Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
144 pages

p. 89 à 107
doi: en cours

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Rapport de recherche

no 64 2004/2

2004 Staps Rapport de recherche

Rôle des parents dans le développement du musicien classique professionnel

Karen Burland  [*] Jane Davidson Département de Musique, Université de Sheffield, U. K
De nombreux facteurs sont considérés comme étant essentiels dans le développement de n’importe quelle habileté : la pratique, la motivation, et le rôle des proches - en particulier les professeurs, les pairs et la famille. La recherche en musique suggère que les parents en particulier, ont un rôle majeur dans l’initiation aux activités musicales et dans le développement des habitudes d’écoute et de pratique en matière de musique. Mais, les recherches actuelles en musique se concentrent sur le développement précoce de l’enfance à l’adolescence et s’attachent peu à la façon dont le musicien continue à se perfectionner une fois l’enseignement initial terminé. Cet article porte spécifiquement sur la transition des musiciens de la formation initiale vers la vie active. Il expose des résultats de deux recherches. La première est une étude longitudinale sur dix ans, conduite par Davidson et al. (1995-98), qui vise à spécifier les facteurs qui conduisent un groupe de jeunes musiciens doués à persister dans la dimension professionnelle. La deuxième recherche est une étude longitudinale de deux ans portant sur des musiciens qui passent du Conservatoire à la pratique professionnelle. Les données indiquent que les parents continuent à jouer un rôle essentiel dans le développement du musicien professionnel, même à l’âge adulte. Ces nouveaux résultats dans le domaine du développement artistique ont des implications évidentes tant dans le domaine sportif, que vis-à-vis du rôle des parents qui entretiennent l’intérêt pour une activité qui exige une pratique laborieuse. Mots-clés : Parents, enfants, musique classique, professionnels, apprentissage. There are many elements considered vital in the development of any skill : practice, motivation, and the role of significant others – in particular teachers, peers and family. Music research suggests that parents, in particular have a key role in the initiation of musical activities and the development of music listening and practice habits. But, the existing music research focuses on early development from infancy to adolescence, giving little consideration to how the musician continues to develop after they leave formal education. The current paper focuses specifically on the musician’s transition from training to entering the profession, and will report findings from two pieces of research. The first is a ten-year follow-up study of research conducted by Davidson et al (1995-98), which aimed to establish those factors that determine whether a group of young talented musicians choose to either pursue a career in performance or not. The second piece of research is a two-year longitudinal study following musicians through the transition between training at a Conservatoire and entering the musical performance profession. The data indicate that parents continue to play a vital role in the development of the professional performing musician, even in adulthood. This new and exciting data from the field of artistic development has obvious implications for sports, and the role of parents in sustaining as well as motivating an interest in an activity which requires arduous practice. Keywords : Parents, development, young musicians, professionals. Bei der Entwicklung jedweder Fertigkeit werden zahlreiche Faktoren als wichtig angesehen: Übung, Motivation, Rolle der nahe stehenden Personen – besonders der Lehrer, der Gleichaltrigen und der Familie. Forschungen in der Musik legen nahe, dass besonders die Eltern eine wesentliche Rolle beim Erlernen musikalischer Aktivitäten und bei der Entwicklung von Hörgewohnheiten sowie der Musikausübung spielen. Aber die aktuellen Forschungen in der Musik konzentrieren sich auf die Entwicklung der frühen Kindheit bis zur Adoleszenz und kümmern sich wenig darum, wie der Musiker weitermacht, um sich nach der ersten Lernphase zu perfektionieren. Dieser Artikel betrifft besonders den Übergang vom Erlernen zur Berufsausübung. Er legt die Resultate zweier Untersuchungen dar. Die erste ist eine Längsschnittuntersuchung über 10 Jahre, die von Davidson et al. (1995-1998) durchgeführt wurde, und die versucht, die Faktoren zu eruieren, die eine Gruppe junger begabter Musiker dazu geführt hat bis in den professionellen Bereich durchzuhalten. Die zweite Untersuchung ist eine zweijährige Längsschnittuntersuchung, über Musiker und deren Übergang vom Konservatorium zur beruflichen Praxis. Die Daten zeigen, dass die Eltern eine wesentliche Rolle spielen bei der Entwicklung des professionellen Musikers, selbst noch im Erwachsenenalter. Diese neuen Ergebnisse für den Bereich der künstlerischen Entwicklung haben ofensichtliche Implikationen sowohl für den Bereich des Sports, als auch für die Rolle der Eltern hinsichtlich des Interessens für eine Aktivität, die eine mühsame Praxis erfordert. Schlagwörter : Eltern, Kinder, klassische Musik, Professionelle, Lernen. Numerosi fattori sono considerati come essenziali nello sviluppo di qualsiasi abilità: la pratica, la motivazione, e il ruolo dei vicini – in particolare i professori, i compagni e la famiglia. La ricerca nella musica suggerisce che i genitori, in particolare, hanno un ruolo maggiore nell’iniziazione alle attività musicali e nello sviluppo delle abitudini d’ascolto e della pratica in materia di musica. Ma le ricerche attuali nella musica si concentrano sullo sviluppo precoce dall’infanzia all’adolescenza e si collegano alla maniera con cui il musicista continua a perfezionarsi una volta terminato l’insegnamento iniziale. Quest’articolo si basa specificamente sulla transizione dei musicisti dalla formazione iniziale verso la vita attiva. Espone alcuni risultati di due ricerche. La prima è uno studio longitudinale realizzato su dieci anni, condotto da Davidson et al. (1995-98), che ha lo scopo di specificare i fattori che conducono un gruppo di giovani musicisti dotati a persistere nella dimensione professionale. La seconda ricerca è uno studio longitudinale esteso su due anni e condotto su musicisti che passano dal conservatorio alla pratica professionale. I dati indicano che i genitori continuano a giocare un ruolo essenziale nello sviluppo professionale, anche nell’età adulta. Questi nuovi risultati, nell’ambito dello sviluppo artistico, hanno implicazioni evidenti tanto nel settore sportivo quanto di fronte al ruolo dei genitori che mantengono l’interesse per un’attività che richiede una pratica laboriosa. Parole chiave : apprendimento, bambini, genitori, musica classica, professionisti. Son numerosos los factores que son considerados como esenciales dentro del desarrollo de cualquiera habilidad: la practica, la motivación, y el papel desempeñado por los más cercanos- en particular los profesores, los pares y la familia. La investigación en música sugiere que en particular los padres desempeñan un papel mayor en la iniciación de las actividades musicales y en el desarrollo de los hábitos de escucha y de práctica en materia musical. Pero las investigaciones actuales en música se concentran sobre el desarrollo precoz de la infancia hacia la adolescencia, y se apegan poco a la manera en la que el músico continúa perfeccionándose, una vez la enseñanza inicial terminada. Este artículo se dirige específicamente sobre la transición de los músicos de la formación inicial hacia la vida activa. Expone resultados de dos investigaciones. La primera, es un estudio longitudinal sobre diez años, conducida por Davidson y al. (1995-19989), que apunta a especificar los factores que conduce un grupo de músicos jóvenes dotados para persistir en el plano profesional. La segunda investigación es un estudio longitudinal de dos años, dirigido hacia músicos que pasan del conservatorio a la práctica profesional. Los datos indican que los padres continúan desempeñando un papel esencial en el desarrollo del músico profesional, incluso en edad adulta. Estos nuevos resultados en el dominio del desarrollo artístico tienen implicancias evidentes tanto en el aspecto deportivo como en el papel desempeñado por los padres que mantienen el interés por una actividad que exige una práctica laboriosa. Palabras claves : padres, niños, música clásica, profesionales, aprendizaje.
 
Rôle des parents dans le développement du musicien classique professionnel
 
 
Il est clairement établi que lorsqu’un enfant commence à acquérir une nouvelle habileté spécifique telle que jouer au tennis, aux échecs ou apprendre à jouer d’un instrument de musique, l’environnement social est, entre autres facteurs, crucial pour la pleine acquisition de cette habileté. Par exemple, en plus du développement cognitivo-moteur qui exige de longues heures de pratique et une forte motivation, le rôle que jouent d’autres personnes comme la famille, les amis et les collègues ne peut être sous-estimé. Prenons par exemple le rôle du professeur. Celui-ci travaille avec l’enfant non seulement pour lui transmettre un savoir dans un domaine spécialisé mais aussi pour développer toute une philosophie relative aux méthodes de travail, au mode de vie, et pour l’amener à adopter une attitude positive envers l’apprentissage. Cette personne fait souvent office de modèle clé. Le camarade exerce un autre type d’influence sur celui qui apprend en lui apportant amitié, entraide, le sens de la compétition et donc la motivation. Les parents constituent un élément essentiel dans les premières années de la vie de l’enfant, souvent chargés de l’initiation et du suivi chez l’enfant de l’apprentissage de nouvelles habiletés mais également plus tard, en devenant la pierre angulaire permettant au jeune adulte de construire son identité dans le domaine de maîtrise de ses compétences. Ce thème est l’enjeu du présent article. Toutefois, puisque la documentation en matière d’apprentissage de la musique est particulièrement insuffisante, nous nous tournerons vers le domaine de la psychologie du développement afin d’étudier quels rôles parentaux sont les plus probables pour le jeune qui apprend la musique. Nous examinerons ensuite des données issues des études de cas provenant de nos précédentes recherches pour enquêter sur les influences spécifiques qu’exercent les parents lors de l’émergence des habiletés de musicien professionnel.
 
