2004
STAPS
Rapports de recherche
Pour une épistemologie aposterioriste des STAPS
Loïc Jarnet
39 rue Buffon, 75005, Paris
Tél. : 01 43 36 44 91. – Mél :
loicjarnet@wanadoo.fr
Laboratoire : GEMAS, Maison des sciences de l’homme,
54 boulevard Raspail, 75006, Paris.
L’épistémologie des STAPS est caractérisée par au moins quatre
conceptions. Un type d’épistémologie souhaite que les STAPS deviennent une
science avec son objet propre. Un autre type les conçoit comme des savoirs
rattachés à des sciences-mères. Un troisième type propose que les STAPS suivent
des rationalités hétérogènes qui s’unifieraient autour d’un objet commun. Un
dernier type perçoit cette discipline comme une science dont les objets
spécifiques sont à construire. L’épistémologie de Raymond Boudon, qui est une
épistémologie aposterioriste, interne, non-empiriste et comparatiste, offre un
autre paradigme capable de dépasser ces alternatives. Les STAPS peuvent ainsi
légitimement se considérer comme une science propre caractérisée par des
traditions de recherche et des paradigmes avec leurs questionnements et leurs
théories, lesquels évoluent, entre autres, sous l’effet de la critique des
théories existantes et de la création de nouvelles théories. Trois critères
généraux (critique interne, externe, concurrence entre les théories) permettent
de guider ce processus complexe de la rationalité scientifique, processus qui
dynamise le progrès des connaissances.
Mots-clés :
épistémologie, théorie de la connaissance, rationalité, science, philosophie de la connaissance, STAPS..
The epistemology of the STAPS is caracterized by at least four
concepts. One type of epistemology wishes the STAPS to become a science with
its own subject matter. Another type views them as a sum of knowledge related
to master sciences. A third type suggests that the STAPS follow heterogeneous
sorts of rationality that would share a common subject matter. A last type
perceives that subject to be a science whose specific purposes are yet to be
constructed. Raymond Bourdon’s epistemology of the STAPS, which is an
aposteriorist, internal, non-empirist type of epistemology based on comparison,
offers another paradigm which could go beyond these options. Thus the STAPS can
legitimately see themselves as a science in itself, caracterized by a history
of research and by paradigms raising questions and putting forward theories,
and evolving, among other things, under the influence of the criticism of the
existing theories and of the creation of new theories. Three general criteria
(internal criticism, external criticism, competition between the theories)
allow to guide this complex process of scientific rationality, a process which
stimulates the progress of knowledge.
Keywords :
epistemology, theory of knowledge, rationality, science, philosophy of knowledge, STAPS (Sciences and techniques of physical and athletic
activities).Epistemologie, Erkenntnistheorie, Rationalität, Wissenschaft, Wissenschaftstheorie, Sportwissenschaften.epistemologia, filosofia della conoscenza, razionalità, scienza, STAPS.epistemología, teoría del conocimiento, racionalidad, ciencia, filosofía del conocimiento, STAPS..
Die Epistemologie der Sportwissenschaften ist durch mindestens
vier Konzeptionen charakterisiert. Ein Typ der Epistemologie wünscht, dass die
Sportwissenschaften eine Wissenschaft mit ihrem eigenen Objekt werden. Ein
anderer Typ sieht sie als Wissensbestände, die den Mutterwissenschaften
zugeordnet sind. Ein dritter Typ schlägt vor, dass die Sportwissenschaften
heterogenen Rationalitäten folgen, die sich um einen gemeinsamen Gegenstand
vereinen. Und ein letzter Typ sieht diese Disziplin als eine Wissenschaft,
deren spezifische Objekte zu konstruieren sind. Die Epistemologie von Raymond
Boudon, die eine aposteriorische, interne, nicht empirische und
komparatistische Epistemologie ist, bietet ein anderes Paradigma, das über
diese Alternativen hinausgehen kann. Die Sportwissenschaften können sich so
legitimerweise als eine eigene Wissenschaft betrachten, welche durch die
Forschungstraditionen und die Paradigmen mit ihren Fragen und ihren Theorien,
die sich entwickeln, und unter anderem durch den Effekt der Kritik der
existierenden und Kreation neuer Theorien charakterisiert ist. Drei allgemeine
Kriterien (interne und externe Kritik, Konkurrenz zwischen den Theorien)
erlauben es den komplexen Prozess der wissenschaftlichen Rationalität, den
Prozess, der den Fortschritt der Kenntnisse dynamisiert, zu leiten.
L’epistemologia degli STAPS è caratterizzata da almeno quattro
concezioni. Un tipo di epistemologia auspica che gli STAPS diventino una
scienza con un suo oggetto proprio. Un altro tipo li concepisce come dei saperi
collegati a scienze-madri. Un terzo tipo propone che gli STAPS seguano delle
razionalità eterogenee che si unificheranno attorno ad un oggetto comune. Un
ultimo tipo percepisce questa disciplina come una scienza i cui obiettivi
specifici sono da costruire. L’epistemologia di Raymond Boudon, che è un
epistemologia aposteriorista, interna, non-empirista e comparatista, offre un
altro paradigma capace di superare queste alternative. Gli STAPS possono così
legittimamente considerarsi come una scienza propria caratterizzata da
tradizioni di ricerca e di paradigmi con i loro interrogativi e le loro teorie,
le quali evolvono, tra le altre, sotto l’effetto della critica delle teorie
esistenti e della creazione di nuove teorie. Tre criteri generali (critica
interna, esterna, concorrenza tra le teorie) permettono di guidare questo
processo complesso della razionalità scientifica, processo che dinamizza il
progresso delle conoscenze.
La epistemología de STAPS se caracteriza por a lo menos cuatro
concepciones. Un tipo de epistemología busca que los STAPS se transformen en
una ciencia con su propio objeto. Otro tipo las concibe como saberes adjuntos a
ciencias madres. Un tercer tipo propone que STAPS sigan razones heterogéneas
que se unificarían entorno de un objeto común. Un último tipo percibe esta
disciplina como una ciencia en la que los objetos específicos están por
construir. La epistemología de Raymond Boudon, quien es un epistemologista
aposteriorista, interno, no empirista y comparativa, ofrece otro paradigma
capaz de superar esas alternativas. De manera legítima las STAPS pueden
considerarse como una ciencia propia, caracterizada por tradiciones de
investigación y de paradigmas con sus interrogantes y sus teorías, las cuales
evolucionan, entre otras, bajo el efecto de la crítica de teorías existentes y
de la creación de nuevas teorías. Tres criterios generales (critica interna,
externa, concurrencia entre las teorías) permiten guiar este proceso complejo
de la racionalidad científica, proceso que dinamiza el progreso de los
conocimientos.
POUR UNE ÉPISTÉMOLOGIE APOSTERIORISTE
DES STAPS
[1]
Discipline d’enseignement universitaire et de recherche, les
Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (S.T.A.P.S.) sont
confrontées aux problèmes de leur identité, de leur unité et de leur
scientificité. Ces problèmes existent au moins depuis les débuts de leur
institutionnalisation dans les années soixante-dix.
