Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
152 pages

p. 53 à 72
doi: 10.3917/sta.061.0053

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Rapports de recherche

no 61 2003/2

2003 STAPS Rapports de recherche

L’institutionnalisation de « l’Aquatic Fitness » aux Etats-Unis (1984-1992)

Thierry Terret  [*] Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport Université Lyon 1 - 27-29 bd du 11 novembre 1918 - 69622 Villeurbanne cedex
Né aux Etats-Unis à la fin des années soixante, l’aquatic fitness définit son espace, s’institutionnalise et rationalise ses conceptions entre 1984, date de création de l’Aquatic Exercise Association, et 1992 qui marque le début de la diffusion internationale du modèle américain. Ces processus de légitimation, de professionnalisation et d’expansion consacrent le succès d’une pratique qui prend alors une place reconnue au sein du secteur du fitness. Cette diffusion peut s’expliquer par des facteurs démographiques et sociaux, des facteurs institutionnels et des facteurs technologiques et économiques. Elle est aussi la conséquence de mécanismes de construction identitaire analysés à partir d’entretiens, d’enquêtes et d’analyses des journaux et vidéos spécialisés. Mots-clés : aquatic fitness, histoire, institutionnalisation, professionnalisation, légitimation. Born in late Sixties, Aquatic Fitness simultaneously defined its territory, rationalized its conceptions and was institutionalized between 1984 (creation of the Aquatic Exercise Association) and 1992, when the American standard started to diffuse internationally. These processes of legitimacy, professionalization and extension resulted in the success of the activity, which thus took a larger place in the whole fitness industry. Such a diffusion could be explained by demographic and social factors as well as by institutional, technological and economic factors. It was also the consequence of the search for a specific identity, whose construction has been studied through interviews, questionnaires and analyses of specialized journals and videos. Keywords : aquatic fitness, history, institutionalization, professionalization, legitimacy. Das Ende der 60er Jahre in den USA aufgekommene aquatic fitness definiert seinen Raum, institutionalisiert sich und rationalisiert seine Konzepte zwischen 1984, dem Jahr der Gründung der Aquatic Exercise Association, und 1992, dem Jahr, das die internationale Verbreitung des amerikanischen Modells bedeutet. Diese Prozesse der Legitimation, der Professionalisierung und der Expansion verankern den Erfolg einer Praxis, die nun einen anerkannten Platz im Bereich der Fitness einnimmt. Diese Ausbreitung kann man mit demographischen, sozialen, institutionellen, technologischen und ökonomischen Faktoren erklären. Sie ist auch die Konsequenz von Mechanismen der Identitätskonstruktion, die durch Interviews, Umfragen und durch Analysen von Fachzeitschriften und -videos analysiert wurden. Schlagwörter : aquatic fitness, Geschichte, Institutionalisierung, Professionalisierung, Legitimation. Nato negli Stati Uniti alla fine degli anni ’60, l’aquatic fitness definisce il suo spazio, si istituzionalizza e razionalizza le sue concezioni tra il 1984, data della creazione dell’Aquatic Exercise Association, e il 1992 che segna l’inizio della diffusione internazionale del modello americano. Questi processi di legittimazione, professionalizzazione ed espansione consacrano il successo di una pratica che prende quindi un posto riconosciuto all’interno del settore del fitness. Questa diffusione può essere spiegata da fattori demografici e sociali, da fattori istituzionali e da fattori tecnologici ed economici. Essa è anche la conseguenza di meccanismi di costruzioni identitarie analizzati partendo da interviste, inchieste ed analisi di giornali e video specializzati. Parole chiave : aquatic fitness, istituzionalizzazione, legittimazione, professionalizzazione, storia. Nacido en los Estados Unidos a fines de los años sesentas, el acuatic fitness define su espacio se institucionaliza y racionaliza su concepción en el año 1984 fecha de creación del acuatic excercise association, a partir de 1992 comienza la divulgación internacional del modelo americano. Este proceso de legitimación y profesionalización de expansión viene a consagrar el suceso de una practica que tiene un lugar reconocido en el mundo del fitness. Esta difusión se puede explicar mediante los factores tecnológicos y económicos. Mediante entrevistas, cuestionarios, análisis de contenidos, videos espcializados, se desarrolla una construcción de indentidad. Palabras claves : acuatic fitness, historia, institucionalización, profesionalización, legitimación.
Née aux Etats-Unis à la fin des années soixante de l’autonomisation de pratiques thérapeutiques, la gymnastique aquatique y est, depuis, plus connue sous les termes « d’exercices aquatiques » ou « d’aquatic fitness » [1]. Depuis une dizaine d’années, ces pratiques que, par convention, nous définissons comme des exercices physiques réalisés dans l’eau, généralement à partir de la position verticale, dans un but récréatif et/ou néo-hygiénique [2], s’imposent comme une partie incontournable de l’offre des centres de fitness dans la plupart des pays industrialisés.
Bien que certains promoteurs aient pu être tentés par la mise en place de compétitions d’aquatic fitness [3], celles-ci n’ont guère eu de succès parce que, fondamentalement, les pratiques d’entretien ne répondent pas aux définitions du sport. Dès lors, le processus de sportivisation des pratiques physiques, relativement bien connu aujourd’hui (Guttmann, 1978 ; During, 1984 ; Callède, 1985, McPherson, Curtis & Loys, 1989 ; Guay, 1993), devient inopérant à expliquer la manière dont les pratiques de fitness, terrestres ou aquatiques, ont pu s’implanter, se transformer et se développer. De nouveaux cadres d’analyse sont à imaginer pour tenir compte de plusieurs éléments plus spécifiques comme, par exemple, leurs formes d’institutionnalisation entre une orientation associative et une orientation commerciale, ou encore l’extrême réactivité du secteur au regard du marché, qui se traduit par une course à l’innovation (technique, musicale, technologique, pédagogique).
Les Etats-Unis possèdent un monopole relatif sur l’aquatic fitness au niveau international en termes de méthodes, d’équipements spécifiques, de vidéos, d’institutions et de diplômes [4]. Or cette domination n’a pu se produire qu’à partir du moment où l’activité elle-même a été l’objet d’un ensemble de processus d’institutionnalisation et de formalisation dont le point de départ se situe précisément en 1984 avec la création de l’Aquatic Exercise Association (AEA) et s’achève autour de 1992 avec l’envoi d’instructeurs américains dans le monde entier que vient rapidement couronner une large implantation des modèles de pratiques en dehors des Etats-Unis. Nous souhaitons plus précisément caractériser les mécanismes de construction identitaire de cette « nouvelle » activité entre la phase pionnière des années soixante-dix et la phase d’internationalisation des années quatre-vingt dix, en étudiant plus particulièrement l’étape d’institutionnalisation américaine de l’aquatic fitness à partir de trois types de sources. D’une part, l’analyse des productions spécifiques écrites et vidéos des années 1986-1992 a été réalisée et recoupée avec leur degré de leur diffusion. A cet égard, l’étude de la totalité des numéros de The Akwâ Letter, la première revue consacrée spécifiquement à l’aquatic fitness, a été déterminante. D’autre part, un questionnaire a été envoyé en 2001 auprès des instructeurs abonnés au journal The Akwâ Letter. 180 retours ont pu être exploités et confrontés aux résultats des enquêtes diligentées par l’AEA en 1987, 1989 et 1991. Enfin, une série d’une vingtaine d’entretiens [5] a été menée auprès des principaux pionniers de l’activité et des acteurs ayant joué un rôle important dans la création de l’AEA.
 
