2004
STAPS
Rapports de recherche
De la scolastique à l’humanisme. Généalogie d’une révolution
idéologique : L’éducation corporelle de Gargantua
Marc Durand
1, impasse des pressoirs – Bd. Marcel Hochet – 13127
Vitrolles
Tél. : 04 42 89 87 85 –
marc13durand@aol.com
Entre le Moyen Âge et les Temps Modernes, un pont apparaît jeté
par l’humanisme qui semble initier un renversement des valeurs concernant la
religion, la conception du monde et de l’univers, l’enseignement et la vision
du corps, notamment avec l’introduction d’une gymnastique rationnelle.
Ce travail s’attachera d’abord à expliciter les causes de cette
révolution, en s’appuyant, sans toutefois y adhérer totalement, sur les travaux
de Weber, Panofski, Elias, Guttmann. C’est une autre appréhension des textes
canoniques religieux qui semble être à l’origine à la fois de ce retournement
idéologique et de l’avènement de la Réforme.
Une lecture du Gargantua de Rabelais montera l’inscription de
cette transition dans les faits.
Mots-clés :
Scolastique, Humanisme, Rabelais, Erasme, Vision du corps..
The Middle Ages and the Modern Era are linked by humanism which
seems to create an inversion of values relating to religion, world conception,
teaching and body perception, and more specially the introduction of rational
gymnastics.
Firstly, this work will explicit the causes of this revolution
following Weber’s, Panofski’s, Elias’ and Guttman’s works, without however
completely adhering to them.
It is another understanding of the religious and canonical texts
which seems to be at the origin of such ideological revolution and Reform
birth.
A reading of Rabelais’s Gargantua will show the working of this
transition.
Keywords :
Scholasticism, Humanism, Rabelais, Erasmus, Body perception..
Zwischen dem Mittelalter und der Moderne scheint der Humanismus
eine Brücke zu bauen, die eine Umwertung der Werte hinsichtlich der Religion,
Weltanschauung, Körpererziehung und Vision des Körpers, vor allem durch die
Einführung einer rationellen Gymnastik zu initiieren scheint. Diese Arbeit will
zunächst die Gründe dieser Revolution darlegen, idem sie sich, ohne jedoch
völlig zuzustimmen, auf die Arbeiten von Weber, Panofski, Elias und Guttman
stützt. Es ist eine andere Interpretation der religiösen kanonischen Texte, die
am Ausgangspunkt dieser ideologischen Umwälzung und der Reformation steht. Eine
Lektüre des Gargantua von Rabelais wird darlegen, wie dieser Umschwung sich in
den Fakten zeigt.
Schlagwörter :
Scholastik, Humanismus, Rabelais, Erasmus, Körpervisionen.
Tra il Medioevo e i Tempi Moderni appare gettato un ponte
dall’umanesimo, che sembra iniziare un rovesciamento dei valori riguardanti la
religione, la concezione del mondo e dell’universo, l’insegnamento e la visione
del corpo, in particolare con l’introduzione di una ginnastica razionale.
Questo lavoro esplicita anzitutto le cause di questa rivoluzione basandosi,
senza aderirvi totalmente, ai lavori di Weber, Panofski, Elias, Guttmann. È
un’altra valutazione dei testi canonici religiosi che sembra essere all’origine
contemporaneamente di questo rovesciamento ideologico e dell’avvento della
Riforma.Una lettura di Gargantua di Rabelais mostrerà l’iscrizione di questa
transizione nei fatti.
Parole chiave :
Erasmo, Rabelais, scolastica, umanesimo, visione del corpo..
Entre la edad media y los tiempos modernos aparece un puente
dejado de lado por el humanismo que parece iniciar un cambio de los valores
concernientes a la religión, la concepción del mundo y del universo, la
enseñanza y la visión del cuerpo principalmente a través de la introducción de
una gimnasia corporal.
Este trabajo trata de explicar las causas de esta revolución,
apoyándose en los trabajos de Weber, Panofski, Elias, Guttmann. Es una
aprehensión de los textos canónicos religiosos que parecen ser el origen de
este retorno ideológico y del advenimiento de la Reforma.
Una lectura de Gargantua de Rebelais muestra la inscripción de
esta transición de los hechos.
Palabras claves :
escolástica, humanismo, Rebelais, Erasmo, visión del cuerpo..
