2004
STAPS
Rapport de recherche
Éléments pour la construction d’une métasociologie du
sport
Magali Uhl
[*]
Docteur en sociologie, membre du CETCOPRA (Centre d’études
des Techniques, des Connaissances et des Pratiques, Université de Paris I,
Panthéon-Sorbonne), responsable de rédaction de Prétentaine (Université de Montpellier III, Paul
Valéry).
Cet article se propose de problématiser les conditions de
possibilité de la recherche en sociologie du sport. Sa visée épistémologique
s’attache à élucider réflexivement la construction sociale des sociologies du
sport. Différentes topiques sont proposées afin de circonscrire l’objet de
recherche, le champ thématique, le corpus théorique et la démarche
méthodologique : la question du cloisonnement disciplinaire et des
connaissances spécialisées ; le rôle des déterminations objectives dans la
constitution d’un savoir ; la complexité inhérente à la réalité corporelle et
sa dimension de fait social total ; les types de recherches en sociologie du
sport et leurs intentions spécifiques ; les modes de connaissances et les
enjeux épistémologiques majeurs ; le rapport du chercheur à ses objets de
recherche et la problématique intersubjective. Ces niveaux d’intelligibilité
mettent en évidence la nécessité du pluralisme explicatif, de la
multiréférentialité et du complémentarisme épistémologique dans la recherche en
sociologie du sport sous peine d’amoindrir sa capacité heuristique et de
relativiser ses apports cognitifs.
Mots-clés :
Complémentarisme, Corps, Épistémologie, Intersubjectivité, Réflexivité..
The objective of this article is to question the conditions of
research possibilities in the field of sport sociology. Its epistemologic aim
is to solve in a reflexive way the social construction of sports sociologies.
Differents topics are suggested in order to define the object of research, the
thematic field, the theoritical corpus and methodologic research : the question
of the subjects divisions and the specialised knowledges ; the role of the
objectives determinations in the constitution of a knowledge ; the inner
complexity of corporal reality of the body and its dimension as a total social
fact ; research types in sports sociology and their specific intentions ; the
knowledge and the major epistemological stakes ; the relation between the
searcher and the object of his research and the intersubjective problematics.
These levels of intelligibility show the necessities of all available
explanations, of the multireferentiality and the epistemological
complementarism in the sociologics of sports research. Otherwise, it would
lower its heuristic capacity and relativitise its cognitive inputs.
Keywords :
Body, Complementarism, Epistemology, Reflexive, Subjectivity..
Dieser Artikel will die Bedingungen der Möglichkeiten der
Forschung in der Sportsoziologie problematisieren. Sein epistemologisches Ziel
ist es, reflexiv die soziale Konstruktion der Sportsoziologien zu hinterfragen.
Verschiedene Topoi werden vorgeschlagen, um das Forschungsobjekt, das
thematische Feld, das theoretische Korpus und das methodologische Vorgehen
abzugrenzen: die Frage der disziplinären Abschottung und der spezifischen
Kenntnisse; die Rolle der objektiven Determinationen in der Konstitution von
Wissen; die inhärente Komplexität der körperlichen Realität und seine Dimension
der allumfassenden sozialen Tatsache; die Forschungstypologien in der
Sportsoziologie und ihre spezifischen Intentionen; die Arten des Erkennens und
die wichtigsten epistemologischen Herausforderungen; das Verhältnis des
Forschers zu seinem Forschungsobjekt und die Problematik der
Intersubjektivität. Diese Ebenen der Erkenntnismöglichkeit zeigen deutlich die
Notwendigkeit pluralistischer Erklärungen, Mehrbezüglichkeit und
epistemologischer Komplementarität in der Sportsoziologie, ohne welche die
Gefahr besteht, dass ihre heuristische Fähigkeit vermindert und ihre kognitiven
Beiträge relativiert werden.
Schlagwörter :
Komplementarität, Körper, Epistemologie, Intersubjektivität, Reflexivität.
Quest’articolo si propone di problematizzare le condizioni di
possibilità della ricerca in sociologia dello sport. Il suo obiettivo
epistemologico vuole illustrare riflessivamente la costruzione sociale delle
sociologie dello sport. Sono proposti differenti topici al fine di
circoscrivere l’oggetto di ricerca, il campo tematico, il corpus teorico ed il
procedimento metodologico: la questione della chiusura disciplinare e delle
conoscenze specializzate; il ruolo delle determinazioni oggettive nella
costruzione di un sapere; la complessità inerente alla realtà corporea e la sua
dimensione di fatto sociale totale; i tipi di ricerche in sociologia dello
sport e le loro intenzioni specifiche; le modalità di conoscenze e le poste in
gioco epistemologiche maggiori; il rapporto del ricercatore con i suoi oggetti
di ricerca e la problematica intersoggettiva. Questi livelli d’intelligibilità
mettono in evidenza la necessità del pluralismo esplicativo, della
multireferenzialità e del complementarismo epistemologico nella ricerca in
sociologia dello sport, altrimenti si rischia di sminuire la capacità euristica
e di relativizzare i suoi apporti cognitivi.
Parole chiave :
complementarismo, corpo, epistemologia, intersoggettività, riflessività..
Este artículo se propone problematisar las condiciones de
posibilidad de la investigación en sociología del deporte. Su ambición
epistemológica se sujeta elucidar reflexivamente la construcción social de las
sociologías del deporte. Diferentes tópicas estan propuestas a fin de limitar
el objeto de investigación, el campo temático, el corpus teórico y el curso
metodológico : el asunto de la división disciplinaria y de los conocimientos
especializados; el papel de las determinaciones objetivas en la constitución de
un saber; la complejidad inherente a la realidad corporal y su dimensión de
caso social; los tipos de investigaciones en sociología del deporte y sus
intenciones específicas; los modos de conocimientos y los objetivos
epistemológicos mayores; la relación del investigador con sus objetos de
investigación y la problemática intersubjetiva. Esos niveles de inteligibilidad
ponen de manifiesto la necesidad del pluralismo explicativo, de la
mutireferencialidad y del complementarismo epistemológico en la investigación
en sociología del deporte bajo pena de aminorar su capacidad euristica y de
relativizar su contribución cognoscitiva.