Modèle parental général
 
 
On pense communément que les parents jouent un rôle majeur dans l’amélioration du développent du talent chez les enfants (Csikszentmihalyi, Rathunde, et Whalen, 1997 ; Manturzewska, 1990). Les recherches montrent que les parents de nombreux enfants surdoués ou talentueux les initient dès le départ au domaine dans lequel ils brillent ; en général, cela se produit en conformité avec l’intérêt d’au moins un des parents (Bloom, 1985). Les preuves montrent que, dans l’ensemble, des enfants extrêmement doués ont des parents qui les soutiennent beaucoup (Sosniak, 1990 ; Kemp, 1996 ; Sloboda et Howe, 1991) et que les familles de tels enfants montrent des liens très forts et beaucoup d’affection entre eux (Mönks et Boxtel, 1985). On pense que si l’éducation est fondée sur l’affection et la compréhension, l’enfant aura beaucoup d’estime pour ses parents (Kemp, 1996). Par conséquent, Freeman (1991), dans ses études approfondies sur les enfants surdoués, a trouvé que les parents qui avaient le plus d’influence sur la pleine réussite de leurs enfants étaient ceux qui travaillaient avec eux plutôt que ceux se contentant de leur dire ce qu’ils devaient faire. On peut l’expliquer par la conviction qu’une interaction régulière entre parent et enfant fait partie intégrante du processus d’apprentissage de ce dernier (Freeman, 1991). Freeman croit que l’enfant prend pour modèle le comportement de ses parents en utilisant des schémas mentaux et des stratégies pour développer ses propres valeurs à partir de celles qu’il a observées. De cette manière, on considère que les parents facilitent l’apprentissage, aidant leurs enfants à acquérir un savoir, des compétences et des stratégies mentales (Howe, 1990), et qu’ils peuvent transmettre leurs valeurs et comportements concernant les exploits qui requièrent un apprentissage et un entraînement spécifique (Ibid.). Une preuve supplémentaire est que les parents d’enfants surdoués se montrent constants dans leur soutien et qu’ils ne se contentent pas de soutenir l’enfant uniquement lorsque tout va bien : Sosniak (1990), par exemple, a démontré que lorsque les enfants subissaient la frustration et l’échec, les parents étaient aussi impliqués, voire plus, que lorsque l’enfant réussissait. Sosniak considère ce degré de soutien parental comme un facteur important dans le développement du talent.
Il a été prouvé que les parents vont très loin pour soutenir leurs enfants dans leur développement d’habiletés exceptionnelles. Ceci peut apparaître sous différentes formes : faire preuve d’enthousiasme lors des répétitions, des leçons, des auditions, des compétitions et ce qui s’y rapporte, et cela peut prendre une grande partie du temps libre du parent en plus des frais immédiats qu’exigent de telles activités (Bloom, 1985 ; Freeman, 1985). Freeman note aussi comment le parent, aux côtés de l’enfant, et alors que celui-ci se développe, apprend à son tour sur le domaine où l’enfant excelle, ce qui renforce par là même l’engagement dont ont fait preuve les parents d’enfants très doués.
Un rôle supplémentaire joué par les parents concerne leur intérêt pour les exercices de l’enfant. Les recherches ont montré que les parents sont dès le départ chargés d’apprendre aux enfants à acquérir des habiletés d’entraînement systématiques, au travers de leur soutien actif et des récompenses qu’ils offrent lors de l’acquisition de telles habiletés (Ericsson, Tesch-Römer, et Krampe, 1990). Néanmoins, il est important que ce type de motivation externe se transforme en motivation intrinsèque dès le début de l’adolescence si le développement musical doit être une réussite (Sloboda et Davidson, 1996).
Il faut remarquer que les recherches montrent de grandes différences dans les relations que les enfants entretiennent avec leurs parents (Tannenbaum, 1986). Certains enfants tireront partie du soutien parental, comme indiqué plus haut, mais pour les autres, l’influence de l’environnement familial peut être bien différente.
Il est prouvé que certains parents peuvent mettre trop de pression sur leurs enfants pour qu’ils réussissent, et cela peut avoir un effet négatif sur leur développement (McClelland, 1955 ; Howe, 1990 ; Gallagher and Coche, 1987). Gallagher et Coche, par exemple, suggèrent que certains parents font de leurs enfants des symboles de réussite, afin de compenser leur propre échec et leur culpabilité, faisant ainsi accroître l’anxiété chez eux et chez leurs enfants (1987). Freeman souligne aussi les dangers potentiels que représentent les parents semblant prendre du plaisir à vivre par procuration à travers leur enfant (Freeman, 1985 ; 1991) du fait que le parent peut placer une charge émotionnelle trop forte sur eux. Freeman en a trouvé la preuve dans le fait que les enfants de ses recherches ont senti qu’ils devaient réfréner leur personnalité et être privés de la liberté de jouer et d’être créatifs face à la pression exercée par leurs parents pour qu’ils réussissent (Freeman, 1991). Les pressions soumises par les parents d’enfants très doués entraînent chez ces derniers la peur de l’échec s’ils ne parviennent pas à atteindre les niveaux de réussite les plus élevés, que leurs parents attendent d’eux, parce qu’ils sont conscients que les parents seront déçus et mécontents, et par conséquent ils ne veulent pas les décevoir (Howe, 1990).
 