Certains veulent que l’identité et l’unité des STAPS passent
par l’identification de leur objet spécifique lequel permettrait de définir un
domaine scientifique propre, et récuserait toute vassalisation à une autre
discipline. D’autres pensent à l’inverse que les STAPS n’ont pas d’objet
propre, ne sont pas une science et qu’elles sont contraintes de s’appuyer sur
les objets des sciences-mères et leur démarche spécifique : leur identité
proviendrait dès lors des pratiques sociales sur lesquelles les STAPS
s’appliquent, notamment les activités physiques et sportives. Certains font le
constat de directions multiples et divergentes ne relevant pas nécessairement
de la connaissance scientifique, et cherchent à cerner
a posteriori un objet théorique afin
d’éviter une dispersion disciplinaire, tandis que d’autres considèrent les
STAPS comme une science plurielle récente qui n’a pas encore construit ses
objets propres. Qu’en est-il ? Y a-t-il ou non un objet spécifique, des objets
spécifiques ou bien des traditions de recherches et des paradigmes particuliers
aux STAPS ? Les STAPS sont-elles une science, un savoir pluridisciplinaire, des
rationalités hétérogènes ou bien une science plurielle ? Comment établir une
certaine identité et unité des STAPS ?
Dans cet article, le terme épistémologie sera pris à la fois au
sens de théorie de la connaissance et de critique de la science. Ces deux
secteurs sont en réalité en étroite relation : la théorie de la connaissance
s’intéresse à la manière dont on justifie les connaissances et cherche
notamment à clarifier la ligne de démarcation entre ce qui est scientifique ou
non. La théorie de la connaissance participe ainsi à la critique des théories
scientifiques, et la critique des sciences dépend donc de la théorie de la
connaissance. Cependant, la théorie de la connaissance s’attache à toute forme
de connaissance et dépasse l’épistémologie. Aussi nous réserverons l’expression
« épistémologie » à cette partie de la théorie de la connaissance qui
s’intéresse plus particulièrement aux sciences et à leur critique, et aux
problèmes de justification et de validité du savoir. Il y a diverses sortes de
conceptions épistémologiques en cours et simultanément nous en discuterons
quelques-unes. Notre position s’inscrit au sein de l’épistémologie
aposterioriste de R. Boudon (2003). Nous reviendrons sur cette notion au fur et
à mesure.
Nous présenterons dans un premier temps quatre approches
épistémologiques des STAPS et nous les soumettrons au doute et aux critiques,
ce qui est le propre de l’activité scientifique. Précisons tout de suite que
ces quatre références mériteraient un développement plus long et qu’elles sont
loin d’être exhaustives. En fait, le présent article a seulement pour but de
fournir quelques repères, repères qui n’épuisent évidemment pas le vaste sujet
des relations entre épistémologies et STAPS, et nous nous permettons de
renvoyer le lecteur sur ce sujet à Midol, Lorant, Roggero (1994), Klein (1998),
Lanteri, Midol, Rogowski (1999), Midol, Astolfi (2000)
[2]. Dans un deuxième temps nous
proposerons une autre approche épistémologique, celle de R. Boudon, pour tenter
de répondre au problème de la nature scientifique des STAPS ainsi qu’à celui de
leur unité et de leur identité.
2. Quatre types d’épistémologie des staps
2.1. L’épistémologie de Parlebas: une science, un objet
spécifique
Parmi les épistémologies les plus importantes dans le domaine
des STAPS, un premier type est défendu par P. Parlebas depuis les années 70.
L’idée de fond est d’orienter les différentes traditions de recherche
existantes en STAPS dans la voie où elles peuvent prétendre au statut
épistémologique de science. Afin d’obtenir ce statut, il est nécessaire, selon
lui, de mettre en évidence la distinction de l’objet des STAPS, objet qui situe
ensuite le champ de recherche propre. Pour cet auteur, cet objet est la
conduite motrice. La collecte scrupuleuse et méthodique de données
expérimentales en rapport avec celui-ci permettrait d’élaborer une science
nouvelle (la science de l’action motrice), et de récuser toute vassalisation à
une autre science. En se différenciant des autres disciplines scientifiques,
les « stapsiens » pourraient ainsi développer « un corpus de connaissances
originales qui ne soit pas la reprise de ce que font les autres » (Parlebas,
2001a, 271). Ils pourraient se doter d’une identité forte, et surmonter «
l’émiettement des connaissances en une mosaïque de disciplines hétérogènes »
(Parlebas, 2001a, 271). Une telle unité et homogénéité à partir de leur objet
permettrait de légitimer et de reconnaître les STAPS comme une discipline
scientifique à part entière. Cette approche, qui définit une science par son
objet spécifique
[3],
n’est pas sans force, mais pose quelques problèmes importants. D’abord l’objet
unique qu’est la conduite motrice, objet qui est censé unifier l’ensemble des
STAPS, recouvre en réalité plusieurs significations qui n’ont pas de rapport
entre elles : quoi de commun en effet, lorsqu’on emploie l’expression «
conduite motrice », entre l’étude du geste technique d’un cent mètres,
l’analyse du système nerveux, ou l’ethnographie de rites corporels ?
L’expression « conduite motrice » est en fait de type polythétique
[4] et ne permet pas
véritablement d’unifier les STAPS sous une perspective unique. Ensuite cet
objet est supposé produire un certain « monisme théorique », or on ne voit pas
comment un tel « monisme » pourrait dépasser le « pluralisme théorique » actuel
des STAPS qui permet de résoudre de nombreux problèmes significatifs très
différents. Enfin les normes de Parlebas rejettent dans l’irrationnel de
nombreux pans des STAPS, comme par exemple les techniques sportives ou les
connaissances pratiques. En fait, pour lui, aujourd’hui, « ce qui est
scientifique est extérieur aux STAPS et ce qui leur appartient n’est pas
scientifique » (Parlebas, 2001b, 9), ce qui conduit à penser qu’une grande
partie de ce domaine est dominée par le chaos alors que la plupart des «
stapsiens » trouvent au contraire que ce champ est gouverné par la
rationalité.
On peut dire que la théorie de l’action motrice propose une
solution intéressante au problème qui consiste à élever les STAPS au rang de
science, et à rendre cette discipline autonome. Elle permet de donner une
identité forte aux STAPS en la différenciant radicalement des autres sciences
par la création d’une nouvelle perspective. Mais cette approche «
compartimentaliste », qui définit une science par son objet et un certain «
monisme théorique », a l’inconvénient de ne pas correspondre à ce qui se passe
réellement en STAPS et n’arrive pas à théoriser le polymorphisme de cette
discipline
[5].
