2004
STAPS
Rapport de recherche
Ergonomie du métier d’éducateur physique. Enquête sur la carrière
d’enseignants en province de Luxembourg (Belgique)
Cécile Histas
[*]
sous la direction de
Ghislain Carlier
[*]
Laboratoire EDPM (Education par le Mouvement) - Institut
d’Education Physique et de Réadaptation (IEPR)
Place Coubertin, 1-2 - 1348 Louvain-La-Neuve
(Belgique)
Cette étude, réalisée sur la base d’une enquête qualitative
auprès de 7 enseignants, poursuit un double objectif : définir le métier
d’éducateur physique, notamment au travers ses compétences propres et dreser
des profils des enseignants interviewés. Le cadre conceptuel de cette recherche
repose sur l’analyse approfondie de trois auteurs que sont Huberman (1989),
Bajoit (1996) et Loret (1995). Le premier s’intéresse à la carrière des
enseignants et décrit 7 étapes par lesquelles passe tout enseignant, étapes
organisées selon les années d’ancienneté. Le second se focalise davantage sur
la personnalité même de l’enseignant en référence à deux modèles : un modèle
culturel industriel se basant sur la raison et le progrès, puis un modèle
culturel identitaire davantage porté sur l’accomplissement de soi et
l’autoréalisation. Enfin, le dernier auteur définit ce qu’il appelle la «
génération fun » à travers notamment les disciplines de l’extrême telles que la
glisse ou le « climbing ». L’interprétation des 7 profils permet de mettre en
évidence les principales compétences attendues d’un éducateur physique et
suggère des pistes pour la formation des futurs enseignants. De même, le débat
sur la professionnalisation du métier d’enseignant peut y puiser des éléments
constitutifs.
Mots-clés :
carrière, profession, profils, ergonomie, compétences.
This search based on a qualitative inquiry into 7 teachers
follows a double purpose: first of all to define what the profession of
physical training teacher is throughout his competencies for example and
secondly to establish some profiles thanks to a non exhaustive taxonomy based
on these 7 clinical cases. The conceptual scheme of our search is based on a
deep analyse of 3 authors, well-known for their knowledge of teacher’s
environment. These are Huberman (1989), Bajoit (1996) and Loret (1995). The
first one is interested in the teacher’s career and describes 7 stages that all
teachers have to cope with. These stages are defined by length of service. The
second author focus its search on the teacher’s personality, which one can be
struck into two models: a cultural industrial model based on progress and
reason and a cultural identity model mainly focused on the autonomy and
personal opening out. Finally, the last one defines what he calls “fun
generation” throughout extreme sports or games such as climbing, surfing or
winding. The interpretation of these 7 profiles gives the opportunity to bring
to the fore main competencies required from sport training teachers. It
suggests tracks for formation programmes of future qualified people and also
opens the debate on the “professionnalisation” of the teachers.
Keywords :
career, profession, profiles, task description, competencies.
Diese Untersuchung, die auf einer qualitativen Befragung von 7
Lehrern beruht, hat zweierlei Ziele: den Beruf des Sportlehrers zu definieren,
besonders durch seine spezifischen Kompetenzen, und ein Profil der interviewten
Lehrer aufzustellen. Der konzeptuelle Rahmen dieser Untersuchung basiert auf
der vertieften Analyse von folgenden drei Autoren: Huberman (1989), Bajot
(1996) und Loret (1995). Der erste interessiert sich für die Karriere der
Lehrer und beschreibt 7 Etappen, durch die jeder Lehrer geht und die auf dem
Dienstalter beruhen. Der zweite stellt die Persönlichkeit des Lehrers in den
Vordergrund, wobei der sich an zwei Modelle anlehnt: ein industrielles
Kulturmodell, das sich auf die Vernunft des Fortschrittes beruft, und
schließlich ein kulturelles Modell der Identität, das vor allem auf die
Selbstfindung und –verwirklichung abzielt. Der letzte Autor schließlich
definiert die sogenannte Fun-Generation anhand extremer Disziplinen, wie das
Gleiten oder das Klettern.
