2003
STAPS
Rapports de recherche
De l’anxiété aux émotions compétitives : Etat de la recherche sur
les états affectifs en psychologie du sport
Nadine Debois
[*]
INSEP – Département des Sciences du Sport - Laboratoire de
Psychologie du Sport 11, Avenue du Tremblay - 75012 Paris - France
Cet article propose une synthèse des apports et limites des
recherches traditionnellement développées en psychologie du sport sur l’anxiété
pré-compétitive, en décrivant notamment le modèle de la zone optimale de
fonctionnement (ZOF) développé par Hanin (1986), celui de la catastrophe initié
par Hardy et Fazey (1987) et enfin celui de l’interprétation directionnelle
suggéré par Jones (1991). Puis, l’article s’oriente vers les travaux réalisés
sur les émotions pré-compétitives en s’appuyant notamment sur le POMS, le PANAS
et les mesures idiosyncratiques d’états affectifs préconisées dans le modèle de
la ZOF. Cet état des lieux contribue à montrer comment les résultats
inconsistants observés dans les études portant sur l’anxiété pré-compétitive
ont conduit progressivement la communauté scientifique à s’orienter vers des
perspectives de recherches portant sur un panel plus large d’états affectifs,
intégrant notamment les émotions positives.
Mots-clés :
Anxiété, performance, émotions, états affectifs, états d’humeur.
This paper presents a synthesis relative to contributions and
limits of traditional research developped in sport psychology on precompetitive
anxiety. It especially describes the individual zone of optimal functioning
(IZOF) model developped by Hanin (1986), the catastrophe model initiated by
Hardy and Fazey (1987), and the directional interpretation model suggested by
Jones (1991). Then, the paper moves toward research developed on precompetitive
emotions using the POMS, the PANAS and idiosyncratic measures suggested in the
ZOF model. This state of the art contributes to demonstrate how inconsistant
results observed in studies on precompetitive anxiety induce the scientific
community to gradually turn towards new research perspectives, focused on an
amplier set of affects including in particular positive emotions.
Keywords :
Anxiety, performance, emotions, affects, mood states.
Dieser Artikel bietet eine Synthese über Nutzen und Grenzen der
in der traditionellen Sportpsychologie entwickelten Forschungsarbeiten über die
Vorstart-Angst, indem er insbesondere das Modell der optimalen Funktionszone
(ZOF) von Hanin (1986), das der Katastrophe von Hardy und Fazey (1987) und
schließlich das der gerichteten Interpretation von Jones (1991) beschreibt.
Dann orientiert sich der Artikel an Arbeiten, die über Vorstart-Emotionen
durchgeführt wurden, wobei er sich vor allem auf den POMS, den PANAS und die
Idiosycrasie-Messungen von Affekten stützt, die in dem ZOF-Modell empfohlen
werden. Dieser Überblick zum Forschungsstand zeigt, wie die in den Studien zur
Vorstart-Angst beobachteten inkonsistenten Resultate die Forschungsgemeinschaft
nach und nach dazu gebracht haben, sich an Forschungsperspektiven auszurichten,
die ein weiteres Spektrum an affektiven Zuständen einbezieht, wobei besonders
auch positive Emotionen integriert werden.
Schlagwörter :
Angst, Leistung, Emotionen, Affekte, Gemütszustände.
Quest’articolo propone una sintesi degli apporti e dei limiti
delle ricerche tradizionalmente sviluppate in psicologia dello sport
sull’ansietà precompetitiva, descrivendone in particolare il modello della zona
di funzionamento ottimale (ZOF) sviluppata da Hanin (1986), quella della
catastrofe iniziata da Hardy e Fazey (1987) ed infine quella
dell’interpretazione direzionale suggerita da Jones (1991). Poi, l’articolo si
orienta verso i lavori realizzati sulle emozioni precompetitive basate in
particolare sul POMS, il PANAS e le misure idiosincratiche di stati affettivi
preconizzati dal modello della ZOF. Questo stato degli studi contribuisce a
mostrare come i risultati inconsistenti osservati negli studi basati
sull’ansietà precompetitiva hanno portato progressivamente la comunità
scientifica ad orientarsi verso prospettive di ricerca basate su un ventaglio
più ampio di stati affettivi, in particolare integrante le emozioni
positive.
Parole chiave :
ansietà, emozioni, performance, stati affettivi, stati d’umore.
Este artículo propone una síntesis de los aportes y límites de
las investigaciones tradicionalmente desarrolladas en sicología del deporte
sobre la ansiedad pre-competitiva, describiendo el modelo de la zona optima de
funcionamiento (ZOF) desarrollada por Hanin (1986), aquel de la catástrofe
iniciado por Hardy y Fazey (1987) y en fin aquel de la interpretación
direccional sugerida por Jones (1991). El artículo se orienta hacia los
trabajos realizados sobre las emociones pre-competitivas apoyándose
natablemente sobre el POMS, el PANAS y las medidas idiosincráticas de estados
afectivos preconisados en el modelo de la ZOF. Esta condición contribuye a
mostrar como los resultados inconsistente observados en los estudios que tratan
sobre la ansiedad pre-competitiva, han conducido progresivamente la comunidad
científica a orientarse hacia perspectivas de investigación trantando sobre un
panel más largo de estados afectivos, notablemente integrando las emociones
positivas.
Palabras claves :
ansiedad, performance, emociones, estados afectivos, estados de humor.
Dans le domaine sportif, les émotions compétitives
apparaissent, aux yeux des entraîneurs et des athlètes, comme un des principaux
facteurs susceptibles d’influer sur la performance. L’intérêt porté à ces
émotions est d’autant plus grand qu’il donne lieu de manière récurrente à
certaines interrogations. En effet, si les émotions positives sont le plus
souvent considérées comme plutôt facilitantes dans la réalisation d’une
prestation sportive, le lien entre les émotions négatives, notamment l’anxiété
compétitive, et la performance, apparaît plus discuté. Ainsi, pour certains,
l’anxiété constitue un frein à la performance : l’athlète anxieux est un
athlète fragilisé. D’autres la considèrent au contraire comme un moteur de
l’action, et citent en exemple ces athlètes qui ne sont performants que sous la
pression de la compétition et l’état d’anxiété qu’elle engendre.
La communauté scientifique s’efforce elle aussi, depuis
longtemps, de mieux comprendre les liens existant entre les émotions et la
performance. Pendant une longue période, l’intérêt des chercheurs a plus
particulièrement porté sur la relation entre l’anxiété et la performance en
reposant sur un modèle commun : la théorie du U inversé, inspirée des travaux
sur l’éveil de Yerkes et Dodson (1908). L’inconsistance des résultats observés
par rapport à ce modèle, et l’adoption d’une conception multidimensionnelle de
l’anxiété développée dans le domaine académique (Liebert & Morris, 1967 ;
Spielberger, 1966) puis adaptée à la recherche en sport (Martens, Vealey &
Burton, 1990 ; Smith, Smoll, & Schutz, 1990) ont donné lieu à un éclatement
d’hypothèses et de suggestions de modèles explicatifs de la relation entre
l’anxiété et la performance sportive. Ainsi, Hanin (1978) propose l’hypothèse
d’une zone optimale individuelle de fonctionnement (ZOF) postulant qu’un
sportif est susceptible de réaliser ses meilleures performances tant que son
anxiété pré-compétitive fluctue dans les limites d’une zone d’intensité qui lui
est propre, élevée pour certains, faible pour d’autres, indépendamment du sport
pratiqué. De son côté, Hardy (1990) décrit un modèle qu’il qualifie de «
catastrophe » suggérant une interaction des états d’anxiété cognitive et
somatique dans la prédiction de la performance. Enfin, se démarquant du modèle
du U inversé, Jones (1991) suggère que l’impact de l’anxiété sur la performance
ne dépendrait pas tant du niveau d’intensité de l’anxiété que de la manière
dont l’athlète perçoit cette anxiété comme facilitatrice ou perturbatrice
vis-à-vis de la performance à réaliser.
Parallèlement ou dans la continuité des travaux portant sur la
relation entre l’anxiété et la performance, un certain nombre d’études ont
tenté d’appréhender un panel plus large d’états affectifs. Ainsi, un nombre
important de travaux portant sur le lien entre les états d’humeur et la
performance sportive ont pu être recensés (LeUnes & Burger, 1998). Par
ailleurs, le modèle de la ZOF, reposant à l’origine sur des mesures d’état
d’anxiété, s’appuie de plus en plus sur des mesures d’états affectifs positifs
et négatifs (Hanin & Syrjä, 1995a, 1995b). Enfin, le modèle de
l’interprétation directionnelle (Jones, 1991) a donné lieu à des débats
invitant à s’interroger sur la contribution des états affectifs positifs à la
perception favorable de l’anxiété.