Palabras claves :
complementarismo, cuerpo, epistemología, intersubjevetividad, reflexividad.
Quelles sont les conditions de possibilité de la recherche en
sciences humaines, et particulièrement en sociologie du sport ? Quelle est la
nature de cette recherche dans laquelle tout chercheur, notamment le chercheur
en sociologie, se débat nécessairement avec toute une série d’interrogations,
de doutes, d’incertitudes, de difficultés : délimitation de l’objet de
recherche, conformité de la problématique et de la démarche au regard des
exigences des instances de légitimation, choix d’un « terrain » ou d’un corpus,
accord d’une équipe de recherche, soutiens institutionnels et financiers,
possibilités de publication, mais aussi et peut-être surtout identification
progressive à un ethos de chercheur, c’est-à-dire désignation de soi comme
chercheur, ce qui ne va pas sans de multiples questionnements existentiels,
puisqu’on ne devient pas simplement chercheur par « choix » d’une profession,
mais aussi, d’une certaine manière, par conversion à une vocation ou
acquiescement à une conviction ? Ce sont ces questions que je voudrais
thématiser à partir d’un corpus d’ouvrages consacrés à la sociologie du sport
en France. Ce questionnement me semble par ailleurs revêtir un double aspect
complémentaire dans le champ de la sociologie du sport :
- D’une part la sociologie du
sport est tributaire, dans sa constitution même, d’une approche
sociologique des diverses activités physiques et pratiques corporelles qui
accompagnent les pratiques sportives proprement dites, soit en les préparant
dans le cadre de l’éducation physique, soit en les remplaçant dans le cadre des
multiples activités d’entretien et de loisir.
- Les STAPS
représentent d’autre part un champ de production important au sein de la
sociologie française du sport qui a été assez sensiblement influencée par
elles. De nombreuses références bibliographiques se situent ainsi à la croisée
des travaux sociologiques extérieurs aux STAPS et des recherches sur le sport
faites au sein même des STAPS (Ardoino & Brohm, 1991).
Ma contribution est donc d’abord une
recherche sur la recherche. Cette
métarecherche (Uhl, 2000) comprend,
comme toute recherche, une série de réquisits qu’il convient de mettre à jour
dans une perspective (auto)-réflexive (Morin, 1994) :
processus institutionnels de
légitimation (entrée dans la recherche, habilitation du chercheur,
intégration dans une équipe de recherche) ; présupposés théoriques (appartenances à des
champs disciplinaires spécifiques, références paradigmatiques et
épistémologiques, cadres méthodologiques) ; visions du monde (conceptions de la culture et
du sport, positions politiques, philosophies et métaphysiques implicites,
modèles de réussite sociale) ; implications
temporelles (dialectique de l’identité et de l’altérité du chercheur
dans le temps) ; urgences
administratives et délais temporels (contradictions entre la
pluralité des temporalités sociales et la durée intérieure de la recherche)
(Ardoino & Brohm, 1991). Le propos vise essentiellement à interroger les
préalables épistémologiques, institutionnels et
idéologiques d’une réflexion approfondie sur les conditions de
possibilité spécifiques aux diverses sociologies du sport qui s’opposent
aujourd’hui dans ce champ. L’intention première n’est donc pas de procéder à un
examen comparatif des différents travaux épistémologiques relatifs à la
sociologie du sport, ni bien sûr d’établir un bilan critique des recherches en
ce domaine, mais de développer les prolégomènes obligés d’une sociologie
multiréférentielle et complémentariste du sport en tant que réalité complexe.
Cet article pose ainsi les linéaments d’un programme de recherche pour la
construction d’une métasociologie du
sport qui cherche à rendre explicites les
présupposés ontologiques (la nature
des objets étudiés), les systèmes de
pensée (les catégories et principes d’intelligibilité), les
constructions théoriques (les concept
fondateurs) et les intentionnalités
constitutives de la recherche (axiologies et finalités).
Pour cerner plus précisément la problématique de cet article il
faut rappeler que toute recherche sur le sport (compte rendu expérimental,
étude clinique, description des pratiques, analyse historique, essai critique,
etc.) (cf. : Arnaud, 2000 ; Bouet, 1968 ; Bruant, 1992 ; Jeu, 1972 ; Léziart,
1990 ; Meynaud, 1966 ; Pociello 1999 ; Vigarello, 1988 ; Yonnet, 1998) ; se
situe plus ou moins nettement dans un
champ de
recherche à la fois disciplinaire et thématique en se classant par
conséquent dans un genre donné. Or, cette « architextualité », pour reprendre
l’expression de Gérard Genette
[1], est déjà l’objet d’une première difficulté, puisque
le genre « recherche en sociologie du sport » est supposé respecter certains
critères de forme, d’argumentation et de rigueur, alors que toute l’histoire de
la sociologie du sport, et plus généralement des sciences humaines, est
l’histoire d’une lutte ininterrompue pour la
définition légitime du genre et des sous-genres
: rapport de la discipline en question avec les disciplines voisines ou
complémentaires – philosophie, psychologie, histoire, anthropologie, biologie,
notamment –, division de la sociologie du sport en diverses spécialisations
(par exemple : l’étude des addictions sportives dans la haute compétition, des
pratiques de glisse extrêmes, des histoires de vie des champions, de
l’évolution des techniques sportives ou des publics de supporters), clivage
entre le théorique et l’empirique (parfois dit aussi de « terrain »), et,
in fine, opposition récurrente entre
la théorie du sport dite « scientifique » et la théorie du sport dite «
littéraire », « philosophique » ou « essayiste » (Bourdieu, 1980, 1987 ; Brohm,
1992, 1993 ; Corneloup, 2002 ; Defrance, 1995). Or, toutes ces désignations de
genres sont évidemment performatives en ce sens que leurs dénominations
constituent également des qualifications ou des disqualifications. Dans le
champ universitaire on constate en effet qu’énoncer c’est faire advenir. D’où
les luttes de légitimité entre les genres, les disciplines, les champs de
recherche, les démarches méthodologiques, et bien entendu aussi entre les
universités et centres de recherche. Pour prendre quelques exemples
significatifs qui permettent de comprendre la hiérarchie des genres : on sait
que suivant les orientations théoriques qui prévalent au sein des divers
courants de la sociologie du sport, le genre « recherche empirique » sera
privilégié sur le genre « réflexion épistémologique », le genre « recueil et
traitement des données quantitatives » sur le genre « observation clinique »,
le genre « management des organisations sportives » sur le genre « histoire
politique du sport » ou inversement (
Quel Corps
?, 1993).
