2004
STAPS
Rapport de recherche
La gestion de la pratique des femmes dans deux sports « masculins
» : des formes contrastées de la domination masculine
Christine Mennesson
[*]
LARAPS, UFR-STAPS, Université Paul Sabatier, Toulouse
III.
118 route de Narbonne, 31062 Toulouse Cedex 4
Cet article envisage de comparer les processus d’intégration de
la pratique des femmes au sein de sports « masculins » afin de mettre en
évidence le rôle des pratiques sportives dans la production et le
questionnement des catégories sexuées. On peut en effet considérer les
politiques fédérales et les modes de fonctionnement des commissions féminines
comme un analyseur particulièrement pertinent pour étudier la construction
sociale des genres dans le monde sportif. Le choix du football et de la boxe se
justifie par les mises en jeu corporelles, les sociabilités et les systèmes
symboliques typiquement « masculins » de ces disciplines, et, par là même, par
les résistances qu’elles opposent à l’entrée des femmes. La perspective
comparative permet de repérer des formes contrastées d’exercice de la
domination masculine. Ces différences sont en relation avec la position des
pratiques dans le champ sportif français à un moment donné ainsi qu’avec
l’identité sociale des « promoteurs » de la pratique des femmes.
Mots-clés :
Sport, femmes, domination, conjoncture, stratégies.
This paper compares the integration process of women’s practise
in “male” sports to put in obviousness the role of sports in the production and
the questioning of gender categories. One can consider federal policies and
modes of functioning of feminine committees as a particularly relevant
indicator to study the social construction of genders in the “sports world”.
The choice of football and boxing justifies itself by the “typically male”
motivities, sociabilities and symbolic systems of these sports, and by the
resistances which they set against the entrance of women. Comparative
perspective allows to identify various forms of masculine domination. These
differences are connected to the position of the practise in the French sports
field in a particular conjuncture and in the social characteristics of the
members of the feminine committees.
Keywords :
Sport, women, domination, conjuncture, strategies.
Dieser Artikel beabsichtigt den Integrationsprozess von Frauen in
die Ausübung “maskuliner” Sportarten zu vergleichen, um die Rolle der
Sportpraktiken bei der Produktion und der Frage der Geschlechterkategorien
deutlich zu machen. Man kann in der Tat die Politik der Verbände und die
Vorgehensweisen der Frauenkommissionen als ein besonders guter Indikator
betrachten, um die soziale Konstruktion des Geschlechts in der Welt des Sports
zu studieren. Die Wahl des Fußballs und des Boxens rechtfertigt sich durch den
körperlichen Einsatz, die Soziabilitäten und die symbolischen Systeme, die in
diesen Disziplinen typisch “maskulin” sind und sich von daher gegen das
Eindringen von Frauen in diese Domäne wehren. Die vergleichende Perspektive
erlaubt es kontrastive Formen der Ausübung männlicher Vorherrschaft
aufzuzeigen. Diese Unterschiede hängen von den Position der Praktiken in dem
französischen Feld des Sports zu einem bestimmten Zeitpunkt ebenso ab wie von
der sozialen Identität der “Förderer” des Frauensports.
Schlagwörter :
Sport, Frauen, Vorherrschaft, Konjunktur, Strategien.
Quest’articolo confronta i processi d’integrazione della pratica
delle donne in seno a sport “maschili” allo scopo di evidenziare il ruolo delle
pratiche sportive nella produzione e nella problematica delle categorie
sessuali. In effetti si possono considerare le politiche federali ed i modi di
funzionamento delle commissioni femminili come un analizzatore particolarmente
pertinente per studiare la costruzione sociale dei generi nel mondo sportivo.
La scelta del football e della boxe si giustifica con la messa in gioco
corporee, le sociabilità ed i sistemi simbolici tipicamente “maschili” di
queste discipline e, nello stesso tempo, dalle resistenze che essi oppongono
all’entrata delle donne. La prospettiva comparativa permette di reperire delle
forme contrastate di esercizio della dominazione maschile. Queste differenze
sono in relazione con la posizione delle pratiche nel campo sportivo francese
in un dato momento così come con l’identità sociale dei “promotori” della
pratica delle donne.
Parole chiave :
congiuntura, dominazione, donne, sport, strategie..
Este artículo planea comparar los procesos de integración de la
práctica de las mujeres en deportes « masculinos » para poner de manifiesto el
papel de las prácticas deportivas en la producción y la interogación de las
categorías sexuadas. En efecto se pueden considerar las políticas federales y
los modos de funcionamiento de las comisiones como un analyzador
particularmente pertinente para estudiar la construcción social de los géneros
en el mundo deportivo. La elección del fútbol y del boxeo se justifica por las
puestas en juego corporales, las sociabilidades y los sistemas simbólicos
típicamente masculinos de esas disciplinas, y, por ello mismo, por las
resistencias que oponen a la entrada de las mujeres. La perspectiva comparativa
permite descubrir formas con contraste del ejercicio de la dominación
masculina. Esas diferencias tienen relaciones con la posición de las prácticas
en el campo deportivo francés a un momento dado así como con la identidad
social de los promotores de la práctica de las mujeres.
Palabras claves :
deporte, mujeres, dominación, estrategias, coyuntura.
Au cours du xxe siècle, les revendications des femmes,
relayées par les mouvements féministes, se sont particulièrement affirmées et
ont contribué à l’évolution de la place des femmes dans la société et,
conjointement, des représentations collectives des rôles assignés à l’un ou
l’autre sexe. Cependant, les travaux menés sur les rapports sociaux de sexe
(Kergoat, 1992) ou sur la construction du genre ou « sexe social » (Mathieu,
1991) montrent que dans tous les domaines, du marché du travail à l’espace
privé, les processus de discrimination et de hiérarchisation entre les sexes
persistent. Ainsi, si les femmes investissent aujourd’hui massivement le marché
du travail, elles sont plus concernées que les hommes par les emplois
précaires, à temps partiel, et se trouvent plus exposées au chômage (Maruani,
1998). De la même manière, la meilleure réussite scolaire des filles ne se
concrétise pas par une égalisation des parcours scolaires, les choix
d’orientation restant sexués (Baudelot & Establet, 1992). Au sein du
système scolaire, comme sur le marché du travail, la mixité n’implique pas la
disparition des stéréotypes sexués (Fortino, 2002 ; Zaidman, 1996). Ces
processus reposent largement sur l’idée d’un ordre naturel des sexes,
justifiant les hiérarchies et la division sexuée du travail par une
biologisation du social (Bourdieu, 1998 ; Delphy, 1991).
Les pratiques sportives constituent l’un des domaines sociaux
les plus intéressants pour analyser ces processus dans le sens où la mise en
jeu des corps favorise de manière plus accentuée qu’ailleurs une reproduction
des différences entre les sexes, souvent légitimée par un discours
essentialiste. En même temps, l’évolution des pratiquants (et notamment des
pratiquantes) dans les différentes modalités de pratiques et l’entrée
progressive des femmes dans des sports dits masculins questionnent les
définitions dominantes des catégories sexuées (Mennesson, 2002). De ce fait, le
monde sportif peut être considéré comme un analyseur particulièrement pertinent
d’un enjeu central du xxie siècle : l’évolution du processus de
domination masculine, défini ici comme un principe de division sexuelle du
travail et de vision du monde social, présent à l’état objectivé dans le monde
social et à l’état incorporé dans les habitus, qui considère l’homme comme un
être universel, socialement autorisé et préparé à entrer dans les luttes de
pouvoir (Bourdieu, 1998).
Dans cet article, nous proposons d’étudier les manières dont se
manifeste la domination masculine au sein des fédérations de football et de
boxe française à partir de l’analyse des politiques fédérales à l’égard de la
pratique des femmes et du mode de fonctionnement des commissions féminines. Ces
indicateurs permettent de mettre en évidence des différences entre les deux
disciplines dans le processus de structuration et d’intégration de la pratique
des femmes aux fédérations initialement masculines (Mennesson, 2000a). Après
quelques précisions sur le cadre d’analyse et sur le positionnement très
différent des deux disciplines étudiées dans l’espace des sports français, nous
aborderons successivement le cas du football puis celui de la boxe française en
analysant à chaque fois les relations entre la politique fédérale à l’égard des
femmes et les stratégies développées par les membres des commissions féminines
pour promouvoir la pratique des femmes.
