2003
STAPS
Rapports de recherche
Activité perceptive et décisionnelle du gardien de but de handball
lors de la parade : les savoirs d’experts
Thierry Debanne
[*]
Université PARIS SUD - UFR STAPS, Bâtiment 335 - 91405 Orsay
Cedex
L’identification des savoirs d’experts est à la source du
processus de transposition didactique. L’activité perceptive et décisionnelle
du gardien de but lors de sa parade est centrale pour permettre une performance
de ce joueur. A partir d’une catégorisation thématique réalisée sur des
retranscriptions d’entretiens effectués auprès des meilleurs gardiens de but
français et de quelques rares documents écrits relatant l’expérience de joueurs
internationaux allemands, cette étude met en évidence que la gestion de la
motricité de ces joueurs est à la fois réalisée selon les modes réactifs et
prédictifs. D’autre part, les gardiens se préparent à l’action en prélevant des
indices perceptifs sur le tireur avant l’avènement du duel. Au cours de ce
duel, les informations traitées sont essentiellement celles recueillies par la
voie extéroceptive sur l’état et les possibilités encore ouvertes de l’ensemble
Tireur - Ballon.
Mots-clés :
Préparation, prise de décision, transposition didactique, handball, gardien de but.
The didactical transposition process is based on identification
of experts skills. Perceptive and decisional activity of the goalkeeper during
his parade’s action is essential to allow the performance of this player. This
survey is carried out from thematic categorization of interviews of best the
best goalkeepers in France and a few writings on the experience of
international German handball players. The study reveals that management of
these player’s motricity is made from a both reactive and predictive system. On
the other hand, before confrontation, goalkeepers prepare themselves to act by
identifying perceptive signs on the shooter. During this confrontation, the
handled information is essentially the one collected by exteroceptive ways
about the state and possibilities which are still open concerning the pair
shooter-ball.
Keywords :
Preparation, decision-making, didactical transposition process, handball, goalkeeper.
Die Identifikation von Expertenwissen ist eine Quelle für
didaktische Übertragungsprozesse. Die Wahrnehmungs- und Entscheidungshandlungen
des Handballtorwarts während der Abwehr ist entscheidend für die Leistung von
diesem Spieler. Thematische Auswertungen von Interviews mit den besten
französischen Torhütern und von einigen seltenen gedruckten Dokumente über die
Erfahrungen von internationalen deutschen Spielern erlaubten es, mit dieser
Studie zu zeigen, dass die motorische Steuerung dieser Spieler sowohl reaktiv
als auch vorherschauend funktioniert. Zum anderen bereiten sich die Torhüter
auf die Aktion vor, indem sie vor dem Duell perzeptive Indizien vom Schützen
aufnehmen. Während des Duells werden vor allem Informationen verarbeitet, die
auf extereozeptivem Weg über den Zustand und die noch offen Möglichkeiten des
Gesamtsystems Schütze-Ball aufgenommen wurden.
Schlagwörter :
Vorbereitung, Entscheidungshandlung, didaktische Übertragung, Handball, Torwart.
L’identificazione delle competenze degli esperti è alla fonte del
processo di trasposizione didattica. L’attività percettiva e decisionale del
portiere durante la sua parata è centrale per permettere una prestazione di
questo giocatore. Partendo da una categorizzazione tematica realizzata su
ritrascrizioni di incontri effettuati presso i migliori portieri francesi e di
alcuni rari documenti scritti che relazionano l’esperienza di giocatori
internazionali tedeschi, questo studio mette in evidenza che la gestione della
motricità di questi giocatori è contemporaneamente realizzata secondo i modi
reattivi e predittivi. D’altra parte, i portieri si preparano all’azione
prelevando degli indici percettivi sul tiratore prima dell’avvento del duello.
Nel corso di questo duello le informazioni trattate sono essenzialmente quelle
raccolte dalla via esterocettiva sullo stato della situazione e le possibilità
ancora aperte dall’insieme Tiratore – Pallone.
Parole chiave :
handball, preparazione, presa di decisione, portiere, trasposizione didattica.
La identificación del conocimiento de los expertos se encuentra
en la fuente del proceso de transposición didáctica. La actividad perceptiva y
decisional del arquero, es central durante su parada lo que permite una
performance del jugador. A partir de una categorización temática realizada
sobre las re-transcripciones de entrevistas efectuadas a los mejores arqueros
franceses y de algunos escasos documentos escritos que relataban la experiencia
de los jugadores internacionales alemanes, este estudio pone en evidencia que
la gestión de la motricidad de estos jugadores se realiza al mismo tiempo según
los modos reactivos y predictivos. Por otra parte, los arqueros se preparan
para la acción distinguiendo los indicios perceptivos del lanzador antes de la
llegada del duelo. En el curso del duelo, las informaciones tratadas son
esencialmente aquellas recogidas por la vía extéroceptiva sobre el estado y las
posibilidades todavía abiertas del conjunto lanzador-balón.
Palabras claves :
preparación, toma de decisión, transposición didáctica, handball, arquero.
Costantini (1994, 29), remarque que
« le rapport de force
tireur-gardien tourne souvent, dans notre handball, à l’avantage du deuxième.
Férignac, Sellenet, Varinot, Boulle, Médard, Pérez, Thiébaut ont
remarquablement défendu notre réputation. Gaudin et ses prétendants sont
parfois efficaces voire brillants mais il n’en demeure pas moins que les Basic
- Lukic - Mladenovic - Djorjic - Lavrov et autres Tchoumak dispensent
consciencieusement leur leçon aux tireurs français à longueur de
week-end. » Comme il est généralement considéré que ce joueur occupe
une large place dans la performance de l’équipe, l’enjeu d’améliorer le
processus d’enseignement-apprentissage est de taille. Pour cela, notre objectif
va être de mettre en évidence quelques savoirs d’experts afin de faciliter le
processus de transposition didactique (Chevallard, 1991) permettant ainsi aux
enseignants, aux entraîneurs d’effectuer le passage de ces savoirs d’experts
aux contenus d’enseignement puis aux savoirs enseignés. Pour cela, il sera
effectué, dans un premier temps, une revue des études théoriques pouvant se
rapporter à l’activité de parade du gardien de but. Ceci permettra la
préparation des entretiens des experts français à partir desquels seront mis en
évidence leurs savoirs. Ceci étant réalisé, il sera alors envisagé d’en montrer
les limites, les éventuelles faiblesses et de fournir quelques pistes
permettant d’élaborer des contenus d’enseignement.
