2004
STAPS
Rapport de recherche
L’identité professionnelle des enseignants d’EPS : entre valeurs
partagées et interprétations singulières
Thérèse Roux-Perez
[*]
IUFM des Pays de Loire - 4 chemin Launay-Violette BP 12227 -
44322 Nantes Cedex 3
L’article se donne pour objet d’investir les éléments
constitutifs d’une identité collective au sein du groupe professionnel des
enseignants d’Education Physique et Sportive (EPS). Une enquête par
questionnaire permet d’appréhender la profession à partir des valeurs et des
représentations professionnelles partagées. L’utilisation complémentaire
d’entretiens semi-directifs nuance cette approche et rend compte des
distorsions entre un discours collectif relativement consensuel et des
interprétations singulières. Un certain nombre de tensions apparaissent alors
entre spécificité et intégration de la discipline au sein du système scolaire,
entre logique sportive et logique d’apprentissage de l’élève, entre pratique et
théorie. Pour dépasser les clivages et retrouver une unité, les enseignants
d’EPS se réfèrent aux finalités de la discipline, aux valeurs éducatives et
revendiquent une relation privilégiée avec les élèves, se situant alors comme
des acteurs particuliers et indispensables au sein de l’école.
The article aims to invest the constitutive elements of a
collective identity among the professional group of physical education
teachers. An investigation carried out through questionnaires permits to
apprehend the profession from the shared professional values and
representations. The complementary use of semi-directive interviews qualifies
this approach and gives an account of the distortions between a
quasi-consensual collective discourse and singular interpretations. A certain
amount of tensions appears, hence, between the specificity of the discipline
and its integration amidst the academic system, between the sports’logic and
the pupil’s learning logic, between the practice and the theory. In order to
overcome the cleavages and get unity back, the sports’teachers refer to the
finalities of the discipline and to educational values. They claim a privileged
relationship with the pupils as they set themselves as essential and special
actors within schools.
Keywords :
identité professionnelle, Représentations, Valeurs, EPS.Professional identity, Representations, Values, Sportive and Physical Education.berufliche Identität, Repräsentationen, Werte, SportunterrichtEFS, identità professionale, rappresentazioni, valori.identidad profesional, representaciones, valores, educación física y deportiva..
Ziel des Artikels ist es konstitutive Elemente einer kollektiven
Identität unter der Berufsgruppe der Sportlehrer zu untersuchen. Eine
schriftliche Befragung erlaubt es, diese Berufgruppe durch gemeinsame Werte und
berufliche Repräsentationen zu charakterisieren. Der Einsatz
halbstandardisierter Interviews relativiert diesen Ansatz und zeigt
Verzerrungen zwischen dem relativ übereinstimmenden kollektiven Diskurs und den
einzelnen Interpretationen. Eine gewisse Zahl von Spannungen tauchen dann
zwischen Sonderstellung und Integration der Disziplin innerhalb des
Schulsystems, zwischen der sportlichen Logik und der Logik des schulischen
Lernens sowie zwischen Praktik und Theorie auf. Um diese Gräben zu überwinden
und eine Einheit zu finden, berufen sich die Lehrer auf die Ziele der
Disziplin, auf die erzieherischen Werte und beanspruchen für sich ein
privilegiertes Schüler-Lehrer-Verhältnis; dabei sehen sie sich als besondere
und unabkömmliche Akteure innerhalb der Schule.
L’articolo ha lo scopo di indagare gli elementi costitutivi di
un’identità collettiva in seno al gruppo professionale degli insegnanti di
Educazione Fisica e Sportiva (EFS). Un’inchiesta tramite questionario permette
di valutare la professione partendo dai valori e dalle rappresentazioni
professionali condivise. L’utilizzazione complementare di interviste
semi-direttive sfuma quest’approccio e rende conto delle distorsioni tra un
discorso collettivo relativamente consensuale e delle interpretazioni
soggettive. Allora appare un certo numero di tensioni tra specificità ed
integrazione della disciplina in seno al sistema scolastico, tra logica
sportiva e logica d’apprendimento dell’allievo, tra pratica e teoria. Per
superare le separazioni e ritrovare l’unità, gli insegnanti di EFS si
riferiscono alle finalità della disciplina, ai valori educativi e rivendicano
una relazione privilegiata con gli allievi, situandosi allora come attori
particolari e indispensabili in seno alla scuola.
El artículo tiene por objeto investir los elementos constitutivos
de una identidad colectiva en el seno de un grupo profesional de profesores de
educación física y deportiva. Una encuesta tipo cuestionario, permite conocer
la profesión a partir de valores y de representaciones profesionales
compartidas. La utilización complementaria de entrevistas semi-directivas,
matiza este acercamiento y da cuenta de las distorsiones entre un discurso
colectivo relativamente consensuada y las interpretaciones singulares. Un
cierto número de tensiones se revela entonces entre especificidad e integración
de la disciplina en el seno del sistema escolar, entre lógica deportiva y
lógica de aprendizaje del alumno, entre práctica y teoría. Para superar las
divisiones y re-encontrar una unidad, los profesores de educación física y
deportiva se refieren a la finalidad de la disciplina, a los valores educativos
y reivindican una relación privilegiada con los alumnos, situándose entonces
como actores particulares e indispensables en el seno del colegio.
1.1. Le contexte institutionnel
Le fait que l’Education Physique et Sportive (EPS) n’ait une
spécificité que «
dans, par et pour
l’école » (Arnaud, 1989, 29), amène les enseignants d’EPS à
construire leur identité professionnelle dans une relation particulière avec
cette discipline scolaire. Or, durant les 30 dernières années, l’EPS a vécu de
profondes mutations institutionnelles officialisées par la parution de nombreux
textes organisant la discipline. Une étude préalable de ces textes durant la
période 1967-2000 (Roux-Perez, 2001), a permis d’identifier un ensemble
d’éléments révélateurs de l’évolution disciplinaire. Une analyse de contenus,
réalisée à partir de certains « objets professionnels » (Moliner, 1993)
[1], a mis en relief continuités
et changements au sein de la discipline : continuité des finalités, des valeurs
et des objectifs fondant en quelque sorte une identité disciplinaire ;
changement dans le statut accordé à l’élève qui devient acteur de ses
apprentissages. Placer l’élève au centre des préoccupations éducatives a induit
la transformation des pratiques professionnelles : construction de projets
pédagogiques, traitement didactique des Activités Physiques Sportives et
Artistiques (APSA), réflexion sur les contenus à enseigner et sur les modalités
d’évaluation, mise en place de procédures pédagogiques nouvelles
(différenciation, évaluation formative, pédagogie du contrat, etc.).