1.1. La problématique des rapports sociaux de sexe
Deux axes de réflexion organisent le cadre d’analyse. La
sociologie des rapports sociaux de sexe et les « gender studies » structurent
le premier axe d’analyse. Dans cette perspective, les catégories sexuées
socialement construites et hiérarchisées constituent l’un des fondements de
l’organisation des sociétés humaines (Héritier, 1996 ; Mathieu, 1991). La
domination masculine, objectivée et incorporée, structure les trois niveaux de
construction des identités sexuées repérés par Harding (1986) : le niveau
symbolique ou celui des représentations collectives qui fixe les images et les
modèles féminin et masculin ; le niveau institutionnel, ensuite, qui oriente la
politique en matière de féminisation ; le niveau des stratégies individuelles
enfin, qui correspond aux expériences des diverses formes de féminité et de
masculinité. Par ailleurs, les manières de construire les genres diffèrent en
fonction des groupes sociaux d’appartenance, sans que l’on puisse pour autant
repérer de principe homogène expliquant les variations des identités sexuées
d’un bout à l’autre de l’échelle sociale (de Singly, 1996). L’identité sociale
des acteurs institutionnels influence en partie leurs positions à l’égard de la
pratique des femmes. Enfin, le sport moderne peut être considéré comme un lieu
privilégié de construction d’une masculinité « virile » dominante (Messner
& Sabo, 1990, 1994). Ce lien originel entre sport et masculinité reste
d’actualité dans la plupart des sports médiatisés et, en particulier, dans les
sports « populaires » mettant en jeu un certain niveau de violence physique
(Sabo & Panepinto, 1990). On peut donc faire l’hypothèse que le processus
d’intégration de la pratique des femmes dans ces disciplines pose des problèmes
génériques, mais qu’il suscite également des réactions spécifiques en fonction
des enjeux relatifs à la féminisation au sein des différentes
fédérations.
Le deuxième axe d’analyse s’appuie sur certaines
problématiques de la sociologie de la culture et de l’histoire sociale
appliquées au sport. Il appréhende le monde sportif comme un champ structuré
autour d’enjeux spécifiques et disposant d’une relative autonomie (Bourdieu,
1980 ; Defrance, 1995). La participation sportive des femmes constitue un des
éléments pertinents pour différencier symboliquement les pratiques entre elles.
Elle est en effet d’autant plus forte que le mode de mise en jeu du corps
favorise la dimension esthétique et hygiénique et que la pratique est investie
majoritairement par les membres des groupes sociaux culturellement favorisés
(Louveau, 1991). En ce sens, la position des fédérations au sujet de
l’intégration institutionnelle de la pratique des femmes se situe au cœur
d’enjeux qui participent à la définition de l’identité de la discipline
(Mennesson, 2000a).
Enfin, le monde sportif subit les effets des conjonctures
historiques successives (Clément & Defrance, 1987 ; Clément, Defrance &
Pociello, 1994), précisant notamment les représentations dominantes à un moment
donné des rôles féminins et masculins. Autrement dit, la féminisation des
pratiques sportives ne peut se comprendre sans prendre en compte les évolutions
sociales et culturelles. Ainsi, il s’agit non seulement de considérer l’état du
système des sports à un moment donné, mais également d’analyser l’inscription
de ce système dans une conjoncture historique particulière. Nous pensons en
effet que ces deux aspects, difficiles à distinguer dans l’analyse, influencent
conjointement le processus d’institutionnalisation de la pratique sportive des
femmes et expliquent en partie les différences importantes constatées au niveau
du statut de la pratique des femmes entre le football et la boxe
française.
Les données utilisées dans ce travail proviennent d’une part
de l’analyse des archives des fédérations, notamment des documents relatifs à
la pratique des femmes ou émanant de la commission féminine, et, d’autre part,
d’entretiens avec des actrices du milieu fédéral impliquées dans la gestion de
la pratique des femmes.
Méthodologie
Type
de documents et période d’investigation :
Pour le football, le travail d’analyse des archives se base
sur l’étude des revues « France Football Officiel » (FFO pour les citations
dans le texte) et « Foot » (F pour les citations dans le texte), éditées par la
fédération française de football, et qui publient notamment les comptes rendus
des assemblées générales, des comités directeurs et, parfois, des différentes
commissions, ainsi que des articles sur les évènements organisés par la
fédération (pour la revue « Foot »). La période analysée va de 1970 (année de
la création de la commission féminine) à 1999. Pour la boxe, en plus de la
revue fédérale « La lettre de la Boxe Française » (LBF pour les citations dans
le texte), j’ai eu accès aux archives de la commission féminine (CF pour les
citations dans le texte), qui contiennent, outre les décisions officielles, les
comptes rendus exhaustifs des réunions de la commission et certains courriers
adressés à la commission. La période d’analyse débute en 1980, mais les
premiers documents disponibles dans les archives de la commission datent de
1985.
Méthodologie
Caractéristiques des entretiens et statut des personnes
enquêtées :
Les données exploitées dans ce travail sont issues d’une
enquête plus large comprenant une cinquantaine d’entretiens biographiques de
sportives, de dirigeantes et d’entraîneurs (Mennesson, 2000a). Pour cet
article, les entretiens réalisés avec des membres (ou d’anciens membres
féminins) des commissions féminines nationales et des dirigeantes ayant au
moins une responsabilité au niveau des ligues ont été privilégiés (soit une
dizaine d’entretiens d’une heure trente à deux heures). Les femmes exerçant une
responsabilité particulière au sein des fédérations (membre du comité
directeur, conseillère technique régionale, entraîneur de l’équipe de France
féminine) font toutes partie de la population enquêtée. Dans tous les
entretiens, la politique menée par la fédération à l’égard des femmes et les
stratégies mises en œuvre par la commission féminine ont été largement
commentées.
1.2. Des positions différentes dans le champ sportif français
La position spécifique des deux pratiques dans le champ
sportif français, leur pourcentage respectif de pratiquantes, et la différence
de conjoncture sportive et sociale au moment de la création des commissions
féminines au sein des deux fédérations (1970 pour le football et 1985 pour la
boxe française), permettent de penser que les enjeux relatifs à la féminisation
de ces deux disciplines ne sont pas comparables.
Historiquement, les premières équipes de football féminin
apparaissent vers 1917 (Prudhomme, 1996 ; Wahl, 1989). Cette première
tentative, gérée de manière autonome par des associations sportives
exclusivement destinées aux femmes, connaît un succès éphémère. Les équipes
féminines disparaissent dans les années 1930. Le football féminin réapparaît,
plus de trente ans plus tard, en 1968. Des équipes féminines évoluent au cours
de festivités au sein de clubs masculins et un début d’organisation de la
pratique se met en place dans certaines régions. Le 28 mars 1970, le conseil
fédéral de la fédération française de football reconnaît le football féminin et
désigne une commission d’étude chargée de son organisation (Prudhomme, 1996).
Le premier championnat national est créé en 1974-1975.
Au niveau international, l’UEFA (Union Européenne de Football
Association) décide de prendre en charge le football féminin en 1971. Il faut
cependant attendre 1982 pour que la mise en place d’un championnat d’Europe
féminin soit effective et 1991 pour la création d’une coupe du monde
féminine.
Le début du processus de reconnaissance de la pratique
féminine par les instances nationales et internationales s’effectue au début
des années 1970, dans une conjoncture marquée par un questionnement important
des formes d’organisation sociales dominantes, tant dans le système éducatif,
que dans la famille ou le monde du travail. La question de l’évolution des
rôles sociaux dévolus aux femmes occupe une place importante dans ces débats,
animés par des mouvements féministes particulièrement actifs (Ergas, 1992).
