Moscoso
David, La Montaña y el Hombre en los albores del
siglo XXI, Cuarte, Barrabes Editorial, 2003.
En préambule je voudrais souligner que les propositions
contenues dans cette recension sont réduites par les limites de ma
compréhension de la langue espagnole écrite. Toute lecture est une forme
d’appropriation et de donc de traduction du texte écrit par un autre ; ici, en
raison des barrières langagières, l’appropriation est sujette à
caution.
Dans La montagne et
l’homme, David Moscoso s’interroge initialement sur le sens que peut
avoir une ascension, ou le désir de toujours vouloir aller plus haut…
questionnement qu’il contextualise selon les perspectives distinctes qui ont
touché la montagne : magico religieuse, scientifique ou sportive. À partir de
cette question, il propose une approche sociologique des activités sportives de
montagne (qui pratique ? Comment ? Pourquoi ?). Pour l’auteur, ce travail
devait être entrepris face à l’institutionnalisation des activités de montagne
qui, en Espagne, s’ouvrent depuis peu à une structuration juridique, économique
et politique, notamment, écrit-il, parce que l’espace montagnard est devenu un
espace de professionnalisation et l’enjeu d’engagements pécuniaires
considérables.
La première partie de son travail consiste à établir des
typologies et des définitions des diverses formes de pratiques sportives
montagnardes, des acteurs et des institutions. Face aux perspectives «
sensationnalistes » (dixit) des
médias, à la difficulté de percevoir socialement les pratiques sportives à
risques et à la multiplication des manières de pratiquer l’alpinisme (de se
spécialiser), il lui a semblé nécessaire de définir les termes et de
catégoriser les pratiques. L’auteur propose ainsi une longue taxinomie
(construite sur une perspective étic), basée sur des indicateurs (3 grands
types : rapport à la verticalité, le type de terrain utilisé, et le style des
pratiques). Sont ainsi définis les différents types d’alpinismes, d’escalade,
de ski ou encore d’excursionnisme. Comme toute taxinomie, celle-ci est
discutable, mais elle a l’avantage d’afficher les éléments constitutifs des
catégories et dès lors peut être discutée sur cette base et non sur des avis,
plus ou moins éclairés, mais qui souvent ne divulguent pas les fondements de
leur typologie.
Une partie historique permet ensuite à l’auteur d’articuler les
différents types de significations données, siècle après siècle, à la pratique
de la montagne avec les contextes culturels et sociaux qui s’y attachent. Il
tente ainsi de retracer les cheminements montagnards (plutôt circonscrits aux
montagnes européennes, même si quelques éléments portent sur les grands massifs
andins et himalayens) depuis la préhistoire (il est vrai que les Pyrénées
espagnoles regorgent de traces d’habitats troglodytes, notamment la région de
la Sierra de Guara) jusqu’à l’orée du xxie siècle (sous titre de l’ouvrage) en
soulignant comment, entre ces deux pôles, les montagnes ont été perçues comme
antichambre de l’enfer, puis champ d’expérimentations scientifiques avant de
devenir le paradis des « joueurs du vertige », que ces derniers fussent les
grands conquérants prométhéens des cimes inviolées ou, plus actuels, des
jouisseurs hédonistes des ivresses de l’altitude. Paradis quelquefois perdus
pour les uns ou pour les autres, comme le rappelle l’auteur dans un chapitre
consacré à l’accidentologie spécifique des activités de montagne (liée en
particulier, selon lui, à la massification des pratiques).
Au-delà des réponses sociologiques que propose David Moscoso à
propos des passions énigmatiques qui poussent certains individus vers les
hauteurs inhospitalières - et même si quelques-unes des réponses sont
allégrement affirmées sur le registre de l’évidence
[1], ce qui est très certainement lié au fait
que l’auteur est lui-même alpiniste expéditionnaire amateur et professionnel –
l’ouvrage est une source de données foisonnantes qui permettront des
comparaisons avec des recherches contemporaines. Par exemple, des analyses
comparées entre le développement de l’alpinisme et de la professionnalisation
des guides de haute montagne en Espagne et en France n’ont pas encore été
entreprises ; certaines données de cet ouvrage nous y invitent).
Éric de
Léséleuc
(juin 2004)
Éric de
Léséleuc (2004), Les voleurs de falaise. Un
territoire d’escalade entre espace public et espace privé, Maison
des Sciences de l’Homme d’Aquitaine.
Préface de Jean-Pierre
Augustin
À partir d’une interrogation sur des comportements étranges de
la part de grimpeurs (jeux avec la chute, moqueries et dérisions des grimpeurs,
usages de grossièretés, etc…), l’auteur mène une enquête ethnographique sur les
enjeux sociaux qui se cachent derrière une forme d’appropriation symbolique
d’un site d’escalade. Sans refuser totalement les grands modèles théoriques
(distinction, contre-culture, postmodernité), déjà utilisés à propos des
évolutions des sports de montagne, il s’en détache et opte pour une échelle du
regard microsociologique lui permettant de renouveler l’analyse de la
territorialisation sportive.
