2004
STAPS
Rapport de recherche
La difficile émergence de la profession d’entraîneur de football
en France (1890-1950)
Laurent Grün
[*]
U.F.R. Sci. F.A., STAPS Metz.
Campus Bridoux - Rue du général Delestraint - 57070
Metz
La profession d’entraîneur de football ne s’établit
définitivement en France qu’à la fin des années 40. Divers éléments convergent
pour différer son apparition : les mentalités des joueurs, considérant que le
sport ne saurait être une contrainte, et peu enclins à s’entraîner, celles des
dirigeants, préférant le racolage à l’engagement d’un spécialiste, le pouvoir
politique démocratique et peu favorable au professionnalisme. Le personnage
emblématique du capitaine d’équipe a également contribué à retarder l’éclosion
de l’entraîneur. Mais le soutien de la presse, ainsi que celui des anciens
pratiquants ont permis son recrutement, renforcé par la création de formations
officielles, en 1929, puis de diplômes nationaux, depuis 1942, avant tout
destinés à former des cadres d’origine française, et à impulser le progrès du
football hexagonal. Avec cette reconnaissance institutionnelle, le poids des
responsabilités qui pèsent sur l’entraîneur s’est encore accru, d’autant qu’il
s’accompagne désormais d’une médiatisation croissante dans la presse écrite,
qui jusque là était dévolue aux seuls joueurs.
Mots-clés :
Football, Entraîneur, Entraînement, Professionnalisme, Capitaine d’équipe..
Being a football trainer didn’t become a real occupation in
France till the end of the 1940’s. This delay was due to various elements : the
players, who considered that practising a sport did not mean they should be
forced to attend practice, the club managers, who preferred to resort to
enticing players away from other clubs rather than hire a real specialist, and
the democratic political authorities, which did not favour professionalism. The
fact that the team captain was a role model also delayed the creation of the
position. But support from the press and from former players finally led to the
first hirings. This was further reinforced in 1929, when official courses were
created, then in 1942, when national qualifications were introduced, mainly to
train French nationals to hold executive positions, and to improve French
football. With this institutional recognition, trainers now bore the full
weight of ever-increasing responsibilities, all the more so as they were
getting more and more coverage in newspapers whose attention had up till then
been focused mainly on players.
Keywords :
Football, Trainer, Practise, Professionnalism, Team captain.
Der Beruf des Fußballtrainers hat sich erst gegen Ende der 40er
Jahre endgültig in Frankreich etabliert. Verschiedene Umstände kommen zusammen,
die seine Etablierung hinausgezögert haben: die Mentalität der Spieler, die
davon ausgingen, dass Sport kein Zwang sein sollte, und deshalb wenig Lust auf
Training hatten; die der Funktionäre, die das Werben der Anstellung von
Fachleuten vorzogen, und auch die politischen Kräfte der Demokratie, die dem
Professionalismus nicht geneigt waren. Die herausragende Figur des
Mannschaftsführers hat ebenfalls dazu beigetragen, das Aufkommen des Trainers
hinauszuzögern. Aber die Unterstützung durch die Presse und durch ehemalige
Spieler, verstärkt durch die Einrichtung von offiziellen Ausbildungsgängen 1929
und nationalen Diplomen seit 1942, die vor allem dazu dienen sollten, Ausbilder
französischer Herkunft heranzuziehen und dem französischen Fußball einen
Fortschrittsimpuls zu geben, erlaubten seine Etablierung. Durch diese
institutionelle Anerkennung ist die Verantwortungslast für den Trainer noch
gestiegen, besonders auch weil es dann dadurch zu einer wachsenden
Mediatisierung in der Presse kam, die bisher nur die Spieler betraf.
Schlagwörter :
Fußball, Trainer, Training, Professionalismus, Mannschaftskapitän.
La professione di allenatore di football si stabilisce
definitivamente in Francia solo verso la fine degli anni ’40. Diversi elementi
convergono per differenziare la sua apparizione: le mentalità dei giocatori,
considerando che lo sport non è un obbligo e si è poco inclini ad allenarsi,
quella dei dirigenti che preferiscono l’adescamento all’ingaggio di uno
specialista, il potete politico democratico ed è poco favorevole al
professionismo.
Il personaggio emblematico del capitano della squadra ha
ugualmente contribuito a ritardare la nascita dell’allenatore. Ma il sostegno
della stampa, così come quello dei vecchi praticanti hanno permesso il suo
reclutamento, rinforzato dalla creazione di formazioni ufficiali nel 1929, poi
di diplomi nazionali dal 1942, anzitutto destinati a formare dei quadri
d’origine francese, e a dare impulso al progresso del football francese. Con
questo riconoscimento istituzionale, il peso delle responsabilità che pesano
sull’allenatore è aumentato ancora di più, tanto che si accompagna ormai ad una
mediatizzazione crescente sulla stampa scritta, che fino a quel momento era
dedicata ai soli giocatori.
Parole chiave :
allenamento, allenatore, capitano di squadra, football..
La profesión de entrenador de fútbol se establece definitivamente
en Francia hacia fines de los años 40. Los elementos son variados y convergen
para determinar su aparición: las mentalidad de los jugadores, considerando que
el deporte no sabría ser una tensión, y poco inclinados a entrenarse. La
mentalidad de los dirigentes, prefiriendo el reclutamiento informal a la
contratación de un especialista, el poder político democrático y poco favorable
al profesionalismo.
El capitán personaje emblemático del equipo contribuyo igualmente
a retrasar la eclosión del entrenador. Pero el apoyo de la prensa, así como
también la de los practicantes antiguos, permitió su reclutamiento. Reforzado
por la creación de formaciones oficiales, en 1929, y luego desde 1942, en
diplomas nacionales,. Antes de todo, destinados a formar puestos de trabajo de
origen francés y para impulsar el progreso del fútbol en el hexágono. Con este
reconocimiento institucional, el peso de las responsabilidades que pesan sobre
el entrenador se acrecentó, además, que se acompaña de una cobertura de los
medios de comunicación creciente en la prensa escrita, que hasta el momento
estaba destinada solamente a los jugadores.
Palabras claves :
fútbol, entrenador, entrenamiento, profesionalismo, capitán de equipo..
Alors que la légalisation du professionnalisme est acceptée en
Angleterre dès le 20 juillet 1885, à peine plus de vingt années après la
création de la Football Association en 1863, l’expansion du football démarre
lentement en France. Les Britanniques font de ce qu’ils nomment le
football-association, par opposition au football-rugby, un spectacle régi par
certaines règles intangibles. Le fait que dès l’institution des premières
compétitions importantes, le jeu attire des foules considérables, impose des
contraintes : en 1875, on recense par deux fois plus de 10 000 spectateurs
parmi les affluences de la saison anglaise, et en 1884, ce nombre est atteint
en dix-huit occasions. Les acteurs, les joueurs, ont le devoir de fournir un
spectacle attrayant, et pour ce faire, de se présenter au meilleur de leur
forme, et donc de s’astreindre à plusieurs séances d’entraînement
hebdomadaires, sous la direction d’un « trainer » spécialement appointé à cet
effet.
L’entraînement est donc conçu, dans le domaine du football
anglais et à l’instar de ce qui se produit pour d’autres pratiques sportives,
dans une optique de perfectionnement et de progrès
(Rauch, 1982).
En France, à la fin du xixe siècle, et au début des années 1900,
le football est la propriété des joueurs. Le besoin de dirigeants, aussi bien
administrateurs que formateurs, ou directeurs de jeu, ne s’est pas encore fait
sentir. Ni la nécessité, voire la volonté, de s’entraîner, ni la fonction
d’entraîneur n’ont encore fait leur apparition (Wahl, 1989). Le football reste un
divertissement pratiqué par des fils de la bourgeoisie, ou des courtiers ou
négociants anglais (Wahl, 1986), pour
lesquels plaisir et désintéressement sont des arguments majeurs.
Seuls quelques dirigeants français, au début des années 1900,
en général d’anciens pratiquants reconvertis, forts de leur propre expérience,
prennent conscience des lacunes du football hexagonal, et notamment de la
faiblesse du style de jeu pratiqué, qui se résume à une juxtaposition d’actions
individuelles qualifiées de « dribbling »
[1]. Pourtant, les confrontations internationales,
relatées par la presse écrite en termes souvent peu élogieux pour
n
os équipes, mettent cruellement l’accent sur les carences
du football français. Il apparaît donc à ces anciens footballeurs, ainsi qu’à
la presse spécialisée, qu’un des meilleurs palliatifs à cette faiblesse
généralisée, serait l’entraînement régulier et assidu, sous la direction d’un
entraîneur confirmé.