1. Études théoriques de l'activité de parade
1.1. Une tâche d’anticipation-coïncidence
La tâche du gardien de but dans son activité de parade est
d’empêcher le ballon lancé par le tireur adverse de rentrer dans la cible
verticale de trois mètres sur deux. Le gardien doit donc effectuer une tâche
d’anticipation-coïncidence (Belisle, 1963) pour se retrouver sur la trajectoire
de la balle. En effet, celle-ci consiste à
« déterminer les
caractéristiques spatio-temporelles de la trajectoire d’un mobile (date et lieu
d’arrivée) de manière à produire une réponse motrice permettant d’entrer en
coïncidence avec lui. Ce type d’habileté repose sur un dialogue
perceptivo-moteur modulé par les contraintes spatio-temporelles de la
tâche. » (Laurent et Montagne, 1992, 211).
Sur un plan perceptif, cette habileté nécessite des systèmes
de détection de mouvement. Gregory (1966) a mis en évidence deux de ces
systèmes :
Avec celui-ci, l’œil est fixe et le mobile se déplace sur la
rétine immobile. Il donne d’après Beaubaton et Paillard (1978) des informations
sur la vitesse du mobile par l’intermédiaire des récepteurs rétiniens
périphériques.
Dans celui-ci, l’œil et /ou la tête bougent pour garder une
image stationnaire du mobile sur la région fovéale. Selon ces auteurs, ce
système facilite la localisation égocentrée du mobile grâce à l’utilisation des
réafférences proprioceptives en provenance des muscles extra oculaires et des
propriocepteurs nuquaux. Il permet aussi l’évaluation de la vitesse de
déplacement de l’objet à partir de la copie d’efférence issue de la commande
envoyée aux segments oculaires et céphaliques engagés dans la
poursuite.
Laurent et Montagne (1992) ont montré que ces deux systèmes
interagissent avec les informations visuelles utilisées. Le type d’informations
visuelles utilisées par les joueurs est fonction des positions successives
occupées par le regard en relation avec le mobile, donc du système de détection
de mouvement. L’utilisation par le sujet de l’un ou l’autre des systèmes
détecteurs de mouvement est fonction du temps de prélèvement de l’information.
En effet, lorsque ce temps est inférieur à 245ms seul le système image-rétine
peut être utilisé. Entre 245 et 365ms les deux systèmes sont aussi efficace
l’un que l’autre. Au-delà de 365ms le système œil-tête est plus performant. En
conséquence,
« contrairement à l’idée
généralement admise dans les sports de balle, “suivre la balle des yeux” n’est
pas forcément la stratégie la plus adaptée. Les contraintes temporelles
auxquelles le sujet doit faire face doivent donc dicter le type de stratégie à
adopter. » Laurent et Montagne (1992, 221).
Latiri et Ripoll (1991, 113) précisent même que la vision du
stimulus (le ballon pour le gardien de but)
« est nécessaire au moins
jusqu’à 24msec avant d’atteindre la cible. »
1.2. Un environnement à fortes contraintes temporelles
Dans la situation du duel tireur-gardien, le temps mis par la
trajectoire de la balle pour atteindre la cible est souvent très réduit. La
pression temporelle, c’est à dire le rapport entre le temps requis et le temps
disponible pour produire la réponse, est donc souvent très forte. Grâce à la
méthode de chronométrie mentale, (Posner 1978), nous allons pouvoir poser le
problème relatif à cette situation de duel.
Avec cette méthode, le temps total nécessaire au sujet pour
atteindre l’objectif requis comporte deux composantes et une période
préparatoire :
- Le Temps de Réaction : Celui-ci mesure la durée minimum
des opérations de traitement depuis la présentation d’un signal d’exécution
jusqu’à l’initiation du mouvement de réponse.
- Le Temps de Mouvement : Il mesure la durée de l’exécution
du mouvement réponse et prend fin au moment de l’atteinte de la cible.
- La Période Préparatoire : Afin de conserver le caractère
adaptatif de la réponse à produire, la méthode de chronométrie mentale délivre
au sujet en amont du signal d’exécution un signal préparatoire qui installe
jusqu’à l’apparition du signal d’exécution une période préparatoire pendant
laquelle le sujet peut, par définition, engager la préparation de sa réponse
sur la base d’informations apportées par le signal préparatoire ou diffusées au
cours de la période préparatoire.
Quand le gardien de but va-t-il devoir déclencher sa réponse
pour lui permettre de rentrer en coïncidence avec la balle ? Avant, au moment
ou après le déclenchement du tir ?
Cottin (1989) a mesuré la durée des trajectoires de tirs en
suspension à 9 mètres de la cage réalisés par des internationaux français. En
moyenne, la durée des trajectoires était de 309 et 337 ms en fonction de la
liberté laissée au tireur quant au choix de son impact. Ce temps accordé a
obligé les trois gardiens (tous internationaux A en exercice) qui ont participé
à cette expérience à avoir un temps de réaction global (TRG : abaissement du
centre de gravité du corps sans déplacement latéral) de 43ms (moyenne des trois
gardiens) avant le début de la trajectoire. (Cottin 1989, 73)
« le TRG ne permet pas de
savoir si le gardien de but a préparé une parade particulière. L’abaissement du
centre de gravité du corps peut donc être compris comme un ajustement postural
qui concrétiserait une préparation à court terme non spécifique du mouvement de
parade spatialement orienté. »
Ainsi, ce temps accordé est inférieur au temps requis pour
que le gardien de but puisse utiliser les seules informations données par la
trajectoire de la balle pour réagir, élaborer puis adopter un comportement
adéquat. Proteau et Dugas (1982), Proteau et Laurencelle (1983), Proteau,
Teasdale et Laurencelle (1983), Proteau, Teasdale, Laurancelle, Levesque et
Girouard (1987) ont montré un effet de la réduction du temps accordé sur la
vitesse de réaction.