Actuellement, aucun des modèles portant sur la relation entre
l’anxiété ou les émotions et la performance ne fait l’unanimité, les recherches
entreprises pour tenter de les valider ayant débouché sur des résultats
inconsistants difficiles à interpréter dans la mesure où les variables mesurées
(i.e., anxiété, états affectifs, performance) et le cadre dans lequel
s’inscrivent ces études (e.g., caractéristiques des participants, enjeu des
compétitions) diffèrent le plus souvent. Cet article se propose donc de
présenter chacun de ces modèles, en s’efforçant d’en dégager les apports et
limites, ainsi que les perspectives de recherches qu’ils suscitent.
2. Les modèles de la relation anxiété-performance
2.1. D’une conception unidimensionnelle à une approche
multidimensionnelle de l’anxiété
En psychologie, la relation entre l’anxiété et la performance
a d’abord été essentiellement étudiée à partir du concept d’éveil, en référence
à la théorie du U inversé, inspirée des travaux de Yerkes et Dodson (1908).
Selon cette hypothèse, il existerait un niveau d’éveil optimal, généralement
d’intensité modérée, conduisant aux meilleures performances. L’élévation du
niveau d’éveil s’accompagne d’une amélioration de la performance jusqu’à un
certain point au-delà duquel l’augmentation de l’éveil provoque une
détérioration de la performance. Le recours au concept d’éveil pour étudier la
relation entre l’anxiété et la performance a cependant donné lieu à un certain
nombre de remarques. Neiss (1988) mentionne notamment que l’éveil ne constitue
pas en lui-même un état ; il n’est qu’une composante d’un état
psycho-physiologique donné. L’anxiété ne saurait donc être confondue avec
l’éveil qui l’accompagne. Par ailleurs, les mesures physiologiques de l’éveil
n’ont pas toujours de lien significatif avec l’anxiété. Ainsi, par exemple, des
études ont constaté l’absence d’accélération de la fréquence cardiaque dans
certains épisodes d’anxiété (Aronson, Carasiti, McBane, & Whitaker-Axmitia,
1989).
L’élaboration de questionnaires mesurant l’anxiété a ouvert
la voie au développement de recherches plus spécifiques sur la relation entre
l’anxiété et la performance. Les premières recherches en sport se sont d’abord
appuyées sur des mesures unidimensionnelles de l’anxiété à partir de
questionnaires non spécifiques au domaine sportif, notamment le
State Trait Anxiety Inventory (STAI :
Spielberger, Gorsuch, & Lushene, 1970), comportant deux versions, l’une
permettant de mesurer le trait d’anxiété, défini comme une prédisposition à
percevoir certaines situations comme plus ou moins menaçantes (Spielberger,
1966), l’autre servant à évaluer l’état d’anxiété, correspondant à un sentiment
subjectif d’appréhension et de tension s’accompagnant d’une activation du
système nerveux autonome (Spielberger, 1966). Le besoin d’un outil spécifique
au contexte sportif conduisit à l’élaboration du Sport Competitive Anxiety Trait (SCAT ; Martens,
1977) pour la mesure du trait d’anxiété compétitive, puis du
Competitive State Anxiety Inventory
(Martens, Burton, Rivkin, & Simon, 1980) pour celle de l’état d’anxiété.
Dans cette période des années 1980, l’anxiété était plutôt envisagée comme un
frein potentiel à la performance. En effet, de par sa définition même, le trait
d’anxiété apparaît comme un prédicteur de l’état d’anxiété décrit quant à lui
comme présentant une relation en U inversé avec la performance : au-delà d’un
certain niveau d’anxiété, la performance tend à se dégrader. Les athlètes au
trait d’anxiété élevé sont donc des athlètes fragilisés puisqu’ils risquent
davantage d’éprouver en compétition des états d’anxiété élevés, donc de subir
une dégradation de leur performance. Dans cette perspective, on voit alors se
profiler en France des pratiques évaluatives privilégiant des mesures de trait
d’anxiété dans l’espoir de repérer les athlètes présentant une bonne
potentialité à supporter la pression compétitive (i.e., trait d’anxiété faible)
de ceux plus fragiles et risquant davantage de perdre leurs moyens en
compétition (i.e., trait d’anxiété élevé).
L’approche multidimensionnelle de l’état d’anxiété contribua
à affiner cette première modélisation du lien entre l’anxiété et la
performance. En effet, parallèlement à la distinction initiée par Spielberger
(1966) entre trait et état d’anxiété, Liebert et Morris (1967) invitèrent dans
le domaine académique à distinguer les pensées soucieuses d’un individu donné,
de l’éveil émotionnel susceptible d’accompagner ces pensées. Deux dimensions de
l’anxiété furent alors définies (Morris, Davis, & Hutchings, 1981) : (a)
l’anxiété cognitive, caractérisée par des sensations subjectives conscientes
d’appréhension et de tension, causées par des expectations négatives de succès
ou des auto-évaluations négatives, et (b) l’anxiété somatique, correspondant
aux manifestations physiologiques perçues de l’expérience d’anxiété, telles une
augmentation de la fréquence cardiaque, des tensions musculaires, ou encore une
moiteur des mains. S’inscrivant dans cette approche multidimensionnelle, Smith
et al. (1990) élaborèrent le
Sport Anxiety Scale (SAS) permettant
de distinguer les composantes cognitives (i.e., souci, rupture de
concentration) et somatique du trait d’anxiété en sport tandis que Martens et
ses collègues faisaient évoluer le CSAI vers une nouvelle version, le CSAI-2
(Martens et al., 1990), d’où
émergèrent trois sous-échelles mesurant respectivement l’état d’anxiété
cognitive, l’état d’anxiété somatique, et la confiance en soi. Un certain
nombre de recherches entreprises selon cette approche multidimensionnelle
décrivirent alors des relations bien distinctes de chacune des composantes
cognitive et somatique de l’anxiété avec la performance (Martens
et al., 1990). On retrouve notamment
une relation en U inversé entre l’état d’anxiété somatique et la performance.
En revanche, on observe une relation linéaire négative pour la composante
cognitive, de telle sorte que plus un athlète développe un état d’anxiété
cognitive élevé, plus sa performance tendra à se dégrader.
Pour Hardy (1990), cette approche multidimensionnelle, telle
qu’elle est présentée par Martens et ses collègues, décrit l’anxiété cognitive
et l’anxiété somatique comme ayant des effets additifs, plutôt qu’interactifs,
sur la performance. Or, selon lui, l’influence des différents aspects de
l’anxiété est beaucoup plus complexe. Le modèle de la catastrophe, initié par
Hardy et Fazey (1987) a alors été proposé comme alternative pour décrire
comment l’anxiété cognitive et l’anxiété somatique interagissent pour influer
sur la performance (Hardy, 1990).
2.2. Le modèle de la catastrophe
Le modèle de la catastrophe décrit par Hardy et Fazey (1987)
est tridimensionnel, prenant en compte l’état d’anxiété cognitive, l’éveil
physiologique et la performance. Ce modèle est illustré dans la Figure 1. Dans
des conditions de faible anxiété cognitive, la relation entre l’éveil
physiologique et la performance décrit une relation en U inversé aplati.
L’augmentation de l’éveil physiologique est donc bénéfique à la performance
jusqu’à un certain niveau au-delà duquel la performance décroît
progressivement. En revanche, dans des conditions d’anxiété cognitive élevée,
l’augmentation continue de l’éveil physiologique va s’accompagner dans un
premier temps d’une amélioration de la performance comparable à celle observée
dans des conditions d’anxiété cognitive faible. Puis, toute augmentation
au-delà d’un certain niveau d’éveil, va s’accompagner d’une chute brutale de la
performance (i.e., catastrophe). Une fois cette situation catastrophe survenue,
une réduction considérable de l’éveil physiologique est nécessaire pour que la
performance optimale puisse à nouveau être atteinte, traduisant ainsi un effet
d’hystérésis. Pour les tâches requérant un contrôle moteur fin (e.g., golf),
Hardy (1996b) suggère d’inverser les axes en observant la relation entre
l’anxiété et la performance selon le niveau élevé ou faible d’éveil
physiologique. Ainsi, dans ces disciplines, l’augmentation de l’anxiété
cognitive présenterait une relation en U inversé applati dans des conditions
d’éveil physiologique faible, et une relation catastrophe dans des conditions
d’éveil physiologique élevé.
