Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
139 pages

p. 27 à 41
doi: en cours

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Rapports de recherche

no 65 2004/3

2004 STAPS Rapports de recherche

Pour une épistemologie aposterioriste des STAPS

Loïc Jarnet 39 rue Buffon, 75005, Paris Tél. : 01 43 36 44 91. – Mél : loicjarnet@wanadoo.fr Laboratoire : GEMAS, Maison des sciences de l’homme, 54 boulevard Raspail, 75006, Paris.
L’épistémologie des STAPS est caractérisée par au moins quatre conceptions. Un type d’épistémologie souhaite que les STAPS deviennent une science avec son objet propre. Un autre type les conçoit comme des savoirs rattachés à des sciences-mères. Un troisième type propose que les STAPS suivent des rationalités hétérogènes qui s’unifieraient autour d’un objet commun. Un dernier type perçoit cette discipline comme une science dont les objets spécifiques sont à construire. L’épistémologie de Raymond Boudon, qui est une épistémologie aposterioriste, interne, non-empiriste et comparatiste, offre un autre paradigme capable de dépasser ces alternatives. Les STAPS peuvent ainsi légitimement se considérer comme une science propre caractérisée par des traditions de recherche et des paradigmes avec leurs questionnements et leurs théories, lesquels évoluent, entre autres, sous l’effet de la critique des théories existantes et de la création de nouvelles théories. Trois critères généraux (critique interne, externe, concurrence entre les théories) permettent de guider ce processus complexe de la rationalité scientifique, processus qui dynamise le progrès des connaissances. Mots-clés : épistémologie, théorie de la connaissance, rationalité, science, philosophie de la connaissance, STAPS.. The epistemology of the STAPS is caracterized by at least four concepts. One type of epistemology wishes the STAPS to become a science with its own subject matter. Another type views them as a sum of knowledge related to master sciences. A third type suggests that the STAPS follow heterogeneous sorts of rationality that would share a common subject matter. A last type perceives that subject to be a science whose specific purposes are yet to be constructed. Raymond Bourdon’s epistemology of the STAPS, which is an aposteriorist, internal, non-empirist type of epistemology based on comparison, offers another paradigm which could go beyond these options. Thus the STAPS can legitimately see themselves as a science in itself, caracterized by a history of research and by paradigms raising questions and putting forward theories, and evolving, among other things, under the influence of the criticism of the existing theories and of the creation of new theories. Three general criteria (internal criticism, external criticism, competition between the theories) allow to guide this complex process of scientific rationality, a process which stimulates the progress of knowledge. Keywords : epistemology, theory of knowledge, rationality, science, philosophy of knowledge, STAPS (Sciences and techniques of physical and athletic activities).Epistemologie, Erkenntnistheorie, Rationalität, Wissenschaft, Wissenschaftstheorie, Sportwissenschaften.epistemologia, filosofia della conoscenza, razionalità, scienza, STAPS.epistemología, teoría del conocimiento, racionalidad, ciencia, filosofía del conocimiento, STAPS.. Die Epistemologie der Sportwissenschaften ist durch mindestens vier Konzeptionen charakterisiert. Ein Typ der Epistemologie wünscht, dass die Sportwissenschaften eine Wissenschaft mit ihrem eigenen Objekt werden. Ein anderer Typ sieht sie als Wissensbestände, die den Mutterwissenschaften zugeordnet sind. Ein dritter Typ schlägt vor, dass die Sportwissenschaften heterogenen Rationalitäten folgen, die sich um einen gemeinsamen Gegenstand vereinen. Und ein letzter Typ sieht diese Disziplin als eine Wissenschaft, deren spezifische Objekte zu konstruieren sind. Die Epistemologie von Raymond Boudon, die eine aposteriorische, interne, nicht empirische und komparatistische Epistemologie ist, bietet ein anderes Paradigma, das über diese Alternativen hinausgehen kann. Die Sportwissenschaften können sich so legitimerweise als eine eigene Wissenschaft betrachten, welche durch die Forschungstraditionen und die Paradigmen mit ihren Fragen und ihren Theorien, die sich entwickeln, und unter anderem durch den Effekt der Kritik der existierenden und Kreation neuer Theorien charakterisiert ist. Drei allgemeine Kriterien (interne und externe Kritik, Konkurrenz zwischen den Theorien) erlauben es den komplexen Prozess der wissenschaftlichen Rationalität, den Prozess, der den Fortschritt der Kenntnisse dynamisiert, zu leiten. L’epistemologia degli STAPS è caratterizzata da almeno quattro concezioni. Un tipo di epistemologia auspica che gli STAPS diventino una scienza con un suo oggetto proprio. Un altro tipo li concepisce come dei saperi collegati a scienze-madri. Un terzo tipo propone che gli STAPS seguano delle razionalità eterogenee che si unificheranno attorno ad un oggetto comune. Un ultimo tipo percepisce questa disciplina come una scienza i cui obiettivi specifici sono da costruire. L’epistemologia di Raymond Boudon, che è un epistemologia aposteriorista, interna, non-empirista e comparatista, offre un altro paradigma capace di superare queste alternative. Gli STAPS possono così legittimamente considerarsi come una scienza propria caratterizzata da tradizioni di ricerca e di paradigmi con i loro interrogativi e le loro teorie, le quali evolvono, tra le altre, sotto l’effetto della critica delle teorie esistenti e della creazione di nuove teorie. Tre criteri generali (critica interna, esterna, concorrenza tra le teorie) permettono di guidare questo processo complesso della razionalità scientifica, processo che dinamizza il progresso delle conoscenze. La epistemología de STAPS se caracteriza por a lo menos cuatro concepciones. Un tipo de epistemología busca que los STAPS se transformen en una ciencia con su propio objeto. Otro tipo las concibe como saberes adjuntos a ciencias madres. Un tercer tipo propone que STAPS sigan razones heterogéneas que se unificarían entorno de un objeto común. Un último tipo percibe esta disciplina como una ciencia en la que los objetos específicos están por construir. La epistemología de Raymond Boudon, quien es un epistemologista aposteriorista, interno, no empirista y comparativa, ofrece otro paradigma capaz de superar esas alternativas. De manera legítima las STAPS pueden considerarse como una ciencia propia, caracterizada por tradiciones de investigación y de paradigmas con sus interrogantes y sus teorías, las cuales evolucionan, entre otras, bajo el efecto de la crítica de teorías existentes y de la creación de nuevas teorías. Tres criterios generales (critica interna, externa, concurrencia entre las teorías) permiten guiar este proceso complejo de la racionalidad científica, proceso que dinamiza el progreso de los conocimientos.
POUR UNE ÉPISTÉMOLOGIE APOSTERIORISTE DES STAPS [1]
 