Cette évolution souhaitée par l’institution et repérable à
travers les textes a été appréhendée de façon très différente par les
enseignants d’EPS qui, pour certains, se sont inscrits dans la dynamique de
changement alors que d’autres, se sentant en décalage avec les compétences
professionnelles nouvelles exigées par l’institution ont eu tendance à résister
à ce changement en estimant que l’EPS était en train de « perdre son identité
».
En fait, la question de l’identité disciplinaire revient
régulièrement dans les débats qui traversent la profession. Souvent
controversée, elle semble pourtant conserver une valeur mythique (Prévost,
1991) et fonder, au moins en partie, l’identité professionnelle des enseignants
d’EPS envisagée dans sa dimension collective.
1.2. Une identité professionnelle entre unification et
distinction
L’identité professionnelle inclut l’identification à une
discipline dans laquelle l’enseignant se reconnaît plus ou moins (Berger,
1989). En effet, l’ancienne vision culturaliste selon laquelle des éléments
rituels ou symboliques assuraient l’intégration des membres de la société s’est
complexifiée ; on pense plutôt aujourd’hui que les individus entretiennent des
liens multiples et surtout changeants avec leurs communautés et leurs
croyances. Par ailleurs, les formes d’identification par les institutions
(instructions, programmes) constituent une voie intéressante pour défendre la
profession et lui donner une identité. Ainsi, l’identité professionnelle,
« c’est ce qui permet aux membres d’une même
profession de se reconnaître eux-mêmes et de faire reconnaître leur spécificité
à l’extérieur. Elle suppose donc un double travail d’unification interne d’une
part, de reconnaissance externe d’autre part » (Ion, 1990, 91).
Modèles professionnels, institutions de formation, culture de métier,
communauté de pratiques, organisations syndicales, participent à la
construction des identités professionnelles. De ce point de vue, Couturier et
Duret (2000) ont questionné l’identité professionnelle des enseignants d’EPS
dans sa relation avec le sport en étudiant les rapports entre leur degré
d’investissement par rapport à la pratique sportive et leur conception de
l’Education Physique. Souhaitant donner un éclairage sur les représentations de
la fonction enseignante en lien avec les évolutions qui traversent et
réorganisent ce corps professionnel, les auteurs « repèrent et quantifient opinions et attitudes, facilitant
ainsi la compréhension des raisons mobilisatrices, qui, par delà leurs
disparités, permettent aux différents segments d’enseignants de se reconnaître
dans la profession » (Couturier et Duret, 2000, 2). De plus, ils
soulignent la recherche d’intercompréhension entre des enseignants qui, par
delà leurs oppositions, ont en commun le souci de défendre des valeurs. Ces
valeurs sont l’occasion de prendre position au sein de l’école et d’exister
face aux représentations véhiculées par les différents acteurs sur la
discipline EPS et sur les enseignants qui la mettent en œuvre dans leurs
pratiques quotidiennes.
En effet, le processus d’unification au sein de la profession
ne peut être pris en compte sans analyser les phénomènes de reconnaissance
externe. Croiser les regards portés sur l’identité des enseignants d’EPS donne
un aperçu de cette « identité pour autrui » (Mead, 1934 ; Sainsaulieu, 1977 ;
Tap, 1980) constitutive de l’identité professionnelle. De nombreux travaux ont
porté sur les représentations de l’EPS et de ses enseignants pour les parents
(Dorvillé, 1991 ; Gleyse, 1993) pour les élèves (Hebrard, 1986 ; Josse, 1975 ;
Beunard, 1999) ou pour les enseignants des autres disciplines (Dorville, 1991 ;
Gleyse, 1993). Les résultats éclairent la manière dont les différents acteurs
du système scolaire définissent l’enseignant d’EPS à travers des qualités
relationnelles et d’animation, dans une discipline organisée autour d’une
dimension essentiellement éducative.
En fait, la spécificité d’un travail sur le corps donne à
celui-ci le privilège d’une proximité avec les élèves mais le distancie des
valeurs intellectuelles de l’école. De ce point de vue, parler du corps et des
pratiques sportives, c’est être reconnu spécifiquement mais de façon marginale
; mettre le corps à distance et s’engager dans une perspective plus générale de
formation, c’est risquer d’entrer dans une « orthodoxie scolaire » (Arnaud,
1983) et remettre en cause les points d’unification au sein de la profession
(Gleyse, 1993).
Ainsi, la socialisation professionnelle s’inscrit dans un
double processus d’unification et de distinction, fondateur de l’identité
disciplinaire. En effet, il existe une tension permanente entre l’intégration
de l’EPS comme discipline d’enseignement au sein du système éducatif et la part
de différenciation / distinction revendiquée à travers l’affirmation d’une
spécificité disciplinaire.
Cette recherche d’intégration et de différenciation se
retrouve à l’intérieur du groupe professionnel : le sentiment d’appartenance à
une communauté n’empêche pas le sujet de se penser comme unique et différent
des autres. En ce sens, la notion d’identité est paradoxale : elle désigne ce
qui est unique, ce qui distingue et différencie des autres, mais elle qualifie
aussi ce qui est identique, c’est-à-dire semblable, tout en étant distinct.
Cette ambiguïté sémantique a un sens profond : elle suggère que l’identité
oscille entre similitude et différence, entre ce qui fait de l’individu une
identité singulière et qui, dans le même temps le rend semblable aux autres
(Tap, 1998). Ce paradoxe se retrouve aussi au niveau de l’identité
disciplinaire.