2. Principes constitutifs
Cette situation de cloisonnement thématique et disciplinaire
n’est pas nouvelle, puisque Descartes constatait déjà la répartition des objets
entre les diverses sciences et ses conséquences : la particularisation des
disciplines et des « études spéciales ». La première règle cependant pour la
direction de l’esprit n’est pas de s’approprier séparément chaque discipline en
laissant de côté toutes les autres, mais de rechercher la « solide connaissance
du vrai » qui est le but général de toute recherche. En effet, puisque tous les
champs du savoir sont étroitement liés entre eux, « si quelqu’un donc veut
sérieusement rechercher la vérité, il ne doit pas faire choix d’une science
particulière : elles sont toutes unies entre elles et dépendantes les unes des
autres. Qu’il pense seulement à accroître la lumière naturelle de sa raison,
non pour résoudre telle ou telle difficulté d’école, mais pour que, dans chaque
circonstance de sa vie, son entendement montre à sa volonté ce qu’il faut
choisir » (Descartes, 1628, 4).
De toute évidence, la recherche sociologique en STAPS ne peut
être seulement une « étude spéciale » sur un « objet spécial » puisqu’elle
concerne au premier chef la totalité des déterminations – sociales,
économiques, scientifiques, technologiques, politiques, culturelles, etc. – de
ce fait social total qu’est le sport
en tant que croisement d’instances : institutions et organisations sportives,
pratiques et techniques sportives, discours sur le sport, sciences de la
motricité et de l’apprentissage moteur, management et économie du sport, images
du corps, etc. (Duret, 2002 ; Ehrenberg, 1991 ; Gasparini, 2000 ; Simmonot,
1988). La sociologie du sport se doit donc de respecter les principes de
totalité, de
complexité et de
multiréférentialité. En effet, « les
vérités séparées comportent une part d’erreur qui est leur mutilation. Il faut
un autre type de connaissance, et c’est la connaissance complexe, qui permet de
relier tout et parties en boucle, de traiter la multidimensionnalité. Ce
faisant elle intègre les connaissances produites au sein de disciplines
spécialisées, tandis que la connaissance spécialisée, isolée, désintègre la
complexité du réel » (Morin, 2000, 11).
Il s’agit par conséquent de problématiser les conditions de
possibilité de la sociologie du sport. En ce sens la visée
métasociologique de mon propos – en
tant que sociologie de la sociologie du sport – s’attache à l’élucidation
réflexive de la construction sociale de ses objets de recherche (Bourdieu &
Wacquant, 1992). Or, la construction de la réalité sociale (Searle, 1998) est
de toute évidence indexée sur les cadres cognitifs qui rendent possible toute
forme de sociologie, y compris, bien sûr, la sociologie du sport. Il s’agit là
d’un domaine fondamental sinon fondateur de l’épistémologie qui s’est toujours
posé la question des sources et ressources sociales des sciences : savoirs,
systèmes de pensée, catégories de l’entendement, facultés cognitives, cadres
conceptuels, représentations, croyances, visions du monde, mythologies, etc.
Cette épistémologie des sciences qui étudient les pratiques corporelles (Le
Breton, 1992) renvoie, bien évidemment, à la sociologie de la connaissance,
sous sa forme particulière de la sociologie du sport, ou à la sociologie du
sport comme connaissance de la réalité sociale, puisque cette sociologie, au
même titre d’ailleurs que les autres sciences humaines qui traitent des
phénomènes corporels, prétend être une forme de connaissance particulière du
réel : la réalité corporelle dans son infinie diversité, dans sa complexité
synchronique et diachronique (
Prétentaine, 2001). La sociologie du sport se
voit donc obligée, non seulement de procéder à une sociologie de la recherche,
puisque les chercheurs sont aussi des sujets sociaux et que la sociologie du
sport se situe dans le jeu des institutions sociales, mais plus
fondamentalement encore à une
métasociologie ou
théorie de la sociologie, c’est-à-dire à une
critique théorique ou transcendantale de ses conditions de possibilité
[2] en tant que
forme de pensée (avec ses catégories,
ses concepts, ses raisonnements),
mode
d’investigation (avec ses méthodes d’objectivation, d’observation,
d’enregistrement, de mesure), et
type
d’écriture (avec ses genres codifiés, ses normes de communication,
ses procédures de validation, ses règles de publication).
