2003
STAPS
Chronique bibliographique
Recensions d’ouvrages
Bœuf (Jean
Luc), Léonard (Yves), La République du
Tour de France (1903/2003), Seuil, 2003, 265 p.
La célébration du centenaire du Tour de France en 2003 a donné
lieu à la publication ou la réédition d’une centaine d’ouvrages sur le sujet.
Evitant les écueils d’une hagiographie convenue, l’ouvrage de Jean-Luc Bœuf et
d’Yves Léonard fait plus que prolonger l’article naguère consacré au Tour par
Georges Vigarello dans les « lieux de mémoire ». Il consacre en effet le Tour
de France comme un objet légitime d’histoire culturelle et politique, en
retraçant certes les grandes étapes de son Histoire, mais aussi en montrant
comment, depuis 1903, en proposant une « occupation de l’espace, du temps et
des esprits », il aura participé au processus de nationalisation de la société
française.
Bénéficiant des progrès techniques successifs de la « fée
bicyclette » et d’une professionnalisation rapide des épreuves cyclistes, le
Tour de France naît de la rivalité commerciale et politique opposant Pierre
Giffard (créateur du journal « le Vélo » en 1892) au Comte de Dion, fondateur
de « l’Auto Vélo » en 1900, sur fond d’affaire Dreyfus. L’idée d’une
compétition reliant les villes de France du 1er juin au 7 juillet, au-delà de
l’aspect sportif, s’inscrit dans ce vaste mouvement de régénération physique
propre à la Belle-Epoque. Spectacle sportif gratuit, le Tour de France est
avant-guerre une formidable pédagogie du territoire national. Son tracé permet
de s’approprier une cartographie qui revisite à sa manière les petites patries
et finira par imposer une image hexagonale du pays. Parce qu’il a l’ambition de
« réunir quarante millions de français », le Tour connaît dans
l’entre-deux-guerres nombre de modifications qui en consacrent la dimension
populaire : départ d’une ville de province (Evian-les-Bains en 1926), épreuve
du « contre la montre par équipes », diminution de la longueur des étapes.
Symbole de cette modernité, les « trois glorieuses de 1930 » voient
l’introduction d’équipes nationales, de la caravane publicitaire, et de la TSF
(le premier reportage enregistré date de 1932). Ainsi, selon le mot des
auteurs, la France se colorie-t-elle chaque été en « bleu – blanc – jaune » et
le Tour devient une véritable institution nationale. Le décès d’Henri Desgrange
en 1940 propulse Jacques Goddet à la direction de « l’Auto ». Affichant un
maréchalisme bon teint, il refusera cependant d’organiser le Tour en zone libre
et occupée. Un ersatz d’épreuve, « le circuit de France » réunira en 1942 une
soixantaine de coureurs. C’est en 1947 que le « Tour de la renaissance »
inscrit définitivement l’épreuve dans les « rituels nationaux », selon la
formule de Georges Vigarello. Cette « fête moderne de l’époque industrielle et
sportive » s’inscrit dans le sport de masse : elle propose un espace mythique
d’héroïsation et d’identification : Les larmes de René Vietto, le duel
Anquetil/Poulidor en 1964, la chute de Luis Ocana en 1971, ou encore le destin
tragique de Casartelli en 1995… Pour autant, c’est également l’épreuve sportive
qui, dès les années cinquante, aura mis à mal les principes de l’éthique et de
la morale sportives. L’utilisation des amphétamines puis des anabolisants, les
prises massives d’EPO consacrent l’ère d’un dopage industriel, systématique et
médicalisé au seuil des années quatre-vingts.
C’est finalement la plasticité du Tour et sa dimension
spéculaire qui peuvent en expliquer la pérennité. Dans les années cinquante, la
topographie du Tour permet de (re)découvrir les paysages d’une France en pleine
mutation : La Grande Boucle reflète en effet tant les permanences que les
visions changeantes de l’évolution du territoire. Paris compose avec une
province faite de villes-étapes aux charmes désuets ou au contraire parées de
modernité (Cergy-Pontoise en 1984, ou encore Marne la vallée). Chaque été, via
le Tour, les français renouent avec un monde rural oublié, en même temps qu’ils
peuvent prendre conscience de la perméabilité de l’espace national : En 1958,
le Tour commence à Bruxelles. Il partira de Berlin en 1987. Parce qu’il
conjugue une France girondine et une France jacobine, parce qu’il associe
stéréotypes régionaux et mondialisation ( Jean Robic, « petit breton hargneux », Richard Virenque le varois, les coureurs colombiens dans les années
quatre-vingts, les américains aujourd’hui…), parce qu’il réunit un idéal de
progrès et un passé nostalgique, le Tour de France peut bien apparaître comme
une dernière frontière. Il convient donc de souligner les mérites de cet
ouvrage qui réussit à la fois à retracer, par le prisme de l’histoire politique
et culturelle, la « saga du Tour de France », tout en l’inscrivant dans le
champ des représentations.