Schlagwörter :
Karriere, Beruf, Profil, Aufgaben, Kompetenzen.
Questo studio, realizzato sulla base di un’inchiesta qualitativa
presso 7 insegnanti, persegue un doppio obiettivo: definire il mestiere
d’educatore fisico, in particolare attraverso le sue competenze e disegnare dei
profili degli insegnanti intervistati.
Il quadro concettuale di questa ricerca si basa sull’analisi
approfondita di tre autori, che sono Huberman (1989), Bajoit (1996) e Loret
(1995). Il primo si interessa alla carriera degli insegnanti e descrive 7 tappe
dalle quali passa ogni insegnante, tappe organizzate secondo gli anni di
anzianità. Il secondo si focalizza maggiormente sulla personalità stessa
dell’insegnante in riferimento a due modelli: un modello culturale industriale
basato sulla ragione e sul progresso, poi un modello culturale indentitario
maggiormente basato sulla realizzazione di sé e l’autorealizzazione. Infine,
l’ultimo autore definisce ciò che egli chiama la «generazione fun», in
particolare attraverso le discipline dell’estremo come lo scivolamento o il
«climbing».
L’interpretazione dei 7 profili permette di evidenziare le
principali competenze attese da un educatore fisico e suggerisce delle linee
per la formazione dei futuri insegnanti. Lo stesso, il dibattito sulla
professionalizzazione del mestiere di insegnante può porvi degli elementi
costituitivi.
Parole chiave :
carriera, competenze, ergonomia, professione, profili..
Este estudio, tomando como base una encuesta cualitativa al lado
de siete profesores, persigue un objetivo doble : definir el oficio de educador
físico, especialmente a través de sus competencias propias y establecer
perfiles de los profesores entrevistados.
El marco conceptual de la investigación se funda en el análisis
minucioso de tres autores quienes son Huberman (1989), Bajoit (1996) y Loret
(1995). El primero estudia la carrera de los profesores y describe siete etapas
por cuales pasa cada profesor, esas etapas estan organizadas según los años de
antigüedad. El segundo se focaliza más sobre la personalidad misma del profesor
en referencia a dos modelos : un modelo cultural industrial basado en la razón
y el progreso, y un modelo cultural identitario más centrado sobre la plenitud
suya y la autorealización. Por fín, el último autor define lo que llama la
“génération fun” especialmente a través de las disciplinas del extremo como la
“desliza” o el “climbing”.
Palabras claves :
carrera, oficio, ergonomía, competencias, perfiles.
Cette recherche revêt un double objectif, à savoir
l’identification du travail exact de l’éducateur physique en termes de
compétences – d’où le concept « ergonomie » – et une tentative de taxonomie des
profils des enseignants rencontrés. La démarche retenue relève de l’approche
qualitative, non seulement par l’échantillon restreint de 7 partenaires, mais
surtout par l’outil méthodologique utilisé, inspiré de l’entretien
d’explicitation de Pierre Vermersch (1994).
1. Cadre conceptuel de la recherche
Trois auteurs ont fait l’objet d’une attention particulière
pour éclairer la compréhension des compétences professionnelles et des valeurs
des enseignants conduisant à leurs profils.
1.1. Huberman : La vie des enseignants
Dans son ouvrage, Huberman (1989) suggère une classification
caractérisant l’entièreté d’une carrière d’enseignant, en sept périodes, les
années représentant l’ancienneté dans le métier.
Le tableau ci-dessous reprend les mots-clés de ces 7
périodes.