Le temps de mouvement dépend des qualités physiques du
gardien et n’est modifiable que modérément par l’entraînement. Cottin
(1989,148) a pu relever
« une extrême vitesse des
mouvements segmentaires des gardiens de but de handball qui se traduit par une
durée d’exécution très courte de 220ms environ et identique pour les mains et
les pieds. »
Les résultats fournis par cet auteur montrent que
« la mise en action de
propulsion des segments corporels vers le ballon se réalise quand celui-ci a
effectué le premier tiers de la durée totale de sa trajectoire. »
Cottin (1989, 152).
Le gardien de but prépare donc son action avant le
déclenchement du tir. Requin (1978, 86) définit la préparation comme
« un processus à court terme
d’adaptation aux exigences qu’imposent des changements plus ou moins probables
du milieu. Elle s’exprime par la mise en place aux différents niveaux du
traitement de l’information sensori-motrice d’ajustements destinés à augmenter
l’efficience de la réponse qu’exigera un évènement spécifique. »
Bonnet (1982, 162) précise que
« d’un point de vue
opérationnel, pour que des processus soient considérés comme préparatoires à
une tâche ultérieure, il ne suffit pas qu’ils surviennent avant. Il faut qu’ils
satisfassent de plus à deux critères :
-
qu’ils soient spécifiques,
c’est à dire que ces processus préparatoires soient adaptés à la connaissance
que le sujet a des paramètres de la tâche et qu’ils varient en fonction de
l’information préalable fournie au sujet ;
-
qu’ils soient prédictifs,
c’est à dire qu’ils varient avec le niveau de la performance réalisée, en
vérifiant ainsi l’hypothèse de base selon laquelle le niveau de préparation
détermine le niveau de performance. »
Pour Proteau (1980), Proteau, Leroux, Levesque et Girouard
(1986), cette pression temporelle pousse le sujet à adopter des comportements
plus risqués. Ce risque est en relation avec la notion de probabilité
subjective développée par Withing (1979). Cette probabilité subjective du
joueur est à la base du déploiement stratégique de ses comportements. Pour
Proteau (1977), la connaissance des probabilités influence la stratégie de la
réponse en permettant d’améliorer la vitesse de réaction (l’amorce de la
réponse). Toutefois, Alain et Proteau (1977, 1980), Proteau (1977) ont montré
que le sujet ne différencie l’équiprobabilité ou la non-équiprobabilité d’une
situation dichotomique qu’à partir d’une différence de fréquence entre les deux
évènements aussi grande que 0,7/0,3. C’est pourquoi il apparaît nécessaire
d’objectiver ces différences de probabilité d’apparition de tel ou tel
événement.
Temprado (1989, 59), dans une revue sur ces questions,
précise que
« le fait que les sujets
perçoivent les différences de probabilités à partir d’une différence de
fréquence de l’ordre de 0.7/0.3 les conduit à modifier leur stratégie et
répondre plus rapidement à l’événement le plus probable lorsque celui-ci est
présenté. Toutefois, cela ne signifie pas qu’ils répondent plus vite (en valeur
absolue) à un événement de probabilité 0.7 qu’à deux évènements
équiprobables. » Pour connaître le degré de probabilité d’apparition
d’un événement qui entraîne une augmentation de la vitesse de réaction, il faut
se référer à Alain et Proteau (1977 et 1980), Proteau (1977), Regnier et
Salmela (1980). Ceux-ci ont montré que dans une situation de choix
dichotomique, il est nécessaire d’enregistrer une différence de probabilité des
évènements de 0.9/0.1 pour provoquer une réaction plus rapide des sujets que
dans des conditions équiprobables. Toutefois ces résultats sont en partie
discutés par ceux de Cottin (1989). En effet, cet auteur a présenté aux
gardiens une tâche de déplacement vers une des cibles situées au quatre coins
de la cage en fonction d’une indication sur un panneau lumineux placé devant le
gardien. Cette tâche était réalisée soit en condition équiprobable (0.25 pour
chaque cible), soit en condition primée (0.70 pour une cible
particulière).
Les résultats montrent des temps de réaction
significativement plus courts en condition primée qu’en condition équiprobable.
De plus,
« lorsque le gardien sait qu’un
mouvement de parade a une forte chance d’être requis, il prépare
préférentiellement le mouvement segmentaire correspondant. Le bénéfice tiré de
cette préparation ne semble pas s’accompagner d’un coût si la réponse requise
n’est pas la réponse initialement envisagée. » (Cottin 1989, 75).
C’est pourquoi,
« en attente de réalisation
d’une parade, le gardien de but à tout intérêt à prendre le risque de prévoir
une localisation particulière de sa parade plutôt que de considérer toutes les
localisations possibles comme équiprobables. » (Cottin 1989, 84).
Cet auteur précise même que
« la préparation profite plus aux pieds qu’aux mains. (…) On
peut donc parler d’une préparation spécifique des comportements segmentaires. »
(Cottin 1989, 76). Si il est donc admis qu’il existe une préparation à l’action
pour répondre aux exigences de la tâche, Alain et Sarrazin (1985 et 1990) en
ont montré les caractéristiques sélectives et l’ont modélisé à partir de trois
états distincts :
- préparation neutre : le joueur ne détermine pas à
l’avance une préparation en faveur d’un événement particulier. Le temps de
réaction est long. Ce type de préparation peut être choisi quand le gardien
estime que la pression temporelle associée au tir est relativement
faible.
- préparation partielle : le gardien se prépare à plusieurs
réponses en en préparant une plus que les autres. Il conserve ses chances
d’intercepter à temps le tir qui avait été moins préparé.
- préparation totale : le joueur détermine à l’avance la
réponse qu’il va produire lors de l’apparition du signal. Elle peut être
instituée lorsque le gardien se rend compte qu’il devra agir extrêmement
rapidement au tir adverse.
Quels types de préparations sont utilisés par les gardiens
experts ?