1. Restructuration locale et institutionnalisation nationale
 
 
L’aquatic fitness n’est pas né dans les centres de fitness américain, mais il y a trouvé refuge au moment où il s’est écarté de ses attaches médicales et thérapeutiques. Au milieu des années quatre-vingt, cette organisation vole en éclats sous le poids d’un double mouvement. D’une part, si les clubs les plus importants maintiennent simultanément de l’aérobic, de la danse et des exercices aquatiques dans leurs programmes, beaucoup ne survivent qu’en se spécialisant. Bientôt apparaissent des structures entièrement dédiées à l’aquatic fitness, quitte à construire de petits bassins vite rentabilisés. D’autre part, l’essentiel de la dynamique se produit sous la forme d’offre de programmes dès lors qu’existent déjà des installations nautiques disponibles et une volonté de les rentabiliser pédagogiquement et financièrement. En 1988, les piscines des YMCA [6] concentrent d’ailleurs près de 45 % des adeptes de l’activité, contre 19 % dans les installations scolaires et universitaires, 16 % dans les piscines municipales et 12,6 % dans les piscines des clubs de fitness proprement dits (Midtlyng & Vanclaeve Nelson, 1989).
En quelques années, alors que les structures locales se multiplient et se spécialisent, le nombre de spécialistes augmente proportionnellement, ce qu’expliquent au moins trois grands facteurs. L’existence d’un marché a d’abord joué un rôle évident en assurant la viabilité financière de ces petites entreprises ou des programmes plus ponctuels. Toutefois, il aurait pu simplement contribuer à alimenter les centres de fitness si les pratiquants eux-mêmes n’étaient alors devenus demandeurs d’un plus grand professionnalisme des instructeurs. En effet, parmi les 500 000 pratiquants que comptent les Etats-Unis en 1986 (Rosenbaum, 1992), certains possèdent déjà une dizaine d’années d’expérience en aquatic fitness et sollicitent une meilleure expertise et des conditions matérielles optimales, comme le confirme une recherche portant sur 831 pratiquants conduite par le SRI Research en 1987. Enfin, le renouvellement des profils de pratiquants, ajouté à la concurrence croissante du secteur, produit une course à l’innovation technique et technologique s’accordant mal de structures trop polyvalentes où les compétences individuelles ne trouvent pas forcément à s’exprimer. Dès lors, les conditions économiques et culturelles sont réunies pour que l’exigence d’un personnel reconnu pour sa qualification, entraîneurs personnels (« Personal trainers ») ou instructeurs employés, devienne incontournable.
Or, au milieu des années quatre-vingt, ce personnel est déjà bel et bien présent. Une communauté professionnelle se développe, qui méconnaît sa propre existence. Avec son expansion inéluctable s’impose en quelques années le besoin d’un minimum d’organisation des échanges entre instructeurs. L’absence d’harmonisation des contenus et de coordination des experts était à la rigueur tolérable quand peu étaient concernés ; les tentatives de la YMCA pour élaborer un programme de formation pouvaient aussi garantir une certaine légitimité du système. Mais la situation ne pouvait guère rester plus longtemps en l’état. L’émiettement à la fois humain et théorique du secteur mettait en péril l’existence même des centres d’aquatic fitness ou risquait de provoquer par exemple leur intégration dans le seul registre paramédical. On doit alors à Ruth Sova, une jeune instructrice d’aquatic fitness, charismatique et dynamique, d’avoir pris l’initiative de créer une structure nationale au moment où l’urgence commandait de le faire.
Au milieu des années quatre-vingt, Ruth Sova a déjà à son actif, outre la création de plusieurs sociétés spécialisées [7], une dizaine d’années d’expérience de l’aquatic fitness qu’elle commence à formaliser dans un ouvrage (1986). Impliquée dans le secteur du fitness en général, elle intervient à plusieurs reprises dans des conventions nationales pour y développer ses idées sur l’exercice aquatique. Elle est par exemple présente en 1986 à celle de l’International Dance-Exercise Association (IDEA), l’organisation qui domine alors aux Etats-Unis le secteur du fitness avec l’Aerobics and Fitness Association of America (AFAA). Elle constate l’isolement dans lequel se trouvent les instructeurs dans son cas et se lance dans l’aventure institutionnelle, proposant en guise de programme un ensemble de questions qui révèlent la fragilité identitaire du secteur :
« Avec l’intérêt croissant pour l’exercice aquatique, le nombre de cours a augmenté par bonds. Non seulement il y a de plus en plus de monde prenant des cours, mais la variété des programmes offerts a augmenté. Que font les gens ? Qu’est-ce qui marche et qu’est ce qui ne marche pas ? Qu’est-ce qui est bon pour la santé et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Quelles recherches ont été faites qui pourraient nous donner des lignes directrices pour définir des programmes ? (…) Quand je donnais des conférences à travers le pays, je me suis rendue compte que les gens n’avaient aucune idée de ce que faisaient les autres pratiquants d’exercices aquatiques. Beaucoup exprimaient un désir d’apprendre des autres et de partager leurs ressources. L’association fut formée pour cette raison » [8].
Il faut d’abord choisir un nom pour cette structure. « Fitness  » entretient la confusion avec l’existant ; « Exercise » paraît en revanche plus neutre et plus populaire [9]. L’Aquatic Exercise Association, finalement créée en 1984, définit ses buts en assujettissant le projet de la pratique de l’exercice aquatique au développement de la santé et du bien-être, tout en jetant les bases d’une coopération entre spécialistes sur fonds de globalisation : « développer la santé et le fitness par la pratique des exercices aquatiques en sécurité et encourager un style de vie physiquement sain pour tous. L’AEA a pour but de constituer un réseau de coopération mondial pour favoriser la qualité de l’industrie de l’aquatic fitness dans son ensemble. [10] »
Entre 1984 et 1986, les premiers membres sont contactés de manière relativement empirique. Pauline Foord se souvient par exemple en ces termes de sa première participation :
« Je crois que c’était en assistant à Indianapolis à une convention de la CNCA. Cette jeune femme était assise à un coin de table ; elle vient vers moi et dit qu’elle avait fondé une association d’exercices aquatiques. Signe là. Et j’ai signé » [11].
Mais le dispositif sera vite connu, notamment grâce aux informations diffusées dans la presse, et, quelques mois après sa création, l’AEA compte déjà plusieurs centaines d’instructeurs. Elle pourra alors véritablement jouer son rôle d’outil de développement du secteur et de relais de l’innovation.
 
2. En quête d'identité
 
 
L’AEA doit dès le départ définir son identité ou, plus exactement, positionner les « exercices aquatiques » au sein des activités avec lesquelles des confusions pourraient exister pour l’observateur non averti. Ni aérobic terrestre transféré dans l’eau, ni forme marginale et dépréciée de natation, l’aquatic fitness doit initialement construire sa légitimité contre les autres. Ainsi Vicki Chossek déclare-t-elle en 1987, dans le premier numéro de The Akwâ Letter :
« Pendant que certains pratiquants préfèrent nager leur route vers le fitness, d’autres recherchent le plaisir de courir, sauter, donner des coups de pieds, monter les genoux et tourner dans l’eau sur leur chemin pour une meilleure santé (…). Les piscines ne sont plus seulement pour les nageurs  » [12].
Et après avoir ainsi conclu que l’aquatic fitness présente finalement davantage de variétés et qu’il procure plus de motivation que la natation, la directrice exécutive de l’AEA confirme qu’attrait ne signifie nullement simplicité et que, bien au contraire, l’aquatic fitness nécessite peut-être plus de connaissances que la natation : « les instructeurs d’exercices aquatiques doivent en savoir bien davantage que comment nager. Fitness, assurance, droits musicaux, motivation, sécurité dans les piscines, conduite de groupe et définition de progressions sont tous importants pour le succès des programmes d’exercices aquatiques » [13].
La recherche scientifique en viendra même bientôt à être interpellée, notamment pour mesurer les effets de l’exercice aquatique en position verticale et en position horizontale [14]. Dans ces comparaisons, les résultats eux-mêmes ne sont en l’occurrence pas nécessairement les plus révélateurs. Ces interrogations peuvent surtout être interprétées comme l’illustration d’un positionnement et non seulement comme la simple quête de validation d’une intuition. Dans l’ensemble, la démonstration joue sur deux registres : spécificité d’une part, dignité d’autre part, mais il s’agit bien, en définitive, de déterminer l’originalité de l’aquatic fitness (et accessoirement récupérer quelques adeptes), en exhibant sa différence au regard de la natation. Comme le résume Ruth Sova (1987), « la première chose dont les pratiquants d’exercices aquatiques ont besoin est d’ignorer tout ce qui a été étudié spécifiquement sur les nageurs ».
Au regard de la quête d’identité, un raisonnement différent sur la forme, mais proche sur le fond, est développé vis-à-vis des pratiques traditionnelles de fitness, avec des remarques qui sonnent à la fois comme un avertissement et comme une sanction : « Les sols carrelés et cimentés, peu favorables aux rebonds, ont bien fait souffrir les danseurs aérobic. Les gens aiment l’idée de danser en tant que forme d’exercice. Ils aiment la musique et le mouvement, mais ils n’aiment pas les blessures qui vont avec » [15]. Ce positionnement est aussi traduit par Ruth Sova qui se souvient d’une division radicale entre l’intensité des exercices à terre et la quête d’une pratique aquatique plus modérée et plus chorégraphique [16]. Pour autant, les organisations nationales de fitness ne portent en aucune manière un regard hostile sur l’aquatic fitness et se montrent même plutôt intéressées par l’initiative institutionnelle, de même que les grandes associations comme la YMCA qui étaient déjà investies dans le secteur. Le risque identitaire semble en fait moins fort du côté du fitness que du côté de la natation, d’autant plus que se dessine très vite chez certains experts une nouvelle orientation en complète rupture avec celles qui étaient privilégiées jusqu’alors : intégrer le secteur dans une optique compétitive en finalisant une partie des programmes d’aquatic fitness par la compétition. En intégrant ainsi la logique sportive, l’excellence pouvait être reprécisée en terme de performance et non plus en terme de condition physique, entraînant par-là une redéfinition beaucoup plus profonde de toute l’activité. Une telle initiative voit le jour en dehors de l’AEA, en 1988, en Floride avec la création de l’United States Water Fitness Association (USWFA). John Spannuth, son fondateur, est l’ancien président de l’association américaine des entraîneurs (American Coaches Association) et l’un des premiers acteurs des programmes de natation pour adultes dans les années soixante-dix sous la forme des « Swimming masters ». La sensibilité qui s’exprime dans cette double expérience en direction de la promotion du bien-être et de la condition physique tout au long de sa vie par la natation de compétition l’amène à envisager l’exercice aquatique avec un regard différent de celui des responsables de l’AEA : proposer des compétitions d’exercices aquatiques sur le modèle des championnats d’aérobic. Quelques tentatives de rapprochement entre l’USWFA et l’AEA sont même amorcées, mais échouent car, si les deux programmes ne sont initialement pas très différents, les deux philosophies le sont en revanche radicalement. Comme le résume Sandy Stoub, « l’AEA était vertical et proche de l’aérobic, l’USWFA était horizontal et proche de la natation » [17].
Sans doute l’incompréhension en question provient-elle aussi d’une certaine méfiance réciproque dans la maîtrise de ce qui est perçu comme fondamental, la connaissance du mouvement pour les uns, la connaissance de l’eau pour les autres. En moins grande prise avec la demande sociale, ne délivrant pas de certificats de mise à niveau obligatoire comme l’AEA, toujours est-il que l’USWFA ne parvient pas à s’imposer, bien que des membres pionniers de l’AEA assistent à ses conférences [18] ou encore possèdent la double certification [19]. L’incompatibilité entre la natation et les exercices aquatiques n’est pourtant pas rédhibitoire, mais sans doute la synthèse passe-t-elle moins par la compétition que par la natation de loisir qui prend justement son essor aux Etats-Unis dans les années quatre-vingt. Toutefois, rares sont ceux qui, à l’instar de Jane Katz (1981, 1993, 1996), parviennent à faire le lien et à assurer l’intégration des deux pratiques dans un même projet d’entretien physique de l’adulte.
Dès 1988, le mouvement semble en tout cas irrésistible pour l’AEA. Comme le confirme Pauline Ivens, un diplômé AEA donne désormais le sentiment aux usagers qu’ils sont en sécurité et entre les mains d’un professionnel compétent. Au printemps 1993, Ruth Sova pourra même céder ses responsabilités à la direction du mouvement au profit de deux personnalités complémentaires mais tout aussi passionnées et dynamiques l’une que l’autre : Julie See et Angie Nelson [20]. Enfin, avec l’augmentation du nombre d’instructeurs, des structures régionales deviennent même envisageables, comme en témoigne par exemple la création de la California Aquatic Association en 1989 [21].
 