La vie des enseignants Cycle de vie professionnelle des
enseignants (Huberman, 1989)
|
N° |
Phases
professionnelles |
Années
d’ancienneté |
Caractéristiques |
|
1 |
L’entrée dans la carrière |
1 à 3 |
Survie, découverte |
|
2 |
La phase de stabilisation |
4 à 6 |
‑Engagement, prise de
responsabilités |
|
3 |
La phase de diversification |
7 à 25 |
Expérimentation, neuf |
|
4 |
La remise en question |
7 à 25 |
Crise, bilan |
|
5 |
Sérénité et distance affective |
25 à 35 |
Soi-même, détente |
|
6 |
Conservatisme et plaintes |
25 à 35 |
Dogmatisme, rigidité |
|
7 |
Désengagement |
35 à 40 |
Repli, intériorisation |
Une première voie possible est celle de l’enseignant qui, une
fois son autorité installée et son projet pédagogique mûri, envisage avec
sérénité sa fin de carrière, qu’il y ait eu ou non remise en question de sa
part (par rapport à ses propres aspirations ou aux constats établis par
expérience).
Le second chemin, moins optimiste est celui de l’enseignant
qui, lassé par des facteurs tels la démotivation des élèves ou les conditions
déplorables du métier, attend avec impatience la retraite, quitte à se
désengager physiquement et moralement de ses tâches principales.
Entre ces deux schémas de carrière extrêmes gravitent les
autres profils qui conduisent immanquablement à un désengagement positif (pour
se consacrer à des activités de loisirs) ou négatif (quitter sans regrets
l’enseignement avec une fatigue accumulée au fil des ans).
1.2. Bajoit : trois conceptions de la réussite, six logiques de
l’individu
Huberman (1989) a permis de mieux cerner les étapes phares de
la vie d’un enseignant. A présent, Bajoit (1996) invite le chercheur en
sciences humaines à comprendre la mutation culturelle qui influence notamment
tout travailleur soucieux d’apporter sa contribution à la société dont il fait
partie.
Les logiques définies par l’auteur nous permettront de mieux
percevoir les valeurs véhiculées par les enseignants interviewés. En effet,
certains prônent un apprentissage fondé sur le modèle culturel industriel :
productivité, efficacité, performance, etc. D’autres, par contre, mettent le
bien-être de l’élève au premier plan, quitte à « produire moins » en classe :
c’est le modèle culturel identitaire. Entre ces deux pôles subsistent ceux qui
voudraient allier la performance au bien-être en s’en sortant vaille que vaille
et en ne sachant plus où donner de la tête parfois.
Derrière ces trois conceptions de la réussite se dissimulent,
selon Bajoit (1996), six logiques du sujet, chacune des trois conceptions
comportant au moins deux variantes selon que les profils rencontrés sont actifs
ou passifs. Au total, six manières de vivre son destin et de se gérer tant
individuellement que socialement. Ce sont les caractéristiques de chaque
logique – aucune n’étant exclusive – qui permettent de mieux comprendre la
personnalité de l’enseignant rencontré. Chaque individu ne rentre pas dans une
« catégorie » fixe mais voyage du pôle industriel au pôle identitaire, en
fonction des expériences personnelles, des convictions, de ses représentations
et de son éducation. Par exemple, on pourrait retrouver dans la conception « no
man’s land » un professeur d’éducation physique désenchanté qui se laisserait
aller et permettrait aux élèves de se défouler, plutôt que
d’enseigner.
Trois logiques de la réussite, six logiques du sujet
(Bajoit, 1996)
Logique du sujet Se faire plaisir Concilier
les 2 Devenir soi-même Attitude active Logique pragmatique Logique autotélique
Attitude passive Logique d’intégration Logique anomique Logique
hédoniste
Six logiques de gestion de soi
Modèle industriel ↔Monde sans projet ↔Modèle
identitaire – progrès « No man’s land » – qualité de vie – raison – autonomie
individuelle – reconnaissance – autoréaction identitaire – égalité – respect de
la diversité Mobilité Pragmatisme Autotélisme Intégration Anomisme Hédonomisme
Voici, avant de les résumer, les 6 logiques de gestion de soi
reprises dans les trois conceptions de la réussite professionnelle dans notre
étude :
1.2.1. L’univers culturel attaché aux logiques d’intégration et de
mobilité : le modèle culturel industriel
Qu’il s’agisse d’une logique de mobilité active par
définition (ex : l’image du jeune cadre dynamique ou de l’enseignant tout
frais) ou de celle plus passive d’intégration (ex : « j’ai du boulot et c’est
déjà pas mal dans cette société où règne l’incertitude »), les individus de
cette logique ont un commun le fait de s’efforcer de croire aux valeurs des
sociétés modernes même s’ils reconnaissent les failles du système (chômage,
délinquance, etc.). Ils croient :
- • Au progrès :
- Maîtriser la nature par le travail, par la science
et par la technique ;
- Confiance en celui-ci malgré ses propres dérives :
guerre, sida, etc.