Olivier Chovaux,
Atelier SHERPAS, Univ. d’Artois
* * *
Raffaele
Poli, Le football en Côté d’Ivoire.
Organisation spatiale et pratiques urbaines. Neuchâtel, Editions
CIES / Centre International d’Etude du Sport (Université de Neuchâtel), 2002,
140 pages.
L’ouvrage de Raffaele Poli est un très bon exemple de ce que
peut faire une discipline des sciences sociales (en l’occurrence la géographie
urbaine), ici quand elle envisage une problématique relative au sport,
l’analyse de son organisation et de sa pratique spatiale dans le cadre d’un
pays du Sud, la Côte d’Ivoire. Les questions de départ de l’auteur sont les
suivantes (p. 1) :
- Que se passe-t-il dans les pays africains avant que les
meilleurs joueurs n’accèdent au gotha mondial ?
- Comment se structure la pratique ?
- Quelles sont les dynamiques récentes à l’œuvre ?
Pour répondre à ces interrogations, Raffaele Poli étudie le
football dans le cadre d’un développement urbain, celui de la capitale
économique du pays que constitue le « Grand Abidjan », agglomération d’environ
trois millions d’habitants en l’an 2000 qui n’en comptait que soixante-cinq
mille un demi-siècle plus tôt. La recherche est structurée en trois parties :
football d’élite et formation en Côté d’Ivoire (pp. 7-33), pratique urbaine
populaire et planification (pp. 35-82), la « sportivisation » des espaces
urbains à Yopougon (pp. 83-113).
Un double constat organise le livre :
D’une part, on assiste dans les années récentes à la
prolifération de « centres de formations » dans la capitale, particulièrement à
la suite de la victoire dans la Supercoupe d’Afrique de l’ASEC Abidjan, le 17
février 1999, dont l’équipe était alors essentiellement composée par de très
jeunes joueurs issus de l’Académie Mimos SIFCOM (le centre de formation du
club),
D’autre part, le football constitue une possibilité de
promotion sociale pour la jeunesse africaine (de l’ordre du rêve seulement pour
l’immense majorité), le sport dans son ensemble étant également considéré comme
un garde fou contre tous les dérèglements sociaux de la vie urbaine dans les
grandes cités du Sud.
Après avoir analysé l’organisation fédérale quelque peu
instable du championnat national d’élite (trois divisions dont les formules de
compétition ont été plusieurs fois modifiées) et fait l’historique des
principaux clubs de la capitale – c’est-à-dire l’ASEC Mimosas (le club le plus
riche, véritable tête de pont pour l’Europe, vainqueur de la Ligue des
champions 1998), l’Africa Sport National (qui a remporté deux fois la Coupe des
vainqueurs de coupe en 1992 et 1999), et enfin le Stade, premier club ivoirien
à avoir gagné une coupe continentale (1966) [on regrettera l’absence de la
Stella, vainqueur de la Coupe de la CAF en 1993] –, l’auteur présente la
pratique populaire des « centres de formation » appartenant à la FCFFY, soit la
Fédération des Centres de Formation de Football Yopougon. Ce dernier terme
renvoie à la plus peuplée des dix communes du « Grand Abidjan », forte de plus
de sept cent mille habitants (contre 564 en 1955 !), qui est le lieu même de
l’étude de Raffaele Poli, au cours de deux séjours de plusieurs mois durant
l’année 2001.