Prenant appui sur ces différents travaux de recherche,
l’étude réalisée entre 1998 et 2001 s’est donnée pour objet d’appréhender la
question de l’identité professionnelle à l’échelle du collectif des enseignants
d’EPS en étudiant les représentations de ce groupe sur un certain nombre
d’objets professionnels qui organisent la discipline.
1.3. Des représentations partagées constitutives d’une identité
professionnelle
Les enseignants d’EPS véhiculent un ensemble de valeurs et de
croyances, partagées avec certains autres enseignants, compatibles avec leurs
pratiques professionnelles ou personnelles et repérables à travers leurs
représentations du métier, des autres et d’eux-mêmes (Couturier et Duret, 2000
; Roux-Perez, 2001). En construisant ces représentations, ils réduisent
d’éventuelles dissonances avec leur environnement humain (les autres acteurs)
et institutionnel (les textes officiels). Les théories des représentations
sociales (Abric, 1976 ; Jodelet, 1984 ; Moscovici, 1961) et professionnelles
(Blin, 1997) éclairent ce point de vue ; elles permettent d’étudier la manière
dont les enseignants perçoivent l’évolution de leur discipline et justifient
leurs positions vis-à-vis du métier. Formes de connaissances porteuses de
valeurs, les représentations sociales donnent sens à la pratique et légitiment
une certaine « vision du monde » (Moscovici, 1961). Si la représentation rend
compte des relations complexes, réelles ou imaginaires qu’un sujet entretient
avec un objet (Abric, 1994), elle intègre aussi des interactions sociales et
devient une « forme de connaissance socialement
élaborée et partagée ayant une vision pratique et concourant à la construction
d’une réalité commune à un ensemble social » (Jodelet, 1989,
36).
Par ailleurs, les représentations sont structurées autour
d’un noyau central (Abric, 1976 ; Flament, 1987) auquel sont associés des
éléments périphériques. Si le noyau central, très résistant au changement,
offre un caractère de cohérence et de stabilité à la représentation, le système
périphérique, plus souple et plus sensible aux effets de contexte, permet
l’intégration dans la représentation des variations individuelles liées à
l’histoire des sujets et déterminées par des expériences spécifiques. De ce
point de vue, les représentations sont à la fois stables et mouvantes, rigides
et souples ; elles servent à agir et réagir face à l’environnement tout en
conservant un équilibre cognitif dans un contexte professionnel
particulier.
Ainsi, les représentations professionnelles, considérées
comme l’ensemble des idées que partagent les individus sur un métier donné,
sont d’abord fonctionnelles (Blin, 1997). Elles permettent aux acteurs de
comprendre et d’agir sur la réalité selon un principe d’économie cognitive
favorable à la résolution de problèmes quotidiens au moindre coût. Elles
définissent les identités professionnelles et protègent la spécificité des
groupes intra et inter professionnels. Par ailleurs, les représentations
professionnelles sont spécifiques : elles sont construites par des acteurs dans
les actions et interactions professionnelles qui les contextualisent. En ce
sens, elles prennent appui sur des « objets » significatifs dans le champ
professionnel considéré.
Enfin, les représentations professionnelles sont sous-tendues
par des valeurs qui mobilisent le sujet et l’engagent dans l’action (Mias,
1998). De ce point de vue, elles constituent des matrices d’action contribuant
à la construction des identités professionnelles (Barbier, 1996 ; Camilleri,
1990 ; Dubar, 1991 ; Barbier et Galatanu, 1998 ; Tap, 1980).
Une enquête par questionnaire auto-administré a été réalisée en
1998 dans trois académies aux conditions d’enseignement différentes : Nantes,
Créteil et la Corse. Les 381 retours sur les 654 questionnaires envoyés
[2] ont offert des garanties de
représentativité par rapport à la population nationale du point de vue du sexe,
de l’âge, du type d’établissement d’affectation et du statut des enseignants au
moment de l’enquête. Au-delà des questions classiques d’identification, le
questionnaire interrogeait l’histoire familiale et sportive, la formation
initiale et continue, le parcours professionnel et le rapport au métier. Ce
dernier point était envisagé à travers : a) la relation à l’équipe d’éducation
physique de l’établissement ; b) les difficultés rencontrées dans le contexte
professionnel ; c) les différentes tâches remplies par l’enseignant à
l’intérieur ou à l’extérieur du système scolaire.
Par ailleurs, une série de questions ouvertes avait pour but de
comprendre comment les enseignants d’EPS analysaient l’évolution de la
discipline et de le référer : a) au degré de motivation exprimé pour
l’enseignement ; b) à la perception des textes officiels ; c) aux changements
observés dans les pratiques professionnelles depuis l’entrée dans le métier.
Une analyse de contenus a été réalisée autour des objets professionnels révélés
par les réponses.
A cela s’ajoutaient des questions à choix multiple ordonné
permettant de repérer les représentations du métier : la première invitait
l’enseignant à choisir trois activités professionnelles dont il se sentait le
plus proche dans l’exercice de sa profession (éducateur, acteur-comédien,
bricoleur, animateur, entraîneur, concepteur, technicien, accompagnateur-guide,
militant, autre) ; la seconde portait sur l’idéal professionnel abordé à
travers le choix de trois items dans un référentiel de quinze compétences issu
des travaux de Paquay et Wagner (1996)
[3] ;
Les données ont été traitées avec le logiciel d’enquête
Modalisa (version 3.8). Une partie des résultats, issue essentiellement des
tris à plat, a permis d’appréhender ce qui pourrait fonder une identité
professionnelle collective. A la suite de cette opération, des tris croisés
(profil de modalités) ont été systématisés pour prendre en compte les modalités
en attirance (Khi 2 au seuil significatif de 0.05) ; l’intitulé de ces
modalités a été retranscrit entre guillemets et en italique dans le
texte.