- • En la raison :
- La société peut se gouverner elle-même par les
sciences et les technologies ;
- Confiance dans la capacité des hommes à résoudre
les problèmes subséquents (éthiques et politiques).
- • En la reconnaissance sociale :
- Apporter sa contribution au collectif ;
- Monter dans la hiérarchie ;
- Parvenir un jour à être quelqu’un.
- • En l’égalité :
- Adhésion à un pacte social institué et garanti par
l’Etat ;
- Coexistence des intérêts et leur
consensus.
Dans le cadre de ce travail, il pourrait s’agir
d’enseignants toujours ancrés sur les modèles hérités de leur milieu familial :
rigueur, effort, souffrances parfois. Ils attendent du rendement de la part de
leurs élèves et des résultats (chronométrés ou chiffrés de préférence). C’est
le cadre industriel de la fin du xixe siècle avec l’avènement des sports
anglo-saxons dans les collèges « bien en vue ».
1.2.2. L’univers culturel attaché aux logiques autotéliques et
hédonistes : hypothèse sur un éventuel modèle culturel identitaire
Dans la société actuelle aux valeurs chancelantes, il est
bon de poser un regard moins alarmiste que les adeptes du vide et de l’anomie.
Certes, on assiste à une remise en question du modèle industriel et de l’ère
moderne pour passer dans une ère « post-moderne » où un retour sur le bien-être
s’impose, là où le stress est roi. A ce titre, les logiques autotélique
(autodiscipline pour arriver à l’autorévélation : se sentir bien où l’on est)
et hédoniste (profiter de l’instant) suggèrent :
- • Un appel à la qualité de vie :
- Non pas la maîtrise de la nature mais bien
l’intégration dans la nature ;
- Le progrès, la science et la technologie au service
du confort, du bien-être, du plaisir ;
- Consommer et non produire tout en préservant l’«
écologie » ;
- Le présent plus important que le futur.
- • Un appel à l’autonomie individuelle :
- Critique de la raison démocratique ;
- Respect des droits et maximum d’autonomie
;
- Mettre la démocratie au service de
l’individu.
- • Un appel à l’autoréalisation identitaire et
personnelle :
- Critique de la discipline sociale et de la
reconnaissance sociale ;
- Importance du bien-être physique, affectif et
mental ;
- L’individu ne peut se passer du social mais
l’instrumentalise.
- • Un appel au respect de la diversité :
- Critique des prétentions universalistes,
égalitaires et assimilationnistes du modèle industriel ;
- « Je suis un citoyen du monde ».
La mutation culturelle en cours marquerait le passage d’un
modèle à un autre. Nous serions en train de passer d’un modèle culturel
industriel, fondé sur les principes centraux de progrès et de raison, à un
modèle culturel identitaire, fondé sur les principes d’autonomie et
d’autoréalisation individuelle. Le premier garantit la priorité du social ; le
second, celle de l’individu.
1.2.3. Entre les deux : un monde sans projet, marqué par le
pragmatisme et l’anomie
Les individus se retrouvent face à un dilemme entre deux
modèles : un ancien qui n’est plus très crédible, et un nouveau qui ne l’est
pas encore. D’un côté, tout est permis (créativité, libre arbitre, hédonisme) ;
de l’autre, rien n’est possible (exclusion, insécurité, maladies).
« Cette contradiction tend à engendrer une
situation d’anomie : l’affaiblissement des valeurs et des normes engendre une
réduction du contrôle social et partant une libération des besoins qui ne sont
plus réfrénés ; ceux-ci ne pourront cependant être satisfaits, ce qui
engendrera une frustration généralisée » (Bajoit, 1996,
40).