Dans ces conditions, comment expliquer que ces voix qui
s’élèvent n’aient pas été entendues plus tôt ?
Il faut prendre en compte le fait que les résistances ne sont
pas dues uniquement à l’instauration tardive du professionnalisme en France
(1932), mais qu’une constellation d’éléments participe de la lenteur de la
constitution réelle du métier d’entraîneur.
Le personnage emblématique du capitaine d’équipe, de par son
autorité et son rayonnement, va contribuer à retarder l’apparition d’un
technicien qui dirigerait le jeu. En raison de la morale en vigueur en ce
changement de siècle, qui prône la soumission à l’autorité et l’éducation de la
volonté, et de l’image véhiculée par l’Armée, y compris dans le domaine civil
(Arnaud, 1981, 1991), le terme de
capitaine s’impose dans le monde du football. La prise de conscience de la
nécessité de recourir à un entraîneur, qui n’intervient que dans le milieu des
années 20, dans un nombre restreint de clubs, s’accompagne de celle de
programmer un entraînement régulier. Des enjeux économiques, financiers, et de
prestige local ou régional, s’imposent désormais. Mais contrairement à ce qui
peut parfois se passer à l’étranger, le poids de l’entraîneur, même s’il croît
petit à petit, tarde toujours à s’affirmer comme prédominant dans le football
français. Comment s’effectue ce glissement, d’une présence souhaitée, à une
emprise indiscutable sur l’équipe ?
Il s’agira de montrer l’ambiguïté qui existe entre les discours
tenus dans le milieu du football, notamment dans les années 30-40, et le
pouvoir décisionnel réellement attribué à l’entraîneur, dont nul désormais ne
conteste pourtant l’existence et l’importance ; ainsi que le décalage de
plusieurs années entre l’imputation immédiate en responsabilité de l’entraîneur
en cas d’échec, aussitôt que les clubs font appel à lui, et la reconnaissance
obtenue en cas de résultats positifs, qui ne devient effective qu’à l’aube des
années 50.
On peut considérer que la profession d’entraîneur de football a
connu son aboutissement définitif dans les années 50. En ce sens, nous voulons
laisser entendre qu’à partir de cette période, elle porte en elle les germes de
ce qu’elle deviendra par la suite, et de ce qu’elle constitue encore en ce
début de troisième millénaire.
Notre travail a consisté à nous tourner prioritairement vers
les sources des archives de la Fédération Française de Football, de la Ligue
Lorraine de Football, de la Direction Technique Nationale, du club
professionnel du F.C. Metz. Les archives de la Ligue de Lorraine de Football
doivent nous permettre de constater comment les instances régionales relaient
les directives des instances nationales ; le cas du F.C. Metz peut être
considéré comme représentatif, en ce sens qu’il fait partie des 36 clubs qui
ont adopté le professionnalisme en 1932, et qu’il a toujours gardé ce
statut
[2]. Enfin,
n
os sources principales relèvent de la consultation des
journaux spécialisés depuis 1899. En effet, les témoignages bruts des acteurs
du football français, entraîneurs, joueurs, dirigeants et journalistes
permettent de situer les faits, les modes de fonctionnement et les attentes de
chaque période du football, lequel a une
histoire
relativement autonome, et de combler
le terrain laissé libre par les historiens (Wahl,
1990).
1. La prédominance du capitaine: 1890-1920
Entre 1899 et 1914, à titre d’exemple, l’hebdomadaire
La Vie Au Grand Air publie
régulièrement des articles et photographies qui concernent le rugby, alors que
le football, demeure le parent pauvre, avec environ une apparition annuelle.
Malgré tout, paradoxalement, le football-association connaît une expansion
spectaculaire sur les terrains de sport. « Le football-association a pris
depuis trois ans un essor considérable en France, et peu nombreux sont
nos lecteurs qui n’ont pas assisté à une partie de «
ballon rond ». A quoi faut-il attribuer la popularité du football-association
qui compte dix fois plus d’adeptes que le rugby et qui pourtant a un handicap
de quelques années sur sa naissance en France ? » (La Vie Au Grand Air n° 275, 17
déc.1903).
1.1. Les missions de commandement du capitaine
Le football connaît donc, en ce début de siècle, une phase de
croissance et de divulgation qui ne fera que se prolonger des années durant. A
Paris, en 1892, on compte six équipes, pour plus de trois cents en
1905.
Comme le football français n’est pas professionnalisé, la
direction de l’équipe n’est pas confiée à un entraîneur, mais à un capitaine.
Ce personnage-clé est identifié très tôt : « A côté de nous la partie se
dispute… où sont donc les hommes du Standart ? On ne les aperçoit guère et le
vieux cri du capitaine : « marquez vos hommes » retentit sans écho ».
(La Vie Au Grand Air n° 219, 22 nov.
1902).
Ainsi donc, cet homme, investi d’une mission de commandement,
est le véritable directeur du jeu de son équipe. Il le restera encore des
années durant, avant que son rôle ne s’avère moins décisif, à l’orée des années
30, du fait d’une plus grande division du travail et d’une spécialisation plus
marquée des tâches consécutives à une consécration du taylorisme.
Le champ d’intervention du capitaine se circonscrit au match.
Ses qualités techniques doivent être reconnues et souvent se révéler
supérieures à celles de ses équipiers. Cependant, ces habiletés purement
motrices ne sauraient s’avérer suffisantes. En effet, un bon capitaine se doit
de posséder sens du jeu et vertus morales : « Le capitaine du C.A.P., Quentier,
est un garçon très correct, d’une courtoisie exemplaire, et d’une valeur, en
football, qui s’est bien améliorée depuis le début de la saison. Mais il lui
manque l’autorité, la clairvoyance, la vigilance d’un grand capitaine. Un
capitaine d’équipe agit et pense non seulement pour lui- même, mais aussi et
surtout pour ses dix partenaires ». (Le Miroir
des Sports n° 357, 1er mars
1927).
Le charisme, qui fait défaut à certains joueurs promus
capitaines, par ailleurs dotés d’une habileté technique supérieure à celle de
leurs coéquipiers, constitue un révélateur. A l’instar de ce qui se passe à
l’Armée, l’action de commandement ne peut être dissociée de la gestion des
hommes, de leur connaissance, de la capacité de tirer le meilleur parti de
leurs qualités propres.
Sens du jeu, aptitudes tactiques, facultés de commandement,
sont autant de références qui ne sauraient être absentes de la panoplie d’un
capitaine d’équipe. Plus ces qualités sont exacerbées, plus elles différencient
le capitaine de ses partenaires, et plus elles semblent avoir de retentissement
sur le jeu de l’équipe. « Les deux équipes ne semblent valoir que ce que vaut
leur chef : Amiens n’existe qu’en fonction de Nicolas, Roubaix qu’en raison
directe du jeu d’Hewitt. Les deux capitaines ont du shoot, de la clairvoyance,
de l’autorité ». (Le Miroir des Sports n° 461, 18
déc. 1928).
En soulignant ces vertus exigées des grands capitaines, la
presse semble parfois réduire les autres joueurs au rang de faire-valoir
[3]. Il est vrai qu’en général,
ce sont des joueurs exceptionnels, parfois étrangers, qui accèdent à ce statut.
Le problème est qu’ils doivent mettre en œuvre toutes ces compétences dans le
feu de l’action, sur le terrain, durant la partie. Or cette exigence n’est pas
sans comporter quelques risques, notamment celui de ne pas avoir un recul
suffisant, ni un regard d’ensemble, comme un général qui dirigerait la bataille
: « Hewitt accomplit une des plus grandes erreurs techniques de sa carrière de
capitaine en abandonnant son poste de pivot, où il dirigeait l’équipe comme
d’une passerelle de commandement, pour aller se mettre avant-centre ».
(Le Miroir des Sports n° 461, 18 déc.
1928).
Reconnu comme un joueur hors du commun, la place du capitaine
d’équipe est au cœur de l’affrontement, au milieu de ses hommes, mais le risque
de se tromper augmente. En effet, il doit réagir sur le champ, sans avoir le
temps d’analyser la situation. Et contrairement à son homologue de l’Armée, lui
ne peut proposer à ses hommes une préparation spécifique aux futures épreuves,
puisque les entraînements en semaine n’existent quasiment pas. Le football est
encore considéré comme un délassement, et la perception qu’en ont ses
pratiquants rejoint celle que les pratiquants des jeux traditionnels ont de
leur propre activité : une détente, un divertissement
qui échappe à la logique de l’effort (Arnaud,
1991), et qui garde un caractère
récréatif (Chovaux, 2001).
