Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
152 pages

p. 143 à 145
doi: en cours

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Chronique bibliographique

no 63 2004/1

Rey Didier, La Corse et son football (1905/2000). Sport, société et phénomène identitaire, Editions Albiana, 2003, 399 p.

Dans le sillage des travaux d’Alfred Wahl, l’histoire du football se décline aujourd’hui au travers d’études régionales qui permettent de mieux saisir la complexité et la vitalité d’un authentique objet d’histoire. Issu de sa thèse de Doctorat, l’ouvrage de Didier Rey apporte un précieux éclairage sur un football insulaire jusque là bien énigmatique, en mobilisant un éventail conséquent de sources, analysées avec rigueur et distanciation. Portant sur l’ensemble du xxe siècle, cette synthèse met en lumière les singularités d’une pratique et d’un spectacle nécessairement inscrits dans une histoire et une géographie particulières, mais en même temps souligne combien l’histoire du football corse épouse parfois, trait pour trait, les mutations d’un football hexagonal, autant copié que souvent décrié par les insulaires.
Adoptant une posture chronologique, l’auteur montre comment la greffe du football-association épouse celle des loisirs balnéaires aristocratiques, dès la fin du xixe, au moment où les infrastructures hôtelières accueillent les premiers touristes. Les créations du Stade Ajaccien (1904), du Sporting Club de Bastia (1905) ou de l’Atlhétic Club Ajaccio (1910) sont le prélude à l’organisation d’un premier championnat, non affilié à l’USFSA. A la veille de la guerre, la pratique du football-association demeure embryonnaire et soumise à de nombreuses difficultés : la géographie de l’île contrarie l’aménagement de terrains et les clubs réellement structurés doivent leur pérennité à de généreux mécènes. Le sport reste l’apanage d’une bourgeoisie urbaine qu’une possible contagion sportive ouvrière inquiète. Néanmoins, les antagonismes culturels et historiques (« Pumonti-Cismonte ») se déclinent aussi via le football et les rencontres Bastia-Ajaccio deviennent vite, au sens strict, de véritable derbies.
A l’image du football hexagonal, il faudra attendre les années vingt pour que l’essor de la pratique et du spectacle soit réellement perceptible : engouement des spectateurs pour des rencontres où la brutalité de l’engagement physique s’impose comme l’une des marques de fabrique ; émergence des premières formes de partisaneries relayées par la presse sportive locale, organisation des compétitions sous l’égide de la Ligue de Corse dès 1921. Cependant, en dépit d’évolutions proches de celles observées sur le continent, les données quantitatives montrent qu’il s’agit là d’un « micro-football insulaire » néanmoins porteur de caractéristiques bien singulières : gestion « clanique » des clubs par une nouvelle génération de dirigeants, amateurisme marron qui limite l’exil des meilleurs joueurs corses vers les clubs du continent (AS Cannes, Olympique de Marseille, AS Monaco), styles de jeu fondés sur une excessive virilité, violences périphériques lors des rencontres attribuées au folklore local. Mais l’entre-deux-guerres porte aussi la marque d’une politisation visible de la pratique : support de la mouvance bonapartiste à Ajaccio ou de l’opposition municipale à Bastia, le football corse échappe toutefois à l’emprise des premiers discours autonomistes de Marco Angeli. La seconde guerre mondiale et l’occupation italienne de l’île contrarient le déroulement des compétitions officielles au profit de rencontres amicales. Le football corse prend alors une coloration vichyssoise, à l’image des articles publiés par « la Corse sportive ».
Dans la première moitié du xxe, le football corse demeure finalement davantage marqué par les logiques claniques qui structurent les relations sociales qu’il ne sert de vecteur à la promotion d’une « identité nationale » corse. Après une phase classique de reconstruction, le football insulaire doit échapper aux risques d’un développement strictement endogène, au risque d’une asphyxie sportive. Il faut attendre 1963 pour que les dirigeants du football corse obtiennent, au nom de l’équité sportive, que l’AC Ajaccio et le SECB (Sporting Etoile Club de Bastia) rejoignent le Championnat de France Amateur. Optant pour le statut professionnel, les deux clubs phares du football insulaire connaissent alors trente années de précarité qui traduisent finalement au plan sportif les difficultés du développement économique de l’île : absence d’infrastructures, nombre confidentiel de spectateurs, formation en amont embryonnaire limitent de facto toute ambition sportive. Au moment où les clubs professionnels de l’hexagone entrent dans « l’ère de la déraison » (Alfred Wahl), le football corse n’est pas en mesure d’accomplir cette mue structurelle qui le situerait au même plan que les clubs pros de l’hexagone. Il cultive au contraire une singularité que la catastrophe de Furiani met tragiquement en lumière le 5 mai 1995. Au plan des représentations, le football corse prend une dangereuse dimension « sud-américaine » (violences dans les tribunes, menaces envers les arbitres, joueurs et équipes adverses) qui le marginalise, voire le stigmatise. Pour fragile qu’elle soit, son intégration au sein du football hexagonal semble cependant avérée au seuil des années 80, comme peuvent en témoigner les bons résultats des clubs corses engagés dans le championnat professionnel de deuxième division ou de CFA (en particulier le Gazelec d’Ajaccio). C’est également à partir de cette période que l’on peut observer la manière dont les mouvements nationalistes puis autonomistes ont jeté les fondements idéologiques d’un « football identitaire » : les discours combinent à la fois l’exaltation des vertus morales et physiques d’une « race corse » (sic) que le football pourrait mettre en exergue et entretiennent la thèse « victimiste » du complot permanent, de la part des instances et clubs de l’hexagone. Le football insulaire subirait ainsi une forme récurrente de discrimination, que les nationalistes n’hésitent pas à exploiter dès 1972, de manière très opportune. A compter de 1985, les évolutions internes du nationalisme confirment cet intérêt. Relayés entre autres par U Ribombu, les discours visent à moraliser la pratique, insistent sur sa nécessaire dimension éducative, et l’inscrivent dans la culture populaire… Autant de postures pouvant expliquer que le football puisse être considéré comme l’un des éléments de combat pour l’émancipation du peuple corse. Dans les années 90, les liens entre les organisations nationalistes et les principaux clubs de l’île deviennent plus prégnants, à l’image de l’OPA sportive réalisée par le MPA vis-à-vis de l’AC Ajaccio ou du soutien affiché par le FLNC canal historique aux dirigeants du SC Bastiais. Néanmoins, l’histoire du temps présent semble montrer que le « retour sur investissement » n’aura guère été probant et que la construction d’un « football identitaire » aura échoué.
Cette excellente dissection du football corse souligne à la fois la pertinence et la nécessité de mises en perspectives régionales, qui confirment ou nuancent les évolutions d’un football hexagonal, dont les contours sont aujourd’hui bien fixés. Elle montre également à quel point la plasticité du football corse aura autorisé sa capture idéologique (au sens hydrographique), et combien sa mise en spectacle aura épousé les réalités culturelles d’une société insulaire décidément bien énigmatique.
Olivier Chovaux,
Atelier SHERPAS, Univ. d’Artois
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Saint-Martin Jean, Éducations physiques françaises et exemplarités étrangères entre 1815 et 1914, L’harmattan, 2003, 222 p., 18,30 euro.