Musiciens
 
 
Dans le cadre de la littérature existante, l’on pourrait s’attendre à ce que les parents soient particulièrement importants au sein de la structure culturelle occidentale de l’apprentissage d’un instrument de musique, notamment en raison du fait que posséder un instrument coûte souvent cher et exige un investissement financier de la famille (Freeman, 1985). La scolarité (groupe, individu, soutien, cours de maîtres) coûte aussi très cher d’habitude. Participer aux activités d’un groupe de musique pour acquérir du talent dépend aussi grandement du soutien financier et de l’investissement en temps par les parents puisqu’il leur est demandé de conduire l’enfant d’un groupe vers un autre, et qu’ils sont souvent forcés d’attendre, assis, que l’activité soit terminée pour pouvoir rentrer à la maison. Enfin, et c’est probablement ce qu’il y a de plus significatif, nous savons que, pour que le musicien de 18 ans soit dans en mesure de jouer suffisamment bien d’un instrument de musique en vue de rejoindre un enseignement pré professionnel, un minimum de 6 000 heures de pure pratique sur l’ensemble de sa vie est requis, sous la forme de gammes, d’exercices techniques, de travail sur le répertoire (Ericsson, Krampe et Tesch-Römer, 1993). Cet entraînement est par nécessité une activité essentiellement solitaire, qui s’élève en général jusqu’à près de 3 heures par jour dès l’âge de 13 ans, bien que cela dépende quelque peu de l’instrument de musique que l’on apprend. Le facteur clé est que, sans nul doute, il doit non seulement y avoir un espace physique au sein de la maison pour que l’enfant s’entraîne de manière attentive, mais le parent doit tout à fait être capable d’aider l’enfant à maintenir et développer des stratégies d’entraînement et de l’encourager et le soutenir en général dans sa vie musicale (en apprenant un répertoire, dussent-ils acheter des CD, aller à des concerts, etc.). Ainsi, le parent n’est pas seulement impliqué d’un point de vue pécuniaire, mais il est souvent convié à assister à des répétitions et des concerts, et généralement à apporter le soutien psychologique adéquat. En fait, les parents peuvent devenir des moteurs, des négociateurs, des protecteurs et des supporters de l’enfant tout comme d’autres modèles tels que le professeur et les camarades de l’enfant.
En examinant les rôles parentaux de manière empirique, les recherches les plus approfondies sur les jeunes musiciens furent menées par l’un des auteurs du présent article (Davidson) avec l’aide de Sloboda, Howe et Moore qui se sont interrogés en particulier sur les facteurs motivant le développement musical des enfants (Davidson et al, 1995/96 ; 1996 ; 1997 ; 1998 ; Howe et al, 1995 ; Sloboda et al, 1996). Les données ont été recueillies à partir des entretiens de cinq différents groupes d’enfants, chacun étant défini par un niveau différent de prouesse musicale, et par leurs parents. Ces données biographiques (entretiens, agendas d’activités musicales, etc.) furent recueillies chez les enfants de 8 à 16 ans. Alors que de nombreuses influences environnementales représentaient des éléments importants pour déterminer la réussite musicale, par exemple, avoir un instituteur chaleureux, amical et attentif, ces enfants qui avaient acquis des habiletés musicales des plus élevées à l’âge de 16 ans étaient ceux dont les parents avaient offert le plus de soutien. Les soutiens considérés comme étant particulièrement importants sont classés ci-dessous.
  • Les parents contrôlant l’entraînement, de l’initiation des leçons jusqu’au niveau actuel de l’enfant (ce qui signifie par conséquent être présent à l’entraînement sur une période équivalente à 10 ans sur l’échelle d’une vie humaine) ;
  • Les parents recevant régulièrement une réponse du professeur et/ou assistant aux leçons, prenant des notes sur le type de travail à faire en guise d’exercice ;
  • Les parents assistant à des concerts, des compétitions, etc.
  • Les parents impliqués dans l’organisation de réunions pour les activités musicales extrascolaires, travaillant par exemple sur la réunion de l’orchestre des jeunes de la région.
En fait, le degré de participation parentale montrée était souvent si élevé que le parent avait renoncé à l’un de ses passe-temps, ou même avait commencé à apprendre à jouer d’un instrument de musique afin d’avoir une meilleure compréhension du processus d’apprentissage requis pour jouer de l’instrument. Il est important de noter que les enfants qui excellaient dans ce contexte étaient aussi ceux dont les parents n’étaient pas eux-mêmes des musiciens professionnels. Deux types de soutien différent apparaissent : celui des parents musiciens et celui des parents non musiciens. Habituellement, les parents musiciens ont tendance à intervenir de manière professorale, corrigeant les erreurs techniques, imposant des exigences chaque fois plus grandes aux enfants. En général, les enfants ne réagissaient pas bien à cela, considérant leur parent soit comme étant trop exigeant ou comme ne leur laissant pas l’espace physique et psychologique nécessaires pour faire leurs propres expériences. Les parents non musiciens, au contraire, ont tendance à s’asseoir et à écouter l’entraînement, lisant même (à haute voix) les notes du professeur, mais, n’ayant eux-mêmes aucun savoir technique, ils ont tendance à ne pas exiger que l’entraînement soit peaufiné ou fait selon leurs idées. Cela a semblé fournir un soutien et une aide aux notes du professeur sur l’entraînement, et a ainsi facilité cette activité pour l’enfant. Néanmoins, l’enfant n’était pas menacé par le parent qui lui donnait l’espace psychologique pour entreprendre l’ensemble de l’exercice à son rythme. En d’autres termes, l’enfant se sentait simultanément soutenu et émancipé par le parent. En réalité, l’identité de musicien de l’enfant était consacrée au sein de la famille. (Chose intéressante, les recherches menées par Sloboda et Howe (1991), et qui servirent de précurseur aux données de Davidson et al décrites plus haut, montrent que les enfants considérés comme exceptionnels avaient des parents moins actifs musicalement que les enfants moyens). Il est suggéré que la réussite du premier est sûrement due au fait qu’ils avaient dû travailler plus dur pour obtenir une place dans une école de musique sélective et, par conséquent, étaient plus dévoués à la musique (Ibid.). Il est également suggéré que les enfants de parents moins actifs musicalement avaient plus de chances que les enfants de parent musiciens d’être considérés et traités comme des êtres « spéciaux » par les parents et les autres, et les auteurs soutiennent que cela donne à l’enfant la motivation nécessaire pour continuer (Sloboda et Howe, 1991 ; Sosniak, 1985).
Les résultats des enfants qui atteignent une grande réussite, mentionnés ci-dessus, étaient très différents de ceux des autres groupes d’élèves étudiés, avec des parents ayant généralement une implication beaucoup moins grande. Les autres enfants avaient soit maintenu un niveau d’intérêt plutôt bas dans l’apprentissage de la musique ou avaient complètement abandonné. Ainsi, ceux qui apprenaient le mieux étaient ceux qui se caractérisaient par l’engagement de leurs parents. Bien évidemment, ces résultats sont conformes à certaines des études générales menées sur le développement et exposées plus haut. Par exemple, la nature de l’aide apportée par les parents durant l’entraînement de l’enfant souligne la nécessité d’avoir une relation de travail égale (Freeman, 1991), puisque l’enfant sent qu’il a plus de contrôle sur son évolution. Ceci est aussi lié à l’importance d’avoir des liens chaleureux et affectueux ; en fournissant un grand soutien pratique et émotionnel, le parent permet à l’enfant de développer son estime de soi, lequel permet par conséquent à l’apprenti musicien d’élaborer avec certitude son propre concept musical.
Mais cela est peut-être plus conforme à la Théorie du Scripte de Byng-Hall (1973, 1979, 1982, 1985, 1988, 1995, 1998). Cette théorie, fondée sur une thérapie de famille et des dynamiques interpersonnelles montre qu’afin que des membres d’une cellule familiale agissent avec succès, il est nécessaire qu’un processus de diversification se produise, avec chacun des membres de la famille ayant un domaine spécialisé attitré. En travaillant avec le théoricien et phénoménologue Jonathan A. Smith au début des années 1990, Jane Davidson a analysé les données détaillées d’un entretien semi structuré provenant de certains des enfants musiciens spécialistes, données qui furent mentionnées chez Davidson et Smith (1997). Cette étude laisse clairement apparaître que ces enfants avaient un sens de la « propriété » en ce qui concerne le rôle qu’a occupé la musique au sein de la famille. Voici quelques exemples à titre d’indication :
La musique, c’est devenu mon dada. Je suis en quelque sorte l’expert de la famille. Papa entre souvent dans le salon et me demande d’écouter un instrument qui passe à la radio et me demande si c’est correctement joué. C’est plutôt sympa en fait.
Oh, mes parents ne connaissent pas grand-chose à mon univers musical, mais ça va… Papa a son squash et maman dessine et fait ses affaires. Je pense qu’on a chacun nos propres activités.
En fait, c’est plutôt comme si chacun faisait ses affaires à la maison. Je pense que ça laisse peu de temps à maman une fois qu’elle a fini de déposer chacun où il veut : Sally chez les Brownies, Josh à l’escalade et moi à l’orchestre. En tout cas, cela veut au moins dire que je peux souffler un peu loin de la « tribu ». Je pense que c’est bien parce que je peux discuter avec maman dans la voiture de mes « affaires », et je n’ai pas à écouter ce que Brown Owl ou qui que ce soit a ordonné à ma sœur de faire !
Ces individus semblaient aussi avoir une relation très proche avec leur instrument de musique, comme s’il s’agissait de leur petit-ami ou de leur meilleur ami :
Oh, vous vous voulez savoir ce que je pense de mon violoncelle (dit d’une voix embarrassée)… Eh bien, c’est tout simplement la plus belle chose qui soit. Il est d’un rouge profond. Intrépide et résistant. Il a aussi une formidable qualité sonore. Il est assez gros pour un violoncelle, mais ça lui donne encore plus de force et de résonance. Je l’adore. Si je ne pouvais pas voir, je le reconnaîtrais immédiatement rien qu’au son, quelle que soit la personne qui en joue, même mal. Si je ne pouvais entendre, je le reconnaîtrais par sa taille, sa couleur et les petites éraflures sur le côté là (il montre l’instrument) où un jour j’ai eu un petit accident lors d’une semaine avec l’orchestre des jeunes ! Oh, et si je ne pouvais ni voir ni entendre, je le reconnaîtrais à son odeur. Mon violoncelle a un vernis qui sent le citron, il a aussi un goût de colophane, de vieux cigare de qualité, et je pense un peu de ma sueur ! En fait, je le reconnaîtrais n’importe où et n’importe quand.
Si je devais perdre mon hautbois, j’en mourrais. Ça m’a pris une éternité pour trouver celui-là. Il me convient parfaitement. Vous savez, comme une paire de gants confortables ou quelque chose du genre. On va de pair.
Quand j’étais tout petit, j’avais l’habitude de dormir avec mon petit violon dans sa boîte en dessous de mon petit lit superposé. Je sais que ça a l’air complètement ridicule, parce que j’ai 16 ans, mais j’aime toujours que l’étui à violon soit à côté du lit. C’est en partie pour savoir où il se trouve mais c’est aussi pour me rassurer…
Ainsi, l’enfant est « le spécialiste », la musique devient un noyau de l’élaboration du soi, et l’instrument est parfaitement identifié par l’enfant. Mais cette forme de confiance en soi et de comportement dure-t-elle chez ceux qui passent de l’étape d’adolescent à celle d’adulte jouant avec succès ? Cette question est particulièrement pertinente car la plupart des études sur l’acquisition d’un talent musical s’arrêtent à la fin de l’éducation scolaire. Il serait peut-être juste de présumer que les parents continueront à fournir la plupart du soutien financier, mais leur engagement intime dans l’activité de pratique, par exemple, est-il aussi essentiel ? La littérature psychologique générale sur l’étude du développement (de la naissance à la vieillesse) dresse quelques prévisions quant à l’influence potentielle du parent pour le jeune adulte faisant son possible pour suivre une carrière de musicien professionnel.
 
