on se montre en société.
Dans un tel contexte, les pratiques sportives entrent de
plain-pied dans l’existence quotidienne des buveurs d’eaux et des touristes en
villégiature. Le sport à la cure fait partie intégrante des occupations à la
mode. Mais de quel sport s’agit-il ? Situer ce qui apparaît comme une
distraction élégante dans la ville d’eaux est un préalable indispensable. Le
sport à la cure recouvre en effet des réalités distinctes. Il peut être
appréhendé comme une pratique effective, un ensemble d’expériences
individuelles. Les baigneurs découvrent ainsi de nouvelles activités ou bien
amènent avec eux un savoir-faire cultivé ailleurs. La diffusion du sport touche
en effet l’ensemble du pays. A ce titre, la situation vichyssoise n’est pas
exemplaire. On retrouve les mêmes aspirations pour les sports anglais dans les
grands centres urbains : à Paris, Lyon, Bordeaux, etc., les classes
aristocratiques et bourgeoises s’intéressent à ces nouvelles pratiques
(Hubscher, 1992). En revanche, ce qui distingue les activités sportives qui se
développent dans la station des pratiques associatives usuelles, c’est leur
caractère spécifiquement saisonnier dans la mesure où elles ne sont proposées
que le temps d’une cure ou d’un séjour. Les pratiquants ne sont donc pas
nécessairement astreints à une logique associative. Le sport à la cure entre
pleinement dans ce que les baigneurs de l’époque appellent « les amusements aux
eaux ». Loisir distingué, distraction élitiste et ponctuelle, il enrichit la
vie de société dans la ville d’eaux sans pour autant reproduire les modèles
habituels et parfois contraignants de la sociabilité sportive associative
(Arnaud & Camy, 1986). Mais « le sport à la cure » présente une autre
facette complémentaire : il est aussi un spectacle prisé par les baigneurs.
Véritable instrument promotionnel et objet de consommation, il offre à la
clientèle des représentations spectaculaires et renouvelées pendant la saison
thermale. Le programme sportif de Vichy s’étoffe au fil des années et s’impose
à la fin du XIXe siècle comme
une institution incontournable. La succession de festivités sportives,
savamment orchestrées par le Comité des fêtes local, constitue l’expression
d’une stratégie publicitaire pour conquérir et attirer une clientèle dans la
station, voie alors inédite en France selon les monographies connues.
A l’image des premières Courses de Vichy
[1], inaugurées pendant la saison 1875, les
spectacles hippiques font partie intégrante des occupations des curistes et
semblent ainsi, en partie, motiver leur venue dans la station :
« Une fête sportive comme celle
là ne peut manquer de donner de l’animation à la ville. Buveurs d’eau et
sportsmen ne sont souvent qu’une seule et même personne. On va aux courses, et
l’on est de retour, près des sources, pour son verre d’eau. A table d’hôte, on
s’entretient des incidents de la journée, de l’adresse des cavaliers, de
l’affluence des spectateurs, des toilettes des spectatrices, etc. La gentry ne
s’est jamais autant occupée de chevaux qu’aujourd’hui » (Le Journal de Vichy, 25 août 1875).
Temps fort de la mondanité locale, les courses de chevaux
attirent une foule considérable. On se presse à l’hippodrome de Bellerive,
situé sur la rive gauche de l’Allier. Les paris vont bon train sous l’action
conjuguée des bookmakers. Le spectacle est non seulement de qualité sur la
piste, mais il a aussi lieu dans les tribunes : les toilettes rivalisent
d’élégance et les personnalités se montrent sur le devant de la scène
(La Saison élégante à Vichy, 7 août
1879). Beaucoup plus qu’une simple distraction collective, les courses
mobilisent les passions, servent d’exutoire et de passe-temps distingué à des
touristes en mal de nouveauté.
Plus sélect encore, à la fois pratique et spectacle sportifs,
le tir aux pigeons installé près des bains Lardy est le rendez-vous des tireurs
émérites. « Ce divertissement cynégétique
s’implante de plus en plus dans les mœurs du high life » (Vichy-Splendid Guide, 1880), et trouble
momentanément le calme voluptueux de la cité, par les détonations inévitables.
Evidemment, ce cercle très fermé ne se préoccupe pas d’un tel détail. Au
contraire, le claquement des coups de feu rappelle au plus grand nombre la
présence de ces amateurs, voire suscite jalousies et convoitises. La ville
d’eaux est aussi un lieu où l’on envie son voisin plus fortuné, mieux introduit
dans la place. Un élément remarquable est la participation féminine dans ce
genre de manifestation. Si cette pratique reste majoritairement masculine et
territoire réservé, de nombreuses élégantes viennent s’adonner au plaisir d’un
beau coup de fusil. Les femmes du monde n’hésitent pas à bouleverser l’ordre
établi :
« Une des grandes attractions à
la mode, dans les villes d’eaux, comme partout où il y a agglomération de
personnes de distinction, c’est le tir aux pigeons. A Vichy, les massacres ont
lieu en juillet. Ce genre de sport n’est pas spécial aux hommes, car nombre de
femmes, jeunes et élégantes, sont de force à rendre des points à certains
messieurs » (Vichy-Guide,
saison 1899).