1. Introduction
 
 
Discipline d’enseignement universitaire et de recherche, les Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (S.T.A.P.S.) sont confrontées aux problèmes de leur identité, de leur unité et de leur scientificité. Ces problèmes existent au moins depuis les débuts de leur institutionnalisation dans les années soixante-dix.
Certains veulent que l’identité et l’unité des STAPS passent par l’identification de leur objet spécifique lequel permettrait de définir un domaine scientifique propre, et récuserait toute vassalisation à une autre discipline. D’autres pensent à l’inverse que les STAPS n’ont pas d’objet propre, ne sont pas une science et qu’elles sont contraintes de s’appuyer sur les objets des sciences-mères et leur démarche spécifique : leur identité proviendrait dès lors des pratiques sociales sur lesquelles les STAPS s’appliquent, notamment les activités physiques et sportives. Certains font le constat de directions multiples et divergentes ne relevant pas nécessairement de la connaissance scientifique, et cherchent à cerner a posteriori un objet théorique afin d’éviter une dispersion disciplinaire, tandis que d’autres considèrent les STAPS comme une science plurielle récente qui n’a pas encore construit ses objets propres. Qu’en est-il ? Y a-t-il ou non un objet spécifique, des objets spécifiques ou bien des traditions de recherches et des paradigmes particuliers aux STAPS ? Les STAPS sont-elles une science, un savoir pluridisciplinaire, des rationalités hétérogènes ou bien une science plurielle ? Comment établir une certaine identité et unité des STAPS ?
Dans cet article, le terme épistémologie sera pris à la fois au sens de théorie de la connaissance et de critique de la science. Ces deux secteurs sont en réalité en étroite relation : la théorie de la connaissance s’intéresse à la manière dont on justifie les connaissances et cherche notamment à clarifier la ligne de démarcation entre ce qui est scientifique ou non. La théorie de la connaissance participe ainsi à la critique des théories scientifiques, et la critique des sciences dépend donc de la théorie de la connaissance. Cependant, la théorie de la connaissance s’attache à toute forme de connaissance et dépasse l’épistémologie. Aussi nous réserverons l’expression « épistémologie » à cette partie de la théorie de la connaissance qui s’intéresse plus particulièrement aux sciences et à leur critique, et aux problèmes de justification et de validité du savoir. Il y a diverses sortes de conceptions épistémologiques en cours et simultanément nous en discuterons quelques-unes. Notre position s’inscrit au sein de l’épistémologie aposterioriste de R. Boudon (2003). Nous reviendrons sur cette notion au fur et à mesure.
Nous présenterons dans un premier temps quatre approches épistémologiques des STAPS et nous les soumettrons au doute et aux critiques, ce qui est le propre de l’activité scientifique. Précisons tout de suite que ces quatre références mériteraient un développement plus long et qu’elles sont loin d’être exhaustives. En fait, le présent article a seulement pour but de fournir quelques repères, repères qui n’épuisent évidemment pas le vaste sujet des relations entre épistémologies et STAPS, et nous nous permettons de renvoyer le lecteur sur ce sujet à Midol, Lorant, Roggero (1994), Klein (1998), Lanteri, Midol, Rogowski (1999), Midol, Astolfi (2000) [2]. Dans un deuxième temps nous proposerons une autre approche épistémologique, celle de R. Boudon, pour tenter de répondre au problème de la nature scientifique des STAPS ainsi qu’à celui de leur unité et de leur identité.
 
