2004
STAPS
Rapport de recherche
La Méthode Naturelle de
Georges Hébert ou « l’école naturiste » en éducation physique
(1900-1939)
Sylvain Villaret
[*]
Jean-Michel Delaplace
Docteurs STAPS, C.R.I.S., Université de Lyon I
A la fin du xixe siècle, le naturisme est une
thérapeutique médicale reposant sur l’usage des éléments naturels (air, eau,
soleil) qui se concrétise également dans une hygiène de vie. Il est circonscrit
au champ médical. A la faveur du spectre de la dégénérescence de la race
française, les thèses et les applications qu’il véhicule se diffusent dans le
champ de l’éducation physique et des sports. La Méthode Naturelle de Georges Hébert naît et se
structure au contact des théories et des pratiques naturistes au point que dès
1912 Hébert est perçu comme le chef de file de « l’Ecole Naturiste » en
éducation physique. Au-delà de la préparation des athlètes aux Jeux Olympiques,
le Collège d’Athlètes de Reims qu’il dirige en 1913 apparaît ainsi comme un
centre naturiste d’éducation physique. Son engagement naturiste ne se dément
pas entre les deux guerres, au moment même où se structurent la plupart des
organisations naturistes. Hébert et le mouvement auquel il donne naissance
s’inscrivent alors dans le champ naturiste à part entière. Associé au
Dr Carton, il tente ainsi
d’imposer sa conception du naturisme face aux nouveaux venus, tout en
poursuivant l’élaboration de la Méthode Naturelle grâce aux apports du
naturisme cartonien. Il exerce également une influence significative sur les
autres mouvements naturistes. Sa conception du sport et de l’éducation physique
s’impose dans l’esprit de la majorité des chefs de file du naturisme français.
D’un point de vue pratique, la Méthode Naturelle recueille également tous les
suffrages dans les centres naturistes qui s’ouvrent dans cette
période.
Mots-clés :
naturisme, hébertisme, éducation physique, sports, médecine..
At the end of XIXth century, naturism is a medical therapy based
on the use of natural elements (air, water, sun) and hygiene of life. Naturism
concerns only medical field. Thanks to the fear of French race’s degeneration,
the theses and the naturist applications diffuse in the field of physical
education and sports. The George Hébert’s Natural Method is born and structure
in contact with theories and naturist practices so much so that Hébert is
perceived like the head of file of the “Naturist School”, in physical education
since 1912. Beyond the training of the athletes for the Olympic Games, the
College of Athletes of Reims, directed by Hébert since 1913, seems to be a real
naturist centre of physical education. Hébert’s naturist engagement is not
lunatic between the two wars, when the majority of the naturist organizations
is structured. Hébert and his movement belong to the naturist field. Associated
to Dr Carton, he tries to
impose his conception of naturism, while continuing the development of the
Natural Method thanks to the contributions of Carton’s naturism. He also has a
significant influence on the other naturist movements. The majority of French
naturism leaders share Hébert’s conception of sport and physical education.
From a practical point of view, the Natural Method also obtains naturists’
favour in the centres that open during this time.
Keywords :
naturism, hebertism, physical education, sports, medicine..
am Ende des 19. Jahrhunderts ist der Naturismus eine medizinische
Therapie, die auf dem Gebrauch der natürlichen Elemente (Luft, Wasser, Sonne)
beruht und sich zudem in einer hygienischen Lebensführung äußert. Durch das
Gespenst der Degeneration der französischen Rasse gefördert, verbreiten sich
seine Thesen und Anwendungen auch im Bereich der Leibeserziehung und des
Sports. Die Natürliche Methode von
Georges Hébert entsteht und strukturiert sich im Kontakt mit den naturistischen
Theorien und Praktiken derart, dass ab 1912 Hébert als führenderKopf der
„naturistischen Schule“ in der Leibeserziehung gesehen wird. Die Athletenschule
in Reims, die er 1913 leitet, erscheint deshalb nicht nur als
Vorbereitungszentrum für Olympiakandidaten, sondern als Zentrum des Naturismus
in der Leibeserziehung. Auch zwischen den beiden Weltkriegen ist er weiterhin
im Bereich des Naturismus engagiert, in einer Zeit, in der sich die meisten der
naturistischen Organisationen strukturieren. Hébert und die Bewegung, die er
hervorgebracht hat, sind also voll und ganz in das Feld des Naturismus
eingebettet. Zusammen mit Dr. Carton versucht er so seine Konzeption des
Naturismus gegenüber den Neuankömmlingen durchzusetzen, wobei er gleichzeitig
dank der Beiträge von Carton weiter an der Verbesserung der Natürlichen Methode
arbeitet. Er übt ebenfalls einen deutlichen Einfluss auf andere
Naturisten-Bewegungen aus. Seine Konzeption des Sports und der Leibeserziehung
setzt sich in den Köpfen der meisten französischen Naturisten-Führer durch. Auf
der Ebene der Praxis, optieren auch alle Naturisten-Zentren, die sich in dieser
Zeit etablieren, für die Natürliche Methode.
Schlagwörter :
Naturismus, Hébertismus, Leibeserziehung, Sport, Medizin.
Alla fine del XIX secolo il naturismo è una terapia medica basata
sull’uso degli elementi naturali (aria, acqua, sole) che si concretizza
egualmente in un’igiene di vita. È circoscritto al campo medico. In favore
dello spettro della degenerazione della razza francese, le tesi e le
applicazioni che esso veicola si diffondono nel campo dell’educazione fisica e
degli sport. Il Metodo Naturale di
Gorge Hébert nasce e si struttura a contatto con le teorie e le pratiche
naturiste, al punto che nel 1912 Hébert è percepito come il capofila della
“Scuola Naturista” in educazione fisica. Al di là della preparazione degli
atleti ai Giochi Olimpici, il Collège d’Athlètes
de Reims, che egli dirige nel 1913, appare così come un centro
naturista d’educazione fisica. Il suo impegno naturista non diminuisce tra le
due guerre, nel momento stesso in cui si strutturano la maggior parte delle
organizzazioni naturiste. Hébert e il movimento che crea si inscrive allora
completamente nel campo naturista. Con il dott.. Carton tenta d’imporre la sua
concezione del naturismo di fronte ai nuovi arrivati, perseguendo la formazione
del Metodo Naturale grazie agli
apporti del naturismo cartoniano. Egli esercita ugualmente un’influenza
significativa sugli altri movimenti naturisti. La sua concezione dello sport e
dell’educazione fisica s’impone nello spirito nella maggior parte dei capifila
del naturismo francese. Da un punto di vista pratico, il Metodo Naturale
raccoglie anche tutti i suffragi nei centri naturisti che si aprono in quel
periodo.
Parole chiave :
educazione fisica, hebertismo, medicina, naturismo, sport..
A finales del siglo XIX, el naturismo es una terapéutica medical
fundada en el uso de los elementos naturales (agua, aire, sol) que se concreta
también en una higiene de vida. Se limita al campo medical. A favor del
espectro de la degeneración de la raza francesa, las tesis y las aplicaciones
que transmite se difunden en el campo de la educación fisica y de los deportes.
El método natural de Georges Hébert nace y se estructura al contacto de les
teorías y prácticas naturistas hasta tal punto que desde 1912 Hébert esta
considerado como el líder de la « escuela naturista » en educación fisica. Mas
allá de la preparación de los atletas para los Juegos Olimpicos, el Colegio de
Atletas de Reims que dirige en 1913 parece como un centro naturista de
educación fisica. Su compromiso naturista no se contradice entre las dos
guerras, al momento mismo de la estructuración de la mayoridad de las
organizaciones naturistas. Hébert y el movimiento al que da luz se inscriben
entonces de pleno derecho en el campo naturista. Asociado al Dr Carton, intenta
asi imponer su concepción del naturismo frente a los recien llegados, siguiendo
la elaboración del método natural gracias a las contribuciones del naturismo de
Carton. Tiene también una influencia significativa sobre los otros movimientos
naturistas. Su concepción del deporte y de la educación fisica se impone en la
mente de la mayoría de los líderes del naturismo francés. Desde un punto de
vista práctico, el método natural obtiene también todos los votos en los
centros naturistas que abren durante este periodo.