2.2. L’épistémologie de Vigarello et ses variantes: des connaissances
rattachées à des sciences-mères
G. Vigarello propose un autre type d’épistémologie afin de
résoudre le problème de la scientificité et de l’identité des STAPS. Pour cet
auteur, c’est un mythe de croire que les STAPS puissent relever d’une science
spécifique avec son objet propre. Elles sont plutôt une approche
pluridisciplinaire et non une science. Une science possède des méthodes, des
objets et des théories qui lui sont propres, encadrés par une profession. Ce
n’est pas le cas des STAPS selon lui, car elles s’appuient sur des entrées, des
modes de théorisation et des professionnalisations très différentes. Notre
auteur distingue notamment les chercheurs en STAPS qui sont des spécialistes de
telle ou telle science établie (psycho-physiologie, sociologie…) et les
techniciens et praticiens STAPS qui exploitent ces données scientifiques et qui
travaillent dans une autre situation d’urgence et de singularité (Vigarello,
2001, 281). Comment fédérer ces points de vue disparates et fragmentés ? Pour
Vigarello, la solution à ces problèmes n’est pas d’ordre épistémologique mais
plutôt d’ordre institutionnel, solution déjà amorcée par la création de
l’université STAPS. Il propose d’une part que les futurs praticiens et les
futurs chercheurs puissent suivre une formation initiale commune dans une
discipline donnée (psycho-physiologie ou sociologie par exemple) afin qu’ils se
comprennent, et d’autre part que se constituent au sein des STAPS des équipes
de recherche pluridisciplinaires. Selon cet auteur, ce sont sur de telles
bases, où le garant scientifique et l’intérêt pour l’objet sont assurés, que se
construiront une certaine unité et identité des STAPS (Vigarello, 2001, 282).
Dans ces conditions, il n’est pas possible de dire précisément par avance quels
seront les objets de recherche abordés par les équipes
pluridisciplinaires.
Notons deux variantes importantes à l’épistémologie des STAPS
de Vigarello, variantes qui ont un certain succès : la première est une
variante technologique qui est proposée par A. Hébrard ; la deuxième est une
variante académique fournie par A. Rauch et G. Bruant. En ce qui concerne
Hébrard, il voit dans les STAPS non pas une science mais une technologie. Les
STAPS se rattachent à des « sciences-contributives » qui étudient les Activités
Physiques et Sportives. En découle le fait que les « stapsiens » utilisent les
données fondamentales de ces « sciences-mères » pour résoudre des problèmes
techniques et pratiques (Hébrard, 1998). Ici, les « stapsiens » sont plutôt des
ingénieurs que des savants, savants pris dans le sens de « concepteurs ou
créateurs de savoirs fondamentaux ».
Bruant et Rauch ne s’opposent pas à la vocation d’engineering des STAPS mais soulignent que les «
stapsiens » ne doivent pas perdre de vue leurs propres recherches fondamentales
à partir de sciences-mères pour des raisons épistémologiques et axiologiques.
Epistémologiques, parce qu’on ne peut plus séparer aujourd’hui réflexion
théorique et technique. Axiologiques parce que les recherches fondamentales
entreprises par les stapsiens » (notamment sur les sports, le corps ou la
santé) fournissent un point de vue original dans les savoirs théoriques
indispensables à l’accomplissement de la liberté et de l’intérêt général. Ici,
les STAPS ne doivent pas être considérées comme une technologie ou comme une
science mais comme des connaissances plurielles qui s’appuient à la fois sur la
haute culture savante (« les sciences qui prennent pour objet les activités
physiques et les sports » telles que la physiologie, la psychologie ou la
sociologie), la culture générale (« la prise en compte du mouvement des autres
sciences ») et la culture professionnelle (« le voisinage des sciences et des
techniques ») (Bruant, Rauch, 1984, 4).
En somme, Hébrard et Bruant-Rauch proposent des perspectives
quelque peu différentes sur le développement des STAPS, néanmoins, en
arrière-plan, du point de vue de l’épistémologie, leurs idées fondamentales
sont communes à celles de Vigarello : pour eux comme pour Vigarello, il
n’existe pas de sciences propres aux STAPS mais plutôt des connaissances
originales et/ou appliquées qui tirent leur scientificité des sciences
académiques.
Il faut souligner ici que cette épistémologie des STAPS a des
aspects positifs : elle permet d’appréhender le polymorphisme de cette
discipline ; elle donne une caution scientifique aux formations
professionnelles, aux enseignements fondamentaux et aux recherches (bien sûr
cela ne signifie nullement que les professionnels ne récusent pas parfois les
apports scientifiques trop éloignés de leurs pratiques ou de leurs savoirs
d’expérience) ; elle met les STAPS en étroite relation avec les autres
disciplines universitaires. Tout ceci explique que cette épistémologie
constitue une référence théorique majeure des « stapsiens ». Néanmoins, elle
souffre de quelques anomalies importantes. D’abord, elle tend à fragmenter en
une multitude de disciplines extérieures un champ d’intérêts cognitifs et
professionnels propres. Ensuite on pourrait soutenir que la spécificité des
STAPS dérive de son domaine d’application que sont les APS, mais celui-ci n’est
pas suffisant pour catégoriser les STAPS : certaines sciences peuvent
s’appliquer aux APS sans qu’elles appartiennent pourtant aux STAPS. Il manque
ici une théorie qui permette de dire ce qui appartient à celles-ci et ce qui
n’y appartient pas, et ainsi de dégager une certaine autonomie perçue par
nombre de « stapsiens ». Enfin, l’épistémologie vigarellienne de type
bachelardien, très discontinuiste, a tendance à séparer très nettement les
sciences académiques et à les homogénéiser à partir de leur objet propre et de
leur profession. Or, les sciences que sont la sociologie ou la physique sont
tout aussi hétérogènes et diverses que les STAPS, comme nous le verrons plus
loin. En conséquence, pourquoi les STAPS ne pourraient-elle pas être
considérées comme une science plurielle à la manière des autres sciences
?
En résumé, le programme épistémologique de Vigarello souffre
de trois difficultés : il engendre une certaine dispersion disciplinaire ; il
force les traits distinctifs des sciences académiques et tend à insulariser les
STAPS ; il ne permet pas de penser l’autonomie de cette discipline. Gleyse
propose un autre type d’épistémologie qui tend à surmonter ces anomalies
théoriques et empiriques.
2.3. L’épistémologie de Gleyse: un pluralisme théorique unifié par un
objet propre
Cet auteur montre que les modèles de la science sont les
produits continûment retravaillés d’une histoire : après le modèle
physico-chimique et celui de la biologie apparaît celui des sciences humaines.
Il constate corollairement des évolutions épistémologiques : après la doctrine
du caractère manifeste de la vérité, on admet aujourd’hui que différents
régimes de vérité puissent traverser la constitution des savoirs. Selon notre
auteur, bien que récent, le développement du champ STAPS a reproduit ces lignes
évolutives, élevant ainsi cette discipline au rang de « branche de la
connaissance » dans la diversité de ses approches. Voilà en ce qui concerne les
méthodes. Mais comment homogénéiser, fédérer ou rallier la diversité des
approches en STAPS ? Selon Gleyse, en recherchant un objet, et « il apparaît
que le seul objet qui puisse être unifiant, c’est la
corporéité, le corps humain ». Cet
objet central permettrait de recentrer les approches et de cibler les
recherches (Gleyse, 1991, 77). Les APSA auraient ici le statut d’objet d’étude
inclus dans l’objet général qu’est la corporéité humaine.