Cependant, si cette conjoncture sociale favorise globalement le développement
du sport féminin, notamment en permettant de dénoncer les discours explicites
d’exclusion des femmes, le monde du football résiste à ces incitations
sociales, politiques et culturelles en faveur des femmes. En effet, au début
des années 1970 le monde sportif est encore dominé par le modèle sportif
compétitif, porté par les fédérations traditionnelles en pleine expansion. Le
football, discipline dominante sur le plan national en termes de licenciés
(quasi exclusivement masculins), double ses effectifs en dix ans (de 602 000
licenciés en 1968 à 906 450 en 1973 et 1 309 878 en 1978) (Herr, 1981). Pendant
la même période, les enjeux économiques liés à la médiatisation de la pratique
augmentent considérablement, inaugurant « l’ère de la déraison » (Wahl, 1989).
Dans ce contexte, on comprend aisément le manque d’intérêt des dirigeants du
football à l’égard de la pratique des femmes. De fait, en football, l’objectif
principal réside davantage dans le contrôle des pratiquantes que dans la «
féminisation » de la pratique. Cette absence de politique en faveur de la
pratique féminine s’objective clairement dans l’évolution des effectifs
féminins. Après une courte période d’augmentation au début des années 1970, ces
derniers stagnent et connaissent même une période de régression au milieu des
annɥs 1980. En 2000, les footballeuses représentent seulement 1,4
% des effectifs de la fédération (soit 28 065 licenciées), soit l’un des taux
les plus faibles des pays occidentaux. La modification très récente des
positions de la fédération à l’égard des femmes résulte en fait davantage de la
pression des instances internationales (UEFA, FIFA) et d’une conjoncture
nationale particulière (politique récente du ministère de la Jeunesse et des
Sports en faveur des femmes), que d’une mansuétude soudaine à l’égard des
femmes.
Dans le cas de la boxe française, les effets des conjonctures
socio-historique et sportive se conjuguent pour placer la pratique des femmes
au centre d’enjeux liés à l’identité et au développement de la
discipline.
L’institutionnalisation de la pratique des femmes en boxe
française débute au cours des années 1980. Le premier championnat de France
féminin, créé en 1982, précède la mise en place de la commission féminine en
1985. L’organisation de la pratique des femmes s’inscrit ainsi dans un contexte
historique différent de celui des années 1970 en termes de rôles et de statuts
des femmes. Si les mouvements féministes ont perdu de leur puissance militante,
le modèle de la femme active et salariée s’est définitivement imposé
[1]. L’état des rapports sociaux
de sexe au sein de la société française au moment de la création des
commissions féminines influe certainement sur les stratégies des membres de ces
commissions, même si cette relation reste difficile à établir
objectivement.
Par ailleurs, le contexte sportif des années 1980 diffère
également sur bien des points de celui des années 1970. Le modèle sportif
compétitif organisé dans le cadre fédéral est concurrencé par de nouvelles
formes de pratiques dites libres et informationnelles valorisant de nouveaux
modes d’organisation et de motricités (Pociello, 1995). Au-delà de cette «
crise » du modèle sportif traditionnel, la boxe française, sport relativement
marginal, se trouve confrontée dans le sous-espace des pratiques pugilistiques
à une concurrence intense pour la définition des formes légitimes d’opposition.
Dominée depuis la fin du xixe siècle par les valeurs de l’académisme
et de l’esthétique (Loudcher, 1996), la boxe française résiste mal à la montée
dans les années 1980 de formes d’affrontements plus durs et moins civilisés
(kick-boxing, full contact, boxe
thaï…). Entre 1982 et 1991, le nombre de licenciés stagne, oscillant entre 17
000 et 20 000 (données fédération). Dans ce contexte, la pratique féminine
apparaît rapidement comme un enjeu central pour la fédération, devenant ainsi
l’un des aspects essentiels de l’identité de la discipline. Non seulement les
pratiquantes féminines peuvent permettre de limiter les pertes en termes de
nombre de licenciés, mais elles symbolisent parfaitement la stratégie fédérale
consistant à défendre le « produit » boxe française en vantant ses perspectives
éducatives et son ouverture à différents publics (hommes, femmes et enfants,
mais aussi compétition et loisir). Cette politique volontariste de féminisation
permet à la fédération de maintenir puis d’accroître le nombre global de
licenciés, en partie grâce à l’accroissement des effectifs féminins (les
licenciées représentent 7,4 % des effectifs en 1982, 12,2 % en 1991 et 17 % en
1998 pour 26 654 licenciés).
On le voit, l’institutionnalisation de la pratique des femmes
au sein des fédérations de football et de boxe française s’effectue dans des
conjonctures socio-historiques et sportives différentes. De la même manière, la
position des deux disciplines dans le champ sportif français modifie de façon
importante les enjeux liés au développement de la pratique féminine. Si la
relative autonomie du champ sportif rend difficile la mise en évidence de
relations directes entre conjoncture socio-historique et conjoncture sportive,
ces deux niveaux d’analyse sont cependant indispensables pour comprendre le
sens des politiques fédérales à l’égard des femmes et étudier les stratégies
des membres des commissions féminines.
2. Le football: une politique de développement de la pratique des
femmes lacunaire
2.1. Une évolution contrainte
L’intégration du football féminin dans la fédération et la
mise en place d’une commission chargée de gérer son développement visent à
contrôler une pratique jugée inappropriée pour les femmes. Le rapport moral du
directeur général de la fédération, rédigé à l’occasion du conseil fédéral de
1970, illustre clairement cette volonté :
« Ainsi le veut notre temps. En foot comme dans
d’autres domaines, la femme a fait reconnaître ses droits. Ne nous plaignons
pas. Les membres de votre conseil ne sont pas des misogynes. Dès le 30 Août,
ils reconnaissaient le football féminin que l’article 1 des statuts charge
d’ailleurs la FFF d’organiser, de développer et de contrôler » (FFO, juillet 1970).
Contraints par les évolutions sociales et culturelles, les
dirigeants de la fédération, choisissent de contrôler le développement de la
pratique féminine plutôt que de l’ignorer. La reconnaissance de la pratique des
femmes par l’UEFA s’inscrit dans la même perspective :
« le nombre des femmes
pratiquant le football s’accroît sans cesse dans beaucoup de pays européens,
bien que les mass médias ne le reconnaissent pas et expriment plutôt leur
désaccord. Pour contrôler efficacement ce
mouvement, l’UEFA a nommé une commission spéciale » (FFO, juin
1973). D’une certaine manière, les dirigeants du football européen rassurent un
milieu largement défavorable à la pratique des femmes par une volonté de
contrôle.
Si la reconnaissance de la pratique des femmes par la
fédération française de football précède celle des instances européennes,
l’organisation du football féminin français accuse cependant un retard
considérable par rapport à bon nombre de pays européens (notamment l’Allemagne
et les pays nordiques). Dans cette conjoncture, les dirigeants français sont
contraints d’accepter une certaine évolution pour respecter les directives de
l’UEFA, sans pour autant s’engager dans une politique de développement de la
pratique des femmes. Le secrétaire général de la fédération et délégué à
l’UEFA, informé de la décision de l’UEFA d’accepter cette nouvelle discipline,
demande dès 1972 à la commission féminine de respecter les directives
européennes et justifie la création d’une commission restreinte chargée de les
appliquer (FFO, avril 1972).
L’ignorance teintée de mépris à l’égard de la pratique des
femmes s’exprime en quelque sorte par le silence des structures fédérales sur
cette discipline dans tous les textes de bilan ou de prospective (rapports
moraux, plan d’action…). Le plan d’action pour 1993/1996, présenté par le
président de la fédération, n’évoque à aucun moment les féminines, mais insiste
sur l’accueil de la masse et des jeunes… masculins (F, juillet 1993). Pour les
25 ans du football féminin, le nouveau président de la FFF, y consacre un
éditorial pour souligner que le football féminin «
souffre de n’être que peu ou mal connu et de trop
de clichés et d’idées reçues ». Il invite le nouveau Conseil
National du Football Amateur (CNFA) à intensifier ses efforts et, «
sans aller jusqu’à dire que la féminine est
l’avenir du football, elle doit très largement y contribuer » (F,
avril 1995). En 1996 pourtant, lors de l’assemblée générale, il établit un
bilan en quatre points : l’équipe de France, nos espoirs,
nos militaires et nos cadets. Le
football pratiqué par les femmes n’est toujours pas évoqué (F, février 1996).
