Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
128 pages

p. 113 à 119
doi: 10.3917/sta.062.0113

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Chronique bibliographique

no 62 2003/3

Bœuf (Jean Luc), Léonard (Yves), La République du Tour de France (1903/2003), Seuil, 2003, 265 p.

La célébration du centenaire du Tour de France en 2003 a donné lieu à la publication ou la réédition d’une centaine d’ouvrages sur le sujet. Evitant les écueils d’une hagiographie convenue, l’ouvrage de Jean-Luc Bœuf et d’Yves Léonard fait plus que prolonger l’article naguère consacré au Tour par Georges Vigarello dans les « lieux de mémoire ». Il consacre en effet le Tour de France comme un objet légitime d’histoire culturelle et politique, en retraçant certes les grandes étapes de son Histoire, mais aussi en montrant comment, depuis 1903, en proposant une « occupation de l’espace, du temps et des esprits », il aura participé au processus de nationalisation de la société française.
Bénéficiant des progrès techniques successifs de la « fée bicyclette » et d’une professionnalisation rapide des épreuves cyclistes, le Tour de France naît de la rivalité commerciale et politique opposant Pierre Giffard (créateur du journal « le Vélo » en 1892) au Comte de Dion, fondateur de « l’Auto Vélo » en 1900, sur fond d’affaire Dreyfus. L’idée d’une compétition reliant les villes de France du 1er juin au 7 juillet, au-delà de l’aspect sportif, s’inscrit dans ce vaste mouvement de régénération physique propre à la Belle-Epoque. Spectacle sportif gratuit, le Tour de France est avant-guerre une formidable pédagogie du territoire national. Son tracé permet de s’approprier une cartographie qui revisite à sa manière les petites patries et finira par imposer une image hexagonale du pays. Parce qu’il a l’ambition de « réunir quarante millions de français », le Tour connaît dans l’entre-deux-guerres nombre de modifications qui en consacrent la dimension populaire : départ d’une ville de province (Evian-les-Bains en 1926), épreuve du « contre la montre par équipes », diminution de la longueur des étapes. Symbole de cette modernité, les « trois glorieuses de 1930 » voient l’introduction d’équipes nationales, de la caravane publicitaire, et de la TSF (le premier reportage enregistré date de 1932). Ainsi, selon le mot des auteurs, la France se colorie-t-elle chaque été en « bleu – blanc – jaune » et le Tour devient une véritable institution nationale. Le décès d’Henri Desgrange en 1940 propulse Jacques Goddet à la direction de « l’Auto ». Affichant un maréchalisme bon teint, il refusera cependant d’organiser le Tour en zone libre et occupée. Un ersatz d’épreuve, « le circuit de France » réunira en 1942 une soixantaine de coureurs. C’est en 1947 que le « Tour de la renaissance » inscrit définitivement l’épreuve dans les « rituels nationaux », selon la formule de Georges Vigarello. Cette « fête moderne de l’époque industrielle et sportive » s’inscrit dans le sport de masse : elle propose un espace mythique d’héroïsation et d’identification : Les larmes de René Vietto, le duel Anquetil/Poulidor en 1964, la chute de Luis Ocana en 1971, ou encore le destin tragique de Casartelli en 1995… Pour autant, c’est également l’épreuve sportive qui, dès les années cinquante, aura mis à mal les principes de l’éthique et de la morale sportives. L’utilisation des amphétamines puis des anabolisants, les prises massives d’EPO consacrent l’ère d’un dopage industriel, systématique et médicalisé au seuil des années quatre-vingts.
C’est finalement la plasticité du Tour et sa dimension spéculaire qui peuvent en expliquer la pérennité. Dans les années cinquante, la topographie du Tour permet de (re)découvrir les paysages d’une France en pleine mutation : La Grande Boucle reflète en effet tant les permanences que les visions changeantes de l’évolution du territoire. Paris compose avec une province faite de villes-étapes aux charmes désuets ou au contraire parées de modernité (Cergy-Pontoise en 1984, ou encore Marne la vallée). Chaque été, via le Tour, les français renouent avec un monde rural oublié, en même temps qu’ils peuvent prendre conscience de la perméabilité de l’espace national : En 1958, le Tour commence à Bruxelles. Il partira de Berlin en 1987. Parce qu’il conjugue une France girondine et une France jacobine, parce qu’il associe stéréotypes régionaux et mondialisation ( Jean Robic, « petit breton hargneux », Richard Virenque le varois, les coureurs colombiens dans les années quatre-vingts, les américains aujourd’hui…), parce qu’il réunit un idéal de progrès et un passé nostalgique, le Tour de France peut bien apparaître comme une dernière frontière. Il convient donc de souligner les mérites de cet ouvrage qui réussit à la fois à retracer, par le prisme de l’histoire politique et culturelle, la « saga du Tour de France », tout en l’inscrivant dans le champ des représentations.