Cette préparation à l’action se traduit par un comportement
spatialement orienté du gardien. Ce comportement serait, d’après les travaux de
Alegria, Henneman et Keller (1979) et de Keller, Goetz et Henneman (1987),
déterminé par des indices extraits de l’activité du tireur. En effet ces
auteurs ont comptabilisé, sur des jets de 7 mètres, que le gardien était parti
dans la bonne direction dans 89.21 % des cas. Ainsi, le choix du gardien dans
son orientation spatiale ne serait pas prédéterminé. Deridder (1985), toujours
sur jets de 7 mètres, a semblé mettre en évidence que le bras porteur de balle
représente une zone informative pertinente puisque les indices repérés sur
cette surface sont susceptibles de lever en partie l’incertitude spatiale dans
laquelle se trouvent les gardiens. Les travaux de Jones et Miles, (1978) en
situation de service de tennis, de Salmela et Fiorito (1979) en hockey sur
glace, de Abernethy (1982) et Abernethy et Russel (1984) en cricket utilisant
des techniques de « film occlusion » qui consiste à projeter une séquence d’une
action ou d’un geste sportif en l’interrompant au moment choisi, ont mis en
évidence un début d’action de la part des receveurs avant le début de la
trajectoire. Il est donc bien montré la nécessaire prise d’indices sur
l’activité de l’attaquant.
Sur un plan plus général, plusieurs auteurs, parmi lesquels
Yarbus (1967), Mackworth et Morandi (1967), Noton et Stark (1971) et Lévy
Schoen (1972), ont mis en évidence l’existence de centrations visuelles sur
certaines zones qualifiées d’informatives car pertinentes vis à vis de la
décision à prendre. Bard (1982) en hockey sur glace et Deridder (1985) en
handball, ont montré que les gardiens avaient des centrations visuelles
différentes suivant leur degré d’expertise permettant aux meilleurs d’avoir un
temps de réponse significativement plus réduit que les débutants.
Par conséquent, les choix effectués par le gardien de but à
propos du moment où il va déclencher son action et de l’endroit vers lequel il
va la diriger, ne se font pas au hasard. Ils résultent du décodage de la
situation de duel. Maschette (1980), signale que dans une recherche de
performance, pour gagner du temps, le joueur doit tenter de déplacer ses
recherches d’informations toujours plus avant dans le comportement moteur de
son adversaire. Cette reconnaissance d’un indice précoce à l’intérieur d’une
séquence comportementale pourrait, d’après Abernethy (1987), fournir au sportif
une information telle que tous les évènements qui suivent cet indice
particulier deviennent redondants, et par définition, ne véhiculent plus
d’incertitude. Par conséquent, un signal précoce dans une séquence gestuelle
invariante prend une importance semblable à un indice critique plus tardif.
Toutefois, Alain et Temprado (1993, 57), au niveau du défenseur en sport de
raquette, montrent que la préparation des joueurs ne dépend pas uniquement de
facteurs internes à la tâche. En effet,
« d’autres paramètres comme le
score, l’enjeu ou la fatigue peuvent influencer le choix de l’état de
préparation. Dans ce cas, ce choix dépend de la valeur d’utilité assignée à
chaque option. La valeur d’utilité subjective représente l’intérêt, pour le
joueur, de choisir une des options compte tenu du contexte dans lequel il se
trouve. Suivant le principe de maximisation de la valeur d’utilité, la valeur
de rendement attendu de chaque option serait pondérée par son utilité
subjective. » Qu’en est-il pour le gardien de but ? Quelle logique
externe lui permet d’orienter la programmation de son action ?
1.3. Stratégies de décision des experts
L’activité de l’expert est caractérisée, d’après Leplat
(1988) par un haut degré d’automatisation. Toutefois, Billi, Esposito et
Garbarino (2001, 50) indiquent que
« face à des environnements
dynamiques, le sujet doit régulièrement réorienter son activité ; cette
réorientation, en particulier lorsque les situations imposent la résolution
d’un problème tactique, est susceptible d’engager une activité
contrôlée. » Ils définissent l’activité d’orientation en reprenant
les travaux de Bouthier (1988), comme l’ensemble des opérations cognitives
permettant au sujet, en regard de l’évolution permanente du jeu, d’identifier
les états de l’environnement, leurs évolutions probables, et de se fixer les
buts qui déclencheront et guideront les actions pour y répondre. Hoc et Moulin
(1994) précisent la répartition entre activité contrôlée et automatisation.
Pour ces auteurs, lorsque l’environnement est à la fois fluctuant et rapide, ce
qui est bien le cas du gardien de but dans son activité de parade, l’activité
contrôlée tend à se concentrer avant l’action tandis que l’orientation pendant
l’action tend à s’automatiser. Pour Garbarino (1997), lorsque l’environnement
est instable mais présente avec une certaine régularité des situations qui se
ressemblent (types de tirs par exemple), le sujet tend à les assimiler à une
seule situation schématique et typique. Il nous semble particulièrement
intéressant de mettre en évidence quand et comment le gardien de but utilise
ces différentes situations typiques.
Les caractéristiques du duel tireur-gardien rejoignent celles
présentées dans les activités de sports de raquettes. Dans cette situation on
ne peut réduire le joueur qui a « l’initiative de la production d’incertitude »
(le tireur) à un rôle d’acteur et celui qui est « en attente » (le gardien de
but) à un comportement réactif. Paillard (1990), a mis en évidence les
fonctionnements neurophysiologiques de ces deux types de gestion de la
motricité.
Proteau, Teasdale, Vachon et Moisan (1982) ainsi que Proteau
et Laurencelle (1982), montrent que l’un des joueurs est en attente de
l’événement que va proposer l’adversaire. Ainsi, les processus et les
stratégies de décision fonctionnent comme réduction et gestion de
l’incertitude. En psychologie du travail, Amalberti (1991) et Amalberti et
Deblon (1992) ont mis en évidence que les pilotes de combat évitent les
situations où ils devraient agir sur un mode réactif, et développent des
stratégies pour faire apparaître des situations auxquelles ils se sont
antérieurement préparés. Cela leur permet des gérer des processus rapides. Hoc
et Moulin (1994, 527) concluent que
« plus le processus s’accélère
plus les activités de planification vont se regrouper vers le début de
l’exécution, et plus les plans seront précis pour fournir des cadres
opérationnels à une activité procéduralisée qui réponde aux contraintes de
temps. » Ainsi, par son comportement le gardien orienterait la forme
et/ou l’endroit du tir de son adversaire. Ce fonctionnement est-il systématique
? Sinon, quelles sont les conditions qui permettent sa réalisation ? Comment
les gardiens s’y prennent-ils ?