Le plan d’action pour 1996/2000, pour le premier mandat du CNFA, n’évoque pas
davantage la pratique féminine. La séparation avec la pratique professionnelle
ne favorise pas davantage le football féminin. Le premier axe développé
s’intitule pourtant « foot et société », société apparemment exclusivement
masculine. En 1999, au cours de son allocution, le président reprend les trois
axes développés par le directeur technique national et évoque le souhait d’Aimé
Jacquet, auréolé du prestige des vainqueurs de la coupe du monde, d’apporter
beaucoup d’attention au développement du football féminin, des petits clubs et
du foot d’entreprise (F, février 1999). Ce soutien appuyé d’Aimé Jacquet au
football féminin a été vécu comme un événement important dans le milieu du
football, ce qui témoigne paradoxalement des pesanteurs de cette institution à
l’égard des femmes. Le premier bilan évoquant le football féminin en 1998 le
situe parmi les « actions non
réalisées », confirmant ainsi cette situation. Plus récemment,
l’ignorance de la pratique féminine semble progressivement (et timidement)
remise en question. L’allocution du président à l’assemblée générale du 12 juin
1999 explique en partie les raisons d’une telle évolution. Signalant la
position réservée de beaucoup de clubs à l’égard de la pratique féminine, il
affirme :
« Cela doit être une de
nos priorités dans les années à venir pour rivaliser avec
les fédérations, notamment en Europe, très en avance
par rapport à nous » (F, juin 1999).
La France fait figure de pays rétrograde en matière de
football féminin et les mauvais résultats internationaux d’une équipe disposant
de moyens ridicules comparés à ceux de ses rivales européennes objectivent
l’absence de politique de développement. Par ailleurs, les récentes incitations
ministérielles en faveur de la pratique féminine menacent de sanctionner une
fédération qualifiée de « machiste », notamment lors des Assises Nationales sur
le sport féminin (29 au 29 mai 1999).
2.2. Une relative permanence des stéréotypes sexués
L’importance des représentations très stéréotypées du féminin
dans le milieu des instances dirigeantes du football explique en partie les
difficultés d’organisation de la pratique des femmes. Au début des années 1970,
en France comme en Europe, la mise en place de compétitions est laborieuse. Les
dirigeants souhaitent « ne pas se précipiter pour
le moment » et « envisager la création
d’épreuves féminines après un examen approfondi » (FFO, septembre
1969 et juin 1973). Les modalités d’adaptation des règlements proposées par les
dirigeants révèlent une représentation particulière des capacités des femmes.
Ces dernières doivent jouer avec un ballon « minime » et la durée des matchs
est limitée à 2 fois 35 minutes (FFO, avril 1970). Le passage de la durée
réglementaire des matchs féminins à 2 fois 45 minutes est imposé par l’UEFA
seulement en 1992, malgré les réticences de nombre de dirigeants français. Le
dirigeant du club de B. M. déclare par exemple :
« Je suis surpris de cette
décision, les filles n’ont pas les mêmes qualités athlétiques que les garçons
» (F, septembre 1993).
Ces propos synthétisent les résistances de la plupart des
dirigeants fédéraux à l’égard de la pratique des femmes. Difficiles à repérer
dans les journaux fédéraux en raison de leur position « politiquement »
incorrecte, les propos de responsables fédéraux stigmatisant le niveau de jeu
des femmes et le manque de conformité sexuée des joueuses sont récurrents
(Mennesson, 2000).
Conformément à ce que les historiens du sport et de
l’éducation physique repèrent systématiquement, les références au discours
médical pour justifier l’inadaptation des femmes à la pratique, ou tout du
moins les spécificités de son jeu, sont fréquentes. Dès 1969, un rapport sur le
football féminin est demandé à la commission médicale de la FFF (FFO, septembre
1969). Cette demande est réitérée à intervalles réguliers. Les conclusions des
rapports les plus récents sont éloquents et réaffirment la hiérarchie des
pratiques entre les hommes et les femmes. En 1995, les « experts médicaux »
affirment la spécificité du jeu des jeunes femmes :
« médicalement, les filles
s’orienteront vers un football joué par les filles et psychologiquement,
l’affirmation de la féminité orientera différemment les comportements des
femmes vers plus de finesse et de subtilité » (F, avril
1995).
Ces déclarations, légitimées par le statut médical de leurs
auteurs et largement diffusées dans la revue fédérale, témoigne de la
permanence de représentations très traditionnelles des femmes dans le milieu
fédéral. En 1998, un article présente les particularités médico-physiologiques
du football féminin en affirmant : « les
blessures seraient deux fois plus nombreuses chez les femmes et il est
également possible qu’un problème de proprioception soit plus fréquent chez la
femme » (F, avril 1998). L’utilisation du conditionnel est
surprenante dans un document a priori scientifique ou tout du moins présenté
comme tel. En fait, aucune étude réellement scientifique n’a été effectuée.
L’utilisation du discours médical illustre la force et la permanence des
préjugés des hommes de la fédération à l’égard de la pratique des femmes. Cet
usage très caricatural de la légitimité médicale, systématique dans la première
moitié du xxe siècle pour justifier l’éthique de la
« modération » et l’exclusion des femmes des compétitions sportives, situe en
réalité l’archaïsme du milieu de la fédération de football dans l’espace
sportif, et d’une certaine manière, sa domination « culturelle ». Ce discours
est en effet non seulement impensable dans la majorité des disciplines
sportives, mais souvent stigmatisé. Les commentaires de l’entraîneur de
l’équipe féminine sur le « manque d’agressivité
» ou « le laxisme » des
filles renforcent ces représentations (voir F : mars 1991, mars 1992 et octobre
1993).
De la même manière, l’évolution récente et contrainte des
positions de la fédération à l’égard des femmes n’exclut pas cependant la
permanence des stéréotypes sexués. A ce sujet, les choix effectués pendant la
coupe du monde masculine sont évocateurs. Malgré l’engagement de Fernand
Sastres et de Michel Platini en faveur de la promotion du football féminin
pendant la coupe du monde en France (F, janvier 1995), la fédération choisit,
pour la cérémonie précédant la finale, de confier à Yves Saint-Laurent et
Pierre Bergé un défilé de mode censé représenter l’excellence féminine et
culturelle française, plutôt qu’un match féminin. Ce choix témoigne d’une
vision très stéréotypée des catégories de sexe. Apparemment satisfaite de
l’opération et soucieuse de moderniser une image vieillotte (résultant en
partie de l’ignorance de la pratique féminine), la fédération propose de
renouveler ce genre d’action avec l’opération « Femmes, femmes, femmes : la
victoire est en elles », à l’occasion du match France/Andorre du 14 octobre
1998. Sophie Talman, Miss France 1998, est bien évidemment la marraine de cette
opération consistant à réserver la tribune sud aux femmes. Interrogé sur le
football féminin lors de la promotion de l’opération, le président déclare :
« on ne peut pas rester à la traîne »
(F, septembre 1998), indiquant par là même le chemin à parcourir en la
matière.
Face à l’ignorance, au mépris et aux représentations des
hommes de la fédération associant la féminité à un processus de séduction fondé
sur l’apparence voire le « sex-appeal », la commission féminine privilégie deux
stratégies : celle de la modération et celle de l’image.
3. La commission féminine au sein de la fédération de football:
stratégie de la modération et de l'image
Pour comprendre les stratégies de la commission féminine au
sein de la fédération française de football, il faut d’abord préciser le mode
de désignation des membres de cette commission et la nature des liens qui les
unissent à cette dernière.
Les membres de cette commission sont cooptés et proposent à
leur tour de nouveaux membres, proches des orientations de la commission.
L’élection en tant que représentante féminine au conseil d’administration de la
fédération s’effectue globalement de la même manière. Marylou, qui remplit ce
mandat depuis plusieurs années, a été fortement incitée par l’ancien président
à se présenter à ce poste. Selon elle, ce choix fut dicté par sa féminité et sa
modération
[2]. Très
investie dans le football, ce statut construit toute son identité sociale. Elle
est donc particulièrement redevable aux dirigeants de la fédération, tout comme
Babette, l’actuel entraîneur de l’équipe de France féminine et membre de la
commission féminine, nommée à temps complet à la fédération alors qu’elle se
trouvait dans une situation professionnelle précaire. Même s’ils ne se trouvent
pas dans des situations tout à fait similaires, les membres de cette commission
remplissent souvent des fonctions importantes au niveau fédéral et sont donc
sanctionnables.