Figure 1
Relation entre l’anxiété et la performance selon le modèle
de la catastrophe (d’après Hardy, 1990).
Dans son modèle, Hardy prend en compte l’éveil physiologique
plutôt que l’anxiété somatique. Il justifie ce choix par le fait que l’éveil
physiologique présente à la fois un effet direct sur la performance en altérant
l’efficacité de certaines ressources (Hockey & Hamilton, 1983 ; Humphreys
& Revelle, 1984 ; Parfitt, Jones, & Hardy, 1990), et un effet indirect,
selon les interprétations que le sportif fait des symptômes physiologiques
qu’il perçoit. L’anxiété somatique, en revanche, n’influerait sur la
performance que si la portée des réponses somatiques est suffisamment
importante pour que le sportif devienne préoccupé par les symptômes
physiologiques qu’il perçoit (Martens et
al., 1990 ; Morris et al.,
1981). Néanmoins, dans certaines études, la difficulté liée à la mesure directe
de l’éveil physiologique en situation de compétition peut justifier le recours
à une mesure de l’anxiété somatique (Hardy, 1996b). Selon Hardy, les tests
pratiqués de cette manière restent valides pour étudier le modèle de la
catastrophe, mais sont moins puissants.
Peu de recherches ont été mises en œuvre pour tenter de
tester le modèle de la catastrophe, sans doute du fait de sa complexité (Gill,
1994). Hardy et Parfitt (1991) ont observé, chez des joueurs de basket-ball
testés lors d’un entraînement post-compétitif (i.e., anxiété cognitive faible),
une relation en U inversé entre l’éveil physiologique mesuré par la fréquence
cardiaque et la performance. En revanche, le même test réalisé avant un match
important (i.e., anxiété cognitive élevée), a révélé une relation entre l’éveil
physiologique et la performance sous forme d’une courbe en hystérésis. Un
certain nombre d’autres études ont conclu à des effets d’interaction entre
l’anxiété cognitive et l’anxiété somatique ou l’éveil physiologique (Edwards
& Hardy, 1996 ; Hardy, Parfitt, & Pates, 1994). Ainsi, dans une étude
portant sur des joueuses de netball, Edwards et Hardy (1996) ont observé un
effet d’interaction de ces deux variables sur la performance, de telle sorte
que lorsqu’elles présentaient des signes d’un niveau d’éveil physiologique
élevé, les joueuses éprouvant un état d’anxiété cognitive faible étaient plus
performantes que celles éprouvant une forte anxiété. En revanche, en situation
de faible éveil physiologique, les joueuses exprimant une forte anxiété
cognitive réalisaient de meilleures performances que leurs homologues
faiblement anxieuses. Dans d’autres études, cependant, les interactions
observées n’ont pas montré précisément la forme prédite par le modèle
catastrophe. Par exemple, Hardy et al.
(1994) ont observé la manière dont l’anxiété cognitive et l’éveil physiologique
interagissaient sur la performance de joueurs de boule expérimentés, selon le
niveau élevé ou faible d’anxiété cognitive d’une part, et l’augmentation ou la
diminution progressive de la fréquence cardiaque des joueurs d’autre part. En
condition d’anxiété cognitive élevée, l’accélération progressive de la
fréquence cardiaque a bien suggéré l’existence d’une relation en courbe
catastrophe entre l’éveil physiologique et la performance. En revanche, l’effet
d’hystéresis décrit dans le modèle de la catastrophe, qui suggère un retour
vers les meilleures performances quand le niveau d’éveil est fortement abaissé,
n’a pas pu être clairement mis en évidence. En effet, la diminution de la
fréquence cardiaque des joueurs en condition d’anxiété cognitive élevée ne
s’est pas traduite par des différences significatives de leur niveau de
performance. Enfin, une étude récente portant sur des tireurs de haut niveau
(Debois, 2001), n’a pas permis de dégager d’effet d’interaction de l’anxiété
cognitive et de l’anxiété somatique sur la performance.
On peut s’interroger sur la pertinence des procédures mises
en œuvre jusqu’ici pour tester le modèle de la catastrophe. On peut notamment
observer que, dans des études antérieures (Hardy & Parfitt, 1991 ; Hardy
et al., 1994), prenant en compte non
pas l’anxiété somatique mais l’éveil physiologique, la confirmation du modèle
de la catastrophe a été obtenue en augmentant artificiellement l’élévation de
l’éveil physiologique (i.e., fréquence cardiaque), par le biais d’une pratique
physique ajoutée (e.g., course navette), qui n’est pas forcément cohérente avec
la tâche à réaliser (e.g., tir au basket-ball). Par ailleurs, dans ces mêmes
études, ainsi que dans celles menées par Edwards et Hardy (1996) ou Debois
(2001), la mesure statique, pré-compétitive, de l’anxiété cognitive ne permet
pas de prendre en compte dans l’observation de ce modèle décrit comme
dynamique, les fluctuations possibles de cette variable d’anxiété en cours
d’épreuve. Enfin, dans une étude portant sur des golfeurs, Hardy (1996a)
constate que les faibles fluctuations des scores d’anxiété relevés tout au long
de l’épreuve chez certains joueurs ont pu altérer les valeurs extrêmes des
données inter-individuelles retenues pour les analyses statistiques effectuées
ensuite. Cette remarque témoigne des limites d’une approche inter-individuelle
pour tester un modèle reposant sur des fluctuations individuelles d’états
d’anxiété.
Cette prise en compte des différences individuelles dans les
niveaux optimaux d’intensité de l’anxiété précompétitive propre à un athlète
donné constitue un des fondements du modèle de la zone optimale de
fonctionnement.
2.3. Le modèle de la zone optimale de fonctionnement
En 1986, Hanin proposa l’hypothèse d’une zone optimale de
fonctionnement (ZOF), selon laquelle chaque sportif réaliserait ses meilleures
performances lorsque son niveau d’état d’anxiété se situe dans une zone
d’intensité qui lui est propre, élevée pour certains, faible pour d’autres,
indépendamment du sport pratiqué. A première vue, l’hypothèse de la ZOF semble
s’inscrire dans la continuité du modèle du U inversé : a) elle suggère
l’existence d’un optimum d’anxiété pré-compétitive correspondant aux meilleures
performances, et b) plus l’état d’anxiété éprouvé par un sportif est éloigné,
en deçà ou au-delà de cet optimum, plus sa performance tend à être dégradée. La
particularité de la ZOF réside néanmoins dans le fait que l’optimum d’anxiété
pré-compétitive correspond non pas à un niveau donné d’intensité, mais à une
zone plus ou moins large à l’intérieur de laquelle l’intensité de l’anxiété
peut fluctuer tout en restant favorable à la performance (voir Figure 2). Par
ailleurs, cette zone optimale d’anxiété pour un athlète donné peut se situer
n’importe où sur un continuum allant de faible à élevé. Ainsi, comme l’illustre
la Figure 2, certains athlètes auront plus de probabilités de réussir de bonnes
performances avec des niveaux élevés d’anxiété (Athlète C) tandis que d’autres
seront performants à des niveaux faibles d’anxiété (Athlète A), et cela quel
que soit le type de sport considéré (Jokela & Hanin, 1999).
Figure 2
Modèle de la zone optimale de fonctionnement (Hanin,
1986).
L’hypothèse de la ZOF a d’abord été élaborée sur la base
d’une mesure unidimensionnelle de l’anxiété (e.g., Hanin, 1978 ; Hanin, 1986 ;
Imlay, Carda, Stanbrough, Dreiling, & O’Connor, 1995 ; Raglin & Morris,
1994 ; Raglin, Morgan, & Wise, 1990 ; Turner & Raglin, 1996), effectuée
notamment au moyen du STAI (Spielberger et
al., 1970). Puis, le développement de l’approche multidimensionnelle
de l’anxiété a conduit progressivement les chercheurs (Annesi, 1998 ; Gould,
Tuffey, Hardy, & Lochbaum, 1993 ; Krane, 1993 ; Randle & Weinberg, 1997
; Woodman, Albinson, & Hardy, 1997) à tester l’hypothèse de la ZOF en
recourant au CSAI-2, distinguant ainsi l’anxiété cognitive de l’anxiété
somatique.