Cette épistémologie des STAPS, qui se veut non pas une
solution mais une réponse transitoire aux problèmes de l’unité et de l’identité
des STAPS, s’éloigne de la dureté méthodologique qui est dangereuse pour la
recherche (Lakatos, 1994, 90), tout en recentrant les rationalités autour d’un
objet propre afin d’éviter tout éclatement. Elle a conscience de l’aspect
polythétique de son objet et prend en compte la complexité des savoirs et des
pratiques en STAPS. Cependant, ce projet souffre également de quelques
difficultés. D’abord il ne fournit pas de normes méthodologiques suffisantes
permettant de distinguer entre les croyances vraies et les croyances fausses,
et entre le poids cognitif des savoirs, c’est-à-dire de préciser dans quelle
mesure une théorie T1 est supérieur ou non à une théorie T2. Ensuite, l’objet
qu’est « la corporéité, le corps humain » ne permet pas vraiment de théoriser
et de comprendre ce qui appartient ou non aux STAPS, car cet objet appartient
aussi bien à la phénoménologie ou à la biologie, par exemple, qu’aux STAPS. En
somme, cette épistémologie de Gleyse fait des STAPS une discipline à part
entière et autonome comme le ressentent un certain nombre de stapsiens, mais
les STAPS apparaissent ici comme une science un peu particulière, parce que
cette épistémologie ne donne pas de normes précises permettant de distinguer ce
qui est scientifique ou pas, de savoir si une théorie s’impose par rapport aux
autres, et de préciser ce qui démarque les STAPS des autres
disciplines.
2.4. L’épistémologie des staps de C. Prevost: une science plurielle,
des objets propres à construire
Le dernier type d’épistémologie que nous voudrions aborder
ici est représenté par C. Prevost. Il montre que l’épistémologie moderne a été
transformée au début du siècle par la crise des fondements des mathématiques et
de la physique. On voit mieux désormais qu’il n’existe pas une essence des
mathématiques, de la physique ou de la biologie et qu’il n’existe pas non plus
de méthode pour découvrir la vérité dans les sciences (Prevost, 1988, 9).
Pourtant, il y a bien des sciences reconnues. Comment se forment ces
disciplines et leurs spécificités ? Prevost propose ici deux critères : l’un
épistémique, l’autre social. D’abord il y a des sphères subjectives
d’appartenance construites à partir d’intérêts de connaissance et ces sphères
subjectives expliquent que les frontières entre les sciences soient poreuses.
Ensuite, parmi les différentes orientations et objets d’étude possibles, ce
sont les personnes qualifiées par la communauté scientifique, personnes
dépendantes d’unités administratives, qui décident de la « reconnaissance » de
ce qui doit appartenir ou non à leur discipline. Ce sont en partie les
organisations administratives qui définissent cette spécificité. Une science se
caractérise donc à la fois par des normes scientifiques et par des normes
sociales. A partir de ces arguments, notre auteur se fait plus attentif aux
STAPS qu’il considère comme une science : comme toutes les sciences, elles sont
un ensemble de savoirs, qui « sont essentiellement au pluriel dans leur objet
comme dans leur démarche » (Prevost, 1988, 13). Mais alors quels sont plus
précisément les objets et les démarches des STAPS ? Quels sont les axes
centraux des STAPS ? Prevost ne donne ici que quelques pistes telles que
l’étude du corps ou de l’EPS, mais répond surtout qu’il faut attendre que cette
discipline soit plus ancienne pour qu’elle puisse dégager ses objets
propres.
L’aspect positif de la démarche de Prevost est indéniable
pour au moins trois raisons. Un, il considère les STAPS comme une science
propre, ce qui correspond à ce que perçoivent un certain nombre de stapsiens.
Deux, il y a d’autres moyens de donner une identité forte aux STAPS qu’en la
différenciant radicalement des autres sciences, autrement dit, selon cette
approche, il n’y a pas de « cloisons étanches » entre les sciences, ce qui
correspond à la réalité historique. Trois, les STAPS seront à l’avenir
traversées par des paradigmes divers comme toutes les disciplines
scientifiques. Cependant cette épistémologie des STAPS de Prevost pose
également quelques difficultés. En premier lieu, si l’expression STAPS est
récente, la chose est en revanche ancienne. En approfondissant
l’historiographie des STAPS, notre auteur aurait pu observer que les sciences
du sport et de l’éducation physique ont existé bien avant que n’apparaisse
l’étiquette STAPS, et qu’elles contiennent une pluralité de traditions de
recherche, qui peuvent entrer en conflit, et qui évoluent et se restructurent
continuellement. En second lieu, notre auteur minimise la dimension cognitive
par rapport à la dimension sociale : il n’insiste pas suffisamment sur la
dynamique cognitive interne aux STAPS, qui passe par la mise en évidence de
leurs problèmes propres, de leurs paradigmes (au sens d’ensembles de théories
formulées à partir de systèmes de postulats), et de leurs apports. En fait,
c’est par une autre épistémologie que l’on peut aborder ses différents points
et ainsi mieux souligner l’autonomie des STAPS. C’est cette épistémologie que
nous allons maintenant exposer et étudier à grands traits.
3. Pour une nouvelle épistémologie des staps: une science spécifique
avec ses traditions de recherche, ses paradigmes et ses^problèmes
L’épistémologie que j’évoquerai ici s’appuie sur celle de R.
Boudon. Cette épistémologie boudonienne est fondée sur celle de Popper, mais
elle s’en éloigne aussi. En effet si Boudon endosse certaines notions
fondamentales de Popper que nous développerons ici : celle de science comme
activité de résolutions de problèmes, celle de conjectures et de
réfutations
[6], ou de
passage entre les cadres théoriques des paradigmes et des disciplines, il
existe aussi des divergences importantes entre les deux penseurs. En fait,
l’épistémologie de Popper est essentiellement aprioriste, externe, et
empiriste
[7] tandis que
celle de Boudon correspond beaucoup plus à une épistémologie aposterioriste,
interne, et non-empiriste
[8]. En outre, Popper défend son critère de la «
falsification » tandis que Boudon montre qu’il n’existe pas de critères de
démarcation universelle entre science et non-science. Ainsi il y a des points
communs et des divergences entre ces deux théoriciens. Il ne peut être question
ici de traiter de ce sujet dans toute son extension. C’est pourquoi nous nous
attacherons surtout à souligner les apports de ces deux auteurs afin d’avancer
quelques idées susceptibles de répondre aux problèmes difficiles de savoir si
les STAPS constituent une science ou non et comment peuvent se former l’unité
et l’identité de cette discipline.
3.1. Non pas des objets spécifiques mais des problèmes ou énigmes à
résoudre
Selon les perspectives épistémologiques de K. Popper et R.
