2004
STAPS
Rapports de recherche
« D’un jeu barbare à un jeu intelligent... ». Les mutations des
styles de jeu du football nordiste (1880/1932)
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, LAMAPS – UFR STAPS, Université d’Artois
Chemin du Marquage – 62 800 Liévin tél. 03/21/45/85/10 – fax. 03/21/45/85/01
–
L’histoire des styles du jeu constitue pour l’historien du
football un territoire encore peu exploré, surtout lorsqu’on s’intéresse aux
formes originelles accompagnant l’implantation du football-association au Nord
de la France. Seule la consultation de la presse sportive régionale permet
d’identifier l’émergence puis la lente maturation de styles de jeu
caractéristiques, de la fin du xixe jusqu’à l’avènement du
professionnalisme, au seuil des années trente.
Si les styles de jeu des équipes nordistes empruntent
généralement aux schémas classiques (« kick and rush » puis WM), ils se
distinguent parfois par un engagement physique excessif et un « culte de
l’offensive » qui expliquent en partie la popularité précoce du football dans
le Nord et le Pas-de-Calais. Dans les années vingt, les impératifs de la
compétition modifient les schémas jusque là employés et déplacent le « centre
de gravité » du jeu de l’avant vers le milieu de terrain. Moins spectaculaire,
le jeu des équipes nordistes gagne en efficacité. Les joueurs doivent désormais
se soumettre aux impératifs de l’entraîneur et développer des qualités
physiques et tactiques spécifiques, selon la nature du poste occupé. Les
considérations sur les styles de jeu intègrent progressivement la dimension du
spectacle sportif et participent à la construction identitaire des clubs
étudiés.
Mots-clés :
Histoire du football, nord-pas-de-Calais, style de jeu, histoires des techniques..
The history of game styles is still a field that has been little
explored by football historians, especially when you target on the original
forms to follow the implementation of football organizations in the North of
France. Only the local sports newspapers enables to identify the birth and slow
spring process of specific games styles, from late 1800s until the soaring of
professionalism, in the early thirties.
Even if the styles in northern teams tend to copy the classical
“kick and rush” and WM strategies, they stand out through their exceeding
physical presence, and their offensive priority, which partly contribute to the
early popularity of this game in the Nord - Pas-de-Calais. In the twenties, the
requirements of contests update the patterns used so far, and the core of the
game shift from the front to the middle field. less impressive, the game gains
efficiency. The players must from now on comply with the coach rules and
develop specific physical and tactical skills; according to their position on
the football ground. Thinking the games strategies takes progressively into
account the sport show dimension and helps the process of identity for the
clubs quoted.
Keywords :
Football history, nord-pas-de-Calais, history of game, technical history of sports..
Die Geschichte des Spielstils stellt für den Fußballhistoriker
noch ein wenig erforschtes Gebiet dar, besonders wenn man sich für die
ursprünglichen Formen interessiert, welche die Verbreitung des
Football-Association im Norden Frankreichs begleiten. Einzig das Studium der
regionalen Sportpresse erlaubt es, das Entstehen und das langsame Reifen
charakteristischer Spielstile zu identifizieren, vom Ende des 19. Jahrhunderts
bis zum Auftauchen des Beruffußballs an der Schwelle der 30iger Jahre.
Wenn die Spielstile der Mannschaften aus dem Norden in der Regel
den klassischen Schemen entsprechen („kick and rush“ und dann WM), so
unterscheiden sie sich manchmal durch einen exzessiven Körpereinsatz, einen
„Kult der Offensive“, die zum Teil die frühe Popularität des Fußballs in den
Departements Nord und Pas de Calais erklären. In den 20er Jahren verändern die
Zwänge des Wettkampfes die bisher gebrauchten Schemen und verlagern das
„Gravitationszentrum“ des Spiels von vorn in das Mittelfeld. Dadurch wird das
Spiel der nordischen Mannschaften weniger spektakulär aber effektiver. Die
Spieler müssen sich künftig den Anweisungen des Trainers beugen und spezifische
technische und taktische Qualitäten entwickeln, je nach Spielerposition.
Überlegungen zum Spielstil werden nach und nach Teil des Sportspektakels und
tragen zur Identitätskonstruktion der untersuchten Vereine bei.
Schlagwörter :
Geschichte des Fußballs, Nord-Pas de Calais, Spielstile, Geschichte der Techniken.
La storia degli stili del gioco costituisce, per lo storico del
football, un territorio ancora poco esplorato, soprattutto quando ci si
interroga sulle forme originali che si accompagnano all’instaurazione del
football association nel Nord della
Francia. Solo la consultazione della stampa sportiva regionale permette
d’identificare l’emergere della lenta maturazione degli stili di gioco
caratteristici della fine del XIX secolo fino all’avvento del professionismo,
alla soglia degli anni trenta.Se gli stili di gioco delle squadre del Nord sono
improntate agli schemi classici («kick and rush» poi WM), essi si distinguono
talvolta da un impegno fisico eccessivo ed un «culto dell’offensiva» che
spiegano in parte la popolarità precoce del football nel Nord e il
Pas-de-Calais. Negli anni venti, gli imperativi della competizione modificano
gli schemi impiegati fino a quel momento e spostano il «centro di gravità» dal
gioco in avanti verso il centrocampo. Meno spettacolare, il gioco delle squadre
del Nord guadagna in efficacia. I giocatori devono ormai sottoporsi agli
imperativi dell’allenatore e sviluppare delle qualità fisiche e tattiche
specifiche, secondo la natura del ruolo occupato. Le considerazioni sugli stili
del gioco integrano progressivamente la dimensione dello spettacolo sportivo e
partecipano alla costruzione identitaria dei club studiati.
Parole chiave :
Nord – Pas-de-Calais, storia del football, storia delle tecniche, stili di gioco..
