2004
STAPS
Chronique bibliographique
Recensions d’ouvrages
Rey
Didier, La Corse et son football
(1905/2000). Sport, société et phénomène identitaire, Editions
Albiana, 2003, 399 p.
Dans le sillage des travaux d’Alfred Wahl, l’histoire du
football se décline aujourd’hui au travers d’études régionales qui permettent
de mieux saisir la complexité et la vitalité d’un authentique objet d’histoire.
Issu de sa thèse de Doctorat, l’ouvrage de Didier Rey apporte un précieux
éclairage sur un football insulaire jusque là bien énigmatique, en mobilisant
un éventail conséquent de sources, analysées avec rigueur et distanciation.
Portant sur l’ensemble du xxe siècle, cette synthèse met en lumière
les singularités d’une pratique et d’un spectacle nécessairement inscrits dans
une histoire et une géographie particulières, mais en même temps souligne
combien l’histoire du football corse épouse parfois, trait pour trait, les
mutations d’un football hexagonal, autant copié que souvent décrié par les
insulaires.
Adoptant une posture chronologique, l’auteur montre comment la
greffe du football-association épouse celle des loisirs balnéaires
aristocratiques, dès la fin du xixe, au moment où les infrastructures
hôtelières accueillent les premiers touristes. Les créations du Stade Ajaccien
(1904), du Sporting Club de Bastia (1905) ou de l’Atlhétic Club Ajaccio (1910)
sont le prélude à l’organisation d’un premier championnat, non affilié à
l’USFSA. A la veille de la guerre, la pratique du football-association demeure
embryonnaire et soumise à de nombreuses difficultés : la géographie de l’île
contrarie l’aménagement de terrains et les clubs réellement structurés doivent
leur pérennité à de généreux mécènes. Le sport reste l’apanage d’une
bourgeoisie urbaine qu’une possible contagion sportive ouvrière inquiète.
Néanmoins, les antagonismes culturels et historiques (« Pumonti-Cismonte ») se
déclinent aussi via le football et les rencontres Bastia-Ajaccio deviennent
vite, au sens strict, de véritable derbies.
A l’image du football hexagonal, il faudra attendre les années
vingt pour que l’essor de la pratique et du spectacle soit réellement
perceptible : engouement des spectateurs pour des rencontres où la brutalité de
l’engagement physique s’impose comme l’une des marques de fabrique ; émergence
des premières formes de partisaneries relayées par la presse sportive locale,
organisation des compétitions sous l’égide de la Ligue de Corse dès 1921.
Cependant, en dépit d’évolutions proches de celles observées sur le continent,
les données quantitatives montrent qu’il s’agit là d’un « micro-football
insulaire » néanmoins porteur de caractéristiques bien singulières : gestion «
clanique » des clubs par une nouvelle génération de dirigeants, amateurisme
marron qui limite l’exil des meilleurs joueurs corses vers les clubs du
continent (AS Cannes, Olympique de Marseille, AS Monaco), styles de jeu fondés
sur une excessive virilité, violences périphériques lors des rencontres
attribuées au folklore local. Mais l’entre-deux-guerres porte aussi la marque
d’une politisation visible de la pratique : support de la mouvance bonapartiste
à Ajaccio ou de l’opposition municipale à Bastia, le football corse échappe
toutefois à l’emprise des premiers discours autonomistes de Marco Angeli. La
seconde guerre mondiale et l’occupation italienne de l’île contrarient le
déroulement des compétitions officielles au profit de rencontres amicales. Le
football corse prend alors une coloration vichyssoise, à l’image des articles
publiés par « la Corse sportive ».
Dans la première moitié du xxe, le football corse demeure finalement
davantage marqué par les logiques claniques qui structurent les relations
sociales qu’il ne sert de vecteur à la promotion d’une « identité nationale »
corse. Après une phase classique de reconstruction, le football insulaire doit
échapper aux risques d’un développement strictement endogène, au risque d’une
asphyxie sportive. Il faut attendre 1963 pour que les dirigeants du football
corse obtiennent, au nom de l’équité sportive, que l’AC Ajaccio et le SECB
(Sporting Etoile Club de Bastia) rejoignent le Championnat de France Amateur.