Développement au cours de la vie
 
 
Le passage de l’adolescence à l’âge adulte est considéré comme le plus significatif des changements qui se produisent dans le cycle de la vie. Par exemple, l’adolescent a besoin d’adapter son comportement aux exigences du monde adulte, alors s’il doit rencontrer la gloire en atteignant ses objectifs, l’individu a besoin de s’assurer que ses objectifs correspondent avec son dévouement et son niveau de capacités. En d’autres termes, les motivations internes et les capacités physiques/mentales doivent être suffisamment liées (Haan, 1981). Pour cette raison, le passage entre les 16 – 24 ans est particulièrement problématique, en raison des tensions opérant à cette période. Par exemple, biologiquement, c’est une période de changement transitoire vers une activité sexuelle et cela inclue toutes les conséquences sociales impliquées quant à l’obtention d’un point de vue sur les deux sexes, le rôle social, les interactions intimes, etc. En d’autres termes, la formation d’une opinion de soi survient à ce moment. Ceci dépend visiblement du contexte familial, mais il opère aussi indépendamment de cela. Considérons par exemple le scénario où le parent n’a aucune idée de l’orientation sexuelle de son enfant ou des relations sociales tissées jusque-là à l’école. Le parent est néanmoins toujours là pour observer l’enfant au sein du contexte intime de la vie familiale quotidienne : les changements d’humeur, les dynamiques interpersonnelles, les habitudes comportementales propres sont toutes extrêmement familières aux parents. Gecas et Mortimer (1987) montrent que durant une telle transition, le besoin se fait sentir pour le parent d’adapter son comportement à l’enfant, de sorte que l’autonomie sans cesse grandissante de ce dernier soit à la fois respectée est permise, mais simultanément soutenue. Byng-Hall (1973 ; 1979 ; 1982 ; 1985 ; 1988 ; 1995 ; 1998), entre autres, a montré que c’est dans cette transition plus qu’une autre que la famille a besoin de respecter le créneau de diversification, l’identité personnelle et toutes les séparations et secrets qui y sont associés et dont l’enfant pourrait faire preuve envers ses parents.
L’unique étude qui existe dans la littérature musicale sur cette transition est une étude empiriquement faible de Manturzewska (1990), qui a fondé à partir d’un jeu de données incomplètes une séquence composée de six étapes sur le cycle de la vie du musicien professionnel. Les étapes deux et trois concernent la présente étude. A la deuxième étape (développement intentionnel et guidé de la musique : 6-14 ans), l’enfant acquiert les capacités techniques et d’interprétation de base, en même temps qu’un savoir musical, dû à un accroissement de la motivation intrinsèque – un besoin d’apprendre. Au travers de cette étape, l’enfant subit un développement spectaculaire, et à la fin de celle-ci, il est censé être capable de s’attaquer à un répertoire musical audacieux, et avoir donné sa première interprétation musicale. La troisième étape du développement (formation et développement de la personnalité artistique : 12/13 – 23/24 ans) incite l’enfant à rechercher des modèles et des idéaux, lesquels rejoignent progressivement ceux de la communauté professionnelle. Les professeurs jouent un rôle essentiel, dans la relation « élève/enseignant », et le professeur se concentre sur les aspects techniques de l’interprétation, en plus du développement de la personnalité toute entière de l’enfant. Toutefois, pour ceux qui ne trouvent pas un « professeur », leur personnalité et croyances se développent parmi leurs pairs. Chose intéressante, Manturzewska n’indique pas le rôle que les parents doivent jouer durant ces étapes du développement, mais l’on peut considérer que c’est le moment où les parents doivent se montrer à la fois attentifs et respectueux vis-à-vis de l’identité naissante de l’enfant en tant que professionnel. Pour ceux qui entretiennent une bonne relation avec leurs parents, la transition a de grandes chances d’être fructueuse, vu tout le soutien et l’aide fournis. Néanmoins, comme le montre la recherche décrite plus haut, il est important que les parents trouvent l’équilibre parfait entre une implication profonde sous forme de soutien pratique et émotionnel, et une implication qui laisse à l’enfant suffisamment d’espace psychologique pour développer sa propre conscience de soi, tant sur le plan personnel que musical. Pour les musiciens pour lesquels l’implication professorale ou parentale est inexistante, la transition risque de s’avérer irrégulière et n’aura sûrement pas le résultat escompté.
C’est avec cette explication théorique en tête que nous avons décidé de nous attaquer à l’étude décrite dessous.
L’étude décrite dans cet article fut entreprise comme une suite aux recherches menées par l’un des auteurs actuels (Davidson) et ses coauteurs dont nous avons parlé au-dessus (Davidson et al, 1995/96 ; 1996 ; 1997 ; 1998 ; Howe et al, 1995 ; Sloboda et al, 1996). Son intention était d’examiner ce qui était arrivé aux enfants musiciens, en étudiant les événements qui avaient influencé leurs carrières et leurs vies huit ans après la série initiale d’entretiens. Par conséquent, la période observée va du milieu de l’adolescence au début de l’âge adulte. Elle s’intéressait au développement psychologique et musical des participants, et visait à découvrir ces facteurs importants du passage de l’apprentissage à la vie professionnelle.
 