La réussite de cet ouvrage collectif tient autant au choix des auteurs dont Jean Saint-Martin s’est entouré qu’à la dynamique unitaire qui souffle sur ses pages. L’écueil de la dispersion qui menace les travaux à plusieurs mains a été évité. Ainsi, dans les introduction et conclusion générales comme dans celles qui encadrent chacune des deux parties, Jean Saint-Martin, avec fermeté, fixe le cap de l’analyse ou rassemble les avancées de la réflexion.
La problématique retenue intègre l’éducation corporelle à l’espace géopolitique en affirmant que, dans le contexte de forte concurrence européenne propre au xixe siècle, les emprunts effectués à l’étranger par les éducations physiques hexagonales découlent d’une volonté de renforcer le prestige de la nation française.
Cinq contributions – elles sont dues à P. Arnaud, F. Auger, P.A. Lebecq, R. de Reyke et J. Saint-Martin – constituent la première partie intitulée « éducations physiques et rivalités internationales ». Les auteurs s’y attachent à démontrer que l’exemplarité étrangère est assise sur une quête de la puissance – le « mythe de l’Eldorado » sous la plume de J. Saint-Martin – qu’elle soit militaire dans la référence à la Prusse ou économique avec l’appel à l’Angleterre. L’influence prussienne, à l’évidence, est la plus prégnante. L’histoire de l’éducation physique scolaire en atteste. Toutefois, que le modèle vienne d’outre-Rhin ou d’outre-Manche, il ne débouche pas sur une servile copie mais son appropriation est soumise à adaptation. Par exemple, les sociétés conscriptives, d’essence germanique, se muent avant tout en un des vecteurs essentiels de propagation de l’idéal républicain alors que les valeurs attachées aux exercices physiques anglais, symboles du libéralisme, deviennent, dans les discours de Paschal Grousset, des moyens de promotion d’un sport républicain. Quant au projet éducatif que développe E. Demolins, à l’École des Roches, il perd rapidement, sous l’effet de la demande sociale, son contenu anglais et n’en conserve que l’esprit. Quand elle s’inspire de l’étranger, la France ne fait pas acte d’allégeance, elle forge sa propre identité.
S’inscrivant plus nettement dans la fin du siècle, la seconde partie déplace le curseur du champ politique au champ scientifique, ce dont le titre choisi « éducations physiques et identités nationales » rend trop peu compte. En même temps que l’analyse est réorientée, le « mythe du progrès », cher aux positivistes, supplante celui de l’Eldorado. Pour autant, la toile de fond reste géopolitique car les hygiénistes n’oublient pas les implications patriotiques de la lutte engagée contre la dégénérescence de la jeunesse. L’exemplarité à base scientifique conduit bien sûr à considérer la méthode suédoise. J. Saint-Martin en retrace la pénétration en France qui, d’abord confidentielle, s’affirme à la suite du voyage en Suède de G. Demenÿ en 1890. J. Gleyse se focalise ensuite sur cet auteur et sur l’utilisation qu’il fait de la gymnastique de Ling dans la construction de sa méthode empreinte d’éclectisme. En effet, pas plus qu’avec les modèles empiriques, la recherche d’une éducation physique plus rationnelle n’aboutit à la reprise intégrale de l’exemple étranger. S. Villaret le confirme à propos du naturisme allemand tout en soulignant que le succès français de cette pratique n’est pas sans lien avec l’arrivée des sports de plein air anglais. L’éducation physique des filles fournit l’occasion à T. Terret de marquer les limites de l’influence étrangère. Il constate en effet en ce domaine un consensus entre les pays. De la même façon, les relations franco-italiennes étudiées par P-A. Lebecq ne se déclinent pas sur le mode d’une exemplarité dominante mais plutôt sur celui de la réciprocité entre scientifiques.
Au total, sans que le sujet soit épuisé, l’ouvrage de J. Saint-Martin, par la solidité et la richesse de ses conclusions, s’avère maintenant incontournable. La démonstration est faite que les exemplarités étrangères ont joué un rôle majeur dans la construction des éducations physiques françaises au cours du xixe siècle.
Alex Poyer,
C.R.I.S., UFR STAPS Orléans
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