Palabras claves :
naturismo, hebertismo, educación fisica, deporte, medicina.
Introduction: l'Hébertisme à la lumière du naturisme
Tout au long de son histoire, le naturisme semble cristalliser
autour de lui des préjugés de toutes sortes. Longtemps perçu comme une médecine
charlatanesque, il est de n
os jours assimilé le plus
souvent à la nudité intégrale considérée comme une fin en soi. Comme tendent à
le démontrer des travaux récents (Villaret, 2001, Baubérot, 2002), sa réalité
historique est pourtant autrement complexe. Rappelons que c’est à la fin du
xviiie siècle que ce terme apparaît dans la
langue écrite sous la plume exclusive de médecins
[1]. Il désigne une doctrine de soins
néo-hippocratique, influencée par les thèses vitalistes. Celle-ci repose sur la
sollicitation de la nature « médecin des maladies » (Natura medicatrix), nature
que le praticien aide en jouant principalement sur les paramètres thermiques et
diététiques. Au début du
xixe siècle, le naturisme est rénové
outre-Rhin grâce aux apports d’empiristes germaniques dont les plus célèbres
sont Vinzenz Priessnitz, Sebastian Kneipp et Arnold Rikli (Villaret, 2001). Ces
derniers redécouvrent les vertus curatives des éléments naturels. Ils leur
confèrent une action « vitalisante » qu’ils opposent aux effets « dégénératifs
» des médicaments chimiques. Sous l’influence allemande, le naturisme français
devient au début du
xixe siècle une thérapeutique recourant
essentiellement à la diététique et aux agents naturels, pris sous formes de
bains (bains d’air, de lumière, de soleil, d’eau). Il se prolonge dès la fin du
xixe siècle à travers une hygiène de vie
fondée sur le respect des « lois de la nature » et un usage euphémisé des
applications thérapeutiques. Il se développe en réaction face à l’avènement de
la société urbaine et industrielle et la «
peur
de voir ces effets corrompre le corps de l’individu et, à travers lui, le corps
social » (Baubérot, 2002, 34). Enfin, avec l’affaiblissement de la
tutelle médicale, le phénomène naturiste s’affirme pour la plupart de ses
adeptes comme un mode de vie alternatif, reposant sur l’idée d’un
épanouissement total de l’individu grâce à un retour raisonné à la nature et à
ses éléments. Ce retour s’appuie sur des pratiques telles que le
dévêtissement
[2], la
culture morale et mentale, le végétarisme ou encore l’éducation physique et les
sports. Présente en Allemagne dès la fin du
xixe siècle, cette évolution se produit en
France au sortir de la Grande Guerre. Le naturisme s’apparente ainsi à un «
un système culturel marginal et
contestataire » (Baubérot, 1997, 3). Il est patent de constater que
ses formes reposent sur une perception particulière de la nature, nature avec
laquelle il convient de renouer. Cette perception se traduit dans les
conceptions de la santé, de la force comme dans les rapports que les individus
entretiennent avec leur corps et leur environnement.
Jusqu’à une date récente, rares ont été les travaux historiques
portant sur le naturisme dans le champ de l’éducation physique et des sports.
André Rauch soulignait en 1995 tout l’intérêt qu’il y avait à entreprendre
l’étude d’un tel objet
[3]. Un infléchissement de cette tendance s’observe
néanmoins depuis peu avec les thèses soutenues par Michel Rainis (1999), qui
souligne les apports des naturistes en matière d’éducation balnéaire dans la
période 1900-1939, Jean-Michel Delaplace (2000) et Sylvain Villaret (2001).
Delaplace s’intéresse à l’évolution de l’œuvre hébertiste, en suivant la
problématique de la diffusion scolaire de l’éducation physique créée par
Hébert. Il démontre que l’histoire de la Méthode Naturelle est celle des
rendez-vous manqués avec l’école et en explique les raisons. Quant à Villaret,
il étudie les influences réciproques s’exerçant entre acteurs de l’éducation
physique et acteurs du naturisme depuis le
xixe siècle jusqu’à la fin de la Seconde
Guerre mondiale. Il met en exergue l’importance de l’activité physique dans les
mouvements naturistes et identifie les formes spécifiques de pratiques
corporelles se déroulant dans les centres qui se développent progressivement.
Le topique du naturisme s’affirme désormais comme un outil privilégié pour
analyser l’évolution des conceptions et des pratiques de l’éducation
physique.
Ce travail poursuit l’objectif premier de démontrer
l’importance d’une entrée dans l’histoire de l’éducation physique par le
naturisme, en prenant pour illustration le cas de l’un de ses éminents
protagonistes : Hébert, engagé dans le processus de création d’une méthode
d’éducation physique inédite. Nombre d’auteurs se sont en effet intéressés aux
conditions d’élaboration de la Méthode Naturelle, d’autant plus que son
concepteur défend son caractère intemporel. Créée selon Hébert sans autre aide
que l’observation de l’homme à l’état naturel, « la méthode naturelle se bornerait à une découverte sans
contexte ni passé », comme le remarquent Michèle Métoudi et Georges
Vigarello (1980). Elle s’affirme comme une vérité intangible, échappant, « de
par sa nature », aux prises du temps. Plusieurs auteurs se sont cependant
attachés à démontrer l’enracinement de la méthode naturelle dans « l’air du
temps », autrement dit dans le champ culturel et social contemporain à Hébert.
Vigarello et Métoudi ont mis en évidence les ambiguïtés que recouvre la
référence à la nature chez Hébert et le rôle idéologique qui lui est assigné.
De même, J. Defrance (1997) souligne que c’est en inspirant des méthodes
sportives d’entraînement des marines américains que le célèbre lieutenant de
Vaisseau a jeté les bases de sa méthode, la référence à la figure mythique du
sauvage n’étant qu’un habile paravent. Cependant, les discours comme l’usage de
la nature fait par Hébert ne sont pas mis en perspective avec ceux défendus par
les tenants d’un retour à une vie et une hygiène naturelles. Par ailleurs, si
certaines analyses historiques portant sur Hébert font cas de l’influence du
médecin naturiste Paul Carton (Ulmann, 1965, Andrieu, 1988, Defrance, 1993),
elles occultent les rapports existant avec les autres acteurs du naturisme.
Alors que les conflits entre le Maître de la Méthode Naturelle et les
promoteurs de systèmes d’éducation physique sont désormais limpides (Delaplace,
2000), l’éventualité de concurrence et d’affrontements entre Hébert et les
promoteurs du naturisme n’a pas été envisagée.
Toujours dans le but de comprendre comment a été élaborée la
Méthode Naturelle, il apparaît légitime de s’interroger sur les relations
qu’ont pues entretenir Hébert et les mouvements naturistes qui lui sont
contemporains. Impliqué dans les champs de l’éducation physique et du naturisme
(Villaret 1999), la question se pose de savoir comment il articule ses sources
d’inspirations dans l’élaboration de son œuvre. De façon corollaire, on peut
s’interroger sur la plus ou moins grande originalité du « naturisme hébertiste
», ce qui renvoie à la question des apports d’Hébert concernant le phénomène
naturiste. Son implication dans ce champ se restreint-elle à l’emprunt
intéressé d’idées et de justifications pour sa méthode ?
Au-delà de l’étude des formes d’influence du naturisme sur
l’éducation physique d’Hébert, notre projet est de voir comment le mouvement
hébertiste trouve sa place dans la « nébuleuse
naturiste » (Baubérot, 2002) et les conséquences que cela entraîne
non seulement sur les autres mouvements naturistes mais aussi sur la
reconnaissance sociale et institutionnelle de la Méthode Naturelle. Notre
corpus comprend l’ensemble des publications d’Hébert mais également les
principaux écrits (ouvrages, revues, fascicules, archives) des protagonistes du
naturisme de cette période.