Sous le couvert habituel, en Côte d’ivoire comme en France, de
principes sociaux et à caractère humaniste pour éviter à une jeunesse
désœuvrée, déscolarisée, en proie à tout un ensemble de tentations de tomber
dans la drogue, la délinquance et le banditisme, l’organisation de la pratique
sportive est justifiée sous la forme de « centres de formation » dans le
contexte décrit plus haut, dont une partie sont issus d’initiatives
individuelles, financés par leur promoteur, dans le cadre d’un pur bénévolat et
gratuit pour les jeunes participants. D’autres, par contre, ont clairement pour
objectif, au-delà des raisons « idéologiques » avancées
supra, de former de jeunes joueurs, de
se les attacher par le biais de la Licence en adhérant à l’AFAF, Associations
de Formation Agréées à la Fédération, et d’éviter ainsi le pillage par les
grands clubs de l’élite nationale (ceux précités) qui se voient alors obligés
de rentrer dans la logique légale du transfert (ces clubs, l’ASEC en
particulier, le plus puissant d’entre eux, n’accomplissent quasiment jamais
leur promesse de contrepartie vis-à-vis des associations non officielles, pas
souvent vis-à-vis des clubs adhérant à la fédération). Clairement, l’enjeu est
financier pour ces « centres de formation », d’autant plus que dans les
contrats sont inscrits des clauses qui permettent au structures de formation de
récupérer également un pourcentage sur les transferts ultérieurs.
Cependant, si la Fédération Ivoirienne de Football s’est lancée
dans ce genre de promotion – dont l’objectif global est l’élévation du niveau
et de la formation des joueurs (grâce à un programme de développement financé
par la FIFA et dont on peut imaginer qu’il permettra, à terme, des recrutements
de meilleure qualité encore pour les grands clubs européens) –, c’est bien
qu’elle-même y a des intérêts : tout transfert d’un joueur national vers
l’étranger rapporte forfaitairement 1,5 million de francs CFA.
Du point de vue de l’organisation spatiale de la pratique, la
commune de Yopougon constitue l’exemple même de la logique de dérèglement et de
déliquescence du schéma directeur en matière d’aménagement et d’urbanisme, ce
qui a des conséquences considérables sur la pratique du sport en général et du
football dans ce cas particulier. Après une phase historique où l’aménagement
urbain a été confié à des sociétés publiques qui ont construit des logements
dans le cadre d’une politique de l’habitat socialement pensée (normes en termes
de surface et de population, espaces verts et services socio-collectifs, etc.),
la politique néo-libérale imposée par la Banque mondiale – pour accepter de
financer les dettes de l’Etat – a conduit à laisser les promoteurs privés
occuper le terrain (avec la complicité de l’administration), puis les
propriétaires eux-mêmes à aménager en toute illégalité. Le résultat est un
urbanisme anarchique, les normes édictées ne sont pas respectées car chacun
défend son intérêt particulier, et l’Etat est dans une situation critique. Sur
le plan de l’occupation de l’espace, dans les quartiers enquêtés par Raffaele
Poli, les conclusions sont claires : sur les 99 aires de jeux collectifs
recensées (football, basket, handball, volley), 18 seulement étaient
originellement destinés à la pratique, les 81 autres étant des sites « adaptés » par les joueurs eux-mêmes (espaces verts, parkings, cours d’écoles, etc.).
Détournements qui créent évidemment des conflits avec les habitants. Sur ces
aires aux dimensions réduites, on ne joue pas au football, mais au « maracana », forme adaptée à l’espace, avec « petits poteaux » ou « grands poteaux »
suivant les cas. Dans les deux quartiers étudiés (Yopougon Attié, Niangon
Nord), un seul « complexe sportif municipal » existe et respecte les dimensions
réglementaires. Les autres terrains réglementaires existant il y a quelques
années ont été détruits ou ont vu leurs dimensions réduites de manière
drastique, le tout sous la pression foncière et des intérêts multiples des
acteurs de l’urbanisme (promoteurs, églises, habitants…). Le seul espoir qui
persiste concerne l’opération « terrains de proximité », promue il y a quelques
années par le Ministère de la Jeunesse et des Sports avec le relais de l’Office
National des Sports, et qui consistait en l’équipement de terrains de 40x20
mètres, dont les dimensions s’adaptent bien à l’urbanisme du « Grand Abidjan ».
Malheureusement, là aussi le coup d’Etat de 1999 a été fatal à cette
politique.