Olivier Chovaux,
Atelier SHERPAS, Univ. d’Artois
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Raffaele Poli, Le football en Côté d’Ivoire. Organisation spatiale et pratiques urbaines. Neuchâtel, Editions CIES / Centre International d’Etude du Sport (Université de Neuchâtel), 2002, 140 pages.

L’ouvrage de Raffaele Poli est un très bon exemple de ce que peut faire une discipline des sciences sociales (en l’occurrence la géographie urbaine), ici quand elle envisage une problématique relative au sport, l’analyse de son organisation et de sa pratique spatiale dans le cadre d’un pays du Sud, la Côte d’Ivoire. Les questions de départ de l’auteur sont les suivantes (p. 1) :
  • Que se passe-t-il dans les pays africains avant que les meilleurs joueurs n’accèdent au gotha mondial ?
  • Comment se structure la pratique ?
  • Quelles sont les dynamiques récentes à l’œuvre ?
Pour répondre à ces interrogations, Raffaele Poli étudie le football dans le cadre d’un développement urbain, celui de la capitale économique du pays que constitue le « Grand Abidjan », agglomération d’environ trois millions d’habitants en l’an 2000 qui n’en comptait que soixante-cinq mille un demi-siècle plus tôt. La recherche est structurée en trois parties : football d’élite et formation en Côté d’Ivoire (pp. 7-33), pratique urbaine populaire et planification (pp. 35-82), la « sportivisation » des espaces urbains à Yopougon (pp. 83-113).
Un double constat organise le livre :
D’une part, on assiste dans les années récentes à la prolifération de « centres de formations » dans la capitale, particulièrement à la suite de la victoire dans la Supercoupe d’Afrique de l’ASEC Abidjan, le 17 février 1999, dont l’équipe était alors essentiellement composée par de très jeunes joueurs issus de l’Académie Mimos SIFCOM (le centre de formation du club),
D’autre part, le football constitue une possibilité de promotion sociale pour la jeunesse africaine (de l’ordre du rêve seulement pour l’immense majorité), le sport dans son ensemble étant également considéré comme un garde fou contre tous les dérèglements sociaux de la vie urbaine dans les grandes cités du Sud.
Après avoir analysé l’organisation fédérale quelque peu instable du championnat national d’élite (trois divisions dont les formules de compétition ont été plusieurs fois modifiées) et fait l’historique des principaux clubs de la capitale – c’est-à-dire l’ASEC Mimosas (le club le plus riche, véritable tête de pont pour l’Europe, vainqueur de la Ligue des champions 1998), l’Africa Sport National (qui a remporté deux fois la Coupe des vainqueurs de coupe en 1992 et 1999), et enfin le Stade, premier club ivoirien à avoir gagné une coupe continentale (1966) [on regrettera l’absence de la Stella, vainqueur de la Coupe de la CAF en 1993] –, l’auteur présente la pratique populaire des « centres de formation » appartenant à la FCFFY, soit la Fédération des Centres de Formation de Football Yopougon. Ce dernier terme renvoie à la plus peuplée des dix communes du « Grand Abidjan », forte de plus de sept cent mille habitants (contre 564 en 1955 !), qui est le lieu même de l’étude de Raffaele Poli, au cours de deux séjours de plusieurs mois durant l’année 2001.