3. Rassemblements et posélytisme
 
 
Au début des années quatre-vingt, la promotion de l’aquatic fitness ne passe pas par les relais classiques des médias généralistes ou spécialisés, mais par des actions plus locales. En dehors de publications scientifiques et médicales nombreuses sur l’intérêt de l’exercice aquatique, mais destinées à un public averti, le bilan est en effet alors médiocre, que l’on se tourne du côté des activités aquatiques et de la natation, ou de celui du fitness. Une structure aussi reconnue que le Council for National Cooperation in Aquatics (CNCA) organise par exemple régulièrement des conférences sans que le sujet ne soit abordé avant le milieu des années quatre-vingt [22]. Plus étonnant peut-être, les articles d’aquatic fitness proprement dits sont relativement rares dans la presse ou dans les magazines spécialisés, si bien que le grand public demeure finalement peu au courant d’un secteur en constitution. Au milieu des années quatre-vingt, si les magazines de fitness ouvrent progressivement leurs colonnes à l’exercice aquatique ainsi qu’à l’action de l’AEA, cette intégration est encore lente. Certains ne diffusent encore que sporadiquement des reportages sur des programmes d’aquatic fitness, en faisant justement ressortir leur caractère original, signe d’exception. L’index de la revue American Fitness ne laisse apparaître par exemple qu’un article sur le sujet en 1985 (Roberts & Gerson), puis un second en 1988 (Koszuta) avant que la fréquence des articles n’augmente plus significativement (Sanders, 1989 ; Fine, 1989 ; Brown, 1989 ; Iknoian, 1991, Wilson, 1991, Nicht & Tilden, 1991), illustrant par-là l’accès du secteur à la normalité.
Ces articles, aussi rares soient-ils, pourraient néanmoins assurer un relais non négligeable et participer de la reconnaissance de l’activité. Encore faudrait-il qu’ils soient lus, de même que les ouvrages spécifiques sur le sujet, ce que sont loin de confirmer nos entretiens avec les instructeurs ayant débuté dans ces années : leurs références reposent en effet d’abord sur des connaissances empiriques, la contribution de la culture livresque s’avérant extrêmement limitée. La croissance du secteur suppose donc un autre prosélytisme. Or l’un des buts de l’AEA est précisément de servir d’outil de communication et de diffusion des idées, aussi bien en direction du grand public que de la communauté des spécialistes des exercices aquatiques. Une bonne illustration du premier processus est donnée par la démonstration que Ruth Sova donne sur l’ABC Saturday Morning Health Show du 3 octobre 1987. Quant au second, l’un des meilleurs exemples de l’effort de communication réalisé par l’AEA est le lancement d’un journal, The Akwâ Letter. Le premier numéro paraît en mai 1987 sous la forme d’un modeste 4 pages tirés à 2000 exemplaires et avec une fréquence de 6 fois par an attestant de ses ambitions. Le tirage double dès le second numéro, tant en format (8 pages) qu’en diffusion (4 000 exemplaires). Signe du succès rencontré, il montera à 16 pages en juillet 1989 pour tirer à 5 000 exemplaires à partir de novembre 1989.
Si la composition du comité éditorial d’Akwâ Letter témoigne de la caution apportée par les milieux scientifiques, médicaux et éducatifs, ainsi que par le monde de la gestion de piscines et du marketing [23], les articles des premières années sont essentiellement des présentations d’expériences et des témoignages auxquels s’ajoutent quelques articles de vulgarisation scientifique. Au-delà de leur intérêt informatif pour un lectorat constitué d’instructeurs, de propriétaires de centres et de pratiquants, ces deux grands types d’articles peuvent aussi révéler, d’une manière certes sensiblement différente, la quête identitaire du secteur.
Cette soif d’échanges tout autant que les exigences purement commerciales affectent notablement les formes prises par la diffusion des idées. Au milieu des années quatre-vingt, un nouveau média voit ainsi le jour pour diffuser et vendre les conceptions du secteur : l’enregistrement de programmes sur cassettes vidéos. Le livre avait rapidement trouvé les mêmes limites que celles rencontrées dans toute production technique. Le texte peut y être dense et développer des explications et justifications fondées. Les positions de départ et d’arrivée des mouvements peuvent y être bien précisées, voire même soutenues par la photo ou le croquis. Toutefois, le meilleur kinogramme ne peut remplacer le film d’un mouvement. En outre, l’alliance de la musique et de l’image trouve aussi sa meilleure expression dans le film et non dans l’adjonction d’un texte et d’une cassette audio. Quelques spécialistes cumulent d’ailleurs les médias, par exemple Ruth Sova qui lance en 1988 un lot de 6 programmes comprenant chacun une cassette vidéo, une cassette audio de consignes, une cassette sans consigne et un texte écrit. Plus généralement fleurissent en quelques mois de nombreuses vidéos dont la publicité est aussitôt assurée par The Akwâ Letter.
La quête des fondements identitaires de l’exercice aquatique à partir des expériences individuelles se traduit aussi à partir de mai 1988 par la première conférence autonome de l’AEA, qui réunit alors 200 pratiquants et hydrothérapeutes pour 42 présentations d’ateliers et de communications. Au départ, l’IAFC (International Aquatic Fitness Conference) réunit essentiellement des instructeurs de « land aerobic » qui y assistent autant par curiosité que par intérêt [24]. Cette vaste convention, désormais annuelle, s’impose cependant très vite comme un rendez-vous incontournable pour les professionnels de l’aquatic fitness et la première au monde aujourd’hui en terme de fréquentation.
Des réunions de moindre envergure viendront bientôt compléter le maillage national, avec l’organisation de conférences dans différents états qui sont autant d’occasions de certifier de nouveaux instructeurs ou de confirmer les anciens. Pour les seuls mois de septembre et d’octobre 1989, on ne compte par exemple pas moins de six conférences (Orlando et Jacksonville en Floride, Santa Clara et Los Angeles en Californie, Dallas au Texas, Stamford dans le Connecticut) totalisant 575 participants [25].
Au même moment, l’intégration de l’aquatic fitness se poursuit dans les institutions polyvalentes comme la YMCA [26] ou dans les organisations de fitness. L’America’s Fitness Conference d’octobre 1987 propose ainsi plusieurs ateliers d’exercices aquatiques auxquels les membres de l’AEA sont d’ailleurs conviés. En 1990, la conférence de l’IDEA possède une authentique section « Aquatics  » [27]. Enfin, l’Université elle-même n’hésite plus à organiser des séances à destination des étudiants, bien que la demande soit, là encore, parfois plus pressante que les ressources locales ne l’autorisent. Pauline Ivens se souvient être arrivée à l’Université d’Oregon en 1988 où, sans véritable expérience, elle est aussitôt amenée à assurer quatre cours « d’aquarobics » par semaine sur la base de ses compétences dans d’autres activités [28]. En dépit de ces débuts laborieux, l’intégration universitaire produit aussi des effets en retour, notamment parce que le public concerné, plus jeune que les pratiquants habituels, suppose d’indispensables adaptations des rythmes et des programmes.
 