Avant la première guerre mondiale, très peu de clubs se
résoudront à s’entraîner et à rémunérer un entraîneur spécialisé, à l’inverse
de ce qui se pratique déjà dans d’autres pays européens… Il est vrai que les
joueurs eux-mêmes ne sont pas officiellement rétribués et que de ce fait, il
paraît difficile de mettre de tels procédés en œuvre à l’usage des entraîneurs.
De ce fait, l’influence du capitaine n’en sera pas perturbée.
Selon la presse des années 30, ses devoirs sont d’obtenir
d’une équipe, même moyenne, un rendement très efficace. Il doit manifester un
ascendant personnel, et faire preuve d’une parfaite « tactique du jeu ».
(Football n° 49, 6 nov.1930).
Cette position est parfois délicate à tenir : il doit
résoudre une certaine ambivalence, entre la nécessité d’affirmer son autorité,
au risque de faire preuve d’individualisme, et celle de sacrifier aux vertus du
sentiment collectif, renforcé par les propos de la presse spécialisée qui y
voit les fondements du fonctionnement de l’équipe. Le capitaine,
joueur-vedette, se trouve confronté à un dilemme : son rendement doit-il
participer de la collectivisation de l’individu, ou de l’individualisation du
collectif ?
[4]
De surcroît, il n’a pas toujours le recul suffisant pour
appliquer cette parfaite connaissance du jeu qu’on lui réclame, et que dans
certains cas, personne ne lui a jamais inculquée.
Le capitaine peut donc être considéré comme un premier frein
à l’arrivée de l’entraîneur dans le milieu du football français. En effet,
l’aura qui est rattachée à sa fonction, amplifiée par les propensions de la
presse à mythifier son personnage, contribue à le rendre indispensable, et à
faire considérer comme déterminante son influence sur le rendement de
l’équipe.
1.2. Le partage des rôles : entraîneur ou capitaine ?
Son prestige est cependant renforcé par l’ambiguïté que
laisse planer l’influence réelle des rares entraîneurs qui officient dans les
clubs français à la veille du professionnalisme. En effet, ces derniers ne sont
pas les réels directeurs de l’équipe ; en tout état de cause, ils ne sont pas
les seuls à détenir des pouvoirs sur l’équipe. Selon les clubs, ils sont
parfois habilités à composer l’équipe, parfois consultés, parfois même
complètement ignorés.
Les compétences de l’entraîneur semblent se limiter à la
préparation de l’équipe avant le match, souvent sur une base d’exercices
athlétiques réalisés individuellement par chaque joueur (
Terret, 2000). L’entraînement se confond encore
régulièrement avec la culture physique, voire l’éducation physique
[5]. L’influence de l’entraîneur
cesse dès que la partie débute.
« On m’a souvent demandé s’il est à conseiller d’employer,
dans un match, une tactique entièrement conçue d’avance, d’accord avec tous les
joueurs. Je vous dirais franchement que, dans la pratique, cela est impossible…
Je suis donc d’avis de faire confiance au capitaine ».
(Football n° 197, 5 octobre
1933).
Ces propos, tenus par le Britannique Griffiths, pourtant l’un
des entraîneurs les plus renommés exerçant en France, traduisent une forme
d’impuissance, alors qu’outre-Manche, Herbert Chapman a mis au point dès 1925
la tactique du W.M.
[6]
que la majorité des grandes équipes européennes s’est empressée d’imiter. Ils
suggèrent qu’en cette seconde saison de professionnalisme, les joueurs des
équipes françaises ne sont pas encore en mesure d’imposer un système de jeu à
l’adversaire ; ou encore, qu’ils ne connaissent pas assez l’adversaire pour
pouvoir jouer sur ses faiblesses, ce qui peut s’expliquer par le fait que les
seules informations disponibles sur le sujet sont celles de la presse écrite,
et qu’elles ne permettent pas de visualiser le jeu de l’adversaire. Il est
permis de se demander jusqu’à quel point Griffiths, et ses compatriotes
officiant en France, ne se sont pas adaptés à la mentalité et au niveau réel
des joueurs et des équipes, révisant à la baisse des ambitions qui auraient pu
être légitimement plus élevées dans d’autres pays. Et ce, même si après la
première guerre mondiale, le jeu de certaines équipes est devenu plus tactique,
et basé sur des stratégies plus variées
(Chovaux,
2001).
Toujours est-il que cette attitude révèle un paradoxe : les
entraîneurs souhaitent être reconnus pour leurs qualités de meneurs, mais
concèdent que leur champ d’intervention connaît certaines limites, et qu’ils ne
peuvent se passer de l’appui du capitaine.
Les années 40 ne lèvent toujours pas le voile sur ce hiatus
persistant. Certes, en ces temps d’Occupation, la situation du sport français
est singulière, avec notamment le projet de renforcer l’amateurisme, initié par
J. Borotra, et surtout soutenu par J. Pascot dès 1942
(Charroin, 2002), et la création du
statut de moniteur-joueur, afin que les joueurs puissent exercer le métier
d’entraîneur à la fin de leur carrière (Gay-Lescot, 1991). Mais justement, alors qu’un
effort est entrepris avec la création du premier stage national d’entraîneur en
1942, n’est-il pas temps de reconnaître la prédominance de cette fonction
?
Elle existe, est reconnue, mais partage encore certaines
prérogatives avec celle d’un capitaine dont l’aura, établie depuis la fin du
siècle dernier, est encore loin d’être ternie. Ce n’est en réalité qu’une
décennie plus tard qu’une réelle partition des rôles se définit. « Rarement, il
est fait allusion au capitaine, ce maillon indispensable entre l’entraîneur sur
la touche et l’équipe sur le terrain. Les Girondins ont le privilège de
posséder en André Gérard un entraîneur de grande classe et en Jean Swiatek un
véritable capitaine. L’estime et l’amitié que ces deux hommes ont l’un pour
l’autre ne sont pas étrangères au bon rendement de l’équipe ».
(France Football n° 220, 6 juin
1950).
Ainsi, le capitaine doit être le relais de l’entraîneur sur
le terrain. Il n’empiète pas sur ses attributions, il se contente de le
représenter durant la partie. En somme, il est le premier maillon de la liaison
théorie-pratique. Son rôle reste important, mais semble désormais assujetti aux
orientations et directives données par quelqu’un qui enfin commence à
ressembler à un supérieur hiérarchique. L’entraîneur est dorénavant le
directeur du jeu de son équipe, et le capitaine son second.
Lentement, le processus qui s’est mis en place tend à
s’achever. Du capitaine, légitime commandant de l’équipe, à l’entraîneur, seul
responsable, le changement ne s’est pas effectué brutalement. La
professionnalisation de l’entraînement a accéléré ce glissement.
2. La nécessité de s'entraîner et le recours à l'entraîneur:
1920-1930
Si l’entraînement des joueurs anglais, pour se préparer
spécifiquement à certains matches de la Cup, remonte à l’année 1883
(Mason, 1980), il va se généraliser
dans les années suivantes, en raison des exigences des clubs qui ont adopté le
professionnalisme. En France, bien entendu, le décalage se fait sentir,
puisqu’à titre de comparaison, en 1883, seules quelques associations existent
réellement, contre environ 1000 clubs affiliés à la F.A en 1888 en Angleterre
(Le Roux 1985, Mason 1980). Il faudra
attendre la saison 1921-1922 pour atteindre ce nombre. Le retard accumulé tient
à plusieurs facteurs. Le premier que l’on peut identifier est le manque
d’infrastructures nécessaires à la pratique.
2.1. Le faible volume d’entraînement
Les possibilités d’entraînement en termes de disponibilités
de joueurs ne sont pas légion. Le football demeure un loisir pour la majorité
des joueurs même dans les années 20.
Il n’est plus l’apanage de quelques lycéens ou immigrés
anglais comme à ses débuts (Léziart,
1989), et le travail ou les études accaparent les footballeurs une
grande partie de la semaine. Dès avant la première guerre, le football a cessé
d’être une pratique réservée aux fils de la bourgeoisie : Il s’étend à d’autres
couches de la société, et surtout au monde des adultes, pour devenir le jeu des
milieux populaires dans les années 20 (Wahl
1986). Même si la loi de 1904 a modifié le statut des ouvriers, ces
derniers travaillent encore 10 heures par jour. La journée de 8 heures, obtenue
en 1919, ne trouvera sa totale application qu’en 1925.
