Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
139 pages

p. 129 à 132
doi: 10.3917/sta.065.0129

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no 65 2004/3

Moscoso David, La Montaña y el Hombre en los albores del siglo XXI, Cuarte, Barrabes Editorial, 2003.

En préambule je voudrais souligner que les propositions contenues dans cette recension sont réduites par les limites de ma compréhension de la langue espagnole écrite. Toute lecture est une forme d’appropriation et de donc de traduction du texte écrit par un autre ; ici, en raison des barrières langagières, l’appropriation est sujette à caution.
Dans La montagne et l’homme, David Moscoso s’interroge initialement sur le sens que peut avoir une ascension, ou le désir de toujours vouloir aller plus haut… questionnement qu’il contextualise selon les perspectives distinctes qui ont touché la montagne : magico religieuse, scientifique ou sportive. À partir de cette question, il propose une approche sociologique des activités sportives de montagne (qui pratique ? Comment ? Pourquoi ?). Pour l’auteur, ce travail devait être entrepris face à l’institutionnalisation des activités de montagne qui, en Espagne, s’ouvrent depuis peu à une structuration juridique, économique et politique, notamment, écrit-il, parce que l’espace montagnard est devenu un espace de professionnalisation et l’enjeu d’engagements pécuniaires considérables.
La première partie de son travail consiste à établir des typologies et des définitions des diverses formes de pratiques sportives montagnardes, des acteurs et des institutions. Face aux perspectives « sensationnalistes » (dixit) des médias, à la difficulté de percevoir socialement les pratiques sportives à risques et à la multiplication des manières de pratiquer l’alpinisme (de se spécialiser), il lui a semblé nécessaire de définir les termes et de catégoriser les pratiques. L’auteur propose ainsi une longue taxinomie (construite sur une perspective étic), basée sur des indicateurs (3 grands types : rapport à la verticalité, le type de terrain utilisé, et le style des pratiques). Sont ainsi définis les différents types d’alpinismes, d’escalade, de ski ou encore d’excursionnisme. Comme toute taxinomie, celle-ci est discutable, mais elle a l’avantage d’afficher les éléments constitutifs des catégories et dès lors peut être discutée sur cette base et non sur des avis, plus ou moins éclairés, mais qui souvent ne divulguent pas les fondements de leur typologie.
Une partie historique permet ensuite à l’auteur d’articuler les différents types de significations données, siècle après siècle, à la pratique de la montagne avec les contextes culturels et sociaux qui s’y attachent. Il tente ainsi de retracer les cheminements montagnards (plutôt circonscrits aux montagnes européennes, même si quelques éléments portent sur les grands massifs andins et himalayens) depuis la préhistoire (il est vrai que les Pyrénées espagnoles regorgent de traces d’habitats troglodytes, notamment la région de la Sierra de Guara) jusqu’à l’orée du xxie siècle (sous titre de l’ouvrage) en soulignant comment, entre ces deux pôles, les montagnes ont été perçues comme antichambre de l’enfer, puis champ d’expérimentations scientifiques avant de devenir le paradis des « joueurs du vertige », que ces derniers fussent les grands conquérants prométhéens des cimes inviolées ou, plus actuels, des jouisseurs hédonistes des ivresses de l’altitude. Paradis quelquefois perdus pour les uns ou pour les autres, comme le rappelle l’auteur dans un chapitre consacré à l’accidentologie spécifique des activités de montagne (liée en particulier, selon lui, à la massification des pratiques).
Au-delà des réponses sociologiques que propose David Moscoso à propos des passions énigmatiques qui poussent certains individus vers les hauteurs inhospitalières - et même si quelques-unes des réponses sont allégrement affirmées sur le registre de l’évidence [1], ce qui est très certainement lié au fait que l’auteur est lui-même alpiniste expéditionnaire amateur et professionnel – l’ouvrage est une source de données foisonnantes qui permettront des comparaisons avec des recherches contemporaines. Par exemple, des analyses comparées entre le développement de l’alpinisme et de la professionnalisation des guides de haute montagne en Espagne et en France n’ont pas encore été entreprises ; certaines données de cet ouvrage nous y invitent).
Éric de Léséleuc
(juin 2004)

Éric de Léséleuc (2004), Les voleurs de falaise. Un territoire d’escalade entre espace public et espace privé, Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.