4. La mise en place d'un standard: formation et certification
 
 
La génération des instructeurs des années quatre vingt demeure extrêmement plurielle quant à ses origines, mais la natation, la danse ou l’aérobic constituent en général le bagage de départ de ceux qui viennent à l’aquatic fitness, comme l’illustrent quelques exemples pris parmi les personnalités les plus connues du moment.
Dawn Brawn, l’auteur de la vidéo « Aquasize I » (1988), admet par exemple : « J’ai commencé à être intéressée en 1982. Après avoir enseigné régulièrement des exercices dans des salles de gymnastique à travers divers styles d’aérobic pendant 15 ans, j’ai trouvé dans l’eau un nouveau moyen  » [29]. Candy Costie, l’auteur de la vidéo « Water Workout with Candy Costie » (1989), était médaillée d’or en natation synchronisée cinq ans plus tôt aux Jeux olympiques de Los Angeles. Jane Katz faisait partie de l’équipe américaine dans le même sport aux Jeux de Tokyo en 1964. Sara Kooperman était danseuse dans une troupe dans les années soixante-dix (Pastichia Dance) et donnait des cours d’aérobic lorsque, blessée au dos et orientée brièvement vers la natation, elle cherche d’autres solutions qu’elle trouve à travers une rencontre avec Ruth Sova en 1985 puis, surtout, lors d’une démonstration de Julie See quelques temps plus tard qui la convainc de rentrer en contact avec le réseau [30]. Quant à Angie Proctor, elle se lance au même moment dans l’aquatic fitness avec, pour l’essentiel, une expérience d’athlète [31]. Certains ont une trajectoire les amenant à cumuler les expériences : Julie See, après avoir pratiqué la natation synchronisée et la natation sportive en catégorie junior, enseigne l’aérobic en 1976, se met au body-building en 1984, puis à l’aquatic fitness l’année suivante [32].
Quel que soit le cas de figure, l’aquatic fitness repose sur des bases extérieures à lui-même ; très peu d’instructeurs sont directement attirés par une activité à laquelle on accède généralement après une autre expérience. Aujourd’hui encore, les résultats de notre enquête indiquent que 18  % d’entre eux n’ont jamais pratiqué l’aquatic fitness avant de l’enseigner et plus de la moitié (53 %) ont une expérience limitée à un an au maximum [33]. Ces trajectoires particulières de professionnels justifient d’ailleurs le fait que la majorité des instructeurs d’aquatic fitness assurent alors d’autres activités de manière complémentaire : 42 % sont ainsi également professeurs de natation, 38 % instructeurs de « land aerobic », et 38 % ont des responsabilités de directeur de programme [34]. Il conviendrait en outre de tenir compte de ceux, thérapeutes, enseignants, etc. dont l’occupation principale est plus éloignée du secteur et qui complètent le dispositif de façon non négligeable.
Cette situation contrastée a de nombreuses incidences sur les programmes proposés. D’une part, des différences régionales apparaissent en fonction de l’activité de formation et de la personnalité développée localement par certains des pionniers des années soixante-dix. D’autre part, les conceptions pédagogiques sont touchées par les trajectoires de vie des « nouveaux » instructeurs dont une majorité a plus de quarante ans : l’expérience antérieure d’entraînement en natation ou en sauvetage d’une partie d’entre eux les conduit à valoriser des modèles d’apprentissage par consignes a priori, en restant relativement en retrait ou en situation d’observation pendant le déroulement d’une séquence. Au contraire, ceux qui ont une expérience initiale de danse ou d’aérobic privilégient un apprentissage par imitation de l’instructeur pendant la séquence [35]. Les premiers n’ont alors pas toujours conscience de l’attractivité des pédagogies en miroir pour un public féminin non expert ; les seconds ne maîtrisent pas toujours la spécificité du milieu aquatique quant à leurs choix d’intensité d’exercices et de rythmes musicaux.
Ceux qui, à partir de 1985, consacrent une partie de leur activité à la formation d’instructeurs, ont alors à tenir compte de cette diversité de contenus et de méthodes. L’idée d’une certification provient autant d’un souci de monopole institutionnel que du besoin d’harmoniser le niveau du secteur en assurant la fusion des expériences de chacun. La mise en place d’un diplôme professionnel sera d’ailleurs l’une des premières initiatives de l’AEA et jouera très vite un rôle considérable dans le développement du secteur. A l’évidence, en effet, la simple existence d’une qualification ayant un label et délivrée par une organisation nationale, l’AEA, a une fonction d’affichage et de reconnaissance d’un niveau d’expertise en direction des pratiquants, bien sûr, mais aussi des pouvoirs publics, des autorités médicales et de l’industrie du fitness dans son ensemble. En outre, et plus important sans doute pour notre analyse, toute certification produit aussi un processus de standardisation des contenus de formation à partir du moment où le diplôme s’impose comme le plus légitime dans un secteur donné. Or c’est exactement le phénomène que l’on peut observer dans le cas de l’AEA.
Sans nécessairement s’appuyer sur le modèle de l’AFAA qui, en 1983, lance une certification d’instructeurs de fitness ou encore de l’ACE qui fait de même deux ans plus tard [36], l’AEA crée son diplôme en 1986. Le principe en est simple. L’organisation éventuelle de la formation est assurée dans des cadres variés avec ou sans le support direct de l’AEA, dont les responsables ne sont obligatoirement impliqués que sur l’évaluation des connaissances. Celle-ci garantit à l’instructeur, à l’employeur et, en définitive, au pratiquant, un minimum de connaissances en anatomie, kinésiologie, physiologie, sécurité et prévention des blessures et des accidents, interventions d’urgence, législation et techniques principales. Par ailleurs, la certification suppose de constantes mises à niveau (Continuing Education Certification), à réaliser tous les deux ans sous la forme d’un module payant d’une quinzaine d’heures de formation. Ce délai de deux ans répond à l’extrême renouvellement du secteur dans le domaine des équipements et des programmes et, plus modestement, des connaissances spécifiques. S’il n’est probablement pas coupé d’enjeux financiers, il illustre surtout les inquiétudes d’un domaine d’activités qui ne maîtrise pas totalement ses axes de développement.
Les certifications et confirmations se déroulent sur demande, par exemple en provenance d’un centre de fitness ou à l’occasion d’une convention. Entre octobre 1987 et juillet 1988, 800 instructeurs seront ainsi déjà certifiés [37]. Les premières formations sont assurées directement par Ruth Sova et Vicky Chossek. On y retrouve sans surprise nombre des pionnières des années soixante-dix, qui fournissent ainsi très vite le vivier des présentatrices des conférences annuelles tout en assurant un bon relais de diffusion des travaux synthétisés par l’AEA. Toutefois, quelques jeunes femmes se présentent aussi à ces premières cessions sans réelle expérience dans le domaine. Angie Nelson se souvient ainsi avoir suivi en 1986 le second stage de l’association à Orlando, après avoir lu un article paru dans un magazine, avec un diplôme ACA d’instructeur de fitness et d’entraîneur personnel en poche, ainsi que quelques semaines d’expériences professionnelles en aérobic. A peine âgée d’une vingtaine d’années, cette jeune femme jouera alors pendant plus d’une décennie un rôle déterminant dans la diffusion de l’aquatic fitness aux Etats-Unis. Chargée par Ruth Sova à l’issu de son stage de formation de prendre en main la formation AEA des instructeurs dans le pays, elle va en effet multiplier les présentations et autres programmes de formation et de certification, se déplaçant deux à trois fois par semaine dans les différents états américains [38], avant de passer au niveau international après 1990.
Le succès des certifications atteste d’un souci de reconnaissance de la communauté, mais il concrétise aussi tout simplement une augmentation régulière de sa taille. Actuellement, l’expérience moyenne des instructeurs américains de gymnastique aquatique est en effet de 8 ans, la courbe de distribution de l’entrée dans la profession progressant à peu près régulièrement de 1975 à 1995, avec une accélération plus forte depuis (tableau 1).
Tableau 1
IMGIMGIMGIMFDistribution des premières expériences professionnelles d’Aquatic Fitness d’une cohorte de 180 instructeurs en 2001 (sources : questionnaire de l’auteur diffusé par AEA).
Au-delà du projet de fusion des expériences évoqué au départ, la mise en place d’une certification accompagne finalement un mouvement tout en lui imposant indirectement une orientation. On peut ainsi considérer que, sans volonté hégémonique explicite, l’Aquatic Exercise Association s’est trouvée en situation de monopole culturel au moment où le secteur connaissait une véritable explosion. Après avoir défini les fondements de l’activité sur des bases relativement consensuelles, l’AEA contribue à les diffuser aussi bien à travers les conventions qu’à travers ses certifications. Peut-on pour autant les considérer comme normatifs ? Ce n’est pas certain, car la jeunesse du secteur et le respect de la diversité obligatoire dans un domaine où les lois du marché ont aussi leurs exigences se traduisent plutôt par une normalisation des connaissances (scientifiques et empiriques) sur l’aquatic fitness que par une improbable normalisation des conceptions elles-mêmes. Alors que les travaux des années soixante-dix étaient plutôt directifs et normatifs, les discours de la fin des années quatre-vingt deviennent plus explicatifs. Il n’en reste pas moins que les méthodes – et leur validation – seront nécessairement influencées par l’action de l’AEA et la diffusion d’un nouveau corpus de connaissances.
 