Sous le couvert habituel, en Côte d’ivoire comme en France, de principes sociaux et à caractère humaniste pour éviter à une jeunesse désœuvrée, déscolarisée, en proie à tout un ensemble de tentations de tomber dans la drogue, la délinquance et le banditisme, l’organisation de la pratique sportive est justifiée sous la forme de « centres de formation » dans le contexte décrit plus haut, dont une partie sont issus d’initiatives individuelles, financés par leur promoteur, dans le cadre d’un pur bénévolat et gratuit pour les jeunes participants. D’autres, par contre, ont clairement pour objectif, au-delà des raisons « idéologiques » avancées supra, de former de jeunes joueurs, de se les attacher par le biais de la Licence en adhérant à l’AFAF, Associations de Formation Agréées à la Fédération, et d’éviter ainsi le pillage par les grands clubs de l’élite nationale (ceux précités) qui se voient alors obligés de rentrer dans la logique légale du transfert (ces clubs, l’ASEC en particulier, le plus puissant d’entre eux, n’accomplissent quasiment jamais leur promesse de contrepartie vis-à-vis des associations non officielles, pas souvent vis-à-vis des clubs adhérant à la fédération). Clairement, l’enjeu est financier pour ces « centres de formation », d’autant plus que dans les contrats sont inscrits des clauses qui permettent au structures de formation de récupérer également un pourcentage sur les transferts ultérieurs.
Cependant, si la Fédération Ivoirienne de Football s’est lancée dans ce genre de promotion – dont l’objectif global est l’élévation du niveau et de la formation des joueurs (grâce à un programme de développement financé par la FIFA et dont on peut imaginer qu’il permettra, à terme, des recrutements de meilleure qualité encore pour les grands clubs européens) –, c’est bien qu’elle-même y a des intérêts : tout transfert d’un joueur national vers l’étranger rapporte forfaitairement 1,5 million de francs CFA.
Du point de vue de l’organisation spatiale de la pratique, la commune de Yopougon constitue l’exemple même de la logique de dérèglement et de déliquescence du schéma directeur en matière d’aménagement et d’urbanisme, ce qui a des conséquences considérables sur la pratique du sport en général et du football dans ce cas particulier. Après une phase historique où l’aménagement urbain a été confié à des sociétés publiques qui ont construit des logements dans le cadre d’une politique de l’habitat socialement pensée (normes en termes de surface et de population, espaces verts et services socio-collectifs, etc.), la politique néo-libérale imposée par la Banque mondiale – pour accepter de financer les dettes de l’Etat – a conduit à laisser les promoteurs privés occuper le terrain (avec la complicité de l’administration), puis les propriétaires eux-mêmes à aménager en toute illégalité. Le résultat est un urbanisme anarchique, les normes édictées ne sont pas respectées car chacun défend son intérêt particulier, et l’Etat est dans une situation critique. Sur le plan de l’occupation de l’espace, dans les quartiers enquêtés par Raffaele Poli, les conclusions sont claires : sur les 99 aires de jeux collectifs recensées (football, basket, handball, volley), 18 seulement étaient originellement destinés à la pratique, les 81 autres étant des sites « adaptés » par les joueurs eux-mêmes (espaces verts, parkings, cours d’écoles, etc.). Détournements qui créent évidemment des conflits avec les habitants. Sur ces aires aux dimensions réduites, on ne joue pas au football, mais au « maracana », forme adaptée à l’espace, avec « petits poteaux » ou « grands poteaux » suivant les cas. Dans les deux quartiers étudiés (Yopougon Attié, Niangon Nord), un seul « complexe sportif municipal » existe et respecte les dimensions réglementaires. Les autres terrains réglementaires existant il y a quelques années ont été détruits ou ont vu leurs dimensions réduites de manière drastique, le tout sous la pression foncière et des intérêts multiples des acteurs de l’urbanisme (promoteurs, églises, habitants…). Le seul espoir qui persiste concerne l’opération « terrains de proximité », promue il y a quelques années par le Ministère de la Jeunesse et des Sports avec le relais de l’Office National des Sports, et qui consistait en l’équipement de terrains de 40x20 mètres, dont les dimensions s’adaptent bien à l’urbanisme du « Grand Abidjan ». Malheureusement, là aussi le coup d’Etat de 1999 a été fatal à cette politique.