Une enquête qualitative a complété ces premières données. Des
entretiens semi-directifs ont été effectués avec vingt et un sujets durant
l’année 1999-2000, sur la base d’une typologie fondée sur les modes
d’implication privilégiés au sein ou à l’extérieur du système scolaire
[4]. Douze d’entre-eux ont été
choisis et traités à partir d’une analyse structurale du discours (Demazière et
Dubar, 1997) en repérant : a) les séquences ou épisodes du récit qui jalonnent
le parcours ; b) les actants ou personnages qui interviennent dans le récit et
avec lesquels s’établissent des réseaux de relations ; c) les propositions ou
arguments (représentations) destinés à convaincre l’interlocuteur, à défendre
son point de vue (valeurs, identité pour soi et pour autrui, rapport à
l’institution). Par ailleurs, l’intérêt de cette démarche consistait à
revisiter certaines réponses du questionnaire pour en approfondir le sens donné
par les sujets interrogés
[5]. Cette approche complémentaire a permis de mettre à
jour les cohérences et les distorsions entre un discours collectif relativement
consensuel et des interprétations singulières.
3.1. La connaissance du groupe professionnel
Des résultats différenciés apparaissent en fonction du sexe,
de l’âge, de la pratique sportive, de la localisation géographique, du degré de
motivation pour le métier et de difficultés rencontrées dans l’exercice de la
profession.
Tout d’abord, les résultats de l’enquête soulignent des
caractéristiques sensiblement différentes selon le sexe des enseignants. En
effet, le profil de modalités réalisé à partir de la variable sexe montre que
les hommes sont davantage orientés vers des tâches d’entraîneurs et pratiquent
encore en compétition. S’ils se forment moins que les femmes au sein de
l’éducation nationale, ils optent en revanche pour des stages fédéraux leur
permettant l’accès à des diplômes sportifs. Pour eux, l’enseignant « idéal » «
maîtrise les APSA » et l’enseignant
d’EPS a aussi un rôle de « technicien
». De leur côté, les femmes n’ont pour la plupart aucun diplôme sportif et
n’ont jamais entraîné en club. « La réussite en
EPS » et « l’envie
d’enseigner » les a prioritairement conduites à choisir cette
profession. Le métier de « guide-accompagnateur » est évoqué comme étant le
plus proche de celui d’enseignant d’EPS. Ainsi, les femmes seraient davantage
organisées autour d’une identité « d’enseignante-formatrice », nécessitant une
« ouverture au projet pédagogique, à
l’établissement et à la diversité des APSA », alors que les hommes
semblent davantage centrés sur ce qui relève d’une « compétence sportive » pour
enseigner l’EPS.
Au niveau de l’âge, l’étude met en relief la période entre 40
et 50 ans comme la plus favorable aux implications à l’intérieur du système
scolaire. De manière générale, les enseignants d’EPS sont fortement engagés
dans l’établissement, largement concernés par la dynamique de l’équipe
disciplinaire (obligation institutionnelle), et semblent valoriser des modes de
relations conviviales au sein du groupe professionnel.
Concernant la pratique sportive, un quart seulement des
enseignants d’EPS pratique en compétition et plus de la moitié en loisir. On
note aussi que la polyvalence des pratiques l’emporte sur des formes de
spécialisation dans une seule APSA. Cette tendance est confirmée pour les
pratiques des enfants, plutôt en loisir ou au niveau départemental. Par
ailleurs, 20 % d’entre-eux sont entraîneurs en club ; cette caractéristique est
corrélée avec un niveau de pratique sportive plus élevé chez leurs enfants
(niveau régional et plus). Si la grande hétérogénéïté des cursus de formation
initiale et l’évolution disciplinaire amènent les enseignants d’EPS à se former
massivement dans le cadre de la formation continue, 20 % le font (aussi) en
milieu fédéral, dans une spécialité sportive.
D’un point de vue géographique, on repère des différences
notables entre les trois académies choisies. Par exemple, les enseignants de
l’académie de Nantes caractérisent davantage la discipline à travers la
« centration sur l’élève », la
« didactique », « l’évolution des textes
officiels » et « les besoins en
formation » qu’ils induisent. Les enseignants de l’académie de
Créteil évoquent plus particulièrement des changements au niveau des «
relations enseignants-élèves » et la
nécessité de « s’adapter au contexte
social ». Enfin, les enseignants de l’académie de Corse mettent
l’accent sur la « variété des APSA »
et demandent des formations en ce sens. Critiques vis-à-vis des «
conditions de travail », ils
choisissent pour eux-mêmes des pratiques sportives polyvalentes et sont plus
nombreux à ne pas s’impliquer au sein de l’établissement.
Par ailleurs, la motivation pour le métier reste forte, voire
très forte pour les deux tiers de la profession en raison de «
l’utilité sociale » de la discipline
(enjeu éducatif), de la « richesse des APSA
» et de la volonté de « faire
réussir » tous les élèves. Quand la motivation est moindre, les
motifs évoqués sont les « problèmes de
santé », les « conditions de
travail » et la « relation
enseignant-élève ». Dans ce cas l’EPS est aussi perçue comme une
discipline en « crise d’identité
».
Enfin, lorsque les enseignants d’EPS expriment des
difficultés au quotidien, celles-ci sont « d’ordre pédagogique » (18 %) et «
didactique » (17 %) ; elles touchent
aussi aux « conditions de travail »
(16 %) et, plus largement, au « malaise de
l’école face à la société » (15 %). Les autres items recueillent
moins de suffrages : « difficultés
relationnelles » avec les enseignants ou l’équipe de direction (10
%), « évolution des textes officiels »
(10 %) et « insuffisance de formation
» (9 %) soulignent malgré tout des points de tension dans l’exercice du
métier.
3.2. Représentations professionnelles et valeurs partagées par le
groupe professionnel
Pour les enseignants d’EPS, les changements disciplinaires
sont essentiellement liés à la « réflexion sur la
didactique de l’EPS » (28 %), à la « centration sur l’élève » (22 %) et à «
l’évolution de l’évaluation » (21 %).
Les relations enseignant-élèves se sont modifiées et l’EPS, discipline scolaire
ne se confond plus avec le sport. En se diversifiant, les pratiques (APSA)
constituent des sources de motivation supplémentaires pour les élèves. Enfin,
un travail d’équipe leur semble incontournable pour construire le projet
pédagogique d’EPS.
Ainsi, la logique institutionnelle, très présente, sert de
référence : construite autour d’objets professionnels, elle reste toujours
ouverte aux interprétations. C’est donc avec ou contre cette logique que les
enseignants d’EPS peuvent se positionner pour défendre leur conception de la
discipline.