5. Jeunes américaines et nouveaux sportifs
 
 
Une enquête sur les adeptes de l’aquatic fitness a été réalisée à cette époque par l’intermédiaire de 137 instructeurs à qui a été demandé de distribuer un questionnaire à leurs pratiquants (Midtlyng & Vanclaeve Nelson, 1989). Sur 1370 questionnaires, 1180 se sont finalement avérés exploitables. Ils indiquent que le public est alors constitué à 90 % de femmes, une tendance d’ailleurs confirmée trois ans plus tard à l’occasion d’une nouvelle enquête de l’AEA [39]. Les tranches d’âge touchées évoluent davantage que le genre sur la seconde moitié des années quatre-vingt. Les résultats de l’enquête de 1991 indiquent en effet que plus de 70 % des pratiquantes ont désormais moins de 40 ans, avec une forte concentration pour la tranche 30-39 ans. Ce bilan témoigne d’un incontestable rajeunissement du secteur. Il confirme aussi une rupture. Le succès de l’aquatic fitness s’était appuyé depuis plusieurs années sur le vieillissement d’une population active désireuse de maintenir une activité physique régulière tout en limitant les risques de traumatismes. L’orientation de nombreux programmes s’en ressentait, qui privilégiait des rythmes plus dynamiques que ceux des années soixante-dix sans pour autant adhérer aux séquences énergétiques de l’aérobic. Or ces précautions deviennent désormais moins légitimes. La revendication pour des programmes plus ouverts, qui incluent notamment des rythmes très élevés ne pourra bientôt plus rester aussi marginale. Ce sont eux qui attireront progressivement davantage d’hommes en cassant certaines de leurs représentations. Comme le rappelait Sandra K. Nicht (1991), au moment où le changement devient plus systématique : « En tant que moyen d’entraînement croisé, l’aqua aerobics avait une image peu valorisée chez la plupart des fous d’aérobic ; les classes pleines de femmes aux cheveux grisonnants sous leur bonnet de bain, bavardes et s’éclaboussant, n’avaient simplement rien à faire avec des personnes plus athlétiques qui passaient des heures à nager (…).  »
Fait remarquable, la moitié des pratiquants d’aquatic fitness viennent trois fois par semaine au moins à la piscine et les séances durent 40 minutes au minimum pour 78 % d’entre eux. C’est dire que la logique qui s’impose progressivement n’est plus celle d’une pratique occasionnelle et concentrée sur une période donnée que motiveraient par exemple ponctuellement les vacances ou un problème physique quelconque. Au contraire, le comportement des nouveaux adeptes se rapproche d’un entraînement qui induit un véritable style de vie tel qu’on le trouve alors plutôt autour de pratiques comme le jogging ou l’aérobic. Ce nouvel habitus est autorisé par les revenus annuels des pratiquants (de 25 000 à 40 000 dollars) et leur occupation (employés et retraités constituent respectivement 42 % et 30 % des personnes interrogées) qui procurent à la fois la disponibilité temporelle et la capacité financière permettant de maintenir une activité régulière et relativement fréquente.
Le fait que seuls 58,5 % des pratiquants aient plus d’un an d’expérience peut en revanche être interprété de deux manières différentes. D’un côté, il est possible de conclure à un renouvellement relativement important puisque, sur l’année de l’enquête, quatre pratiquants sur dix en sont à leur première inscription dans un cours d’aquatic fitness. De l’autre, on pourrait conclure à un développement exponentiel du secteur qui attirerait 40 % de pratiquants en plus par an. La vérité se situe probablement entre les deux explications : l’attractivité de l’activité demeure toujours aussi forte dans ces années, en même temps que quelques pratiquants abandonnent pour des raisons liées à une insatisfaction lors des premières séances, des problèmes de santé ou des difficultés de transport [40].
L’enquête fait apparaître par ailleurs une présence inédite : celle d’une population de sportifs. Dans les années soixante-dix, les sportifs de haut niveau se soignent déjà dans l’eau pour profiter de l’allègement de leur poids ou d’un travail en suspension moins traumatisant. Pour les adeptes des pratiques énergétiques, ces activités permettent de maintenir un entraînement foncier minimum et, plus généralement, de recouvrer plus rapidement la mobilité, la coordination et l’amplitude gestuelle de membres opérés par exemple. La méthode est même suffisamment connue pour que des travaux universitaires y soient consacrés (Gatti, 1977). Mais, au début des années quatre-vingt, les entraîneurs à la recherche de nouvelles procédures moins traumatisantes et plus motivantes pour leurs athlètes assujettis à plusieurs dizaines d’heures de pratiques hebdomadaires se mettent à exploiter le milieu aquatique comme support de l’entraînement. Alors que la natation ne se présentait pas avec les mêmes atouts pour des sportifs n’étant pas particulièrement nageurs, l’entraînement mixte (cross-training) joue sur l’intérêt d’une motricité simple développée par des exercices aquatiques. Sauf cas relativement exceptionnel [41], les programmes ne sont d’ailleurs pas nécessairement constitués avec des gestes proches des techniques du sport de référence pour le pratiquant considéré, dans la mesure où cette partie de l’entraînement n’est qu’un complément qui ne remplace pas la partie spécifique de la préparation du coureur, du footballeur ou du tennisman.
D’abord réservé à l’élite au début des années quatre-vingt, ce modèle du cross-training se diffuse plus largement après 1985 et les sportifs plus « communs » adoptent d’autant plus vite la nouvelle méthode que la civilisation du zapping touche tous les domaines de la culture. Or, les centres de fitness proposent déjà des programmes plus énergétiques qui répondent à des besoins d’entraînement complémentaires. Cela provoquera un afflux de nouveaux pratiquants possédant un profil sensiblement différent de celui des précédents en terme d’expérience sportive et de condition physique, mais aussi en terme de genre en provoquant une relative masculinisation de certains cours.
Ce glissement d’une conception rééducative du sportif de haut niveau vers le cross-training pour tous et son intégration dans les programmes d’aquatic fitness permet de repérer une sorte de continuum entre les publics selon leur degré de condition physique et leur spécificité mais aussi selon la nature des programmes. Cette construction s’avère fondamentale pour le secteur en ce qu’elle délimite les contours de son identité en positionnant ses extrêmes.
 