Il existe donc une tension existentielle entre l’individuel
et le social. D’un côté, l’individu prône sa soif de liberté, de compétition,
de consommation en refusant tout contrôle social. De l’autre, il ne peut se
passer de balises, de sécurité et de reconnaissance de ses pairs.
1.3. Loret : génération fun
1.3.1. Définitions
« La sensation, voilà le but
de la vie : sentir que l’on existe, même en souffrant. C’est ce “vide que l’on
aspire à combler” qui nous entraîne au jeu, au combat, au voyage, à toutes les
recherches immodérées mais impérieuses dont le principal attrait est de nous
plonger dans une excitation inséparable de leur réalisation » (Byron
cité par Loret, 1995).
Surgissant de la contre-culture américaine des années 50 et
largement influencé par la libération de 68, le mouvement « fun » se veut plus
que jamais innovateur d’un courant en pleine évolution : celui de la glisse.
Glisse s’opposant à la rigidité du modèle industriel assez austère aux
superlatifs et « extrémismes » couramment usités par les adeptes du « destroy
», du « vertige » et des sensations fortes.
Loret (1995) s’érige en effet porte-parole de ces fous de
glisse caractérisés par l’envie de libération (du traditionalisme anglo-saxon),
par une référence temporelle et culturelle aux vingt dernières années (entre
autres les années folles 80) ainsi que par un souci d’authenticité dans le sens
de prise d’essence – des sens – du sport (et non de la performance).
Idéaliste ou prévisionniste ? Quoi qu’il en soit, l’auteur
s’attend à un renouveau du « paysage sportif » d’ici quelques années. Les deux
concepts clés de cette « génération glisse » sont repris succinctement
ci-dessous :
|
FUN
: |
= |
totem des sports de glisse ; |
|
= |
morale du plaisir (notion difficile car
subjective) ; |
|
= |
ensemble d’attitudes (vocabulaire, musique, look,
marketing social) ; |
|
= |
esthétisme. |
|
GLISSE
: |
= |
essence du fun ; |
|
= |
quête d’absolu ; |
|
= |
n’égale pas sport de glisse (ex : patinage
artistique) mais culture ; |
|
= |
naissance en Californie (1950) par des surfers «
rebelles » |
|
= |
révolution. |
1.3.2. Enjeux de la « Génération glisse »
Tout d’abord, et pour poursuivre sur la voie lancée
ci-dessus, force est d’admettre que les différentes pratiques physiques
communément regroupées sous le nom de « sport » se trouvent depuis plus d’un
siècle engagées dans un processus radical de transformations. Nous sommes
passés de la culture anglo-saxonne (représentée par des sports ou spectacles
tels que mouvements d’ensemble, aviron, escrime, athlétisme) à la culture
nord-américaine (sports tels que roller, surf, funboard) où la liberté de
l’individu est fortement mise en exergue.
Ensuite, si le « sport » évolue, il s’agit pour les
enseignants de se mettre à niveau pour répondre aux attentes des jeunes
embrigadés dans ce tourbillon de nouvelles disciplines « made in U.S.A. ». Il
leur faut « rester dans le coup » et s’adapter à la génération revendicatrice
de libre-pensée, de créativité, bref de « fun ». La rupture pédagogique est
radicale et le train est à prendre en marche peut-on dire.
Enfin, le monde du « marketing social » est ébranlé par
cette révolution culturelle. Publicitaires, cadres et dirigeants d’entreprises
d’équipements et de services sportifs n’épargnent rien pour vendre le produit :
le « fun ». Qu’ils s’appellent Nike, Reebock ou encore Adidas, les publicités
sont de plus en plus alléchantes et dynamisantes à l’image du public cible :
les « teenagers ».
A cela, il faudrait ajouter les pratiquants eux-mêmes qui
sont obligés de développer de nouveaux comportements dans un domaine où la
tradition s’avérait jusqu’alors particulièrement prégnante.