Quel que soit le type de mesure unidimensionnelle ou
multidimensionnelle employé, certaines études ont contribué à confirmer le
modèle de la ZOF. Ainsi, en recourant au STAI, Turner et Raglin (1996) ont
observé que des sportifs qui avaient disputé une compétition d’athlétisme avec
des scores d’anxiété pré-compétitive situés dans leur ZOF avaient réalisé une
performance significativement meilleure que ceux qui s’étaient présentés en
compétition en affichant des scores d’anxiété situés en dehors de leur ZOF.
Gould et al. (1993) ont observé des
résultats similaires auprès de coureurs de demi-fond, pour lesquels les
performances sont apparues d’autant moins bonnes que leurs niveaux d’état
d’anxiété cognitive et somatique mesurés à partir du CSAI-2 s’éloignaient de
leurs scores optimaux d’anxiété. Raglin (1992) précisait que le modèle de la
ZOF ne serait adapté qu’aux sports de courte durée. Les résultats de Gould
et al. (1993) suggèrent que le modèle
de la ZOF pourrait couvrir un champ d’application plus large.
D’autres études ont néanmoins débouché sur des résultats plus
nuancés. Par exemple, dans une étude portant sur des joueurs de volley-ball
testés au moyen du STAI, Raglin et Morris (1994) comparèrent l’anxiété de ces
joueurs au cours de deux rencontres : l’une désignée a priori comme facile par
les entraîneurs, l’autre comme difficile. Le match pressenti comme facile fut
gagné sans difficultés, bien que seuls deux joueurs sur neuf aient éprouvé un
état d’anxiété situé dans leur ZOF. Le match prévu comme difficile se conclut
lui aussi par une victoire de l’équipe, mais celle-ci fut plus âprement
disputée. A cette occasion, sept joueurs sur neuf affichèrent un état d’anxiété
correspondant à leur ZOF. Raglin et Morris suggèrent, au vu de ce résultat, que
l’atteinte de la ZOF ne serait cruciale pour la réalisation de bonnes
performances que dans le cadre de compétitions difficiles. On peut cependant
observer qu’ici, la performance, exprimée en terme de victoire face à
l’adversaire, ne permet pas de comparer la qualité de la prestation de chacun
des joueurs au cours de ces deux rencontres.
Krane (1993), dans une étude s’appuyant sur des mesures
critériées (i.e., comptabilisation d’action réussies
versus manquées) des performances de
joueuses de football dont les niveaux d’état d’anxiété cognitive et somatique
étaient évalués au moyen du CSAI-2, a pu observer que les performances les plus
médiocres, étaient associées à des niveaux d’états d’anxiété pré-compétitive
des joueuses situés au-delà de leur ZOF. En revanche, les performances ne
différaient pas selon que les scores d’anxiété des joueuses se situaient dans
leur ZOF ou en deçà. Krane suggèra que le faible niveau d’expertise des
joueuses pouvait être à l’origine de ce résultat partiel. Une récente
méta-analyse menée par Jokela et Hanin (1999) semble cependant aller à
l’encontre de cette interprétation. En effet, les résultats de cette étude ont
montré que le modèle de la ZOF a été confirmé essentiellement pour des
populations de sportifs qui n’évoluaient pas au haut niveau. En outre, une
étude récente portant sur des tireurs d’élite, et reposant sur une mesure
multidimensionnelle de l’anxiété n’a pas permis de confirmer le modèle de la
ZOF (Debois, 2000).
Il s’avère en fait assez difficile de comparer les différents
travaux menés à ce jour sur le modèle de la ZOF, dans la mesure où leur mise en
œuvre diffère sur de nombreux points. Deux modes différents de détermination de
la ZOF coexistent. Le premier repose sur une évaluation sous forme
rétrospective de l’état pré-compétitif d’anxiété ressenti lors de la meilleure
performance du sportif. Le second consiste à mesurer tout au long d’une saison
sportive les états d’anxiété pré-compétitive de l’athlète, puis à retenir le
score d’anxiété relevé lors de la compétition ayant donné lieu à sa meilleure
performance. Par ailleurs, l’hypothèse de la ZOF s’est construite sur la base
d’une mesure unidimensionnelle de l’anxiété, à partir du STAI, puis a fait
l’objet d’études recourant tour à tour à différents outils, tels le
Profil Of Mood State (POMS) élaboré
par McNair, Lorr et Droppleman (1971), qui mesure les états d’humeur, le CSAI-2
de Martens et al. (1990), ou encore le
Mental Readiness Form – 3 (MRF-3)
décrit par Krane (1994), version du CSAI-2 réduite à un item par sous-échelle.
Enfin, trois modes différents de classification des scores d’anxiété par
rapport à la ZOF peuvent être relevés : (a) une classification consistant à
distribuer les scores d’états d’anxiété selon deux catégories, l’une
correspondant à la ZOF, l’autre regroupant les scores d’anxiété situés en
dehors de la ZOF (Annesi, 1998 ; Imlay et
al., 1995 ; Turner & Raglin, 1996), (b) une classification en
trois catégories correspondant aux scores d’anxiété situés respectivement en
deçà, dans ou au-delà de la ZOF (Krane, 1993 ; Raglin & Morris, 1994 ;
Randle & Weinberg, 1997 ; Turner & Raglin, 1996 ; Woodman
et al., 1997) et, (c) une distribution
consistant à comparer l’écart absolu entre les scores d’anxiété mesurés lors
d’une épreuve et les scores d’anxiété cognitive et somatique déterminés comme
optimaux (Gould et al., 1993 ;
Prapavessis & Grove, 1991 ; Raglin et
al., 1990 ; Robazza, Bortoli, Zadro, & Nougier, 1998).
L’accumulation de ces disparités peut expliquer les
inconsistances observées dans les résultats des différentes études menées sur
le modèle de la ZOF. Ce manque de clarté peut contribuer à justifier que
Woodman et Hardy (2001) aient qualifié la ZOF d’outil appliqué intuitif
présentant, à ce jour, peu de valeur théorique. Il n’en reste pas moins que ce
modèle a largement contribué à sensibiliser les chercheurs à l’intérêt de
recourir à une approche idiographique plutôt que nomothétique afin de prendre
en compte les différences individuelles dans l’étude de la relation entre
l’anxiété compétitive et la performance. L’étude de Woodman
et al. (1997) présente à cet égard un
intérêt certain. S’inscrivant à la fois dans l’approche intra-individuelle
suggérée dans le modèle de la ZOF et dans la perspective interactive du modèle
de la catastrophe, Woodman et al.
(1997) ont observé des résultats suggérant un effet d’interaction entre
l’anxiété cognitive et l’anxiété somatique sur la performance. Ces composantes
de l’anxiété étaient appréhendées non pas à partir des scores bruts relevés sur
chacun des tournois disputés, mais à partir d’une répartition de ces scores par
rapport à une ZOF préalablement déterminée pour chaque sportif. Ainsi, au lieu
de distinguer sur un mode inter-individuel, les scores élevés des scores
faibles pour chacune des composantes d’anxiété, Woodman et ses collègues ont
relevé des scores situés en deçà, à l’intérieur ou au-delà de la ZOF de chaque
athlète, répartissant ainsi les scores en neuf catégories. Les résultats
décrits confirment en partie le modèle de la catastrophe : une relation en U
inversé apparaît entre l’anxiété somatique et la performance quand les
participants éprouvent une anxiété cognitive faible (i.e., en deçà de leur
ZOF). En revanche, une relation catastrophe a été observée entre l’anxiété
somatique et la performance lorsque les joueurs éprouvaient une anxiété
cognitive modérée (i.e., dans leur ZOF), tandis que les performances étaient
systématiquement médiocres lorsque les joueurs étaient cognitivement très
anxieux (i.e., au-delà de leur ZOF). Ces résultats ont ainsi permis de
conforter le modèle de la catastrophe de Hardy & Fazey (1987), mais au
travers du prisme du modèle de la ZOF décrit par Hanin.
Le modèle de la ZOF a ainsi largement contribué à
sensibiliser la communauté scientifique à l’intérêt d’étudier la relation entre
l’anxiété et la performance sportive en tenant compte des différences
individuelles dans l’expérience d’anxiété. Néanmoins, dans ce modèle, ces
différences s’expriment en termes d’intensités optimales de l’anxiété
pré-compétitive propre à un athlète donné. Un autre modèle, celui de
l’interprétation directionnelle (Jones, 1991), repose quant à lui sur des
différences dans la manière dont un sportif peut percevoir son
anxiété.