L’étude
 
 
Un groupe d’une vingtaine d’individus venant de l’étude originelle participèrent à la recherche. Tous s’étaient au départ considérés, au milieu de l’enfance, comme étant avant tout intéressés par la musique, et tous avaient l’ambition de devenir un joueur professionnel (Davidson et al, 1995/96 ; 1996 ; 1997 ; 1998 ; Howe et al, 1995 ; Sloboda et al, 1996). En fait, tous avaient intégré une école de musique spécialisée qui a fait naître plusieurs solistes, y compris Peter Donohoe et Daniel Harding. L’étude a eu lieu huit ans après les entretiens initiaux ; les interviewés étaient donc dans la phase adulte « transitionnelle » (18 – 24 ans). Les participants étaient sélectionnés au moyen d’un procédé de boule de neige : un petit nombre de contacts téléphoniques fournis par l’école était utilisé pour contacter certains musiciens, et ces derniers fournissaient à leur tour les numéros d’autres individus. Treize des participants étaient des hommes, sept des femmes. Quatorze d’entre eux exercent actuellement une carrière d’interprètes professionnels, mais pas les six autres. On a jugé qu’il était approprié de travailler avec ces participants malgré la division inégale entre ceux qui exercent toujours une carrière musicale et ceux travaillant dans un domaine autre que l’interprétation musicale car, selon les bulletins scolaires (accès personnel aux bulletins des anciens élèves), soixante pour cent restent dans la musique professionnelle : l’échantillon était représentatif de l’influence présumée de l’école sur la carrière musicale. Il est à noter que l’information obtenue dans les bulletins scolaires des anciens élèves montre que moins de femmes que d’hommes ont participé sur cette base. Chaque individu a été interviewé par téléphone, et ces entretiens étaient enregistrés et transcrits par la suite. Les guides de l’entretien étaient dressés en utilisant des questions provenant des entretiens initiaux, et des questions conçues spécialement pour la présente étude (Voir Burland et Davidson, 2002, pour les détails desdites questions). Deux guides d’entretiens furent conçus – un pour les participants à la recherche d’une carrière d’interprète professionnelle, et un pour ceux ayant abandonné la musique. L’objectif principal de cet entretien était de mieux comprendre le développement musical et psychologique de l’individu depuis l’étude initiale, en examinant sa motivation à continuer la musique, et d’explorer l’impact psychologique que représente le fait d’exercer la musique à un niveau professionnel. Le présent article dit dans quelle mesure les parents ont influencé ce processus.
Les entretiens étaient conçus comme des entretiens semis guidés afin de permettre à l’intervieweur de tirer des informations spécifiques tout en ayant la liberté d’en discuter plus tard et de développer n’importe quel thème intéressant qui puisse en découler. Les entretiens semis guidés permettent également à l’intervieweur de modifier l’ordre des questions en fonction de ce qui semble approprié pour la conversation et de mettre de côté les questions qui semblent inappropriées (Robson, 1998). Les entretiens étaient menés par téléphone puisque c’était, en termes logistiques, plus simple, vu que les participants vivent désormais en différents points du Royaume Uni. A l’instar d’entretiens directs, les entretiens téléphoniques ont un taux de réponse élevé et permettent de clarifier les choses lorsqu’il y a un malentendu. Ils ont aussi l’avantage de faire en sorte que les intervieweurs s’en trouvent moins affectés émotionnellement et qu’il y ait moins de réponses apparaissant comme socialement désirables (Robson, 1998).
Les entretiens furent analysés en utilisant l’Analyse Phénoménologique Interprétative (IPA, Smith, Flowers, et Obson, 1997). Cette technique spéciale fut choisie parce qu’il s’agit d’une méthode qui permet aux participants de raconter leur histoire avec leurs propres mots au moyen d’un procédé de remise en question. Ce procédé impliquait que les données de l’entretien soient organisées en groupes de thèmes permettant d’établir d’importantes comparaisons entre les participants. Afin de confirmer l’analyse, un individu externe aux recherches approuvait les thèmes finaux qui émergeaient des données brutes. Les thèmes principaux apparaissaient comme suit :
  • Influence d’autres personnes (professeurs, parents, camarades)
  • Influence des Institutions (école de musique, collège, université)
  • L’importance de la motivation (mettant en relation d’autres modèles en tant que motivation externe)
  • Les thèmes supplémentaires et inattendus qui en ressortirent furent :
  • La musique et la communication
  • Les méthodes pour s’en sortir
  • La musique et l’opinion de soi
Après que les thèmes émergents furent analysés, on en dénombra autant que possible. Nous rapportons ici ceux qui ont trait à l’engagement, en utilisant des données quantitatives pour soutenir l’histoire qui en découle. Différents aspects des données recueillies ont été publiés ailleurs et pourraient s’avérer intéressants pour le lecteur à la recherche d’autres éléments du développement de ces participants (Voir Burland et Davidson, 2002 ; Moore, Burland et Davidson, sous presse).
Résultats quantitatifs
Nous avons mené deux analyses discriminantes qui ont fourni des preuves que l’âge auquel les enfants débutent leurs leçons et la quantité d’implication parentale durant ces leçons, en parallèle avec le fait d’avoir un professeur amical qui n’a pas besoin d’être considéré comme un bon musicien, sont capitaux pour déterminer si les enfants poursuivent leur carrière ou abandonnent. Néanmoins, ces facteurs seuls, bien que nécessaires, ne permettent pas de distinguer les meilleurs enfants musiciens des moins compétents.
La seule différence apparaissait dans l’âge annoncé auquel les enfants chantaient pour la première fois et l’âge auquel parent et enfant écoutaient pour la première fois de la musique ensemble, avec des rapports établissant que les enfants étaient plus jeunes quand ces événements s’étaient produits. Ainsi, un engagement parental précoce à une activité musicale spécifique comme le chant, semble avoir été un élément essentiel pour le développement musical de l’enfant.
Il n’y avait aucune différence entre les deux groupes de musiciens dans leurs témoignages d’une implication parentale dans les cours et les exercices. Presque tous les individus rapportaient que sur chaque période de trois ans leurs parents avaient reçu des informations en retour réguliers de la part des professeurs ou étaient présents aux leçons. De plus, tous les parents avaient donné leur avis durant l’entraînement ou avaient supervisé les séances d’entraînement de manière active. Cependant, les deux groupes différaient en termes d’accès précoce de leur mère à la vie active. Tous les élèves avaient des mères qui étaient restées à la maison jusqu’à ce que les enfants aillent à l’école et plus de 50 % de ces mères étaient restées à la maison jusqu’à ce que l’enfant ait dix ans. En comparaison, 63 % des mères d’enfants les moins compétents étaient parties au travail lorsque l’enfant avait aux alentours d’un an. (Chi-carré = 8.811, p =.003).
Conformément aux conclusions des analyses initiales des données (Davidson, et al. 1996 ; 1998), les résultats montrent que le soutien apporté par les parents est nécessaire durant la période initiale d’apprentissage. Ce facteur a corroboré l’exemple qui fait la distinction entre les enfants qui ont abandonné et ceux qui ont continué. Cette découverte est conforme aux recherches de l’éducation générale selon lesquelles les enfants qui réussissent ont des parents très présents et que ces parents forgent des liens familiaux solides pour créer un environnement familial « sain et stable » (Sosniak, 1990). Néanmoins, nos analyses montrent que, tandis que l’engagement parental est nécessaire pour un apprentissage continu, il se pourrait qu’il ne soit pas un facteur crucial pour déterminer la réussite ultérieure en tant qu’enfant ou adulte. La quantité de soutien parental ne permet pas de distinguer les enfants musiciens les plus habiles des autres. Les adultes jouant en tant que professionnels n’ont pas signalé avoir reçu plus de soutien parental que les adultes moins talentueux. Par conséquent, une augmentation de l’engagement parental ne conduit pas directement à une augmentation équivalente de la réussite à l’âge adulte. L’on pourrait considérer qu’une pression excessive durant l’enfance peut provoquer une forme de rébellion envers une carrière de spécialiste.
En fait, comme décrit au-dessus, il est prouvé qu’une trop grande participation des parents durant l’apprentissage dès l’enfance peut accroître la pression sur l’enfant et entraver l’apprentissage. Freeman (1991) l’a signalé car, à cause de la pression que leurs parents exercent sur eux, certains jeunes enfants ont senti qu’ils avaient été forcés de réfréner leur personnalité et avaient été privés de libertés durant l’enfance. Gallagher et Coche (1987) ont aussi noté que certains parents faisaient de leurs enfants les symboles de leur propre réussite, par conséquent, le soutien parental ne doit pas être intrusif et les parents ne doivent pas se surinvestir dans l’avenir de l’enfant. En fait, cela expliquerait pourquoi, lors de l’étude initiale, il n’a pas été jugé nécessaire que les parents d’enfants soient eux-mêmes musiciens afin que leurs enfants deviennent des interprètes de talent (Davidson et al, 1996). Ce résultat montre que, tandis que le soutien parental dans les leçons et les exercices est un soutien nécessaire pour l’apprentissage, il n’est pas en soi un élément déterminant du succès musical. En réalité, un manque de savoir chez les parents fournirait une preuve supplémentaire au processus de créneau de diversification, avec le parent admirant et soutenant l’enfant, mais n’intervenant pas dans sa spécialisation.
Toutefois, un facteur parental a émergé de l’analyse qui distinguait le groupe d’adultes réussissant du groupe d’adultes ne réussissant pas et il peut s’avérer crucial pour constituer une image de croissance complète du développement musical. Toutes les mères de musiciens professionnels étaient au foyer durant leur petite enfance, tandis que la majorité des mères d’adultes les moins talentueux allaient au travail dès que l’enfant fêtait son premier anniversaire. On a par conséquent relevé des différences dans la vie de famille des enfants qui sont devenus des adultes musiciens. Bien entendu, la co occurrence de la réussite d’adultes qui, pendant leur enfance, avaient une mère au foyer peut s’expliquer par le statut socio-économique (SSE) (un SSE élevé peut être la raison pour laquelle les mères restaient à la maison et la cause du succès musical ultérieur des enfants) ou par d’autres facteurs, mais il est possible qu’un lien plus direct puisse être établi. Peut-être parce que la mère et l’enfant sont ensemble à la maison plus longtemps y a-t-il plus d’occasions de partager les expériences musicales. Il se peut que les interprètes adultes avaient plus de chances de passer leurs jeunes années à jouer en compagnie de leurs mères et cela signifie qu’ils recevaient plus d’encouragement. Ceci ne s’est pourtant pas reflété dans les doses de soutien parental et d’implication signalées par eux quand ils étaient enfants. C’est peut-être que pour les artistes professionnels, le processus d’apprentissage précoce de la musique était plus imbriqué dans la relation mère enfant. Alors qu’on n’a pas remarqué, dans ce groupe, que les enfants jouaient plus jeunes, ni plus fréquemment ou plus spontanément, il se peut qu’avec une mère plus disponible, ces activités avaient plus de chances de s’effectuer de manière ludique et naturelle. On peut par conséquent supposer que ces activités sont devenues les symboles d’expériences émotionnelles positives, et peuvent même expliquer pourquoi, pour des artistes professionnels, la musique semble à ce point liée à leur vie émotionnelle. Comme une enfant l’a expliqué :
Je pense qu’elle (la musique) est une part intégrante de ce que je suis. Je dois faire attention à ce qu’il y ait d’autres parts… parce qu’il est si facile pour la musique de devenir l’essentiel de ce que je suis.
Des études plus poussées sont nécessaires pour déterminer si la majorité d’un échantillon plus grand de musiciens talentueux ont des mères qui étaient à la maison durant leur tendre enfance, et pour établir le processus par lequel ceci affecte le développement musical ultérieur. Toutefois, ce résultat peut fournir un indice quant à la source de l’intensité émotionnelle nécessaire pour qu’un artiste rencontre le succès.
Résultats qualitatifs
Il est ressorti de cette analyse des entretiens que les rôles que d’autres personnes ont joué, et l’impact qu’elles ont eu sur l’individu sont plutôt différents pour les deux groupes. Peut-être l’une des plus grandes différences est-elle la nature du soutien que les parents et les professeurs ont apporté. En dépit du fait que les parents de ceux qui n’exercent pas une carrière d’artiste professionnel (communément retenus sous le terme de NP) semblent s’être montrés généralement attentifs, l’analyse montre que l’enfant ne s’identifiait pas suffisamment à la musique s’il le faisait juste « pour leur faire plaisir ».
 