De ce fait, en raison du faible volume de pratique, la
qualité des débats sur le champ de jeu reste médiocre. « Or, à qui sait le
succès maigriot remporté par les matches de football disputés entre
n
os principaux clubs, il doit sembler tout naturellement
qu’on ne saurait passionner, pour un pareil spectacle, un public beaucoup plus
nombreux que les quelques centaines de spectateurs qui se donnent rendez-vous,
au jour des matches de football anglais. En Angleterre, il en va tout autrement
; le spectacle du football-association a l’importance du vélodrome chez nous ».
La Vie Au Grand Air n°288, 17 mars
1904)
[7].
La qualité du jeu français est en cause, puisque la passe n’a
pas encore supplanté le dribbling, et qu’elle ne le fera pas encore durant
quelques années
[8]. Il
est certain qu’en France, avec des lacunes évidentes en matière de quantité
d’entraînement, le football ne saurait rivaliser, en terme de qualité et de
spectacle, ni avec son homologue britannique, ni avec le cyclisme sur piste,
tous deux professionnels depuis de longues années.
Même placées sous l’autorité de leur capitaine, les équipes
ne s’exercent en réalité qu’au cours des parties disputées, et n’ont pas
d’autre occasion d’améliorer leur fond de jeu. Les observateurs avertis
constatent ces lacunes, et invariablement, se livrent à des comparaisons avec
ce qu’ils perçoivent être la référence incontournable. « Nous n’avons pas les
mêmes procédés d’entraînement que nos voisins
d’outre-Manche et nous portons la peine de notre négligence à cet égard, car
c’est montrer quelque inadvertance de croire qu’on peut perfectionner son jeu
dans les parties dominicales. Un match officiel n’est pas un milieu d’étude
suffisant pour apprendre à bien jouer, il faudrait travailler durant la semaine
d’une manière théorique ». (La Vie au Grand Air
n° 374, 10 nov. 1905).
Des débuts du football en France jusqu’aux années 30, pour le
public comme pour les joueurs, le terme d’entraînement est perçu comme synonyme
de parties amicales jouées contre les clubs voisins… Jusque dans les années 20,
peu de joueurs de club perçoivent la nécessité d’un entraînement, sous la
direction d’un entraîneur, malgré l’apparition des intérêts liés au gain de la
Coupe de France, créée en 1918, voire des coupes régionales ou des championnats
régionaux. Et s’il existe, il ne doit en aucun cas se rapprocher de la logique
compétitive qui pourrait nuire à l’état physique du sportif lors d’un
affrontement officiel. « Il n’y a pas très longtemps que les joueurs français
ont accepté l’entraînement et convenu que celui-ci pouvait avoir du bon. Mais
ceci ne veut pas dire que les footballeurs de notre pays s’entraînent
régulièrement, bien au contraire. (…) Vouloir s’entraîner ! Est-ce donc là une
finalité que ne possèdent point les Français ? ».
(Très Sport n° 4, 1er février 1925)
[9].
Les mentalités et les habitudes des joueurs de l’hexagone
sont tenaces, et constituent elles aussi une entrave à l’avènement de
l’entraîneur. Pratiqué dès ses origines comme un jeu sur le territoire
français, nombre de ses pratiquants ne voient pas pour quelle raison le
football devrait devenir une contrainte.
De surcroît, et à l’instar des autres sports, il ne bénéficie
pas de légitimation médicale. Le Dr Boigey, le Pr Latarjet, le Dr Rufier, sont
plus enclins à en dénoncer les dangers de la pratique, qu’à en souligner les
bénéfices
[10].
2.2. Amateurisme marron et références étrangères
Mais plutôt que de suivre les avis des partisans d’un
perfectionnement du football français, et de miser sur l’entraînement, les
clubs préfèrent sacrifier à l’amateurisme marron, cette pratique interdite mais
tacitement reconnue, qui consiste à rétribuer de bons joueurs pour renforcer le
club (Wahl et Lanfranchi, 1995). Cette
dérive n’est d’ailleurs pas l’apanage du seul football, puisque d’autres
sports, tels que le rugby, y sacrifient allègrement
(Augustin et Bodis, 1996).
Rares sont donc les clubs, qui au début des années 20,
préfèrent recruter un technicien pour diriger l’équipe
(Wahl, 1989). En effet, même si le
football français, depuis 1919, est régenté par la Fédération Française de
Football Association (F.F.F.A.), à la suite de sa scission avec l’U.S.F.S.A.,
il n’existe pas de championnat de France officiel. Ce sont les ligues qui
organisent les championnats régionaux, et la lutte pour la suprématie régionale
est un élément fondamental de l’existence de nombreux clubs. Aucun d’entre eux
ne veut prendre le risque de sacrifier plusieurs saisons dans l’attente d’une
hypothétique formation de jeunes joueurs qui seraient armés pour défendre ses
couleurs
[11]. Toute
formation est coûteuse en temps, et les clubs ne veulent pas voir leurs rivaux
occuper le devant de la scène plusieurs saisons durant, même avec l’éventuelle
perspective de les détrôner durablement dans le futur. « En rétribuant leurs
joueurs d’une manière plus ou moins déguisée, les dirigeants ont rendu
quasi-impossible l’engagement d’un entraîneur. Tous les grands clubs à
l’étranger se sont attachés les services d’un entraîneur professionnel
britannique : Tous ont progressé à pas de géants ».
(Le Miroir des Sports n° 251, 1er avr. 1925)
[12].
Il semble que certaines régions, telles que le Nord de la
France, soient moins affectées par ces maux endémiques, et que dès le milieu
des années 20, certains clubs découvrent les vertus de l’entraînement, dont les
effets sont parfois visibles, notamment au travers de l’organisation des
équipes sur le terrain (Chovaux,
2001).
Mais pour de nombreux clubs, invariablement, la référence à
ceux qui sont considérés comme les maîtres en matière de football,
[13] revient sur le devant de
la scène. Mais le débat se déplace, puisque cette fois-ci, il s’agit de la
comparaison du football français avec celui pratiqué dans les autres pays
européens. Autrement dit, le danger est grand de rester à la traîne des autres
nations. Certains chroniqueurs sont d’autant plus inquiets que les résultats de
la France, lors des matches internationaux, confortent leurs analyses : une
défaite de l’équipe nationale par 7 buts à 0, en Italie en 1925, ne constitue
qu’un des multiples témoignages.
La F.F.F.A. prend définitivement conscience des problèmes
soulevés par la pénurie d’entraîneurs, qui se répercute jusque dans les
résultats de la sélection nationale. Relayée par les ligues régionales
[14], elle décide en 1927 de
privilégier les clubs français qui auront fait action de formation. « Un vote !
Une décision. Ayons des entraîneurs : Il y a (…) ensuite la décision prise par
la 3 F.A. de récompenser les clubs qui possèdent un entraîneur. Aujourd’hui, et
pour poursuivre son effort côté sportif, la 3 F.A. invite les clubs qui ont un
entraîneur à lui en faire part. Elle a décidé de récompenser ceux qui auront
fourni les plus grands efforts et réalisé les plus grands sacrifices pour
l’amélioration de la technique et l’entraînement de leurs joueurs ».
(Match n° 54, 18 oct. 1927).
Malgré tout, la F.F.F.A. ne semble pouvoir faire davantage
que cet effort d’incitation. Même si certains de ses membres déplorent que
l’intervention de l’Etat soit inexistante, à l’inverse de ce qui peut se passer
en Italie sous un régime fasciste
[15], la France ne considère pas le sport qui tend vers
le professionnalisme comme une priorité
(Defrance, 1994. Callède, 2000). De surcroît, la
F.F.F.A. n’est pas un pouvoir central, mais un simple organisme de contrôle.
Elle peut donc impulser un mouvement, mais sans garantie d’être
suivie.
Elever le niveau de jeu, prouver sa compétitivité au niveau
international, former de nouveaux joueurs, faire du football un véritable
spectacle, voilà quels sont les objectifs de cet effort.
Ces premières incitations émanent donc des instances
dirigeantes, qui sont constituées d’anciens pratiquants, de dirigeants en
activité, et qui voient dans le recours à l’entraîneur une nécessité vitale
pour le progrès du football français. Leurs raisons peuvent être
philosophiques, ou d’intérêt personnel : améliorer le rendement de son propre
club, ou franchir une étape qui contribuera plus tard à imposer le
professionnalisme.