Boudon, une science ne se définit pas par son objet mais plutôt par des
problèmes ou énigmes à résoudre. C’est pourquoi on peut considérer que
rechercher une entité « STAPS » qui posséderait un objet spécifique ou devrait
s’appuyer sur des objets spécifiques est « un vestige remontant à l’époque où
l’on croyait qu’une théorie devait partir de la définition de son objet
spécifique » (Popper, 1985, 108). Pour Popper comme pour Boudon, nous
n’étudions pas des disciplines ou des branches de la connaissance mais plutôt
des problèmes ou énigmes avec le désir de les résoudre. C’est pourquoi les
problèmes ou énigmes peuvent traverser les frontières de n’importe quel domaine
ou discipline. « La délimitation disciplinaire, nous dit Popper, tient en
partie à des raisons d’ordre historique et administratif (telles l’organisation
de l’enseignement et celle des postes) mais aussi elle est en partie motivée
par des théories élaborées et critiquées pour résoudre des problèmes relevant
d’une certaine tradition » (Popper, 1985, 108). En conséquence, selon cette
perspective, nous sommes parfaitement fondés à qualifier de « STAPS » un
problème, s’il est lié à des questions et des théories qui ont été
traditionnellement discutées par les « stapsiens », même si les moyens employés
pour les résoudre se révèlent être purement biologiques ou sociologiques.
Ainsi, à côté de la dimension institutionnelle et sociale, il y a bien une
dimension cognitive ou épistémique qui caractérise la spécificité des STAPS :
il s’agit de traditions de recherche avec leurs questionnements et leurs
théories. Et Popper ajoute alors : « les théories, à la différence des objets,
peuvent effectivement constituer une discipline (qu’on pourrait définir comme
un faisceau assez lâche de théories susceptibles de critique, de transformation
et d’évolution) » (Popper, 1985, 109). Avec d’autres mots et dans un autre
style, Boudon exprime la même idée fondamentale : « la méthode la plus efficace
pour saisir le statut épistémologique d’une discipline, nous dit-il, consiste à
identifier les principaux paradigmes qu’elle utilise » (Boudon, 1989, 189).
Ainsi ce sont les traditions de recherche, les paradigmes et les théories qui
constituent les disciplines scientifiques. A quoi il faut ajouter que Popper et
Boudon ne nient pas l’importance des facteurs sociaux, notamment
institutionnels, qui ont une incidence réelle sur le développement de la
discipline, en assurant en particulier l’existence de la communauté des
enseignants-chercheurs qui donne vie aux paradigmes. Mais l’important, sous
l’angle qui nous intéresse ici, est que les critères de distinction de la
scientificité des STAPS et de la singularité de cette discipline par rapport
aux autres sciences passent notamment par des critères de nature
épistémologique et non pas seulement par des critères de nature
institutionnelle et sociale. Prenons des exemples afin d’illustrer quelques
traditions de recherche, paradigmes et théories discutés par les STAPS. Nous
serons ici extrêmement sommaire dans la mesure où cet article propose un
programme de recherche concernant l’histoire interne de la discipline complétée
par l’histoire externe (Lakatos, 1994, 204), programme qui reste à
réaliser
[9]. On peut
retenir à titre d’illustration les paradigmes bio-mécaniques, biologiques,
neuro-biologiques, psychologiques, et sociologiques dont le but est de saisir
les causes du geste sportif. Il y a aussi les paradigmes qui concernent le
contenu de l’activité sportive elle-même, contenu qui relève de la dimension
normative en interaction avec la dimension « naturelle », contenu qui
appartient bien à la science, dans la mesure où le programme de celle-ci est de
décrire le réel tel qu’il est ou tel qu’il est
perçu, déclaré. S’y ajoutent les programmes de recherche dans le
domaine de la psychomotricité et de la rééducation par le mouvement. Se posent
encore les questions et les théories relatives à une éducation physique «
complète », qui ont été plus particulièrement abordées par les paradigmes
biologiques, psychologiques, néo-marxistes, psycho-sociologiques ou
anthropologiques. Il y a encore les problèmes concernant l’origine des APS et
des sports, l’explication de leurs succès et de leur organisation, explications
où les paradigmes historiques, sociologiques et économiques se sont
particulièrement illustrés. On peut donc dire qu’il y a bien des traditions de
recherche, des paradigmes et des théories qui sont propres aux STAPS, même s’il
n’y a pas dans ce cas de cloisons étanches avec d’autres disciplines majeures,
ce qui nous porte ici à penser l’autonomie des STAPS autrement que sur le mode
de la confrontation avec les autres sciences ou sur celui de l’insularisation.
Mais y a-t-il un point commun à toutes ces traditions de recherche, paradigmes
et problèmes au sein des STAPS ? Comment lutter contre la tendance à la
dispersion et à l’anomie ?
3.2. Une identité complexe comme pour toutes les sciences
A partir du moment où l’on prononce le mot STAPS, on a
l’impression qu’il doit y avoir quelque chose de commun entre tous ses
produits, qui caractériserait l’unité et l’identité de ce domaine. Mais en même
temps, personne n’a réussi à dégager les traits distinctifs de l’activité en
question, à la manière dont on peut distinguer l’activité du charpentier de
celle du boulanger par exemple. C’est pourquoi certains soutiennent qu’il
s’agit d’une science avec son objet ou ses objets qui restent à construire
tandis que d’autres considèrent qu’elle recouvre des directions multiples et
divergentes et en concluent que cette discipline non unifiée ne peut constituer
une science. Pour sa part, Boudon reconnaît que la sociologie se présente comme
fort hétéroclite, mais il n’en conclut pas qu’elle n’est pas une science
stricto sensu. A la suite de
Wittgenstein, il précise « que la notion de jeu par exemple n’est pas vide de
sens, bien qu’il n’y ait rien de commun entre les jeux concrets qui
matérialisent cette notion abstraite » (Boudon, 1996, 57). Il en va de même
pour la sociologie. En réalité cette discipline s’appuie sur des paradigmes
divers, qui expliquent ou cherchent à expliquer de nombreux phénomènes
énigmatiques ou opaques, et ces paradigmes n’ont parfois pas de points communs
entre eux. Néanmoins ils forment un ensemble complexe qui constitue le domaine
de la sociologie. La sociologie a donc une identité complexe, mais il en va de
même pour toutes les sciences. La physique, par exemple, longtemps considérée
comme la reine des sciences, a renoncé à sa vision newtonienne d’un savoir
totalisé et évoque désormais plutôt l’image de l’archipel que celle du
continent (Boudon, 995, 319). Selon nous, les STAPS sont dans une situation
identique : elles ont une identité complexe concrétisée par des traditions de
recherche et des paradigmes, que nous avons brièvement évoqués plus haut,
traditions et paradigmes qui n’ont pas nécessairement de rapport étroit entre
eux.
Cette hétérogénéité peut cependant s’atténuer de plusieurs
façons. D’une part, par une épistémologie aposterioriste et interne. Il ne
s’agit pas de dire
a priori ce que
doit être telle ou telle science mais de clarifier les problématiques, les
questions qui sont posées et les réponses apportées. Les programmes majeurs
sont alors dégagés, programmes dont les enjeux ne sont souvent perceptibles que
de l’intérieur par les spécialistes. Ce type d’analyse permet de mieux cerner
la discipline. Il s’agit donc d’une épistémologie
a posteriori et interne et non d’une
épistémologie
a priori et externe.