Préface de Jean-Pierre Augustin
À partir d’une interrogation sur des comportements étranges de la part de grimpeurs (jeux avec la chute, moqueries et dérisions des grimpeurs, usages de grossièretés, etc…), l’auteur mène une enquête ethnographique sur les enjeux sociaux qui se cachent derrière une forme d’appropriation symbolique d’un site d’escalade. Sans refuser totalement les grands modèles théoriques (distinction, contre-culture, postmodernité), déjà utilisés à propos des évolutions des sports de montagne, il s’en détache et opte pour une échelle du regard microsociologique lui permettant de renouveler l’analyse de la territorialisation sportive.
Dans un premier temps, grâce à de fines descriptions des us et coutumes locales, il déflore pas à pas ce qui constitue une spécificité du lieu, ce qui en définit l’étrangeté et ce qui constitue le corpus de données dont il propose ensuite une interprétation : (comment les uns et les autres sont accueillis à la falaise, selon qu’on est un grimpeur appartenant au groupe ou non ; comment les nouveaux arrivants sont orientés vers les itinéraires qui engagent vers les plus grandes chutes ; comment ils sont ou non intégrés au groupe, selon qu’ils réagissent agressivement ou non aux formes de rituels qui leurs sont imposés, etc…). Ainsi, il met à jour les éléments qui petit à petit ont abouti dans cette falaise à un processus de territorialisation dessiné à partir d’un triple processus d’enfermement : les frontières géographiques d’un espace définissent un dedans et un dehors, les frontières identitaires d’un groupe définissent qui y appartient ou non et les frontières normatives délimitent les bons et les mauvais comportements ; ces trois types de frontières fonctionnant en système et en congruence participe in fine à une forme d’appropriation d’un espace originairement public. Ici s’origine le titre de l’ouvrage en jouant sur le terme « voleur » qui, à la fois, signifie la place très particulière donnée à la chute (appelé un « vol ») dans les pratiques locales de l’escalade et exprime l’idée de la privatisation abusive d’un espace public.
Une fois décliné l’agencement territorial de la falaise de Claret, à partir de multiples observations de terrain, Eric de Léséleuc tente de comprendre le sens de cet enfermement en s’interrogeant ainsi : qu’est-ce qui poussent les grimpeurs de cette falaise à agir ainsi, à user de violence symbolique envers d’autres « qui ne leur ont rien demandé » et qu’ils invitent régulièrement à « aller grimper ailleurs, s’ils ne sont pas contents ! », mais aussi, pour certains des grimpeurs, envers eux-mêmes qui affirment qu’au début ils n’étaient pas d’accord avec ces formes d’agissements et qui, finalement, « se faisant violence » les ont non seulement partagés mais en sont devenus des thuriféraires ? Cette question est donc doublement légitime, d’une part intrinsèquement, d’autre part parce que cela montre que les comportements observés ne réfèrent pas seulement à une logique d’appartenance de groupe social exprimant ainsi sa « distinction » et que si une communauté s’est constituée, elle n’est pas de l’ordre d’une adhésion affinitaire a priori décrite dans les approches de la postmodernité maffésolienne. Cette partie de l’ouvrage se fonde sur de riches analyses de contenus d’entretiens (dont les modes opératoires sont donnés) qui, au travers de la mise en évidence des modes de légitimations des comportements observés (ou d’illégitimation, pour ceux qui s’offusquent de tels comportements), divulguent le sens d’un enfermement : face à une « Société » qu’ils perçoivent comme déshumanisée et déshumanisant (dont l’auteur montre que pour eux elle prend les traits de ce que Marc Augé appelle un non lieu), les « Claretman » optent pour la construction d’un espace relationnel et identitaire où tout un chacun, soit participe à l’histoire commune, soit est, plus ou moins gentiment, invité à quitter le lieu (lieu anthropologique est-il précisé avec M. Augé). L’auteur montre ainsi que loin d’être futiles, irrationnelles et socialement inutiles ; certaines formes de territorialisation sportive mettent en scène une question qui taraude la société contemporaine [1] ; la construction/reconstruction du lien social. À ce titre, il met particulièrement bien en évidence le prix à payer pour qu’il s’établisse ; l’acceptation que se mette en place un système de contraintes et d’obligations des uns envers les autres ; ce qui pose évidemment la question de la place de la liberté individuelle censée être totalement atteinte dans l’espace public, d’où les sensations de violence qui ont été quelquefois cruellement ressenties par différents acteurs du site d’escalade de Claret.
Jacques Gleyse
(mai 2004)
 
NOTES
 
[1] Quelques formulations de ce type émaillent les propos de l’auteur : Es obvio… il est évident, no cabe duda… il n’y a pas de doute, es normal que… il est normal que, ou par exemple « El montañismo tiene un evidente parentesco con la vida mística. L’alpinisme a une parenté évidente avec la vie mystique…» p. 84
[1] À ce titre on peut faire référence à la notion de modernité avancée ou réflexive d’A. Giddens
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