De la même manière, la bicyclette ne tarde pas à conquérir la
station à partir de 1890. D’abord adoptée par les élites, elle est ensuite
pratiquée par un public plus large, soucieux d’imiter un modèle jusqu’ici
inaccessible. Une forme renouvelée d’excursion autour de Vichy s’offre alors
aux baigneurs. Mais ce qui intéresse en premier lieu les pratiquants, c’est
bien le caractère innovant, original de ce sport. Le vélo permet de conquérir
les environs de manière active et personnelle. La route macadamisée, large et
ombragée de marronniers, qui suit, dans toute son étendue, le sommet de la
digue bordant l’Allier, est par exemple « le
rendez vous des fervents de la bicyclette » (Guide de l’étranger à Vichy, saison 1893). Mais
l’usage de la bicyclette ne s’arrête pas en si bon chemin. La pratique se
spécifie en effet, avec la construction d’un vélodrome en 1894, sur
l’hippodrome du concours hippique. Outre l’organisation de spectaculaires
courses vélocipédiques, la piste est aussi mise à la disposition des amateurs
qui « voudront aller s’y promener ou s’y
entraîner » (Le Réveil de
Vichy, 8 juillet 1894). La location de machines, l’entretien et des
leçons sont proposés sur les lieux. L’usage de la bicyclette à Vichy se
diversifie selon un principe d’exemplarité : dès qu’une expression ou modalité
de pratique se banalise, une forme plus originale, plus distinctive apparaît.
L’excursion est quelque peu délaissée par les uns, au profit de la piste, plus
grisante et surtout loisir plus gratifiant et démonstratif.
La pratique du skating, du lawn-tennis, du rowing ou du golf
obtient elle aussi un franc succès dans la station à la fin du siècle. Pour la
saison 1897, le Guide de l’étranger à
Vichy utilise avantageusement de tels supports publicitaires
:
« Le Garden tennis établi dans un
agréable parc ombragé (…) est un cercle dont les membres trouvent pour se
livrer à leur sport favori, quatre grands courts admirablement disposés. Le
tennis club est un cercle fermé où l’on est assuré de trouver la société la
plus choisie, la plus aristocratique, la plus honorable et le succès qu’a
accueilli cette nouvelle création témoigne hautement de son utilité
».
En l’espace de quelques années, les pratiques et spectacles
sportifs s’insèrent dans la vie quotidienne des baigneurs, pour leur plus grand
plaisir. Le sport à la cure devient une réalité incontournable et s’impose
comme un loisir qui classe auprès d’un public à la recherche des derniers
signes distinctifs de cette fin de siècle. Au passage, les baigneurs distingués
ont-ils la possibilité de pas être attirés par ces nouvelles distractions à la
mode ou « fashionable » ? Ne se met-on pas au ban de la société, lorsque de
tels amusements ne parviennent pas à conquérir son cœur ?
2. Hygiène des malades et pratiques sportives: une autorité médicale
contestée
A Vichy, comme dans toutes les stations de renom
[2], force est de constater la
place et le pouvoir de plus en plus importants du médecin thermal au cours du
siècle (Gontard, 1998). L’ensemble de cette profession se bat pour conquérir
une reconnaissance scientifique et technique. Elle multiplie les recherches et
observations cliniques, les soins deviennent de plus en plus rigoureux et
efficaces. La médication par les eaux ne doit donc plus être «
ordonnée à l’abandon » (Lucas, 1825)
comme cela a pu être le cas au XVIII
e siècle. Le médecin «
doit surveiller votre état général qu’il faut
revigorer. Dans cette lutte, il peut utiliser des moyens excitants ou calmants
plus ou moins énergiques, et il faut qu’il ait continuellement son malade en
main pour employer ces moyens au moment le plus opportun »
(Salignat, 1902). La surveillance devient emprise permanente et doit régler les
moindres faits et gestes des curistes. En définitive, ce qui caractérise cette
profession, c’est une volonté permanente de diriger, organiser la vie
quotidienne des baigneurs. Il est évident que la progressive transformation de
Vichy en ville de plaisirs ne lui convient guère. Un pan entier de l’emploi du
temps des baigneurs échappe à leurs recommandations.
Quelle attitude adopte le corps médical de la station face à
cet engouement pour le sport ? Est-il favorable, indifférent ou franchement
hostile à ces activités qui attirent une clientèle sans cesse élargie au fil
des ans ? Il est un fait que le sport à la cure ne reste que très peu de temps
un espace réservé. Dès les années 1880-1890, la bourgeoisie et toute la classe
moyenne s’engouffre dans ce qu’elle reconnaît être un moyen d’accession au
loisir et à la mode. On se doute que les sports, nouvellement promus à Vichy,
ne suscitent guère l’approbation des médecins. D’ailleurs, comment
pourraient-ils soutenir une pratique qui s’est imposée malgré leurs mises en
garde ?
« L’exercice, pour être
salutaire, doit être opportun, gradué, non exagéré, progressif et toujours
proportionné aux forces du sujet ; l’exercice poussé jusqu’à la fatigue,
jusqu’à la courbature, l’exercice excessif devient une cause de débilitation et
d’épuisement. Ce précepte est trop souvent méconnu » (Fleury,
1875).