1.4. Modélisation de l’activité de parade du gardien de but
À partir de leurs expériences de joueurs, de formateurs,
d’observateurs impliqués dans le système de la haute performance, Paolini et
Portes (1990), ainsi que Portes (1991) ont modélisé l’activité du joueur de
handball en général et celle du gardien de but en particulier dans son rôle de
défenseur. D’après ces auteurs, le problème fondamental du gardien de but
consiste à déterminer comment structurer le système constitué par :
– la cible ; - l’ensemble tireur-ballon ; - le gardien et les
défenseurs ; pour, dans le même temps assurer la couverture maximale de la
surface-cible, et créer les conditions optimales pour l’interception des
trajectoires percutant une des parties de cette surface laissées
vulnérables.
Quatre exigences sont à satisfaire pour résoudre ce problème
fondamental.
Celles relatives à :
- l’organisation mécanique des trajets et trajectoires
corporels et segmentaires ;
- l’investissement énergétique ;
- la gestion de l’activité perceptive et décisionnelle
;
- la maîtrise de l’affectivité.
Parmi les quatre exigences présentées par Paolini et Portes
(1990) pour résoudre le problème fondamental du gardien de but, c’est celle
relative à la gestion de l’activité perceptive et décisionnelle, qui semble
être la plus à même d’apporter des éléments de réponses pour résoudre le
problème de la préparation à l’action.
Or, force est de constater dans la littérature spécialisée,
que la quasi-totalité des articles qui traitent du gardien de but, (Arslanagic,
1988 ; Chiffray, 1987 ; Férignac, 1962 ; F.F.H.B., 1972 ; Godard, 1990 ;
Kaesler, 1978 ; Paccoud, 1990 ; Pérez et Thiébault, 1993a ; 1993b ; 1994a ;
1994b ; Pérez, 1995, Verdon, 1992 ; etc.) sont uniquement centrés sur
l’acquisition de l’exigence relative à l’organisation des trajets et
trajectoires corporels et segmentaires. Certes, on peut supposer que parmi ces
comportements quelques constantes émergent. Mais s’en tenir à celles-ci, c’est
faire abstraction soit de la prise d’information du joueur et de sa
signification, soit des diverses intentions du gardien ou des deux en même
temps.
1.5. La gestion de l’activité perceptive et décisionnelle
Pour Paolini et Portes (1990), l’activité perceptive du
gardien de but est définie par quatre sources d’informations :
- celles recueillies par la voie extéroceptive sur l’état
et les possibilités encore ouvertes de l’ensemble « Tireur - Ballon »
;
- celles recueillies par la voie proprioceptive sur son
état et les possibilités encore ouvertes de projection de telle ou telle
surface corporelle ;
- celles préalablement mémorisées sur les tendances, points
forts et faibles du tireur, et les résultats des duels précédents ;
- celles produites par sa représentation de l’état de
l’ensemble « gardien - cible » vu par le tireur.
2. Entretiens avec les gardiens experts
2.1. Méthode
2.1.1. Participants
Il était nécessaire de trouver un échantillon représentatif
du secteur de performance de la fédération française de handball. Nous avons
choisi des joueurs avec lesquels nous pouvions aisément entrer en contact par
nos relations. Cinq d’entre eux pratiquent encore en
première division, les deux autres ont arrêté depuis peu et possèdent une
importante expérience internationale. Le tableau n° 1 présente les
interviewés.
Les interviewés.
|
Initiales des
Noms |
Initiales des
Prénoms |
Expérience |
|
A. |
M.-O. |
International Espoir, six années en D1 à l’U.S.
Ivry |
|
L. |
C. |
International Junior & Espoir, a joué à
Gagny, Créteil, Pontault-Combault, Massy (tous en D1). |
|
L. |
P. |
En D1 à l’A.C.Boulogne-Billancourt depuis six
ans. |
|
M. |
P. |
International A, médaillé Olympique en 1992,
plusieurs fois champion de France. |
|
P. |
D. |
14 années en D1 à l’U.S.
Créteil. |
|
S. |
A. |
Actuellement au PSG, à Massy en D1 lors de
l’entretien. |
|
S. |
L. |
11 années en D1, champion de France avec
St-Maur. |
2.1.2. Procédure de recueil des données
Des entretiens semi-directifs (Blanchet et Gotman, 1992)
ont été utilisés. Chaque joueur a réalisé un entretien d’une période moyenne de
quarante cinq minutes. Ces entretiens se sont déroulés dans des conditions
environnementales et procédurales (guide d’entretien) sensiblement identiques.
Seul a différé le jour des interviews dans la semaine. Elles se sont effectuées
en fonction des disponibilités des gardiens. Les entretiens se sont déroulés en
trois parties. La première a trait à la préparation du match. La seconde
s’attarde à la construction du gardien de but, à son vécu, à son expérience.
Enfin, la troisième est relative au duel en lui-même lorsqu’il se réalise. En
début de chaque entretien, l’interviewer insistait bien pour que le sujet fasse
appel à son vécu, à la manière dont il ressentait, voyait ou entendait
personnellement les choses. Il ne devait pas hésiter à prendre le temps de se
remémorer des situations de jeu.
Les principales questions ont été les suivantes :
• Comment te prépares-tu pour un nouveau match ?
- Que regardes-tu pour lire la trajectoire du tir
?
- Lorsqu’une situation de tir est en train de ou va se
produire, qu’attends-tu de tes défenseurs ?
- Comment procèdes-tu pour « piéger » le tireur
?
Les principales relances étaient organisées autour des
différentes situations de tirs. L’analyse des retranscriptions des interviewés
a été réalisée à partir d’une étude qualitative par catégorisation thématique
(Bardin, 1977). Comme mentionné ci-dessus, les catégories utilisées sont celles
mises en avant par Paolini et Portes (1990) dans la gestion de l’activité
perceptive et décisionnelle du gardien de but :
- catégorie n° 1 : informations préalablement
mémorisées.
- catégorie n° 2 : informations extéroceptives sur l’état
et les possibilités encore ouvertes de l’ensemble « Tireur - Ballon ».
- catégorie n° 3 : informations produites par sa propre
représentation de l’état de l’ensemble « gardien - cible » vu à la place du
tireur.