1. La création de la méthode naturelle
Dès le xixe siècle, le corps médical français joue
le rôle de vecteur d’influence du naturisme allemand en France (Villaret,
2002). Ce processus se renforce au tournant du siècle, alors que des praticiens
toujours plus nombreux prennent la plume pour vulgariser ces conceptions
particulières de la thérapeutique comme de l’hygiène. Le Dr Albert Montéuuis publie de 1900 à 1914
plus d’une dizaine d’ouvrages consacrant la valeur du naturisme. Pour ces
médecins, être naturiste consiste alors non seulement à se soigner en utilisant
les forces vitales présentes dans la nature et ses agents mais aussi à prévenir
la maladie par l’observance d’une hygiène de vie naturelle. Pour contrebalancer
les effets perçus comme morbides de la vie moderne, il s’agit de se régénérer
et de s’endurcir grâce à la pratique régulière des bains naturistes, de
l’activité physique en plein air. Ceci implique aussi l’adoption d’une
nourriture naturelle, de vêtements et d’un logement favorisant un contact plus
étroit avec les éléments naturels. Pour les médecins naturistes, les
médicaments chimiques, artificiels, sont incapables d’assurer à long terme la
santé à tout un chacun. Les discours naturistes rencontrent d’autant plus
d’attention que l’efficacité de certains agents naturels, comme le soleil avec
l’essor de l’héliothérapie, a été prouvée dans la lutte contre la tuberculose.
La prise en compte sociale du naturisme se développe avec la perspective d’une
« dégénérescence de la race » (Vigarello, 1978 ; Carol, 1995), alors
omniprésente dans les esprits. Depuis les écrits du Jean-Baptiste de Lamarck et
de Charles Darwin, nombreux sont les médecins à envisager la désadaptation de
l’individu aux conditions naturelles de vie du fait des nouvelles
modalitɳ d’existence, avec pour conséquence l’affaiblissement
progressif des générations et à terme « l’anéantissement de l’espèce » (Morel, 1857,
IX).
Cependant, l’importation des pratiques et des conceptions
naturistes en éducation physique ne se fait pas sans difficulté. Elle
s’effectue tout d’abord par l’intermédiaire de médecins s’impliquant
directement dans le milieu de la culture physique. Les représentants les plus
célèbres de ces « médecins culturistes » sont les Drs Georges Rouhet, Francis Heckel ou
encore James-Edward Ruffier. Au début du xxe siècle, le Dr Rouhet est certainement l’un des plus
ardents propagandistes d’un retour raisonné à la nature devant permettre de
régénérer la race française (Rouhet, 1913). Il écrit ainsi en 1908 à propos des
applications naturistes qu’il intègre dans tout entraînement physique : «
En somme tous ses procédés, bains froids, bains
de neige, bains de soleil, ont en définitive pour résultat de rendre le corps
absolument réfractaire aux refroidissements, à l’endurcir et à faire de
nos chétifs et débiles produits civilisés de véritables «
hommes de la nature », de véritables pur-sang humains » (Rouhet,
Desbonnet, 1908, 196-197). Dans son école girondine ouverte dans la dernière
décennie du xixe siècle, les exercices sportifs sont
exécutés en pleine nature. Le port d’un simple caleçon ou d’un pantalon est la
tenue de rigueur. La nudité est le moyen de juger du développement corporel, de
déterminer le choix des exercices et de profiter des bienfaits de la cure
atmosphérique créée par Rikli et mise à l’honneur « aux Rouhet ». Ces
conceptions de la santé et de la force sont rapidement relayées et développées
par des sportifs comme Lucien Tellier, Albert Surier, Edmond Desbonnet mais
aussi par certains propagandistes de la gymnastique suédoise, dont le
Dr Tissié (Tissié, 1908,
166).
Peu à peu, ces thèmes imprègnent le champ de l’éducation
physique. Les textes de Rikli, de Kneipp et même d’Hippocrate sont
redécouverts. La parole est donnée aux médecins naturistes français au sein
même des périodiques d’éducation physique et de sports. Edmond Desbonnet confie
ainsi le soin au D
r Audollent,
fondateur de
l’Institut Kneipp de
France, de mettre en exergue l’esprit guidant sa revue
La santé par les sports (Desbonnet,
1911). Mettant fin aux intermédiaires, les acteurs de l’éducation physique
n’hésitent pas à se rendre en Allemagne afin de s’inspirer au mieux de la
formation corporelle en vigueur dans les sociétés sportives ou de gymnastique
mais aussi dans les centres naturistes. Ceci se produit au moment où les
mouvements naturistes allemands sont en pleine phase
d’institutionnalisation
[4]. Dans son article
La
nudité dans les sports, paru en 1908 dans le périodique
L’éducation physique, Oscar Rémi
défend la pratique de la nudité totale associée à l’exercice sportif telle
qu’il l’a observée dans certains centres naturistes allemands. Ce délégué de
Paris auprès du Comité Olympique la présente comme un impératif sanitaire
engendré par la vie moderne dans l’atmosphère viciée des villes. En effet, le
sédentarisme, le confort dans lequel vivent les classes aisées et les
habitations insalubres des classes populaires ont un même effet : ils privent
la population du contact avec les éléments stimulants nécessaires à son
existence et empêchent son endurcissement face aux éléments naturels. Pour
faire face à la menace de dégénérescence qui en résulte, Rémi propose la
création «
d 19;É´ablissements spéciaux
» ou nudité et sport se trouveraient associés.
Hébert élabore sa méthode d’éducation physique dans ce contexte
particulier
[5]. Face aux
valeurs sûres que sont la gymnastique suédoise, la culture physique ou encore
la méthode éclectique prônée par le
Manuel
d’exercices physique et de jeux scolaires, il ne propose dans ses
premiers ouvrages (1907, 1909) qu’un système éclectique et plagiaire. L’emploi
d’une dénomination nouvelle des exercices – exercices auxquels on attribue le
qualificatif de naturel ou d’utilitaire – ne doit pas cacher cet état de fait.
La leçon se divise comme toujours en deux parties. La première poursuit des
objectifs correctifs et repose sur les exercices analytiques et suédois. Quant
à la seconde, elle s’apparente à la gymnastique de formation, et comprend des
jeux, des pratiques sportives et des exercices dits naturels « exécutés dans
les conditions les plus rudes ». A l’instar de la plupart des autres auteurs,
il consacre alors la valeur de la science et de l’expérimentation. Il oppose
l’action aléatoire de la nature à celle plus efficace et plus sûre de la
méthode. Concernant son rapport au naturisme, Hébert suit timidement la
tendance générale. En 1904, bien des années après le D
r Rouhet, il inclut le dévêtissement
durant l’entraînement, lorsque les circonstances atmosphériques sont
favorables. La revue
L’éducation
physique s’en fait l’écho : «
Les
exercices physiques ont toujours lieu en plein air (…).
L’éducation au froid se fait : 1° au moyen de
bains d’air, de lumière et de soleil en toutes saisons ; 2° au moyen de bains
de mer pendant l’été » (Comité de rédaction, 1906, 600-601).
Cependant, Hébert n’utilise pas cette terminologie dans
ses deux premiers ouvrages. Seuls les bains d’air et d’eau sont évoqués, sans
les justifications naturistes que l’on observe chez le D
r Rouhet. La référence au sauvage est
présente, mais elle n’apparaît pas alors comme essentielle. Delaplace (2000,
78) y voit notamment l’expression de la fascination pour l’aventure coloniale.
Celle-ci résonne également comme un écho à la diffusion du scoutisme en Europe.
Et d’ailleurs, tout comme les notions d’utilitarisme et de débrouillardise, la
figure mythique du sauvage est largement présente dans les ouvrages de
Baden-Powell. Denis défend ainsi l’idée que «
l’école de la vie sauvage », présente dans le
scoutisme français et dans la Méthode Naturelle, pourrait «
proposer, sous les formes enjouées d’une
contrebande symbolique, des idées qui restent encore très confuses au plan
politique : coloniser la métropole pour faire, de la République, un
empire » (Denis, 2000, 35). Il est certain également que les
nombreux articles publiés dans l’
Education
physique concernant les « bains atmosphériques » (Bains d’air, de
lumière et de soleil) créés par Rikli et les bienfaits sportifs de la nudité
confortent Hébert dans son orientation naturiste. De plus, Vienne, véritable
mentor d’Hébert, ne manque pas de relever ces pratiques lors de ses fréquentes
visites à l’école des fusiliers marins de Lorient dirigée par le célèbre
officier de marine.