Par ailleurs, les résultats permettent de réaliser une
synthèse des représentations partagées par l’ensemble du groupe professionnel
sur le métier. Les deux questions prises en compte pour cette opération
offraient un choix de trois items parmi une liste conséquente ; les réponses
(calculées sur la base de 100 %) conduisent à des pourcentages qui peuvent
sembler relativement faibles mais qui indiquent de fortes tendances. Dans
l’enquête, l’enseignant d’EPS apparaît avant tout comme un «
éducateur » (33 %), un «
animateur » (16 %) et un «
accompagnateur » (14 %)
[6]. Du point de vue des qualités
professionnelles (Paquay et Wagner, 1996), il est capable de «
construire des contenus pour que l’élève
progresse » (22 %) et sait «
être en
relation » (15 %). D’autres compétences lui sont nécessaires dans
l’exercice du métier : il doit «
savoir
s’adapter » rapidement au contexte du cours (10 %) et bien «
connaître la psychologie de
l’adolescent » (10 %)
[7].
Ainsi, une permanence fondatrice de l’identité
professionnelle collective traverse toutes les réponses aux questions ouvertes
; elle est organisée autour des valeurs éducatives inscrivant la mission de
l’enseignant d’EPS dans une logique de formation, centrée sur une relation
enseignant-élève privilégiée dans cette discipline.
3.3. Identité pour autrui et formes de compromis
La position identitaire affirmée ci-dessus permet au groupe
professionnel d’être reconnu par les différents acteurs de l’école (élèves,
enseignants des autres disciplines, équipe de direction, parents, etc.) et
intégré au sein de l’école. Il s’agit d’une forme de reconnaissance externe.
Les regards croisés sur les enseignants (identité pour autrui) abordés
précédemment, indiquent que, pour les élèves, l’EPS sert avant tout à rester en
bonne santé, à se défouler, à s’épanouir et à acquérir des techniques sportives
pour les loisirs futurs (Hébard, 1986). Il existe donc un écart avec les propos
des enseignants d’EPS eux-mêmes qui, pour exister au sein de l’école,
revendiquent l’apprentissage de valeurs et s’inscrivent dans la logique
institutionnelle mettant l’élève au cœur du dispositif. Une forme de compromis
apparaît pourtant. En se positionnant de cette manière, ils rencontrent
l’intérêt des parents pour ce qui touche aux valeurs éducatives et à la
formation de l’individu (Dorville, 1991 ; Gleyse, 1993). Par ailleurs, en se
disant « éducateurs, animateurs et guides », ils intègrent aussi une dimension
relationnelle que privilégient les élèves dans cette discipline (Beunard,
1999). Enfin, ils entrent dans une demande d’éducation qui leur est aisément
dévolue, y compris par les autres enseignants davantage préoccupés par les
savoirs disciplinaires (Dorville, 1991). Cet ensemble d’éléments semble
constituer une sorte de « label » favorisant l’intégration de l’EPS au sein du
système scolaire.
4.1. Une continuité disciplinaire fondée sur des valeurs communes
mais polysémiques
Dans les résultats issus de l’enquête par questionnaire, les
valeurs éducatives et la relation à l’élève semblent révéler une forme de
consensus chez les enseignants d’EPS pour caractériser l’identité
disciplinaire. Pourtant, le travail plus en profondeur réalisé avec des
entretiens semi-directifs indique les sens multiples donnés à certains termes
génériques. Tout d’abord, le terme « d’éducateur » est largement consensuel. Lorsque
l’on observe la manière dont les uns ou les autres l’envisagent et le
déclinent, des différences significatives apparaissent : «
rééduquer des élèves » (Max), «
leur apprendre des règles de vie » qui
dépassent largement le contexte de l’EPS (Marie) ou «
les amener à prendre des responsabilités au sein
de l’établissement » (Colette) ne renvoie ni aux mêmes
représentations de l’élève, ni aux mêmes objectifs éducatifs.
De la même manière, la relation aux élèves reste un point
fortement valorisé par les enseignants, donné le plus souvent comme source de
motivation pour ce métier. Cette relation se décline sous différentes formes.
Dire collectivement qu’elle est plus forte en EPS n’indique en rien la place
réelle donnée à l’élève. Elle peut se faire à travers la simple pratique des
APS, conviviale, ludique, dans laquelle l’enseignant associe son rôle à celui
d’un animateur sportif, charismatique, porteur de savoir-faire techniques qu’il
transmet dans l’action (Pierre, François, Brigitte). Elle peut aussi se
construire à partir d’une réelle prise en compte de l’élève, à son niveau de
ressources. Donner la priorité à la personne se formant et s’intéresser aux
dimensions motrices mais aussi socio-affectives et cognitives amène un autre
type de relation pédagogique (Paul, Michèle, Claude). Par ailleurs, certains
enseignants (Marie) considèrent la relation aux élèves comme une priorité
autour de laquelle s’organisent les autres composantes du métier.
Enfin, les finalités de la discipline constituent une
permanence et deviennent ainsi un point d’appui pour l’ensemble des
enseignants. Pour justifier de ses choix d’enseignement, chacun interprète les
textes à son avantage. En ce sens leur évocation constitue une permanence dans
les discours et se fait sous des formes différenciées. En effet, au regard des
résultats, l’enseignant peut valoriser l’une ou l’autre des finalités
(prioritaire) et supposer ensuite une ouverture aux deux autres (secondaires)
en justifiant ses choix pédagogiques. Il peut, par exemple, a) s’attacher à la
première finalité de la discipline en privilégiant le développement de la «
filière anaérobie » en course de longue durée, en natation, etc. Ceci permettra
de construire les bases de l’approche spécifique d’une APSA type demi-fond
(deuxième finalité) et servira plus tard à s’entretenir par la pratique de la
course à pied, du vélo, de la natation ou du ski de fond (troisième finalité de
l’EPS) ; b) valoriser la deuxième finalité de la discipline en disant que
l’apprentissage du basket (APSA) permet de développer des qualités d’adresse,
d’affiner les prises d’informations, les changements de rythme nécessaires au
jeu (première finalité). Cette activité sportive est conditionnée par le
respect du règlement. De ce point de vue, le rôle d’arbitre peut aider à
assumer des prises de responsabilité (troisième finalité de l’EPS) ; c)
valoriser la troisième finalité de la discipline en privilégiant
l’apprentissage de la sécurité et en prenant appui sur des APS comme l’escalade
ou la gymnastique (deuxième finalité de l’EPS) nécessitant une éducation à cet
aspect sécuritaire. En faisant cela, l’enseignant permet de développer des
conduites motrices spécifiques intégrant gestion des ressources, coordinations,
organisation motrice particulière (première finalité de l’EPS) afin de
construire les rôles de pareur (en gymnastique) et d’assureur (en
escalade).