C’est ce que souligne justement Georg Simmel en insistant sur
les fondements de la sociologie : « De même que certains termes du problème se
situent au-dessous des connaissances concrètes de l’existence sociale, il en
est d’autres par contre qui la dépassent : ils essayent de restituer par les
hypothèses et la spéculation en une image d’ensemble close le caractère
inévitablement fragmentaire de cette empirie […] ; ils affirment ou ils mettent
en doute – les deux processus découlent également d’une vision supra-empirique
du monde – que tout le jeu des événements socio-historiques est habité par une
signification religieuse, un rapport connaissable ou supposable concernant les
fondements métaphysique de l’être » (Simmel, 1991, 104).
La sociologie du sport, pas plus d’ailleurs que les autres
sciences humaines, ne peut prétendre être une simple science empirique,
positive ou factuelle qui pourrait se dispenser – au nom de la thèse
hégémoniste que toute connaissance serait sociale et donc objet prioritaire de
la sociologie – de rendre compte à son tour de son projet de connaissance, de
ses capacités cognitives, de ses résultats effectifs dans l’extension du
savoir
[3]. Si toute
connaissance est relative à des conditions sociales – institutionnelles,
culturelles, politiques, etc. – la sociologie du sport, en tant que champ de
connaissance particulier, est elle aussi nécessairement relative, limitée,
partielle et donc dépendante de ses conditions institutionnelles de production,
de circulation et de réception. La prétention sociologique à assigner la
connaissance à un domaine de validité s’applique par conséquent
ipso facto à elle-même : la sociologie
devient elle aussi relative. Et ce n’est pas le recours incantatoire aux «
faits » qui permet de résoudre cette aporie, mais seulement la recherche des
conditions de possibilité qui autorisent des énoncés valides sur les
compétences réelles de la sociologie à comprendre les pratiques humaines et
particulièrement les pratiques corporelles et sportives dans leur diversité.
Autrement dit, la réflexion fondamentale sur
l’intention constituante même de la recherche,
en un mot sur son essence (Uhl,
in
press), est ici non seulement inévitable, mais la condition même de
compréhension de toute forme de recherche relative au donné corporel, qu’il
soit sportif ou extra-sportif. Comme le souligne en effet Theodor W. Adorno, «
confrontées au projet de pénétrer l’essence de la société moderne, les études
empiriques ressemblent à des gouttes sur une pierre brûlante » (Adorno, 1979,
61). Aussi ne peut-on pas, pour poursuivre la métaphore, s’en tenir au simple
donné – par exemple transcrit en données statistiques – et ignorer le feu de la
pierre, c’est-à-dire l’essence même des choses, sous peine de se brûler les
doigts. « Le donné – c’est-à-dire les faits – auquel elle [la recherche
sociale] se heurte suivant ses méthodes comme si c’était la chose ultime, n’a
rien d’ultime en soi-même, c’est une
chose
conditionnée. Dès lors, elle ne peut confondre le fondement de sa
connaissance – le caractère de données de faits à propos desquels sa méthode
consacre tous ses efforts – avec le fondement réel : un être en soi des faits,
leur immédiateté pure et simple, leur caractère fondamental » (Adorno, 1979,
73).
Il apparaît alors évident qu’un paradigme unique, même fort, ne
peut pas rendre compte de la totalité de la réalité sociale, notamment dans le
domaine de la sociologie du sport. Par conséquent, « au lieu de choisir un
paradigme à l’exclusion des autres, ou d’en tenter une synthèse, peut-être
convient-il de laisser s’ouvrir les cent fleurs. Il ne s’agit pas pour autant
de renoncer à l’espoir d’identifier les critères d’une explication
satisfaisante. Bien au contraire, il s’agit d’identifier les concepts clefs de
voûte devant permettre d’évaluer la validité des modes d’analyse disponibles »
(Brown, 1989, 19). Par ailleurs, toute réduction du complexe au simple, de la
multiplicité à l’unité ne peut être que source de distorsion intellectuelle
(Morin, 1994). Même si de nombreux auteurs réfutent la thèse du pluralisme
épistémologique, en soutenant qu’il ne serait que le résultat de la prégnance
des philosophies et des idéologies passées sur la pensée, des imprécisions et
confusions langagières ou de l’usage restreint de la formalisation
mathématico-logique, on peut penser qu’à « l’illusion possible de la pluralité
des schèmes d’intelligibilité [on peut] opposer tout aussi légitimement le
fantasme unitaire d’une science ramenée à un espace à deux dimensions : la
logique et l’expérience » (Berthelot, 1990, 147).
La réflexion épistémologique sur la sociologie du sport porte
ainsi avant tout sur le conditionnant,
le constituant, l’instituant de la recherche, même si le
conditionné, le constitué, l’institué représentent des régions d’être qui ont
leur importance. À cet égard, mon travail se présente comme une
propédeutique métasociologique sur les fondements
de la connaissance sociologique dans le domaine du sport. Je ne fais
ici que reprendre une recommandation de Jean Duvignaud : « Tout sociologue
commence par s’interroger sur la sociologie. Comme s’il fallait qu’une révision
générale précédât l’analyse. Comme si chaque génération portait avec elle son
image de la sociologie, à la façon d’un promeneur qui se déplace avec son
arc-en-ciel » (Duvignaud, 1968, 7). Et cette révision générale ne peut que
concerner la totalité de la démarche de recherche sociologique, plus
particulièrement ses fondements, généralement impensés comme des allants de soi
ou des doxa. En ce sens, il n’est pas besoin de préciser que ma recherche n’est
pas ici une recherche empirique de terrain, encore moins une socio- ou
ethnographie avec application des méthodes standards, mais d’abord un
travail théorique, une recherche
fondamentale, c’est-à-dire un travail d’analyse critique des catégories,
concepts, idées, références, etc., utilisés par les principales disciplines des
sciences humaines qui abordent le sport, ses institutions et ses pratiques,
mais aussi une argumentation épistémologique en faveur d’une démarche
transversale, multiréférentielle, complémentariste, herméneutique qui tente
d’éviter les réductions, les cloisonnements, les schématismes.