2. Hébert ou « L’école naturiste » en éducation physique
Hébert adopte les thèses naturistes afin de se différencier de
ses concurrents et de justifier la création d’une nouvelle méthode. Le tournant
est pris en 1910, dans le Code de la
Force. Les termes de Méthode
Naturelle se substituent alors à ceux de
Gymnastique raisonnée pour désigner le
système qu’il promeut. Les principes directeurs de sa méthode deviennent des «
lois de la nature ». Il tente ainsi de
s’attribuer le thème de la nature dans le champ de l’éducation physique : «
Dans cette méthode le principe de travail
quotidien consiste précisément à rétablir pendant un temps déterminé, les
conditions mêmes de la vie naturelle » (Hébert, 1910, XVII-XVIII).
Hébert recontextualise en éducation physique l’opposition adjuvants de la
nature contre médicaments, en terme d’exercices physiques naturistes face aux
exercices artificiels incarnés par la gymnastique suédoise. L’utilisation des
arguments naturistes est alors des plus idéologiques. Il s’agit de masquer des
emprunts, de renouveler les justifications, de réorganiser tous les principes
de sa méthode autour du naturisme. Defrance a démontré notamment l’usage du
vocabulaire naturiste fait par Hébert afin de dissimuler deux de ses sources
d’inspiration : le sport et l’éducation physique américaine (Defrance, 1997).
Delaplace souligne à ce sujet le plagiat de la gymnastique utilitaire de Pierre
de Coubertin opéré par le lieutenant de vaisseau. Les épreuves de la fiche-type
élaborée par Hébert pour évaluer la valeur de tout individu sont directement
inspirées de celles du « diplôme du débrouillard », créé en 1905 par le
rénovateur des Jeux Olympiques.
A partir de 1910, Hébert s’approprie systématiquement les idées
et les pratiques naturistes en vogue afin de poursuivre l’élaboration concrète
de sa méthode et de lui conférer une unité doctrinale. Il est encouragé dans
cette orientation par des médecins naturistes tels que Carton, Heckel, Marcel
Didier qu’il côtoie, pour la plupart, au Collège d’Athlètes de Reims. La place
des bains d’air, d’eau et de soleil se trouve ainsi réaffirmée. De même, ces
pratiques prennent une toute autre dimension avec les justifications naturistes
accréditées par Hébert. Leur caractère fondamental est affirmé. Elles ont lieu
lors de l’exécution des exercices naturels, avec le dévêtissement imposé, mais
sont aussi organisées après l’exécution des exercices. Hébert ne retient
cependant que les pratiques les plus répandues, s’accordant avec les limites de
la morale et susceptibles d’un enseignement scolaire. Le dévêtissement total
prôné déjà par certains auteurs est écarté.
L’influence du naturisme s’observe principalement dans les
discours tenus par Hébert. La valeur, le sens conférés à des notions comme la
santé, la force évolue, ce dont témoigne l’article
De l’air ! De l’espace ! Des jeux !,
publié en 1913. Alors que ses propos concernant le phénomène de dégénérescence
de la race étaient auparavant caractérisés par une certaine retenue, cet
article tranche par sa violence. Statistiques à l’appui, Hébert dénonce les
méthodes d’enseignement en vigueur à l’école comme dans les armées. Il fait cas
de 65 % de bossus parmi les écoliers, de 30 % de myopes pour les enfants âgés
de 14 ans et des 30 000 réformés sur 318 000 conscrits. La cause invoquée est
l’absence de contacts réguliers avec les éléments naturels. Reprenant les
propos d’Heckel et de naturistes comme Rikli, il rappelle que l’homme est «
avant tout une créature d’air, de lumière et de
mouvement » (Ibid., 91). Il dénonce « l’intellectualisme » excessif de la vie sociale,
produisant des rêveurs malingres au détriment « d’hommes pratiques, d’hommes d’action » (Idem).
Mais l’aspect le plus intéressant de cet article consiste en la révélation de
l’approche médicale cautionnée. Hébert apparaît être engagé dans le naturisme
jusque dans sa conception de l’acte médical. Il reprend à son compte les idées
défendues par le Dr Carton et
se livre à une attaque en règle de la vaccination comme de la médecine
allopathique : « Les découvertes microbiennes
merveilleuses certes en leur principe, mais souvent faussées en leur
application, eurent également pour résultat d’éloigner l’être humain de la vie
normale. A quoi bon cultiver son corps si un microbe peut en quelques heures en
avoir raison ? Les médecins ont trop négligé d’insister sur ce fait que
l’organisme robuste détruit naturellement le microbe nuisible tandis que
l’organisme affaibli se laisse vaincre. Il ne s’agit pas de s’injecter au
préalable dans le sang des sérums parfois débilitants, il s’agit d’abord d’être
fort » (Hébert, 1913, 91). Il prône une médecine hygiénique,
sportive, et dénonce l’attitude des praticiens qui, au
xixe siècle, «
redoutaient l’exercice par crainte de l’effort,
l’action vivifiante du grand air, la chaleur même du soleil »
(Idem). Par ses propos, Hébert s’affirme comme le représentant de l’école
naturiste en éducation physique. Dans son livre publié en juin 1913, le
Dr Heckel ne fait que le
renforcer sur ses positions lorsqu’il assimile la Méthode Naturelle à une
véritable « médication naturiste »
(Heckel, 1913, 87).
Les actes d’Hébert ne démentent pas ses paroles, ce qui laisse
supposer que son rapport au naturisme relève désormais non seulement de
l’intérêt mais de la conviction. Depuis déjà quelques années, il a opté pour
une alimentation naturelle à dominante végétarienne et traite de cette question
au sein de la revue L’éducation
physique (Hébert, 1911). Comme le signale en 1914 un de ses
disciples, J. de Pierrefeu, « le rêve d’Hébert,
c’est de se nourrir de noisettes, de bananes, de miels, de fruits cueillis sur
l’arbre » (Pierrefeu, 1914, 10). Créé en 1913 pour préparer les
athlètes aux Jeux Olympiques de Berlin, le Collège d’Athlètes (C.A.) de Reims
devient sous son impulsion le lieu d’un véritable retour à la nature. Sa charge
de directeur technique lui permet d’associer systématiquement les pratiques
naturistes aux entraînements par la Méthode Naturelle et les sports. Gustave
Thomas, ancien moniteur au C.A. devenu inspecteur d’éducation physique, révèle
la place accordée au naturisme dans la formation même des moniteurs et des
monitrices : « A ses côtés (aux côtés
d’Hébert, n.d.r.), magistralement, nous eûmes,
moniteurs et monitrices, la révélation de la Méthode Naturelle dans toute son
ampleur. A cet enseignement s’ajoutait celui des pratiques naturistes, si
importantes et si délicates : bains d’air, bains de soleil, ablutions,
observance du rythme activité-repos » (Thomas, 1955). Signalons
également que l’orientation naturiste du C.A. se prolonge dans le choix même du
personnel médical. Ainsi, la surveillance médicale de tous les individus
entraînés au C.A. est effectuée par deux médecins naturistes. Il s’agit en
l’occurrence du Dr Didier, qui
ouvre au sortir de la Grande Guerre L’institut
Naturiste d’Alger, et du Dr Heckel. La conduite naturiste adoptée
par Hébert est un modèle pour les athlètes. Lors des stages d’entraînement, la
plupart d’entre eux préfèrent séjourner sous la tente et prendre leur repas en
plein air plutôt que de quitter l’enceinte du C.A. pour retrouver les hôtels de
la ville de Reims. Un des athlètes, de Pierrefeu, révèle la coexistence au sein
du Collège de « trois agglomérations »
de campeurs, représentant en quelque sorte trois degrés de naturisme. Les
habitants de la première optent pour un retour à la nature modéré, sans
renoncer au confort moderne et au plaisir d’une alimentation sans restriction.