- catégorie n° 4 : informations proprioceptives sur son
état et les possibilités encore ouvertes de projection de telle ou telle
surface corporelle.
Pour effectuer la sélection parmi les réponses des joueurs,
nous avons considéré que chaque apport de la part des interviewés, dans la
mesure où il n’était pas contradictoire avec les propos des autres joueurs,
mentionnait un élément intéressant dans l’identification des savoirs d’experts.
Ils ont donc été retenus quel que soit le nombre de personnes qui les ont
rapportés. Lorsque des éléments contradictoires apparaissent, ils sont
discutés.
De plus, les données recueillies seront complétées par les
écrits de deux gardiens étrangers (Thiel et Hecker, 1993, tous deux
internationaux allemands.)
2.2. Résultats des entretiens
2.2.1. Indices préalablement mémorisés
Il s’agit d’informations recueillies avant le match sur les
tireurs adverses. Comment s’effectue ce recueil de données ? Quels sont les
principaux indicateurs sur les quels se focalisent les gardiens de but
?
Le gardien de but porte son attention, à partir de
cassettes vidéos récentes, sur les joueurs à fréquence de tirs élevée. Il
repère, pour chacun d’eux leurs formes de tirs, la relation entre leurs courses
d’engagement et l’impact de leurs tirs, et sur un plan plus collectif les
combinaisons des adversaires en supériorité numérique.
Lorsque le gardien rencontre un tireur pour la première
fois, il tente, par des caractéristiques comportementales de l’associer à un
tireur connu. Ceci rejoint les travaux de Garbarino (1997), où le sujet tend à
assimiler des éléments inconnus de l’environnement à une seule situation
schématique et typique. En plus de ces connaissances spécifiques à telle ou
telle rencontre, les gardiens de but possèdent une base de connaissances
étendue, diversifiée et structurée. Leurs actions sont en étroite relation avec
des connaissances préalablement acquises et disponibles. Celle-ci constituent à
la fois le soubassement de leurs actions et une mémoire émanant de ces mêmes
actions.
Le tableau n° 2 présente ces connaissances, stockées dans
la mémoire à long terme des gardiens de but qui leur permettent de rendre les
situations rencontrées plus signifiantes.
Connaissances stockées dans la Mémoire à Long
Terme.
Prise en compte des
contraintes spatio-temporelles du tireur :
- Le tireur a du temps, il va pouvoir observer
:
le gardien ne se livre pas, ou donne de fausse
informations.
- Le tireur n’a pas de temps et n’a pas
d’espace :
le gardien couvre le plus de surface possible,
ferme les angles et les accès proches de lui.
- Le tireur n’a pas de temps et a de l’espace
:
le gardien doit attaquer le tireur pour «
l’étouffer ». |
Le tir d’arrière
:
Indicateurs : course d’engagement et ligne des
épaules.
- Course d’engagement importante et vers
l’intérieur = tir croisé ;
- Ligne d’épaules inclinée avec coté bras
porteur surélevé = tir croisé.
|
Le tir d’aile
:
Indicateurs : Positions relatives du buste et du
bras porteur.
- Buste désaxé côté opposé au bras de tir = tir
premier poteau ;
- Buste à peu près droit et bras porteur, à la
fin de l’armé, placé nettement derrière la tête ou loin du corps = tir second
poteau.
- Pour les tirs à effets, pendant la
suspension, le bras, relâché, reste bas, le dos de la main est orienté vers le
gardien.
|
Le tir de pivot
:
Indicateurs : Hauteur du ballon, pression
défensive, position par rapport à la cible.
- La hauteur du ballon est proportionnelle à la
hauteur de l’impact du tir ;
- Quand la pression défensive est ne laisse pas
de temps au tireur pour s’informer après sa prise de balle dos à la cible, le
gardien avance au maximum pour fermer l’angle ;
- Lorsque la position du tireur est excentrée,
côté bras du tir, l’impact préférentiel est le premier poteau.
|
Logique externe (le
temps) :
- Début de match : les tireurs ont leur impact
préféré.
- Fin de rencontre (fatigue, enjeu important) :
le tireur retrouve ses habitudes, ses savoir-faire préférés.
|
Pour les jets de sept mètres, les joueurs n’ont pas parlé
d’indices visuels particuliers. Sans doute pour la raison où dans cette
situation les tireurs sont capables de placer le ballon à n’importe quel
endroit de la cible et très tard dans l’exécution du jet. Les gardiens se sont
davantage exprimés sur les procédures qu’ils mettaient en œuvre. Deux
stratégies ont été exprimées :
Pour les uns, il s’agit de créer des contre-informations
pour amener le tireur à lancer le ballon dans un espace qui sera occupé.
D’autres effectuent une préparation totale concrétisée par un choix a priori
d’un type de parade parmi celles dont le gardien dispose dans cette situation.
(Ceci semble contredire en partie les travaux de Deridder, 1985).
2.2.2. Indices recueillis par la voie extéroceptive
2.2.2.1. Présentation
Il s’agit ici de recueillir des informations dans
l’environnement sur l’état des possibilités encore ouvertes de l’ensemble «
Tireur - Ballon » (Informations sur le système « Tireur - Ballon », et
coordinations avec les défenseurs).
Il ne faut surtout pas perdre de vue que dans un duel,
comme celui du tireur avec un gardien de but, chaque acteur donne des
informations à l’autre. Le problème pour l’un comme pour l’autre est de
déterminer dans un premier temps celles qui sont significatives. Mais cela ne
suffit pas. Une fois ceci réalisé, il convient de pouvoir répondre aux
questions suivantes :
- que sait le tireur de ce que connaît le gardien
?
- que connaît le gardien que sait également le tireur
?
Cette démarche va permettre notamment au gardien de but
d’avoir au moins deux intentions de jeu : Dans la première, il considère que le
tireur ne sait pas ce que le gardien a perçu, et par conséquent toutes les
stratégies du gardien de but vont s’avérer pertinentes dans l’intention tout au
moins. Dans la deuxième intention, le tireur sait ce que le gardien connaît et
par conséquent le jeu va devenir beaucoup plus complexe dans les intentions de
jeu. Tout ce qui sera mentionné par la suite devra être relativisé à partir de
ce fonctionnement interactif.