3. Épistémologie de la complexité
Dès que l’on accepte la complexité inhérente à l’étude de la
connaissance en sociologie du sport, surdéterminée par le fait que le chercheur
est lui-même un sujet épistémique impliqué parmi les sujets sociaux, il
s’ensuit que l’objet de recherche ne peut être appréhendé que sur le mode de la
multiréférentialité. Les fonctions
socio-politiques du sport contemporain, les multiples dimensions de la
corporéité – anatomo-physiologique, bio-mécanique, bio-énergétique,
pulsionnelle, esthétique, etc. –, la diversité des goûts et habitus sportifs,
les différents paliers en profondeur (Gurvitch, 1968.) de l’histoire des
pratiques corporelles, pour ne prendre que ces exemples classiques, sont
redevables d’une démarche multiréférentielle. Autrement dit, une seule approche
disciplinaire ne peut rendre compte de la complexité de l’objet de recherche.
En insistant sur le rôle des différentes sciences humaines dans la sociologie
du sport, il s’agit de comprendre en quoi la question de la multiréférentialité
est cruciale d’un point de vue épistémique. À cet égard il importe de rétablir
les communications avec les autres sciences humaines, non seulement pour ouvrir
le champ de la sociologie du sport à d’autres domaines de la réalité sociale
qui peuvent également être soumis à son investigation, mais aussi pour rendre
complémentaires les différentes approches disciplinaires. Il paraît ainsi peu
pertinent de se limiter à une seule perspective disciplinaire ou à une démarche
méthodologique exclusive. Peut-on sérieusement comprendre le sport contemporain
en se limitant par exemple à l’économie du sport ou à la biomécanique des
gestes sportifs ? Peut-on étudier la trajectoire de carrière d’un athlète en se
contentant de lui faire passer des tests de personnalité sans se poser la
question du sens que revêt sa pratique pour lui ? (Le Pogam, 1993).
Il apparaît ainsi que si la sociologie du sport veut se donner
pour tâche de comprendre la complexité des pratiques sportives et la diversité
des institutions qui les gèrent, elle doit refuser le piège des frontières
disciplinaires. « Nous devons, souligne Charles Wright Mills, refuser les
spécialisations arbitraires des départements universitaires, régler notre
spécialisation au gré du sujet, et surtout au gré du problème ; enfin, ce
faisant, puiser dans les vues et dans les idées, dans la documentation et dans
les méthodes de toutes les sciences humaines qui octroient à l’homme le rôle
d’acteur historique » (Mills, 1977, 137). Les cloisonnements disciplinaires,
qui ne donnent de l’objet qu’un éclairage spécialisé, sont en effet incapables
de restituer la complexité de l’objet, mais ils le mutilent de surcroît parce
qu’ils occultent fondamentalement la façon dont l’objet est constitué,
c’est-à-dire aussi les présupposés épistémologiques qui guident la recherche.
Les questions essentielles qui peuvent se poser rompent alors avec l’habitus du
cloisonnement : quel est cet objet que nous cherchons ?, comment
l’appréhendons-nous ?, suivant quelles perspectives comptons-nous l’élucider ?,
quels domaines de la réalité notre problématique touche-t-elle ?, quels champs
du savoir embrasse-t-elle ? En un mot, quels concepts, méthodes, matériaux,
paradigmes nous sont indispensables pour rendre possible l’intelligence de
notre objet ? Dans ce type de questionnement il est clair que « l’idée du
“cloisonnement” se fonde moins sur de solides problématiques que sur des
concepts en carton-pâte » (Mills, 1977, 144). En se privant en effet d’une
perspective plurielle qui donne de la richesse et de la profondeur à son objet,
le morcellement disciplinaire dissout la réalité dans une généralité abstraite
ou la mutile dans une spécialisation hasardeuse, à l’ɶidence
incomplète. C’est ce qu’a bien mis en avant Marcel Mauss dans ses étude sur les
techniques du corps, la magie ou le don où il applique les principes de la
méthode multidimensionnelle (Mauss, 1950).
Il ne faut donc pas hésiter à recourir à d’autres disciplines –
notamment la sociologie de la connaissance, particulièrement la sociologie
phénoménologique –, pour aborder sous divers angles la question des fondements
de la recherche en sociologie du sport. À ce titre l’image de l’arc-en-ciel
évoquée par Jean Duvignaud est particulièrement significative puisque c’est
l’unité de la pluralité qui permet d’éclairer les choses. Et, malgré une sorte
de disqualification contemporaine implicite de la recherche théorique au profit
du « terrain », et plus spécialement au profit de la sociologie du sport «
appliquée » ou « commanditée » par une demande sociale, en somme utilitaire ou
prestataire de services, il reste que la réflexion théorique, particulièrement
le questionnement épistémologique sur les fondements de l’activité sportive,
est une absolue nécessité, même pour ceux qui privilégient le « terrain
».
D’autre part, dans un contexte de crise de la sociologie
[4], qui se (re)pose aujourd’hui
les questions fondamentales de son identité, de ses intentions, de ses
compétences, de ses méthodes et surtout de ses champs d’application (par
exemple dans ses rapports avec l’économie, l’histoire, les sciences politiques,
l’ethnologie, la psychologie), il n’est pas illégitime d’insister sur les
préalables ou les principes constituants de toute recherche sociologique,
surtout en sociologie du sport, discipline relativement récente et souvent
négligée, incomprise ou soumise à controverses (Brohm, 2002 ; Bromberger, 1998
; Caillat, 1989 ; Mignon, 1998 ; Thomas, 1993 ; Vargas, 1992).