Peu en rapport avec une conception classique de la santé en
France, les pratiques sportives ne peuvent avoir de valeurs thérapeutiques.
Elles représentent l’excès, la passion et l’émotion déraisonnables, et surtout
une mode fugace et mondaine qu’il s’agit de combattre. Le corps médical fait
preuve d’un certain conservatisme en la matière. Les praticiens sont unanimes :
ces nouvelles activités possèdent tout au plus quelques vertus distractives,
mais n’ont pas d’intérêt dans la médication thermale. La pratique et le
spectacle sportifs sont tous deux régulièrement visées par les critiques. Le
Docteur Fleury (1875, 92) dénonce ainsi, pèle mêle cette habitude qu’ont
certains baigneurs distingués de s’adonner à « l’équitation après le repas », de ne pas se
méfier assez de « l’abus et l’excès
d’exercice », de multiplier les séances de «
danse trop répétée » ou «d’aller régulièrement au spectacle éprouvant des
courses ». De multiples raisons sont évoquées ou inventées de
manière à discréditer cette nouvelle expression sportive et mondaine. Le corps
médical n’a pas de difficulté à mettre en avant les éventuels dangers et
nuisances de ces sports. Le bruit, l’excitation occasionnée, les attroupements,
l’énervement collectif, les paris et jeux d’argent, les dangers physiques, les
atteintes à la moralité sont autant d’arguments utilisés pour enrayer le
phénomène. Aucune activité sportive n’échappe à la critique et au
scepticisme.
Il est vrai que le corps médical dans la station recommande une
vie calme et reposante dans un cadre harmonieux et sédatif. La «
modération » (Dubois, 1860) semble
être la clé d’un séjour bénéfique. Les multiples traités médicaux de l’époque
consacrent un chapitre systématique à l’Hygiène des curistes. On pourrait
assimiler cette volonté à un cri d’urgence et un rappel à l’ordre en direction
des baigneurs face aux multiples dérives. Les médecins seraient-ils de moins en
moins entendus en dépit de leur apparente autorité ? Ils ne ménagent pas, en
tous cas, leurs efforts. « Une vie saine et
hygiénique » (Dubois, 1860, 74) passe par différentes prescriptions.
En premier lieu, l’usage des eaux, en boissons et en bains, doit être dosé,
contrôlé et adapté à l’affection soignée. Ensuite, le régime alimentaire doit
être strict : « Règle générale, on mange trop à
Vichy » (Dubois, 1860, 81). L’air, le soleil, la nature sont autant
d’éléments reconstituants et régénérateurs dont il faut profiter :
« A Vichy, l’air est d’une pureté
remarquable. La vallée de l’Allier étant ouverte du sud au nord, et abritée à
l’est et à l’ouest par des collines peu élevées, l’air s’y trouve renouvelé
sans cesse par un courant peu actif, mais suffisant, et par des orages assez
fréquents dus au voisinage des hautes montagnes de l’Auvergne »
(Dubois, 1860, 76).
Le sommeil doit lui aussi être réparateur. Il faut donc éviter
« les réunions du soir qui commencent à l’heure
où il serait bon de se coucher. Ce régime de vie destructeur de la santé est
forcément à changer » (Dubois, 1860, 112). Enfin, l’exercice est un
des meilleurs moyens de favoriser l’effet des eaux. Mais, les médecins,
craignant peut être les concurrences, s’empressent d’ajouter que n’importe quel
exercice n’est pas recommandable : « Quand on
vient pour se traiter, croire qu’on retirera quelque profit d’une cure faite
même consciencieusement, en allant danser par une température énervante de 40
degrés au moins, en vérité ce n’est pas faire acte de raison »
(Dubois, 1860, 107). La promenade, au contraire, est largement suggérée. Les
médecins ont d’ailleurs une expression choisie et imagée pour la circonstance :
ils recommandent aux baigneurs de « promener
leurs eaux » dans le parc thermal afin de profiter pleinement de
leurs vertus minérales.
A lire ces quelques recommandations, on est loin d’une vie
passionnée et des fameux «
amusements aux
eaux » (Engerand, 1936). Les distractions sont à peine envisagées.
Fidèles à leurs principes et à leur vocation thérapeutique, les médecins
semblent vouloir rester insensibles aux demandes de nombreux baigneurs.
Modération, dosage, soins, contrôle, rigueur restent leur seul credo. On
comprend ainsi aisément pourquoi, dans les années 1870-1880, le corps médical
affiche une certaine hostilité face à l’implantation et la diffusion des
pratiques sportives. Garants d’une image rigoureuse et médicale de la station,
leur position exclue toute affinité avec ce type de pratiques extravagantes,
ludiques et mondaines. A la fois dépassés par l’événement et non initiés à
cette nouvelle mode, ils ne peuvent qu’afficher un franc mépris. Au sein de la
Société des courses de Vichy
[3], on ne trouve par exemple aucun médecin
de la station, membre adhérent ou dirigeant. Ils ne semblent pas faire partie
du cercle des sportsmen.