2.4. Le modèle de l’interprétation directionnelle de
l’anxiété
Le modèle de l’interprétation directionnelle de l’anxiété
s’appuie sur l’idée que l’anxiété pré-compétitive n’est pas nécessairement
perçue comme défavorable à la performance (Jones, 1991). L’idée que l’anxiété
puisse être perçue comme facilitatrice a été suggérée dans le domaine
académique dès 1960 par Alpert et Haber. En effet, à partir des scores relevés
au Achievement Anxiety Test (AAT ;
Alpert & Haber, 1960), questionnaire mesurant aussi bien des composantes
facilitatrices de l’anxiété que des composantes perturbatrices, ces auteurs ont
montré que des étudiants en situation d’examen, présentant des scores élevés
d’anxiété facilitatrice, obtenaient de meilleurs résultats que des étudiants
présentant des scores élevés d’anxiété perturbatrice.
En psychologie du sport, Mahoney et Avener (1977) ont été les
premiers à émettre l’idée que les sportifs pouvaient interpréter leur anxiété
de différentes manières. En effet, ils avaient constaté au cours d’entretiens
menés auprès de gymnastes de haut niveau visant une sélection aux Jeux
Olympiques, que les athlètes ayant obtenu les meilleurs résultats (i.e.,
qualifiés aux Jeux Olympiques) exprimaient leur anxiété comme un stimulant de
la performance, tandis que ceux ayant obtenu les moins bons résultats (i.e.,
non qualifiés aux Jeux Olympiques) avaient tendance à exprimer leur anxiété
comme un élément perturbateur. S’appuyant sur ces premières données, Jones
(1991) suggère que l’impact de l’anxiété sur la performance ne dépendrait pas
tant du niveau d’intensité de l’anxiété que de la manière dont l’athlète
perçoit cette anxiété comme facilitatrice ou perturbatrice vis-à-vis de la
performance à réaliser. En 1992, Jones et Swain initient des recherches prenant
en compte à la fois l’intensité et la direction perçue des états d’anxiété
cognitive et somatique. Pour cela, ils proposent une modification du CSAI-2
consistant à ajouter pour chaque item du questionnaire une échelle de direction
permettant d’estimer dans quelle mesure l’intensité éprouvée de chaque symptôme
apparaît comme plutôt facilitatrice ou perturbatrice de la performance à
réaliser.
On dénombre à ce jour peu de recherches ayant mis en relation
l’interprétation directionnelle de l’anxiété et la performance en sport (e.g.,
Edwards & Hardy, 1996 ; Jones, Swain, & Hardy, 1993 ; Swain &
Jones, 1996). L’étude conduite auprès de joueuses de netball par Edwards et
Hardy (1996) n’a pas permis de confirmer le modèle de Jones. En effet, les
analyses de régression hiérarchique effectuées sur les données recueillies
auprès de ces sportives n’ont pas permis de conclure que l’interprétation
directionnelle de leurs états d’anxiété expliquait davantage la variance de la
performance que leur intensité. En revanche, les résultats de l’étude menée en
gymnastique par Jones et al. (1993)
ont corroboré partiellement le modèle de l’interprétation directionnelle. En
effet, les gymnastes ayant obtenu les meilleures notes lors d’un concours de
poutre, n’affichaient pas de différence de leurs niveaux d’intensité d’anxiété
cognitive ou somatique mesurés dix minutes avant le début de leur épreuve
comparativement aux gymnastes ayant réalisé une performance médiocre. Par
contre, elles percevaient leur anxiété cognitive comme étant plus favorable à
la performance. Cependant, les scores relatifs à l’interprétation
directionnelle de l’anxiété somatique n’ont quant à eux pas permis de
distinguer les gymnastes performantes de celles ayant obtenu les moins bons
résultats.
De leur côté, Swain et Jones (1996), dans une étude portant
sur des joueurs de basket-ball, ont observé que les scores de direction
constituaient de meilleurs prédicteurs de la performance que les scores
d’intensité pour les deux composantes cognitive et somatique de l’anxiété. De
même, dans une étude portant sur des tireurs de haut niveau (Debois, 2000), les
plus performants n’affichaient aucune différence d’intensité de leurs états
pré-compétitifs d’anxiété cognitive et somatique, comparativement aux tireurs
les moins performants, mais percevaient cette anxiété comme plus favorable à la
performance. Enfin, si aucune différence significative n’a été observée entre
les scores d’anxiété cognitive et somatique d’escrimeurs de haut niveau,
mesurés en référence à leur meilleure performance d’une part, et à leur moins
bonne performance d’autre part, l’interprétation directionnelle de ces états
pré-compétitifs d’anxiété est apparue plus favorable lors des meilleures
performances, comparativement aux moins bonnes (Carrier, 2001).
Le modèle de l’interprétation directionnelle de Jones (1991)
a donné lieu à des débats relatifs à la pertinence de l’ajout d’une échelle
directionnelle pour mesurer une dimension favorable versus défavorable de
l’anxiété. Burton et Naylor (1997) suggèrent notamment que des symptômes
d’anxiété exprimés comme facilitateurs ne peuvent plus être qualifiés
d’anxiété. Pour ces auteurs, le challenge des chercheurs est de développer une
définition conceptuellement plus explicite de l’anxiété qui distingue les états
affectifs négatifs (e.g., anxiété) qui ont des effets perturbateurs sur la
performance, des états affectifs positifs (e.g., challenge, excitation ou
confiance en soi), qui facilitent la performance. Pourtant, certaines études
ont montré des résultats en contradiction avec cette suggestion. Par exemple,
Gould, Petchlikoff, Simons, et Vevera (1987) ont trouvé, chez des tireurs à la
carabine, une corrélation négative entre la confiance en soi (i.e., état
affectif positif) et la performance. De leur côté, Hardy et Parfitt (1991) ont
observé que les meilleures performances de joueurs de basket-ball pouvaient
être associées à une forte anxiété cognitive. Ce résultat, joint à ceux qui ont
contribué à conforter le modèle de Jones, suggère qu’un état affectif négatif
peut avoir un impact favorable sur la performance, même à des niveaux
d’intensité élevés. La question serait alors de chercher à comprendre pourquoi
l’anxiété est perçue comme favorable à la performance dans certaines occasions
et défavorable dans d’autres, et quels sont les éléments concomitants qui
concourent à l’interprétation directionnelle de l’anxiété.
Les trois modélisations de la ZOF, de la catastrophe et de
l’interprétation directionnelle, actuellement développées pour tenter d’affiner
notre connaissance de la relation entre l’anxiété pré-compétitive et la
performance, pourraient apparaître comme complémentaires. Le modèle de la ZOF
offre des perspectives nouvelles de recherche suggérant une prise en compte
plus individualisée de la relation pouvant exister entre les émotions et la
performance. Le modèle de la catastrophe est séduisant dans la mesure où il
semble être le seul à illustrer les situations de contre-performance radicales
et sans retour que l’on observe parfois en compétition, notamment dans un
contexte de haute performance. Le modèle de l’interprétation directionnelle
contribue à bouleverser la représentation traditionnelle d’une anxiété
préjudiciable à la performance qu’il faudrait par conséquent s’efforcer de
canaliser, voire d’endiguer. Néanmoins, quel que soit le modèle pris en
référence, les recherches entreprises pour expliquer la relation entre les
états d’anxiété et la performance ont débouché sur des résultats inconsistants
et difficiles à interpréter dans la mesure où les variables mesurées et le
cadre dans lequel s’inscrivent ces études diffèrent le plus souvent. Un certain
nombre de publications récentes ont mis l’accent sur la nécessité de
s’intéresser au concept plus large « d’émotions » pour tenter d’expliquer les
réactions psychologiques et comportementales des sportifs placés en contexte de
compétition sportive (Gill, 1994 ; Gould & Udry, 1994 ; Hanin, 1997 ;
Jones, 1995 ; Lazarus, 1993 ; Robazza et
al., 1998).
3. De l'anxiété pré-compétitive aux émotions positives et négatives
En 1994, Gould et Udry observaient que l’anxiété n’était
certainement pas la seule émotion à influer sur la performance et suggéraient
que la prise en compte d’un nombre plus vaste d’émotions (e.g., la colère, la
frustration, l’excitation, la joie) permettrait d’expliquer plus fortement la
performance, que la simple mesure de l’anxiété.