En effet, comme l’a rappelé Jean Piaget, « la sociologie
intéresse l’épistémologie à deux points de vue distincts et complémentaires :
d’une part, elle constitue un mode de connaissance digne d’être étudié pour
lui-même, notamment dans ses rapports (de différence comme de ressemblance)
avec la connaissance psychologique ; d’autre part, c’est en son objet ou en son
contenu mêmes que la connaissance sociologique conditionne l’épistémologie,
puisque la connaissance humaine est essentiellement collective et que la vie
sociale constitue l’un des facteurs essentiels de la formation et de
l’accroissement des connaissances préscientifiques et scientifiques » (Piaget,
1977a, 15). On peut alors rappeler que la sociologie du sport a elle-même
besoin d’être fondée ou refondée, c’est-à-dire d’être interrogée et mise en
question par le « pur pouvoir de la raison ». Ce qui est très exactement la
tâche d’une métasociologie des pratiques corporelles.
Il ressort de ces considérations que mon champ de recherche est
constitué par le corpus des œuvres, écrits, livres, articles, publications,
etc., des auteurs – sociologues, philosophes, psychanalystes, écrivains,
journalistes, pratiquants et dirigeants sportifs, etc. – qui ont écrit sur le
sport. Emmanuel Kant (1783) avait expliqué que son principal souci était de
distinguer avec soin les modes de connaissance. On peut aussi estimer qu’une
exigence épistémologique majeure de la sociologie du sport est de ne pas
confondre tous les modes de connaissance en les réduisant à un mode unique (par
exemple l’approche empirique, seule considérée comme « scientifique ») et
surtout de ne pas fétichiser une seule forme de « terrain » (par exemple
l’échantillon dit « représentatif » ou l’immersion prolongée dans un groupe
sportif). Le terrain ou plutôt le territoire de l’historien est constitué aussi
bien par des entretiens avec des témoins que par un dépouillement d’archives
dans une bibliothèque. Le linguiste, lui, travaille sur des récits de la
tradition orale ou des écrits produits par une langue donnée (ou plusieurs).
L’ethnologue peut « aller sur le terrain » (il sera africaniste, orientaliste,
océaniste, etc.), mais il lui arrive aussi de lire les ouvrages de ses
collègues et prédécesseurs dans son cabinet de travail. Le psychanalyste peut
aussi bien travailler en institution, dans un centre de consultation, qu’à
domicile derrière le divan. L’épistémologue confronte les travaux scientifiques
(qui ne sont pas forcément les siens) au sein d’une discipline ou compare les
démarches de différentes disciplines. Le philosophe, enfin, travaille
nécessairement sur des textes, des concepts, des doctrines. De toute évidence,
il ne s’agit pas dans ces différents exemples des mêmes terrains, mais il
paraît difficile de leur dénier la qualité de terrain, sauf, encore une fois, à
identifier la notion de terrain à l’une de ses formes particulières. Je dirais
donc volontiers que toute recherche se crée son propre terrain et que
l’imagination épistémologique consiste à adapter son terrain à l’objectif de la
recherche et à la démarche utilisée.
Il va de soi de ce point de vue qu’une approche
phénoménologique ne se situe pas sur le même terrain qu’une méthodologie
ethnographique ou une procédure d’enquête par questionnaire. La phénoménologie
reste dans la perspective d’un horizon de
sens qui ne peut être localisé comme un terrain, un territoire ou un
champ, au sens géographique, ethnologique ou sociologique. Cet horizon se donne
comme un flux temporel subjectif,
source et réceptacle de toute réflexion, de toute investigation, de toute
donation de sens, y compris, bien sûr, du sens de la recherche (Husserl, 1994).
Et cet horizon phénoménologique est aussi réel, original et spécifique que par
exemple le cadre psychanalytique type avec son dispositif d’associations libres
qui se déroulent dans le « lieu psychique » de la scène fantasmatique ou la
situation expérimentale dans un laboratoire de psychologie cognitive.
4. Réflexivité et auto-réflexivité
En me proposant d’étudier les modalités de la connaissance dans
la sociologie du sport, j’ai donc eu recours à une démarche de recherche qui
est une démarche sur la démarche, une métadémarche, c’est-à-dire une recherche sur les
démarches de recherche. Il s’agit alors de définir une analytique des
fondements possibles de la connaissance sociologique, analytique placée sous
l’hypothèse générale de la vie constituante du
sujet. Kant remarquait dans son analyse du pouvoir pur de la raison
que « la vie est la condition subjective de toute notre expérience possible »
(Kant, 1783, 111). Je conclurai pour ma part à la permanence du sujet dans la
vie, y compris, bien sûr, dans la vie sportive.
Il apparaît alors que dans le cadre d’une sociologie de la
connaissance des « mondes du sport », « la théorie de la connaissance et la
théorie de la vie nous paraissent
inséparables l’une de l’autre. Une théorie de la vie qui ne s’accompagne pas
d’une critique de la connaissance est obligée d’accepter, tels quels, les
concepts que l’entendement met à sa disposition : elle ne peut qu’enfermer les
faits, de gré ou de force, dans des cadres préexistants qu’elle considère comme
définitifs. Elle obtient ainsi un symbolisme commode, nécessaire même peut-être
à la science positive, mais non pas une vision directe de son objet. D’autre
part, une théorie de la connaissance, qui ne replace pas l’intelligence dans
l’évolution générale de la vie, ne nous apprendra ni comment les cadres de la
connaissance se sont constitués, ni comment nous pouvons les élargir ou les
dépasser. Il faut que ces deux recherches, théorie de la connaissance et
théorie de la vie, se rejoignent, et, par un processus circulaire, se poussent
l’une l’autre indéfiniment » (Bergson, 1969, IX).