Dans les trois cas, pourtant, il ne s’agit pas du même type
d’enseignement. Il est sous-tendu par une conception différente de la
discipline et une prise de position vis-à-vis du rapport APSA/EPS. En fait, les
programmes, éléments incontournables dans les autres disciplines, restent
nécessairement ouverts en EPS (conditions matérielles très particulières d’un
établissement à l’autre) ce qui permet à chacun de s’y retrouver, en le
justifiant par les textes eux-mêmes.
De plus, la troisième finalité de la discipline apparaît très
fortement dans les discours, alors que la préoccupation réelle des enseignants
dans les pratiques est faible à cet égard, diversement partagée, prise en
compte à l’économie (Cogérino, 1999).
Ces différents constats renvoient à la «
logique de l’intégration » (Dubet,
1994) dans laquelle l’acteur interprète la culture comme un ensemble de valeurs
assurant une mise en ordre du monde ; pour ce faire, il prend appui sur les
principes qui paraissent les plus stables et les moins négociables, maintenant
ainsi la continuité de son identité.
Ainsi, ces différents thèmes abordés dans les textes et dans
les discours sont largement interprétés par les enseignants et, s’ils
constituent une sorte de consensus, ils ne conduisent sans doute pas à des
pratiques homogènes.
4.2. L’élève au cœur des préoccupations éducatives : entre adhésion
et résistances, un monde clivé
En s’intégrant comme discipline d’enseignement au sein du
système scolaire, l’EPS s’inscrit dans des changements voulus par
l’institution. La place accordée à l’élève a entraîné des conséquences en terme
de mise en œuvre de l’enseignement : programmes disciplinaires adaptés,
construction à l’échelle de l’établissement d’un projet pédagogique articulant
textes nationaux et contexte local, réflexion sur les contenus et leurs modes
d’évaluation, différenciation pédagogique, etc. L’enquête révèle des prises de
positions différenciées sur ces différents objets professionnels, montrant
ainsi l’aspect problématique de l’évolution disciplinaire.
En effet, un certain nombre de tensions sont repérables à
travers les discours des enseignants : tension entre spécificité et intégration
de la discipline au sein du système scolaire, tension entre logique sportive et
logique d’apprentissage de l’élève, tension entre pratique et théorie.
Certains enseignants, impliqués au sein du système scolaire,
s’engagent dans la réflexion sur l’adaptation des contenus et de l’évaluation
au niveau de ressources des élèves, et dans la construction d’un projet
pédagogique permettant une plus grande cohérence de l’enseignement. Ils
développent une approche polyvalente des APSA pour permettre à l’élève de
construire des compétences diversifiées. Le but est alors de faire une
éducation « fondamentale » et « équilibrée » en EPS en prenant appui sur des
APSA complémentaires, porteuses d’enjeux de formation différents. Ces
enseignants se forment régulièrement pour améliorer leur pratique et donner du
sens aux apprentissages des élèves.
Schéma 1
Système de tensions au sein du groupe professionnel des
enseignants d’EPS (Roux-Perez, 2001, 580)
D’autres, impliqués prioritairement à l’extérieur du système
scolaire, se situent en rupture avec l’évolution disciplinaire et opèrent un
repli sur la spécificité motrice de la discipline. Certains d’entre-eux,
reconnus pour leur compétences sportives, ont suivi une formation initiale
relativement courte dans laquelle pratique et pédagogie sportives étaient
valorisées. Ces enseignants, souvent plus âgés, sont critiques vis-à-vis de la
formation continue actuelle qu’ils estiment trop didactique et s’en
désintéressent. L’argumentation s’appuie alors sur l’écart trop important entre
théorie et pratique qui rend, de leur point de vue, la formation continue
inopérante.
Par ailleurs, l’enquête met en relief un monde « clivé »
entre tenants des APSA (continuité et spécificité culturelle de l’EPS) et
tenants de l’EPS, discipline d’enseignement visant la réussite de tous et
cherchant à rendre l’élève acteur de ses apprentissages (changement et
intégration). Cette centration sur l’élève amène une réflexion didactique en
lien avec des procédures d’évaluation formative, de mise en projet de l’élève,
de gestion des différences, etc.
Certains enseignants, de par leur histoire et leurs ancrages
sont prêts à faire ce pas, d’autres « restent à la porte » et justifient leur
position « extérieure » par la construction d’un monde clivé, dans lequel ils
ont choisi leur camp. En fait ce clivage est lié à la nécessité de séparer, de
disjoindre, pour se situer et créer un « univers
à justification simple » (Derouet, 1992) : il y a ceux qui ont
raison et ceux qui se trompent. Par exemple, lorsque les enseignants restent
dans une logique de l’activité physique, la gestion des groupes mixtes pose
problème ; cette difficulté est d’autant plus forte face à l’utilisation d’APSA
plus « traditionnelles » et performatives (de type athlétisme, natation ou
sports collectifs). La prise en compte du seul résultat montre alors des
différences entre garçons et filles, vécues comme insurmontables par
l’enseignant. Elle se double souvent d’un oubli de certaines activités moins «
classantes » parce que moins « masculines » : activités de pleine nature,
activités physiques artistiques ou activités gymniques.
Par ailleurs, si les enseignants signalent de façon massive
la réflexion sur la « didactique de
l’EPS » comme un point d’évolution disciplinaire, cela ne signifie
pas pour autant qu’ils y adhèrent. Ce découpage des contenus, leur mise à plat
et leur articulation pose problème pour ceux qui voient dans leur enseignement
un acte globalisé, tenant avant tout du charisme et ne nécessitant pas
forcément l’explicitation des contenus. Le pôle didactique est alors opposé au
pôle pédagogique et non pensé comme complémentaire.