Le concept d’émotion est souvent assimilé à celui d’affect, de
sentiment ou encore d’état d’humeur. Pourtant ces termes renvoient à des
acceptions quelque peu différentes. L’émotion est généralement définie comme un
état affectif d’une durée relativement brève, comportant des sensations
appétitives ou aversives liées à un objet précis, et s’accompagnant de
manifestations physiologiques particulières (Deci, 1975). Ainsi, la peur et le
nœud dans le ventre ressentis par le gymnaste juste avant son passage aux agrès
ou les frissons de joie du tennisman qui vient de réussir un point décisif
illustrent les nombreuses émotions que la pratique et la compétition sportives
sont susceptibles d’induire. L’émotion se distingue des sentiments qui sont
plus durables, non accompagnés d’effets physiologiques et liés à des relations
plus qu’à des événements (Cosnier, 1994). En ce sens, la reconnaissance envers
l’entraîneur ou la plus ou moins grande sympathie éprouvée envers ses équipiers
relèvent du sentiment. L’état d’humeur, quant à lui, est plus diffus et dure
plus longtemps que l’émotion. Il est lié à la fois à ce qu’on éprouve dans le
moment présent et à ce qu’on s’attend à éprouver du fait de
nos interactions avec l’environnement (Batson, Shaw, &
Oleson, 1992). Un sportif sera d’humeur maussade s’il s’attend, quels que
soient ses efforts, à être déçu du résultat. Il peut au contraire garder bon
moral, même dans des situations provisoirement déplaisantes (e.g., échec,
blessure) s’il s’attend à un dénouement agréable. Enfin, l’état affectif peut
être considéré comme incluant les émotions, les sentiments et les états
d’humeur (Oatley & Jenkins, 1996). Cette terminologie permet ainsi
d’intégrer à la fois les états émotionnels et des éléments d’ordre
dispositionnel (Cosnier, 1994). Elle est intéressante pour la recherche en
sport dans la mesure où, la plupart du temps, le contexte de la pratique
sportive, et notamment compétitive, englobe à la fois des émotions, des
sentiments et des états d’humeurs.
Dans le domaine académique, différents courants de recherches
sur les émotions ont été développés. Certains travaux se sont orientés vers une
analyse structurelle des émotions s’intéressant aux aspects cognitifs,
viscéraux, d’éveil physiologique ou encore d’expressions faciales susceptibles
de caractériser une émotion donnée (e.g., Schachter, 1964). D’autres ont
débouché sur des propositions de classifications des émotions selon une
approche sémantique distinguant les émotions des non-émotions (e.g., Ortony,
Clore, & Collins, 1988), ou encore les émotions de base (i.e., bonheur,
peur, colère, dégoût) universelles et communes à l’homme et à l’animal, et les
émotions complexes propres à l’espèce humaine (Oatley & Johnson-Laird,
1987). Enfin, certains chercheurs ont privilégié une classification des
émotions selon une analyse fonctionnelle s’intéressant non pas seulement à la
nature des émotions ou à leur tonalité hédonique (plaisante-déplaisante) mais
surtout au rôle qu’elles sont susceptibles de jouer dans la poursuite d’un but
(e.g., Batson et al., 1992).
Dans le domaine sportif, les études actuellement recensées
portant sur la relation entre les états affectifs et la performance peuvent
être regroupées en trois catégories principales : (a) des études s’appuyant sur
des mesures des états d’humeur au moyen du Profil
Of Mood States (POMS ; McNair et
al., 1971), (b) des études reposant sur des mesures d’états
affectifs positifs et négatifs au moyen d’inventaires d’états affectifs
pré-déterminés dont le plus couramment employé est le
Positive Affect Negative Affect in
Sport (PANAS ; Watson, Clark, & Tellegen, 1988), et (c) des
études reprenant le modèle de la ZOF, mais en s’appuyant sur des mesures d’état
affectifs désignés comme signifiants par le sportif lui-même (e.g., Hanin &
Syrjä, 1995a, 1995b). D’autres recherches, s’appuyant notamment sur la théorie
du renversement (Apter, 1982 ; Kerr, 1997), se sont intéressées aux expériences
émotionnelles des sportifs en situation compétitive, mais sans toutefois
mesurer précisément l’impact de ces expériences émotionnelles sur la
performance.
3.1. Etats d’humeur et performance
Dans les années 1980, les études portant sur les émotions
compétitives ont principalement reposé sur des mesures des états d’humeur des
sportifs évalués à partir du POMS (McNair et
al., 1971). Ce questionnaire comporte 65 items mesurant six types
d’humeurs (i.e., tension, dépression, colère, vigueur, fatigue, confusion)
pouvant être exprimées en termes d’état ou en termes de trait selon que les
instructions accompagnant le formulaire invitent le participant à se focaliser
sur ses sensations du moment, du jour, de la semaine, ou sur ses sensations
habituelles. Cet outil fut largement utilisé pour tenter de différencier les
athlètes qui réussissent de ceux qui réussissent moins, en se référant
notamment au modèle de la santé mentale proposé par Morgan (1980) qui suggère
qu’il existe une corrélation positive forte entre une santé mentale (i.e.,
émotionnelle) positive et la performance en sport. Ainsi, selon ce modèle, les
athlètes présentant les scores les moins élevés en tension, dépression, colère,
confusion et fatigue et les plus élevés en vigueur réussissent mieux que ceux
qui démontrent un profil opposé. Le profil des athlètes qui réussissent est
alors qualifié de profil en « iceberg », dans la mesure où les cinq humeurs
négatives que mesure le POMS se situent en deçà des normes standards tandis que
l’humeur positive se situe au-dessus (voir Figure 3).
Figure 3
Profil en iceberg des sportifs qui réussissent.
Le modèle de Morgan et le profil en iceberg qu’il décrit pour
les sportifs qui réussissent a été conforté dans un certain nombre d’études et
pour différents sports tels le patinage de vitesse (Gutmann, Pollock, Foster,
& Schmidt, 1984), la lutte (Silva, Schultz, Haslam, Martin, & Murray,
1985) ou encore les courses de longue durée (Morgan & Costill, 1972 ;
Morgan & Pollock, 1977 ; Morgan, O’Connor, Ellickson, & Bradley, 1988).
Dans leur étude qui portait sur des coureurs de longues distances, Morgan et
ses collègues (1988) observèrent tout d’abord que l’ensemble du groupe des
participants présentait un profil d’état d’humeur en « iceberg ». Par ailleurs,
à partir d’analyses de régression multiple, incluant notamment les scores du
POMS et du STAI, ils observèrent que les états d’humeur expliquaient 36 % de la
variance de la performance des coureurs, tandis que le trait d’anxiété en
expliquait 9 % supplémentaires. Des scores au POMS reflétant un profil en
iceberg pouvait donc constituer un indicateur d’une bonne probabilité de
réussite de la performance des sportifs.
Certaines réserves ont cependant été émises (Prapavessis
& Grove, 1991 ; Rowley, Landers, Kyllo, & Etnier, 1995 ; Terry, 1995).
Rowley et ses collègues observent notamment que le constat d’un profil en «
iceberg » chez les sportifs qui réussissent se fait le plus souvent en
comparant les scores d’un groupe d’athlètes aux normes standardisées du POMS.