Dans un premier temps, grâce à de fines descriptions des us et
coutumes locales, il déflore pas à pas ce qui constitue une spécificité du
lieu, ce qui en définit l’étrangeté et ce qui constitue le corpus de données
dont il propose ensuite une interprétation : (comment les uns et les autres
sont accueillis à la falaise, selon qu’on est un grimpeur appartenant au groupe
ou non ; comment les nouveaux arrivants sont orientés vers les itinéraires qui
engagent vers les plus grandes chutes ; comment ils sont ou non intégrés au
groupe, selon qu’ils réagissent agressivement ou non aux formes de rituels qui
leurs sont imposés, etc…). Ainsi, il met à jour les éléments qui petit à petit
ont abouti dans cette falaise à un processus de territorialisation dessiné à
partir d’un triple processus d’enfermement : les frontières géographiques d’un
espace définissent un dedans et un dehors, les frontières identitaires d’un
groupe définissent qui y appartient ou non et les frontières normatives
délimitent les bons et les mauvais comportements ; ces trois types de
frontières fonctionnant en système et en congruence participe
in fine à une forme d’appropriation
d’un espace originairement public. Ici s’origine le titre de l’ouvrage en
jouant sur le terme « voleur » qui, à la fois, signifie la place très
particulière donnée à la chute (appelé un « vol ») dans les pratiques locales
de l’escalade et exprime l’idée de la privatisation abusive d’un espace
public.
Une fois décliné l’agencement territorial de la falaise de
Claret, à partir de multiples observations de terrain, Eric de Léséleuc tente
de comprendre le sens de cet enfermement en s’interrogeant ainsi : qu’est-ce
qui poussent les grimpeurs de cette falaise à agir ainsi, à user de violence
symbolique envers d’autres « qui ne leur ont rien demandé » et qu’ils invitent
régulièrement à « aller grimper ailleurs, s’ils ne sont pas contents ! », mais
aussi, pour certains des grimpeurs, envers eux-mêmes qui affirment qu’au début
ils n’étaient pas d’accord avec ces formes d’agissements et qui, finalement, «
se faisant violence » les ont non seulement partagés mais en sont devenus des
thuriféraires ? Cette question est donc doublement légitime, d’une part
intrinsèquement, d’autre part parce que cela montre que les comportements
observés ne réfèrent pas seulement à une logique d’appartenance de groupe
social exprimant ainsi sa « distinction » et que si une communauté s’est
constituée, elle n’est pas de l’ordre d’une adhésion affinitaire
a priori décrite dans les approches de
la postmodernité maffésolienne. Cette partie de l’ouvrage se fonde sur de
riches analyses de contenus d’entretiens (dont les modes opératoires sont
donnés) qui, au travers de la mise en évidence des modes de légitimations des
comportements observés (ou d’illégitimation, pour ceux qui s’offusquent de tels
comportements), divulguent le sens d’un enfermement : face à une « Société »
qu’ils perçoivent comme déshumanisée et déshumanisant (dont l’auteur montre que
pour eux elle prend les traits de ce que Marc Augé appelle un
non lieu), les « Claretman » optent
pour la construction d’un espace relationnel et identitaire où tout un chacun,
soit participe à l’histoire commune, soit est, plus ou moins gentiment, invité
à quitter le lieu (
lieu
anthropologique est-il précisé avec M. Augé). L’auteur montre ainsi
que loin d’être futiles, irrationnelles et socialement inutiles ; certaines
formes de territorialisation sportive mettent en scène une question qui taraude
la société contemporaine
[1] ; la construction/reconstruction du lien social. À ce
titre, il met particulièrement bien en évidence le prix à payer pour qu’il
s’établisse ; l’acceptation que se mette en place un système de contraintes et
d’obligations des uns envers les autres ; ce qui pose évidemment la question de
la place de la liberté individuelle censée être totalement atteinte dans
l’espace public, d’où les sensations de violence qui ont été quelquefois
cruellement ressenties par différents acteurs du site d’escalade de
Claret.
Jacques
Gleyse
(mai 2004)
[1]
Quelques formulations de ce type émaillent les propos de
l’auteur :
Es obvio… il est évident,
no cabe duda… il n’y a pas de doute,
es normal que… il est normal que, ou
par exemple
« El montañismo tiene un evidente
parentesco con la vida mística. L’alpinisme a une parenté évidente
avec la vie mystique…» p. 84
[1]
À ce titre on peut faire référence à la notion de modernité
avancée ou réflexive d’A. Giddens