En définitive, loin d’être indifférents à l’implantation des
pratiques sportives, les médecins adoptent une attitude critique dans un
premier temps. Le sport est un danger pour la ville d’eaux : son avenir est
directement hypothéqué si elle se laisse berner et séduire par ce type
d’amusements. Il est évident pour l’ensemble de la profession que l’attraction
de la station réside dans sa réputation thérapeutique et la rigueur des soins
dispensés. Ce qui importe aux yeux des responsables de l’établissement thermal,
c’est avant tout le sérieux des traitements et beaucoup moins la bagatelle
:
« La réputation d’une ville d’eau
doit se faire sur des critères scientifiques et médicaux et non sur la présence
d’amusements douteux, parfois à la limite de la bienséance. Les charlatans du
plaisir et de la frivolité ne sont pas les bienvenus à Vichy »
(Grellety, 1888).
Ce type de déclaration intransigeante est pourtant le
témoignage d’un changement important dans la station. L’autorité du corps
médical paraît contestée, son pouvoir s’amenuise au fur et à mesure que les
loisirs et la villégiature progressent. Fautes d’arguments suffisamment
convaincants, une forme de condamnation morale est alors bien souvent portée
contre l’introduction de toutes sortes de plaisirs et amusements jugés
décadents (Carol, 1995). Les pratiques sportives deviennent dans ce contexte
une cible emblématique. Les ouvrages médicaux gardent la trace de nombreuses
récriminations souvent exagérées ou injustifiées. «
Le grand air, l’exercice, l’usage des
eaux » (Dubois, 1860, 82) sont pourtant recommandés par les médecins
et entrent dans les règles thermales de base. La bicyclette, l’équitation, le
skating, le rowing ou la natation ne peuvent-ils être pratiqués dans cet esprit
?
3. Face au sport: la médication physique ou la mise en forme de
l'exercice physique
Le corps médical à Vichy ne peut rester longtemps insensible à
son temps. Si la cure thermale n’intègre pas le sport à proprement parler, en
revanche, elle accorde progressivement une place à un type de pratiques plus
contrôlées, rationalisées pour des visées thérapeutiques. L’hygiénisme et
l’aérisme en vigueur à partir des années 1880-1890 (Murard et Zylberman, 1996),
ainsi que la diversification des techniques de soins thermaux (Craplet, 1984)
rendent possible l’utilisation d’une médication physique. Cette coïncidence
entre l’essor des distractions sportives et le recours à l’exercice curatif
interroge : elle ne peut être fortuite. Le corps médical décide-t-il de mettre
en forme l’exercice physique après avoir constaté qu’il ne peut avoir de prise
sur la diffusion des nouveaux sports ? C’est une hypothèse qui semble plausible
à un moment où la profession essaie encore de s’opposer vainement à un
thermalisme mondain, festif et artificiel. En tentant d’imposer un modèle
légitime de pratiques corporelles médicalisées, elle entend afficher clairement
sa position sur la question sportive et surtout éviter une position « hors-jeu
». Cette seconde stratégie se met donc en place dans les années 1880-1890. La
première basée sur le dénigrement ayant échoué, les propositions concrètes
suivent les critiques jusqu’ici formulées.
Aux pratiques sportives « désordonnées, imprévisibles et parfois néfastes à la
santé » (Grellety, 1888, 55), les médecins préfèrent conseiller la
promenade dans la douceur du parc thermal. Pratique indispensable, elle doit
faciliter l’ingestion et la digestion des eaux minérales. Si elle peut
occasionner parfois l’expression de mondanités et sociabilités peu profitables,
cette déambulation caractéristique des curistes possède une fonction médicale
reconnue. En cette fin de siècle, le discours n’a pas changé : le docteur
Grellety (1888, 51), médecin consultant de la station, n’hésite pas à affirmer
que « la promenade avant et après les repas fait
en quelque sorte partie de la cure ». En revanche, signe des temps,
les méthodes évoluent. Aménagée en fonction des préceptes aéristes de l’époque,
la ville-parc offre un nombre infini d’itinéraires (Pathault, s.d). A ce titre,
le docteur Salignat (1902, 119) précise que « la
cure de terrain n’est autre chose que la marche appliquée d’une façon
méthodique à la cure des maladies. Exercice excellent, pouvant être pratiqué
par la plupart des malades, il augmente la circulation générale, stimule les
fonctions de nutrition et tonifie le système nerveux ». Une
progression est proposée selon la déclivité des allées et routes aux alentours
de Vichy. Chaque patient peut avoir un parcours et un plan de traitement
appropriés. Avec nombre de détails concernant l’allure, le temps d’exercice,
l’amplitude et la fréquence des mouvements, la cure de terrain, qualifiée aussi
de marche entraînée illustre l’effort déployé par le corps médical pour
diversifier les soins mais aussi étendre son emprise sur la vie quotidienne des
baigneurs. Les traitements n’ont plus lieu uniquement dans l’établissement
thermal, mais s’expriment aussi à l’extérieur. Présentée comme une pratique
dosée, contrôlée et légitimée par la science physiologique, paradoxalement
cette marche thérapeutique n’est pourtant pas insensible au modèle sportif. Les
patients doivent en effet se livrer à un réel entraînement, défier leur
maladie, se dépasser dans l’effort et la souffrance. « Coach » invisible mais
néanmoins omniprésent pendant l’exercice, le médecin conseille et surveille les
progrès à distance comme le fait un entraîneur. Le modèle sportif honni devient
volontairement ou non source d’inspiration.