Optant pour le statut professionnel, les deux clubs phares du football
insulaire connaissent alors trente années de précarité qui traduisent
finalement au plan sportif les difficultés du développement économique de l’île
: absence d’infrastructures, nombre confidentiel de spectateurs, formation en
amont embryonnaire limitent de facto toute ambition sportive. Au moment où les
clubs professionnels de l’hexagone entrent dans « l’ère de la déraison »
(Alfred Wahl), le football corse n’est pas en mesure d’accomplir cette mue
structurelle qui le situerait au même plan que les clubs pros de l’hexagone. Il
cultive au contraire une singularité que la catastrophe de Furiani met
tragiquement en lumière le 5 mai 1995. Au plan des représentations, le football
corse prend une dangereuse dimension « sud-américaine » (violences dans les
tribunes, menaces envers les arbitres, joueurs et équipes adverses) qui le
marginalise, voire le stigmatise. Pour fragile qu’elle soit, son intégration au
sein du football hexagonal semble cependant avérée au seuil des années 80,
comme peuvent en témoigner les bons résultats des clubs corses engagés dans le
championnat professionnel de deuxième division ou de CFA (en particulier le
Gazelec d’Ajaccio). C’est également à partir de cette période que l’on peut
observer la manière dont les mouvements nationalistes puis autonomistes ont
jeté les fondements idéologiques d’un « football identitaire » : les discours
combinent à la fois l’exaltation des vertus morales et physiques d’une « race
corse » (sic) que le football pourrait mettre en exergue et entretiennent la
thèse « victimiste » du complot permanent, de la part des instances et clubs de
l’hexagone. Le football insulaire subirait ainsi une forme récurrente de
discrimination, que les nationalistes n’hésitent pas à exploiter dès 1972, de
manière très opportune. A compter de 1985, les évolutions internes du
nationalisme confirment cet intérêt. Relayés entre autres par U Ribombu, les
discours visent à moraliser la pratique, insistent sur sa nécessaire dimension
éducative, et l’inscrivent dans la culture populaire… Autant de postures
pouvant expliquer que le football puisse être considéré comme l’un des éléments
de combat pour l’émancipation du peuple corse. Dans les années 90, les liens
entre les organisations nationalistes et les principaux clubs de l’île
deviennent plus prégnants, à l’image de l’OPA sportive réalisée par le MPA
vis-à-vis de l’AC Ajaccio ou du soutien affiché par le FLNC canal historique
aux dirigeants du SC Bastiais. Néanmoins, l’histoire du temps présent semble
montrer que le « retour sur investissement » n’aura guère été probant et que la
construction d’un « football identitaire » aura échoué.
Cette excellente dissection du football corse souligne à la
fois la pertinence et la nécessité de mises en perspectives régionales, qui
confirment ou nuancent les évolutions d’un football hexagonal, dont les
contours sont aujourd’hui bien fixés. Elle montre également à quel point la
plasticité du football corse aura autorisé sa capture idéologique (au sens
hydrographique), et combien sa mise en spectacle aura épousé les réalités
culturelles d’une société insulaire décidément bien énigmatique.
Olivier Chovaux,
Atelier SHERPAS, Univ. d’Artois
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Saint-Martin
Jean, Éducations physiques françaises
et exemplarités étrangères entre 1815 et 1914, L’harmattan, 2003,
222 p., 18,30 euro.
La réussite de cet ouvrage collectif tient autant au choix des
auteurs dont Jean Saint-Martin s’est entouré qu’à la dynamique unitaire qui
souffle sur ses pages. L’écueil de la dispersion qui menace les travaux à
plusieurs mains a été évité. Ainsi, dans les introduction et conclusion
générales comme dans celles qui encadrent chacune des deux parties, Jean
Saint-Martin, avec fermeté, fixe le cap de l’analyse ou rassemble les avancées
de la réflexion.