Au-delà des analyses qui montrent avec clarté les problèmes des pays africains et de leurs (jeunes) sportifs, on peut faire une lecture sociologique moins alarmiste de l’ouvrage : malgré toutes les difficultés auxquelles ils doivent faire face, les jeunes d’une côté, les adultes de l’autre, parviennent à s’organiser, spontanément ou sous l’incitation des institutions. Les acteurs du sport au quotidien mais aussi les communautés (on le voit bien à travers les réactions face aux pouvoirs et aux spoliations diverses), parviennent à apporter une réponse qui montre que les « gens de peu » [1] savent faire preuve d’imagination et s’opposer au détournement des lois par les hommes de pouvoir et les nantis, à la délinquance au plus haut niveau de l’Etat et de certaines administrations. Enfin, les jeunes sportifs font preuve d’imagination et ne se laissent pas arrêter par l’absence de terrains aux normes. Cet aspect conduit à souligner que le plaisir de jouer fait passer au second rang des préoccupations des équipements qui relèvent des normes fédérales ou de schéma d’urbanisme. Une perspective trop « fédérale » et « institutionnelle » que l’on a parfois trop l’habitude de prendre, ou trop « géographique » et « spatiale », nuit quelque peu à la prise en compte de cette créativité sociale que représente le « maracana » à Abidjan (dont on sait peu de choses, finalement) et qui est productrice de sociabilité comme le montre en filigrane Raffaele Poli.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
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Michel Pautot, Le sport spectacle. Les coulisses du sport business Préface de Marcel Desailly, Paris, L’Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2003, 332 pages. Prix : 26,50 €. ISBN : 2-7475-3888-5.

Me Michel Pautot est un passionné de sport, et son ouvrage sur le spectacle sportif en est le reflet. Auteur d’une thèse de Doctorat en droit sur « Le sport et l’Europe » (soutenue à la Faculté de Droit de l’Université de Nice – Sophia Antipolis, le 22 décembre 2000), avocat au Barreau de Marseille, il est désormais bien connu pour avoir défendu avec succès, avec son père Me Serge Pautot, les intérêts de la joueuse professionnelle de basket-ball polonaise Lilia Malaja contre la FFBB, qui refusait de la considérer comme joueuse « communautaire » (lui interdisant de jouer avec son club, le RC Strasbourg) alors qu’un accord d’association et de coopération avait été signé entre l’Union Européenne et la Pologne le 16 décembre 1991 à Bruxelles. Aujourd’hui, l’« arrêt Malaja » est apprécié comme étant le prolongement logique de l’« arrêt Bosman », et il a des conséquences tout aussi considérables dans la mesure où les ressortissants de tous les pays – vingt-quatre à ce jour – qui ont signé des accords d’association et de coopération avec l’UE sont considérés comme « communautaires » et peuvent de ce fait être employés dans les mêmes conditions que ces derniers par les clubs professionnels : outre la Turquie et vingt pays de l’ex-bloc l’Est et de l’ex-URSS, cela concerne également les trois pays du Maghreb que sont la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.
Les intérêts de l’ouvrage de Michel Pautot sont divers. Principalement, bien sûr, les aspects juridiques développés et commentés avec pertinence dans ce livre (pp. 93-113), comme par ailleurs dans Légisport. Bulletin d’Informations Juridiques Sportives qu’il édite six fois l’an. Mais, aussi, l’ensemble des informations rassemblées, en particulier dans le domaine économique : budgets des clubs, du CIO et de manifestations sportives, les divers droits d’exclusivité payés par les chaînes de télévision pour les grands événements sportifs ou les championnats de football (pp. 154-158 et 237-251), les revenus des sportifs des différents sports, les montants des transferts, etc. Il montre, par la diversité des sources que constitue la pluralité des médias (en particulier la presse écrite pour ces questions financières), l’incertitude, le flou et la logique du secret qui entoure les revenus des sportifs, en particulier ceux des footballeurs professionnels. Peut-être ne s’appesantit-il pas assez sur l’aspect « mirobolant », comme il l’écrit, du montant des revenus ou des transferts des vedettes du sport : par exemple, les 500 millions de francs (75,1 M€) payés par le Real Madrid à la Juventus de Turin en 2001 pour racheter le contrat de Zidane correspondent à « 5639 années de travail pour un smicard » (p. 297).