« Marylou » et « Babette » : deux
femmes dévouées à la cause du football féminin
Première femme au comité directeur de la fédération, Marylou a
aussi été pendant de nombreuses années la présidente de la commission féminine.
Elle débute le football en 1970, à 20 ans, au sein de l’une des premières
équipes alsaciennes. Elevée dans une famille de footballeurs, elle s’investit
dans l’organisation du football féminin en France. Au fil des ans, ses
fonctions à la fédération lui prennent de plus en plus de temps et elle change
de situation professionnelle pour remplir pleinement ses fonctions fédérales.
Elle quitte son emploi de secrétaire et accepte un poste de standardiste chez
Adidas. Elle considère le football féminin comme toute sa vie. Elle lui
sacrifie ses jours de congé et sa vie familiale (elle décide de ne pas avoir
d’enfants). Même si elle critique en aparté le machisme des hommes de la
fédération, elle tient toujours à valoriser leurs efforts en faveur des «
filles » et regrette le manque de conformité corporelle et sexuelle de
certaines joueuses.
A l’issue d’une carrière de joueuse internationale remarquée,
Babette participe activement aux travaux de la commission féminine avant
d’accepter le poste d’animatrice du football féminin à la fédération, après
avoir échoué au concours d’entrée en STAPS. Seconde d’Aimé Mignot, l’entraîneur
des féminines pendant plusieurs années, elle lui succède à ce poste après
l’obtention de son brevet d’état. Moins vindicative que Marylou au sujet de la
conformité des footballeuses aux normes sexuées et sexuelles, elle défend
cependant ardemment la politique de la fédération à l’égard de la pratique
féminine. Célibataire, elle « joue » elle aussi l’essentiel de son identité sur
sa réussite dans le milieu du football.
Ces précisions permettent de mieux comprendre les deux
stratégies collectives de la commission féminine : la « modération » des
revendications, et la mise en scène de la « féminité ».
3.1. Etre « modérée » et « féminine »
La stratégie de la modération est perceptible dans le
discours des membres de la commission et dans certains comptes rendus de
réunions. Marylou insiste sur la nécessité de présenter ses requêtes avec
calme, en souriant, en mettant en évidence sa conformité aux normes sexuées
dominantes, et en formulant des demandes « raisonnables ». De manière générale,
les membres de la commission soulignent la nécessité de «
ne pas froisser » la fédération, de
faire « preuve de patience »,
d’effectuer les démarches « avec
diligence » (F, décembre 1972 et… novembre 1996), et par là même de
formuler une opinion positive sur la politique fédérale à l’égard des femmes.
Babette affirme par exemple : « on nous a donné
tous les moyens pour réussir », après un résultat décevant des
Françaises à l’occasion d’une rencontre internationale (F. Juillet 1995). Du côté fédéral
comme de celui de la commission féminine, il s’agit finalement de faire comme
si la situation du football féminin en France était satisfaisante, les uns en
diffusant périodiquement des dossiers aux titres prometteurs, les autres en
appréciant une « politique » rarement suivie d’effets.
La seconde stratégie consiste à répondre aux attentes
(effectives) des hommes de la fédération en mettant (en tentant de mettre) en
scène la féminité des membres de la commission et des joueuses (notamment
celles de haut-niveau). Cette stratégie renforce certaines analyses de
dirigeants de la fédération, non diffusées dans la revue officielle mais
exprimées sans réserve dans les discussions informelles, évoquant le « manque »
de conformité corporelle des joueuses comme une raison suffisante pour ne pas
développer davantage leur pratique.
Les membres de la commission n’hésitent pas à se prêter au
jeu et à poser en tenue « féminine ». Sur une plaquette d’information dédiée au
football féminin et diffusée par la fédération en 1995, la capitaine de
l’équipe de France et membre de la commission féminine pose en tenue sportive
puis en tailleur. Le titre des photos, «
Bernadette Constantin, l’élégance dans la vie comme sur le
terrain », résume à lui seul la stratégie de l’image. Mais l’exemple
le plus évocateur est certainement celui de la « politique du tailleur »,
imposée par décision de la commission féminine aux joueuses de l’équipe de
France à l’occasion de toutes leurs actions de représentation
[3]. Une double page est
consacrée à la diffusion de deux photos grand format des joueuses posant en
tailleur Daniel Hechter (F, juillet 1995) (membre influent du milieu du
football).
Cette stratégie
[4] de la féminité visant à démontrer la conformité
sexuée (et sexuelle) des joueuses ne joue pas uniquement sur l’image. Elle
s’exprime également par des prises de position très « traditionnelles » sur les
rôles féminins. Il s’agit de rappeler par tous les moyens la volonté des
joueuses (telle que la commission féminine l’imagine) de respecter les
définitions dominantes des catégories de sexe (tout du moins dans le milieu du
football masculin). La conclusion de l’intervention de Babette lors de la
conférence internationale de la FIFA (Fédération Internationale de Football
Amateur) sur le football féminin illustre cette stratégie :
« Je serai tentée de dire, pour
conclure, que le football féminin « modèle » ses entraîneurs à sa propre image,
dans le respect de l’individu, et avec un esprit de famille, que, peut-être,
seules les femmes, grâce à la place maternelle importante qu’elles occupent
dans la cellule familiale, savent transposer dans leur sport »
(Babette, conférence internationale de la FIFA, 7-8 Juillet 1999).
3.2. Un rapport de force très défavorable
Il est difficile d’évaluer le bénéfice des stratégies
utilisées par les membres de la commission féminine. La position de la
fédération à l’égard du football féminin n’a guère évolué, sauf peut-être ces
toutes dernières années. L’avancée qui reste d’ailleurs à confirmer semble
davantage résulter de pressions internationales et nationales que de l’action
de la commission féminine. Nous constatons en effet un rapport de force très
défavorable aux femmes. Avec 1,4 % des licenciés, représentant une des 13
commissions du Conseil National du Football Amateur, la commission pouvait-elle
mettre en place d’autres stratégies ? Comme l’indique Marylou, «
au moins, ils me disent bonjour et m’écoutent
quand je prends la parole ». Très attentive aux attentes des hommes
pendant des années, elle déclare récemment être « écœurée » par des années de
luttes sans de réelles avancées :
« Le football féminin en France
est dans une situation critique. Les joueuses ne sont pas préparées à l’accès
au plus haut-niveau, les résultats ont été désastreux en Norvège. Il n’y a pas
de travail en profondeur dans les districts et dans les ligues. Le nombre
d’équipes n’évolue pas. Il n’y a pas une grande
volonté de mettre en place un grand football féminin en France. La situation
est grave » (F, décembre 1998).
Cette déclaration de la représentante du football féminin au
sein du conseil fédéral et première animatrice de la commission féminine
illustre l’inertie de la fédération. Elle suscitera peu de réactions
officielles. Le discours de Babette après la même compétition ne déroge pas à
la modération habituelle.
De fait, si les femmes ont récemment obtenu le droit
d’utiliser les installations du centre de formation national de Clairefontaine,
la commission féminine n’a jamais réussi à imposer des mesures incitatives
efficaces en faveur du football féminin. L’idée de solliciter les clubs
professionnels pour participer au développement de la pratique féminine ou
celle d’imposer la diffusion de matchs féminins pendant la négociation des
contrats entre les chaînes télévisées et la fédération, longtemps débattue en
commission féminine, est pour l’instant refusée par la fédération.
Le rapport de force semble nettement plus favorable aux
femmes dans la fédération de boxe française.
4. La place des femmes: un élément important dans le développement de
la fédération de boxe française
En boxe française, la volonté de maintenir l’accroissement des
effectifs féminins, dans une conjoncture particulièrement difficile pour la
fédération dans l’espace des pratiques pugilistiques, constitue une dimension
importante de la politique fédérale. Cette situation place la commission
féminine dans une position relativement confortable pour défendre la pratique
des femmes et participer à l’évolution de la politique fédérale. Par ailleurs
la différenciation initiale des modalités de pratique féminines et masculines
favorise la reconnaissance de la pratique des femmes.