Aux yeux de certains dirigeants, le football doit rester une
affaire rentable. C’est ce qui explique malgré tout les propensions de nombreux
clubs à miser sur des joueurs-vedettes immédiatement utilisables, plutôt que de
prendre le temps de former toute une équipe.
2.3. Le professionnalisme en tant qu’accélérateur
Dès avant la première guerre, une nouvelle catégorie
d’intervenants est apparue : Les dirigeants. Par le biais du mécénat, puis
d’investissements financiers personnels, ils espèrent un retour en termes de
notoriété, de mandat politique, ou de bénéfice matériel. C’est après la
première guerre mondiale que le football cesse d’être une activité
exclusivement sportive, pour devenir un nouveau spectacle payant,
définitivement producteur de profits. Le
fonctionnement du grand club de football se distingue de moins en moins de
celui de n’importe quelle entreprise, et les lois du marché
s’appliquent dès les années 20 au football français de haut niveau
(Wahl, 1986).
Dans ces conditions, et comme le football acquiert son
autonomie vis-à-vis de l’U.S.F.S.A. dès 1919, il s’oriente de plus en plus vers
la production d’un spectacle. A partir du milieu des années 20, pour peaufiner
ce spectacle, certains des plus grands clubs, essentiellement dans le Nord, à
Paris, ou Marseille, vont le préparer sous la direction d’un entraîneur.
« L’entraînement nocturne d’une grande équipe de
football : Le Stade Français à Buffalo. (…) Les stadistes partent pour Buffalo
sous la conduite de leur entraîneur, M. Pouleur ». (Match, n° 109, 9 oct.
1928).
[16]
Le problème fondamental du football français, dans les années
20, c’est le débat qui est mené autour de la question du professionnalisme. Si
un groupe de pression influent, conduit par les journalistes F. Reichel
[17] et A. Duchenne
[18], mène jusqu’en 1932,
un combat d’arrière-garde en faveur de
l’amateurisme (
Wahl, 1998), la
F.F.F.A. se distingue par ses tergiversations. Son immobilisme incarné par son
président, J. Rimet, et son secrétaire général, H. Delaunay, ne contribue pas à
mettre un terme à l’amateurisme marron, bien au contraire. Dans ces conditions,
alors qu’un semi-professionnalisme est reconnu dès 1927 par la F.F.F.A., les
joueurs rétribués, même de façon non officielle, doivent rendre des comptes.
Les dirigeants qui paient exigent des résultats en rapport avec leurs
investissements, et les contraignent plus fréquemment, surtout dans les grands
clubs, à participer à des séances d’entraînement. Lorsque ses partisans, menés
par le journaliste G. Hanot, réussissent à imposer le professionnalisme en
1932, aidés par la menace d’une compétition indépendante de la F.F.F.A.
[19], le métier de joueur
professionnel se constitue officiellement. Il se double de l’obligation de
s’entraîner : L’entraînement devient incontournable, et l’entraîneur s’impose.
« L’entraîneur est indispensable. Un club professionnel qui n’aurait pas son
entraîneur ou qui ne saurait pas organiser un entraînement sérieux serait
largement handicapé ». (Football n° 137, 21 juillet 1932).
L’entraînement et l’entraîneur préexistent au
professionnalisme, parce que le football, dès les années 20, ne peut plus
échapper aux contraintes économiques. Mais l’avènement du professionnalisme va
les consacrer définitivement, et les généraliser.
2.4. Les premiers recrutements
Les premiers entraîneurs recrutés en France sont en immense
majorité étrangers et surtout britanniques. « De plus en plus on reconnaît,
chez nous, la nécessité des entraîneurs, et la liste des clubs qui ont fait
appel au concours d’un technicien étranger s’allonge chaque jour. Cependant on
a le regret de constater que les neuf dixièmes de ces techniciens sont
étrangers… et pour cause : les entraîneurs français sont très peu nombreux.
Voilà cependant une carrière toute tracée pour ceux qui s’illustrèrent dans
l’assoce ». (Football n° 27, 5 juin
1930).
Il est vrai que les Britanniques
[20] peuvent reproduire ce qu’eux-mêmes ont
vécu en tant que joueur dirigé par un réel entraîneur, alors que l’ex-joueur
français, doit se forger sa propre conception de l’entraînement, n’ayant ni
modèle ni référent. Sans passé, sans tradition, l’entraîneur français fait son
apprentissage en autodidacte. Dans la majorité des cas, il n’a jamais suivi un
entraînement sous les ordres d’un spécialiste expérimenté. Il ne possède pas de
programme sur lequel s’appuyer, pas de modèle d’exercices, pas de théorie à
appliquer. Les premiers entraîneurs étrangers, souvent des anciens joueurs
professionnels de bon niveau, bénéficient d’une expérience reconnue et
apparaissent donc plus fiables
[21]. Ce recours au modèle étranger révèle un désir de
trouver des solutions immédiates aux problèmes du football français, en
important ce qui apparaît être « l’arme » des pays rivaux
(Saint-Martin, 2000).
L’année 1932 se révèle être décisive. En adoptant le
professionnalisme, certains clubs se trouvent dans l’obligation de sacrifier à
une certaine « orthodoxie footballistique ».
[22] Cachin, dirigeant du Stade Français, avoue, lors de
la dernière saison effectuée par le club avec le statut amateur : « Un
entraîneur, dit-il, n’est utile que dans la mesure où il est à même d’exercer
son influence sur les joueurs. Mais à quoi bon un entraîneur, s’il est
impossible de réunir les joueurs au cours de la semaine ? Pendant la saison
dernière n’est-ce pas, nous avions un entraîneur ; seulement, personne ne
venait aux séances qu’il dirigeait ».
(Football
n° 122, 31 mars 1932).
Entre la volonté de soumettre les joueurs à un
perfectionnement physique, technique, tactique, et son application concrète sur
le terrain, la distance était réelle. En effet, les causes des défections
étaient nombreuses : manque de motivation, manque de tradition, manque
d’installations (pour des entraînements en nocturne), ou encore manque de
disponibilité laissée par un travail dans le civil trop prégnant.
Pour les 36 clubs ayant effectué le choix du
professionnalisme, une évolution réelle va se faire jour. Les joueurs sont
enfin astreints à des règlements, et l’entraînement et ses vertus sont
consacrés. La signature du contrat professionnel impose en quelque sorte « une
obligation de résultats », et l’entraînement régulier figure parfois dans les
clauses imposées aux joueurs. Cependant, pour les pionniers du
professionnalisme, les contraintes ne sont pas démesurées. L’entraînement
laisse beaucoup de temps libre aux joueurs, et nombreux sont ceux qui, pour
assurer leur reconversion, exercent un métier ou suivent des études en
parallèle (Wahl 1990, Wahl et Lanfranchi,
1995). Malgré tout, pour conduire cet entraînement, la figure du
technicien étranger est prédominante. Si au départ, les clubs se satisfont de
cette situation, certains responsables fédéraux et journalistes s’en
préoccupent. Poser les bases d’un football français ne saurait être une
politique dépendant de compétences exclusivement extérieures, même si le
recours aux modèles étrangers reste une solution de facilité
(Saint-Martin, 2000).
D’influents membres de la presse écrite, parfois anciens
internationaux, parfois récents professionnels, tels que J. Mairesse, réclament
dès 1933 la construction d’une «
maison-école du
football français », où serait organisé le perfectionnement des
cadres techniques, donc des entraîneurs
[23].
Avec le professionnalisme, les vertus de l’entraînement sont
définitivement reconnues, et ne peuvent être dissociés de l’homme qui le
dirige. Cependant, cette étape ne constitue qu’un premier pas vers une
professionnalisation, qui doit améliorer ses structures et sa formation de
cadres français, aussi bien en quantité qu’en qualité.
2.5. Des premières formations à l’Amicale des entraîneurs
La F.F.F.A. n’est pas insensible à cette argumentation dont
elle a pris conscience du bien-fondé, mais les premières mesures prises restent
timorées, à l’image de ces stages annuels organisés sur quelques demi-journées,
depuis le mois de juin 1929, sous la direction de l’entraîneur anglais Kimpton,
et sanctionnés par un examen final, qui consiste en quelques questions écrites.
A titre d’exemple, la session de 1934 dure du 5 juin au 15 juillet ; les cours
ont lieu chaque matin au stade Pershing, et 17 stagiaires sont
inscrits.