Or celles-ci n’ont pas été établies auprès de populations sportives. A partir
d’une méta-analyse où sont regroupées 33 études permettant de comparer des
athlètes d’un même sport selon leur niveau de réussite ou de non réussite,
Rawley et al. (1995) ne trouvent que
peu de différence dans les scores du POMS entre ceux qui réussissent et ceux
qui réussissent moins. De même, Terry (1993), s’appuyant sur des mesures
auto-référencées de la performance (i.e., performance répondant ou non aux
expectations du sportif) constate auprès de rameurs et de spécialistes de
bobsleigh de haut niveau que si 74 % des performances réussies peuvent être
associées à des profils en iceberg, plus du quart ne le sont pas. A l’inverse,
54 % des athlètes ayant échoué montrent des profils en iceberg. Ces résultats
confortent les premières suggestions de Prapavessis et Grove (1991) qui
préconisent, pour l’étude de la relation entre les états d’humeur et la
performance, une prise en compte des variations intra-individuelles de ces
états d’humeurs, plutôt que des comparaisons inter-individuelles. Leur
recherche repose sur des mesures des états d’humeur pré-compétitifs de tireurs
à l’arc tout au long d’une saison sportive au moyen d’une version simplifiée du
POMS (Schacham, 1983). En fin de saison, les performances de ces tireurs furent
réparties en trois catégories représentatives : a) de la performance optimale
de chaque tireur (i.e., deux meilleures scores de sa saison), b) de la
performance la plus médiocre (i.e., deux plus mauvais scores de la saison), et
c) d’une performance acceptable (i.e., scores intermédiaires). Prapavessis et
Grove procédèrent ensuite à deux types d’analyses des données recueillies,
l’une reposant sur une comparaison des scores d’état d’humeur des participants
regroupés dans chacune des catégories composées selon le niveau optimal,
acceptable ou médiocre de performance atteint (i.e., comparaison inter-sujets),
l’autre reposant, en se référant au modèle de la ZOF, sur la comparaison des
variations des scores d’état d’humeur de chaque participant entre sa
performance optimale et sa performance acceptable d’une part, entre sa
performance optimale et sa performance médiocre d’autre part (i.e., comparaison
des variations intra-individuelles). L’analyse selon une comparaison
inter-individuelle ne fit apparaître aucune différence significative des états
d’humeurs des compétiteurs selon le niveau optimal, acceptable ou médiocre des
performances qu’ils réalisèrent. En revanche, l’analyse des variations
intra-individuelles des états d’humeurs fit apparaître que les scores d’états
d’humeur des archers précédant leurs performances les plus médiocres
s’écartaient davantage des scores d’état d’humeur mesurés lors des performances
optimales que ceux mesurés lors des performances acceptables.
Ce courant de recherches développé en sport à partir de
mesures des états d’humeur a constitué une étape importante dans l’étude de la
relation entre les émotions et la performance. L’étude de Morgan
et al. (1988) a contribué à montrer
que la prise en compte d’un panel d’états affectifs pouvait expliquer un
pourcentage plus élevé de variance de la performance qu’une simple mesure
d’anxiété. Les recherches ayant conclu à l’intérêt de privilégier une approche
idiographique plutôt que nomothétique pour étudier la relation entre les états
d’humeur et la performance (Terry, 1993 ; Prapavessis & Grove, 1991) sont
venues renforcer des suggestions déjà émises pour l’anxiété. Enfin, les
réserves émises relatives aux caractéristiques même du POMS, élaboré dans une
perspective thérapeutique et comportant de ce fait des items non nécessairement
signifiants pour des sportifs (Gauvin & Spence, 1998), ont amené la
communauté scientifique à se tourner vers d’autres outils de mesure des états
affectifs, assurant notamment une mesure plus équilibrée des états affectifs
positifs et négatifs susceptibles d’être éprouvés par les sportifs en
compétition.
3.2. Etats affectifs et performance
Le recensement des études portant sur la relation entre les
états affectifs et la performance en sport fait apparaître deux modes
différents d’identification des états affectifs associés aux meilleures ou aux
moins bonnes performances : a) des mesures effectuées à partir d’inventaires
pré-établis d’états affectifs positifs et négatifs, en recourant notamment au
PANAS, et b) des mesures effectuées à partir d’une liste d’états affectifs
désignés comme signifiants par l’athlète lui-même.
L’élaboration du PANAS repose sur une volonté d’englober un
maximum d’émotions dans un minimum de dimensions (Watson & Tellegen, 1985).
En effet, Watson et Tellegen partirent du constat que la plupart des outils de
mesure des états d’humeur étaient construits sur la base d’analyses
factorielles s’appuyant sur une méthode d’extraction des facteurs (i.e., avec
une valeur propre supérieure à un) permettant de retenir le plus grand nombre
possible d’échelles représentatives d’états d’humeur (e.g., six pour le POMS).
Watson et Tellegen proposèrent d’opter pour un mode d’extraction des facteurs
selon la règle des éboulis (ou test de Cattell) qui leur permit de distinguer
deux dimensions orthogonales d’états affectifs (Watson
et al., 1988) : des états affectifs
positifs reflétant des perceptions agréables et des états affectifs négatifs
reflétant des sensations désagréables.
Dans le cadre des recherches portant sur la relation entre
les émotions et la performance, le PANAS a été utilisé dans la perspective du
modèle de l’interprétation directionnelle décrit par Jones (1991). Un certain
nombre d’études menées en dehors du contexte sportif ont permis d’établir que
les états affectifs négatifs sont plus fortement corrélés à l’anxiété que les
états affectifs positifs (Tellegen, 1985 ; Watson & Clark, 1984 ; Watson
& al., 1988). Jones, Hanton, et Swain (1994), s’inscrivant dans le modèle
de l’interprétation directionnelle, suggèrent que si les états affectifs
positifs sont peu prédicteurs de l’intensité des états d’anxiété, ils
pourraient en revanche être prédicteurs de l’interprétation favorable ou
défavorable de ces états d’anxiété. Dans un premier temps, cette hypothèse fut
testée auprès de sportifs universitaires pratiquant différents sports, invités
à remplir le PANAS et le CSAI-2 modifié (Jones & Swain, 1992) formulés
selon une version de mesure de traits (Jones, Swain, & Harwood, 1996).
Conformément aux résultats antérieurs, les scores d’affects négatifs
s’avérèrent plus fortement corrélés à l’intensité de l’anxiété que les scores
d’affects positifs. En revanche, les affects positifs sont apparus comme jouant
un rôle plus significatif dans l’interprétation de l’anxiété cognitive et
somatique que les affects négatifs. De la même manière, Jones et Hanton (2001)
ont demandé à des nageurs de renseigner deux questionnaires d’états juste avant
une compétition : le CSAI-2 modifié et un inventaire, comparable au PANAS,
comportant 22 émotions dont 11 positives et 11 négatives. Ils observèrent que
ceux qui percevaient leur anxiété comme favorable à la performance éprouvaient
en même temps plus d’états affectifs positifs que ceux qui perçevaient leur
anxiété comme perturbatrice. Enfin, Carrier (2001) a observé des résultats
comparables auprès d’escrimeurs de haut niveau invités à remplir sous forme
rétrospective le CSAI-2 modifié et le PANAS, en référence à leurs meilleures et
moins bonnes prestations de la saison écoulée. Il n’est pas apparu de
différence dans l’intensité des états d’anxiété cognitive et somatique éprouvés
par ces athlètes avant la réalisation de leur meilleure performance,
comparativement à leur moins bonne prestation. Il n’est pas apparu non plus de
différence de leurs états affectifs négatifs. En revanche, les escrimeurs
percevaient leurs états d’anxiété comme plus favorables à la performance et
éprouvaient davantage d’états affectifs positifs avant leur meilleure
prestation comparativement à la moins bonne. L’ensemble de ces résultats sont
dignes d’intérêt dans la mesure où ils soulignent l’importance d’accorder une
plus grande attention aux émotions positives jusqu’alors négligées et au rôle
qu’elles sont susceptibles de jouer dans la manière de percevoir les émotions
négatives liées aux situations compétitives.
Si le recours au PANAS a permis à plusieurs reprises de
conforter l’hypothèse de Jones et al.
(1994) relative au rôle des états affectifs positifs sur l’interprétation
favorable de l’anxiété pré-compétitive, cet outil est en revanche peu utilisé
pour tester le modèle de la ZOF. Russell et Cox (2000), par exemple, n’ont
observé chez des sportifs universitaires qu’une différence peu marquée de leurs
performances selon la présence ou non dans leur ZOF de leurs états affectifs
positifs et négatifs mesurés au moyen du PANAS. Deux raisons principales
peuvent expliquer que le PANAS n’apparaisse pas comme un outil adapté dans une
perspective de recherche s’inscrivant dans le modèle de la ZOF. D’une part, le
PANAS impose une liste pré-établie d’états affectifs, alors que le modèle de la
ZOF, tel qu’il est actuellement développé, s’appuie sur des mesures
idiosyncratiques d’états affectifs signifiants pour un athlète donné dans une
situation donnée. D’autre part, le PANAS distribue les états affectifs en deux
dimensions selon leur tonalité hédonique (i.e., positive-négative) alors que le
modèle de la ZOF prend également en compte l’impact fonctionnel des émotions
(i.e., facilitantes, perturbantes).