La problématique retenue intègre l’éducation corporelle à
l’espace géopolitique en affirmant que, dans le contexte de forte concurrence
européenne propre au xixe siècle, les emprunts effectués à
l’étranger par les éducations physiques hexagonales découlent d’une volonté de
renforcer le prestige de la nation française.
Cinq contributions – elles sont dues à P. Arnaud, F. Auger,
P.A. Lebecq, R. de Reyke et J. Saint-Martin – constituent la première partie
intitulée « éducations physiques et rivalités internationales ». Les auteurs
s’y attachent à démontrer que l’exemplarité étrangère est assise sur une quête
de la puissance – le « mythe de l’Eldorado » sous la plume de J. Saint-Martin –
qu’elle soit militaire dans la référence à la Prusse ou économique avec l’appel
à l’Angleterre. L’influence prussienne, à l’évidence, est la plus prégnante.
L’histoire de l’éducation physique scolaire en atteste. Toutefois, que le
modèle vienne d’outre-Rhin ou d’outre-Manche, il ne débouche pas sur une
servile copie mais son appropriation est soumise à adaptation. Par exemple, les
sociétés conscriptives, d’essence germanique, se muent avant tout en un des
vecteurs essentiels de propagation de l’idéal républicain alors que les valeurs
attachées aux exercices physiques anglais, symboles du libéralisme, deviennent,
dans les discours de Paschal Grousset, des moyens de promotion d’un sport
républicain. Quant au projet éducatif que développe E. Demolins, à l’École des
Roches, il perd rapidement, sous l’effet de la demande sociale, son contenu
anglais et n’en conserve que l’esprit. Quand elle s’inspire de l’étranger, la
France ne fait pas acte d’allégeance, elle forge sa propre identité.
S’inscrivant plus nettement dans la fin du siècle, la seconde
partie déplace le curseur du champ politique au champ scientifique, ce dont le
titre choisi « éducations physiques et identités nationales » rend trop peu
compte. En même temps que l’analyse est réorientée, le « mythe du progrès »,
cher aux positivistes, supplante celui de l’Eldorado. Pour autant, la toile de
fond reste géopolitique car les hygiénistes n’oublient pas les implications
patriotiques de la lutte engagée contre la dégénérescence de la jeunesse.
L’exemplarité à base scientifique conduit bien sûr à considérer la méthode
suédoise. J. Saint-Martin en retrace la pénétration en France qui, d’abord
confidentielle, s’affirme à la suite du voyage en Suède de G. Demenÿ en 1890.
J. Gleyse se focalise ensuite sur cet auteur et sur l’utilisation qu’il fait de
la gymnastique de Ling dans la construction de sa méthode empreinte
d’éclectisme. En effet, pas plus qu’avec les modèles empiriques, la recherche
d’une éducation physique plus rationnelle n’aboutit à la reprise intégrale de
l’exemple étranger. S. Villaret le confirme à propos du naturisme allemand tout
en soulignant que le succès français de cette pratique n’est pas sans lien avec
l’arrivée des sports de plein air anglais. L’éducation physique des filles
fournit l’occasion à T. Terret de marquer les limites de l’influence étrangère.
Il constate en effet en ce domaine un consensus entre les pays. De la même
façon, les relations franco-italiennes étudiées par P-A. Lebecq ne se déclinent
pas sur le mode d’une exemplarité dominante mais plutôt sur celui de la
réciprocité entre scientifiques.
Au total, sans que le sujet soit épuisé, l’ouvrage de J.
Saint-Martin, par la solidité et la richesse de ses conclusions, s’avère
maintenant incontournable. La démonstration est faite que les exemplarités
étrangères ont joué un rôle majeur dans la construction des éducations
physiques françaises au cours du xixe siècle.
Alex Poyer,
C.R.I.S., UFR STAPS Orléans