Passionné par le sport, l’ouvrage de Me Michel Pautot présente les qualités et les défauts de cette relation affective. Les qualités sont celles de l’enthousiasme pour le sport spectacle, le style vif de l’écriture, le grand nombre d’informations rassemblées qui permettent une vulgarisation d’envergure des thématiques et problématiques relatives aux questions que soulève le sport spectacle, tous éléments qui donnent envie d’aller plus loin et de creuser encore le sujet. Mais, l’envers du décor est la reproduction d’une vision enchantée du sport (l’auteur utilise trop souvent à nos yeux les termes de « mythe », « légende », « héros » pour parler du sport spectacle, inscrits dans un style qui renvoie à celui du journalisme le plus laudateur). Dans le même ordre d’idée, on regrettera par conséquent le manque de théorisation qui obère quelque peu la profondeur des analyses dans les domaines des stratégies économiques des médias, des clubs professionnels ou des sponsors, mais également en ce qui concerne les fonctions sociales que joue ou que l’on fait jouer au sport spectacle dans la société contemporaine (violence et hooliganisme, pp. 217-223), ou encore la question fort ambiguë et problématique en terme éthique du dopage abordée rapidement dans le dernier chapitre (pp. 303-317). Du point de vue de l’ensemble de ces critiques, les sources généralement utilisées par l’auteur – assez peu souvent d’origine universitaire – sont symptomatiques de ce manque. Enfin, mais cette remarque s’adressera aux Editions L’Harmattan, malheureusement coutumières du fait, un certain nombre de scories parsèment un texte pourtant agréable à lire.
Ces quelques critiques, toutefois, n’obèrent pas, loin de là, l’intérêt que constitue le livre de Me Michel Pautot, ouvrage vivant et documenté.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
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Pascal Duret & Peggy Roussel, Le corps et ses sociologies, Paris, Nathan Université, collection « 128 », 2003, 127 pages. ISBN 2-09-191258-1.

Cet ouvrage, écrit à quatre mains, est une bonne introduction à une sociologie plurielle du corps. En effet, Pascal Duret et Peggy Roussel ont pris l’option non pas de faire la sociologie du corps comme s’y était essayé David Le Breton [2], mais de replacer cet objet dans les cadres théoriques et conceptuels de différentes sociologies. Cette fonction est assignée aux trois premiers chapitres : « corps, structures sociales et différenciations culturelles », « le corps dans l’interaction » et « le corps sensible et expressif ». Dans le premier chapitre (pp. 8-25), il s’agit de la place du corps dans les analyses structurales de Pierre Bourdieu avec des extensions à d’autres auteurs ou situations culturelles. Dans le second (pp. 26-38), à partir des travaux devenus classiques d’Edward T. Hall et Erving Goffman, il s’agit de montrer en quoi le corps s’organise dans et organise l’espace de l’interaction. Enfin, dans le troisième (pp. 39-50), il s’agit d’une synthèse du rapport phénoménologique au monde, avec une fort intéressante partie consacrée au travail de l’expert (et de son double faustien, le faussaire) et à son « corps à corps avec les objets » (pp. 45-50).
Dans les chapitres 4 et 5 intitulés « corps et modernité » et « le corps entre esthétique et éthique », les deux auteurs se focalisent sur « la gestion de l’apparence dans le processus d’individualisation », s’arrêtant d’une part sur la description de la place du corps dans l’individualisme de masse (Gilles Lipovetsky) et dans la société de consommation (Jean Baudrillard) et, d’autre part, sur la question de la beauté (et de la laideur) et l’évolution contemporaine de ses normes. Dans ces deux chapitres, il s’agit pour Pascal Duret et Peggy Roussel d’insister sur l’importance du corps dans la « construction personnelle », mais aussi sur les normes collectives qui s’imposent à celui-là et donnent un cadre à celle-ci.
Enfin, les chapitres sixième et septième s’appesantissent pour le premier sur le rôle du corps dans la construction des identités de genre, et pour le second sur les modes de contrôle social du corps, se référant, bien entendu, dans ce dernier cas principalement aux travaux féconds de Michel Foucault.
Globalement cet ouvrage possède au minimum deux grandes qualités :
  • d’une part, il propose un tour d’horizon des manières d’envisager l’objet corps par les sociologies, et le statut que celles-ci lui accordent ;
  • d’autre part, il propose une synthèse de travaux récents et innovants tant par leurs thématiques ou objets que par leurs résultats (V. Moulinié sur les opérations chirurgicales, M. Darmon sur l’anorexie, P. Roussel sur le culturisme féminin…) lesquels n’ont pas encore tout à fait fécondé les recherches en STAPS. Le compte-rendu de ces recherches souligne la curiosité sociologique des deux auteurs de l’ouvrage.