4.1. La promotion d’une forme de pratique « féminine »
Le premier championnat de France féminin organisé en 1982
propose un mode d’affrontement « soft », « l’assaut », «
forme de rencontre opposant deux tireurs et se
jugeant à l’aide d’une double notation qui tient compte, d’une part, de la
maîtrise technique et du style démontré par le tireur, et, d’autre part, de la
précision des touches dont toute puissance est
strictement exclue » (règlement fédéral, mémento
formation de la FFBS & DA). Cette forme de compétition, unique modalité
compétitive chez les hommes jusque dans les années 1970, ne correspond plus à
ce moment-là à la modalité compétitive privilégiée par ces derniers. Engagés
majoritairement dans des compétitions en « combat »,
« forme de rencontre se jugeant sur la technique,
la précision, l’efficacité des coups et la combativité des tireurs
», les hommes ne se sentent pas questionnés par la création de
compétitions déjà plus ou moins connotées comme féminines. La première coupe
d’Europe de combat masculin en boxe française a lieu la même année (1982). Pour
nuancer et diversifier le recrutement, l’image des pratiquantes est fréquemment
utilisée pour promouvoir une discipline se définissant comme «
un sport de traditions, structuré, codifié et
nourri de culture, qui s’inscrit dans une logique de l’honneur et de la dignité
de l’affrontement » (plaquette d’information fédérale, 2000). Dans
la lutte l’opposant « à des disciplines exotiques
générant l’animalité et la violence sur les rings » (LBF, mai 1997),
la féminisation de la pratique améliore la lisibilité du « produit » boxe
française en l’euphémisant et en le légitimant moralement. Les éditoriaux de la
Lettre de la Boxe Française, revue
d’information de la fédération, rappellent sans cesse les données de la lutte
symbolique de définition de la bonne modalité de pratique, entre la boxe
française, discipline éducative régie par des valeurs humanistes, et les autres
formes de boxes poings-pieds, sacrifiant la déontologie et le respect des
individus au profit d’enjeux financiers (LBF, sept-oct. 1998). La féminisation
des effectifs constitue, dans cette perspective, l’une des composantes
symboliquement fortes de l’identité de la discipline. Le choix d’une
pratiquante féminine pour fêter le passage de la barre des 25.000 licenciés en
1996 est particulièrement évocateur à ce sujet. Le président a volontairement
désigné la seule pratiquante parmi les 10 licences arrivées ce jour-là à la
fédération, et la photo de la nouvelle licenciée recevant une paire de gants a
été largement diffusée.
Cette politique volontariste a permis un réel essor de la
pratique des femmes. L’image fémininement conforme utilisée dans cette campagne
de promotion a facilité la reconnaissance de la pratique féminine, tout en
l’inscrivant dans une modalité de pratique spécifiquement féminine. La
plaquette d’information diffusée par la fédération en 2000 identifie clairement
les motivations des femmes : « L’assaut séduit
bon nombre de pratiquants, en particulier des
femmes, qui voient dans la boxe française un sport efficace et
esthétique ». L’euphémisation de l’affrontement joue ici un rôle
symboliquement et socialement différenciateur, comme pour d’autres sports de
combat. On retrouve ici une opposition classique entre les pratiques
corporelles privilégiant la forme, caractéristiques des groupes sociaux
favorisés, et celles valorisant la fonction, plus prisées par les membres des
classes populaires (Bourdieu, 1979).
4.2. Les oppositions au combat féminin
Dans ce contexte, l’engagement de certaines compétitrices
dans des compétitions en combat dès les années 1983/1984 suscite des
résistances importantes au sein de la fédération. Après la création du premier
championnat de France féminin de combat en 1988, J. H., futur président de la
fédération, fait part de sa désapprobation et résume la position fédérale à
l’égard de la pratique des femmes :
« La pratique des femmes
devrait chercher à « tirer » notre image vers le haut, plutôt que de n’être
préoccupée que de pouvoir faire « comme les garçons », référence qui est loin
d’être idéale à mon avis… Même si c’est un peu dur à dire, nous n’avons pas à
nous préoccuper de donner la prééminence à certaines « motivations combatives »
d’une minorité de pratiquantes » (lettre du trésorier et membre du
comité directeur au président de la fédération du 11.09.1988, dossier
CF).
La position du président actuel de la fédération n’a pas
évolué à ce sujet. Conscient de la fragilité du « produit » boxe française, il
reste réservé sur les combats féminins. Au-delà du problème des femmes, sa
position témoigne de la permanence des références à l’histoire de la boxe
française comme forme courtoise d’affrontement. Il est favorable à une
meilleure reconnaissance de l’assaut comme modalité de compétition à part
entière, pour les femmes comme pour les hommes. Aujourd’hui, seules les
pratiquantes de combat accèdent à l’équipe de France, sans bénéficier pour
autant du statut d’athlètes de haut-niveau compte tenu de la faiblesse de
l’effectif. Le statut d’athlète de haut-niveau est par là même réservé aux
hommes. La trajectoire sociale de J. H. peut, en partie, expliquer ses prises
de positions au sein de la fédération
[5]. Les caractéristiques et la trajectoire sociale des
acteurs, en influençant leurs prises de position à l’égard de la pratique des
femmes dans une conjoncture donnée, orientent en partie les politiques
fédérales.
Par ailleurs, en boxe française, la lutte pour la définition
légitime de la pratique n’oppose pas spécifiquement les hommes et les femmes,
comme en football, mais l’ensemble des acteurs de la fédération, et plus
précisément les partisans de l’efficacité combative favorables à une
professionnalisation de la pratique à ceux qui défendent l’esprit
aristocratique de la boxe française, basé sur la maîtrise technique et
l’amateurisme. Le président est en effet vivement critiqué par les tenants d’un
affrontement plus dur et plus professionnalisé. Ce thème structure également en
partie les débats au sein de la commission féminine, ce qui révèle en somme sa
réelle intégration au sein de la fédération.
5. La commission féminine en boxe française: une réelle force de
proposition
5.1. Un rapport de pouvoir plus favorable
Si le système de cooptation est similaire à celui du
football, la nature des relations entre les membres de la commission et la
fédération s’en différencie nettement. Les femmes de la commission rencontrées
au cours de l’enquête entreprennent une carrière professionnelle indépendante
du monde fédéral et entretiennent des relations directes et amicales avec les
différentes instances de la fédération (président, commission compétitions…).
Elles possèdent également un capital culturel plus élevé que leurs homologues
de la fédération de football
[6].
Martine et Pascale : des actrices «
indépendantes »
Martine et Pascale participent à la commission féminine
depuis plus de 10 ans. La première est l’actuelle présidente de cette
commission, tandis que la seconde, première et seule femme conseillère
technique régionale de la fédération est responsable de l’équipe de France
féminine. Leurs parcours universitaire et professionnel présentent de nombreux
points communs. Toutes deux titulaires d’une licence STAPS, elles réussissent
l’une le professorat d’EPS, l’autre le professorat de sport. Leur statut
professionnel ne dépend donc pas directement de la fédération, même si la
carrière de Pascale est partiellement définie par les instances dirigeantes.
Elles ne doivent pas non plus leur reconnaissance à leur parcours sportif, tout
à fait honorable, mais ne les positionnant pas comme sportive de haut-niveau.
Bref, leur position au sein de la fédération dépend de leurs compétences
objectives, attestées par un niveau de formation supérieur à celui des membres
de la commission féminine de football. A ce titre, elles se positionnent comme
des actrices relativement indépendantes du pouvoir fédéral et disposent par
ailleurs des compétences nécessaires pour s’engager dans les luttes de pouvoir
et de définition de la pratique. Enfin, mariées et mères de famille, menant de
front carrière professionnelle, investissement sportif et vie familiale, elles
sont relativement représentatives des femmes « modernes » et ne se définissent
pas uniquement par rapport à leur investissement au sein de la
fédération.