Enfin, le projet pédagogique semble envisagé tantôt comme un
point d’appui permettant de fédérer les pratiques, de construire une continuité
d’enseignement et de donner des repères aux élèves. Dans d’autres cas, il reste
un produit purement formel, sans incidences sur les pratiques. Pour les
enseignants inscrits dans cette orientation, on repère une centration forte sur
les APSA porteuses de valeurs en elles-mêmes, d’où la nécessité de bien les
maîtriser pour les enseigner.
Ainsi, lorsqu’il est question «
d’accueillir un remplaçant »
[8], les clivages se poursuivent : si
enseigner est un art, peu importe les projets et repères pour l’élève. La
relation se construit dans « l’ici et maintenant ». Si enseigner est une
véritable profession, le professionnel explicite ses contenus, les articule à
la dynamique de l’établissement et aux caractéristiques des élèves. Il donne
des informations au remplaçant pour structurer son action pédagogique et
s’assurer d’une relative continuité de l’enseignement.
De la même manière, l’évaluation formatrice est perçue comme
une perte de temps par certains enseignants qui valorisent les pratiques pour
elles-mêmes et ne voient pas l’utilité pour l’élève de se situer, de réfléchir
sur son action. Dans ce cas, les procédures d’observation, de co-évaluation
sont considérées comme inefficaces. De plus, elles nécessitent la clarification
de critères pour passer de l’implicite à l’explicite. Cette démarche pose sans
doute problème à ces enseignants ou reste, pour eux, sans fondement.
4.3. Entre rapport aux textes et focalisation sur un représentant
particulier : l’inspecteur
Pour beaucoup d’enseignants, les textes, relativement vagues
et imprécis, sont considérés comme « de grosses
balises, laissant une marge de manœuvre importante » (Mathieu) ; ils
les interprètent et s’en inspirent plus ou moins dans la réalité de leurs
pratiques. Pour d’autres, ils sont lus partiellement ou en surface et,
notamment au lycée, ne servent qu’à entrer dans l’exigible (projet pédagogique
et modalités d’évaluation explicitées). Pour certains enfin, qui se situent en
résistance avec l’évolution disciplinaire, les textes ne sont pas lus ou très
partiellement. En fait, ils ne constituent jamais un point d’appui, situés au
niveau des discours et très loin des pratiques.
Dans ce cas, la personne représentante de l’institution
(l’IPR) devient l’objet de toutes les focalisations alors que l’on sait son
faible poids dans les pratiques quotidiennes. L’inspecteur est perçu comme
l’ultime miroir invitant à lire les décalages avec les textes. Pour peu que cet
inspecteur souligne la mission des enseignants et s’oppose à une éducation
physique qui ne serait qu’une juxtaposition d’activités, il met momentanément
le professeur en difficulté. La situation d’inspection est alors ressentie
comme une intrusion dans la vie de l’enseignant, et la grille d’évaluation
vécue comme formelle et inopérante. La non prise en compte du contexte est
soulignée avec véhémence et l’outil remis en cause de façon catégorique (déni
permettant de gérer les dissonances).
4.4. Une identité professionnelle construite entre intégration et
spécificité
Les textes régissant la discipline semblent bien intégrés car
ils sont un levier important pour la profession et sa reconnaissance.
L’enseignant de mathématiques ou de français n’a pas besoin de justifier son
existence au sein de l’école. L’EPS, pour ne pas se confondre avec les
pratiques sportives ou de loisir extérieures à l’école, souvent plus
attrayantes pour ceux qui les choisissent, doit insister sur les enjeux
éducatifs de la discipline et la prise en compte des potentialités réelles de
l’élève.
Mais, dans le même temps, cette position oblige les
enseignants à mettre à distance une spécificité motrice qui les a construits.
Nous rejoignons donc cette hypothèse selon laquelle le rapport au corps est
minoré en EPS dans les discours généraux (Gleyse, 1993), alors qu’il semble
fondateur d’une identité partagée et d’une culture commune.
Lorsque la référence au corps, relativement occultée dans les
réponses au questionnaire
[9], est abordée à l’occasion des entretiens, les
enseignants expriment des positions fort différentes. Les APSA relèvent bien
d’une culture commune. Leur pratique au sein des clubs et dans le cursus de
formation fédère les enseignants et participe d’un fonds commun partagé
(Couturier et Duret, 2000). Mais le statut qui leur est donné dans le cadre de
l’enseignement est ensuite très variable d’un individu à l’autre. L’enquête
permet de repérer des enseignants qui revendiquent une identité sportive
valorisante dans la mesure où elle leur a permis de réussir dans des études
courtes grâce à leurs compétences sportives (François, Brigitte) ; par voie de
conséquence, ils donnent aux APSA un statut particulièrement important.
D’autres enseignants placent l’élève au centre des préoccupations, l’APSA ne
devenant qu’un moyen de se développer, de progresser avec les autres et
vis-à-vis de soi-même. Certains d’entre eux ont eu des lacunes importantes ou
un plus faible « capital moteur » (Claude). Enfin, apparaissent des enseignants
qui s’inscrivent avant tout dans une approche polyvalente permettant à l’élève
de construire des compétences diversifiées dans des APSA porteuses d’enjeux de
formation différents. Le but est alors de faire une éducation « fondamentale »
et « équilibrée » en EPS (Paul, Marie, Claude, Samuel) en prenant appui sur des
APSA complémentaires.
L’association sportive, autre spécificité, est aussi
envisagée de différentes manières. Si pour Brigitte (1994), elle est le moyen
de reconstruire au sein du lycée une équipe de club, elle permet à Marie et à
l’équipe enseignante d’approfondir ce qui se fait en EPS en privilégiant la
diversité sur la spécialisation. Quant à Colette, son action au sein de
l’Association sportive vise un investissement des élèves dans des tâches
diverses permettant de prendre des responsabilités et de construire une «
citoyenneté en acte ».