La historia de los estilos de juego constituye para el
historiador de fútbol un territorio todavía poco explorado, sobre todo cuando
nos interesamos a las formas originales que acompañan la
implantación de la asociación de fútbol al Norte de Francia. La sola
consultación de la prensa deportiva regional permite identificar la emergencia
y luego la lenta maduración de los estilos de juego característicos, de finales
del siglo XIX hasta el advenimiento del profesionalismo, al umbral de los años
treinta.
Si los estilos de juego de los equipos nórdicos toman prestado de
manera general, los esquemas clásicos (kick and rush, luego WM), a veces se
distinguen por un compromiso físico excesivo y por un “culto de la ofensiva”
que explican en parte la popularidad precoz del fútbol en el Norte y
Pas-de-Calais. En los años veinte, los imperativos de la competición modifican
los esquemas hasta aquel momento empleados y desplazan el “centro de gravedad”
del juego de delantera hacia el medio de la cancha.
Palabras claves :
historia del fútbol, Norte, Pas de Calais, estilos de juego, historia de las técnicas.
La Coupe du Monde de Football 2002 au Japon et en Corée du Sud,
tout en confirmant la dimension planétaire de ce «
sport du siècle » qu’est le football
(Rioux, 1990), aura une fois encore mis en évidence les différences de style
entre les équipes engagées dans cette compétition. Les aficionados opposent
ainsi la virtuosité et la technicité du football sud-américain au caractère
plus fantasque du football africain, tandis que le continent européen demeure
le dépositaire d’un jeu plus construit. Les sélections nationales elles-mêmes
n’échappent pas à des considérations du même ordre : théâtralité des joueurs
brésiliens, rugosité du football allemand, roublardise des transalpins…La
lecture de la presse sportive ou l’analyse des commentaires des retransmissions
télévisées montrent à quel point ce genre de considérations occupent l’espace
des discours, jusque saturation. Considéré comme «
la bagatelle la plus sérieuse du monde
» (Bromberger, 1998), le spectacle du football ne peut laisser indifférent ceux
qui le regardent et qui, match après match, se livrent à des savantes exégèses
de comptoir…
Cette polyphonie des styles de jeu interroge l’historien du
football et peut l’autoriser à emprunter de nouvelles voies, dans le
prolongement des travaux de Pierre Lanfranchi et d’Alfred Wahl. Ce dernier,
après avoir permis au football d’être un « objet
d’histoire légitime et autonome », invitait récemment à aborder ces
territoires encore mal connus (Wahl, 1999, 2002 a). Pourtant, il ne s’agira pas
ici d’offrir une histoire des styles de jeu stricto sensu. Son caractère globalisant
rendrait l’entreprise bien délicate, même si paradoxalement, les contours de
l’objet étudié peuvent être définis. Marcel Mauss (1950, 365-386) a en effet
montré combien ces agencements si particuliers des techniques corporelles
peuvent varier selon les époques et les civilisations et en constituer
également des « traits communs ».
L’appropriation de ces « actes traditionnels et
efficaces » par les communautés ou les groupes sociaux reposant sur
un apprentissage qui les distingue précisément des simples mouvements. La
transmission et la stabilité de ces montages associant les dimensions «
physiologique, psychologique et
sociologique » des individus sont les conditions d’un déterminisme
mécanique où les inventions sont rares. Prolongeant ces réflexions, Georges
Vigarello (1988, 204) a mis en exergue les fondements de techniques sportives
très « éclatées » : gouvernées par un
principe d’efficacité et d’intégration progressive des forces corporelles
mobilisées, elles évoluent vers une abstraction et des convergences de plus en
plus fortes.
Considérations précieuses qui permettent d’esquisser, pour une
périodisation et une géographie délibérément restreintes
[2] et une pratique sportive spécifique, une
histoire des styles de jeu. Encore convient-il d’opérer préalablement une
distinction majeure, mais délicate. Celle qui consiste à séparer les styles de
jeu du regard que l’on peut leur accorder. En effet, l’évolution de cet
ensemble spécifique d’usages technicisés du corps se lit autant sous l’angle de
«
l’histoire technique de la technique
»
[3] que de ses
représentations. Il faudra donc s’efforcer de dissocier aspects techniques,
schémas tactiques, styles de jeu individuels et collectifs. A ce titre, les
évolutions du football minier épousent celles du football hexagonal : avant
1914, le jeu pratiqué est brutal, rudimentaire et peu collectif. Dans
l’entre-deux-guerres, «
l’ère de la
technicité » (Wahl, 1989) autorise un football plus construit et
plus élaboré. Les styles de jeu peuvent alors se définir comme le résultat
visible de l’application de schémas tactiques plus ou moins achevés. En dépit
de sources fragmentaires, il doit être possible de répondre à des questions
dont l’apparente simplicité peut surprendre : que sait-on finalement de la
manière dont se pratiquait le football vers 1880, au moment où celui-ci
s’installe au Nord de la France ? Peut-on discuter la thèse selon laquelle le
diabolique WM
[4], au
milieu des années vingt, aurait supplanté le
kick
and rush des origines ?
Identifier les styles de jeu ne suffit pas, tant ils demeurent
insécables des conditions de leur production, puis de leur mise en scène. Ils
caractérisent en effet des pratiquants, appartenant à des groupes sociaux
parfois bien spécifiques. Ainsi, le football-association pratiqué en pays
minier va-t-il donner lieu à l’expression d’une forte homologie : brutalité,
virilité, exaltation des qualités physiques des joueurs constitueraient la
marque de fabrique d’un « football minier » dépositaire des « valeurs de la
mine ». Cette interrogation renvoie précisément aux perceptions des styles de
jeu par l’ensemble des acteurs (les joueurs, les dirigeants, les spectateurs).
Parce que l’identification, associée au principe d’incertitude, constitue l’un
des comburants du spectacle sportif, les appréciations portées sur le jeu et
les émotions exprimées ne peuvent être ignorées. La presse sportive régionale,
les photographies et comptes-rendus analytiques des rencontres qu’elle
contient, peut apporter les matériaux qui mettront en lumière cette «
esthétique fonctionnelle »
(Leroy-Gourhan, 1964) produite par les styles de jeu.