Il s’avère qu’au début de l’année 1937, un effet tangible
d’une politique de formation se fait toujours attendre, puisque parmi les 16
équipes de Division 1 française, une seule est dirigée par un entraîneur
français : Azéma, à Sète. Par ailleurs, on recense 4 Anglais, 3 Ecossais, 3
Autrichiens, 2 Hongrois, 1 Yougoslave, 1 Uruguayen, 1 Argentin
(Football n° 396, 1937).
Une évolution sensible va survenir au début de la saison
1939/40, puisqu’on recense 6 clubs de Division 1 qui sont dirigés par un
entraîneur français : Cannes, Roubaix, Metz, Paris, Red-Star, Sochaux.
Avec la période de guerre, durant laquelle des équipes
fédérales, amenées à disputer un championnat fédéral sont constituées, le
statut de joueur-moniteur souhaité par J. Borotra puis J. Pascot voit le jour
en 1942, avec la première formation officielle, le stage national
d’entraîneur.
Les deux commissaires généraux à l’Education Générale et aux
Sports ont comme ambition avouée le relèvement
social et moral des joueurs de football (Chovaux, 2002), et
également la reconversion des anciens professionnels, afin de doter les clubs
amateurs de cadres compétents pour encadrer la jeunesse française
(Charroin, 2002). Ces espoirs seront
déçus, mais le stage d’entraîneur va se pérenniser, puisqu’il se maintiendra
les années suivantes, et que dès 1946 la F.F.F.A. reprend ses efforts et met en
place des sessions de deux semaines. « En incitant ses professionnels à suivre
les cours de moniteur-entraîneur, la 3 F.A. poursuit un double but : assurer
l’avenir matériel des membres de son élite arrivés au crépuscule de leur
carrière de joueur, constituer un cadre d’éducateurs indispensable à
l’amélioration technique et au perfectionnement tactique de ses licenciés ».
(L’Almanach du Football,
1947).
La première formation officielle d’entraîneurs après-guerre
se conclut le 8 août 1946, avec la publication de la liste des candidats reçus
au Brevet d’entraîneur, dont le major est l’international J. Prouff : sur 69
candidats, 18 se voient attribuer le brevet d’entraîneur fédéral, qui les
autorise à encadrer une équipe professionnelle, et 25 le brevet d’entraîneur
régional. M. Baquet, dont les travaux
[24] à propos de l’entraînement ont été
reconnus par la Fédération Française de Football, participe à l’encadrement du
stage national d’entraîneurs, au même titre que G. Hanot, ou G. Barreau
[25]. Dès lors, le succès de
cette formation ne se ternira jamais, puisqu’elle se perpétue sous des formes
relativement identiques de n
os jours. Les entraîneurs
français prennent conscience de l’importance de leur rôle, mais également de
leurs responsabilités, ou plutôt de celles que leur font supporter les clubs.
C’est pourquoi ils se rassemblent pour mieux défendre leurs intérêts communs. «
La réunion constitutive de l’Amicale des entraîneurs a eu lieu à Paris et a été
marquée par un net succès… Cette amicale tant désirée répondait à un besoin et
avait des buts réels et précis ».
(Football n°
74, 21 août 1947).
Deux cents entraîneurs adhèrent à l’Amicale, et une centaine
sont présents lors de cette première réunion, au cours de laquelle ils élisent
11 membres de leur bureau, dont la présidence est confiée à Gabriel Hanot.
Cette nouvelle association répond également aux manques constatés par les
ligues régionales,
[26]
et à la pénurie en éducateurs, accrue en raison de la seconde guerre mondiale,
alors que dans le même temps, le nombre de joueurs augmentait très
nettement.
Une profession semble s’être définitivement constituée. En
effet, en prenant conscience de la singularité de leur situation, et en prenant
appui sur la validité de leurs diplômes, les entraîneurs entendent constituer
désormais un réel groupe de pression au sein du microcosme du football
français.
Cette tentative d’union contribue à accroître le poids de
l’entraîneur, à lui conférer définitivement son importance, même si dans
certains cas, les traditions ont la vie dure. « Lorsqu’il était capitaine du
Racing club de Paris en 1948, Leduc possédait déjà un esprit si critique et si
caustique que l’entraîneur d’alors, l’excellent Paul Baron, veillait
attentivement à tout ce qu’il disait pour éviter de se faire doucement (et
gentiment) critiquer par l’actuel entraîneur de l’O.M. ».
(V. Pironi, 1971).
Dans certaines équipes le capitaine jouit toujours d’un
prestige qui remonte aux prémices du football français, à tel point que
parfois, l’entraîneur, même s’il est dorénavant le directeur de l’équipe, ne
peut toujours systématiquement imposer ses points de vue sans avoir à composer.
Les mentalités issues du siècle passé disparaissent d’autant moins facilement
que l’entraîneur en a parfois lui-même hérité de son expérience de
joueur.
Cependant, son personnage et son image se sont définitivement
imposés dans le paysage du football français, à tel point qu’il paraît
désormais impensable de se passer de ses services.
« Vous imaginez donc aisément que les responsables du club
marseillais peuvent maintenant envisager un recrutement de tout premier ordre.
Avant toute chose, ils ont acquis un nouvel entraîneur (Henri Roessler) qui
succède à Gusti Jordan ». (France Football n°
223, 28 juin 1953).
A l’orée des années 50, l’entraîneur est enfin devenu une
priorité dans le bon fonctionnement d’un club, et parfois même, en terme de
recrutement, une priorité par rapport à des joueurs confirmés. Il a apporté la
preuve que son absence ne peut être que préjudiciable à la vie du club
professionnel.
3. De l'imputation en responsabilité à la médiatisation:
1930-1950
La reconnaissance de la responsabilité de l’entraîneur dans les
mauvais résultats de son équipe semble remonter à l’origine de son existence en
France, c’est à dire au milieu des années 20.
En cette période, son poids effectif reste théorique puisque
l’autorité du capitaine sur l’équipe n’est pas encore discutée
(R. Meunier, 1985).
Les succès des équipes demeurent avant tout associés aux
exploits des joueurs-vedettes, rarement aux qualités des entraîneurs
[27]. Dans la presse, jusque
dans les années 30, la parole revient majoritairement aux joueurs. Il est rare
qu’un entraîneur soit interviewé, ce qui n’empêche pas les journalistes de
prendre parti pour cette profession victime à leurs yeux d’injustices.
3.1. Entre joueurs et dirigeants : une situation
inconfortable
En 1946, après la seconde guerre mondiale et alors que le
football des clubs reprend ses droits, les avis ne diffèrent pas. On érige en
vérité première l’importance de la contribution de l’entraîneur aux succès de
son équipe. Pourtant il semble bien que c’est le regard porté de l’extérieur
qui est le plus laudatif par rapport aux actions menées. Au sein même du club,
il en va tout autrement : la tâche de l’entraîneur n’est guère facilitée, que
ce soit par les joueurs, parfois, ou par les dirigeants le plus souvent. Sa
position, que l’on pourrait assimiler à celle d’un technicien ou d’un ingénieur
d’entreprise
[28] est
comme celle des ses alter ego de l’industrie, ambiguë et inconfortable
(J.P. Clément, 1994). S’il apparaît
comme un privilégié aux yeux des joueurs, pour lesquels il est un supérieur
hiérarchique, il est relativement esseulé dans le club, par rapport aux
dirigeants qui ne lui offrent pas de possibilité d’intégration dans leur
cercle. Il est considéré comme un cadre. En raison de cette situation hybride,
l’entraîneur ne peut sans doute réclamer une totale liberté de manœuvre dans la
direction de l’équipe. « Mais nous croyons que Delfour a raison quand il parle
des entraves que l’on porte dans les clubs à l’exécution du rôle des
entraîneurs. Au lieu de renforcer leur autorité, on la conteste souvent. Et
Delfour se plaint aussi du manque d’assiduité, de conviction, de l’indiscipline
des joueurs à l’entraînement. La conscience professionnelle n’existe guère ».
(France Football officiel, 12 sep.
46).
Servir de cible à deux fractions du club qui jalousent son
autorité est l’apanage de l’entraîneur. Les dirigeants l’envient pour le
contact direct qu’il a avec les joueurs, notamment les vedettes, pour l’écho
qu’il reçoit dorénavant dans les médias, et pour ses compétences ; les joueurs
remettent en cause ses choix, surtout ceux qui ne jouent pas.