« Au-delà du renouveau des
techniques, technologies et règles sportives, au-delà du relatif désintérêt
envers des structures fédérales quelque peu ignorées au bénéfice d’une pratique
dite « sauvage », au-delà encore de l’intervention de plus en plus efficace
d’organisations à vocation économique dans la promotion du spectacle et des
loisirs sportifs, c’est à la recherche de « l’extrême », du « hors limite », du
« destroy », du « hors piste », de la « quatrième dimension », du site «
radical », de la « tribu » et du « fluo », du « vol » et du « vertige », des
sensations et du déguisement, que nous convient les adeptes de la glisse
» (Loret, 1995).
« Génération industrielle » versus « génération fun »
(Loret, 1995)
|
Génération «
industrielle » |
Génération « fun
» |
|
Naissance dans les
années 50 et toujours d’actualité |
Naissance dans les années 50 et toujours
d’actualité |
|
Sports traditionnels
(fin xixe - début du
xxe siècle.
Exemples : natation,
athlétisme, gymnastique sportive |
Sports « fun », « de glisse ».
Exemples : funboard, skating, escalade, surf,
rafting |
|
Finalité / efficacité /
sérieux / raison / utilité |
Pas de finalité / irrationnel / déraison /
inessentiel |
|
Classement / précision
/ chiffres |
Flou / analogique |
|
Performance / effort /
dépense énergétique |
Cybersports / sensations / dépense « spirituelle
» |
|
Domination |
Connivence |
|
Hiérarchisation |
Personnalisation |
|
Arbitre |
Libre arbitre |
|
Confrontation |
Participation |
|
Court terme
(performance) |
Long terme (philosophie) |
Pour terminer cette section, il a paru important de
synthétiser les deux courants dans le tableau 4 afin d’y voir clair pour la
suite quand il s’agira d’analyser les propos recueillis par les partenaires de
recherche.
2. L’entretien d'explication
« La spécificité de l’entretien
d’explicitation est de viser la verbalisation de l’action »
(Vermersch, 1994). On comprend que cet outil va au-delà des traditionnels
entretiens d’enquête ou encore entretiens non directifs de type rogérien.
Certes, les questions de relance et les grilles de repérage de ce qui est dit
sont de mise mais cette technique accentue la quête de sens du contenu du
dialogue. L’objectif premier est de se focaliser sur le procédural (implication
du « je ») en écartant les parasites environnementaux, les jugements, les
contextes derrière lesquels l’interlocuteur se réfugie consciemment ou
inconsciemment. La difficulté de l’emploi de l’outil réside dans le fait que
l’interlocuteur n’a pas pour habitude de mettre en mots l’implicite, qui plus
est si la qualité de son rappel des faits est défaillante. La formulation des
questions pourrait laisser perplexe à la première écoute : « Quand vous dites
faire cela, que faites-vous réellement ? » « Quand vous dites que vous
observez, que regardez-vous », etc. Dans l’enseignement des conduites motrices,
ce type de questionnement face à un élève en difficulté dans sa représentation
du schéma corporel par exemple peut se révéler une aide précieuse pour
l’intervenant. « Quand tu dis mettre le bras à l’horizontale, où le mets-tu
réellement ? » «Quand tu estimes avoir aligné tes segments pour l’appui
renversé, comment sont-ils ? », etc.
Dans le cadre qui nous intéresse, l’entretien d’explicitation
s’est révélé parlant pour relever les ressentis des sept partenaires
interviewés.
La figure ci-après résume les deux logiques à savoir la logique
verticale (contextes – procédural – jugements), celle des facettes du vécu de
l’action et la logique horizontale (déclaratif – procédural – intentionnel) ou
les relations de principe et de fait par rapport au procédural.
3. Résultats: 7 profils, 7 tuniques
Au terme des sept entretiens réalisés auprès d’enseignants des
deux sexes dans quatre établissements d’enseignement secondaire (collège et
lycée réunis), il ressort, comme avancé dans l’hypothèse de départ, que chaque
éducateur-trice physique possède sa propre « tunique » avec cependant des
invariants dans chacun des profils.