Pour Hanin (2000), le modèle de la ZOF constitue à la fois un
cadre théorique et une approche pratique visant à appréhender la relation
fonctionnelle existant entre les émotions et la performance. Chaque athlète a
ses propres termes pour décrire ses émotions. Le recours à une échelle de
mesure pré-établie ne permet donc pas d’identifier de manière suffisamment
personnalisée les expériences émotionnelles subjectives du sportif. Syrjä et
Hanin (1997) ont comparé les items d’un panel d’échelles de mesures
pré-établies (i.e., STAI, POMS, PANAS) à des échelles individuelles de mesure
composées d’items d’états affectifs positifs et négatifs identifiés par chacun
des joueurs d’une équipe olympique de football comme étant représentatifs de ce
qu’ils ont éprouvé lors de leurs meilleures et moins bonnes performances. Peu
de similitudes ont été observées entre les items composant les échelles
normatives et ceux relevés auprès des joueurs. De la même manière, une étude a
été menée auprès de joueurs de football et de volley-ball (Robazza, Bortoli,
Nocini, Moser, & Arlan, 2000). Ces joueurs étaient invités à choisir six
états affectifs représentatifs de leurs meilleures performances (i.e., trois
positifs, trois négatifs) et six états affectifs représentatifs de leurs moins
bonnes, dans une liste composée de 70 items d’états affectifs positifs et
négatifs parmi lesquels figuraient les 20 items du PANAS. 60 % des items
choisis par l’ensemble des participants ne figuraient pas dans le
PANAS.
Par ailleurs, alors que le PANAS distingue uniquement les
émotions positives des émotions négatives, le contenu de l’émotion, dans le
modèle de la ZOF, peut être caractérisé à deux niveaux : a) sa tonalité
hédonique (plaisante-déplaisante ou positive-négative), et b) son impact
fonctionnel sur la performance (optimal-dysfonctionnel ou
facilitant-perturbant). Cette distinction semble rapprocher le modèle de la ZOF
de celui de l’interprétation directionnelle. Mais l’impact fonctionnel ne revêt
pas la même acception. Dans le modèle de l’interprétation directionnelle, il
caractérise une perception a priori du
rôle facilitant ou perturbant que le sportif accorde aux émotions qu’il éprouve
avant de s’engager dans l’action. L’interprétation est donc subjective. Dans le
modèle de la ZOF, l’impact fonctionnel est déterminé
a posteriori en identifiant un panel
d’émotions associées aux meilleures performances (i.e., optimales) et un panel
d’émotions associées aux moins bonnes performances (i.e., dysfonctionnelles).
La désignation d’une émotion comme étant optimale ou dysfonctionnelle s’appuie
donc sur des critères objectifs de performance. Ces émotions sont propres à
chaque athlète, et un même état émotionnel, qu’il soit positif (agréable) ou
négatif (désagréable) peut avoir un impact fonctionnel facilitant ou perturbant
différent d’un sportif à l’autre, mais aussi différent pour un même individu
selon le type de situation à laquelle il est confronté. Néanmoins, certaines
émotions semblent être évoquées par les sportifs comme plus fréquemment
représentatives d’une des quatre catégories décrites dans le modèle de la ZOF
(Hanin, 2000) distinguant : (a) des émotions plaisantes et optimales (P+),
habituellement utiles aux fonctions mobilisatrices et organisatrices, incluant
souvent la sensation d’énergie, le sentiment de se prendre en charge, d’être
motivé, sûr de soi, confiant, avisé, volontaire, résolu et vigilant, (b) des
émotions déplaisantes et optimales (N+), qui ont davantage un rôle instrumental
de production d’énergie plutôt que d’utilisation de cette énergie, et qui
peuvent inclure les sentiments d’être tendu, acculé, insatisfait, attaqué,
véhément, nerveux, irrité, et provoqué, (c) des émotions plaisantes et
dysfonctionnelles (P-), parmi lesquelles sont souvent évoqués le sentiment de
facilité, d’excitation, de tranquillité, de relaxation, le transport de joie,
l’absence de peur, la satisfaction, l’exaltation et le plaisir qui auraient
surtout un impact démobilisateur en amenant l’athlète à cesser prématurément
ses efforts ou en réduisant la qualité de sa prise d’information par un niveau
d’éveil induit insuffisant et, (d) des émotions déplaisantes et
dysfonctionnelles (N), comme la sensation de fatigue, le manque de volonté,
l’incertitude, et les sentiments d’être léthargique, déprimé, paresseux,
bouleversé, triste et effrayé. Cette dernière catégorie d’émotions
constituerait une source d’erreurs et d’utilisation inappropriée de l’énergie
vers des sources distractives de la situation de compétition. En outre, ces
émotions négatives dysfonctionnelles pourraient avoir pour effet une
augmentation de l’effort et de l’énergie consommée (Eysenck & Calvo, 1992 ;
Mahoney & Avener, 1977) résultant d’une sur-utilisation des repères ou des
fonctions de contrôle (Easterbrook, 1959).
Enfin, les émotions au cours de l’épreuve sont caractérisées
par le changement (Hanin, 2000). Par exemple, un athlète peut d’abord ressentir
de la crainte puis, après quelques instants, de la colère, puis de la
culpabilité, ensuite de la tristesse. La séquence de ces sentiments éprouvés
reflèterait les changements de l’interprétation donnée à ce qui arrive au fur
et à mesure que l’individu a le sentiment de progresser, stagner, voire
régresser dans l’atteinte de son but (Batson et
al. 1992). Ainsi, des changements dans le déroulement de l’épreuve
ou des résultats intermédiaires peuvent produire un renversement dans le
contenu et les intensités des émotions, qui à leur tour peuvent affecter la
performance (Hanin, 1995 ; Hanin & Syrjä, 1995b, 1996). Il apparaît donc
nécessaire que les recherches sur la dimension temporelle des émotions,
s’inscrivent dans une perspective interactionniste, prenant en compte les
différents éléments, personnels et situationnels, concomitants des états
affectifs.
4. Conclusion et perspectives
L’observation de l’évolution de la recherche sur la relation
entre les émotions compétitives et la performance en sport révèle un glissement
d’une prévalence d’études portant sur l’anxiété pré-compétitive à un intérêt
croissant pour des investigations portant sur un panel plus large d’émotions.
De même, la volonté de construire une modélisation de la relation entre
l’anxiété pré-compétitive et la performance à partir de mesures nomothétiques
tend à être supplantée par un souci d’analyser la place et le rôle des émotions
dans la réalisation de la performance en privilégiant des mesures
idiographiques permettant de mieux prendre en compte les différences
individuelles du vécu émotionnel.
Cette évolution ouvre des perspectives nouvelles de recherche
invitant notamment à s’intéresser davantage aux émotions positives qui semblent
jouer un rôle adaptatif important dans la gestion des situations compétitives.
Il nous faut essayer de mieux cerner leur contribution à la performance, et
notamment le rôle qu’elles sont susceptibles de jouer dans la manière dont les
sportifs vont interpréter comme plutôt facilitantes ou perturbantes les
émotions négatives liées à la compétition.
Il apparaît également nécessaire de tenter de mieux cerner les
conditions d’émergence des émotions compétitives, et notamment la manière dont
les stratégies que l’athlète met en œuvre tout au long de la compétition
peuvent contribuer à l’émergence d’émotions facilitantes. Pour Lazarus (1999),
la théorie des émotions est relationnelle, motivationnelle et cognitive dans la
mesure où les émotions éprouvées par un sportif en compétition sont le produit
de l’interaction de différentes caractéristiques personnelles et
situationnelles et de l’interprétation que le sportif se fait de cette
situation compétitive. Il apparaît donc essentiel de prendre en compte dans
l’étude des émotions, ces caractéristiques situationnelles et personnelles
susceptibles d’influer, en compétition, sur les réactions émotionnelles du
sportif.
Enfin, l’une des limites de la recherche sur la relation entre
les émotions et la performance réside dans le fait que, le plus souvent, elles
ont été menées sur la base de mesures statiques d’états affectifs éprouvés par
le sportif à un moment donné. Pourtant, il existe une dynamique des émotions
tout au long de la compétition. L’étude de ces fluctuations émotionnelles en
relation avec les stratégies et comportements mis en œuvre par le sportif
pourrait alors constituer une perspective de recherche novatrice susceptible de
contribuer à une meilleure compréhension de la relation entre les émotions et
la performance.
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Nadine. debois@
insep. fr