6. Poids de la thérapie et diversification en rythmes
 
 
Cette évolution de la demande ne peut se comprendre qu’en étroite relation avec les transformations de l’offre. Or celle-ci est au moins partiellement stabilisée à travers l’action de l’AEA. Ainsi, alors que les premières années de cette organisation sont consacrées à divers essais, les programmes proposés par Ruth Sova en 1986, sans être présentés comme des modèles, ont une influence certaine sur les orientations prises ultérieurement, ne serait-ce qu’à travers le poids pris dans la certification.
Chez la fondatrice de l’AEA, les grands objectifs sont alors le développement de l’endurance musculaire, l’entretien du système cardio-vasculaire, la régulation des masses corporelles et la souplesse. Mais, au-delà des effets généraux identifiés, se fait jour de manière relativement précoce une forte sensibilité aux publics spécifiques, dans une orientation issue de la transition des années soixante-dix. Dès 1987, un numéro d’Akwâ Letter est par exemple dédié à la grossesse [42], un autre fait des suggestions de programmes adaptés aux pratiquants souffrant du dos (Moschetti, 1987). Plus généralement, l’AEA demeure très ouverte à la dimension thérapeutique de l’exercice aquatique (Mc Donald, 1987 ; Meyer, 1988  ; Dulcy, 1988) et n’hésite pas à préciser qu’elle « développe des services et des produits en relation avec les industries de l’aquatic fitness et de la thérapie. En tant que centre de ressources pour les professionnels de l’aquatic fitness et de la thérapie, l’AEA rassemble et diffuse les informations actuelles et novatrices à travers des manifestations éducatives, des publications, des produits et toutes les occasions d’échanges » [43].
Il serait toutefois erroné de limiter les orientations de la fin des années quatre-vingt au maintien d’une orientation thérapeutique rationalisée pour être adaptée à un public plus diversifié. Au contraire, assumant désormais pleinement ses liens avec le « land fitness », le secteur n’hésite plus à varier les formes et les rythmes des programmes, en jouant à la fois sur la gamme des intensités et sur le continuum chorégraphie – développement cardio-respiratoire ou, en d’autres termes, sur un axe compris entre la danse et l’aérobic. Dans une enquête réalisée par l’AEA (1989) [44], plus de la moitié des personnes interrogées reconnaissent par exemple pratiquer souvent du Waterjogging (66,9 %), des exercices en eau profonde (63,4 %), des rotations, assouplissements et exercices d’échauffement (60,2 %) et de retour au calme (60,5 %), des exercices au mur (59,2 %), des exercices de coordination (60,1 %) et des sauts aquatiques (57,6 %). L’analyse des cassettes vidéo diffusées durant ces années confirme aussi que les programmes sont, pour l’essentiel, organisés en référence aux modèles anciens de la rééducation, de la danse et de l’aérobic, avec de nombreuses propositions intermédiaires.
A vrai dire, ce constat n’est pas étonnant, car il correspond à ce qui se produit alors pour l’ensemble du secteur du fitness. L’aérobic, par exemple, se diversifie au même moment dans plusieurs directions, d’une part, en ajustant la charge énergétique à la diversité des publics (step, low impact aerobic, stretching…), d’autre part, en produisant de nouvelles formes à partir d’hybridation avec d’autres activités (yoga, danse, arts martiaux…).
Si les programmes d’aquatic fitness tendent à se multiplier à la fois pour ajuster l’offre à la diversité de la demande et pour se positionner professionnellement dans le secteur, certains points communs se retrouvent toutefois comme autant d’exigences de spécificité, de sécurité et de qualité. D’une manière ou d’une autre, le consensus autour des caractéristiques de ces trois derniers éléments doit une partie de sa stabilité au fait qu’elles se retrouvent dans les principes de certification de l’AEA. A la fin des années quatre-vingt, les exigences communes de spécificité sont par exemple illustrées par la forte marginalisation du travail en grande profondeur ou encore dans la toute aussi forte survalorisation des exercices en position verticale par rapport aux situations en position horizontale. Ni la richesse de l’espace subaquatique, ni celle qu’autorisent les immersions ou les postures en équilibre inhabituel ne sont alors réellement exploitées. Un consensus différent se produit autour des exigences de sécurité : faible profondeur, là-encore, mais aussi nombre de personnes dans les cours, échauffement et retour au calme systématique ou précautions à respecter au regard du profil sanitaire des pratiquants. Quant aux exigences de qualité, elles ressortent par exemple du souci de proposer des programmes complets dont les bénéfices sont, au moins partiellement, à la fois physiologiques, fonctionnels et psychologiques.
Au-delà de ces quelques éléments transversaux, les sensibilités dominantes des programmes d’aquatic fitness apparaissent désormais identifiées en référence à trois paradigmes qui ne se recoupent que ponctuellement : l’entraînement, la rééducation, l’entretien. Il serait cependant erroné de penser que les trois secteurs débouchent sur trois grandes conceptions et autant de spécialistes. La structuration des méthodes se produit en effet selon un autre principe. L’analyse des différents programmes développés à l’échelle d’un même instructeur dément notamment l’idée d’une forte spécialisation individuelle en ces termes. Au contraire, si chacun des cours assurés est désormais clairement positionné quant aux buts poursuivis à destination des pratiquants, une partie non négligeable des experts passe assez facilement d’une logique du cross-training à une logique récréative et néo-hygiénique d’un cours à un autre. Par ailleurs, de subtiles spécialisations s’organisent dans le prolongement de chaque modèle et contribuent à diversifier l’offre : le cross-training se décline selon le niveau de pratique et selon le sport de référence ; la rééducation donne lieu à des formes diverses selon la nature dominante des problèmes des publics (individus en phase post-opératoire, femmes enceintes, individus obèses…) ; les pratiques d’entretien, enfin, sont proposées avec des variantes dépendant du public (seniors, enfants…) et/ou des transformations visées (cardio-respiratoires, fonctionnelles, esthétiques, sociales…). Pourtant, les experts interrogés revendiquent moins une spécificité en terme de secteur ou de but dominant qu’en terme de référence indirecte à des univers qui peuvent indifféremment être la danse, l’aérobic ou la gymnastique médicale. Les discours autant que les pratiques attestent ainsi d’un positionnement relativement clair de chaque instructeur et, par conséquent, des conceptions. Dans cette explicitation des références, le recours à la natation, qui co-existait dix ans plus tôt avec les trois autres, s’est toutefois singulièrement affaibli. Le passé de nageur peut avoir constitué un point d’appui pour le choix d’une vocation professionnelle ou une trajectoire de vie, mais la natation ne relève plus des références spontanées, même dans ces cas là. Les exercices de respiration, de natation, d’équilibre, ne sont par exemple que très rarement évoqués dans l’enquête citée de 1989. Enfin, le choix des références semble en partie déterminé par le sexe des instructeurs (tableau 2).
Tableau 2
Répartition des pratiquants d’aquatic fitness par sexe, paradigmes et références dominantes (1986-1992)
IMGIMGRépartition des pratiquants d’aquatic fitness par ...IMGIMF
 