Dans tous les cas cependant, les informations sur le
système tireur-ballon ne peuvent être exploitables que dans la mesure où le
gardien connaît parfaitement sa position vis à vis de la cage à défendre. Le
premier travail consiste à se repérer, se situer par rapport à une cible située
dans son dos et par conséquent que l’on ne voit pas. Ceci est également
essentiel pour permettre au gardien de se mettre à la place du tireur pour
savoir les informations qu’il lui donne.
2.2.2.2. Informations sur le système tireur-ballon et prise de
décision
2.2.2.2.1. L’enchaînement des indicateurs visuels
L’ensemble des gardiens de buts indique que les
principaux indicateurs visuels se situent au niveau du segment porteur de balle
(ligne d’épaules, bras, coude, poignet, ballon). Ils les mettent en relation
avec la vitesse latérale du tireur et son inclinaison par rapport à la
verticale.
2.2.2.2.2. Les stratégies
Les propos des interviewés rejoignent ceux cités supra
par Costantini. En effet, les gardiens de but mettent clairement en évidence
que sur les tirs de près, lorsque le tireur a du temps, un dialogue va pouvoir
s’installer avec le tireur. Ce dialogue nécessite pour chacun des protagonistes
de se mettre à la place de l’autre afin d’envisager ses intentions. Par contre,
sur les tirs de loin ou lorsque le tireur n’a pas le temps de prendre des
informations sur le gardien de but, celui-ci va davantage programmer son action
à partir d’informations prises uniquement sur le tireur et ses
défenseurs.
2.2.2.3. Collaboration avec les défenseurs
• 2.2.2.3.1. Le Contre
Le défenseur qui effectue le contre a pour objectif
d’empêcher le ballon d’atteindre une partie de la cage défendue par le gardien.
Ceci entraîne pour ce dernier une diminution de l’incertitude spatiale relative
au tir. Nous allons étudier ici la coordination entre le contre et le gardien
de but.
Des modalités discutables ont été relevées :
La première est relative a une répartition erronée des
tâches du gardien de but et des défenseurs au contre. Il est quelque peu
étonnant de constater que cette collaboration de base ne soit pas encore
assimilée au plus haut niveau français. Pour une explication de cette
répartition se référer à Thiel et Hecker (1993).
La deuxième est relative a une répartition figée des
tâches du gardien de but et des défenseurs au contre. En effet, (A.S.) indique
attendre de ses défenseurs qu’
« ils contrent les
trajectoires de balles destinées vers telles zones de la cage, qu’ils se fixent
un côté et s’y tiennent jusqu’au bout. Je me place à l’opposé et ainsi tout le
but est protégé. Quel que soit le tireur, chacun choisit son côté. On voit
ainsi tout de suite qui est responsable ».
Cette répartition peut paraître rassurante car d’une
part,
« tout le but est
protégé », d’autre part
« on voit ainsi tout de
suite qui est responsable ».
Le Contre
|
Le
Contre |
|
Indicateurs :
Type de défenses. Latéralité du
tireur |
|
Type de défenses :
Dans une défense aplatie, interdire les tirs
plein centre. |
|
Latéralité du tireur :
Les contreurs se positionnent côté bras du
tir. |
Cependant, l’objectif premier n’est pas de déterminer
qui est le fautif, le coupable ou le responsable de l’encaissement du tir.
L’objectif est bien de faire en sorte que le but ne soit pas inscrit. Et seul
le gardien peut se rendre pleinement compte des possibilités encore ouvertes
par le système « tireur-ballon ». De plus, Crozier et Friedberg (1977)
mentionnent que le sujet, en tant qu’acteur, n’est jamais totalement contraint
par une situation organisationnelle donnée et qu’il garde toujours une certaine
liberté d‘action. Le gardien seul peut se rendre compte et agir s’il perçoit
que l’arrière est au-dessus du contre, si le contre n’est pas suffisamment
compact, bref si quelques failles ne sont pas apparues dans la muraille
initialement prévue. Ainsi, à partir des indices recueillis dans les
contraintes extrêmement fortes de la situation réelle du match, le gardien de
but, en tant qu’acteur, doit garder la liberté de respecter le système prévu ou
en sortir parce que dans un souci d’efficacité, la lecture qu’il fait de la
situation le lui impose.
• 2.2.2.3.2. Contact défenseur-tireur
Les gardiens de but ont deux attentes particulières
envers leurs défenseurs lorsqu’ils se retrouvent soit en situation de poursuite
(contre-attaque), soit en position latérale par rapport au tireur. Il s’agit
:
- d’éviter tout contact latéral dans la phase de
suspension du tireur afin de ne pas modifier sa trajectoire au dernier
moment.
- d’empêcher le tireur de prendre une impulsion vers
l’intérieur de l’aire de jeu.
L’observation d’A. Lavrov (gardien emblématique de
l’ancienne équipe d’U.R.S.S., et de l’actuelle Russie) considéré comme un des
meilleurs gardiens du monde, face à une situation de contre-attaque met en
évidence une procédure très claire à partir de cette consigne :
Il demande au joueur qui effectue le repli défensif
d’empêcher le porteur de balle de venir vers le centre et d’avoir une impulsion
vers l’intérieur et ce, en respectant ce qui vient d’être dit par les gardiens.
Il s’agit donc qu’un droitier reste dans la partie gauche du terrain et que son
impulsion soit la moins intérieure possible.
A partir de là, Lavrov bloque le côté du bras du tir
(deuxième poteau) et se déplace progressivement au fur et à mesure de la
suspension du tireur vers le premier poteau qui devient de moins en moins
ouvert.
2.2.3. Indices produit par l’ensemble « gardien-cible »
Il s’agit des informations produites par la représentation
que se fait le gardien de sa propre position par rapport à la cage et à
l’ensemble tireur-ballon. Le gardien se met en quelque sorte à la place du
tireur. Cela lui permet de se rendre compte des possibilités qu’il offre au
tireur.
Portes (1996) mentionne l’importance, dans le cadre de la
formation du joueur, d’exclure toute perspective de spécialisation, à quelque
poste que ce soit. Le fait de faire vivre aux enfants des expériences au poste
de gardien de but les place dans des conditions de spectateurs privilégiés des
oppositions attaquants-défenseurs. Ainsi, ils sont mieux à même de saisir les
difficultés, les exigences du jeu défensif. D’autre part, en pratiquant le rôle
de gardien de but, les enfants sont amenés à créer des difficultés, des
obstacles au tireur. Leur formation à la marque en est par conséquent
complétée.