2. Quatre types d’épistémologie des staps
 
 
2.1. L’épistémologie de Parlebas: une science, un objet spécifique
Parmi les épistémologies les plus importantes dans le domaine des STAPS, un premier type est défendu par P. Parlebas depuis les années 70. L’idée de fond est d’orienter les différentes traditions de recherche existantes en STAPS dans la voie où elles peuvent prétendre au statut épistémologique de science. Afin d’obtenir ce statut, il est nécessaire, selon lui, de mettre en évidence la distinction de l’objet des STAPS, objet qui situe ensuite le champ de recherche propre. Pour cet auteur, cet objet est la conduite motrice. La collecte scrupuleuse et méthodique de données expérimentales en rapport avec celui-ci permettrait d’élaborer une science nouvelle (la science de l’action motrice), et de récuser toute vassalisation à une autre science. En se différenciant des autres disciplines scientifiques, les « stapsiens » pourraient ainsi développer « un corpus de connaissances originales qui ne soit pas la reprise de ce que font les autres » (Parlebas, 2001a, 271). Ils pourraient se doter d’une identité forte, et surmonter « l’émiettement des connaissances en une mosaïque de disciplines hétérogènes » (Parlebas, 2001a, 271). Une telle unité et homogénéité à partir de leur objet permettrait de légitimer et de reconnaître les STAPS comme une discipline scientifique à part entière. Cette approche, qui définit une science par son objet spécifique [3], n’est pas sans force, mais pose quelques problèmes importants. D’abord l’objet unique qu’est la conduite motrice, objet qui est censé unifier l’ensemble des STAPS, recouvre en réalité plusieurs significations qui n’ont pas de rapport entre elles : quoi de commun en effet, lorsqu’on emploie l’expression « conduite motrice », entre l’étude du geste technique d’un cent mètres, l’analyse du système nerveux, ou l’ethnographie de rites corporels ? L’expression « conduite motrice » est en fait de type polythétique [4] et ne permet pas véritablement d’unifier les STAPS sous une perspective unique. Ensuite cet objet est supposé produire un certain « monisme théorique », or on ne voit pas comment un tel « monisme » pourrait dépasser le « pluralisme théorique » actuel des STAPS qui permet de résoudre de nombreux problèmes significatifs très différents. Enfin les normes de Parlebas rejettent dans l’irrationnel de nombreux pans des STAPS, comme par exemple les techniques sportives ou les connaissances pratiques. En fait, pour lui, aujourd’hui, « ce qui est scientifique est extérieur aux STAPS et ce qui leur appartient n’est pas scientifique » (Parlebas, 2001b, 9), ce qui conduit à penser qu’une grande partie de ce domaine est dominée par le chaos alors que la plupart des « stapsiens » trouvent au contraire que ce champ est gouverné par la rationalité.
On peut dire que la théorie de l’action motrice propose une solution intéressante au problème qui consiste à élever les STAPS au rang de science, et à rendre cette discipline autonome. Elle permet de donner une identité forte aux STAPS en la différenciant radicalement des autres sciences par la création d’une nouvelle perspective. Mais cette approche « compartimentaliste », qui définit une science par son objet et un certain « monisme théorique », a l’inconvénient de ne pas correspondre à ce qui se passe réellement en STAPS et n’arrive pas à théoriser le polymorphisme de cette discipline [5].
2.2. L’épistémologie de Vigarello et ses variantes: des connaissances rattachées à des sciences-mères
G. Vigarello propose un autre type d’épistémologie afin de résoudre le problème de la scientificité et de l’identité des STAPS. Pour cet auteur, c’est un mythe de croire que les STAPS puissent relever d’une science spécifique avec son objet propre. Elles sont plutôt une approche pluridisciplinaire et non une science. Une science possède des méthodes, des objets et des théories qui lui sont propres, encadrés par une profession. Ce n’est pas le cas des STAPS selon lui, car elles s’appuient sur des entrées, des modes de théorisation et des professionnalisations très différentes. Notre auteur distingue notamment les chercheurs en STAPS qui sont des spécialistes de telle ou telle science établie (psycho-physiologie, sociologie…) et les techniciens et praticiens STAPS qui exploitent ces données scientifiques et qui travaillent dans une autre situation d’urgence et de singularité (Vigarello, 2001, 281). Comment fédérer ces points de vue disparates et fragmentés ? Pour Vigarello, la solution à ces problèmes n’est pas d’ordre épistémologique mais plutôt d’ordre institutionnel, solution déjà amorcée par la création de l’université STAPS. Il propose d’une part que les futurs praticiens et les futurs chercheurs puissent suivre une formation initiale commune dans une discipline donnée (psycho-physiologie ou sociologie par exemple) afin qu’ils se comprennent, et d’autre part que se constituent au sein des STAPS des équipes de recherche pluridisciplinaires. Selon cet auteur, ce sont sur de telles bases, où le garant scientifique et l’intérêt pour l’objet sont assurés, que se construiront une certaine unité et identité des STAPS (Vigarello, 2001, 282). Dans ces conditions, il n’est pas possible de dire précisément par avance quels seront les objets de recherche abordés par les équipes pluridisciplinaires.
Notons deux variantes importantes à l’épistémologie des STAPS de Vigarello, variantes qui ont un certain succès : la première est une variante technologique qui est proposée par A. Hébrard ; la deuxième est une variante académique fournie par A. Rauch et G. Bruant. En ce qui concerne Hébrard, il voit dans les STAPS non pas une science mais une technologie. Les STAPS se rattachent à des « sciences-contributives » qui étudient les Activités Physiques et Sportives. En découle le fait que les « stapsiens » utilisent les données fondamentales de ces « sciences-mères » pour résoudre des problèmes techniques et pratiques (Hébrard, 1998). Ici, les « stapsiens » sont plutôt des ingénieurs que des savants, savants pris dans le sens de « concepteurs ou créateurs de savoirs fondamentaux ».
Bruant et Rauch ne s’opposent pas à la vocation d’engineering des STAPS mais soulignent que les « stapsiens » ne doivent pas perdre de vue leurs propres recherches fondamentales à partir de sciences-mères pour des raisons épistémologiques et axiologiques. Epistémologiques, parce qu’on ne peut plus séparer aujourd’hui réflexion théorique et technique. Axiologiques parce que les recherches fondamentales entreprises par les stapsiens » (notamment sur les sports, le corps ou la santé) fournissent un point de vue original dans les savoirs théoriques indispensables à l’accomplissement de la liberté et de l’intérêt général. Ici, les STAPS ne doivent pas être considérées comme une technologie ou comme une science mais comme des connaissances plurielles qui s’appuient à la fois sur la haute culture savante (« les sciences qui prennent pour objet les activités physiques et les sports » telles que la physiologie, la psychologie ou la sociologie), la culture générale (« la prise en compte du mouvement des autres sciences ») et la culture professionnelle (« le voisinage des sciences et des techniques ») (Bruant, Rauch, 1984, 4).
En somme, Hébrard et Bruant-Rauch proposent des perspectives quelque peu différentes sur le développement des STAPS, néanmoins, en arrière-plan, du point de vue de l’épistémologie, leurs idées fondamentales sont communes à celles de Vigarello : pour eux comme pour Vigarello, il n’existe pas de sciences propres aux STAPS mais plutôt des connaissances originales et/ou appliquées qui tirent leur scientificité des sciences académiques.