Les échanges de points de vue entre la commission féminine et
les autres commissions sont nombreux et, s’ils suscitent des débats, ils
demeurent toujours courtois. De tels échanges sont non seulement inexistants
mais impensables au sein de la fédération de football. La relative marginalité
de la boxe française dans le champ sportif français favorise ce type de
relations. Les commissions se réunissent toutes dans les mêmes lieux (la salle
de réunion de la fédération). La pratique féminine n’est ni marginalisée, ni
reléguée dans un lieu spécifique. A la fédération, hommes et femmes se croisent
quotidiennement, et, par là même, les hommes ne peuvent ignorer la pratique des
femmes et leur statut de dirigeante.
Au-delà, la différence fondamentale entre le cadre
institutionnel de la boxe française et celui du football réside dans la nature
des rapports de pouvoir. En boxe, les femmes n’adoptent pas une stratégie de la
modération. Elles affirment clairement leur mécontentement en cas de désaccord
avec la politique fédérale. E. H., présidente de la commission féminine en
1988, n’hésite pas à démissionner de ses fonctions pour montrer sa
désapprobation :
« N’ayant pas été élue par
l’assemblée générale pour être un mouton, je quitte la commission et le comité
directeur »
[7]. Situées au centre d’une lutte de pouvoir entre
différentes tendances au sein de la fédération, les membres de la commission
féminine optent pour une stratégie d’affirmation volontariste de la place de la
pratique des femmes. La commission féminine réussit ainsi à imposer à des
instances fédérales très réticentes l’ouverture des compétitions en combat aux
femmes. Organisant des rencontres en combat dès 1985
[8], elle obtient l’accord de la fédération
pour la création du premier championnat de France de combat en 1988.
A partir de cette date, au consensus succède un débat parfois
intense entre les partisanes du courant « académique » et celles du courant «
combatif » (Loudcher, 1996). Cette lutte n’oppose plus les hommes et les
femmes, mais deux conceptions de la pratique socialement signifiantes. Les
débats récurrents sur les modalités de pratique des femmes impliquent les
hommes et les femmes de chaque tendance dans une institution contrôlée par le
courant académique.
5.2. Une commission dominée par le courant « académique »
Dès 1988, à l’occasion du bilan du premier championnat de
France de combat, le débat s’engage au sein de la commission en raison du
faible nombre de participantes (CF du 06.06.1988). La commission maintient
cependant ce championnat pour permettre la reconnaissance de la pratique
féminine de haut-niveau. Pour compenser en quelque sorte cette décision, elle
propose la création d’une nouvelle forme de compétition, le duo,
« forme de rencontre qui oppose des couples de
deux tireurs (de même sexe ou de sexe différent) évoluant en coopération et
présentant une prestation technique et esthétique utilisant la gestuelle de la
boxe française » (règlement fédéral, mémento formation de la
fédération). Cette nouvelle forme de compétition, approuvée par la fédération,
contribue à renouveler les modalités de pratique. On le voit, la commission
féminine participe activement à l’évolution de la discipline en questionnant
les formes de pratiques symboliquement les plus masculines.
En 1990, les critiques à l’égard du combat féminin au sein de
la commission s’intensifient. Martine (future présidente de cette commission)
se demande ainsi, « si le choix du combat que
nous avons fait il y a deux ans n’était pas un peu précipité ». Elle
souhaite un « retour à un championnat de France
en assaut tonique » (CF du 18.02.1990). La position dominante du
courant académique au sein de la commission féminine est de plus en plus
perceptible. Les pratiquantes de combat, peu représentées dans la commission,
tentent de contre attaquer et demandent l’alignement des règlements du combat
féminin sur ceux du combat masculin (suppression du port du casque) (lettre de
N. J. du 15.12.1993, dossier CF). Elles sont soutenues par des hommes du
courant « combatif », regrettant l’absence de stages pour ces boxeuses engagées
dans des compétitions de haut-niveau (lettre du club A. du 12.10.1993, dossier
CF). Le débat, on le voit ici encore, n’oppose pas les hommes et les femmes
mais deux conceptions de la pratique, et plus largement, deux visions du monde
social.
Réservés par rapport au combat féminin, mais contraints de le
maintenir pour permettre l’accès des femmes à une pratique de haut-niveau, les
membres de la commission engagent une réflexion sur les moyens à mettre en
œuvre pour valoriser la pratique de l’assaut. Dans son rapport du 19 octobre
1996, la commission affirme : « la pratique
combat doit exister mais ne peut demeurer la seule forme d’expression reconnue
sportivement ». La commission propose également à la fédération de
mener une étude sur le développement de la boxe loisir. Une fois encore, elle
initie de nouvelles orientations contribuant à l’évolution de la discipline et
à sa « modernisation ».
Le comité directeur du 22 novembre 1996 donne son accord pour
concevoir une compétition féminine de haut-niveau qui ne soit pas du combat.
Les pratiquantes de combat rédigent un courrier exprimant leur inquiétude face
à cette nouvelle orientation (Lettre des tireuses
Elite et Espoirs, février 1997). Très minoritaires parmi les
pratiquantes (leur lettre ne comportait que 11 signatures) et soutenues par des
hommes du courant minoritaire au sein de la fédération, elles ne parviennent
pas à remettre en question cette décision. Un double classement national, en
combat et en assaut est mis en place chez les femmes (les hommes conservant un
classement unique constitué à partir des résultats en combat). En 1998, la
fédération donne son accord pour l’organisation de compétitions internationales
féminines en assaut. Actuellement, la réflexion sur la valorisation de l’assaut
comme modalité compétitive à part entière se poursuit sous l’impulsion de la
commission féminine (notamment sur la question de l’accès à l’équipe de
France). Initiée par la commission féminine, cette réflexion concerne
aujourd’hui aussi les hommes. Pour J. H., « la
motivation majoritaire des pratiquantes féminines, qui réside dans le souhait
d’une confrontation ou la “forme” l’emporte sur la “force” », serait
également partagée par les hommes, « mais ça ne
fait peut-être pas très viril de l’admettre » (lettre de J. H. du
11.09.1988). L’enjeu central de la pratique féminine au sein de la fédération
place la commission féminine dans une position favorable pour promouvoir
efficacement la pratique des femmes et contribuer à renouveler celle des
hommes. Après plusieurs demandes infructueuses de la commission pour organiser
les grandes compétitions féminines et masculines sur le même lieu, les
championnats du monde 1999 de Toulouse proposaient pour la première fois un
programme « mixte ».
En boxe française, l’opposition entre deux conceptions de la
pratique favorise la promotion de la pratique féminine. Pour le moment, la
position majoritaire du courant « académique » permet un questionnement relatif
des formes de pratiques les plus masculines et une certaine évolution des
définitions de la féminité et de la masculinité. Même si l’ampleur des
réticences à l’euphémisation de la discipline au sein de la fédération ne
permettra peut-être pas de mener ce questionnement à son terme, le débat existe
et occupe une place centrale.
L’étude de la politique menée par les fédérations à l’égard de
la pratique des femmes et des stratégies développées par les membres des
commissions féminines met en évidence des formes contrastées de la domination
masculine. Le contexte institutionnel des deux pratiques produit des effets
parfois opposés. En football, tout se passe comme si la commission féminine,
marginalisée, n’avait d’autre choix que de s’engager dans une stratégie de la
modération et de l’image. D’autres travaux réalisés sur les femmes dans le
monde politique (Freedman, 1997) ou dans des professions masculines (Flament,
1988) mettent en évidence des stratégies semblables de « sexuation » de la
présentation de soi. En boxe, l’opposition entre deux conceptions de la
pratique, qui expriment également deux rapports différents au monde social,
oriente la vie de la fédération de manière bien plus importante que
l’opposition masculin /féminin. Cette situation permet aux femmes de la
commission de prendre une certaine distance avec les stéréotypes sexués
utilisés par les membres de la commission féminine de football. On pourrait
ainsi comparer la stratégie des membres de la commission féminine de boxe à
celle des femmes cadres étudiées par Fortino (2002), qui valorisent leur
intégration au groupe des cadres au détriment d’une solidarité avec les femmes
occupant une position subalterne.