1. Le temps de la confusion(1880/1914)
Lorsque le football-association pénètre le territoire français,
les conditions de sa pratique sont largement précisées Outre-Manche : la
création de la Football-Association (1863) puis la définition des règles du jeu
par l’International Board (1883) rendent la pratique du jeu plus uniforme. Dès
1888, les équipes de football league
anglaise adoptent un dispositif tactique résolument offensif : un gardien de
but, deux arrières, trois demis et cinq avants. Cette répartition des joueurs
sur le terrain sonne le glas d’un hourra-football consistant à envoyer de longues
balles de l’arrière vers l’avant. Le dribbling-game puis le
passing-game s’imposent
progressivement. Les qualités individuelles des joueurs ne sont pas exclusives
de la production d’un jeu collectif plus élaboré, qui valorise les avants. Ces
ruptures majeures, associées à la maîtrise de gestes techniques particuliers
(la charge contre l’adversaire, le tacle), fondent un style britannique
qu’Antony Mason (1999, 47-65) a minutieusement disséqué. Très physique, fondé à
la fois sur la technique et la vitesse, il associe simplicité, rugosité et
pragmatisme dans le respect de l’esprit du jeu et de ses règles. Autant de
qualités techniques et tactiques qui suffisent à expliquer la supériorité du
football britannique jusque dans les années vingt et la consécration de ce
football « d’homme à homme » (Mason,
1999).
En France, l’hégémonie des fédérations de gymnastique diffère
l’implantation du football-association. La
combination est la première forme de pratique
repérée. Cette pratique hybride, qui réunit les règles du football-rugby et
celles de l’association, débouche le plus souvent sur un jeu confus, où la
brutalité de l’engagement tient lieu de tactique. Dans le Nord, si la proximité
géographique de l’Angleterre facilite l’installation précoce du
football-association, elle ne se traduit pas par l’adoption immédiate du «
style anglais » par les équipes locales, même si le placement des joueurs
correspond effectivement à celui qu’adopte les équipes britanniques. Les clubs
de l’Union Sportive Boulonnaise (crée en 1898) et du Racing Club de Calais
(1902) pratiquent un jeu très rudimentaire : il s’agit en fait «
de faire pénétrer le ballon dans le camp ennemi
(…) en ne se servant que du pied pour lancer le ballon » ou bien
encore de «
donner de grands coups de botte dans
le ballon, et le pousser le plus loin possible devant soi… » (Wahl,
1999). Il faut attendre la diffusion des lois du jeu par l’USFSA (Union des
Sociétés Françaises des Sports Athlétiques) en 1893 et la présence d’un arbitre
mandaté lors des rencontres officielles (1895) pour percevoir certaines
évolutions. Pratiqué par les élites, considéré comme un passe-temps
aristocratique ou encore un loisir mondain, le football-association demeure
fondé sur l’engagement physique et l’expression d’une mâle virilité
ostentatoire. Les considérations tactiques et la maîtrise de gestes techniques
sont loin de constituer les principes d’une pratique qui demeure foncièrement
distinctive. L’absence d’enjeu sportif véritable et le respect d’un amateurisme
strict expliquent ce « retard français » (Hubscher, 1992) et cette brutalité
récurrente : En 1902, le journal
Calais
mondain stigmatise «
la brutalité
légendaire des joueurs boulonnais », dans le match qui oppose
opposant l’USB au RCC. En 1909,
la France du
Nord évoquera «
une séance de
Jiu-Jitsu plutôt que de football » à propos d’un même derby. Les
évolutions des styles de jeu semblent minimes et dépendent le plus souvent des
conditions de la pratique et du niveau des équipes. Celles qui évoluent dans
les divisions inférieures pratiquent un kick and rush assez classique, où «
l’intelligence du muscle » l’emporte sur toute considération tactique, qui
serait le fruit d’un apprentissage technique préalable : il s’agit pour les
deux arrières de dégager ou d’envoyer dans l’axe de longs ballons destinés aux
avants… Ce qui produit un jeu brouillon et brutal, où l’exploit individuel
prime sur toute forme d’organisation collective. En revanche, les clubs de
l’élite (évoluant dans le championnat de France USFSA ou les championnats
régionaux) semblent pratiquer un football plus élaboré. Inspiré du « modèle
anglais », mais en deçà du niveau des équipes britanniques
[5], il préfigure cette ère de la technicité
déjà évoquée. Cette évolution perceptible peut être observée si l’on considère
le vocabulaire désormais employé par la presse sportive : certaines expressions
(
passes, placement des joueurs, tirs, dribbles,
tackling, vitesse et accélérations, repli en défense…) indiquent
quelques velléités techniques, voire tactiques (
utilisation des ailes, débordement…). Le regard
porté sur les rencontres et sur les joueurs change également : naguère
valorisé, l’engagement physique n’a désormais de valeur que s’il est conforté
par un sens du jeu, une capacité à se démarquer, à construire. Au point que
l’on assiste bientôt à un renversement de tendance, signe de nouvelles
exigences de la part du public. Le jeu frustre est souvent vilipendé : «
les avants eurent le tort de n’employer que la
tactique insuffisante de grands coups de pied en avant, suivis de courses
folles pour rattraper le ballon (…) Ils ont fait des descentes, mais non
couronnées de succès » (
Calais
Mondain, 1909). « L’intelligence du jeu » (Mason, 1999) transforme
progressivement celui-ci : parce que le football devient plus collectif, le
positionnement des joueurs sur le terrain est moins aléatoire. Il obéit à des
considérations tactiques émergentes et à la possession nécessaire de qualités
spécifiques : la robustesse des arrières, la vitesse des avants, l’intelligence
des demis autorisent des combinaisons que la presse ne manque pas de célébrer
ou de stigmatiser, en fonction du résultat : «
la
nouvelle aile droite (…) doit donner satisfaction, il lui faudra centrer dans
les 18 mètres et donner plus de précision à ses shoots. Lavoine (joueur du RC
Calais) ne doit pas tomber dans l’exagération, son voisin de gauche a attendu
en vain la passe (…) L’intérieur gauche serait plus à l’aise comme
ailier. » (
Calais Mondain,
1910). Ce court extrait souligne à quel point le football devient ce jeu
collectif où les qualités individuelles des joueurs sont déterminantes, à
condition toutefois qu’elles soient mises au service de l’équipe. L’évaluation
de chaque prestation intègre cette double dimension : comportement individuel,
implication dans le jeu collectif, complémentarité entre les lignes (soutien
apporté par les demis aux défenseurs ou aux attaquants par exemple)… Autant
d’éléments permettant d’avancer la notion d’une
individuation technico-tactique qui renforce la
spécialisation par postes : «
l’avant doit
imaginer constamment de nouvelles combinaisons imprévues, changer de tactique,
leurrer l’adversaire (…) Les demis participent à la fois à l’attaque et à la
défense, soutenant les avants dans la première, et les arrières dans la
seconde. » (Wahl, 1999).