Il faut souligner ici que cette épistémologie des STAPS a des aspects positifs : elle permet d’appréhender le polymorphisme de cette discipline ; elle donne une caution scientifique aux formations professionnelles, aux enseignements fondamentaux et aux recherches (bien sûr cela ne signifie nullement que les professionnels ne récusent pas parfois les apports scientifiques trop éloignés de leurs pratiques ou de leurs savoirs d’expérience) ; elle met les STAPS en étroite relation avec les autres disciplines universitaires. Tout ceci explique que cette épistémologie constitue une référence théorique majeure des « stapsiens ». Néanmoins, elle souffre de quelques anomalies importantes. D’abord, elle tend à fragmenter en une multitude de disciplines extérieures un champ d’intérêts cognitifs et professionnels propres. Ensuite on pourrait soutenir que la spécificité des STAPS dérive de son domaine d’application que sont les APS, mais celui-ci n’est pas suffisant pour catégoriser les STAPS : certaines sciences peuvent s’appliquer aux APS sans qu’elles appartiennent pourtant aux STAPS. Il manque ici une théorie qui permette de dire ce qui appartient à celles-ci et ce qui n’y appartient pas, et ainsi de dégager une certaine autonomie perçue par nombre de « stapsiens ». Enfin, l’épistémologie vigarellienne de type bachelardien, très discontinuiste, a tendance à séparer très nettement les sciences académiques et à les homogénéiser à partir de leur objet propre et de leur profession. Or, les sciences que sont la sociologie ou la physique sont tout aussi hétérogènes et diverses que les STAPS, comme nous le verrons plus loin. En conséquence, pourquoi les STAPS ne pourraient-elle pas être considérées comme une science plurielle à la manière des autres sciences ?
En résumé, le programme épistémologique de Vigarello souffre de trois difficultés : il engendre une certaine dispersion disciplinaire ; il force les traits distinctifs des sciences académiques et tend à insulariser les STAPS ; il ne permet pas de penser l’autonomie de cette discipline. Gleyse propose un autre type d’épistémologie qui tend à surmonter ces anomalies théoriques et empiriques.
2.3. L’épistémologie de Gleyse: un pluralisme théorique unifié par un objet propre
Cet auteur montre que les modèles de la science sont les produits continûment retravaillés d’une histoire : après le modèle physico-chimique et celui de la biologie apparaît celui des sciences humaines. Il constate corollairement des évolutions épistémologiques : après la doctrine du caractère manifeste de la vérité, on admet aujourd’hui que différents régimes de vérité puissent traverser la constitution des savoirs. Selon notre auteur, bien que récent, le développement du champ STAPS a reproduit ces lignes évolutives, élevant ainsi cette discipline au rang de « branche de la connaissance » dans la diversité de ses approches. Voilà en ce qui concerne les méthodes. Mais comment homogénéiser, fédérer ou rallier la diversité des approches en STAPS ? Selon Gleyse, en recherchant un objet, et « il apparaît que le seul objet qui puisse être unifiant, c’est la corporéité, le corps humain ». Cet objet central permettrait de recentrer les approches et de cibler les recherches (Gleyse, 1991, 77). Les APSA auraient ici le statut d’objet d’étude inclus dans l’objet général qu’est la corporéité humaine.
Cette épistémologie des STAPS, qui se veut non pas une solution mais une réponse transitoire aux problèmes de l’unité et de l’identité des STAPS, s’éloigne de la dureté méthodologique qui est dangereuse pour la recherche (Lakatos, 1994, 90), tout en recentrant les rationalités autour d’un objet propre afin d’éviter tout éclatement. Elle a conscience de l’aspect polythétique de son objet et prend en compte la complexité des savoirs et des pratiques en STAPS. Cependant, ce projet souffre également de quelques difficultés. D’abord il ne fournit pas de normes méthodologiques suffisantes permettant de distinguer entre les croyances vraies et les croyances fausses, et entre le poids cognitif des savoirs, c’est-à-dire de préciser dans quelle mesure une théorie T1 est supérieur ou non à une théorie T2. Ensuite, l’objet qu’est « la corporéité, le corps humain » ne permet pas vraiment de théoriser et de comprendre ce qui appartient ou non aux STAPS, car cet objet appartient aussi bien à la phénoménologie ou à la biologie, par exemple, qu’aux STAPS. En somme, cette épistémologie de Gleyse fait des STAPS une discipline à part entière et autonome comme le ressentent un certain nombre de stapsiens, mais les STAPS apparaissent ici comme une science un peu particulière, parce que cette épistémologie ne donne pas de normes précises permettant de distinguer ce qui est scientifique ou pas, de savoir si une théorie s’impose par rapport aux autres, et de préciser ce qui démarque les STAPS des autres disciplines.
2.4. L’épistémologie des staps de C. Prevost: une science plurielle, des objets propres à construire
Le dernier type d’épistémologie que nous voudrions aborder ici est représenté par C. Prevost. Il montre que l’épistémologie moderne a été transformée au début du siècle par la crise des fondements des mathématiques et de la physique. On voit mieux désormais qu’il n’existe pas une essence des mathématiques, de la physique ou de la biologie et qu’il n’existe pas non plus de méthode pour découvrir la vérité dans les sciences (Prevost, 1988, 9). Pourtant, il y a bien des sciences reconnues. Comment se forment ces disciplines et leurs spécificités ? Prevost propose ici deux critères : l’un épistémique, l’autre social. D’abord il y a des sphères subjectives d’appartenance construites à partir d’intérêts de connaissance et ces sphères subjectives expliquent que les frontières entre les sciences soient poreuses. Ensuite, parmi les différentes orientations et objets d’étude possibles, ce sont les personnes qualifiées par la communauté scientifique, personnes dépendantes d’unités administratives, qui décident de la « reconnaissance » de ce qui doit appartenir ou non à leur discipline. Ce sont en partie les organisations administratives qui définissent cette spécificité. Une science se caractérise donc à la fois par des normes scientifiques et par des normes sociales. A partir de ces arguments, notre auteur se fait plus attentif aux STAPS qu’il considère comme une science : comme toutes les sciences, elles sont un ensemble de savoirs, qui « sont essentiellement au pluriel dans leur objet comme dans leur démarche » (Prevost, 1988, 13). Mais alors quels sont plus précisément les objets et les démarches des STAPS ? Quels sont les axes centraux des STAPS ? Prevost ne donne ici que quelques pistes telles que l’étude du corps ou de l’EPS, mais répond surtout qu’il faut attendre que cette discipline soit plus ancienne pour qu’elle puisse dégager ses objets propres.
L’aspect positif de la démarche de Prevost est indéniable pour au moins trois raisons. Un, il considère les STAPS comme une science propre, ce qui correspond à ce que perçoivent un certain nombre de stapsiens. Deux, il y a d’autres moyens de donner une identité forte aux STAPS qu’en la différenciant radicalement des autres sciences, autrement dit, selon cette approche, il n’y a pas de « cloisons étanches » entre les sciences, ce qui correspond à la réalité historique. Trois, les STAPS seront à l’avenir traversées par des paradigmes divers comme toutes les disciplines scientifiques. Cependant cette épistémologie des STAPS de Prevost pose également quelques difficultés. En premier lieu, si l’expression STAPS est récente, la chose est en revanche ancienne. En approfondissant l’historiographie des STAPS, notre auteur aurait pu observer que les sciences du sport et de l’éducation physique ont existé bien avant que n’apparaisse l’étiquette STAPS, et qu’elles contiennent une pluralité de traditions de recherche, qui peuvent entrer en conflit, et qui évoluent et se restructurent continuellement. En second lieu, notre auteur minimise la dimension cognitive par rapport à la dimension sociale : il n’insiste pas suffisamment sur la dynamique cognitive interne aux STAPS, qui passe par la mise en évidence de leurs problèmes propres, de leurs paradigmes (au sens d’ensembles de théories formulées à partir de systèmes de postulats), et de leurs apports. En fait, c’est par une autre épistémologie que l’on peut aborder ses différents points et ainsi mieux souligner l’autonomie des STAPS. C’est cette épistémologie que nous allons maintenant exposer et étudier à grands traits.
 