Un sens du devoir
 
 
Un facteur important qui influence le maintien de l’intérêt pour la musique à l’époque où les NP avaient encore l’intention de devenir des artistes professionnels était un sens du devoir :
Je pense que c’était à cause des autres. Maintenant je me sens prête à faire ce que j’aime. J’ai vraiment ressenti le besoin de prouver à mes parents qu’ils n’avaient pas gaspillé tout leur argent et leur temps, en particulier mon père. (JFO : 14)
Il semble qu’une grande partie de la motivation pour JFO d’étudier la musique à l’Université était liée à l’obligation qu’elle ressentait envers ses parents. Pour autant, l’attitude de JFO vis-à-vis de la musique est maintenant indépendante de ces sentiments : elle joue de la musique parce qu’elle le veut. Une raison possible pour ceci est la coupure qu’elle a fait loin de la pression indirecte de son père, en exerçant une carrière différente. JFO est un exemple particulièrement intéressant de l’influence parentale, parce qu’il est sous-entendu que son père a vécu la musique par procuration à travers elle :
Il a souvent l’habitude de dire, « tu sais, j’espère toujours te voir faire un concert ici ». Il y a une magnifique église paroissiale dans notre ville natale et il ne cesse de dire que son rêve est de me voir jouer là un jour. (JFO : 14)
Ceci montre que le père de JFO est toujours incapable d’accepter que sa fille ait choisi de ne pas poursuivre une carrière d’artiste professionnel – ses rêves semblent en quelque sorte bloqués dans le passé. JFO ne joue plus que rarement de l’alto, donc le rêve de son père est plutôt irréaliste. JFO en a conscience :
C’est un peu triste parce que je ne suis pas sûre que je le ferai, mais c’est un objectif qui me trotte dans la tête quand je pense à rejouer - j’ai quelque chose à atteindre et je sais que ça lui fera plaisir. (JFO : 14)
Cela soulève la question de savoir si JFO penserait au concert de cette façon si son père ne lui faisait pas y repenser. Peut-être exerce-t-il encore à l’heure actuelle une pression pour qu’elle réussisse en tant qu’artiste ? JFO pense qu’il est possible qu’elle se remette à jouer, mais entretient-elle simplement le rêve de son père parce qu’elle sent qu’elle l’a déçu d’une certaine manière ?
D’autres décrivent également qu’ils ne voulaient pas décevoir leurs parents : « Je ne voulais pas décevoir mes parents, et je savais qu’une partie de moi se sentirait déçue si je ne faisais pas au moins une tentative ». (JF : 5). JF nous parle ici de sa décision d’entrer au Conservatoire, bien qu’il se doutait que ce n’était pas ce qu’il voulait vraiment faire. Il semble que sa décision reposait en grande partie sur le sens du devoir envers ses parents, bien qu’il y ait aussi un sentiment de devoir envers lui-même. Son ascension vers la réussite fut relativement rapide, et peut-être JF s’est-il dit qu’il se le devait à lui-même, et à ses parents, pour voir si cela pouvait fonctionner. Néanmoins, les sentiments d’obligation ne peuvent pas apporter le type de motivation nécessaire pour maintenir son intérêt pour la musique, puisque les recherches montrent que la motivation externe (par exemple les parents) devrait être remplacée par une motivation intrinsèque (par exemple l’amusement/la curiosité) durant les premières années de l’adolescence si le talent doit être acquis avec succès (Sloboda et al, 1996).
JF a une histoire intéressante parce qu’à l’inverse de tous les autres participants, il est passé d’une musique classique à une musique populaire jouée dans les discothèques, et il passe maintenant la majorité de son temps libre à composer des morceaux de musique « dance », qu’il espère pouvoir mettre en vente sur le marché. Il a quitté le Conservatoire avant d’être diplômé parce qu’il a réalisé que ce n’était pas ce qu’il voulait faire. Il savait que cette décision serait très probablement mal perçue par ses parents :
Je savais ce que je voulais faire. J’allais écrire de la musique, et quitter la maison, parce que je savais que mon père m’en voudrait d’avoir quitté l’école. Il était fier que son fils aille au Conservatoire. Ç’aurait été trop dur pour moi que d’avoir rejeté quelque chose dont il était si fier et de rester là à le lui rappeler, c’était donc mieux de m’en aller et de laisser les choses se décanter un peu. (JF : 7)
JF montre quelque sensibilité vis-à-vis des sentiments de son père : après tout, il est conscient qu’il décevra son père en s’en allant. Il semblerait donc que le père de JF ait personnellement pris du plaisir dans la réussite de son fils, surtout si l’on note que sa réaction par rapport au départ de JF était assimilable à la haine. Par conséquent, il apparaît qu’au travers de la fierté que son père avait de lui, la motivation de JF d’assister au Conservatoire était en grande partie extrinsèque. Quand il y était, pourtant, il a réalisé ce qu’il voulait vraiment faire, et a ainsi trouvé une motivation intrinsèque pour un domaine de musique différent.
Il semble donc que pour ces individus, le sens du devoir est un facteur responsable de leur choix de ne pas exercer la musique : il ne fournit pas une motivation suffisante pour pouvoir maintenir l’enthousiasme nécessaire afin d’étudier la musique à un haut niveau. De plus, cela montre que les parents devraient faire leur possible pour éviter de trop s’impliquer dans le développement musical de leurs enfants si l’enfant veut obtenir la réussite.
 
Les parents en tant que forme première de soutien émotionnel
 
 
L’influence des parents chez ceux qui sont actuellement à la recherche d’une carrière d’artiste professionnel (communément retenus sous le terme de AP), pourtant, est complètement différente :
Il n’y avait aucune pression ni quoi que ce soit de leur part, j’étais dans une sorte de mauvaise passe. Je pense qu’ils m’ont simplement donné les moyens d’y arriver, qu’ils les ont placés sur ma route, et ça ne dépendait plus que de moi, ils me supporteraient quoi que je fasse. Je pense, si ça n’avait pas été pour eux, eh bien, je pense que j’aurais probablement abandonné bien avant Chethams. (JH : 6)
Il est facile d’observer l’engagement sur le long terme des parents de JH par rapport au développement de sa carrière musicale. Il se peut que de savoir que ses parents le soutiendraient sans condition ait eu une influence sur sa motivation à continuer. Ce type de soutien inconditionnel sous-entend qu’il a volontairement maintenu son intérêt pour la musique, grâce à sa propre passion. Il en résulte qu’un soutien parental de ce genre a plus de chances d’aider les musiciens talentueux à se développer avec succès.
Les parents des AP font aussi preuve d’un soutien adaptable, même lorsque l’enfant n’a pas répondu à leurs attentes :
Il est bien plus sensible à d’autres idées maintenant, je pense que c’est en partie parce qu’il s’était simplement habitué à l’idée, quand j’étais jeune, que je serais musicien parce que c’est ce que j’avais toujours fait, alors je pense que ça lui a fait un peu bizarre de se dire que je n’allais pas le devenir. Mais il a une attitude beaucoup plus positive au sujet de cursus scolaires classiques, et il est lui-même plus intéressé par l’école, et il essaie d’apprendre les langues. (AW : 4)
AW apprend actuellement le chinois, et est boursier à la chorale de l’Université de Cambridge. Grâce à sa bourse, la musique continue à jouer un rôle majeur dans sa vie, et il envisage de suivre un cours de musique à l’Université en complément de son diplôme. Il est intéressant de voir que son père avait visiblement certaines espérances quant à son futur, et malgré le fait qu’il ait dû être déçu lorsque AW a choisi de préparer un diplôme universitaire, il a soutenu sa décision en développant son propre intérêt pour les langues. Il tient évidemment à soutenir AW, et entreprend des démarches pratiques pour le faire. Le soutien inconditionnel et adaptable dont font preuve les parents des AP est loin d’être le soutien le plus général apporté par les parents des NP, et il semble donc qu’il y ait certains liens entre l’influence parentale et la motivation pour réussir.
 