Les tentes sont meublées et les repas, préparés à Reims, livrés à l’heure
voulue. La seconde agglomération rassemble ceux qui «
pratiquent le végétarisme et professent
l’homéopathie (au sens probable de médecine naturiste) » (Pierrefeu,
1914, 12). La dernière section est constituée par les plus ardents disciples
d’Hébert dont le coureur Jean Bouin. Elle est installée en bordure du parc de
Pommery. Il n’est plus question ici de confort. Poussant la logique à son
terme, ses membres tentent même de vivre du produit de la chasse. C’était
compter sans la vigilance du gardien du parc qui met un terme à cette
expérience audacieuse avant même qu’elle ne se révèle fructueuse.
Hébert n’emploie jamais avant guerre le terme de naturisme dans
ses écrits. Par contre ses disciples comme ses détracteurs lui revendiquent
explicitement le titre de représentant de l’école naturiste en éducation
physique. Ce phénomène trouve notamment son expression dans la diatribe
opposant Vienne au directeur de la revue La
culture physique, Surier. Afin de mettre en évidence la supériorité
de la Méthode Naturelle sur « la culture physique
en cave » (Vienne, 1913, 94), Vienne propose un match opposant vingt
hébertistes à vingt cavistes avec un prix de 1 000 francs pour le vainqueur.
Prenant le parti des cavistes, Surier lance un défi à «
Monsieur Naturiste », mais sous la
forme d’un débat contradictoire. Cette déclaration est faite dans un article
intitulé « Naturiste et Caviste ». La
réponse de Vienne au nom d’Hébert démontre que le qualificatif de naturiste est
non seulement assumé mais revendiqué par les disciplines d’Hébert.
Pour Hébert et les prosélytes de l’hébertisme, ce sont les
caractéristiques naturistes de la Méthode Naturelle qui fondent sa supériorité.
Pour ses adversaires, c’est le contraire. Le Dr Tissié se livre ainsi à une sévère
critique de la Méthode Naturelle en 1914 dans son article «
L’homme nu » (Tissié, 1914). Comme il
n’est pas hostile à l’usage des adjuvants naturels, loin s’en faut, il porte le
débat sur les compétences d’Hébert dans ce domaine. Il oppose le naturisme
empirique, outrancier de la Méthode Naturelle à l’utilisation scientifique et
mesurée des agents naturels qui est faite dans la méthode suédoise. Pourtant,
le Dr Tissié n’ignore
probablement pas les propos du Pr Charles Bouchard – dont il a été
l’élève et qui signe la préface de son livre La
fatigue et l’entraînement – sur le bien-fondé d’un naturisme médical
et la « noblesse » de ce concept. Afin peut-être de ne pas obscurcir le débat,
il préfère le caricaturer et le caractériser négativement comme de l’empirisme
dangereux. Il n’hésite pas à opposer ainsi « l’école Naturiste, d’Hébert, et l’Ecole Physiologique,
Ling » (Ibid., 26). Et si Hébert « après avoir été un fervent Suédiste est devenu
“Naturiste” », c’est à cause de son incompétence, de sa mauvaise
compréhension de l’éducation physique et des « classifications ultra-fantaisistes » (Idem) qui
en résultent. Dès lors, une méthode élaborée empiriquement et reposant sur des
conceptions fausses ne peut qu’aboutir à la mise en danger de ceux qui la
pratiquent. Le pas est rapidement franchi par Tissié qui traite Hébert de
criminel à propos des épreuves de la fiche-type : «
Imposer une succession de tels exercices, dans un
tel ordre, sans arrêt, nu, au plein air et en tout temps, est un défi porté à
la raison pédagogique et à la science médico-physiologique. C’est tuer des
cœurs et congestionner des reins et des poumons » (Ibid.,
37-38).
Les idées de Tissié sont partagées par nombre de médecins et de
pédagogues. Ainsi, les caractéristiques naturistes de la Méthode Naturelle
constituent avant-guerre un frein à sa diffusion au sein de l’école. Le
dévêtissement que l’éducation physique hébertiste implique, s’il est accepté
dans la formation du soldat, suscite encore certaines réserves concernant les
écoliers. A l’aube de la guerre, Hébert s’affirme donc bien aux yeux de tous
comme le représentant de l’école naturiste en éducation physique et le
directeur d’un véritable centre naturiste d’éducation physique : le C.A. de
Reims.
3. Face aux autres naturistes: l'association Hébert-Carton
Bien que le conflit mondial ait donné un coup d’arrêt à la
diffusion de la Méthode Naturelle, il n’a pas pour autant mis un terme à
l’engagement naturiste d’Hébert. Il voit au contraire se tisser les liens d’une
amitié étroite, fondée sur les mêmes convictions, entre l’ex-directeur du C.A.
et le Dr Carton. Ce médecin
naturiste utilise dès 1915 la Méthode Naturelle en complément des applications
naturistes pour soigner les enfants malades de l’hospice de Brévannes. Après la
Grande Guerre, Hébert poursuit l’élaboration de sa méthode uniquement à partir
des concepts et des pratiques naturistes développées par le Dr Carton, seul auteur naturiste à être
cité par Hébert dans ses ouvrages. Sous son influence, la place attribuée à la
leçon en pleine nature s’affirme dans la Méthode Naturelle lors de ces années.
Hébert réserve de longs articles à la façon d’utiliser ce cadre unique (Hébert,
1934). Il enrichit et codifie les pratiques naturistes intégrées à la Méthode
Naturelle, ce dont rend compte la parution de l’article «
Technique d’utilisation des bains naturels d’air,
de soleil et de pluie » (1933). Il souscrit explicitement à
l’existence de forces vitales concentrées dans la nature et s’appuie sur
l’observation d’indices corporels définis par le Dr Carton, tels que l’appendice xiphoïde
et les lunules des ongles, pour juger de la vitalité de l’individu.
Cette démarche trouve son aboutissement en 1936 avec la
publication du premier tome de L’éducation
physique, virile et morale par la Méthode Naturelle. Hébert n’hésite
pas alors à rappeler ses sources d’inspirations : «
La culture de la santé est inséparable de la
connaissance des principes de vie naturiste. (…)
Les éducateurs de la jeunesse doivent savoir que
la doctrine naturiste pure, pour des fins humanitaires bienfaisantes, a été
établie et mise au point magistralement par un savant modeste et trop ignoré,
le Dr Paul Carton »
(Hébert, 1936, 295). Le naturisme cartonien lui permet alors de donner une
unité doctrinale et une spécificité à sa méthode, marquée au départ par
l’éclectisme de ses contenus. Il lui fournit une fois de plus l’occasion
d’affirmer la supériorité de la Méthode Naturelle sur les propositions de ses
concurrents et son intangibilité. Son utilisation s’inscrit dans la stratégie
visant à imposer son système dans l’école française. Par ailleurs, le naturisme
cartonien confère à la Méthode Naturelle une toute autre dimension. Dépassant
le cadre de la leçon d’éducation physique, le système Hébert devient dans
l’Entre-deux-guerres une philosophie de vie, une éthique.
Si elle est déterminante, l’influence de Carton ne concerne
qu’une part de l’œuvre hébertiste. Hébert fait ainsi preuve d’innovation et
d’originalité dans sa définition en 1936 du « mouvement naturel ». Le geste ou le mouvement
naturel est d’abord celui qui traduit avec le plus de justesse l’un des actes
de la vie physique naturelle. Ensuite, il ne met en jeu que les muscles
nécessaires à son exécution grâce notamment à la décontraction des muscles non
indispensables, et assure donc le meilleur rendement pour le minimum d’efforts.
Conséquence d’une exécution respectant le principe d’économie maximale, le
geste naturel est le plus esthétique. De plus, il s’adapte à la structure et à
la conformation de chaque individu. Toute personne possède donc un style
d’exécution unique et naturel. Témoignage de l’influence de Georges Démenÿ,
Hébert précise également que tout mouvement naturel est continu et arrondi.
Comble du paradoxe, le mouvement naturel ne peut donc être issu pour l’individu
civilisé que d’un long apprentissage et par suite d’un perfectionnement
technique, faisant intervenir une gradation en difficulté des exercices selon
le principe de gammes. Hébert défend aussi l’existence d’une forme naturelle de
travail et de pédagogie censée respecter la nature des élèves. Héritée des
écoles nouvelles, elle se caractérise par une plus grande liberté d’action
accordée à chaque élève.