La «
médication
physique » (Lagrange, 1894) prend une forme encore plus rigoureuse
et spectaculaire avec l’aménagement d’une salle de mécanothérapie dans le Grand
Etablissement thermal de Vichy construit entre 1899 et 1903. Le Docteur
Vermeulen, appelé à la direction de ce «
palais
du mouvement » (Vermeulen, 1905), règne en maître pour le
rétablissement des patients. Inspirée de la gymnastique médicale suédoise, la
mécanothérapie est «
l’art d’appliquer à la
thérapie et à l’hygiène certaines machines imaginées pour proposer des
mouvements corporels méthodiques, dont on a réglé d’avance la forme, l’étendue
et l’énergie » (Lagrange, 1899, 1). Gymnastique rationnelle,
systématique, appareillée, elle répond à tous les critères de recevabilité pour
une profession éprise de scientificité. Mais elle est surtout à l’opposé des
méthodes d’exercices qui procèdent par synthèse, telles que le sport. La
mécanothérapie requiert en effet la décomposition infinie du geste. Son
principal attrait est son caractère analytique qui permet un fractionnement du
travail et une atténuation de l’effort rendant possible l’application aux
sujets les plus faibles et même aux malades. La méthode empruntée au Suédois
Zander «
vise essentiellement à décomposer le
mouvement et à le doser » (Lagrange, 1899, 2). La doctrine rejoint
et respecte les principes de la gymnastique suédoise. Les mouvements
méthodiques sont rois. Le patient, véritable machine humaine se trouve morcelé
en autant d’articulations isolées qu’il s’agit de redresser, reconstruire au
moyen d’un système complexe d’appareils aux noms effrayants : «
bicyclette orthopédique, grand vibrateur de
Zander, banc d’extension, appareil de détorsion » (Lagrange, 1899,
2). Tout l’art d’administrer ce type d’exercice réside en une parfaite
connaissance anatomique et physiologique du corps humain et surtout dans un
dosage subtil des efforts. Doser est le maître mot de la méthode et une
garantie de rationalisation scientifique et technique de l’exercice.
L’intensité de l’effort produit par le malade doit être soigneusement calculée,
avec précision et tact pour ne pas dépasser l’effort utile. «
L’exercice sans fatigue »
[4] devient alors possible et
permet à des sujets affaiblis de suivre une thérapie par le mouvement, idée
inimaginable jusqu’à présent faute d’appareillage adapté. Il faut bien
reconnaître que la proposition apparaît séduisante et novatrice. Les affections
traitées peuvent être multiples : «
problèmes de
l’appareil digestif, troubles de la circulation, maladies de la nutrition,
raideurs articulaires » (Vermeulen, 1905, 7). Cette médication par
le mouvement, pratiquement inconnue du corps médical en France avant 1890, a
été introduite par le docteur Fernand Lagrange (Andrieu, 1992). L’influence de
ce dernier apparaît évidente. Installé à Vichy depuis 1889, Lagrange s’emploie
à faire connaître et reconnaître ses travaux. Ardent promoteur des exercices du
corps, il n’a pas de mal à convaincre les responsables de l’établissement
thermal de l’utilité d’une telle pratique. Pourtant, trop occupé en raison de
ses multiples fonctions et travaux expérimentaux, il laisse à son confrère le
docteur Vermeulen le soin de diriger ce nouvel institut. Mais nul doute que la
contribution théorique de Lagrange est déterminante dans la réalisation de la
salle de mécanothérapie.
Ces deux exemples de médication physique, cure de terrain et
mécanothérapie, se développent dans la station à un moment où pourtant la
médecine traditionnelle dans son ensemble a du mal à accepter qu’une
gymnastique puisse être imposée à des corps débilitants (Lagrange, 1899).
L’idée est même franchement contestée : l’exercice, violent par nature, ne peut
être conçu que pour des organes solides. Certains ironisent franchement et
n’hésitent pas à comparer les instituts de mécanothérapie à des «
salles de tortures » (Maupassant,
1887). Pourquoi l’établissement thermal de Vichy prend-il un tel risque de
discrédit ? Il faut croire que la médecine thermale aime s’inscrire en marge
des pratiques thérapeutiques usuelles. L’enjeu commercial est important, par
conséquent la station doit être à la pointe, voire en avance sur son temps : la
clientèle attend un service et des traitements innovants. Mais ces remarques
n’épuisent pas les motivations profondes du corps médical. La médication
physique a une autre fonction. Elle permet d’afficher un désaccord avec la
diffusion des pratiques sportives et de justifier un point de vue doctrinal et
théorique opposé. La stratégie est beaucoup plus offensive que la précédente
basée sur la dénégation. Il s’agit au contraire de reprendre l’initiative et de
reconquérir un espace dans le champ des pratiques physiques au moyen de
gymnastiques curatives. A l’heure des nouvelles pratiques fonctionnelles, au
grand air, sans retenue, cette gymnastique mécanique semble pourtant faire pâle
figure. L’enfermement et la sujétion qu’impose la mécanothérapie, par exemple,
est-il au goût des baigneurs ? Les pratiques sportives tendent progressivement
à imposer leur modèle en matière d’hygiène, de sociabilité et d’usage du grand
air. La médication physique arrive peut-être un peu tard pour contraindre cette
nouvelle aspiration des classes supérieure et moyenne en villégiature de santé
à Vichy.