Figure 1
Le système des informations satellites de l’action vécue
(Vermersh, 1994)
3.1. Le(la) motivé(e)
- Pratique soi-même régulièrement ;
- Reste perpétuellement disponible ;
- Garde un esprit jeune (comme les élèves) ;
- S’engage au-delà des heures dans l’école ;
- S’adapte sans cesse aux conditions de l’enseignement
(contexte matériel) ;
- Se reconvertit si la santé ne suit plus (avouer ses
limites physiques et morales).
3.2. L’artiste
- Accorde une importance majeure à la relation avec l’élève
(« sentimentalisme ») ;
- S’engage au point de perdre le fil conducteur ou sa
crédibilité par sa sensibilité extrême ;
- Assume les déceptions liées aux conditions de travail («
clown blanc ») ;
- Met le plaisir et la joie d’apprendre de l’élève au
premier plan (« nez rouge ») ;
- Se reconvertit ou pense à sa reconversion si sa
motivation baisse.
3.3. L’athlète
- Maintient son équilibre physique, mental et social
;
- Retire les aspects les plus enrichissants de la formation
initiale exigeante (en coûts énergétiques et intellectuels) ;
- Assure le rendement et le travail effectif des élèves
(évaluations, scores, challenges) ;
- S’engage lui aussi plus que la moyenne.
3.4. L’hédoniste
- Possède un bon équilibre physique et mental ;
- S’engage dans le champ large de l’éducation physique
(fédérations, clubs) ;
- S’adapte avec sérénité aux conditions de travail
(surpopulation, manque de matériel);
- Est moteur de ses élèves ;
- Pense à sa reconversion en terme de plaisir (de faire des
choses qu’il ou elle n’avait pas le temps de faire).
3.5. L’engagé(e)
- Motive sans cesse son entourage ;
- S’adapte avec aisance aux conditions d’enseignement
;
- S’engage tant du côté terrain que du côté théorique
(associations d’enseignants, délégations syndicales, etc.) ;
- Se recycle régulièrement ;
- Se reconvertit si la santé ne suit plus,
- Retire de ses études les outils pour s’intégrer dans les
organes décisionnels.
3.6. L’enragé(e)
- Fascine ses élèves ;
- Ecarte tout mouvement analytique dépassé à son goût au
profit du geste global ;
- Se rebelle contre les habitudes pour aller vers des défis
toujours neufs ;
- Prend plaisir et s’amuse en enseignant plutôt que de
subir l’épreuve du temps ;
- Ouvre des horizons différents tels les disciplines de «
glisse » (esprit « fun » des « new games »).
3.7. Le(la) second(e) père / mère
- Comme l’artiste, privilégie la relation à la compétition
(« aime » ses élèves) ;
- Privilégie l’écoute quitte à empiéter sur le temps de
travail effectif ;
- Efface des déceptions dues à des attentes
surdimensionnées ;
- S’engage et se remet en question régulièrement (sur sa
pédagogie, ses valeurs et la transmission de celles-ci).
Certains invariants transcendent les sept profils. On pourrait
les diviser en atouts et limites pour l’intervenant(e) en éducation physique.
Les atouts seraient le fait de posséder soi-même un bon équilibre général (tant
physique que psychique), d’être soi-même motivé(e) pour apprendre à apprendre
et enfin découlant de ce dernier point de prendre plaisir à ce que l’on
fait.
Les limites quant à elles se situeraient à des niveaux non
maîtrisables directement à savoir les conditions d’enseignement (matériel,
locaux, populations des classes), la reconnaissance difficile de la fonction de
« prof de gym » en langage courant (le chemin est encore long pour la
professionnalisation du métier d’enseignant) et enfin des incapacités physiques
liées à la spécificité de la discipline enseignée (d’où la reconversion
inévitable).
Reconversion professionnelle des enseignants via la formation
continuée et professionnalisation du métier sont les pistes d’investigation
pour des recherches ultérieures afin de définir les missions premières de
l’intervenant(e) en éducation physique et dès lors légitimer son
statut.