Signalons également l’utilisation pragmatique du naturisme
faite par Hébert dans les structures auxquelles il donne naissance. Depuis le
début des années 20, Hébert qualifie lui-même de naturiste sa méthode mais
aussi ses centres d’éducation physique. Les établissements payants d’éducation
physique réservés aux femmes (les Palestres) qu’il ouvre successivement sont
ainsi les «
lieux d’application du naturisme le
plus complet » (Hébert, 1925, 12). Le recours au naturisme s’inscrit
alors dans une stratégie commerciale visant notamment à assurer le financement
des actions entreprises par Hébert pour promouvoir sa méthode. Cette
orientation se vérifie également dans les centres hébertistes qui se
multiplient à partir de 1923
[6]. Publié en 1927 par la revue
L’éducation physique, le chant de
ralliement de tous les hébertistes ne laisse persister à ce sujet aucune
ambiguïté : «
On sait qu’les Hébertistes, Vivant
d’air et d’eau claire, (tous) Par Hébert ! Enragés Naturistes, Ont adopté cet
air : (au refrain) (…) » (Guinet, 1927, 64). Tout adepte de la
Méthode Naturelle adhère nécessairement à une hygiène voire un mode de vie
naturiste. Hébert a également recours à maintes reprises aux thèses naturistes
cartoniennes dans son combat pour imposer sa méthode à l’école. Il y fait
référence pour appuyer son attaque contre l’ingérence des médecins dans tout ce
qui touche à l’éducation physique. Dans
Médecins,
halte là (Hébert, 1927), il s’élève contre leurs prétentions en
soulignant leur conception fourvoyée de la médecine, basée sur l’allopathie, et
leur approche décontextualisée de la vie comme de la nature.
Entre les deux guerres, la Société Naturiste Française, fondée par le
Dr Carton en 1922, et le
mouvement hébertiste s’associent pour former un courant naturiste à part
entière. Cette union est destinée à s’assurer d’une suprématie sur les autres
organisations naturistes. Les années folles voient en effet se multiplier les
formations naturistes réformistes et le nombre de leurs adhérents s’envoler. Se
développent de véritables fédérations naturistes à l’instar du
Trait d’Union de Demarquette, de la
Société Naturiste de France créée par
deux frères : les Drs Gaston
et André Durville, de la Ligue Vivre
de Marcel Kienné de Mongeot. Signalons que la majorité de ces structures
s’organisent à partir de centres d’éducation physique et de sports, l’activité
physique étant un des piliers du mode de vie naturiste. Poursuivant elles aussi
des enjeux commerciaux, elles exercent une véritable concurrence tant pour
Hébert que Carton car elles s’intéressent au même bassin de clientèle. Le
lancement en 1922 du périodique L’éducation
physique – Hébert reprend sa direction suite au décès de Vienne – et
de la Revue Naturiste de Carton,
s’inscrit ainsi dans une stratégie complémentaire de lutte pour définir le
naturisme en France. Tout au long de l’entre-deux-guerres,
L’éducation physique est le lieu d’où
partent les attaques contre les acteurs du naturisme ne se ralliant pas aux
idées de Carton. Les diatribes sont d’autant plus acerbes qu’au-delà de
pratiques similaires, les valeurs fondant le naturisme cartonien sont bien
différentes de celles prônées par ses concurrents. Le naturisme de Carton et
d’Hébert repose en effet sur la morale chrétienne et une conception
traditionaliste voire réactionnaire de la société. Il s’oppose à l’approche
laïque, progressiste des Drs
Durville, de Kienné de Mongeot et de Demarquette qui œuvrent pour une
émancipation des mœurs et soutiennent les revendications des féministes. La
nudité totale à laquelle aspirent les Drs Durville et que pratiquent les
membres de la Ligue Vivre est jugée
par Hébert et Carton comme une atteinte aux bonnes mœurs. David Strohl et André
Rebsomen, principaux dirigeants du mouvement hébertiste, se chargent
personnellement de mener la campagne contre la nudité intégrale à travers
publications (Strohl, 1929) et conférences. La crainte principale est de voir
l’hébertisme assimilé au nudisme ou au naturisme d’extrême gauche de
Demarquette, ce qui pourrait nuire à la diffusion de la Méthode Naturelle dans
tous les milieux et en particulier au sein de l’institution scolaire.
Si pour la plupart des dirigeants du mouvement hébertiste le
naturisme cartonien apparaît souvent comme la seule solution rationnelle, la
situation n’est pas aussi tranchée parmi les adhérents des centres hébertistes.
Les hébertistes sont nombreux à se reconnaître dans les idées développées dans
les divers mouvements naturistes et même à y participer, comme en témoigne une
correspondance entre Marcel Ginguet, animateur d’un centre hébertiste et Strohl
(Ginguet, 1929). Le retrait progressif d’Hébert de son mouvement à partir de
1930 ne nuit pas à la pérennisation des thématiques naturistes. Bien que le
Groupement Hébertiste, fondé en 1937,
comprenne des adeptes de la première heure comme Rebsomen, Raoul Dautry, le
Dr Thooris, on retrouve dans
ses commissions nombre de personnalités issues d’organisations naturistes
concurrentes. Citons entre autres les cas du Dr André Schlemmer, membre éminent de
Société Naturiste Française, du
Dr Chauvois qui adhère à la
Ligue Vivre, du Dr Henri Diffre, membre du comité
d’action de la Ligue Vivre, du
Pr Laignel-Lavastine,
président d’honneur de l’organisation naturiste Calme et Santé, de Thomas, ou encore du
Dr Didier qui s’implique dans
la plupart des organisations naturistes existantes.
L’orientation naturiste du mouvement hébertiste n’a pas freiné
la diffusion de la Méthode Naturelle tout au long de l’entre-deux-guerres, bien
au contraire. Avec 234 centres hébertistes recensés en France en 1937 et près
de 25 000 adhérents en 1938, le mouvement hébertiste s’affirme comme l’une des
plus importantes organisations naturistes de France, si ce n’est la plus
importante. Signalons en effet, que le nombre total d’individus rattachés au
mouvement hébertiste et pratiquant la Méthode Naturelle dépasse les 100 000, en
raison notamment de la collaboration existant entre le
Groupement Hébertiste et les
mouvements scouts
[7].
L’ampleur prise par le mouvement hébertiste témoigne de la réussite de la
stratégie de recrutement employée. La Méthode Naturelle rencontre au cours des
années 30 les aspirations des Français, avides de liberté et de loisirs en
pleine nature. Les réformes engagées par le Front Populaire participent de son
succès (Ory, 1987). L’intérêt porté à la Méthode Naturelle par les responsables
politiques du Front Populaire comme Léo Lagrange tient aux caractères
naturistes de l’éducation physique hébertiste. Le système Hébert bénéficie
alors de la reconnaissance quasi unanime des bienfaits du naturisme en général
et de l’action bénéfique sur la santé des agents naturels en particulier. Le
naturisme médical apparaît comme une doctrine hygiénique de bon sens qu’il
convient de privilégier afin de prévenir les maladies. Ses thèses et ses
pratiques sont reprises par une part importante des acteurs du champ de
l’éducation physique et des sports. A l’image de nombre de culturistes comme P.
Marié qui encourage la pratique de la nudité intégrale en plein air, le
D
r Ruffier achève sa
conversion naturiste en adhérant à la
Société de
Médecine Naturiste de Marseille et en ouvrant des centres
d’éducation physique où les bains naturistes pris totalement dévêtus sont à
l’honneur. Un des responsables de la
Ligue
Française d’Education Physique, le D
r Henri Balland, s’engage au sein du
comité d’action de la
Ligue Vivre et
publie dans la
Revue des Jeux Scolaire et
d’Hygiène Sociale un article faisant cas de sa conviction naturiste
:
Du naturisme à la psycho-dynamie
(1930). Les dirigeants de la
Société Française de
Rééducation Physique revendiquent eux aussi la place faite au
naturisme dans les traitements qu’ils développent. Le milieu sportif n’est pas
épargné. Le D
r Marc Bellin du
Coteau reconnaît à son tour que le naturisme «
offre un intérêt certain quant à ses principes »
(Bellin du Coteau, 1929, 15).