4. La fête permanente dans la station: où le spectacle sportif
rejoint la médecine
« Dans toutes les classes
sociales de la société, sous des formes différentes, le sport pénètre. Dans
notre cité thermale, en particulier, il a pris un admirable développement. Des
sociétés nombreuses, pleines d’activités et d’ardeur groupent la jeunesse et
poursuivent le noble but de la fortifier, de la protéger et même de l’assainir.
Pas une n’oublie qu’elle doit à nos hôtes des spectacles intéressants qui
puissent leur rendre plus agréable encore leur séjour parmi nous. Toutes, dans
la limite de leurs moyens et dans le cadre où les enferme leur but spécial
n’ont qu’un désir : rehausser par de belles manifestations sportives l’éclat de
la saison thermale et la renommée de notre grande station »
(Vichy Sport, 29 mai 1909).
Les critiques émises par le corps médical n’ont freiné en rien
la diffusion des pratiques sportives à Vichy. Au contraire, il semble que la
station vit au rythme des manifestations organisées en ce début de siècle.
Concours hippiques, régates internationales, concours de tirs aux pigeons,
tournois d’escrime, joutes nautiques, courses vélocipédiques, rallyes
automobiles, meetings d’aviation se succèdent pendant la saison. Le programme
ne fait que s’allonger d’année en année. Le sport gagne ainsi définitivement sa
légitimité et s’impose comme un élément touristique indispensable. De nombreux
journaux locaux l’ont d’ailleurs intégré dans leurs rubriques :
Le Réveil de Vichy devient en 1901,
Vichy-Season, journal littéraire, artistique,
sportif, mondain, Le Furet vichyssois suit une démarche identique en
1907, Vichy-Sport paraît en 1908 et
justifie sa création par le préambule suivant : « A une époque où le sport subissant une évolution
prodigieuse, étend chaque jour davantage son champ d’action déjà bien vaste, la
nécessité d’un organe exclusivement sportif se faisait sentir depuis longtemps
dans notre belle cité où tous les sports se sont faits un jour heureux et dont
les réunions sont autant de triomphes » (Vichy Sport, 19 juillet 1908). La presse prend
rapidement conscience de l’intérêt médiatique du sport et l’utilise afin de
démontrer la vitalité de la station. Logiquement, le discours change de
tonalité : le sport entre à présent dans le champ des pratiques roboratives et
hygiéniques après avoir été suspecté et accusé de mille maux.
La municipalité joue intelligemment avec cet argument
promotionnel de premier choix. Elle semble vouloir accentuer la dimension
publicitaire en favorisant les pratiques spectaculaires et les rassemblements.
En conséquence, la construction d’espaces sportifs spécifiques bat son plein :
bassin sur l’Allier, vélodrome, courts de tennis, golf, aérodrome, etc. Les «
marchands de sport » se pressent dans ce lieu de villégiature : «
Habile manager, M. Moreau va installer aux arènes
du Boulevard du Sichon, un Américan Skating Palace où les nombreux adeptes du
patin à roulettes pourront évoluer à leur aise, sur une piste vaste et
merveilleusement agencée. Eh oui, Vichy qui n’est jamais restée en arrière au
point de vue sportif ajoutera ce sport à la liste déjà bien complète de ceux
qui s’y sont acclimatés avec succès » (Vichy Sport, 19 juin 1910).
Rien ne peut arrêter cette vague sportive. Pour étendre son
influence, Vichy pense même à une réalisation symbolique de grande envergure
:
« Maintenant que Vichy porte
crânement le diadème de Reine des villes d’eaux, il se doit à lui-même de ne
pas vivre de sa réputation et d’étendre au contraire sa renommée mondiale. Dans
cet ordre d’idées, je suis tout naturellement amené à plaider la cause du
spectacle le plus grandiose à l’heure actuelle, je veux parler des Jeux
Olympiques » (Vichy Sport,
26 juin 1912).
Les projets les plus fous échauffent les esprits.
L’organisation d’un tel événement n’est qu’évoquée mais démontre à quel point
le sport devient un atout publicitaire fondamental. Plébiscité par la clientèle
thermale, encouragé par la municipalité, mis en scène par de nouveaux
entrepreneurs privés, le sport anime les saisons de Vichy.