Cette circularité de la connaissance et de la vie implique par
ailleurs une réciprocité de l’objet et du sujet de la recherche. On peut dire
en effet que toute recherche est tributaire d’une double visée : du sujet vers
l’objet qui représente l’intentionnalité du sujet
de la recherche ; de l’objet vers le sujet qui représente
l’intentionnalité de l’objet de
recherche, surtout lorsque cet « objet » est lui-même un sujet –
individuel ou collectif –, comme c’est très souvent le cas en sociologie du
sport. Le problème que pose cette double intentionnalité renvoie à la question
de la constitution. Le sujet est-il constitué (déterminé) ou
constituant (déterminant) ? En
d’autres termes, les motifs du chercheur sont-ils conduits par des
institutions, un champ, un marché, des interactions sociales, des
déterminations de classe, des appartenances culturelles, une identité sexuelle,
etc., ou dépassent-ils dans le cadre de la recherche ces divers niveaux du
constitué ?
Cette interrogation renvoie alors à l’idée même de recherche,
au type de recherche dont il est question. Je considère qu’il y a deux
archétypes de recherche qui correspondent à deux visées essentiellement
différentes : la recherche
professionnalisée (selon une demande, une expertise, un appel
d’offre, etc.) et la recherche
fondamentale qui ne tend pas vers une finalité de reconnaissance
économique ou d’embauche (recherche universitaire théorique). Je travaille pour
ma part sur le second type de recherche dont le but n’est pas l’application
pratique ou le débouché immédiat sur le marché du travail, mais l’enquête
réflexive sur les paradigmes, références théoriques et projets de recherche
ainsi que l’explicitation des valeurs, visions du monde, ontologies savantes ou
spontanées, idéologies professionnelles, formes de langage, etc., à l’œuvre
dans toute recherche sociologique, généralement en tant qu’impensé
épistémologique, politique et, pour finir, métaphysique. Pour donner une
illustration de l’opposition entre ces deux idéaltypes de recherches, donc de
chercheurs, on peut mentionner dans un autre registre la différence de principe
qui existe entre l’artiste salarié (l’art pour vivre) et son homologue
désintéressé (vivre pour l’art), entre une œuvre d’art au service d’une cause
(caritative, politique, pédagogique, etc., par exemple une musique de commande
écrite à la gloire d’un prince) et une pure œuvre d’art (par exemple une
symphonie de Mahler). Aussi le désir de recherche dont il est ici question ne
concerne pas les finalités immédiatement accessibles telles qu’elles prévalent
dans la recherche professionnalisante ou la recherche administrative – faut-il
en effet « livrer notre destin planétaire aux experts parcellaires, confier la
pensée à ceux qui n’ont pas de pensée » (Morin, 2000, 13) – mais rejoint le
pathos originaire de la connaissance qu’Aristote traduit dès les premiers mots
de sa Métaphysique : « L’homme a
naturellement la passion de connaître » (Aristote, 1991, 39).
Cette volonté de réintroduire le sujet, dans sa complexité
ontologique, au cœur même du procès de connaissance est la pierre de touche de
la pensée d’Edgar Morin, elle fonde également sa critique du déterminisme sous
toutes ses formes. Il apparaît en effet que dans une certaine conception
déterministe en vogue
[5]
les problèmes de la connaissance en sciences humaines se résolvent par le
recours incantatoire à des déterminations causales : historiques, sociales,
économiques, politiques, culturelles. Dans ce type de théorie, la connaissance
se trouve essentiellement déterminée par les conditions objectives de sa
production. De la même manière les orientations du chercheur sont déterminées
par les conditions objectives de production, de circulation et de publication
de ses recherches. Avant d’être un sujet singulier dans sa radicale ipséité, il
est d’abord membre d’un laboratoire de recherche, possède un ethos de classe, a
incorporé des habitus culturels, intériorisé des cadres d’expérience et des
schèmes de construction sociale de la réalité, etc. Ainsi son orientation
épistémologique sera-t-elle la conséquence directe de sa position dans le champ
considéré : « On est empiriste, formaliste, théoricien, ou rien de tout cela,
beaucoup moins par vocation que par destin, dans la mesure où le sens de sa
propre pratique advient à chacun sous la forme du système de possibilités et
d’impossibilités que définissent les conditions sociales de sa pratique
intellectuelle » (Bourdieu, Chamboredon & Passeron, 1983, 99). Dès lors,
les choix épistémologiques deviennent surtout des « idéologies professionnelles
» dont le but est de légitimer la place et la position du chercheur au sein des
structures normatives de son milieu d’appartenance scientifique.
5. Sujet épistémique et intersubjectivité
La recherche suppose donc un environnement de recherche, un
processus de recherche, des objets, des visées de recherche, des résultats,
etc. Mais ce qu’elle implique surtout c’est un sujet de recherche, autrement dit un chercheur
vivant, qui n’est pas un être de fiction ou un agent épistémique abstrait, mais
une personne en chair et en os, impliquée par tout son être, même en cas de
dénégation, dans sa recherche. C’est ce sujet-là qui appréhende, élabore,
traite et modifie ces différents niveaux de la recherche. Et comme le souligne
Jean Piaget, « le chercheur […] en tant que sujet humain est une source de
connaissances, et constitue en fait le point de départ de toutes les
connaissances, naïves, techniques, scientifiques, etc. » (Piaget, 1977b,
363-364).
Cette source de connaissances est donc fondamentalement
subjective, ou plus exactement inter- ou transsubjective en ce sens que le
sujet de recherche est confronté à un jeu complexe d’interactions
transférentielles et contre-transférentielles entre lui et les objets de
recherche, notamment le sien, et entre lui et les autres sujets de recherche.