Il est certain que la période d’Occupation a contribué à
créer de mauvaises habitudes en matière d’entraînement, les joueurs profitant
de la conjoncture pour se laisser aller à un dilettantisme avéré. Les joueurs
ont pris comme prétexte la menace de l’abolition du professionnalisme pour ne
plus s’entraîner. Et d’autre part, la constitution d’équipes régionales,
nommées équipes fédérales, en raison des directives de J. Pascot, dès la saison
1943
(Gay-Lescot, 1991), avec des
joueurs déplacés d’autorité d’une région à une autre, n’a pas non plus
contribué à développer chez ces derniers une inclination plus prononcée pour
les contraintes de leur profession
[29]. Malheureusement, ces usages se perpétuent
après-guerre. Ajoutés à l’attitude des dirigeants, avides de pouvoir, qui elle
n’a pas varié, la situation de l’entraîneur est encore plus inconfortable
qu’avant-guerre.
Delfour, qui a quitté le Red-Star pour le club belge de La
Gantoise, n’est pas le seul entraîneur qui, après un limogeage, « s’exporte »
vers un pays frontalier. Dans l’ensemble, les entraîneurs français sont
évidemment lucides quant à leurs obligations et leurs responsabilités, même si
certains espèrent trouver une meilleure écoute à l’étranger. Si l’entraîneur
semble bénéficier d’une promotion, en étant désormais assimilé à un cadre, il
en subit les désagréments afférents, et en particulier la précarité de
l’emploi.
« C’est un métier ingrat et difficile que celui d’entraîneur.
Ce qui tend à le montrer, c’est le manque de constance et de continuité qui
s’attache à l’emploi. Pour quelques entraîneurs comme Wartel, Cheuva, Pleyer,
Gérard, Baron, par exemple, qui restent attachés à leur club et auxquels les
clubs font confiance, combien n’en voit-on pas qui passent dans les clubs comme
des météores ? ». (France Football n° 281, 7 août
1951).
Seuls quelques clubs développent une politique basée
davantage sur le long terme, et considèrent que les qualités de l’entraîneur
s’expriment dans des conditions stables, connues et permanentes. Mais ces
quelques clubs sont-ils assurés de rester des modèles, ou des exceptions ? Ne
vont-ils pas, comme les autres, à un moment donné, connaître les affres d’une
trop longue attente d’hypothétiques résultats, manifester leur impatience, et
sacrifier à leur tour à la triste tradition de limoger leur entraîneur ? «
Depuis fort longtemps, nous n’avions connu une telle « valse des entraîneurs ».
Et des hommes que l’on croyait fortement liés avec leur club, tels Wartel à
Sochaux, Pleyer avec Rennes, ont été emportés par ce tourbillon. »
(France Football n° 326, 17 juin
1952).
Ainsi, deux clubs que ce même hebdomadaire mettait en exergue
moins d’une année auparavant, pour la fidélité réciproque qu’ils entretenaient
avec leur entraîneur, succombent à leur tour aux impératifs extérieurs. Lors de
la saison 1952/53, P. Baron, cité lui aussi comme garant de sécurité et de
stabilité, sera remercié et remplacé par G. Jordan en cours d’exercice au R.C.
Paris.
L’expression « valse des entraîneurs », qui fait son
apparition, ne se démodera pas : souvent reprise lors des saisons suivantes,
elle fera encore le gros titre de la une du bi-hebdomadaire France Football le
10 mai 2002. Cette valse des entraîneurs, qui dans le langage familier indique
un changement fréquent de personnes dans une même fonction, semble trouver dans
les années 50 une première concrétisation de l’instabilité de la profession,
qui par la suite ne se démentira qu’en de très rares et anecdotiques occasions.
Il est certain que le nombre des entraîneurs diplômés, qui augmente chaque
année de plusieurs dizaines d’unités, contribue à intensifier le décalage entre
l’offre et la demande, puisque dans le même temps, le nombre des équipes
professionnelles ne varie pas. De surcroît, les entraîneurs limogés ne cèdent
pas toujours la place à de nouveaux venus, préférant souvent retenter leur
chance au plus haut niveau dans un autre club.
Précarité et non respect du contrat font partie intégrante du
curriculum vitae de l’entraîneur français. Et cette définition qui s’attache à
la profession ne surprend personne. Au contraire, c’est la stabilité qui va
devenir singulière
[30].
3.2. La médiatisation
En corollaire, s’y adjoint une forme de consécration
médiatique dans la presse écrite, puisque pour la première fois, le 22 août
1950,
France Football propose une
double page (2 et 3) et un portrait des 36 entraîneurs des équipes de Division
1 et 2 françaises, accompagné d’un article titré : « Ils ont de lourdes
responsabilités : ils méritent d’être connus ». Certains entraîneurs tels que
H. Herrera, à la fin des années 40, mais surtout A. Batteux
[31] ou J. Snella, dans les
années 50, vont même bénéficier d’une exposition médiatique équivalente à celle
des meilleurs joueurs.
La presse spécialisée doit vendre, et il est logique qu’elle
emploie un discours où se mêlent mélodramatique et sensationnel, puisque les
faits prouvent que la profession d’entraîneur est beaucoup plus précaire que
celle de joueur, et que les anecdotes qui concernent les premiers contribuent,
autant que les matches eux-mêmes, à alimenter l’intérêt du public. Un certain
chemin a été parcouru depuis le 23 août 1939, date à laquelle sont mentionnés
pour la première fois, dans l’hebdomadaire Football n° 501, les noms des entraîneurs à la
suite de ceux des joueurs de l’équipe, dans un article intitulé : « Championnat
professionnel. Les effectifs en Division 1 ».
La semaine suivante, le nom des entraîneurs des équipes de
Division 2 n’apparaît pas à côté de ceux des joueurs, donnant la preuve que le
processus de reconnaissance est à peine amorcé.
Les joueurs ont beaucoup plus souvent la parole dans les
colonnes des journaux, et la quasi-exclusivité des reportages photo, et même
les dirigeants bailleurs de fonds ont alors également davantage la primeur sur
les entraîneurs.
Un décalage se ressent donc, entre une imputation en
responsabilité immédiate, dès la naissance de la profession d’entraîneur dans
la deuxième moitié des années 20, et une reconnaissance médiatique de son
travail, qui émerge dans les années 40 pour ne plus cesser de se manifester
dans les décennies suivantes.
La « valse des entraîneurs », en vigueur dans le football
français de ces dernières années, n’est pas une mode cyclique surgie
brusquement, en raison de bouleversements subits, économiques, politiques,
structurels…
Au contraire, après avoir été avérée jusqu’au milieu des années
20
[32], et pour cause
puisque le capitaine d’équipe supplée jusque-là un entraîneur dont on ne
perçoit pas l’utilité, contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays
européens, la tranquillité relative de l’entraîneur ne passera pas le cap des
années 30.
Il est vrai qu’il est difficile, pour un état démocratique
comme la France, d’imposer l’entraînement, même si la F.F.F.A. l’aurait
souhaité, notamment en se référant à des exemples proposés par d’autres pays
étrangers. C’est donc avec l’avènement du professionnalisme et la création d’un
championnat national que va s’imposer définitivement le rôle de
l’entraîneur.
Puis, avec la professionnalisation de l’entraînement,
l’entraîneur officiant en France prend définitivement le pas sur le capitaine
dans les années 40, grâce à un vécu, une expérience, une formation
officiellement validée. Il accède parallèlement à un métier dont la stabilité
n’est pas la garantie majeure : son pouvoir s’est certes accru, ses décisions
font souvent autorité, mais en contrepartie, l’obligation de résultats est
encore plus prégnante.
La seule compensation à cette précarité, c’est la
reconnaissance médiatique et salariale dont commencent à bénéficier les
entraîneurs à l’orée des années 50. La presse écrite, notamment, relate souvent
la part prépondérante prise par l’entraîneur dans les succès de son équipe. Il
convient toutefois de nuancer les propos tenus par la presse spécialisée : Elle
a assuré sa rentabilité en relatant le sport comme un spectacle
(Marchand, 1989), et les journalistes
eux-mêmes se conduisent comme des supporters, voire des porte-parole du
mouvement sportif (Marchetti, 1998).
De ce fait, les discours, qui recourent à certains procédés stylistiques
destinés à accroître leur efficacité (Pociello,
1995), sont à appréhender dans le contexte dans lequel ils
apparaissent.