Mais, bien sûr, comme pour toute entreprise de ce type (collections « Que sais-je ? », « Repères », ou autre…), il est extrêmement difficile de proposer une synthèse totalement équilibrée et ne procédant pas à des coupes sombres, soit en terme de contenu des travaux et des auteurs présentés, soit en terme de présence/absence de tel ou tel auteur, soit encore en terme de thématiques développées. Ainsi peut-on s’étonner que la question du dopage ne soit traitée qu’à travers le sous-chapitre « le culturisme féminin et le dopage : jusqu’où aller pour être belle ? » (pp. 74-78) ! Etrange et tendancieux rapprochement, dans le cadre d’un ouvrage de sociologie destiné au plus grand nombre, des termes « féminin », « dopage », « belle » ! On eut aimé un peu plus de nuance pour au moins deux raisons :
  • d’une part, car un tel titre sans d’autres considérations sur le dopage est misogyne,
  • d’autre part, car cette question du « dopage » ne peut pas se limiter au sport et à ses différentes sub-cultures. Plus globalement, elle renvoie à l’utilisation de produits améliorant la productivité, la résistance ou l’esthétique corporelle fabriquée par l’industrie pharmaceutique et de grandes firmes multinationales et touche l’ensemble de la société française (sans oublier l’utilisation de tranquillisants et leur prescription pour « régler » un certain nombre de problèmes qui relèvent plus sûrement du domaine de la psychothérapie ou de la psychanalyse). Elle relève de ce point de vue d’une politique de santé publique. Il s’agit aussi d’envisager le dopage dans ce cadre totalisant.
En ce qui concerne les auteurs, on pourra regretter l’absence de référence à Pierre Sansot, dans le chapitre « corps sensible et expressif » consacré à la phénoménologie, dont les travaux de sociologie consacrés à une approche sensible du social ont souvent pris pour point d’entrée le corps et le sport [3].
Toutefois, ces points de critique sont mineurs dans la mesure où il s’agit, dans ce genre d’ouvrage, d’effectuer un choix afin de faire un tour d’horizon de la question. Cependant, si la bibliographie en fin de volume est conséquente (dix pages), on regrettera fortement qu’un certain nombre d’auteurs cités dans le texte n’y figurent pas ou que partiellement (par exemple les références concernant la thèse de Peggy Roussel !). On regrettera aussi diverses erreurs de classement alphabétique et de date, ou bien l’absence de la date de la première édition de certains classiques bien utile pour constituer une chronologie à nos yeux indispensables pour de jeunes étudiants souvent abusés par la méconnaissance de l’aspect historique et temporel des sciences.
Enfin, last but not least, on regrettera, mais très vivement cette fois, que les auteurs et/ou les Editions Nathan n’aient pas pris le temps et le soin d’une relecture attentive et minutieuse du manuscrit dont certaines pages sont parfois constellées de fautes (frappe, orthographe, grammaire, reliquats de mots avant transformation de la phrase – le traitement de texte est intraitable de ce point de vue-là…), ce qui est préjudiciable aux étudiants conduits à lire cet ouvrage, lequel est à recommander cependant pour obtenir une vision large et synthétique des approches sociologiques de l’objet « corps » et qui donne le désir, ensuite, d’approfondir la thématique par la lecture des textes des auteurs convoqués.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
 
NOTES
 
[1] Pierre Sansot, Les gens de peu. Paris, P.U.F., 1991.
[2] David Le Breton, La sociologie du corps. Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », 1992 (1re édition).
[3] Parmi l’ensemble de ses ouvrages, Pierre Sansot a publié Les formes sensibles de la vie sociale, PUF, 1986 ; Le rugby est une fête, Plon, 1990 ; Les gens de peu, PUF, 1991 ; Le rugby est une fête, le tennis non plus (édition augmentée), Petite Bibliothèque Payot, 2002.
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[1]
Pierre Sansot, Les gens de peu. Paris, P.U.F., 1991. Suite de la note...
[2]
David Le Breton, La sociologie du corps. Paris, PUF, co...
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[3]
Parmi l’ensemble de ses ouvrages, Pierre Sansot a publié ...
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