Durant la première partie du xxe siècle, le mouvement protéiforme de
l’éducation nouvelle (Freinet, Claparède, Montessori…) trouve un dénominateur
commun dans une aversion déclarée pour une éducation traditionnelle. Le
pédagogue genevois Adolphe Ferrière définit cette éducation traditionnelle par
son caractère moyenâgeux (1919). Il avait été précédé, quarante ans plus tôt
par Jean Macé qui, au cours des réunions de la Ligue d’Enseignement, vouait une exécration
identique au Moyen Âge scolastique, entendant par là pratiques obscurantistes,
verbalisme et autoritarisme. Célestin Freinet lui-même n’a pas dérogé à cette
règle, puisque dans l’énumération de ses trente Invariants Pédagogiques (1964), l’énoncé de
l’invariant 10 est laconique mais
signifiant : « Pas de scolastique » !
Quelques siècles auparavant, l’attitude de Rabelais contre l’éducation de son
temps se trouve être sensiblement la même.
L’enseignement scolastique, que l’on pensait relégué au Moyen
Âge, semble donc bien voué à un éternel retour sur la scène de l’école, son
débat avec l’humanisme, qui constitue son négatif, paraît récurrent, et le
terme même de scolastique, que d’aucuns manient comme un anathème, s’avère bien
de plus en plus polysémique.
A ce point de vue, la lecture des chapitres XV à XXI du
Gargantua de Rabelais interpelle profondément la curiosité de qui s’intéresse à
l’histoire des activités corporelles. En effet, se trouve condensée dans ces
pages l’histoire d’une révolution dans la façon d’appréhender le corps, et
partant, dans celle d’envisager son éducation.
Ainsi, Rabelais nous fait entrer de plain pied dans le
processus qui opposa la scolastique à l’humanisme, et qui vit la prééminence
inéluctable de celle-ci sur celle là advenir, ouvrant par là même la voie à la
Renaissance.
Notamment, les deux types d’éducation décrites dans ce passage,
l’une occultant le corps, l’autre fondant une véritable éducation physique,
instituent un raccourci saisissant d’une époque charnière entre le Moyen Âge et
les Temps Modernes.
La recherche que l’on va lire souhaite montrer qu’une telle «
transvaluation de valeurs », pour reprendre une expression de Nietzsche,
d'origine dans quelques faits qui pourraient passer pour anodins à la première
analyse.
La démarche s’apparente à celle de l’école webérienne, qui à
partir des thèses développées en 1905 dans L’Éthique Protestante et l’Esprit du Capitalisme
cherche à montrer comment une transformation poétique et pratique au sens
aristotélicien (action de l’homme sur lui-même et sur le monde) est directement
liée à une transformation du fait religieux (de son éthique plus que de son
dogme). Erwin Panofski pourrait lui aussi être cité ici comme modèle d’analyse,
lui qui trouve « une connexion entre l’art
gothique et la scolastique qui est plus concrète qu’un simple parallélisme ;
cette connexion est une authentique relation de cause à effet. »
(Panofski 1951, 1969). Le corollaire à cette connexion réside dans l’idée que
cette transformation ne procède pas d’une « conscience thétique de soi » pour
reprendre un mot de Sartre dans l’Être et le
Néant (1942), mais que ces nouvelles attitudes induites sont de
l’ordre de l’idéologie (Marx 1846 ; Aron 1961 ; Althuser 1966). En ce sens, le
passage de la scolastique à l’humanisme représente une « révolution idéologique
», autre façon de dire qu’une représentation du monde, de la société, de
l’homme, effectuée en fonction d’un système de valeurs l’emporte sur un autre
en l’absence de toute conscience et de toute thématisassions par ses
acteurs.
Le point de vue rejoint aussi par certains côtés la thèse
d’Allen Guttmann (1978) qui suppose que l’esprit du sport moderne a été impulsé
par le protestantisme. Certes, la Réforme est contemporaine de Rabelais. Le
point de divergence consiste pourtant en ce que ce n’est pas précisément la
religion réformée qui a induit une telle pratique (le mépris du corps et de la
nature humaine « cette putain », aux
dires de Luther ne plaide pas en la faveur de cette thèse), mais que plus en
amont, c’est la condition de possibilité de l’émergence d’une telle religion
(l’humanisme) qui a permis à l’esbat
ou au desport d’acquérir leurs lettres
de noblesse. La réforme n’a eu qu’à se couler dans le sillon tracé par Erasme,
Rabelais,… L’article est loin d’adhérer aussi aux conclusions de ces auteurs
concernant un système économique ou un type d’art. On voit mal, par exemple,
comment le dogme de la prédestination luthérienne qui aboutirait
immanquablement selon Leibniz (1710) au « sophos
argos ou fatum mahometanum
» (si mon avenir est prédestiné, alors je n’ai qu’à attendre !) s’accommoderait
avec l’esprit conquérant dont a besoin le capitalisme. Seule m’importe ici un
type d’analyse, un mode de cheminement concernant un
ethos.