3. Pour une nouvelle épistémologie des staps: une science spécifique avec ses traditions de recherche, ses paradigmes et ses^problèmes
 
 
L’épistémologie que j’évoquerai ici s’appuie sur celle de R. Boudon. Cette épistémologie boudonienne est fondée sur celle de Popper, mais elle s’en éloigne aussi. En effet si Boudon endosse certaines notions fondamentales de Popper que nous développerons ici : celle de science comme activité de résolutions de problèmes, celle de conjectures et de réfutations [6], ou de passage entre les cadres théoriques des paradigmes et des disciplines, il existe aussi des divergences importantes entre les deux penseurs. En fait, l’épistémologie de Popper est essentiellement aprioriste, externe, et empiriste [7] tandis que celle de Boudon correspond beaucoup plus à une épistémologie aposterioriste, interne, et non-empiriste [8]. En outre, Popper défend son critère de la « falsification » tandis que Boudon montre qu’il n’existe pas de critères de démarcation universelle entre science et non-science. Ainsi il y a des points communs et des divergences entre ces deux théoriciens. Il ne peut être question ici de traiter de ce sujet dans toute son extension. C’est pourquoi nous nous attacherons surtout à souligner les apports de ces deux auteurs afin d’avancer quelques idées susceptibles de répondre aux problèmes difficiles de savoir si les STAPS constituent une science ou non et comment peuvent se former l’unité et l’identité de cette discipline.
3.1. Non pas des objets spécifiques mais des problèmes ou énigmes à résoudre
Selon les perspectives épistémologiques de K. Popper et R. Boudon, une science ne se définit pas par son objet mais plutôt par des problèmes ou énigmes à résoudre. C’est pourquoi on peut considérer que rechercher une entité « STAPS » qui posséderait un objet spécifique ou devrait s’appuyer sur des objets spécifiques est « un vestige remontant à l’époque où l’on croyait qu’une théorie devait partir de la définition de son objet spécifique » (Popper, 1985, 108). Pour Popper comme pour Boudon, nous n’étudions pas des disciplines ou des branches de la connaissance mais plutôt des problèmes ou énigmes avec le désir de les résoudre. C’est pourquoi les problèmes ou énigmes peuvent traverser les frontières de n’importe quel domaine ou discipline. « La délimitation disciplinaire, nous dit Popper, tient en partie à des raisons d’ordre historique et administratif (telles l’organisation de l’enseignement et celle des postes) mais aussi elle est en partie motivée par des théories élaborées et critiquées pour résoudre des problèmes relevant d’une certaine tradition » (Popper, 1985, 108). En conséquence, selon cette perspective, nous sommes parfaitement fondés à qualifier de « STAPS » un problème, s’il est lié à des questions et des théories qui ont été traditionnellement discutées par les « stapsiens », même si les moyens employés pour les résoudre se révèlent être purement biologiques ou sociologiques. Ainsi, à côté de la dimension institutionnelle et sociale, il y a bien une dimension cognitive ou épistémique qui caractérise la spécificité des STAPS : il s’agit de traditions de recherche avec leurs questionnements et leurs théories. Et Popper ajoute alors : « les théories, à la différence des objets, peuvent effectivement constituer une discipline (qu’on pourrait définir comme un faisceau assez lâche de théories susceptibles de critique, de transformation et d’évolution) » (Popper, 1985, 109). Avec d’autres mots et dans un autre style, Boudon exprime la même idée fondamentale : « la méthode la plus efficace pour saisir le statut épistémologique d’une discipline, nous dit-il, consiste à identifier les principaux paradigmes qu’elle utilise » (Boudon, 1989, 189). Ainsi ce sont les traditions de recherche, les paradigmes et les théories qui constituent les disciplines scientifiques. A quoi il faut ajouter que Popper et Boudon ne nient pas l’importance des facteurs sociaux, notamment institutionnels, qui ont une incidence réelle sur le développement de la discipline, en assurant en particulier l’existence de la communauté des enseignants-chercheurs qui donne vie aux paradigmes. Mais l’important, sous l’angle qui nous intéresse ici, est que les critères de distinction de la scientificité des STAPS et de la singularité de cette discipline par rapport aux autres sciences passent notamment par des critères de nature épistémologique et non pas seulement par des critères de nature institutionnelle et sociale. Prenons des exemples afin d’illustrer quelques traditions de recherche, paradigmes et théories discutés par les STAPS. Nous serons ici extrêmement sommaire dans la mesure où cet article propose un programme de recherche concernant l’histoire interne de la discipline complétée par l’histoire externe (Lakatos, 1994, 204), programme qui reste à réaliser [9]. On peut retenir à titre d’illustration les paradigmes bio-mécaniques, biologiques, neuro-biologiques, psychologiques, et sociologiques dont le but est de saisir les causes du geste sportif. Il y a aussi les paradigmes qui concernent le contenu de l’activité sportive elle-même, contenu qui relève de la dimension normative en interaction avec la dimension « naturelle », contenu qui appartient bien à la science, dans la mesure où le programme de celle-ci est de décrire le réel tel qu’il est ou tel qu’il est perçu, déclaré. S’y ajoutent les programmes de recherche dans le domaine de la psychomotricité et de la rééducation par le mouvement. Se posent encore les questions et les théories relatives à une éducation physique « complète », qui ont été plus particulièrement abordées par les paradigmes biologiques, psychologiques, néo-marxistes, psycho-sociologiques ou anthropologiques. Il y a encore les problèmes concernant l’origine des APS et des sports, l’explication de leurs succès et de leur organisation, explications où les paradigmes historiques, sociologiques et économiques se sont particulièrement illustrés. On peut donc dire qu’il y a bien des traditions de recherche, des paradigmes et des théories qui sont propres aux STAPS, même s’il n’y a pas dans ce cas de cloisons étanches avec d’autres disciplines majeures, ce qui nous porte ici à penser l’autonomie des STAPS autrement que sur le mode de la confrontation avec les autres sciences ou sur celui de l’insularisation. Mais y a-t-il un point commun à toutes ces traditions de recherche, paradigmes et problèmes au sein des STAPS ? Comment lutter contre la tendance à la dispersion et à l’anomie ?
3.2. Une identité complexe comme pour toutes les sciences
A partir du moment où l’on prononce le mot STAPS, on a l’impression qu’il doit y avoir quelque chose de commun entre tous ses produits, qui caractériserait l’unité et l’identité de ce domaine. Mais en même temps, personne n’a réussi à dégager les traits distinctifs de l’activité en question, à la manière dont on peut distinguer l’activité du charpentier de celle du boulanger par exemple. C’est pourquoi certains soutiennent qu’il s’agit d’une science avec son objet ou ses objets qui restent à construire tandis que d’autres considèrent qu’elle recouvre des directions multiples et divergentes et en concluent que cette discipline non unifiée ne peut constituer une science. Pour sa part, Boudon reconnaît que la sociologie se présente comme fort hétéroclite, mais il n’en conclut pas qu’elle n’est pas une science stricto sensu. A la suite de Wittgenstein, il précise « que la notion de jeu par exemple n’est pas vide de sens, bien qu’il n’y ait rien de commun entre les jeux concrets qui matérialisent cette notion abstraite » (Boudon, 1996, 57). Il en va de même pour la sociologie. En réalité cette discipline s’appuie sur des paradigmes divers, qui expliquent ou cherchent à expliquer de nombreux phénomènes énigmatiques ou opaques, et ces paradigmes n’ont parfois pas de points communs entre eux. Néanmoins ils forment un ensemble complexe qui constitue le domaine de la sociologie. La sociologie a donc une identité complexe, mais il en va de même pour toutes les sciences. La physique, par exemple, longtemps considérée comme la reine des sciences, a renoncé à sa vision newtonienne d’un savoir totalisé et évoque désormais plutôt l’image de l’archipel que celle du continent (Boudon, 995, 319). Selon nous, les STAPS sont dans une situation identique : elles ont une identité complexe concrétisée par des traditions de recherche et des paradigmes, que nous avons brièvement évoqués plus haut, traditions et paradigmes qui n’ont pas nécessairement de rapport étroit entre eux.