Renforcement du concept de soi
 
 
D’une manière identique, les parents peuvent aider le musicien à construire et préserver sa confiance en soi : « En disant simplement « on croit en toi » et « je crois que ça me suffit ». (GS : 3). Parce que GS savait que ses parents avaient foi en elle, elle pouvait croire en elle, et avoir confiance en ses propres capacités. Par conséquent, il semble que les parents peuvent développer chez les futurs musiciens leur opinion de soi, et par là même la conception de leur propre identité musicale, qui peut en retour pousser l’individu à continuer de développer son talent. Ceci aussi soutient la théorie de créneau de diversification de Byng-Hall, avec le parent confirmant l’identité unique de l’enfant comme « musicien ».
 
Les parents en tant que base émotionnelle et sécurité
 
 
Chez certains individus (AP), toutefois, les parents jouent un rôle plus déterminant :
Ils sont en quelque sorte mon point de repère sur cette planète, ils sont mon point d’ancrage… ils me permettent de garder les pieds sur terre, ils ne me retiennent assurément pas mais ils m’aident à rester sur le droit chemin, et ils m’aident à réaliser que toute chose n’est pas possible si je ne suis pas rationnel. (SD : 6)
Les parents de SD sont visiblement pour lui un lien avec la réalité. Une interprétation est que SD s’est fixé lui-même des objectifs et des défis peu réalistes, et a besoin que ses parents l’aident à garder le sens des proportions. Ses parents semblent lui offrir la stabilité, et SD semble se reposer ainsi sur eux.
De même, les parents semblent être une source de bien-être pour certains AP : « Ils sont ma sécurité absolue. Je n’ai à m’occuper de rien parce qu’ils sont toujours là ». (CM : 4). Une fois de plus, il semble important que les parents soient perçus comme des éléments de stabilité, ce qui suggère peut-être que la musique fait certainement partie de cette étape du développement, tandis que d’autres aspects de la vie ne le sont pas. Il y a un certain nombre de difficultés que le futur musicien peut avoir à affronter, telles que les nombreuses heures d’entraînement passées à l’écart pour atteindre le niveau technique nécessaire, et le stress dû à la pression et la compétition. Il semble donc que dans une certaine mesure, CM se repose sur ses parents pour avoir de la sécurité malgré les disputes, ils lui apportent en même temps l’espace nécessaire et le soutien afin qu’il se sente capable de se développer de la manière qu’il souhaite. La liberté que ses parents lui apportent semble être un élément clé pour le futur musicien, ainsi que l’ont souligné les deux précédentes citations ; il apparaît vital que l’individu sache qu’il dispose d’un réseau de soutien solide et fiable qui n’attendra rien en retour et n’entravera pas son développement.
 
Le rôle des autres membres de la famille :
 
 
Pour les AP, il apparaît que les parents jouent un rôle capital en diverses façons. Les NP ne semblent pas avoir reçu ce type de soutien, au contraire il semble que la pression parentale, et les sentiments d’obligation qui en découlent ont contribué à ce qu’ils prennent la décision de ne pas poursuivre une carrière d’artiste. Mais dans certains cas, les NP comptaient sur les membres de la famille pour leur apporter motivation et soutien. Par exemple, l’identification à un membre de la famille était une forme de motivation pour JF (NP) : « Le fait que mon oncle, qui était un proche, soit dans une position identique à celle-ci [un célèbre réalisateur] m’a fait croire que je pouvais tout faire ». (JF : 9). Il semble que voir un de ses proches réussir brillamment a permis à JF de croire que lui aussi pourrait réussir de grandes choses. On pourrait considérer que ce type de motivation est plus utile parce qu’un modèle au sein de la famille, c’est quelqu’un qui s’intéresse aux expériences de l’individu, à qui il est possible de s’identifier, qui offre des objectifs réalisables auxquels on aspire. Ce type d’inspiration a peut-être contribué à ce que JF se tourne vers un domaine de musique différent, plutôt que de la rejeter totalement.
Pour LF (NP), l’identification à sa sœur prend une forme légèrement différente :
Ma sœur a toujours été d’une influence clé pour moi parce qu’elle a quelques années de plus que moi… et elle est allée à Cambridge, du coup je me suis dit que je le ferai aussi, et elle a aussi abandonné le violon, et parce qu’elle l’a choisi… et elle est allée travailler comme experte comptable à Londres, donc je ne me suis jamais sentie trop coupable d’avoir arrêté parce que ma sœur l’avait déjà fait. (LF : 5)
Dans le cas présent, on retrouve bien l’idée de la petite sœur marchant dans les pas de la grande, et il est suggéré que la musique est considérée comme un héritage – presque comme si c’était naturel et qu’on s’attendait à ce que LF étudie la musique. Néanmoins, LF se sert aussi de la décision de sa sœur d’arrêter d’étudier la musique comme une excuse à la sienne. Cela soulève la question de savoir si le choix de LF était d’une certaine façon lié à celui de sa sœur – surtout vu qu’elle l’avait suivi en bien d’autres points.
Une distinction très nette est apparue entre les deux groupes de musiciens par rapport à l’influence parentale et familiale. Les AP semblent recevoir un soutien inconditionnel et adaptable de la part de leurs parents, ce qui apporte au musicien la confiance en soi, et ils comptent sur eux pour avoir sécurité et stabilité. Les NP, d’un autre côté, ont reçu généralement plus d’encouragement, et se sont tournés vers d’autres membres de la famille pour trouver inspiration et motivation.
 