A la veille de la première guerre mondiale, les temps héroïques
du football-association semblent donc révolus. La multiplication des
compétitions (locales et internationales), l’augmentation du nombre des clubs
et des joueurs (près de 4 000 dès 1906), l’obligation de résultat pour les
équipes engagées dans les championnats expliquent ces transformations
perceptibles des styles de jeu. Pour autant, elles reposent largement sur des
logiques d’imitation puis d’appropriation, reprenant en cela les considérations
de Marcel Mauss à propos des techniques corporelles.
2. Les années vingt, ou «l’ère de la technicité».
La prééminence du football ne peut plus être contestée au
lendemain de la grande guerre. En 1922, le journal
L’Auto estime que près de 300 000
français s’adonnent, toutes fédérations confondues, à la pratique de
l’association. Plus nombreux encore sont les spectateurs et premiers supporters
qui se pressent autour des stades chaque dimanche. Au-delà de la pratique elle
même, c’est bien l’émergence progressive d’un
spectacle sportif qui constitue le trait
marquant du football-association (Chovaux, 2003). Dans le Nord, les propos du
président du RCE (Racing Club Etaplois), petit club de la côte d’Opale,
confirment cette mutation profonde : «
Il y a une
quinzaine d’années, je ne comprenais rien au football : je regardais ceux qui
s’acharnaient sur le ballon rond comme des gens ayant du temps à perdre (…) A
force d’observer, de comparer, j’ai compris ce qu’est ce sport, ce qu’il peut
donner de force, de souplesse, de volonté, d’endurance, d’abnégation à ceux qui
le pratiquent. J’ai observé comme, depuis 1910 à nos
jours, la compréhension du véritable jeu de football avait plutôt pénétré dans
le cerveau des spectateurs que dans celui des joueurs »
[6]. Dans le Nord –
Pas-de-Calais, cette popularisation du football accompagne une véritable «
reconstruction sportive », entreprise par la LNFA (Ligue du Nord de Football
Association), fondée en 1919. Les efforts des dirigeants permettent aux clubs
reconstitués de reprendre les compétitions dès 1921. Paradoxalement, le niveau
de jeu des équipes nordistes aura progressé lors de la guerre : la présence
d’équipes régimentaires britanniques sur le littoral et l’organisation de
rencontres informelles permettent aux équipes locales de «
s’acclimater aux véritables combinaisons
artistiques et scientifiques » des clubs d’Outre-Manche. Dans le
pays minier, certaines équipes se dotent de véritables « identités
technico-tactiques », qui ne sont pas si éloignées du style de jeu britannique
déjà évoqué. En effet, les clubs de l’Artois privilégient un football viril,
axé sur l’offensive, parfois à la limite de la correction. En décembre 1922,
les dirigeants de l’US Auchel stigmatisent «
La
proverbiale brutalité des joueurs lensois (qui) n’était pas sans inquiéter les
Auchellois (…) Il arrive de trouver dans certaines équipes des joueurs chez qui
le manque de valeur est compensé par la brutalité : leur rôle est d’amocher,
pour eux, il n’est pas de scrupule et pour gagner, tous les moyens sont
bons »
[7]. Au
cours de la saison, les blessures sérieuses de Picard (Stade Béthunois,
fracture du péroné) et de Bécu (US Auchel, fracture de la jambe) prouvent que,
décidément, «
le football n’est pas un sport
recommandé pour les jeunes filles… ».
L’engagement physique, associé aux qualités de courage, de
volonté et d’altruisme devient le trait récurrent des discours portant sur le «
mineur-footballeur ». Il ne s’agit cependant pas d’une singularité du pays
minier. D’autres bassins houillers et régions industrielles européennes ont vu
leurs équipes de football adopter ces caractéristiques qui d’ailleurs ne
constituent pas l’apanage de la classe ouvrière. En Allemagne, le jeu se
modifie dans la première décennie du xx
e, mais continue pour une large part à
reposer sur la force physique et les capacités d’endurance des joueurs : «
on pouvait lui demander de s’effacer devant
l’intérêt commun, mais en cas d’urgence, il devait être quand même capable de
prendre des initiatives personnelles et, si nécessaire, de ne pas hésiter à
risquer une offensive individuelle » (Eisenberg, 1998). En
Angleterre, le poids déterminant de la classe ouvrière dans les clubs consacre
un « sport d’homme » (Mason, 1999) et subordonne les entraînements à des
considérations d’ordre « musculaire ». Le jeu viril, plutôt que le « beau jeu »
sera ainsi longtemps privilégié et peut constituer le trait commun de nombre
d’équipes européennes. Elles adopteront cependant des dispositifs tactiques
différents, que la consultation de la presse sportive permet de mieux percevoir
au milieu des années vingt. Pour les équipes nordistes du pays minier,
l’émergence d’un style de jeu particulier tient autant aux réalités
technico-tactiques qu’à la force des représentations véhiculées par les
journaux et bulletins des clubs concernés. Il s’agit là d’un sujet délicat, qui
souligne l’engouement des populations locales pour le football et se prolonge
parfois dans l’expression d’un « paternalisme sportif » complexe. La manière
dont la Compagnie des mines de Lens exploite le filon d’un football dépositaire
des valeurs et de la culture minière
[8] est tout à fait exemplaire de cette alliance
objective entre style de jeu et représentations
[9]. Ce lien peut être entre autres observé dans
l’analyse des qualités désormais requises en fonction du poste occupé.