Cette hétérogénéité peut cependant s’atténuer de plusieurs façons. D’une part, par une épistémologie aposterioriste et interne. Il ne s’agit pas de dire a priori ce que doit être telle ou telle science mais de clarifier les problématiques, les questions qui sont posées et les réponses apportées. Les programmes majeurs sont alors dégagés, programmes dont les enjeux ne sont souvent perceptibles que de l’intérieur par les spécialistes. Ce type d’analyse permet de mieux cerner la discipline. Il s’agit donc d’une épistémologie a posteriori et interne et non d’une épistémologie a priori et externe. Précisons ici ce que nous entendons par « interne » et « externe » car ces qualificatifs sont plus flous que ceux de a priori et a posteriori. L’épistémologie interne cherche à observer la discipline de l’intérieur, c’est ainsi qu’elle pense la faire le mieux progresser. Des pistes sont alors tracées et soumises à la critique scientifique. En revanche l’épistémologie externe cherche plutôt à dégager la signification des sciences dans l’expérience de l’homme ou bien on cherche à structurer de manière aprioriste le champ scientifique. Cette épistémologie externe est également légitime, mais elle est moins utile que l’épistémologie interne, par nature même, pour le progrès de telle ou telle science particulière, car elle n’a pas celui-ci pour programme (Bouvier, 1999, 16). D’autre part, l’hétérogénéité du domaine étudié peut être atténuée aussi par une épistémologie comparatiste. Il s’agit ici de confronter les paradigmes entre eux non seulement pour dégager le tranchant des questions et la spécificité des problématiques mais aussi pour repérer les identités foncières de problématiques, souvent cachées sous un vocabulaire spécifique, problématiques qui peuvent se recouper ou se chevaucher à l’intérieur de la discipline et avec d’autres disciplines. C’est pourquoi un parcours intradisciplinaire est aussi un parcours extra-disciplinaire. A quoi il faut ajouter que les paradigmes évoluent avec le temps : certains s’effacent ; d’autres se transforment ; quelques-uns totalement inédits apparaissent [10]. L’épistémologie comparatiste qui analyse la conflictualité des paradigmes et les cristallisations mais aussi les fluidités et les mobilités permet de resserrer la discipline sur les questions essentielles et contribue ainsi à une certaine homogénéisation et identité de celle-ci.
En résumé, les STAPS s’appuient sur des traditions hétérogènes comme toutes les sciences. Ces entreprises différentes permettent d’enrichir les problématisations et d’accumuler du savoir. Pour organiser ce savoir et éviter dispersion et anomie, il est nécessaire d’évaluer ces traditions et paradigmes afin de dégager et de renouveler ceux qui sont de nature à répondre aux questions essentielles de ce domaine. Cette épistémologie aposterioriste, interne et comparatiste permet de contribuer à l’identité des STAPS et à une certaine unité. Toutefois, nous n’avons pas explicité ici les fondements sur lesquels fonctionne cette épistémologie. A partir de quels critères peut-on dire qu’une théorie est justifiée, et qu’elle relève de la connaissance scientifique ? Quelle théorie normative d’évaluation doit-on utiliser ?
3.3. Quelle théorie normative d’évaluation ? Quels critères de scientificité ?
La célébrité de Popper est en partie due à sa théorie de la « falsification », qui devait permettre de distinguer ce qui relève de la science de ce qui n’en relève pas, et ainsi définir la science. Mais on sait aujourd’hui que cette théorie normative d’évaluation qui s’appuie sur le critère de la « falsification » n’est pas universelle, notamment parce que le critère scientifique qu’est la « falsification » n’est pas absolu : par exemple, de nombreuses théories tenues dans la plus haute estime par la communauté scientifique ont progressé malgré des « falsifications » empiriques cruciales [11]. En réalité, aujourd’hui, de nombreux épistémologues tel que Boudon reconnaissent qu’« il n’existe pas de critère universel de la vérité et donnent raison à Kant qui a écrit que ceux qui recherchent les critères généraux de la vérité » évoquent « l’image grotesque de ceux qui cherchent à traire un bouc » (Boudon, 2002, 46). Mais alors comment distinguer le vrai du faux ? Ou plus précisément comment séparer les théories sérieuses des pseudo-théories ?
En fait, s’il n’existe pas de critères absolus, il existe néanmoins des critères relatifs qui permettent d’affirmer dans de nombreux cas que telle théorie est préférable à telle autre. « Les critères qui permettent de préférer la théorie du baromètre de Pascal à celle de Descartes, nous dit Boudon, sont irrécusables ; mais ils ne sont pas les mêmes que ceux qui permettent de préférer la mécanique ondulatoire à la théorie cartésienne de l’optique » (Boudon, 2002, 46). Ainsi, il y a des critères de validité objective, mais qui sont variables d’un cas à l’autre.
Cependant, il existe néanmoins, selon notre auteur, trois critères généraux, qui permettent de nous guider parmi les différents modes de validation. Ces trois critères, sur lesquels la communauté scientifique s’accorde, s’appliquent aussi bien aux sciences de la nature qu’aux sciences humaines et sociales.
Il y a d’abord la critique interne, « c’est-à-dire la critique de la cohérence des propositions non empiriques composant une théorie, de la recevabilité des concepts utilisés » (Boudon, 1990, 430). C’est tout particulièrement l’activité critique des propositions non empiriques, c’est-à-dire celles qui ne peuvent pas être confrontées au réel. Par exemple, le mot force ne se rapporte pas à une chose visible, pourtant il permet d’expliquer de manière psychologiquement acceptable certains faits qu’on ne pourrait pas expliquer autrement. Ce critère non empirique est essentiel ; car le critère du réel n’est ni toujours applicable, ni toujours suffisant, ni même toujours le plus important (Boudon, 1998, 97).
Le deuxième critère est celui de la critique externe, à savoir une « confrontation des théories, dans leurs prémisses et leurs conséquences avec les données de l’observation » (Boudon, 1990, 430). C’est le critère empirique, qui consiste à observer si une théorie est adéquate ou non avec le réel. Ce critère est le plus connu : il mesure la qualité d’une théorie dans sa correspondance avec le réel. Mais ce critère du réel [12] n’est pas toujours possible (quand par exemple il s’agit d’expérimentation humaine ou quand il n’y a pas d’instrument de mesure suffisamment élaboré ou encore quand la recherche concerne une société qui n’existe plus). Néanmoins, il n’en résulte pas que la théorie soit fragile. C’est le critère interne qui est alors déterminant, c’est-à-dire la force logique des propositions non empiriques, ou critère de plausibilité. « Exemples de critères non popperiens : on accepte le parallélogramme des forces de Huygens parce qu’on l’applique efficacement à toutes sortes de phénomènes ; on préfère l’explication pascalienne du phénomène du « baromètre » à l’explication aristotélicienne notamment parce la première évite toute notion anthropomorphique ; la théorie de la magie de Durkheim à celle de Lévy-Bruhl notamment parce qu’elle n’introduit aucune notion qui ne relève de la psychologie la plus banale, etc. » (Boudon, 2003, 146).