Discussion générale
 
 
Les résultats présentés soulignent le fait que les parents ont un rôle unique et vital à jouer dans le développement du musicien professionnel. Les données quantitatives indiquent que le soutien fourni par les parents est nécessaire durant la période d’apprentissage initiale. Ce facteur contribue au modèle qui distingue les enfants qui ont abandonné de ceux qui ont continué. Cette conclusion coïncide avec les recherches dans l’éducation générale selon lesquelles les enfants qui réussissent très bien ont des parents très attentifs et que ces parents forgent des liens familiaux très forts pour fournir un environnement « sain et stable » (Sosniak, 1990). Toutefois, nos analyses ont montré que tandis que l’engagement parental est nécessaire pour un apprentissage continu, il peut ne pas être un facteur crucial qui permette de déterminer la réussite ultérieure en tant qu’enfant ou en tant qu’adulte. La quantité de soutien parental n’a pas fait la distinction entre les musiciens les plus ou les moins talentueux pendant leur enfance et les artistes professionnels adultes n’ont pas signalé avoir reçu plus de soutien parental que les adultes non professionnels. Ainsi, une augmentation de l’engagement parental ne conduit pas simplement à une augmentation équivalente de la réussite dans l’enfance.
En fait, il est prouvé qu’une trop grande implication de la part des parents au moment de l’apprentissage pendant l’enfance peut placer une pression excessive sur l’enfant et entraver l’apprentissage. Freeman (1991) a signalé qu’à cause de la pression que leurs parents exercent sur eux, certains jeunes enfants ont senti qu’ils avaient été forcés de réfréner leur personnalité et avaient été privés de certaines libertés dans l’enfance. Gallagher and Coche (1987) ont également noté que certains parents faisaient de leurs enfants des symboles de leur propre réussite comme une façon de compenser leurs propres sentiments d’échec et de culpabilité, ainsi l’anxiété était imposée à l’enfant. Par conséquent, le soutien parental ne doit pas être intrusif et les parents ne doivent pas se surinvestir dans l’avenir de l’enfant. En fait, ceci expliquerait pourquoi les parents de ces enfants n’ont pas besoin d’être eux-mêmes des musiciens pour que leurs enfants deviennent des interprètes de talent (Davidson et al, 1996). Ces résultats suggèrent que, alors que le soutien parental dans les leçons et les exercices est un soutien nécessaire à l’apprentissage, il n’est pas en soi un élément déterminant du succès musical.
Toutefois, un facteur parental a émergé de l’analyse qui distinguait le groupe d’adultes talentueux du groupe d’adultes moins talentueux et il peut s’avérer crucial pour élaborer une image de croissance complète du développement musical. Toutes les mères des musiciens professionnels étaient à la maison durant leur tendre enfance, tandis que la majorité des mères des enfants moins talentueux allaient au travail dès que l’enfant fêtait son premier anniversaire. Il y avait par conséquent des différences dans la vie de famille des enfants qui, adultes, sont devenus des musiciens professionnels.
Bien évidemment, la relation peut ne pas être une relation directe. Il se peut simplement que les mères venant de familles à SSE élevé sont plus susceptibles de rester à la maison puisque c’est plus rentable ou que cela coïncide mieux avec les idéaux de ce groupe social. Ainsi, ces enfants dont les mères restaient à la maison durant leurs premières années ont du provenir de familles plus aisées et puisqu’on associe souvent un SSE élevé à une plus grande réussite, ceci peut expliquer le lien qui existe entre les mères restant au foyer dans la petite enfance et un succès plus grand en tant qu’adulte. Toutefois, vu que les deux groupes étaient grandement comparables tant du point de vue de l’activité professionnelle du père que de la mère, et qu’ils connaissaient les mêmes problèmes relationnels quand les parents avaient des postes à haute responsabilité, il est possible qu’un lien plus direct puisse être établi entre la présence maternelle à la maison durant les premières années de l’enfant et le succès ultérieur.
Il est possible que pour les artistes professionnels, le processus d’apprentissage précoce de la musique était plus imbriqué dans la relation mère-enfant. Alors qu’on n’a pas remarqué, dans ce groupe, que les enfants jouaient plus jeunes, ni plus fréquemment ou plus spontanément, il se peut qu’avec une mère plus disponible, ces activités avaient plus de chances de s’effectuer de manière ludique et naturelle. On peut par conséquent supposer que ces activités sont devenues les symboles d’expériences émotionnelles positives, et peuvent même expliquer pourquoi, pour des artistes professionnels, la musique semble à ce point liée à leur vie émotionnelle. Comme une enfant l’a expliqué :
Je pense qu’elle (la musique) est une part intégrante de ce que je suis. Je dois faire attention à ce qu’il y ait d’autres parts… parce qu’il est si facile pour la musique de devenir l’essentiel de ce que je suis.
Des études plus poussées sont nécessaires pour déterminer si la majorité d’un échantillon plus grand de musiciens talentueux ont des mères qui étaient à la maison durant leur tendre enfance, et pour établir le processus par lequel ceci affecte le développement musical ultérieur ou si c’est quelque défaut de l’échantillonnage. Toutefois, cette découverte peut fournir un indice quant à la source de l’intensité émotionnelle nécessaire pour qu’un artiste rencontre le succès.
L’analyse quantitative fournit une idée plus nette, mais aussi complémentaire du rôle que les parents ont à jouer dans le développement musical de l’enfant, et indique que les parents des deux groupes de musiciens faisaient preuve d’un grand soutien à un niveau général tout au long de leur développement musical, mais il semble que les relations parent-enfant ont adopté une nature légèrement différente quand le musicien a mûri. Le rôle des parents dans la vie de ceux qui sont à la recherche d’une carrière d’artiste semble toujours essentiel. Mis à part le fait d’être d’un grand soutien à un niveau général, ils fournissent un contact avec la réalité, et ils essaient d’aider leurs enfants à garder un style de vie équilibré. Ce type de soutien a semblé, en divers points, être beaucoup plus valorisé par les AP que le soutien général. Il apparaît que beaucoup d’entre eux se reposent sur leurs parents pour la sécurité. Il s’agit peut-être d’une progression de croissance issue du soutien général que Davidson et al (1996) et Sosniak (1990) ont trouvé, bien que cela semble contredire les résultats de Sloboda et al (1996) qui suggèrent qu’alors que le futur musicien atteint les premières années de son adolescence, il a moins besoin de soutien.
Par ailleurs, les parents semblent essayer et finissent par prendre une part active au développement de leur fils/fille, ce qui appuie les résultats de Freeman (1985). Ce qui semble être demeuré vrai, c’est que ceux qui sont à la recherche d’une carrière d’artiste ont de bonnes relations avec leurs parents (voir, par exemple, les résultats de Mönks et van Boxtel, 1985, qui soutiennent cette idée), et savent que leurs parents ont foi en eux.
L’histoire pour les NP était pourtant complètement différente. Beaucoup d’entre eux semblent avoir senti une pression indirecte de la part de leurs parents afin qu’ils réussissent, et ont par conséquent cessé d’aimer la musique (voir également McClelland, 1955 ; Howe, 1990). La pression semble provenir des participants ayant conscience du degré de fierté qu’éprouvaient leurs parents envers eux, et la peur consécutive qu’ils avaient de les décevoir (Gallagher and Coche, 1987). De plus, le père d’une des participants semble avoir pris du plaisir à faire l’expérience de la musique au travers de sa fille, et cette pression reste vraie à l’heure actuelle (voir, par exemple, Freeman, 1985 ; 1991, qui a trouvé que ce type de pression parentale peut conduire les enfants à réfréner leur personnalité). C’est le rêve de son père qu’elle va accomplir à leur église de quartier et cette pression de la part de son père semble être liée à son sentiment toujours incertain sur le choix de sa carrière, et son possible regret de ne pas avoir poursuivi une carrière d’interprète. Peut-être que si le père de cet individu acceptait que sa fille ne veuille pas jouer en tant que professionnelle, il lui serait probablement plus facile d’établir, et reconstruire sa confiance musicale.
Le rôle des parents dans le développement du jeune musicien semble rester important tout au long de son éducation, et dans le domaine professionnel. L’on pourrait considérer que pour beaucoup d’entre eux, les parents deviennent plus importants lorsque les musiciens subissent la transition et toute la négativité que l’on semble y associer, bien que leur rôle, une fois que l’individu a atteint un certain degré de stabilité, doive encore être établi. Il est évident que pour passer avec succès de l’apprentissage à la vie professionnelle, les parents doivent se montrer attentifs, et ne pas exercer trop de pression. Il semble que c’était une pression indirecte de la part des parents, et la peur de les décevoir, qui a conduit certains NP soit à continuer d’étudier plus longuement qu’ils ne l’auraient fait autrement, ou à continuer à douter de soi. Ceci est davantage mis en valeur par la Théorie du Scripte de Byng-Hall (1973, 1979, 1982, 1985, 1988, 1995, 1998) qui déclare qu’afin que les familles fonctionnent avec succès, un processus de créneau de diversification doit se produire, un rôle spécifique étant attribué à chaque membre de la famille. Ceci permet à l’enfant de se sentir spécial dans son rôle de « musicien » avec, dans ce cas, des parents admirant et soutenant le développement de ses capacités, tout en lui laissant la liberté pour développer sa propre notion identitaire au sein du domaine de compétence.
 
Conclusion
 
 
En conclusion, cet article a souligné que les parents restent importants tout au long du développement du musicien, agissant comme une forme de soutien et d’encouragement, et fournissant un contact avec la réalité et un sens de la sécurité. Leur influence perdure à l’âge adulte. Néanmoins, trop de pression de la part des parents tout au long du développement du musicien peut être nuisible. Les parents doivent reconnaître l’influence et l’impact de leurs actes sur le futur musicien. Les enfants très doués sont considérés comme plus sensibles que les autres enfants (Freeman, 1991 ; Albert et Runco, 1986), et par conséquent un trop grand nombre d’actes, ou trop peu d’attention peut avoir des effets désastreux sur l’enfant qui grandit. Les parents doivent s’assurer que l’enfant reçoit la liberté et l’espace pour explorer ses idées musicales, et mêmes, d’autres expériences, afin d’être bien équilibré, parce que ceci peut développer son aventure musicale. En trouvant un équilibre entre l’apport d’un soutien émotionnel et pratique et l’offre d’un espace au musicien afin qu’il trouve ses propres solutions et explore ses propres idées, les parents peuvent permettre au musicien de développer un sens aigu d’identification personnelle à la musique, qui est sans doute cruciale à sa réussite en tant qu’artiste professionnel.
 
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NOTES
 
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