L’affirmation du principe de spécialisation rend alors nécessaire la maîtrise
d’un bagage technique spécifique : les avants doivent savoir shooter, marquer
de la tête, savoir se démarquer à proximité du but, maîtriser le dribble.
Pratiquant l’art du débordement puis du centre au point de penalty, les ailiers
animent désormais l’attaque. Les demis doivent être capables d’orienter le jeu,
et étendent ainsi leur registre technique : jeu de passes, sens du placement,
récupération, couverture de balle. Le demi-centre devient le véritable stratège
de l’équipe : sa vision du jeu, la distribution des ballons et son placement
dans l’entre jeu sont déterminants. Les seules qualités athlétiques de
l’arrière ne suffisent plus à le rendre efficace : le tackling, la relance, le
marquage sont autant appréciés que nécessaires. Un mot, enfin, sur le gardien
de but. Longtemps considéré comme un joueur de champ sans qualités propres, la
spécificité de son poste ne cesse de s’affirmer, à l’image de Pierre
Chayriguès, portier du Red Star et de l’Équipe de France (Robrieux, 1979). Ses
arrêts déterminants, ses sorties face aux attaquants adverses, la précision des
dégagements sont maintenant mentionnés par la presse. Joueurs à part entière et
pourtant entièrement à part, la
baraka
que possède les meilleurs d’entre eux achève de les distinguer. En janvier
1923, Dumont, gardien du Stade Béthunois, «
fait
merveille et sauve plusieurs situations périlleuses (…) Il parvient après
d’héroïques efforts à juguler les attaques adverses… ». Associé à la
rapidité, la vitesse de course et autres qualités foncières développées par un
entraînement plus régulier, ce large éventail des gestes techniques devient le
bréviaire du footballeur moderne.
Cette division technique du travail au sein de l’équipe, déjà observé par
Christian Pociello (1996) à propos du rugby souligne combien les gestes
sportifs doivent désormais être efficaces et s’inscrire dans une logique
d’apprentissage. Ils constituent bien, au sens où Georges Vigarello l’a défini,
une technique corporelle
[10].
Ces mutations sont en fait largement imposées par le paradigme
de la compétition qui, dans les années vingt, affecte l’ensemble des niveaux de
pratique. La popularité du football-association incite les équipes à pratiquer
un jeu plus spectaculaire, qui doit concilier vitesse d’exécution, qualité
technique et efficacité tactique. L’étude de la presse sportive confirme cette
transformation du jeu. Le strict synopsis de la rencontre est abandonné au
profit d’une analyse plus fouillée : description des principales phases de jeu,
analyse du comportement de chacun des joueurs, considération sur les
dispositifs tactiques employés. Sont ainsi dénoncées les carences des
attaquants du Racing Club de Calais lors du match qui l’oppose au RC Roubaix en
janvier 1921 : «
à l’avant, il y eut un trou au
centre, et il y a lieu de s’étonner qu’on n’ait pas porté sur les ailes
davantage (…) C’était une grosse erreur de tactique qui n’aurait pas dû être
commise
[11]. » La dimension partisane de la presse sportive
n’exclut pas que cette dernière fasse parfois œuvre de pédagogie auprès de ses
lecteurs : introduction de schémas tactiques inédits et de nouvelles lois du
jeu font parfois l’objet de longs commentaires. La modification de la règle du
hors-jeu en 1925 constitue à ce titre une véritable révolution («
est déclaré hors-jeu tout joueur qui se trouve
plus rapproché de la ligne de but adverse que le ballon au moment où celui-ci
est joué, sauf s’il se trouve dans sa propre moitié de terrain ou s’il n’est
pas plus près de la ligne de but adverse qu’au moins deux de ses
adversaires… ») : incompréhensible pour le néophyte, soumise à
l’interprétation partiale du supporter, cette règle modifie de manière radicale
le placement des joueurs sur le terrain : l’avant-centre peut évoluer plus en
pointe, alors que le demi-centre doit fréquemment prêter main forte à sa
défense. Inaugurée par Dixie Dean, manager de l’équipe anglaise d’Arsenal,
cette nouvelle disposition tactique permet aux arrières latéraux de mieux
couvrir leur zone et fait du demi-centre le véritable pivot de
l’équipe.
Cependant, ces transformations sont surtout visibles chez les
équipes premières des clubs-phares du football français. Ce qui n’a rien
d’étonnant dans la mesure où le « football au village » demeure pour la période
considérée très énigmatique. La presse sportive régionale ou hexagonale
s’empare essentiellement des exploits et trajectoires sportives de l’élite et
les retranscrit dans un style qui mériterait à lui seul d’être étudié, parce
qu’insécable des représentations véhiculées. Ces styles de jeu visibles
influent désormais sur les recrutements opérés à l’intersaison par les
dirigeants. L’élévation du niveau de jeu, l’adoption par l’entraîneur d’un
style déroutant face aux adversaires, attractif envers les supporters et
efficace au regard des résultats devient la règle. La multiplication des
compétitions (championnat, Coupe de France et challenges régionaux) et
l’allongement du temps sportif
(Corbin, 1995) incitent tout autant les grands clubs régionaux à étoffer leurs
effectifs. Le doublement des compétences à chaque poste est une réponse à
l’émulation interne et aux risques de blessures en cours de saison : en 1925,
le Racing Club de Lens recrute un gardien de but, un arrière, deux demis et
cinq avants, tandis que l’effectif de l’équipe première passe de 18 à 27
joueurs. Dans ce cas précis, c’est bien le style de jeu adopté qui préside aux
recrutements : les attaquants constituent alors la moitié de l’effectif total
du club. Ils entretiennent ce « culte de l’offensive » si caractéristique d’un
football minier.