Entre 1925 et 1950, une profession s’est donc définitivement
constituée, et le statut qui lui est accordé par l’environnement du football
(spectateurs, supporters, média, dirigeants, joueurs…) laisse aisément augurer
de son évolution au cours des décennies suivantes. Montrer quels contenus
d’entraînement sont proposés, à partir des années 20, appréhender les relations
entraîneur-entraîné, identifier les tentatives de contrôle physiologique de
l’entraîneur sur les joueurs, constituent des axes de recherche qui
compléteraient utilement ces données relatives à la difficile émergence de la
profession d’entraîneur de football, mais également d’autres travaux déjà
entrepris.
[33]
L’étude des contrats d’entraîneurs, ainsi que des archives de
l’Amicale des entraîneurs devrait fournir de précieuses indications quant aux
tentatives de protection sociale de cette profession face à la précarité et à
la singularité qu’elle affronte. Malheureusement, ces sources, pour diverses
raisons (Chovaux, 2001), restent rares.
L’exploration de ces pistes conduirait inévitablement à mieux
cerner les raisons des difficultés de l’émergence de l’entraîneur français de
football, ainsi que des permanences qui s’attachent à certains aspects de cette
profession.
Archives :
Archives de la Fédération Française de Football : liste des
entraîneurs-instructeurs depuis 1939.
Archives de la Ligue Lorraine de Football : Procès-verbaux
d’assemblées générales depuis 1920.
Journaux :
-
La Vie Au Grand
Air, de 1899 à 1914.
-
Football
Association, de 1919 à 1929.
-
Football, de 1929
à 1945.
-
France Football, à
partir de 1945.
-
Match, de 1926 à
1945.
-
Le Miroir des
Sports, de 1920 à 1964.
-
Miroir Sprint, de
1947 à 1956.
-
Très Sport,
1925.
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[*]
L’auteur est doctorant en STAPS. Le sujet de sa thèse,
directement relié à l’article, porte sur l’émergence de la profession
d’entraîneur de football en France, sous la direction du Pr. A. Rauch, et la
co-direction du Pr. A.Wahl. E-mail :
grun@ sciences. univ-metz. fr
[1]
La Vie Au Grand Air, n° 790, 8 nov. 1913. « La venue des
Corinthians, leur premier match joué au Parc des Princes, contre une équipe
représentative française en 1904, causa parmi n
os soccers
une véritable révolution ». Les Corinthians, équipe anglaise composée
d’amateurs, est réputée pour sa virtuosité, et évolue en passes courtes, à
l’aide de combinaisons entre avants et demis, avec une vitesse d’exécution qui
stupéfie les Français.
La « révolution » évoquée semble concerner plus une prise de
conscience du niveau du football étranger qu’un changement dans la façon de
pratiquer en France.
Cette juxtaposition d’actions individuelles servira de socle au
style de jeu usité plus tard dans d’autres sports collectifs, notamment le
basket-ball et le water-polo (De Vincenzi, Charroin-Terret).
[2]
Hormis l’intermède de la période de Vichy notamment incarnée
par la politique de Jep Pascot, le second Commissaire Général à l’Education
Générale et au Sport (1942-1944).
[3]
Norbert Elias et Eric Dunning dans « Sport et Civilisation »,
voire Erving Goffman dans « La mise en scène de la vie quotidienne » relatent
ce statut infra-dignate dans le sport et le travail.
[4]
Cf. note de renvoi page 46.
[5]
La Vie Au Grand Air n° 808, du 14 mai 1914 donne l’exemple de
l’entraînement des professionnels anglais. La base en est constituée par des
exercices de marche, course, saut à la corde, punching-ball, et aux haltères.
Dans Football n° 57, du 1
er
janv. 1931, Griffiths, entraîneur anglais, déclare que les joueurs français «
n’attachent pas suffisamment d’importance à l’éducation physique ».
[6]
Cette tactique, induite par la modification de la règle du
hors-jeu en 1925, consiste en une occupation rationnelle du terrain, avec 3
défenseurs, 2 demis, 2 inters, 3 attaquants. La schématisation de la
disposition des joueurs sur le terrain dessine un W et un M. Le W.M. est une
tactique communément employée jusque dans les années 50 en Europe.
[7]
Dès 1897, la finale de la Cup, en Angleterre, rassemble plus de
50 000 spectateurs.
[8]
J. Sharp, international anglais, déclare à La Vie Au Grand Air,
n° 548, 20 mars 1909 : « Pour les Français, le dribbling m’a paru constituer le
procédé favori (…). Dans les temps héroïques de l’Association, nous pratiquions
aussi le dribbling individuel, mais il y a longtemps que nous l’avons abandonné
».
[9]
Lucien Gamblin : ancien capitaine de l’équipe de France, qui
s’enorgueillit de nombreuses sélections nationales entre 1910 et 1923. Ses
propos n’en prennent que plus de poids.
[10]
Un des rares médecins à souligner les vertus du football est le
docteur Diffre, co-auteur d’un ouvrage sur le football avec l’international H.
Bard en 1927, et signataire de plusieurs articles dans Football et Sports en
1923.
[11]
Selon l’expression de P. Arnaud (1992), « le sport n’est pas un
jeu d’enfants ».
[12]
Gabriel Hanot : après sa carrière d’international au poste
d’arrière dans l’équipe de France entre 1908 et 1919, il devient un journaliste
influent au Miroir des Sports, à l’Auto, à Football. Il est à l’initiative des
premiers stages d’entraîneurs et devient conseiller technique de l’équipe de
France entre 1945 et 1949, tout en restant journaliste à l’Equipe. Il est
également à l’origine de l’Amicale des entraîneurs en 1947 et de la première
coupe d’Europe des clubs lancée en 1955.
[13]
Jusqu’à l’année 1953, et une défaite de l’Angleterre 3 – 6
contre la Hongrie dans le « temple du football », Wembley, suivie d’une déroute
1 – 7 quelques semaines plus tard à Budapest. De ce point de vue là, le concept
d’« exemplarité » mis en exergue par Jean-Philippe Saint-Martin notamment dans
sa thèse, ne paraît que plus pertinent.
[14]
Assemblée générale annuelle de la Ligue de Lorraine de
Football, P.V. du 3 juin 1928 : « On ne peut assez féliciter les clubs dont la
situation permet de s’assurer les soins d’un entraîneur : ils en recueillent de
précieux fruits ». (M. De Vienne, président de la L.L.F.).
[15]
Sur cette question, Lanfranchi (1998), Milza (1990), Pivato
(1993).
[16]
Il s’agit alors d’une des premières équipes à s’entraîner en
nocturne. Le fait est suffisamment rare pour être souligné par Match, ainsi que
le mode de déplacement employé, l’autocar.
[17]
F. Reichel rédige dès 1920, dans Football Association n° 64, du
18 déc. un article intitulé « Contre le professionnalisme ». Il est partisan
d’un amateurisme pur et dur, celui des débuts de l’U.S.F.S.A.
[18]
A. Duchenne se préoccupe davantage des arguments économique et
sociaux, et considère que la carrière de footballeur, trop brève, ne serait pas
de nature à subvenir aux besoins des individus.
[19]
J.P. Peugeot a fondé un véritable club d’entreprise, le F.C.
Sochaux, qui fonctionne selon un modèle professionnel. En 1930, il crée la
Coupe Sochaux, qui réunit les meilleures équipes française et se déroule en
marge des compétitions officiellement organisées par la F.F.F.A.
[20]
Les cas des entraîneurs britanniques tels que P. Farmer
(Marseille), C. Griffiths, ou Kimpton… sont fréquemment évoqués dans la presse
avant 1930.
[21]
Ce modèle n’est pas spécifique au football. Dès 1899, la
natation sportive française a recours à l’engagement de nageurs australiens
pour donner des cours dans de nouvelles techniques de nage (Terret,
1996).
[22]
Dans le sens employé pour orthodoxie scolaire (Arnaud, 1983,
1991).
[23]
Ces personnalités du football français prennent souvent en
exemple les fonctionnements étrangers : M. Pefferkorn décrit la création d’une
école de football italienne, destinée à la formation des entraîneurs, qui
reçoivent une instruction ininterrompue durant 6 mois (Football n° 148, 13 oct.
1932).
[24]
« Education sportive, initiation et entraînement » paraît en
1942. Baquet publie à la demande de la F.F.F. « La préparation athlétique du
footballeur » en 1946.
[25]
G. Barreau est sélectionneur de l’équipe de France de football
dans les années 30 et 40.