5.1. Que retenir ?
Rappelons d’ores et déjà que l’intérêt principal de ce
travail était, outre d’établir une taxonomie de profils, de nommer en quelque
sorte les devoirs de l’enseignant en éducation physique – devoirs étant repris
ici dans le sens de compétences à développer. C’est avec les profils des 7
partenaires qu’un « testament » sous la forme d’une charte a été rédigé en vue
de formuler des souhaits par rapport à la formation des futurs diplômés. (Voir
tableau ci-contre.)
5.2. Réflexion méthodologique
Vu le caractère clinique de la démarche adoptée dans ce
travail, il serait pertinent d’élargir les horizons autour des questions
soulevées tout au long de la recherche. Des réflexions ultérieures pourraient
porter sur :
- La comparaison entre un milieu privilégié comme
l’échantillon prélevé en milieu rural luxembourgeois et un autre tiré d’une
région plus urbaine (ex : la capitale) ;
- La pertinence des choix pédagogiques dans le programme de
formation initiale en Belgique francophone : quid de la rencontre de tous les
types d’enseignement ?
- L’enseignement en manque de vocations : enquête
;
- Nouvelle société, nouvelle demande : nouvelles
compétences ?, etc.
Le futur diplômé en éducation
physique doit être capable de
Motivation
- Croire soi-même en ses capacités d’enseignement et
d’animation
- Emballer ses activités et les rendre attractives (jeux,
défis, concours, etc.)
- Offrir le plaisir de l’élève dans la maîtrise de la
discipline envisagée
- Ouvrir les horizons de l’élève sur de nouvelles
disciplines (ex : new games)
Gestion
- S’adapter aux imprévus tout en maintenant les objectifs
de départ
- Assurer la sécurité des personnes et du matériel
- Evaluer et s’autoévaluer avec le maximum d’objectivité et
de pertinence
- Evoluer dans tous les types d’enseignement (normal,
techn. profess., spécial)
Pédagogie
- Affiner le schéma corporel et le développement des
conduites motrices de l’élève
- Entretenir la collaboration dans le groupe et non
l’individualisme
- Révéler l’élève, l’aider à « grandir » et à acquérir une
autonomie
- Dialoguer et non imposer
Personnellement
- Construire son cours en fonction de sa propre
personnalité
- S’assumer et se connaître à travers l’éducation
physique
- Ne pas porter d’attentes exagérées sur l’élève
Si l’on devait qualifier en un mot l’ensemble des compétences
retenues jusqu’ici, ce serait celui d’« engagement
». Qu’il s’agisse en effet du futur diplômé ou du « routard » de
service, ils ont tous à l’esprit ce leitmotiv qui les pousse à approfondir leur
démarche enseignante et à faire évoluer les pratiques pédagogiques avec leur
temps. Qu’il soit dans un laboratoire de recherche ou sur le terrain, le
professeur d’éducation physique actuel ne peut rouler sans son carburant
essentiel : la réflexion dans l’action et dans le
mouvement. Il faut plus que jamais bannir l’exclusion réciproque des
champs théorie et pratique pour envisager leur complémentarité si
compréhensible sur papier mais pas encore automatisée « in vivo ».
·
Bajoit, G. (1996). Analyse d’un sociologue :
nos questions sont-elles les bonnes ou comment poser la
question de l’échec scolaire ? In Journée de
rencontre des directeurs de l’enseignement secondaire et des centres
PMS, pp. 32-49. Faculté des sciences économiques, sociales et
politiques, Louvain-La-Neuve.
·
Huberman, M. (1989). La vie des
enseignants. Evolution et bilan d’une profession. Paris, Delachaux
et Niestlé.
·
Loret, A. (1995). Dans l’eau,
l’air, la neige… La révolution du sport des « années fun ». Paris,
Editions Autrement.
·
Loret, A. (1995). « Génération
glisse ». EP.S, 253,
62-65.
·
Vermersch, P. (1994). L’entretien
d’explicitation en formation initiale et continue. Paris,
ESF.
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