Le corps médical ne peut, dans ces conditions, se montrer plus
longtemps hostile à l’intrusion de ces nouvelles pratiques. La profession a
bien conscience que le succès de la station dépend de son rayonnement médical
mais aussi culturel, mondain et sportif. La concurrence est féroce depuis
quelques années : certains baigneurs se sont déjà tournés vers d’autres lieux
de villégiature à la mode. Les séjours sur le littoral, au bord de la
Méditerranée ou à la montagne remettent en effet en cause les classiques cures
thermales (Corbin, 1995). C’est donc contrainte et forcée qu’elle révise la
position adoptée jusqu’à présent. Les médecins auraient pu garder une certaine
réserve ou bien afficher une prudente indifférence à l’égard des pratiques
sportives. En fait, l’attitude choisie est plus volontariste. Animés
certainement par le souci de ne pas être en reste, certains praticiens
n’hésitent pas à se montrer lors des spectacles sportifs. Leur présence parmi
les notables de la ville d’eaux est régulièrement mentionnée par les gazettes
locales. Devenue l’égale d’une obligation sociale, la venue aux courses de
chevaux, aux meetings aériens, aux démonstrations de gymnastique est sensée
témoigner de l’intérêt porté au développement de la station. Si le motif
premier est nettement intéressé, certains médecins vont pourtant se piquer au
jeu. Le sport devient envoûtement, source de plaisirs et d’émotion. Les
déclarations de principe soutenues publiquement il y a quelques années
seulement volent en éclat. On s’appuie d’ailleurs sur les travaux récents du
même Fernand Lagrange pour envisager une utilisation curative du sport
:
« Les exercices de sport, les
jeux de plein air et les exercices naturels de toute sorte peuvent avoir leur
emploi en thérapeutique, bien qu’ils ne soient pas aussi méthodiquement réglés
que les mouvements de la gymnastique proprement dite. Ils peuvent rendre
surtout des services dans le traitement de certaines maladies générales où la
forme des mouvements a moins d’importance que la quantité de travail, comme les
maladies de la nutrition, l’obésité, le diabète, la goutte, les états
d’appauvrissements du sang » (Lagrange, 1894, 16).
Les louanges ont remplacé les dénigrements systématiques même
si les propos conservent une certaine prudence de circonstance. On ne connaît
pas encore très bien les effets physiologiques des activités sportives mais la
question devient digne d’intérêt. Les médecins viennent régulièrement applaudir
les prouesses et démonstrations des jeunes sportifs pendant les journées de
régates sur le bassin de l’Allier ou lors des courses vélocipédiques au
vélodrome. Traversées par un idéal soucieux de restaurer la santé et l’hygiène
publique, ces démonstrations collectives de force, de jeunesse, d’adresse et
d’audace ne les laissent pas insensibles. Régulièrement, ils prodiguent
officiellement leurs encouragements aux jeunes sociétés sportives de la station
ou participent activement à leur fonctionnement.
Signe des temps, l’établissement thermal organise à son tour
des tournois d’épée disputés dans sa propre salle :
« Parmi les attractions les plus
suivies, ce sont les assauts d’escrime dans la salle d’armes, admirablement
aménagée, et dirigée par deux de nos maîtres du fleuret et de l’épée.
Cette saison sera particulièrement brillante au point de vue de l’escrime. En
effet, du 7 au 12 juillet 1910, aura lieu à Vichy le Tournoi international
d’Epée organisé par la Société l’Epée et par la revue Les armes »
(Le Figaro, 31 mai 1910).
Le modèle sportif fait manifestement des émules dans ce «
temple de la santé ». Les plus audacieux ont même déjà intégré l’escrime dans
le traitement thermal : «
Un de nos plus distingués confrères de la
province, grand amateur d’escrime et un des meilleurs tireurs de la région du
Midi, vient depuis plus de dix ans à Vichy. Il joint au traitement par les eaux
deux longues séances d’escrime chaque jour, l’une le matin, l’autre
l’après-midi » (Lagrange, 1900, 214). Froidement accueilli à ces
débuts, le sport est finalement accepté par la médecine locale. A cet égard,
La Compagnie Fermière de l’établissement thermal
de Vichy est très représentative de cette nouvelle position de la
corporation. Au fil des années, elle participe largement au financement des
diverses manifestations sportives de la saison. Son action ne se cantonne pas à
la simple administration du complexe thermal : les loisirs deviennent une
préoccupation complémentaire aux soins (Chambriard, 1999). Après avoir doté les
courses de chevaux de prix conséquents, c’est au tour des courses
vélocipédiques, des meetings de natation, des concours hippiques de recevoir
des dons substantiels
[5].
Le mépris exprimé lors des balbutiements du sport à Vichy s’est transformé en
bienveillance discrète et intéressée. De toute évidence, l’excellence
thérapeutique a partie liée avec l’ensemble des distractions proposées dans la
ville d’eaux.
« Suivant un développement
proportionnel aux grands intérêts de la station, les attractions sportives ont
pris ces dernières années une importance exceptionnelle, et sous ce rapport
comme sous tous les autres, à quelques points de vue qu’on se place, Vichy
tient aujourd’hui la tête de toutes les villes d’eaux. On peut juger par le
programme des Courses de cette saison et par la liste des prix dont le total
dépasse 250.000 francs » (Guide de
Vichy, saison 1905).
Ce commentaire, pour la saison 1905, trop partisan pour être
tout à fait objectif, résume néanmoins l’évolution de la cité thermale. Ville
de santé en apparence, Vichy est devenue un lieu où l’on vient pour se
distraire. La seule raison médicale ne peut expliquer la réussite de la
station. Il lui fallait d’autres arguments démonstratifs et spectaculaires pour
espérer devenir la « Reine des villes
d’eaux ». C’est chose faite avec l’émergence et le développement de
distractions culturelles, mondaines et sportives. L’administration publique et
les acteurs privés comprennent rapidement que les baigneurs de l’époque ont
soif de nouveautés, d’amusements, de découvertes étonnantes. Une force
irrésistible pousse cette population vers les lieux où l’on peut apparaître et
paraître, jouer, se divertir.