Enfin, le troisième critère d’une critique rationnelle est la mise en comparaison et en concurrence des théories existantes en fonction des deux critères précédents, conceptuels et/ou empiriques. On choisit alors celle qui est la moins conjecturale (les hypothèses sont les moins lourdes possibles : plutôt le concept de force que celui de dieu, ou bien, l’individu préfère être en bonne santé que malade), et dont la portée explicative est la plus forte (elle explique plus de faits ou des faits qu’on ne peut pas expliquer autrement).
Ces trois critères généraux sont des lignes directrices qui permettent de guider l’évaluation d’une théorie et non des règles pour arriver à des solutions. La puissance opératoire de ces critères peut être illustrée par les analyses boudoniennes qui les utilisent de manière systématique [13]. A quoi il faut ajouter que le processus d’évaluation des théories est lent et complexe. Boudon a notamment souligné « qu’il n’est pas toujours facile de juger si une théorie est effectivement contredite par le réel, ni de déterminer la partie de la théorie pouvant être considérée comme fautive (la thèse de Duhem-Quine [14]), ni de savoir à quel moment il convient d’abandonner une théorie qui paraît multiplier les échecs » (Boudon, 1990, 138). Ainsi la rationalité scientifique n’est pas immédiate mais plutôt lente et complexe, néanmoins elle permet de dire à un moment donné dans de nombreux cas qu’une théorie est meilleure ou pire qu’une autre.
En somme, selon les normes épistémiques de Boudon, notamment en s’appuyant sur ses trois critères généraux, il est possible d’établir la respectabilité d’une théorie et ainsi de lutter contre le scepticisme : il y a des théories meilleures que d’autres et tout n’est pas bon. Ces normes ont aussi l’avantage d’éviter qu’une discipline se fragmente excessivement : on retient en effet prioritairement les théories dont les portées explicatives et empiriques sont les plus fortes.
Boudon met en évidence un autre point important : il considère qu’il n’y a pas de rupture entre les connaissances pratiques et les connaissances scientifiques. Dans les deux cas, la cristallisation des connaissances se fait à partir des mêmes mécanismes : nous sommes toujours en présence d’un système d’arguments afin de formuler une conjecture sur un problème, conjecture qui est ensuite soumise à l’examen critique et à la confrontation avec le réel. Certes, il y a bien des différences au niveau des imprégnations théoriques propres à telle ou telle argumentation et observation, tant en fonction du domaine auquel elles sont associées que du degré théorique et expérimental de ce domaine. Toutefois, il n’y a pas rupture ainsi que le signale Boudon : elles s’appuient toutes les deux sur un même modèle de scientificité. S’il existe des différences, ce sont des différences de degré et non de nature. Ainsi les connaissances pratiques peuvent accéder au statut de connaissances positives à part entière sans remettre en cause la scientificité de la discipline. Cette norme épistémique est tout particulièrement importante en STAPS dans la mesure où on évite ici de rejeter dans l’irrationnel des rationalités pratiques qui éclairent de nombreux phénomènes complexes et énigmatiques.
Dernier point important : Boudon (1994) s’oppose à l’idée kuhnienne (1983) suivant laquelle les paradigmes et les théories sont de nature incommensurable. Pour notre auteur, comme pour Popper (1989), il existe au contraire des passages entre les cadres de références des théories scientifiques. Certes il y a bien des barrières, mais celles-ci ne sont pas absolues et insurmontables. En fait, il est possible de passer d’un paradigme dominant à l’autre, et cela en vaut la peine, car on élargit ainsi son horizon intellectuel et on peut engager des discussions fructueuses. Parfois même certains chercheurs travaillent dans deux traditions de recherche, ou plus, ou bien combinent plusieurs paradigmes. L’important, c’est la volonté de résoudre des problèmes et d’approcher de la vérité. La notion de progrès est ici décisive et reconnue.
Ainsi, la théorie normative d’évaluation de Boudon soutient qu’il n’existe pas de critères universels de la vérité, mais cela n’implique pas qu’il faille tomber dans le scepticisme ou le relativisme radical. Trois critères généraux reconnus par la communauté scientifique permettent de guider l’évaluation des théories, théories qui sont élaborées pour résoudre des problèmes significatifs. Par la suite, les théories validées forment un stock de connaissances propres à la discipline.
3.4. Conséquences sur l'activité organisationnelle
L’épistémologie boudonienne peut avoir des conséquences sur l’activité organisationnelle d’une discipline. En effet, on n’adopte pas avec Boudon une rationalité scientifique trop étroite qui tend à exclure certains domaines ni des rationalités trop larges qui refusent par exemple de considérer la science comme une forme supérieure de la connaissance. On peut qualifier la rationalité épistémique de Boudon de méthodique et modérée. Ce type de rationalité peut ainsi offrir une solution au problème de l’unité et de l’identité des STAPS du point de vue organisationnel. En effet, au niveau organisationnel, les UFR STAPS sont censées présenter une certaine unité. Or, plus les UFR réussissent à promouvoir la recherche, plus le fossé de communication s’élargit entre différentes spécialités. Certains demandent que ce fossé soit comblé par le biais d’études générales, seules capables de forger la réflexion des étudiants. Mais d’autres accusent les STAPS d’être excessivement théoriques et plaident en faveur de filières technologiques débouchant sur un éventail de métiers pratiques. Il y a nécessairement des tensions entre ces trois dimensions que sont les formations professionnelles, les enseignements fondamentaux et les recherches. En réalité, pour réussir, les STAPS, comme les autres disciplines, doivent faire tenir ensemble ces trois dimensions qui interagissent entre elles. Par exemple, la formation professionnelle peut être un guide pour soulever des problèmes pertinents ; les recherches nourrissent les formations professionnelles et les enseignements fondamentaux. La rationalité épistémique boudonienne, qui repose sur les notions de résolution de problèmes significatifs empiriques ou théoriques et de conjectures et réfutations (conceptuelles et/ou empiriques), permet de passer d’une dimension à l’autre et favorise ainsi les interactions entre formations professionnelles, enseignements fondamentaux et recherches. Cette rationalité cognitive contribue donc à une certaine unité et identité organisationnelle.
En somme, si le niveau épistémologique doit être distingué du niveau organisationnel, on remarque toutefois que les positions épistémologiques peuvent avoir des incidences majeures sur les structures organisationnelles et professionnelles. A partir de l’épistémologie boudonienne, formation professionnelle, enseignement fondamentaux et recherche ne font pas chambre à part mais cherchent méthodologiquement à établir des liens épistémiques.
 