En résumé, l’état des rapports de pouvoir entre les sexes au
sein des institutions influence les stratégies des actrices et les définitions
du féminin qu’elles proposent. On retrouve ici les perspectives des travaux
d’Elias et de Dunning (1991) qui mettent en évidence l’importance des valeurs «
machistes » et des processus de ségrégation à l’égard des femmes dans des
conditions sociales où le pouvoir penche nettement en faveur des hommes. Ce
constat confirme aussi nombre de travaux sur les rapports sociaux de sexe.
C’est bien la hiérarchie (plus ou moins forte) entre les sexes qui crée les
différences entre le masculin et le féminin (Delphy, 1991). Plus les femmes se
situent dans une position dominée et plus elles se définissent avant tout par
leur appartenance catégorielle (Hurtig & Pichevin, 1991). De manière
générale, les formes d’expression de la domination masculine dans les deux
pratiques ne sont pas comparables et n’engendrent pas les mêmes conséquences.
Si cette forme de domination structure indéniablement le monde social (et plus
particulièrement le monde sportif), elle se révèle d’intensité variable et
prend de multiples visages (de Singly, 1993). Ainsi, pour reprendre
l’expression de François de Singly (1993), dans le cas de la boxe française, la
domination masculine revêt « de nouveaux
habits ». La situation très différente des membres des deux
commissions permet de penser que l’on assiste actuellement dans le monde
sportif à une bipolarisation de la position des femmes, évoquée par Margaret
Maruani (1998) à propos du marché du travail, qui permet à certaines de réussir
quand d’autres subissent de plein fouet les processus de ségrégation.
Les données analysées dans ce travail pourraient éventuellement
suggérer une disparition de la domination masculine dans le monde de la boxe.
Cependant, les données recueillies sur l’expérience des boxeuses dans le cadre
d’une enquête plus vaste montrent que les processus de redéfinition des
catégories sexuées se conjuguent avec des processus de reproduction de la
domination masculine (Mennesson, 2000a, 2000b, 2002). Ce constat dépasse bien
évidemment le monde sportif, comme en témoignent nombre de travaux déjà évoqués
(Baudelot & Establet, 1992 ; Fortino, 2002 ; Maruani, 1998…).
Les relations entre les niveaux institutionnels et individuels
de construction des catégories sexuées apparaissent tout aussi nettement dans
ce travail, sans être forcément de même nature dans les deux cas étudiés. En
football, les stratégies des femmes membres de la commission féminine semblent
fortement contraintes par la représentation très stéréotypée des femmes dans le
milieu du football. En boxe française, si les stratégies des actrices de la
commission féminine s’inscrivent bien évidemment dans le cadre d’une politique
fédérale plus favorable aux femmes, elles orientent à leur tour certains débats
et influent partiellement sur le développement de la fédération.
Par ailleurs, l’état des rapports sociaux de sexe dans les
fédérations dépend de plusieurs facteurs parfois difficiles à isoler. Les
effets de la conjoncture historique au sens large se conjuguent à ceux de la
conjoncture sportive et fixent d’une certaine manière l’ensemble des stratégies
possibles. Dans le même temps, les acteurs de chaque pratique réagissent
différemment à ces effets de conjoncture en fonction de la position de la
discipline dans le champ sportif. Enfin, les caractéristiques sociales des
acteurs influencent également leurs stratégies et ne sont pas, bien entendu,
totalement indépendantes de la position et de l’histoire de la discipline
sportive (Clément
et al., 1994 ; Wahl,
1989). Le succès de la politique de la fédération de boxe française à l’égard
des femmes s’explique ainsi en partie par la relative permanence historique de
sa définition comme pratique « aristocratique », dominée pour le moment par des
acteurs aux caractéristiques sociales plutôt favorisées. Dans un autre sport de
combat comme la lutte qui connaît des difficultés de développement récurrentes
(Clément, 1981), la prise de conscience de l’intérêt de la pratique des femmes
est plus tardive, et surtout, semble plus difficile à opérationnaliser. Les
caractéristiques sociales des acteurs, plus « populaires », et les modalités de
pratique, plus difficilement « euphémisables » techniquement constituent des
obstacles certains à cette politique de féminisation
[9]. Finalement, les processus
d’institutionnalisation de la pratique des femmes peuvent être considérés comme
des révélateurs de l’histoire des disciplines sportives et de leurs identités
successives. En ce sens, la prise en compte des identités sexuées au même titre
que celle des identités sociales semble indispensable à une meilleure
compréhension des évolutions du monde sportif.
EPS : Education Physique et Sportive
FFF : Fédération Française de Football
FFBS & DA : Fédération Française de Boxe Française Savate
et Disciplines Associées
FIFA : Fédération Internationale de Football Amateur
INSEP : Institut National du Sport et de l’Education
Physique
UEFA : Union Européenne du Football Amateur
STAPS : Sciences et Techniques des Activités Physiques et
Sportives.
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[*]
menesson@ cict. fr
[1]
Le taux d’activité des femmes de 25 à 54 ans passe de 45 % en
1968 à 79 % en 1994 (
Données sociales,
1996, INSEE).
[2]
« Je ne dis pas ça pour la frime, mais j’étais la plus féminine
(des candidates) et ça…Il m’a dit (le président) « il faut ressembler à une
fille quand tu viens parmi les machos pour les convaincre », entretien de
Marylou réalisé le 25.03.1996.
[3]
« Je n’arrête pas de leur dire aux filles (de l’équipe de
France) : « soyez féminines, soyez gracieuses, essayer de ressembler à des
filles… ». D’ailleurs, elles vont avoir des tailleurs, c’est plus joli que de
se déplacer en survêtement ou en jean », Marylou, entretien du
25.03.1996.
[4]
Nous entendons par stratégie les « procédures mises en œuvre
(de façon consciente ou inconsciente) par un acteur (individuel ou collectif)
pour atteindre une ou des finalités (définies explicitement ou se situant au
niveau de l’inconscient), procédures élaborées en fonction de la situation
d’interaction, c’est-à-dire en fonction des différentes déterminations
(socio-historiques, culturelles, psychologiques) de cette situation »
(Lipiansky, Taboada-Léonetti et Vasquez, 1990, p.24).
[5]
D’origine populaire, J. H. effectue ses études de professeur
d’EPS à l’Ecole Normale Supérieure d’Education Physique, tout en acquérant des
compétences de haut-niveau dans les sports de combat. Il poursuit son cursus
universitaire en obtenant le diplôme de l’INSEP et en soutenant une thèse de
droit sur le sport. Il intègre ensuite l’Ecole Nationale d’Administration et
occupe actuellement un poste de magistrat à la Cour Régionale des Comptes. On
comprend mieux à la fois ses préoccupations éducatives et son souci de
préserver l’amateurisme de la boxe française, en la distinguant des boxes
professionnalisées, qu’il considère comme dévoyées.
[6]
Les membres (ou ex-membres) de la commission féminine de boxe
française rencontrées au cours de l’enquête possèdent toutes au moins un
diplôme supérieur ou égal à bac+2, tandis que les membres de la commission de
football ont un niveau de diplôme inférieur ou égal au baccalauréat. Nos
données ne nous permettent cependant pas de généraliser cette analyse à
l’ensemble des membres de ces commissions.
[7]
Lettre d’E. H. du 06.06.1988, dossier CF. L’absence de
documents de ce type et de manière plus générale de tous documents polémiques
dans les documents de la fédération de football auxquels j’ai eu accès ne
signifie pas forcément leur inexistence, mais exprime tout du moins la volonté
de masquer systématiquement les désaccords à l’égard de la politique
fédérale.
[8]
La commission féminine organise en 1985 des combats féminins.
Précédant la demande de la fédération, elle convoque un médecin qui rédige un
rapport favorable, coupant court à l’un des arguments des hommes (compte rendu
de la réunion du 22.11.1985, dossier CF).
[9]
De la même manière, la féminisation précoce et importante de la
pratique du handball, sport collectif de « contact », peut surprendre au regard
des difficultés rencontrées par le football féminin. Ce sport collectif se
développe cependant dans une conjoncture sociale et sportive, les années 1950,
nettement plus favorable aux femmes que le début du
xxe siècle, période
d’institutionnalisation du football en France. Par ailleurs, la promotion du
handball est essentiellement assurée par des professeurs d’éducation physique,
a priori ouverts à la mixité de la pratique.