3. La révolution tactique du WM(1925/1932).
On ne peut disjoindre les transformations du jeu des équipes de
football dans l’entre-deux-guerres des évolutions des schémas tactiques et des
progrès de la technique individuelle des joueurs, pour la période considérée.
Ces derniers deviennent certes plus polyvalents, mais se spécialisent également
selon le poste occupé sur le terrain : la maîtrise des gestes de base (conduite
de balle, amorti, volée, dribble…) est la condition initiale de la maîtrise
d’une technique spécifique : les avants doivent multiplier les shoots et
exceller dans le jeu de tête, les demis soigner la relance, posséder une bonne
couverture de balle, les arrières contrôler l’art délicat du tacle. Autant de
transformations visibles qui marquent la fin d’une époque :
Le
hourra football des
origines, qui faisait de chaque joueur un attaquant potentiel, est désormais
révolu. Les schémas tactiques identifiés avant-guerre, qui privilégiaient
l’offensive, se traduisaient par l’adoption de dispositifs « par paires » :
certaines équipes évoluaient avec deux avants-centres, deux ailiers gauche,
deux ailiers droits, créant ainsi de véritables brèches au milieu du terrain
!…Dispositifs sans doute naïfs mais que les impératifs de la compétition
rendent désormais caduques. Les équipes encore engluées dans ces schémas sont
vilipendées par une presse sportive devenue plus exigeante. Ainsi, l’Union
Sportive Boulonnaise qui, en mars 1923, persiste à «
pratiquer un jeu constitué de grands coups de
pied à suivre, avec sprints à l’appui et tirs au hasard dans la minute, dans la
direction approximative des buts… ». Si le kick and rush est encore
pratiqué par les équipes des divisions inférieures, l’élite régionale
expérimente des combinaisons plus élaborées : en 1927, le Stade Béthunois
évolue selon un 2/3/5 «
incisif, pénétrant comme
une flèche, et très embarrassant pour l’organisation de la défense
adverse » : un avant très en pointe, alimenté par deux ailiers
offensifs, deux inters, un milieu classique (un demi-centre et deux demis)
occupe l’entre jeu et distribue les ballons. Le Racing Club de Lens a opté pour
un 1/1/3/5 original, entièrement dévolu à une ligne d’avants «
possédant une technique très sûre, sachant se
démarquer, ouvrir et shooter. »
[12] Ces dispositifs sont le fruit du choix des
entraîneurs, dont le rôle ne cesse de s’affirmer dès les années vingt et qui
mériteraient à eux seuls une étude particulière. Avant guerre, ce rôle était
assigné au capitaine de l’équipe : il assurait tant bien que mal une fonction
de
coaching dont les contours et les
limites demeuraient très flous. Les séances d’entraînement spécifiques et choix
tactiques éprouvés concernent un nombre très limité d’équipes : en 1914,
l’équipe première du Red Star se contente de trois entraînements par semaine,
dont une séance consacrée aux tirs aux buts (Wahl, 1989). Préparation physique
aléatoire qui peut expliquer avant-guerre cet état de sous-développement du
football hexagonal lorsqu’on le compare à ses voisins européens.
Car c’est bien l’introduction puis la diffusion du système dit
du WM qui constitue la révolution tactique la plus remarquable de la période.
Intégrant la nouvelle règle du hors-jeu, Herbert Chapman, manager du club
anglais d’Arsenal a l’idée de faire reculer d’un cran le demi-centre et de le
transformer en stoppeur. Il est alors plus facile de neutraliser l’avant-centre
adverse et de combler les brèches dans l’axe central, tandis que le marquage
des ailiers revient aux défenseurs latéraux. Dans le même temps, le placement
en retrait de deux avants (en position d’inters) déplace le centre de gravité
de l’équipe vers un milieu du terrain qui dispose désormais, en la personne des
deux demis et de deux inters, «
des joueurs-clés
pour donner le juste équilibre entre attaque et défense » (Chapman).
Le WM inaugure ainsi un système de jeu complet, organisé autour de deux
ensembles de joueurs imbriqués, au-delà des lignes conventionnelles, trop
rarement associées : les trois défenseurs et les deux demis (le M), les deux
inters et les trois attaquants (le W). Plus construit, le jeu devient sans
doute moins spectaculaire. Il fait la part belle aux tacticiens et techniciens
du football, aux admirateurs d’un « beau jeu », fondé sur de nouveaux principes
: ce football généreux, spectaculaire, mais sans doute brouillon, qui
valorisait l’exploit individuel, cède le pas à un jeu plus rationnel, où un
strict marquage individuel bride les initiatives, mais où la construction du
jeu finit par payer : appliquant ces principes, Arsenal gagnera successivement
la Cup (1930) et deux titres de champion d’Angleterre.