4. Conclusion
 
 
Une science avec son objet propre, des savoirs et des objets rattachés à des sciences-mères, des rationalités diverses unifiées par un objet, ou bien une science neuve à la recherche de ses objets spécifiques, tels sont les quatre grands types d’épistémologie des STAPS que nous avons abordés. Après avoir analysé les problèmes théoriques et empiriques de ces approches, nous avons proposé un autre type d’épistémologie afin de dépasser ces alternatives. Les STAPS peuvent ainsi légitimement se considérer comme une science caractérisée par une pluralité de problèmes théoriques ou empiriques à résoudre, problèmes qui sont liés à des pratiques et des théories qui ont été traditionnellement discutées en STAPS (le mot est récent, mais la chose est ancienne), même si les moyens employés pour les résoudre se révèlent être purement biologiques, psychologiques, sociologiques… Ce sont donc les traditions de recherche et les paradigmes avec leurs questionnements et leurs théories qui caractérisent la spécificité épistémique des STAPS. Les STAPS sont dès lors une discipline autonome plutôt qu’une discipline de rattachement à des sciences-mères, et cette autonomie n’est pensée ni sur le mode de la confrontation avec les autres sciences ni sur le mode de l’insularisation. Enfin, les dimensions institutionnelles et sociales ont elles aussi une incidence réelle sur le développement de la discipline, en assurant notamment l’existence de la communauté des enseignants-chercheurs qui donne vie aux traditions de recherche et aux paradigmes.
Une épistémologie aposterioriste, interne, non-empiriste et comparatiste permet de dresser la carte historique des STAPS du point de vue de la rationalité scientifique. Comme toutes les disciplines scientifiques, les STAPS sont transitoires : les paradigmes évoluent, entre autres, sous l’effet de la critique des théories et de la création de nouvelles théories. Car on peut affirmer dans de nombreux cas, à partir de critères relatifs, que telle théorie est préférable à telle autre, même si cela demande parfois du temps. De plus, nous avons repéré au sein de l’épistémologie boudonienne trois critères généraux (critique interne, critique externe, concurrence entre les théories) qui permettent de guider ce processus complexe de la rationalité scientifique, et ainsi de dynamiser le progrès des connaissances.
Bien entendu, les changements dans les STAPS ne sont pas seulement le reflet de ce processus de rationalisation. Ces changements peuvent provenir de toutes sortes de causes et de forces. Mais, sur le long terme, la connaissance en STAPS dépend bien aussi fondamentalement, comme dans les autres sciences, de ce processus de rationalisation épistémique.
 
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NOTES
 
[1] L’auteur tient à remercier le comité de lecture de la revue STAPS, ainsi que Claude Martin pour leurs remarques, critiques et suggestions. Bien entendu, le contenu de l’article n’engage que l’auteur.
[2] Précisons ici que nous parlerons peu de l’idée que ce pourrait être l’intervention qui unifierait les STAPS. Cette idée est effectivement importante, mais elle ne peut caractériser à elle seule les STAPS pour au moins deux raisons majeures selon nous. D’une part, parce que la fonction de l’intervention, même spécifique aux APS, n’est pas propre aux STAPS (voir par exemple la médecine sportive). D’autre part, parce que les STAPS ne se limitent pas à l’intervention : elles ont aussi une fonction cognitive, proprement explicative, qui n’implique pas nécessairement des conséquences pratiques. Nous y reviendrons.
[3] Signalons ici que Parlebas ne s’appuie pas sur une approche naturaliste de l’objet mais sur une approche constructiviste. Pour le constructivisme, l’objet scientifique provient de l’accord que les savants élaborent à partir de l’examen critique de données expérimentales. Les faits ne sont pas donnés mais construits. Mais selon nous, la définition d’une science par son objet reste une façon de parler héritée du positivisme naturaliste et n’offre pas un fondement permettant de distinguer entre les diverses disciplines (voir notamment Popper, 1985, 108)
[4] Ce concept désigne ces mots qu’évoque Wittgenstein (comme le mot jeu par exemple) dont le sens est déterminé par l’air de famille qui lie leurs divers usages. Mais ces sens n’ont rien de commun entre eux (voir Boudon, 1990, 327). Signalons par ailleurs que Parlebas utilise aussi les concepts d’« action motrice » ou de « praxéologie motrice », notions qui sont tout aussi polythétiques que celle de « conduite motrice ».
[5] Pour une étude plus précise des différences épistémologiques entre les perspectives de Parlebas et celles de Boudon, voir ma thèse de doctorat sous la direction de Boudon : « La légitimation des politiques de l’éducation physique scolaire en France » (Jarnet, 1999).
[6] Précisons ici que Boudon ne se limite pas à la falsification empirique à la Popper mais prend aussi en compte les vérifications empiriques et/ou les réfutations conceptuelles. Nous y reviendrons.
[7] L’épistémologie empiriste se caractérise par un trait distinctif, « à savoir qu’elle mesure surtout la qualité d’une théorie à la congruence de ses conséquences avec le réel » (Boudon, 1998, 97)
[8] L’épistémologie non-empiriste « est celle qui, sans sous-estimer ces critères de congruence avec le réel, ne pense ni qu’ils soient toujours applicables, ni qu’ils soient toujours suffisants, ni même qu’ils soient toujours les plus importants » (Boudon, 1998, 97)
[9] Pour une esquisse de l’interaction des facteurs internes et des facteurs externes dans la production de la discipline universitaire STAPS, voir Jarnet (2003).
[10] Pour une illustration de ces mécanismes de rationalisation dans le domaine de l’EPS et des STAPS, voir Jarnet (2001, 2003).
[11] Voir notamment les exemples classiques donnés par Lakatos (1994) : la théorie de Prout, le premier modèle de Bohr, la théorie de Fermi de 1933-1934.
[12] Précisons ici que Boudon, comme Lakatos (1994, 198), étend le critère « popperien » du réel : on n’apprend pas seulement de l’expérience par les réfutations mais aussi par les « vérifications » (Boudon, 1990, 137-145)
[13] Soulignons ici que ces trois critères ne sont pas propres à Boudon et qu’ils peuvent être habillés par d’autres mots, par exemple : 1) le niveau sémantique, 2) le principe de correspondance, 3) la recherche de la meilleure théorie dont nous puissions disposer (Bouveresse, 2003). A quoi il faut ajouter que le troisième critère peut être représenté par l’expression « retenir ce qui marche », à condition de ne pas prendre cette expression dans le sens pragmatiste (car une théorie peut « marcher » et être fausse (Boudon, 1991), mais dans le sens popperien c’est-à-dire lier « ce qui marche » à la vérisimilitude (i.e. s’approcher de la vérité).
[14] Selon cette thèse, « les hommes de science ont de bonnes raisons de ne pas abandonner une théorie contredite pas les faits », car ils ne peuvent pas, dans bien des cas, « déterminer celui des éléments de la théorie qui est responsable de la contradiction en question, ils peuvent en effet toujours espérer qu’elle résulte d’un élément secondaire et, par suite, qu’une modification mineure de la théorie en question se révèle capable de la rendre compatible avec les faits » (Boudon, 2003, 74), voir aussi Lakatos (1994, 138).
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