7. L’invention d'une culture technologique
 
 
Si les références des programmes demeurent encore en partie assujetties aux expériences de l’aérobic, de la danse et de la gymnastique thérapeutique, la diversification des conceptions s’appuie aussi sur l’invention d’une technologie qui, pour sa part, est radicalement spécifique. En quelques années, le secteur devient même un prodigieux laboratoire pour l’invention d’une culture technologique originale tout en constituant, par la taille atteinte, un juteux terrain commercial dans lequel vont bientôt s’engouffrer quelques entreprises. Dans le domaine des équipements utilisés, la conversion est même extrêmement rapide, puisqu’elle se produit apparemment entre 1988 et 1991, ainsi qu’en attestent deux enquêtes précisément réalisées ces années.
La première [45] [46] indique sans conteste que le cours d’aquatic fitness, quelle que soit son orientation, reste alors une pratique dans laquelle l’eau est un milieu suffisamment inédit pour se suffire à lui-même. Les technologies d’appoint sont limitées et généralement non spécifiques. Empruntées aux équipements existants (planches de natation pour 61,4 % des personnes interrogées) ou aux objets du quotidien (bouteilles en plastique pour 38,6 %), elles n’ont pas encore bénéficié de la diffusion des innovations qui, pourtant, existent déjà sur le marché. La même enquête indique par exemple que seuls 6,7 % des pratiquants utilisent des gants et bracelets lestés et qu’avec 0,3 % de réponses positives, le port de gants en nylon est exceptionnel. Sandy Stoub le confirme, qui se souvient qu’elle utilisait alors plutôt du matériel de natation tels que plaquettes, pull-buoys, etc., ainsi que des barres flottantes et des bouteilles de lait [47]. Une seule exception : la musique. Encore rare auparavant, elle devient plus systématique puisque près des deux-tiers (68,2 %) des personnes interrogées admettent l’utiliser souvent ou toujours, contre 23,5  % qui ne s’en servent jamais et 8,1 % qu’occasionnellement.
Le bilan apparaît d’autant plus surprenant quand on le compare aux résultats de l’enquête de 1991 [48] réalisée auprès des membres de l’AEA, puisqu’il indique que 92 % des instructeurs utilisent désormais des équipements dont la variété se passe de commentaires : planches pour les pieds, bouteilles de lait, ailes (wings) aquatiques, plaquettes pour les mains, pull buoys, plans à minivagues, tubes, frisbees, balles, pots de margarine, palmes manuels et pédestres, cerceaux, éponges, plaquettes réalisées à partir de bouteilles, filet de volley-ball, tapis en mousse, ceintures, vestes de survie, élastiques, haltères, tubas, bancs, gants, matériel spécifique de flottaison et de résistances du type « Hydro tone », « Hydro fit », « Aqua toners », « Aqua flex  » [49].
L’analyse rapide de cette liste invite à deux conclusions : la naissance d’une industrie spécifique et la technologisation des programmes d’aquatic fitness, l’une et l’autre entretenant naturellement d’étroites relations. Le premier processus n’est, à vrai dire, guère original au regard du fonctionnement économique du fitness : la santé et le bien être se voient ; par conséquent ils peuvent s’afficher et, finalement, se vendre (Allard, 1987). Dans le cas précis de l’exercice aquatique, un marché s’est manifestement constitué entre les deux repères que constituent les enquêtes de 1988 et 1991, sans doute parce que le secteur avait atteint aux Etats-Unis une taille critique. Les grosses entreprises comme Speedo qui dominent le marché des équipements de natation et de loisir aquatique s’intéressent ainsi progressivement au secteur de la gymnastique aquatique ; elles se mettent à investir dans la recherche au cours des années quatre-vingt, puis à diffuser des produits spécifiques sur le marché. Leurs stratégies de pénétration du secteur supposant une meilleure reconnaissance par des pratiquants qui sont loin d’être tous des nageurs s’illustre par des partenariats noués avec l’AEA et par l’apparition de publicités dans The Akwâ Letter, par exemple Nike et Reebock qui présentent en 1990 des chaussures d’aquatic fitness.
Des entreprises plus modestes, mais plus réactives et innovatrices, se lancent aussi dans l’aventure commerciale, comme en témoignent les exemples de Diane Rothhammer [50] et de Craig Stuart [51]. La première, après avoir assisté à des démonstrations d’aquatic fitness au cours d’une conférence au milieu des années quatre-vingt, réunit quelques spécialistes autour de projets d’innovations technologiques et crée alors divers produits à partir d’une double exigence d’efficacité et d’ergonomie. Après s’être historiquement spécialisée dans les équipements de natation (entraînement, loisir, apprentissage), sa société Sprint élargit alors sa gamme en direction des secteurs du fitness aquatique et de l’hydrothérapie. Constatant par exemple dans plusieurs programmes que la recherche d’une augmentation des résistances grâce à des bouteilles de lait n’était ni adaptée, ni pertinente, voire qu’elle pouvait générer des effets inverses à ceux qui étaient recherchés, elle imagine des haltères spécifiques plus fonctionnels. De la même manière, elle redessine les bouées afin qu’elles ne puissent plus tourner autour du corps des utilisateurs. Plus généralement, Sprint fait apparaître des équipements « d’aerobic aquatic » à partir de 1989 dans The Akwâ Letter.
Un second exemple de dynamique d’innovation technologique au service de l’aquatic fitness peut être pris à travers le cas de Craig Stuart. Sauveteur, instructeur et entraîneur de natation, mais ayant une formation en dessin industriel et en architecture, celui-ci devient « managing director » d’une piscine (the Sheldon pool) dans la ville d’Eugene, en Oregon, en 1983. Il y découvre un programme d’aquatic fitness et décide d’en créer un nouveau, adapté à un public plus jeune, afin de rentabiliser la piscine. En quelques mois, le succès aidant, la demande dépasse l’offre d’espaces aquatiques à faible profondeur disponibles dans la ville. Craig Stuart tombe alors dans le Time magazine sur un article de Barbara Huttner. Cette instructrice anime un programme au Colorado, appelé « Flugels fitness » [52] dans lequel elle traite les problèmes d’équilibre en grande profondeur grâce à des « flugels » (sortes de bracelets flottant pour les chevilles et les poignets) et des coussins remplis d’air. Après avoir acheté une quarantaine de ces équipements, Craig Stuart et sa collaboratrice, Diane Bedortha, s’en servent après 1985 pour exploiter la grande profondeur. Diane Bedortha place l’équilibre aux hanches et crée bientôt sa propre compagnie, Aquajogger, en devenant la pionnière de la course à pied dans l’eau. Quant à Craig Stuart, il quitte la piscine en 1986 et fonde sa société, Hydro-fit, afin de passer à une étape plus ambitieuse de création d’équipements, mais aussi de formation d’instructeurs et, bientôt, de certification [53].
Au-delà de ces deux exemples pris parmi de nombreux autres, on constate que cette dynamique technologique se produit au milieu des années quatre-vingt en étant alors radicalement distincte de la production des produits traditionnels de natation et en faisant converger les problématiques médicales, récréatives et commerciales. Comme l’indique Fuller (1997, 391), « alors que la popularité des exercices aquatiques et de réhabilitation augmentait, un corps de professionnels artisans des équipements est apparu non seulement en provenance de l’industrie du fitness, mais aussi de l’industrie médicale ». Cette spécificité ne signifie cependant pas l’absence d’emprunts, bien au contraire. Pour se limiter à un seul exemple évident, les « aquasteps » dérivent directement des « steps » (supports d’une trentaine de centimètres de haut sur lesquels les pratiquants réalisent des déplacements variés) qui apparaissent en aérobic autour de 1989.
Pour autant, l’originalité prend plusieurs formes. Si la sécurité et la santé sont deux caractéristiques systématiquement affichées ou présentes en arrière plan, cette nouvelle culture technologique semble traduire au moins trois registres différents de préoccupation : le confort, l’efficacité et l’attractivité, aussi bien pour les équipements proprement dits, que pour les vêtements ou les produits plus périphériques (crèmes, lunettes…).
Le confort, d’abord, est visé. Il a par exemple déterminé l’invention de maillots plus fonctionnels ou encore de chaussures spécifiques qui permettent une meilleure stabilité sur le fond des bassins et préservent les pieds de l’action des surfaces abrasives. Une telle innovation répond d’ailleurs à un besoin pressant compte tenu de l’augmentation des heures passées dans l’eau par certains adeptes et du risque de voir apparaître chez eux de nouvelles pathologies. L’enquête de 1991 indique que 79 % des instructeurs et 40 % des pratiquants utilisent alors de telles chaussures pendant les cours.
Par ailleurs, cette technologie spécifique vise aussi l’amélioration de l’efficacité des programmes et leur diversification en jouant sur les résistances et les équilibres. Compte tenu du poids pris dans le secteur par la recherche de transformation des systèmes cardio-vasculaires et musculaires, les équipements valorisent notamment l’augmentation ou la réduction des surfaces opposées à l’eau lors des mouvements, ainsi que la modification de position de départ du corps et des membres (Fuller, 1997). Tenus à la main (Aquafins ou Padded Hand Bars de Thera-Band, Hydro-Bell d’Hydro-Tone, AquaPaddle d’OPTP, Fitness Paddles d’Aquaflex…) ou attachés sur le corps ou aux articulations (Hydro-Boot d’Hydro-Tone, Water Gloves d’Aqua-jogger, Burdenko Fitness Belt…), ces équipements se positionnent les uns par rapport aux autres moins par la diversité de leurs effets que par l’infinie variété de leurs formes, de leurs matériaux et de leurs couleurs. Ils donnent cependant lieu à des utilisations qui, elles, divergent sensiblement selon les compétences des auteurs de programme.
Enfin, certains produits originaux jouent davantage sur le registre de l’attractivité. Leur rôle est de maintenir l’intérêt des pratiquants et, par conséquent, leur investissement. Conçus pour le jeu et/ou pour favoriser la relation à l’autre, ils possèdent d’indéniables qualités susceptibles de favoriser l’atteinte des objectifs psychologiques et psychosociologiques. L’attrait exercé par la musique aurait-il pu, par exemple, se concrétiser sans l’apparition de micros et haut-parleurs adaptés à l’environnement des piscines ?
Cette intense dynamique innovatrice pourrait laisser penser que la production technologique guide les transformations techniques ou, en d’autres termes, qu’elle constitue le facteur décisif de transformation du secteur. En réalité, les développements observés ne sont pas la simple conséquence d’une stratégie marketing des industries, puisque dans les pratiques, les matériels les plus traditionnels côtoient les équipements les plus sophistiqués. En ce sens, on peut affirmer que les programmes d’aquatic fitness eux-mêmes ont tendance à se technologiser. Certains spécialistes y voient une manière efficace de se positionner sur un marché devenu plus concurrentiel : ils rationalisent l’utilisation de certains équipements sous la forme de programmes extrêmement originaux qu’ils personnalisent avec d’autant plus de pertinence qu’ils sont parfois à l’origine du produit lui-même. Du côté des instructeurs, ce processus de technologisation peut plus généralement s’interpréter comme une manière de rentabiliser les gestuelles, le travail des résistances ou les espaces disponibles, autant que comme le souci de diversifier l’offre de cours en jouant sur la gamme des produits-supports. L’utilisation de la grande profondeur n’aurait par exemple pu se développer dans les mêmes conditions sans l’invention de flotteurs inédits.
 