Le fait qu’Hébert se rattache à un naturisme conservateur mais
modéré a facilité sa reconnaissance par les instances institutionnelles. Ainsi,
comme le souligne Delaplace (2001), les rendez-vous manqués marquant les
rapports entre Hébert et l’école semblent davantage tenir à la personnalité du
maître de la Méthode Naturelle et à une pédagogie libérale qu’aux critiques
émises par certains des médecins suédistes sur l’empirisme de sa
démarche.
4. L’influence d'Hébert sur le naturisme français
L’implication d’Hébert dans le champ naturiste ne s’est pas
faite sans entraîner des répercussions significatives sur ses différents
acteurs. Le Collège d’Athlètes de Reims sert de référence et de modèle aux
centres naturistes qui s’ouvrent dans les années 20. En raison de la publicité
importante dont il a fait l’objet, il est perçu par les promoteurs des
mouvements naturistes et nudistes comme étant le premier véritable centre
naturiste de France. Ayant quitté la France après la guerre, le Dr Didier s’en inspire pour fonder
l’Institut naturiste d’Alger. Stade en
plein air, piscine, portiques, obstacles de toutes sortes, agrès, sont
quelques-unes des installations transposées sous le soleil de l’Algérie. Ouvert
à un public éclectique composé de malades ou de jeunes gens attirés par un
entraînement physique poussé, c’est la Méthode Naturelle qui reste la base des
enseignements donnés. Kienné de Mongeot se plaît lui aussi à rappeler l’exemple
qu’a pu être pour les clubs nudistes la réalisation de Reims. Mais au-delà du
Collège d’Athlètes lui-même, c’est Hébert qui est perçu comme l’initiateur du
naturisme moderne : « L’officier de marine Hébert
a été un des premiers en France qui ait voulu essayer de remettre l’être humain
dans sa loi naturelle ; il a cru pouvoir atteindre le but en soumettant
d’emblée ses adeptes au sport de plein vent » (Dr Durville, 1920, 207).
L’influence d’Hébert se fait également sentir dans la stratégie
de recrutement employée par les dirigeants naturistes. La réussite d’Hébert sur
ce plan, avec ces fameux centres hébertistes, est en effet exemplaire. Le
développement de l’organisation nudiste de Kienné de Mongeot illustre ce
phénomène. La Ligue Vivre ne concerne
au départ qu’une élite intellectuelle et financière. En s’appuyant sur la revue
Vivre Intégralement, créée le 15 mars
1926, Kienné de Mongeot et ses partisans tentent d’infléchir cette situation en
ouvrant des centres dévolus, comme ceux d’Hébert, à la pratique de la culture
physique et des sports en plein air. Le vocable de «
Centre gymnique », destiné à désigner
ces structures d’un nouveau genre, n’est pas sans rappeler celui de «
Centre Hébertiste ». La différence
fondamentale se situe ainsi dans le degré de dévêtissement. Les «
Centres Gymniques » sont regroupés
dans la Fédération des Centres Gymniques de
France : les Amis de Vivre. Kienné de Mongeot encourage également la
création de groupements de personnes pratiquant le nudisme sans aucune
contrainte matérielle. En raison de la législation française condamnant la
nudité intégrale, ces groupements doivent se concrétiser à terme dans un «
Centre Gymnique » disposant d’un
emplacement à l’abri des regards et pourvu d’installations sportives.
L’influence hébertiste est perceptible à travers les articles évoquant
l’hébertisme et ses réalisations dans les premiers numéros de la revue
Vivre Intégralement, au moment où les
premières réflexions sur la création de centres nudistes apparaissent. Outre
les nombreux écrits du Dr
Didier faisant cas de son expérience aux côtés d’Hébert à Reims, un article de
Hemdé est consacré au Collège d’Athlètes et à la création du centre hébertiste
de Colmar (Hemdé, 1927, 12).
Hébert marque également le champ du naturisme par ses
conceptions de l’éducation physique. Les dirigeants de la majorité des
organisations voient dans la Méthode Naturelle le seul et unique système
d’éducation physique correspondant à l’esprit naturiste et digne d’être reconnu
officiellement comme la « Méthode Française ». Ainsi, Kienné de Mongeot réclame
la sollicitation d’Hébert par l’Etat afin d’élaborer les programmes de
l’éducation physique scolaire. Malgré les attaques virulentes portées à la
Ligue Vivre par ce dernier, il
n’hésite pas écrire en 1932 : « Le fait d’avoir
incorporé dans notre programme la méthode naturelle de culture physique montre
en quelle estime nous la tenons. C’est donc une erreur d’opposer la méthode du
lieutenant de Vaisseau Hébert à celle que préconisent les Drs Durville et à la nôtre »
(Kienné de Mongeot, 1932, 3). Face à l’essor d’autres méthodes naturistes de
culture physique, le Dr
Poucel, membre de la Ligue Vivre, nous
livre la raison de la persistance de la Méthode Hébert comme référence pour
tous les naturistes : « Nulle part, mieux que
chez le lieutenant Hébert, on ne trouvera exposés les principes de l’éducation
physique par la méthode naturelle » (Poucel, 1933, 60). Quant aux
Drs Durville, ils considèrent
la Méthode Naturelle comme une panacée. Le Dr Gaston Durville n’hésite pas ainsi à
reprendre, dans ses ouvrages traitant de la « cure de mouvement », les tableaux de
performances minimales élaborés par Hébert pour chaque exercice naturel.
Cependant, les Drs Durville
conseillent l’entraînement par la Méthode Naturelle après une formation
physique générale. Le Dr
Carton résume bien les caractéristiques qui font le succès de la méthode Hébert
auprès de l’ensemble des naturistes : « La
meilleure méthode d’éducation physique est celle qui d’abord replace l’individu
dans ses conditions normales d’existence, en l’exposant entièrement et
méthodiquement à l’action de l’air, du soleil et de l’eau, et qui ensuite, lui
fait reproduire intégralement tous les actes moteurs qui ont édifié
l’architecture humaine. La Méthode naturelle d’Hébert qui comporte tous les
exercices naturels et utilitaires, de respiration, de marche, de course, de
saut, de grimper, de lancer et de lutte et qui se pratique au grand air, au
soleil, à l’état de quasi-nudité est vraiment la plus logique »
(Carton, 1917, 43-44). Bien que la Méthode Naturelle ait une place de
prédilection dans les activités physiques proposées dans les centres
naturistes, l’éclectisme des méthodes comme des sports est de mise. Une rupture
semble se dessiner lors des années 30. Le sport prend alors une place dominante
dans la majorité des structures naturistes avec l’arrivée massive de nouveaux
adhérents développant une approche plus hédoniste et consommatoire du
naturisme, approche critiquée par les adeptes de la première heure.
L’influence d’Hébert s’observe également à propos de la
conception du sportif naturiste. Les naturistes reprennent à leur compte les
critiques émises par Hébert dans son ouvrage Le
sport contre l’éducation physique (1925). La notion hébertiste
d’athlète complet recueille tous les suffrages (Kienné de Mongeot, 1926, 2).
Comme le recommande Hébert, on ne pratique pas exclusivement un sport dans les
centres nudistes. Tout nudiste se doit de respecter un certain éclectisme. A
l’image du Concours de l’athlète
complet organisé à Paris en 1913 sur l’initiative de Georges Prade,
les Drs Durville proposent
chaque année à Physiopolis le « concours de
l’athlète complet naturiste ». Dix épreuves comprenant des sauts,
des lancers, des courses, un lever de charge, un grimper, un 300 m nage libre
dans la Seine, sont organisées en l’espace de quelques heures. Il s’agit ainsi
d’encourager les naturistes à « se forger un
organisme équilibré et sain d’athlète complet » (Drs Durville, 1934, 8). Le concours est
ouvert aux hommes comme aux femmes. L’emprise hébertiste est due notamment aux
conférences régulièrement organisées par certains collaborateurs d’Hébert, à
l’instar de David, Strohl ou de Rebsomen, dans la plupart des organisations
naturistes.