Au-delà des analyses qui montrent avec clarté les problèmes des
pays africains et de leurs (jeunes) sportifs, on peut faire une lecture
sociologique moins alarmiste de l’ouvrage : malgré toutes les difficultés
auxquelles ils doivent faire face, les jeunes d’une côté, les adultes de
l’autre, parviennent à s’organiser, spontanément ou sous l’incitation des
institutions. Les acteurs du sport au quotidien mais aussi les communautés (on
le voit bien à travers les réactions face aux pouvoirs et aux spoliations
diverses), parviennent à apporter une réponse qui montre que les « gens de peu
»
[1] savent faire preuve
d’imagination et s’opposer au détournement des lois par les hommes de pouvoir
et les nantis, à la délinquance au plus haut niveau de l’Etat et de certaines
administrations. Enfin, les jeunes sportifs font preuve d’imagination et ne se
laissent pas arrêter par l’absence de terrains aux normes. Cet aspect conduit à
souligner que le plaisir de jouer fait passer au second rang des préoccupations
des équipements qui relèvent des normes fédérales ou de schéma d’urbanisme. Une
perspective trop « fédérale » et « institutionnelle » que l’on a parfois trop
l’habitude de prendre, ou trop « géographique » et « spatiale », nuit quelque
peu à la prise en compte de cette créativité sociale que représente le « maracana » à Abidjan (dont on sait peu de choses, finalement) et qui est
productrice de sociabilité comme le montre en filigrane Raffaele Poli.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
* * *
Michel
Pautot, Le sport spectacle. Les
coulisses du sport business Préface de Marcel Desailly, Paris,
L’Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2003, 332 pages. Prix :
26,50 €. ISBN : 2-7475-3888-5.
Me Michel
Pautot est un passionné de sport, et son ouvrage sur le spectacle sportif en
est le reflet. Auteur d’une thèse de Doctorat en droit sur « Le sport et
l’Europe » (soutenue à la Faculté de Droit de l’Université de Nice – Sophia
Antipolis, le 22 décembre 2000), avocat au Barreau de Marseille, il est
désormais bien connu pour avoir défendu avec succès, avec son père Me Serge
Pautot, les intérêts de la joueuse professionnelle de basket-ball polonaise
Lilia Malaja contre la FFBB, qui refusait de la considérer comme joueuse « communautaire » (lui interdisant de jouer avec son club, le RC Strasbourg)
alors qu’un accord d’association et de coopération avait été signé entre
l’Union Européenne et la Pologne le 16 décembre 1991 à Bruxelles. Aujourd’hui,
l’« arrêt Malaja » est apprécié comme étant le prolongement logique de l’« arrêt Bosman », et il a des conséquences tout aussi considérables dans la
mesure où les ressortissants de tous les pays – vingt-quatre à ce jour – qui
ont signé des accords d’association et de coopération avec l’UE sont considérés
comme « communautaires » et peuvent de ce fait être employés dans les mêmes
conditions que ces derniers par les clubs professionnels : outre la Turquie et
vingt pays de l’ex-bloc l’Est et de l’ex-URSS, cela concerne également les
trois pays du Maghreb que sont la Tunisie, l’Algérie et le Maroc.
Les intérêts de l’ouvrage de Michel Pautot sont divers.
Principalement, bien sûr, les aspects juridiques développés et commentés avec
pertinence dans ce livre (pp. 93-113), comme par ailleurs dans Légisport.
Bulletin d’Informations Juridiques Sportives qu’il édite six fois l’an. Mais,
aussi, l’ensemble des informations rassemblées, en particulier dans le domaine
économique : budgets des clubs, du CIO et de manifestations sportives, les
divers droits d’exclusivité payés par les chaînes de télévision pour les grands
événements sportifs ou les championnats de football (pp. 154-158 et 237-251),
les revenus des sportifs des différents sports, les montants des transferts,
etc. Il montre, par la diversité des sources que constitue la pluralité des
médias (en particulier la presse écrite pour ces questions financières),
l’incertitude, le flou et la logique du secret qui entoure les revenus des
sportifs, en particulier ceux des footballeurs professionnels. Peut-être ne
s’appesantit-il pas assez sur l’aspect « mirobolant », comme il l’écrit, du
montant des revenus ou des transferts des vedettes du sport : par exemple, les
500 millions de francs (75,1 M€) payés par le Real Madrid à la Juventus de
Turin en 2001 pour racheter le contrat de Zidane correspondent à « 5639 années
de travail pour un smicard » (p. 297).