Conclusion
 
 
L’aquatic fitness définit son espace, s’institutionnalise et rationalise ses contenus entre 1984 et 1992, sans rompre radicalement avec ses attaches médicales. Ces processus de légitimation, de professionnalisation et d’expansion consacrent le succès d’une pratique qui prend désormais une place reconnue au sein du secteur du fitness. Cette diffusion peut s’expliquer par une série de trois grands facteurs qui convergent pendant ces quelques années : des facteurs démographiques et sociaux, des facteurs institutionnels et des facteurs technologiques et économiques.
Les premiers sont responsables d’une explosion de la demande pour de nouvelles pratiques. Après avoir connu la fitness revolution à travers le jogging, l’aérobic et la gymnastique, les enfants du Baby-Boom sont devenus des seniors, tout en conservant un style de vie caractérisé par un fort besoin d’activités physiques et une attention à la santé qui fait de l’entretien de soi une forme incorporée de prévention de la maladie et de maîtrise du vieillissement. Ce qui n’était encore que marginal au début des années quatre-vingt s’impose comme une donnée fondamentale dix ans plus tard : les transferts se multiplient des pratiques devenues moins attractives vers l’aquatic fitness. Celui-ci est en effet perçu comme moins traumatisant que l’aérobic. Il bénéficie en outre de l’attrait de l’eau en tant que milieu transitionnel, tout en s’écartant des représentations traditionnelles de la natation.
En même temps, la demande générale pour davantage de pratiques d’entretien n’a pas cessé de croître dans la population américaine, y compris chez les jeunes adultes. Ajoutée à l’apparition du cross-training dans les populations entraînées, elle trouve dans la diversification du secteur une réponse à des besoins spécifiques.
Incontestablement, le succès de l’aquatic fitness est largement du à cet élargissement des publics concernés, mais son développement n’aurait pu connaître un tel dynamisme s’il n’avait pas su se positionner sur le marché des pratiques de fitness et développer une meilleure visibilité. De ce point de vue, si quelques personnes convaincues ont su rayonner depuis leur pôle d’activité, le rôle institutionnel de l’Aquatic Exercise Association a été déterminant pour fonder une communauté et délimiter une pratique que la caution scientifique viendra bientôt supporter. Son action a en effet permis de créer une identité mieux stabilisée autour d’activités pourtant toujours plus variées dans leurs formes. Elle a aussi mis en place un système de formation et de certification des experts dont l’incidence s’avérera finalement loin d’être négligeable au regard du développement de l’activité et de sa reconnaissance aux Etats-Unis et au-delà.
Enfin, outre ces facteurs institutionnels, les facteurs technologiques et économiques [54] ont amené une meilleure disponibilité et une plus grande variété d’équipements spécifiques qui créent et entretiennent la demande. Indirectement d’ailleurs, la dynamique d’innovation a orienté pour partie le développement des programmes vers davantage de sécurité et de sociabilité, tout en produisant parfois une dérive technologique qui ira en s’amplifiant. Au début des années quatre-vingt-dix, les contours de l’aquatic fitness apparaissent néanmoins à peu près stabilisés, cette courte phase d’institutionnalisation correspondant aussi à sa diffusion dans la totalité des cinquante états américains par rayonnement concentrique. La prochaine étape sera mondiale. La norme américaine, dans les formules associatives de l’AEA ou commerciales de Speedo, pourra alors imposer son monopole.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[*] e-mail : terret@ univ-lyon1. fr
[1] Ce travail s’inscrit dans le cadre d’une recherche sur l’histoire de l’aquatic fitness financée par l’Aquatic Exercise Association, USA (T. Terret, A History of Aquatic Fitness, AEA, 2001).
[2] Par « but néo-hygiénique », nous comprenons le projet d’entretien et de mise en forme du corps selon les normes contemporaines du bien-être et de la santé.
[3] Nous pensons à l’United States Water Fitness Association (USWFA) en 1988.
[4] La France, partiellement protégée par ses lois rendant l’enseignement des activités physiques soumis à la possession d’un diplôme d’Etat, est un peu moins touchée par cette hégémonie culturelle que d’autres pays.
[5] La plupart de ces entretiens ont été réalisés à San Diego (Californie) en mai 2000 et à Fort Meyers (Floride) en mai 2001. Malheureusement, de nombreuses archives de l’AEA ne sont pas consultables.
[6] La Young Men and Christian Association est une association caritative internationale, très présente aux Etats-Unis, dont une partie des activités est consacrée à la promotion des activités physiques pour tous.
[7] The Akwâ Letter, vol. 1, n° 1, May 1987, p. 3.
[8] Idem, p. 4.
[9] Entretien avec Ruth Sova, San Diego, 18/05/02000.
[10] Brochure de l’AEA.
[11] Entretien avec Pauline Foord, San Diego, 17/05/2000.
[12] V. Chossek, in The Akwâ Letter, vol. 1, n° 1, May 1987. Symboliquement, la dernière phrase est reprise comme un slogan en dernière page de la revue pendant plusieurs numéros, le terme « plus » (anymore) étant même souligné deux fois.
[13] Idem.
[14] Target Heart Rate for Aquatic Exercisers, in The Akwâ Letter, vol. 2, n° 1, May 1988.
[15] Cité dans The Akwâ Letter, vol. 1, n° 1, May 1987.
[16] Entretien cité avec Ruth Sova.
[17] Entretien avec Sandy Stoub, San Diego, 19/05/2000.
[18] Par exemple June Andrus (entretien, San Diego, 17/05/2000).
[19] C’est le cas de Pauline Ivens (entretien, San Diego, 20/05/2000) ou de Mary Essert (entretien, San Diego, 17/05/2000).
[20] La première est désormais présidente de l’AEA, la seconde directrice exécutive.
[21] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 6, March 1989.
[22] Entretien cité avec Mary Essert.
[23] La composition est précisée dans le numéro 1 de mai 1987 : A. Dalton, chirurgien orthopédique, C. Foster, directeur du Laboratoire de Performance humaine, C. Mathies, directeur de la Wisconsin Back School, J. Hendrickson, directeur de Physiothérapie, L. Vorbiech, président du National Sap and Pool Institute, J. Chossek, administrateur de la piscine du BS Community, S. Lempke, administrateur et directeur de Marketing à l’International Racquet Sports Association.
[24] Les questions les plus souvent posées par les premiers participants confirment l’existence d’inquiétudes sur la viabilité de l’activité à court et moyen termes : « Peut-on perdre du poids dans l’eau ? Comment attirer plus de jeunes ? » (cf. entretien avec Angie Proctor Fort Meyers, 17/05/01).
[25] The Akwâ Letter, vol. 3, n° 2, July 1989.
[26] Entretien cité avec Sandy Stoub.
[27] The Akwâ Letter, vol. 4, n° 4, Nov. 1990. Cf. aussi notre entretien avec Mary Sanders (Fort Meyers, 18/05/01).
[28] Entretien cité avec Pauline Ivens.
[29] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 6, March 1989.
[30] Entretien avec Sara Kooperman, San Diego, Californie, 19/05/2000.
[31] Entretien cité avec Angie Proctor.
[32] Entretien avec Julie See, San Diego, Californie, 19/05/2000.
[33] Sur la base des questions ajoutées à notre demande à l’enquête réalisée en 2000-2001 par l’AEA.
[34] AEA Member Survey, in The Akwâ Letter, vol. 5, n° 1, June 1991, p. 8.
[35] Ce constat est dressé par Angie Proctor qui multipliait alors les déplacements dans les centres américains d’aquatic fitness.
[36] L’American Aerobic and Fitness Association of America (AFAA) se présente elle-même comme « une organisation non commerciale destinée à promouvoir, enseigner et rechercher des méthodes performante et sûre de fitness  ». Le Council on Exercise (ACE) se présente comme « une organisation non commerciale destinée à promouvoir des styles de vie actifs, sains, avec leurs effets positifs sur l’esprit, le corps et la pensée ».
[37] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 2, July 1988.
[38] Entretien cité avec Angie Proctor. De juin 1986 à 1993, ses déplacements l’amèneront dans tous les états américains, à l’exception du Nouveau Mexique.
[39] AEA Member Survey, in The Akwâ Letter, vol. 5, n° 1, June 1991, p. 8 : 98 % des personnes ayant répondu à l’enquête sont des femmes.
[40] Ces éléments sont énoncés également dans les résultats de l’enquête.
[41] Par exemple chez L. Huey (1990), qui utilise les techniques sportives du baseball, du basket-ball, du ski de fond… comme support gestuel de ses programmes.
[42] The Akwâ Letter, vol. 1, n° 2, July 1987.
[43] The Akwâ Letter, vol. 4, n° 4, Nov. 1990.
[44] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 6, March. 1989.
[45] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 5, Jan. 1989.
[46] The Akwâ Letter, vol. 2, n° 5, Jan. 1989.
[47] Entretien avec Sandy Stoub, San Diego, 19/05/2000.
[48] AEA Member Survey, in The Akwâ Letter, vol. 5, n° 1, 1991, p. 8.
[49] Toutes sont des marques déposées.
[50] Entretien avec Diane Rothhammer, San Diego, Californie, 18/05/2000. Au moment de l’entretien, sa société comporte 14 personnes.
[51] Entretien avec Craig Stuart, San Diego, Californie, 18/05/2000.
[52] Voir aussi The Akwâ Letter, vol. 2, n° 4, Nov. 1988, p. 3. Le programme Flugel Fitness devient Aquajazz en 1989 (The Akwâ Letter, vol. 3, n° 1, May 1989).
[53] Au moment de l’entretien, Hydro-Fit compte 26 employés et a connu une croissance de 100 % en un an. Sa position concurrentielle avec l’AEA ne l’empêche pas de sponsoriser ses manifestations.
[54] Dans le cadre limité de cet article, nous n’avons pu développer les aspects proprement économiques de cette institutionnalisation.
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La Young Men and Christian Association est une association ...
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Idem, p. 4. Suite de la note...
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Entretien avec Ruth Sova, San Diego, 18/05/02000. Suite de la note...
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Entretien avec Pauline Foord, San Diego, 17/05/2000. Suite de la note...
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V. Chossek, in The Akwâ Letter, vol. 1, n° 1, May 1987....
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Cité dans The Akwâ Letter, vol. 1, n° 1, May 1987. Suite de la note...
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