Précisons ici ce que nous entendons par « interne » et « externe » car ces
qualificatifs sont plus flous que ceux de
a
priori et
a posteriori.
L’épistémologie interne cherche à observer la discipline de l’intérieur, c’est
ainsi qu’elle pense la faire le mieux progresser. Des pistes sont alors tracées
et soumises à la critique scientifique. En revanche l’épistémologie externe
cherche plutôt à dégager la signification des sciences dans l’expérience de
l’homme ou bien on cherche à structurer de manière aprioriste le champ
scientifique. Cette épistémologie externe est également légitime, mais elle est
moins utile que l’épistémologie interne, par nature même, pour le progrès de
telle ou telle science particulière, car elle n’a pas celui-ci pour programme
(Bouvier, 1999, 16). D’autre part, l’hétérogénéité du domaine étudié peut être
atténuée aussi par une épistémologie comparatiste. Il s’agit ici de confronter
les paradigmes entre eux non seulement pour dégager le tranchant des questions
et la spécificité des problématiques mais aussi pour repérer les identités
foncières de problématiques, souvent cachées sous un vocabulaire spécifique,
problématiques qui peuvent se recouper ou se chevaucher à l’intérieur de la
discipline et avec d’autres disciplines. C’est pourquoi un parcours
intradisciplinaire est aussi un parcours extra-disciplinaire. A quoi il faut
ajouter que les paradigmes évoluent avec le temps : certains s’effacent ;
d’autres se transforment ; quelques-uns totalement inédits apparaissent
[10]. L’épistémologie
comparatiste qui analyse la conflictualité des paradigmes et les
cristallisations mais aussi les fluidités et les mobilités permet de resserrer
la discipline sur les questions essentielles et contribue ainsi à une certaine
homogénéisation et identité de celle-ci.
En résumé, les STAPS s’appuient sur des traditions
hétérogènes comme toutes les sciences. Ces entreprises différentes permettent
d’enrichir les problématisations et d’accumuler du savoir. Pour organiser ce
savoir et éviter dispersion et anomie, il est nécessaire d’évaluer ces
traditions et paradigmes afin de dégager et de renouveler ceux qui sont de
nature à répondre aux questions essentielles de ce domaine. Cette épistémologie
aposterioriste, interne et comparatiste permet de contribuer à l’identité des
STAPS et à une certaine unité. Toutefois, nous n’avons pas explicité ici les
fondements sur lesquels fonctionne cette épistémologie. A partir de quels
critères peut-on dire qu’une théorie est justifiée, et qu’elle relève de la
connaissance scientifique ? Quelle théorie normative d’évaluation doit-on
utiliser ?
3.3. Quelle théorie normative d’évaluation ? Quels critères de
scientificité ?
La célébrité de Popper est en partie due à sa théorie de la «
falsification », qui devait permettre de distinguer ce qui relève de la science
de ce qui n’en relève pas, et ainsi définir la science. Mais on sait
aujourd’hui que cette théorie normative d’évaluation qui s’appuie sur le
critère de la « falsification » n’est pas universelle, notamment parce que le
critère scientifique qu’est la « falsification » n’est pas absolu : par
exemple, de nombreuses théories tenues dans la plus haute estime par la
communauté scientifique ont progressé malgré des « falsifications » empiriques
cruciales
[11]. En
réalité, aujourd’hui, de nombreux épistémologues tel que Boudon reconnaissent
qu’« il n’existe pas de critère universel de la vérité et donnent raison à Kant
qui a écrit que ceux qui recherchent les critères généraux de la vérité »
évoquent « l’image grotesque de ceux qui cherchent à traire un bouc » (Boudon,
2002, 46). Mais alors comment distinguer le vrai du faux ? Ou plus précisément
comment séparer les théories sérieuses des pseudo-théories ?
En fait, s’il n’existe pas de critères absolus, il existe
néanmoins des critères relatifs qui permettent d’affirmer dans de nombreux cas
que telle théorie est préférable à telle autre. « Les critères qui permettent
de préférer la théorie du baromètre de Pascal à celle de Descartes, nous dit
Boudon, sont irrécusables ; mais ils ne sont pas les mêmes que ceux qui
permettent de préférer la mécanique ondulatoire à la théorie cartésienne de
l’optique » (Boudon, 2002, 46). Ainsi, il y a des critères de validité
objective, mais qui sont variables d’un cas à l’autre.
Cependant, il existe néanmoins, selon notre auteur, trois
critères généraux, qui permettent de nous guider parmi les différents modes de
validation. Ces trois critères, sur lesquels la communauté scientifique
s’accorde, s’appliquent aussi bien aux sciences de la nature qu’aux sciences
humaines et sociales.
Il y a d’abord la critique interne, « c’est-à-dire la
critique de la cohérence des propositions non empiriques composant une théorie,
de la recevabilité des concepts utilisés » (Boudon, 1990, 430). C’est tout
particulièrement l’activité critique des propositions non empiriques,
c’est-à-dire celles qui ne peuvent pas être confrontées au réel. Par exemple,
le mot force ne se rapporte pas à une chose visible, pourtant il permet
d’expliquer de manière psychologiquement acceptable certains faits qu’on ne
pourrait pas expliquer autrement. Ce critère non empirique est essentiel ; car
le critère du réel n’est ni toujours applicable,
ni toujours suffisant, ni même toujours le plus important (Boudon,
1998, 97).
Le deuxième critère est celui de la critique externe, à
savoir une « confrontation des théories, dans leurs prémisses et leurs
conséquences avec les données de l’observation » (Boudon, 1990, 430). C’est le
critère empirique, qui consiste à observer si une théorie est adéquate ou non
avec le réel. Ce critère est le plus connu : il mesure la qualité d’une théorie
dans sa correspondance avec le réel. Mais ce critère du réel
[12] n’est pas toujours
possible (quand par exemple il s’agit d’expérimentation humaine ou quand il n’y
a pas d’instrument de mesure suffisamment élaboré ou encore quand la recherche
concerne une société qui n’existe plus). Néanmoins, il n’en résulte pas que la
théorie soit fragile. C’est le critère interne qui est alors déterminant,
c’est-à-dire la force logique des propositions non empiriques, ou critère de
plausibilité. « Exemples de critères non popperiens : on accepte le
parallélogramme des forces de Huygens parce qu’on l’applique efficacement à
toutes sortes de phénomènes ; on préfère l’explication pascalienne du phénomène
du « baromètre » à l’explication aristotélicienne notamment parce la première
évite toute notion anthropomorphique ; la théorie de la magie de Durkheim à
celle de Lévy-Bruhl notamment parce qu’elle n’introduit aucune notion qui ne
relève de la psychologie la plus banale, etc. » (Boudon, 2003, 146).