Passionné par le sport, l’ouvrage de Me Michel Pautot présente
les qualités et les défauts de cette relation affective. Les qualités sont
celles de l’enthousiasme pour le sport spectacle, le style vif de l’écriture,
le grand nombre d’informations rassemblées qui permettent une vulgarisation
d’envergure des thématiques et problématiques relatives aux questions que
soulève le sport spectacle, tous éléments qui donnent envie d’aller plus loin
et de creuser encore le sujet. Mais, l’envers du décor est la reproduction
d’une vision enchantée du sport (l’auteur utilise trop souvent à
nos yeux les termes de « mythe », « légende », « héros »
pour parler du sport spectacle, inscrits dans un style qui renvoie à celui du
journalisme le plus laudateur). Dans le même ordre d’idée, on regrettera par
conséquent le manque de théorisation qui obère quelque peu la profondeur des
analyses dans les domaines des stratégies économiques des médias, des clubs
professionnels ou des sponsors, mais également en ce qui concerne les fonctions
sociales que joue ou que l’on fait jouer au sport spectacle dans la société
contemporaine (violence et hooliganisme, pp. 217-223), ou encore la question
fort ambiguë et problématique en terme éthique du dopage abordée rapidement
dans le dernier chapitre (pp. 303-317). Du point de vue de l’ensemble de ces
critiques, les sources généralement utilisées par l’auteur – assez peu souvent
d’origine universitaire – sont symptomatiques de ce manque. Enfin, mais cette
remarque s’adressera aux Editions L’Harmattan, malheureusement coutumières du
fait, un certain nombre de scories parsèment un texte pourtant agréable à
lire.
Ces quelques critiques, toutefois, n’obèrent pas, loin de là,
l’intérêt que constitue le livre de Me Michel Pautot, ouvrage vivant et
documenté.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
* * *
Pascal Duret
& Peggy Roussel, Le corps et ses
sociologies, Paris, Nathan Université, collection « 128 », 2003, 127
pages. ISBN 2-09-191258-1.
Cet ouvrage, écrit à quatre mains, est une bonne introduction à
une sociologie plurielle du corps. En effet, Pascal Duret et Peggy Roussel ont
pris l’option non pas de faire
la sociologie du
corps comme s’y était essayé David Le Breton
[2], mais de replacer cet objet dans les
cadres théoriques et conceptuels de différentes sociologies. Cette fonction est
assignée aux trois premiers chapitres : « corps, structures sociales et
différenciations culturelles », « le corps dans l’interaction » et « le corps
sensible et expressif ». Dans le premier chapitre (pp. 8-25), il s’agit de la
place du corps dans les analyses structurales de Pierre Bourdieu avec des
extensions à d’autres auteurs ou situations culturelles. Dans le second (pp.
26-38), à partir des travaux devenus classiques d’Edward T. Hall et Erving
Goffman, il s’agit de montrer en quoi le corps s’organise dans et organise
l’espace de l’interaction. Enfin, dans le troisième (pp. 39-50), il s’agit
d’une synthèse du rapport phénoménologique au monde, avec une fort intéressante
partie consacrée au travail de l’expert (et de son double faustien, le
faussaire) et à son « corps à corps avec les objets » (pp. 45-50).
Dans les chapitres 4 et 5 intitulés « corps et modernité » et « le corps entre esthétique et éthique », les deux auteurs se focalisent sur « la
gestion de l’apparence dans le processus d’individualisation », s’arrêtant
d’une part sur la description de la place du corps dans l’individualisme de
masse (Gilles Lipovetsky) et dans la société de consommation (Jean Baudrillard)
et, d’autre part, sur la question de la beauté (et de la laideur) et
l’évolution contemporaine de ses normes. Dans ces deux chapitres, il s’agit
pour Pascal Duret et Peggy Roussel d’insister sur l’importance du corps dans la
« construction personnelle », mais aussi sur les normes collectives qui
s’imposent à celui-là et donnent un cadre à celle-ci.
Enfin, les chapitres sixième et septième s’appesantissent pour
le premier sur le rôle du corps dans la construction des identités de genre, et
pour le second sur les modes de contrôle social du corps, se référant, bien
entendu, dans ce dernier cas principalement aux travaux féconds de Michel
Foucault.
Globalement cet ouvrage possède au minimum deux grandes
qualités :
- d’une part, il propose un tour d’horizon des manières
d’envisager l’objet corps par les sociologies, et le statut que celles-ci lui
accordent ;
- d’autre part, il propose une synthèse de travaux récents et
innovants tant par leurs thématiques ou objets que par leurs résultats (V.