L’internationalisation des styles de
jeu (Wahl, 1989) permet l’exportation rapide de ce modèle auprès des
grands clubs européens, tout comme la confrontation des clubs français aux
équipes d’outre-Manche : de 1930 à 1938, le Racing Club de Paris reçoit Arsenal
une fois par an. Au nord de la France, la présence de joueurs anglais et la
proximité géographique facilitent la pénétration et l’adoption du WM par les
clubs de l’élite régionale. En 1935, les britanniques représentent plus du
tiers de l’effectif professionnel de l’USB et du RCC, tous deux engagés dans le
championnat de France professionnel de deuxième division. A Calais, les
supporters accueillent assez mal ce système de jeu, qui rompt avec les
traditions offensives du club maritime. Le bulletin du club s’efforce alors de
les convaincre de la pertinence des choix tactiques opérés : «
certaines équipes ont, grâce à l’application de
cette formation, connu de très beaux succès. Des techniciens… de la touche
diront que cette formation employée lorsque l’équipe est à l’attaque a comme
conséquence d’affaiblir la ligne offensive. Ces techniciens sont dans l’erreur
(…) Cette formation ne peut être employée que si on dispose de joueurs
particulièrement doués pour son application »
[13]. On voit ici à quel point le lien
organique tissé entre une équipe et ses supporters, via l’identification à un
style de jeu particulier, peut être facilement rompu et combien il importe de
le préserver. Comme le souligne Dominique Kalifa (2001), la presse sportive est
dans l’entre-deux-guerres l’un des vecteurs essentiels d’une culture sportive
en voie de massification
[14]. C’est bien elle qui imprime chez les supporters
telle ou telle conception du jeu pratiqué par une équipe et qui finalement
accompagne cette inéluctable transformation du football-association, à l’aube
des années trente. L’imposition du WM en France s’inscrit d’ailleurs dans
l’histoire du professionnalisme. Adopté en 1932, cette option va
considérablement scientifiser et uniformiser les styles de jeu, au moins pour
les équipes professionnelles. Le temps du salariat renforce le principe
d’obligation de résultat. La signature d’un contrat oblige les joueurs à
respecter certaines règles qui restreignent leur part d’initiative dans le jeu
au profit d’une discipline collective supposée plus efficace : «
le joueur doit suivre à la lettre les
prescriptions de la direction (…) Il doit jouer de manière efficace et au mieux
de ses possibilités (…) Il doit faire tout ce qui était nécessaire pour se
mettre et rester dans la meilleure condition physique possible et se plier à
toutes les disciplines d’entraînement et autres instructions du club
» (Lanfranchi, Wahl, 1995). L’institution pour les clubs pros du modèle de
leadership autocratique subordonne
chaque joueur aux choix de l’entraîneur, aux schémas tactiques, au style de jeu
qu’il aura retenus et qui désormais s’apprennent et se répètent à
l’entraînement. Longtemps négligée par les joueurs eux-mêmes, qui pensent que
leurs qualités naturelles suffisent à emporter la décision, la préparation
physique du footballeur devient indispensable. Elle entretient et optimise le
potentiel physique de chaque joueur, et rend opératoire les tactiques mises en
œuvre le jour du match. Le Racing Club de Calais bénéficie ainsi des services
d’un professeur d’éducation physique, selon une programmation établie par
l’entraîneur : «
on a enfin compris l’énorme
importance que la culture physique occupait dans l’enseignement du football.
C’est par suite des grands efforts qu’il exige qu’il faut pratiquer la culture
physique qui rend le corps plus résistant ». Au FC Sochaux, les
joueurs ont droit à une séance de bains et massages le lundi, et une longue
promenade le vendredi. Au RC Paris, des entraînements thématiques précèdent la
causerie « au tableau noir » (Lanfranchi & Wahl, 1995). En affirmant dès
1923 «
qu’on ne naissait pas footballeur, mais
qu’on le devenait
[15] », Gabriel Hanot avait en fait défini les bases du
football moderne : un talent et une technicité au service d’un collectif,
considéré non pas comme la somme des individualités, mais comme le produit de
choix tactiques rationnels, adaptés à l’adversaire et à la hauteur des enjeux
sportifs.
Comme le rappelait Antony Mason (1999), l’histoire des styles
de jeu suppose que l’on s’intéresse de près aux interactions des adaptations
qui se sont successivement produites. En même temps, on perçoit combien toute
tentative d’écriture d’une histoire globale des
styles relèverait de l’expérimentation hasardeuse. Se pencher sur
l’évolution des styles de jeu pratiqués au Nord de la France dans
l’entre-deux-guerres montre combien celle-ci est le résultat de combinaisons
complexes. Il faut en premier lieu isoler quelques invariants dont les
interactions sont déterminantes dans le football : la morphologie des joueurs,
les conditions de la pratiques (le climat, l’état des terrains…), le niveau des
compétitions, les enjeux sportifs qui les gouvernent et le degré
d’appropriation des lois du jeu par les acteurs de chaque rencontre viennent
modifier sans doute les schémas tactiques initialement envisagés.
Il convient ensuite de retracer autant que faire se peut
(compte tenu de la précarité et de la partialité des sources) le processus de
maturation des styles de jeu, à partir des transformations repérées, à l’image
du WM. Sans céder à une lecture strictement évolutionniste, force est de
constater que les styles de jeu passent d’une tonalité très impressionniste,
héritée d’un
xixe gouverné par la confusion, à une
modernité plus figurative dès le début des années vingt. Plus apparents, plus
lisibles par l’ensemble des acteurs, mieux appris puis reproduits sur le
terrain par les joueurs, les styles de jeu peuvent être définis comme un
ensemble plus ou moins complexe de combinaisons technico-tactiques et de
stratégies mises en œuvre par une équipe, participant à la construction de son
identité, et constituant l’un des éléments du spectacle sportif. Sans doute
cette esquisse de définition est-elle contestable dans la mesure où il faudrait
la soumettre aux vertus d’une histoire comparée des styles de jeu, encore à
réaliser. Mais au moins met-elle en évidence la dualité d’une notion qui se
situe à la confluence de la pratique et du spectacle sportif. Le regard porté
sur les équipes nordistes, s’il n’échappe pas aux pièges du localisme, souligne
cette singularité. Il montre combien les mutations perceptibles des styles
tendent effectivement vers une certaine standardisation, qui concerne autant
les joueurs que les spectateurs : «
le football,
ne l’oublions pas, est un sport d’équipe et obligatoirement ses plus beaux
mouvements doivent être des actions d’ensemble. Ne vous attachez donc pas à
suivre des yeux toujours et uniquement le possesseur du ballon (…) Cherchez
l’avant qui réussit à se démarquer. C’est dans ces actions, dans ces
déplacements dont la raison n#x2019;apparaît pas souvent, que se révèle
l’intelligence d’un joueur »
[16]. Si les styles procèdent d’invariants et de facteurs
multiples (choix de l’entraîneur, niveau de technicité des joueurs et de
l’équipe, enjeu sportif, influences étrangères…), ils contribuent aussi à
fonder l’identité d’une équipe et à renforcer pour une part l’identification
des supporters à leur club. L’équipe de football devient dépositaire d’un style
de jeu fondé sur des schémas tactiques connus, mais dont le degré de mise en
œuvre repose sur le jeu des acteurs (entraîneurs, joueurs, équipe adverse,
arbitre). Au plan des représentations, le style de jeu possède autant qu’il
exprime une « plus-value émotionnelle », variable en fonction du résultat : si
l’on gagne « avec la manière », toute défaite peut s’expliquer par l’incapacité
de l’équipe à « produire son jeu habituel » ou par la concurrence d’un jeu plus
efficace chez l’adversaire. Le paradigme de la compétition impose donc,
in fine, cette quête permanente
d’efficacité dans le perfectionnement des stratégies motrices qui définissent
aussi les styles de jeu. Modeste confirmation des principes posés par Georges
Vigarello (1988) à propos des techniques corporelles.