Cela revient à constater que la recherche, avant d’être un traitement de
choses, est d’abord et avant tout une intention
subjective dans un monde lui-même subjectif. La société est sans
doute aussi un agencement objectif de rapports sociaux objectifs,
d’institutions matérielles, d’appareils, de lois, de normes, etc., mais elle
est d’abord une sphère de subjectivité et d’intersubjectivité. « La société est
subjective, écrit Theodor W. Adorno, parce qu’elle renvoie aux hommes qui la
forment – et parce que ses principes d’organisation renvoient à la conscience
subjective » (Adorno, 1979, 32-33). Il en découle que l’épistémologie des
sciences qui étudient les pratiques corporelles et les pratiques sportives doit
considérer cette subjectivité non pas comme un obstacle à neutraliser,
éliminer, refouler – au nom de la fameuse distanciation objectivante et de la
neutralité scientifique –, mais comme la substance, la vie, la force et la
finalité mêmes de la recherche. Par ailleurs – et ceci est d’une importance
capitale pour la sociologie du sport – la connaissance de la subjectivité n’est
pas une connaissance ordinaire, mais une connaissance auto-réflexive, une
connaissance de soi, une connaissance où il y a identité partielle ou totale du
sujet et de l’objet dans une circulation dialectique incessante. Dès lors, «
les sciences sociales, comme le remarque Norbert Elias, s’occupent des
relations entre les hommes. Sur ce plan de la recherche, les hommes se
rencontrent eux-mêmes aussi bien que les uns les autres ; les “objets” sont en
même temps des “sujets”. C’est la tâche des chercheurs en sciences sociales que
de trouver les moyens de comprendre les configurations mouvantes que les hommes
tissent entre eux, la nature de ces liaisons ainsi que la structure de cette
évolution. Les chercheurs sont eux-mêmes inscrits dans la trame de ces motifs.
Ils ne peuvent s’empêcher – car ils sont immédiatement concernés – de les vivre
de l’intérieur ou par identification. » (Elias, 1994, 24).
Il s’avère en définitive que toute recherche repose sur une
ontologie implicite ou explicite
(Berthelot, 2000). Cette postulation sur l’être concerne aussi bien le sujet de
la recherche que ses objets de recherche dans la mesure où, en sciences
humaines et particulièrement en sociologie du sport, les objets du chercheur
sont presque toujours des sujets humains, des rapports entre sujets humains ou
des réalités médiatisées par des sujets humains. Dès lors, il n’est plus «
possible de traiter les faits sociaux comme des choses. Ils ont un mode propre
de se donner qui n’est pas celui des choses. En tant que phénomènes, ils sont
de prime abord ambigus. Et de plus, ne sont que si une condition humaine située
et datée vient leur donner un sens. En sorte que la sociologie n’atteint
quelque efficace dans l’ordre de la connaissance que si, en dernier ressort,
elle se réfère à des états-vécus » (Monnerot, 1946, 61).
Lorsqu’on accepte le principe qu’aucun savoir ne permet
à lui seul la compréhension d’un
objet, que la science par conséquent, comme le souligne Alain Besançon (1971),
ne peut exister qu’à titre de savoir partiel, on peut alors formuler les
principes d’une épistémologie qui offre au chercheur la possibilité de
comprendre son objet de la façon la moins mutilante possible. C’est
essentiellement par la médiation d’une épistémologie de la complémentarité
(Devereux, 1985) – qui articule plusieurs disciplines sans les confondre – que
l’on peut dépasser les limites d’une connaissance fragmentaire de l’univers
sportif.
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[*]
magali. uhl@
wanadoo. fr
[1]
Gérard Genette (1992) définit l’architextualité comme le genre
ou la qualité générique d’un texte, son essence différentielle. Ainsi en
littérature il existe des romans, des récits, des nouvelles, des poésies, des
comédies, des tragédies, etc. Cette architextualité peut être l’objet d’un
enjeu – tant du côté de l’auteur du texte que du côté de la réception – pour la
valorisation ou la définition légitime du genre en question. Ainsi un roman
policier relève d’un genre littéraire moins prestigieux qu’une tragédie de
Racine. De même, en sociologie du sport les conflits architextuels – explicites
ou implicites – renvoient à une hiérarchie des genres consacrés par les normes
du champ officiel…
[2]
« Pas plus que la psychologie en effet une sociologie
intéressant l’humanité de l’homme en la mettant en jeu ne saurait se passer
d’une assise transcendantale, laquelle consiste en l’intersubjectivité qui est
au fondement de tout phénomène social quel qu’il soit » (Henry, 1988,
192-193).
[3]
Habermas rappelle que dans les sciences humaines les théories
dépendent « d’interprétations générales qui ne peuvent être confirmées ou
infirmées selon des critères immanents, du type de ceux des sciences empiriques
». Le rapport aux valeurs est un exemple parmi d’autres de ces instances
transcendantes qui déterminent les démarches de recherche. « C’est pourquoi les
sciences sociales sont tenues à déclarer la dépendance de leurs hypothèses
théoriques fondamentales à l’égard de ces présuppositions normatives »
(Habermas, 1987, 24).
[4]
Raymond Boudon, dans un ouvrage qui constate la corrélation
entre la crise sociale et universitaire de la fin des années soixante et la «
remise en question de la sociologie », souligne les éléments qui caractérisent
la crise d’identité et d’orientation de la sociologie contemporaine. Son
analyse du « polymorphisme » sociologique est plus que jamais d’actualité
(Boudon, 1971).
[5]
Edgar Morin critique ici les théories de Pierre Bourdieu et de
ses disciples : « C’est bien le point de vue qu’expriment les conceptions
sociologiques de Bloor ou Bourdieu, comme celles d’une vulgate marxiste qui
fait de la science une idéologie » (Morin, 2000, 40).