Moulinié sur les opérations chirurgicales, M. Darmon sur l’anorexie, P. Roussel
sur le culturisme féminin…) lesquels n’ont pas encore tout à fait fécondé les
recherches en STAPS. Le compte-rendu de ces recherches souligne la curiosité
sociologique des deux auteurs de l’ouvrage.
Mais, bien sûr, comme pour toute entreprise de ce type
(collections « Que sais-je ? », « Repères », ou autre…), il est extrêmement
difficile de proposer une synthèse totalement équilibrée et ne procédant pas à
des coupes sombres, soit en terme de contenu des travaux et des auteurs
présentés, soit en terme de présence/absence de tel ou tel auteur, soit encore
en terme de thématiques développées. Ainsi peut-on s’étonner que la question du
dopage ne soit traitée qu’à travers le sous-chapitre « le culturisme féminin et
le dopage : jusqu’où aller pour être belle ? » (pp. 74-78) ! Etrange et
tendancieux rapprochement, dans le cadre d’un
ouvrage de sociologie destiné au plus grand nombre, des termes « féminin », « dopage », « belle » ! On eut aimé un peu plus de nuance pour au
moins deux raisons :
- d’une part, car un tel titre sans d’autres considérations
sur le dopage est misogyne,
- d’autre part, car cette question du « dopage » ne peut pas
se limiter au sport et à ses différentes sub-cultures. Plus globalement, elle
renvoie à l’utilisation de produits améliorant la productivité, la résistance
ou l’esthétique corporelle fabriquée par l’industrie pharmaceutique et de
grandes firmes multinationales et touche l’ensemble de la société française
(sans oublier l’utilisation de tranquillisants et leur prescription pour « régler » un certain nombre de problèmes qui relèvent plus sûrement du domaine
de la psychothérapie ou de la psychanalyse). Elle relève de ce point de vue
d’une politique de santé publique. Il s’agit aussi d’envisager le dopage dans
ce cadre totalisant.
En ce qui concerne les auteurs, on pourra regretter l’absence
de référence à Pierre Sansot, dans le chapitre « corps sensible et expressif »
consacré à la phénoménologie, dont les travaux de sociologie consacrés à une
approche sensible du social ont souvent pris pour point d’entrée le corps et le
sport
[3].
Toutefois, ces points de critique sont mineurs dans la mesure
où il s’agit, dans ce genre d’ouvrage, d’effectuer un choix afin de faire un
tour d’horizon de la question. Cependant, si la bibliographie en fin de volume
est conséquente (dix pages), on regrettera fortement qu’un certain nombre
d’auteurs cités dans le texte n’y figurent pas ou que partiellement (par
exemple les références concernant la thèse de Peggy Roussel !). On regrettera
aussi diverses erreurs de classement alphabétique et de date, ou bien l’absence
de la date de la première édition de certains classiques bien utile pour
constituer une chronologie à nos yeux indispensables pour
de jeunes étudiants souvent abusés par la méconnaissance de l’aspect historique
et temporel des sciences.
Enfin, last but not
least, on regrettera, mais très vivement cette fois, que les auteurs
et/ou les Editions Nathan n’aient pas pris le temps et le soin d’une relecture
attentive et minutieuse du manuscrit dont certaines pages sont parfois
constellées de fautes (frappe, orthographe, grammaire, reliquats de mots avant
transformation de la phrase – le traitement de texte est intraitable de ce
point de vue-là…), ce qui est préjudiciable aux étudiants conduits à lire cet
ouvrage, lequel est à recommander cependant pour obtenir une vision large et
synthétique des approches sociologiques de l’objet « corps » et qui donne le
désir, ensuite, d’approfondir la thématique par la lecture des textes des
auteurs convoqués.
Michel Raspaud
Laboratoire SENS
Université Joseph Fourier
Grenoble
[1]
Pierre Sansot,
Les gens de
peu. Paris, P.U.F., 1991.
[2]
David Le Breton,
La sociologie du
corps. Paris, PUF, collection « Que sais-je ? », 1992 (1
re édition).
[3]
Parmi l’ensemble de ses ouvrages, Pierre Sansot a publié
Les formes sensibles de la vie
sociale, PUF, 1986 ;
Le rugby est une
fête, Plon, 1990 ;
Les gens de
peu, PUF, 1991 ;
Le rugby est une
fête, le tennis non plus (édition augmentée), Petite Bibliothèque
Payot, 2002.