Sans doute ces considérations ne concernent-elles que les
équipes de l’élite régionale et les clubs professionnels ensuite constitués.
Pierre Lanfranchi (2002) montre d’ailleurs que les influences étrangères
persistent dans les années trente, les clubs pros oscillant entre un style
britannique historiquement plus ancré et la modernité d’un style « danubien »,
qui refuse de sacrifier au « tout offensif »
[17]. Ce simple exemple montre tout l’intérêt d’une
analyse comparée des styles de jeu des équipes nationales, qui privilégierait
les logiques d’identité mais aussi d’interactions. Ce qui a été abordé par
Pascal Boniface par les imaginaires nationaux pourrait être alimenté par la
dissection des styles de jeu des équipes européennes
[18]. Il serait en revanche
plus délicat de se livrer à pareille entreprise pour les équipes amateurs, pour
cet énigmatique « football d’en bas », véritable
terra incognita dans l’histoire des pratiques
sportives. Il pourrait pourtant entraîner l’historien vers cet « infini d’en
bas »
[19], vers cet
étrange rivage des singularités et des sensibilités.
Sources
·
Archives départementales du
Pas-de-Calais. Presse sportive.
·
Allez Arras, organe
des supporters du Racing Club d’Arras (27 février 1937), D 15 714
·
L’Avenir de l’Artois
(décembre 1922-janvier 1923), ADPC
·
Bulletin du Racing Club
Etaplois (janvier 1922), ADPC
·
Calais Sport
(janvier-mars 1921), E 74
·
Olympique Sporting Club
Boulonnais journal (mars 1923), ADPC
·
Le Racing, bulletin
du Racing Club de Calais, (2 décembre 1935), ADPC
·
La Vie Sportive du
Nord (octobre 1927), ADPC
Bibliographie
·
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·
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Regards croisés sur le sport. Hommage à Bernard
Jeu, UL3, Université Charles de Gaulle Lille 3, coll. Travaux et
recherches, pp.127/135.
·
Wahl, A. (2002 b.). La balle au
pied. Histoire du football, Gallimard, Coll. Découvertes
(réédition).
[1]
L’expression est empruntée à Gabriel Hanot, in.
Le Sporting, 4 mars 1914. Cité par
Wahl, A. (1989).
Les archives du football. Sport
et société en France (1880/1980), Gallimard, Coll.
Archives.
[2]
Situé dans le « triangle originel de la pratique du
football-association », les départements du Nord et du Pas-de-Calais
constituent un terrain d’études privilégié. Consulter : Chovaux, O. (2001).
Cinquante ans de football dans le Pas-de-Calais.
Le temps de l’enracinement (fin xixe/1940), Artois Presses
Université, 378 p.
[3]
Propos de Lucien Febvre, cité par Vigarello, G. Ibid.
[4]
Ce système de jeu tire son nom de la disposition des joueurs
sur le terrain. 3 avants et 2 inters forment un W, 2 demis et 3 arrières
dessinent quant à eux un M.
[5]
Avant-guerre, le niveau des équipes françaises demeure très
faible. Le 1
er novembre 1906,
l’équipe de France encaisse un sévère 15/0 face aux amateurs anglais. Le 16
avril 1910, un nouvel affrontement se solde par un score de dix buts à
un…
[6]
in.
Bulletin du Racing Club
Etaplois, janvier 1922, Archives Départementales du
Pas-de-Calais.
[7]
in.
L’avenir de
l’Artois, décembre 1922, ADPC.
[8]
Sur la culture minière : Cooper Richet, D. (2002).
Le peuple de la nuit. Mines et mineurs en France
(xixe/xxe), Perrin.
[9]
Sur ce point précis, nous renvoyons le lecteur à : Chovaux, O.
(2003). Football et paternalisme sportif. Le cas exemplaire du Racing Club de
Lens, in. Varaschin, D.
Travailler à la mine, une
veine inépuisée, Artois Presses Université, pp.184/209.
[10]
Par technique corporelle, on entendra « les moyens physiques
transmissibles les plus adéquats pour atteindre un but dans une situation
donnée ». Vigarello, G. (1988).
Techniques
d’hier… Ibid., p. 14
[11]
in.
Calais Sport,
janvier 1921, ADPC.
[12]
in.
La vie sportive du
Nord, octobre 1927, ADPC.
[13]
in.
Le Racing,
bulletin du Racing Club de Calais, décembre 1934, ADPC
[14]
Kalifa, D. (2001).
La culture de
masse en France (1860/1930), La Découverte, Coll. Repères, pp.
52/54.
[15]
in.
OSCB journal,
septembre 1923, ADPC.
[16]
in.
Allez Arras,
février 1937, ADPC
[17]
Lanfranchi, P. (2002). Football, cosmopolitisme et
nationalisme,
Pouvoirs, n° 101, pp.
15/25.
[18]
Sur les liens entre football, nation et identité nationale,
consulter : Boniface, P. (1998).
Géopolitique du
football, éditions Complexe. Du même auteur, (2001).
La terre est ronde comme un ballon. Géopolitique
du football, Seuil.
[19]
Emprunté à Victor Hugo, Cité par Corbin, A. (1999). Les mondes
retrouvés de l’historien, in. Ruano Borbalan, J.-C.
L’histoire aujourd’hui, éditions
sciences humaines, pp. 257/264