Dans ces conditions, l’implantation des pratiques sportives se
réalise malgré les réticences affichées par le corps médical. La société des «
buveurs d’eau » ne peut être dirigée docilement. Les recommandations des
praticiens locaux et leur hostilité de principe ne peuvent contrecarrer cet
élan. Au contraire, la transgression de l’interdit décuple les passions et
pousse le public vers les lieux de pratiques, les manifestations et spectacles
sportifs. Le sport à la cure, deux termes pourtant antinomiques, devient une
réalité. Mais, quels arguments peuvent opposer les médecins face à des affiches
aussi attractives ?
« On a vu par la liste des
engagements pour la Semaine de Vichy quelle allait être l’importance de ce beau
meeting d’aviation : Blériot, Lathan, l’appareil Wright de Tissandier, les
biplans à queue de Delagrange, Paulhan, Zipfel, de Rue, tous appareils et
aviateurs ayant fait leurs preuves et sachant leur métier d’oiseau, voilà de
quoi donner un magnifique spectacle aux hôtes de la grande station
thermale » (Vichy Sport, 18
juillet 1909).
En définitive, mieux vaut se rallier rapidement à ces nouvelles
distractions, sources de profit et de distinction pour la ville d’eaux. Après
un temps d’hésitation, la médecine locale soutient et encourage la diffusion
des pratiques sportives. Le conservatisme laisse la place au réalisme et à la
mode. Affaire lucrative et publicité incontestable, les sports élégants sont
rapidement indispensables. L’ensemble de la station, médecins compris, ont
intérêt à ce qu’ils se développent de manière exemplaire. A la fois espace rêvé
et imaginaire, entreprise commerciale, lieu dévoué à la santé et au spectacle,
les genres cohabitent à Vichy, jusqu’à se confondre.
Archives :
Archives communales de la ville de Vichy, Archives
départementales de l’Allier, Fonds patrimoniaux et anciens de la Bibliothèque
Valéry Larbaud de Vichy.
Journaux :
Le Journal de Vichy,
(1870 à 1914). La Saison élégante à
Vichy, (1877 à 1883). Vichy
Mondain (1888-1889). Le Réveil de
Vichy, (1891 à 1895). Vichy
Season (1897 à 1911). Vichy
Sport, (1908 à 1913). Le
Figaro, supplément illustré, 31 mai 1910.
Guides
:
Vichy-1880-Splendid-Guide, Album de luxe édité
par un comité de publicistes, dessinateurs, topographes éminents,
1880.
Guide de l’étranger à
Vichy, saison 1893. Vichy, Compagnie Fermière de l’établissement
thermal de Vichy, 1893.
Guide de l’étranger à
Vichy, saison 1897. Vichy, A. Wallon imprimeur-éditeur,
1897.
Vichy-Guide, saison
1899. Vichy, Compagnie Fermière de l’établissement thermal de Vichy,
1899.
Guide de Vichy, saison
1905. Vichy, Compagnie Fermière de Vichy, 1905.
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malade à Vichy. Paris, Baillière libraire éditeur.
Engerand, F. (1936). Les
amusements des villes d’eaux à travers les âges. Paris, Plon et
Nourrit.
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au traitement des maladies chroniques. Paris, Asselin.
Grellety, L. (1888). Hygiène et
régime des malades à Vichy. Conseils aux diabétiques, aux goutteux,
etc. Mâcon, Protat Frères.
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Médication par l’exercice. Paris, Félix Alcan.
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mouvements méthodiques et la mécanothérapie. Paris, Félix
Alcan.
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France, Paris, Institut Français d’Architecture, 167-187.
[*]
frederic. dutheil3@ libertysurf.
fr
[1]
Inauguration des Courses de Vichy. Affiche à la population,
Vichy : Imprimerie Wallon, 1875.
[2]
Rapport Général à son Excellence
M. le Ministre de l’agriculture, du commerce et des travaux publics sur le
service médical des eaux minérales de la France pendant l’année
1865, Paris : Baillière et fils, 1868. Plombières, Contrexéville,
Vittel dans les Vosges, Les Eaux-Bonnes, Luchon, Les Eaux-Chaudes,
Saint-Sauveur dans les Pyrénées ou Aix-les-Bains dans les Alpes figurent parmi
les stations thermales françaises réputées, à partir de la seconde moitié du
XIX
e siècle.
[3]
Société anonyme des Courses de Vichy, Statuts, Vichy : C.
Bougarel imprimeur-éditeur, 1889.
[4]
La cure d’exercice pendant la
saison thermale. L’exercice sans fatigue par la mécanothérapie.
Vichy, La Compagnie Fermière de Vichy, 1904.
[5]
Vichy-Sport, 8 et 9
août 1908. Pour les Courses de Vichy, la Cie Fermière offre un prix de 1 000 F
: prix de l’Etablissement thermal. Pour les courses vélocipédiques
internationales du 15 et 16 août 1908, la Cie Fermière offre un prix de 1 050
F.