Enfin, le troisième critère d’une critique rationnelle est la
mise en comparaison et en concurrence des théories existantes en fonction des
deux critères précédents, conceptuels et/ou empiriques. On choisit alors celle
qui est la moins conjecturale (les hypothèses sont les moins lourdes possibles
: plutôt le concept de force que celui de dieu, ou bien, l’individu préfère
être en bonne santé que malade), et dont la portée explicative est la plus
forte (elle explique plus de faits ou des faits qu’on ne peut pas expliquer
autrement).
Ces trois critères généraux sont des lignes directrices qui
permettent de guider l’évaluation d’une théorie et non des règles pour arriver
à des solutions. La puissance opératoire de ces critères peut être illustrée
par les analyses boudoniennes qui les utilisent de manière systématique
[13]. A quoi il faut ajouter
que le processus d’évaluation des théories est lent et complexe. Boudon a
notamment souligné « qu’il n’est pas toujours facile de juger si une théorie
est effectivement contredite par le réel, ni de déterminer la partie de la
théorie pouvant être considérée comme fautive (la thèse de Duhem-Quine
[14]), ni de savoir à quel
moment il convient d’abandonner une théorie qui paraît multiplier les échecs »
(Boudon, 1990, 138). Ainsi la rationalité scientifique n’est pas immédiate mais
plutôt lente et complexe, néanmoins elle permet de dire à un moment donné dans
de nombreux cas qu’une théorie est meilleure ou pire qu’une autre.
En somme, selon les normes épistémiques de Boudon, notamment
en s’appuyant sur ses trois critères généraux, il est possible d’établir la
respectabilité d’une théorie et ainsi de lutter contre le scepticisme : il y a
des théories meilleures que d’autres et tout n’est pas bon. Ces normes ont
aussi l’avantage d’éviter qu’une discipline se fragmente excessivement : on
retient en effet prioritairement les théories dont les portées explicatives et
empiriques sont les plus fortes.
Boudon met en évidence un autre point important : il
considère qu’il n’y a pas de rupture entre les connaissances pratiques et les
connaissances scientifiques. Dans les deux cas, la cristallisation des
connaissances se fait à partir des mêmes mécanismes : nous sommes toujours en
présence d’un système d’arguments afin de formuler une conjecture sur un
problème, conjecture qui est ensuite soumise à l’examen critique et à la
confrontation avec le réel. Certes, il y a bien des différences au niveau des
imprégnations théoriques propres à telle ou telle argumentation et observation,
tant en fonction du domaine auquel elles sont associées que du degré théorique
et expérimental de ce domaine. Toutefois, il n’y a pas rupture ainsi que le
signale Boudon : elles s’appuient toutes les deux sur un même modèle de
scientificité. S’il existe des différences, ce sont des différences de degré et
non de nature. Ainsi les connaissances pratiques peuvent accéder au statut de
connaissances positives à part entière sans remettre en cause la scientificité
de la discipline. Cette norme épistémique est tout particulièrement importante
en STAPS dans la mesure où on évite ici de rejeter dans l’irrationnel des
rationalités pratiques qui éclairent de nombreux phénomènes complexes et
énigmatiques.
Dernier point important : Boudon (1994) s’oppose à l’idée
kuhnienne (1983) suivant laquelle les paradigmes et les théories sont de nature
incommensurable. Pour notre auteur, comme pour Popper (1989), il existe au
contraire des passages entre les cadres de références des théories
scientifiques. Certes il y a bien des barrières, mais celles-ci ne sont pas
absolues et insurmontables. En fait, il est possible de passer d’un paradigme
dominant à l’autre, et cela en vaut la peine, car on élargit ainsi son horizon
intellectuel et on peut engager des discussions fructueuses. Parfois même
certains chercheurs travaillent dans deux traditions de recherche, ou plus, ou
bien combinent plusieurs paradigmes. L’important, c’est la volonté de résoudre
des problèmes et d’approcher de la vérité. La notion de progrès est ici
décisive et reconnue.
Ainsi, la théorie normative d’évaluation de Boudon soutient
qu’il n’existe pas de critères universels de la vérité, mais cela n’implique
pas qu’il faille tomber dans le scepticisme ou le relativisme radical. Trois
critères généraux reconnus par la communauté scientifique permettent de guider
l’évaluation des théories, théories qui sont élaborées pour résoudre des
problèmes significatifs. Par la suite, les théories validées forment un stock
de connaissances propres à la discipline.
3.4. Conséquences sur l'activité organisationnelle
L’épistémologie boudonienne peut avoir des conséquences sur
l’activité organisationnelle d’une discipline. En effet, on n’adopte pas avec
Boudon une rationalité scientifique trop étroite qui tend à exclure certains
domaines ni des rationalités trop larges qui refusent par exemple de considérer
la science comme une forme supérieure de la connaissance. On peut qualifier la
rationalité épistémique de Boudon de méthodique et modérée. Ce type de
rationalité peut ainsi offrir une solution au problème de l’unité et de
l’identité des STAPS du point de vue organisationnel. En effet, au niveau
organisationnel, les UFR STAPS sont censées présenter une certaine unité. Or,
plus les UFR réussissent à promouvoir la recherche, plus le fossé de
communication s’élargit entre différentes spécialités. Certains demandent que
ce fossé soit comblé par le biais d’études générales, seules capables de forger
la réflexion des étudiants. Mais d’autres accusent les STAPS d’être
excessivement théoriques et plaident en faveur de filières technologiques
débouchant sur un éventail de métiers pratiques. Il y a nécessairement des
tensions entre ces trois dimensions que sont les formations professionnelles,
les enseignements fondamentaux et les recherches. En réalité, pour réussir, les
STAPS, comme les autres disciplines, doivent faire tenir ensemble ces trois
dimensions qui interagissent entre elles. Par exemple, la formation
professionnelle peut être un guide pour soulever des problèmes pertinents ; les
recherches nourrissent les formations professionnelles et les enseignements
fondamentaux. La rationalité épistémique boudonienne, qui repose sur les
notions de résolution de problèmes significatifs empiriques ou théoriques et de
conjectures et réfutations (conceptuelles et/ou empiriques), permet de passer
d’une dimension à l’autre et favorise ainsi les interactions entre formations
professionnelles, enseignements fondamentaux et recherches. Cette rationalité
cognitive contribue donc à une certaine unité et identité
organisationnelle.
En somme, si le niveau épistémologique doit être distingué du
niveau organisationnel, on remarque toutefois que les positions
épistémologiques peuvent avoir des incidences majeures sur les structures
organisationnelles et professionnelles. A partir de l’épistémologie
boudonienne, formation professionnelle, enseignement fondamentaux et recherche
ne font pas chambre à part mais cherchent méthodologiquement à établir des
liens épistémiques.
Une science avec son objet propre, des savoirs et des objets
rattachés à des sciences-mères, des rationalités diverses unifiées par un
objet, ou bien une science neuve à la recherche de ses objets spécifiques, tels
sont les quatre grands types d’épistémologie des STAPS que nous avons abordés.