L’influence d’Hébert est d’autant plus importante que le
parcours des chefs de file du naturisme comme de nombre de leurs adeptes passe
par la Méthode Naturelle et les réalisations hébertistes. Le cas du Dr Bussens, collaborateur de la
Ligue Vivre, est en cela
caractéristique. Adepte de la gymnastique et des sports, il présente le brevet
d’athlète complet et devient un des élèves d’Hébert au C.A. de Reims. Il tente,
suite à cela, de réhabiliter par la plume le décathlon avant de s’engager dans
la voie du nudisme (Dr
Bussens, 1929, 6). Thomas, un autre élève célèbre d’Hébert, est un des plus
fidèles adhérents de Physiopolis où il multiplie les performances lors des
concours sportifs qui y sont organisés. Marcel Kienné de Mongeot, fantassin
puis aviateur durant la Grande Guerre, est lui-même porté à admirer Hébert en
raison d’une part de ses réalisations audacieuses mais aussi de sa valeur
militaire dont il a connaissance par son frère. En effet, celui-ci, prosélyte
également du nudisme, est amené en tant que fusilier marin à combattre auprès
d’Hébert à la bataille de Dixmude.
Conclusion - Méthode naturelle et naturisme: une influence
réciproque
Comme nous avons pu l’observer, Hébert se trouve à la jonction
du champ de l’éducation physique et de celui du naturisme. La structuration de
sa méthode comme certaines de ses actions ne peuvent ainsi se comprendre qu’à
la lumière de l’influence exercée par les acteurs du naturisme. Son utilisation
du naturisme semble guidée en permanence par le souci d’imposer la Méthode
Naturelle dans la société et en particulier à l’école. Celle-ci relève tout
d’abord du discours et revêt un caractère idéologique. Il s’agit d’affirmer
l’originalité d’un nouveau système d’éducation physique en masquant les
emprunts faits à plusieurs méthodes dont la gymnastique utilitaire de Pierre de
Coubertin. La référence à la nature est un habile moyen d’affirmer la
supériorité de la Méthode Naturelle sur ses concurrentes. Elle s’inscrit dans
un contexte marqué par l’attrait pour l’exotique, l’aventure coloniale, comme
l’illustre le succès européen rencontré alors par les exhibitions
ethnographiques, les « zoos humains » (Bancel, Blanchard, Boetsch, Deroo,
Lemaire, 2001). A partir de 1910, Hébert intègre d’une façon plus systématique
les idées et les applications naturistes en vogue. Ce faisant, il adopte le
même type de fonctionnement dans les champs du naturisme et de l’éducation
physique. Après guerre, seul le naturisme du Dr Carton, avec lequel Hébert partage une
communauté d’idée, est mis à profit pour construire une éducation physique
inédite. Son engagement naturiste repose alors sur de réelles convictions.
Carton apparaît comme un maître à penser. Le naturisme cartonien permet à la
Méthode Naturelle d’évoluer et d’affirmer une spécificité. Les emprunts
réalisés concernent principalement les conditions entourant la leçon
d’éducation physique, l’exécution des exercices. En effet, chez Hébert, le
corps ne peut se concevoir comme un élément coupé de l’ensemble que constitue
la nature, l’environnement. Il est formé des mêmes éléments. Le cadre naturel,
le dévêtissement, le contact avec l’eau, l’air et le soleil pendant les
exercices sont dès lors essentiels. Mais l’apport du naturisme se situe
également à un tout autre niveau. Associé aux valeurs essentielles que sont
l’utilitarisme, la « débrouillardise », la philosophie naturiste forme le fil
directeur autour duquel s’organisent les principes et les exercices empruntés
par Hébert. S’il n’est pas la seule source d’inspiration, le naturisme est le
moyen utilisé pour articuler les autres influences. C’est ce qui permet
notamment à Hébert de définir un mode naturel d’exécution des mouvements.
Hébert fait preuve d’une réelle originalité en terme notamment de pédagogie,
d’organisation de la leçon. Ce dernier point témoigne de l’influence des
promoteurs de la pédagogie nouvelle. Comme eux, il défend une approche
pédagogique respectant la « nature de l’enfant », ses besoins et où ce dernier
retrouve une liberté d’action à l’instar de ce qui est professé dans les écoles
nouvelles.
Avec la parution en 1936 de L’éducation physique, virile et morale, Hébert
prône une éducation intégrale concernant aussi bien l’alimentation, le
logement, les loisirs, l’activité physique, les déplacements, que les
conditions de travail. En s’attachant à l’éducation physique des masses dans
les années 20, comme l’a constaté Defrance (1995, 25), il entreprend de
réformer la société en profondeur. La pratique des exercices naturels n’est
ainsi qu’une première étape, une entrée, dans un système de vie et de pensée
naturiste qui va bien au-delà de la simple « méthode d’éducation physique
naturelle ». Cet engagement inscrit Hébert dans le champ du naturisme qu’il
marque de son influence. Avec le Dr Carton, il tente vainement entre les
deux guerres d’occuper le terrain du naturisme, de lui imprimer sa conception
marquée par la religion catholique. Mais c’est seulement son système
d’éducation physique qui reçoit le soutien des chefs de file des organisations
naturistes. Les leçons de Méthode Naturelle font ainsi partie des activités
corporelles proposées aux adhérents des divers centres naturistes. Par
ailleurs, Hébert participe à l’accession du naturisme à sa forme sociale
moderne, en soulignant les liens qui l’unissent avec les activités physiques.
L’importance et l’antériorité du mouvement hébertiste – que l’on peut
considérer comme un mouvement naturiste à part entière entre les deux guerres –
par rapport aux principales formations naturistes expliquent l’ascendant qu’il
a pu avoir sur eux. En guise de conclusion, il convient de remarquer que
l’histoire de la Méthode Naturelle et du mouvement hébertiste démontre
l’existence d’échanges, d’influences réciproques entre champ de l’éducation
physique et champ naturiste.
Sources
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exemplarités étrangères en France entre 1815 et 1914, Paris :
L’Harmattan.
[*]
E-mail :
sylvain.
villaret@ wanadoo. fr
[1]
Notamment le D
r Planchon (1778).
[2]
Cette tendance donne lieu au nudisme. Au départ, ses prosélytes
emploient d’ailleurs le terme de « nudo-naturisme », soulignant ainsi la
filiation étroite qu’il y alors entre ces formes de pratiques.
[3]
«
Les mouvements naturistes,
leurs organisations et leurs conceptions de la nudité, des plaisirs, du soleil
et de l’eau, marquent le contraste le plus profond entre les civilités
citadines et le retour au naturel. Au-delà des doctrines, l’histoire de ces
organisations reste à faire », Rauch, 1995, 115.
[4]
Du point de vue des formes, le naturisme allemand a près de 20
ans d’avance sur son homologue français. Au tournant du
xixe siècle, il est en pleine phase
d’institutionnalisation et comprend des centaines de centres et une Ligue de
plus 100 000 membres. Ce n’est qu’au début des années 20 que ce processus
d’institutionnalisation et de popularisation touche la France, et à une échelle
bien moindre en ce qui concerne les effectifs. Hormis le cas du mouvement
hébertiste, les principales structures affichant clairement leur caractère
naturiste rassembleraient environ 20 000 adhérents au début des années
30.
[5]
Nous ne reviendrons pas sur la biographie de Georges Hébert qui
a fait l’objet déjà de multiples travaux (Delaplace, 1995, 2000).
[6]
A la différence des Palestres, ces structures sont quasiment
gratuites car elles poursuivent l’objectif de permettre à tous de pratiquer la
Méthode Naturelle sans contrainte.
[7]
Ceci tient notamment au fait que nombre de chefs de file
hébertistes s’investissent dans les mouvements scouts et y détiennent des
responsabilités importantes. Ainsi après avoir assuré depuis l926 la direction
technique des cours d’exercices physiques des chefs scouts, Robert Lafitte, un
des principaux collaborateurs d’Hébert, est nommé commissaire national des
Eclaireurs de France en 1937. Cette collaboration entre mouvement hébertiste et
mouvements scouts se retrouve également au niveau des structures.