Si la démarche de passer au rôle de gardien de but est
favorable pour le joueur de champ, réciproquement, le gardien de but devrait
tirer profit de ses expériences de tireurs, ceci, dans la mesure où il va
pouvoir se construire une représentation de l’état de l’ensemble « gardien-cible » vu par le tireur. Il aura alors la possibilité de savoir
quelles informations il est susceptible de donner au tireur.
Si la majorité des interviewés ont une expérience de joueur
de champ, celle-ci est fort différente selon chaque gardien de but, et certains
d’entre eux n’en ont quasiment pas.
Cependant, l’un d’entre eux a développé sur la base de ces
indices un fonctionnement très intéressant. Il indique avoir construit un
placement très précis par rapport à sa cage et aux différentes courses et
positions du tireur dans la situation spécifique du tir d’ailier. En fonction
de ses propres caractéristiques morphologiques, ce gardien de but tente de ne
pas tenir compte des éventuelles feintes du tireur. Il se positionne toujours
aux mêmes endroits. Ainsi, il n’a à gérer qu’un minimum de situations. Chacune
d’elles peut être qualifiée de typique et par conséquent connue dans les
moindres détails. Cela lui permet de se fier principalement à son placement,
c’est à dire aux informations qu’il donne au tireur. Ainsi, à partir de ces
situations typiques, il va pouvoir rentrer dans la phase de dialogue avec le
tireur avec un temps d’avance.
Cette démarche rejoint celle, présentée plus haut, chez les
pilotes de combat.
2.2.4. Indices recueillis par la voie proprioceptive
Il s’agit d’informations sur ses propres possibilités
d’actions et de déplacements de tels ou tels segments.
Rien de très précis n’a pu être retenu dans cette dimension
de l’activité perceptive. Est-ce dû à une gestion peu rigoureuse des
entretiens, ou à un déficit de nos gardiens de but en ce
domaine ? Sans doute un peu des deux. Il est à noter également que ces
informations de type proprioceptif ne sont pas très faciles à exprimer. Un
complément d’étude dans ce domaine s’impose.
Deux aspects essentiels ont été relevés suite à ce travail. Le
premier est relatif à la mise en évidence d’indicateurs visuels (extraits de
l’activité du tireur) permettant de rendre signifiante l’activité du tireur.
Dans ce cadre, les savoirs des gardiens de buts français experts sont
principalement articulés autour de deux grandes sources d’indices perceptifs
(ceux préalablement mémorisés sur les tendances, points forts et faibles du
tireur et les résultats des duels précédents, et ceux recueillis par la voie
extéroceptive sur l’état et les possibilités encore ouvertes de l’ensemble «
Tireur - Ballon »). Le deuxième est davantage centré sur les procédures mises
en jeu par le gardien (collaboration avec les défenseurs, positionnements très
précis et spécifiques à telle catégorie de tirs) pour amener le tireur à lancer
le ballon dans une partie bien précise de la cible. Cette stratégie
d’orientation de la réponse du tireur se réalise spécifiquement lorsque la
situation donne le temps au gardien comme au tireur de prendre et/ou de donner
des informations sur/à son adversaire. Ici, le gardien de but utilise des
informations produites par la représentation que se fait le gardien de sa
propre position par rapport à la cage et à l’ensemble tireur-ballon. Le gardien
se met en quelque sorte à la place du tireur afin de déterminer les
informations qu’il lui donne.
C’est pourquoi, nous pouvons préciser que les gardiens de but
gèrent leurs actions à la fois par des processus réactifs et
prédictifs.
Il est temps maintenant de revenir à notre préoccupation
première : le processus enseignement-apprentissage. Pour Avanzini, (1988) un
apprentissage s’effectue lorsque le sujet prend des informations dans
l’environnement en fonction d’un projet personnel. C’est donc à la fois sur les
informations signifiantes dans l’activité du tireur qu’il est nécessaire de
focaliser l’attention des gardiens en formation, mais aussi sur leurs
procédures, c’est-à-dire leurs projets, pour mettre en adéquation ces deux
éléments. C’est pourquoi ce travail apparaît nécessaire avant l’élaboration de
contenus d’enseignement. Pour ces derniers, nous proposons aux formateurs deux
axes de formation :
– Faire construire au joueur sa base de connaissances lui
permettant de rendre signifiante l’activité du tireur. Ceci nécessite trois
phases non hiérarchiques. La première est relative à la mise en situation de
tirs dans des configurations spécifiques où le gardien va, en acte, mettre en
relation les informations extraites de l’activité du tireur et l’impact du
ballon. Cette mise en relation est orientée par le formateur qui soit focalise
l’attention du gardien sur les indicateurs visuels appropriés, soit le prévient
des conditions externes particulièrement fortes. D’autre part il est important
que le gardien entreprenne la démarche de repérer pour chaque joueur ses
impacts privilégiés en fonction de sa course d’engagement. Enfin, la
collaboration avec les défenseurs et la coordination de leurs actions de jeu
sur la base des éléments présentés doit faire l’objet d’une attention
particulière, d’autant plus que les connaissances de certains apparaissent,
même à ce niveau de performance, comme quelque peu approximatives, et
entraînant des comportements trop systématiques. En effet, les gardiens de but
français interviewés semblent posséder un fonctionnement qui fait choisir au
tireur la surface du but la plus facile à atteindre sans se préoccuper du
processus d’échanges mutuels d’informations.
– Faire construire au joueur des repères lui permettant, en
fonction de ses propres caractéristiques morphologiques, d’inciter le tireur à
envoyer le ballon dans une zone voulue par le gardien. Ceci nécessite de la
part du gardien de but de pouvoir faire deux choses. D’une part, se situer par
rapport à la cible qui est dans son dos, en fonction de la position du segment
porteur de balle et non du corps du tireur dans son ensemble. D’autre part
envisager à la place du tireur les espaces laissés libres qui sont les plus
susceptibles d’être exploités par celui-ci pour pouvoir s’y opposer.
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