Après avoir analysé les problèmes théoriques et empiriques de ces approches,
nous avons proposé un autre type d’épistémologie afin de dépasser ces
alternatives. Les STAPS peuvent ainsi légitimement se considérer comme une
science caractérisée par une pluralité de problèmes théoriques ou empiriques à
résoudre, problèmes qui sont liés à des pratiques et des théories qui ont été
traditionnellement discutées en STAPS (le mot est récent, mais la chose est
ancienne), même si les moyens employés pour les résoudre se révèlent être
purement biologiques, psychologiques, sociologiques… Ce sont donc les
traditions de recherche et les paradigmes avec leurs questionnements et leurs
théories qui caractérisent la spécificité épistémique des STAPS. Les STAPS sont
dès lors une discipline autonome plutôt qu’une discipline de rattachement à des
sciences-mères, et cette autonomie n’est pensée ni sur le mode de la
confrontation avec les autres sciences ni sur le mode de l’insularisation.
Enfin, les dimensions institutionnelles et sociales ont elles aussi une
incidence réelle sur le développement de la discipline, en assurant notamment
l’existence de la communauté des enseignants-chercheurs qui donne vie aux
traditions de recherche et aux paradigmes.
Une épistémologie aposterioriste, interne, non-empiriste et
comparatiste permet de dresser la carte historique des STAPS du point de vue de
la rationalité scientifique. Comme toutes les disciplines scientifiques, les
STAPS sont transitoires : les paradigmes évoluent, entre autres, sous l’effet
de la critique des théories et de la création de nouvelles théories. Car on
peut affirmer dans de nombreux cas, à partir de critères relatifs, que telle
théorie est préférable à telle autre, même si cela demande parfois du temps. De
plus, nous avons repéré au sein de l’épistémologie boudonienne trois critères
généraux (critique interne, critique externe, concurrence entre les théories)
qui permettent de guider ce processus complexe de la rationalité scientifique,
et ainsi de dynamiser le progrès des connaissances.
Bien entendu, les changements dans les STAPS ne sont pas
seulement le reflet de ce processus de rationalisation. Ces changements peuvent
provenir de toutes sortes de causes et de forces. Mais, sur le long terme, la
connaissance en STAPS dépend bien aussi fondamentalement, comme dans les autres
sciences, de ce processus de rationalisation épistémique.
·
Bruant, G. et Rauch, A. (1984). STAPS et la recherche au
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: C. Collinet (Ed.), Éducation physique et
sciences. Paris, PUF, 275-283.
[1]
L’auteur tient à remercier le comité de lecture de la
revue
STAPS, ainsi que Claude Martin
pour leurs remarques, critiques et suggestions. Bien entendu, le contenu de
l’article n’engage que l’auteur.
[2]
Précisons ici que nous parlerons peu de l’idée que ce pourrait
être l’intervention qui unifierait les STAPS. Cette idée est effectivement
importante, mais elle ne peut caractériser à elle seule les STAPS pour au moins
deux raisons majeures selon nous. D’une part, parce que la fonction de
l’intervention, même spécifique aux APS, n’est pas propre aux STAPS (voir par
exemple la médecine sportive). D’autre part, parce que les STAPS ne se limitent
pas à l’intervention : elles ont aussi une fonction cognitive, proprement
explicative, qui n’implique pas nécessairement des conséquences pratiques. Nous
y reviendrons.
[3]
Signalons ici que Parlebas ne s’appuie pas sur une approche
naturaliste de l’objet mais sur une approche constructiviste. Pour le
constructivisme, l’objet scientifique provient de l’accord que les savants
élaborent à partir de l’examen critique de données expérimentales. Les faits ne
sont pas donnés mais construits. Mais selon nous, la définition d’une science
par son objet reste une façon de parler héritée du positivisme naturaliste et
n’offre pas un fondement permettant de distinguer entre les diverses
disciplines (voir notamment Popper, 1985, 108)
[4]
Ce concept désigne ces mots qu’évoque Wittgenstein (comme le
mot jeu par exemple) dont le sens est déterminé par l’air de famille qui lie
leurs divers usages. Mais ces sens n’ont rien de commun entre eux (voir Boudon,
1990, 327). Signalons par ailleurs que Parlebas utilise aussi les concepts d’«
action motrice » ou de « praxéologie motrice », notions qui sont tout aussi
polythétiques que celle de « conduite motrice ».
[5]
Pour une étude plus précise des différences épistémologiques
entre les perspectives de Parlebas et celles de Boudon, voir ma thèse de
doctorat sous la direction de Boudon : « La légitimation des politiques de
l’éducation physique scolaire en France » (Jarnet, 1999).
[6]
Précisons ici que Boudon ne se limite pas à la falsification
empirique à la Popper mais prend aussi en compte les vérifications empiriques
et/ou les réfutations conceptuelles. Nous y reviendrons.
[7]
L’épistémologie empiriste se caractérise par un trait
distinctif, « à savoir qu’elle mesure surtout la qualité d’une théorie à la
congruence de ses
conséquences avec le
réel » (Boudon, 1998, 97)
[8]
L’épistémologie non-empiriste « est celle qui, sans
sous-estimer ces critères de congruence avec le réel, ne pense ni qu’ils soient
toujours applicables, ni qu’ils soient toujours suffisants, ni même qu’ils
soient toujours les plus importants » (Boudon, 1998, 97)
[9]
Pour une esquisse de l’interaction des facteurs internes et des
facteurs externes dans la production de la discipline universitaire STAPS, voir
Jarnet (2003).
[10]
Pour une illustration de ces mécanismes de rationalisation dans
le domaine de l’EPS et des STAPS, voir Jarnet (2001, 2003).
[11]
Voir notamment les exemples classiques donnés par Lakatos
(1994) : la théorie de Prout, le premier modèle de Bohr, la théorie de Fermi de
1933-1934.
[12]
Précisons ici que Boudon, comme Lakatos (1994, 198), étend le
critère « popperien » du réel : on n’apprend pas seulement de l’expérience par
les réfutations mais aussi par les « vérifications » (Boudon, 1990,
137-145)
[13]
Soulignons ici que ces trois critères ne sont pas propres à
Boudon et qu’ils peuvent être habillés par d’autres mots, par exemple : 1) le
niveau sémantique, 2) le principe de correspondance, 3) la recherche de la
meilleure théorie dont nous puissions disposer (Bouveresse, 2003). A quoi il
faut ajouter que le troisième critère peut être représenté par l’expression «
retenir ce qui marche », à condition de ne pas prendre cette expression dans le
sens pragmatiste (car une théorie peut « marcher » et être fausse (Boudon,
1991), mais dans le sens popperien c’est-à-dire lier « ce qui marche » à la
vérisimilitude (i.e. s’approcher de la vérité).
[14]
Selon cette thèse, « les hommes de science ont de bonnes
raisons de ne pas abandonner une théorie contredite pas les faits », car ils ne
peuvent pas, dans bien des cas, « déterminer celui des éléments de la théorie
qui est responsable de la contradiction en question, ils peuvent en effet
toujours espérer qu’elle résulte d’un élément secondaire et, par suite, qu’une
modification mineure de la théorie en question se révèle capable de la rendre
compatible avec les faits » (Boudon, 2003, 74), voir aussi Lakatos (1994,
138).