Enfin, le « mythe du terrain » qui selon Prévost (1991)
organise la profession et lui donne le sentiment d’appartenir à une « tribu »
nous semble particulièrement opérant pour les enseignants en décalage avec
l’évolution disciplinaire ; cela les conduit à des clivages forts entre théorie
et pratique, révélant au fil du discours des réseaux de représentations
relativement significatifs. D’un côté, les enseignants « en décalage » avec
l’évolution disciplinaire valorisent la pratique, le jeu, la technique. Pour
eux, tous les élèves aiment le sport. Les APSA doivent être maîtrisées pour
être enseignées, au risque d’en restreindre le choix. Le projet pédagogique ne
sert à rien : enseigner est un art qui se vit dans l’interaction. De l’autre,
les enseignants inscrits dans l’évolution disciplinaire ressentent d’abord les
élèves comme différents, ce qui suppose de réfléchir à un traitement didactique
des APSA (contenus pour que l’élève progresse) et à des formes d’évaluation
adaptées. Le projet pédagogique est envisagé comme une mise en cohérence
permettant des continuités, y compris lorsqu’un remplaçant prend le relais de
l’enseignant : enseigner est une profession qui suppose conceptions et mises en
œuvre, analyses et régulations. Le « terrain » est alors évoqué comme résistant
parce que les élèves contournent parfois le projet de l’enseignant et n’entrent
pas dans les processus d’apprentissage attendus (Colette, Paul,
Michèle).
Cette mise en relief des différences en terme de rapport à la
logique institutionnelle n’empêche nullement les enseignants d’EPS d’afficher
une cohérence pour ce qui est extérieur au groupe professionnel. Lorsque la
discipline est en danger (diminution des horaires, perte de certains acquis
comme l’association sportive, etc.) les enseignants d’EPS sont capables de se
mobiliser. Pour dépasser les clivages et retrouver une unité, ils se réfèrent
aux finalités de la discipline, aux valeurs éducatives et à la relation
privilégiée avec les élèves, se situant alors comme des acteurs particuliers et
indispensables au sein de l’école.
Ainsi, l’identité professionnelle collective se construit sur
un jeu de tensions entre continuité et changement, entre spécificité et
intégration de la discipline au sein du système scolaire. Par ailleurs elle se
constitue sur des formes de représentations collectives et sur des valeurs
partagées, dans le but de défendre le groupe professionnel au sein de l’école
et plus largement, vis-à-vis de la société.
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[*]
tizouperez@
wanadoo. fr
[1]
Les « objets professionnels » retenus dans l’analyse de contenu
concernent les finalités et objectifs de la discipline, les programmes, le
projet pédagogique, les contenus d’enseignement, l’évaluation, le statut de
l’élève, l’apprentissage, le traitement des Activités Physiques Sportives et
Artistiques (APSA), les modalités de groupement des élèves.
[2]
654 questionnaires ont été envoyés pour diffusion auprès des
enseignants d’EPS : 100 dans l’académie de Corse, 200 dans l’académie de
Créteil et 354 dans l’académie de Nantes (soit un par établissement).
[3]
La question était formulée comme suit : «
un enseignant d’EPS c’est, avant tout, une
personne qui : a) maîtrise bien les APSA ; b) sait construire des contenus pour
que l’élève progresse ; c) connaît bien la psychologie de l’adolescent ; d)
sait utiliser les savoir-faire techniques ; e) sait appliquer les règles
organisant les pratiques physiques ; f) sait situer où sont les erreurs par
rapport au geste le plus efficace ; g) sait s’engager dans des projets
collectifs ; h) développe des enjeux sociaux dans les situations quotidiennes ;
i) sait être en relation ; j) cherche à évoluer ; k) recherche un développement
personnel ; l) réfléchit sur ses pratiques et analyse leurs effets ; m) cherche
à produire des outils innovants ; n) réalise les différentes tâches qui lui
sont assignées ; o) sait s’adapter rapidement au contexte du cours ; p)
autre ».
[4]
Cette étude est développée dans un article intitulé « Identité
professionnelle et modes d’implication privilégiés chez les enseignants d’EPS »
(2003), Revue Les Sciences de l’Education pour l’Ere Nouvelle, vol. 36,
4.
[5]
Un prénom a été attribué aux enseignants interviewés, issus de
la typologie : Max et Brigitte appartiennent au groupe des «
enseignants-entraîneurs », François et Samuel à celui des « compétiteurs »,
Marie et Claude à celui des « éducateurs », Paul et André à celui des « acteurs
institutionnels », Pierre et Mathieu à celui des « critiques » ; Colette et
Michèle ont la particularité d’être des enseignantes multi-impliquées,
appartenant à plusieurs types.
[6]
Les autres résultats se répartissent comme suit : concepteur (8
%), acteur (8 %), entraîneur (6 %), technicien (6 %), bricoleur (4 %) militant
(3 %), autre (2 %).
[7]
Les autres réponses se répartissent de la manière suivante :
réfléchit sur ses pratiques et analyse leurs effets (8 %), développe des enjeux
sociaux dans les situations quotidiennes (7 %), s’engage dans des projets
collectifs (7 %), maîtrise bien les APSA (6 %), cherche à évoluer (5 %) ; les
six derniers items choisis obtiennent des scores inférieurs à 3 %.
[8]
Une question était proposée durant l’entretien :
« si vous deviez accueillir un remplaçant, que
lui diriez-vous pour l’aider au niveau de sa pratique dans cet établissement ?
». Cette entrée permettait d’identifier des axes prioritaires pour
l’enseignant : centrés plutôt sur la classe, l’APSA, la discipline, l’équipe et
le projet EPS, la dynamique de l’établissement, etc.
[9]
Dans l’enquête par questionnaire, la variable 52 permettait de
caractériser l’EPS. Ce qui renvoie à la spécificité motrice n’apparaît qu’en
troisième et quatrième position : 1) valeurs éducatives : santé, sécurité,
citoyenneté, autonomie, citoyenneté (16 %) ; 2) logique institutionnelle :
programme, projet pédagogique, didactique, évaluation (12 %) ; 3) développement
moteur (10 %) ; 4) APSA (7 %).