Il serait certes possible de suivre Norbert Elias, (1973) qui
fait de l’évolution des mœurs (politesse, seuil de la honte, autre appréhension
de l’usage des corps…) le moteur du changement dans les mentalités. Mais son
analyse semble trop partielle. Il faut chercher beaucoup plus en amont la cause
de la réaction humaniste. Dans un siècle aussi spirituel, celle ci ne peut-être
que religieuse. En fait la civilisation des
mœurs ne constitue qu’une conséquence et non un point de
départ.
Si l’on veut prendre parti dans cette querelle « des anciens et
des modernes », il convient de clarifier certaines notions. Qu’est-ce que la
scolastique ? Qu’est-ce que l’humanisme ? Qu’est-ce qui a fait évoluer celle-là
vers celui-ci ? Et comme corollaire, qu’en est-il de l’appréhension, de l’usage
et de l’image du corps dans l’une et l’autre approche ? Ce sont à ces questions
que ce travail va s’efforcer de répondre, tout d’abord en procédant à une
analyse généalogique ou archéologique, selon qu’on utilise un vocabulaire
nietzschéen ou foucaldien, c’est-à-dire en s’efforçant d’expliciter les
conditions d’émergence de tels courants. En second lieu, la lecture de Rabelais
fournira une approche plus phénoménologique de l’éducation scolastique puis de
la nouvelle, que son père propose successivement à Gargantua.
2.1. La scolastique
Le Moyen Age intellectuel, de Saint Thomas d’Aquin à Suarez,
en passant par Duns Scot, évoque pour nous à bien des égards les « Sorbonnards
», leur «
Quaestiones disputatae
»
[1], les énormes Sommes
dont les auteurs sont théologiens avant que d’être philosophes, en un mot un
savoir scolastique duquel les humanistes ont été les premiers à prendre leurs
distances.
Le terme même de « scolastique », avec son dérivé immédiat la
« schola », provient du grec «
scholê » au sens d’oisiveté, de temps
libre, d’inactivité, qui a donné le verbe « scholazô », lequel, à une période un peu plus
tardive, a signifié « tenir école, faire des cours ». C’est qu’en effet, au
Moyen Age, seuls les religieux avaient la « scholê », le loisir d’étudier, laissant à
d’autres (le clergé séculier, les frères convers, les laïques…) qui n’avaient
donc pas « droit au Chapitre » le soin dévalorisé de s’occuper des affaires
matérielles. « C’est une noble tâche que de
copier les livres sacrés et le scribe ne manquera pas sa récompense. Il est
préférable d’écrire des livres que de planter des vignes ; celui là entretient
son âme, celui-ci son ventre » (Alcuin, 1881). Le lecteur mesurera
la profondeur du fossé entre cette pieuse sentence du secrétaire de Charlemagne
et l’opinion du Frère Jean des Entommeurs de Rabelais ! Les mouvements
intellectuels et les universités se trouvent étroitement imbriqués avec
l’église et l’enseignement ainsi que la vision du monde et du corps sont
immédiatement originaires de la conception religieuse. Celle-ci est directement
issue de la Bible des Septante, immuable depuis sa rédaction au IIè siècle
après J.-C. (Bagot & Dubs, 1983). Traduite du grec en latin, érigée en
canon absolu, uniquement accessible aux lettrés, elle est le fondement
incontesté des études. Copié, recopié, commenté, son texte lui-même demeure
inamovible, inamendable. L’université des Arts enseigne de façon rigide les
sept arts libéraux issus de la tradition grecque. Le long cursus de la Sorbonne
(entre 14 et 20 ans de frɱuentation pour soutenir son doctorat es-lettres) se
résout en l’apprentissage du Trivium
et du Quadrivium. Le premier enseigne
la grammaire et la dialectique (rhétorique et logique), quant au second, il
approfondit les 4 arts dits « mathématiques » : arithmétique, musique,
géométrie, astronomie. L’auteur culte est bien entendu Aristote, « le divin
docteur » selon un mot de Thomas d’Aquin. Mais il ne s’agit pas du stagirite
tel qu’on peut le lire aujourd’hui. Nous devons à E. Bignone (1936) et à J.
Bidez (1943) l’histoire de ces textes d’Aristote perdus en grec durant tout le
Moyen Age et seulement connus dans leur traduction de l’arabe vers le latin.
C’est Averroès qui s’est chargé de cette translation platonisante, voire
carrément plotinienne du maître d’Alexandre. Nous n’en voulons pour preuve que
la querelle dite de « l’intellect séparé » (Dieu a-t-il placé une réelle
parcelle de son propre intellect dans l’homme ou bien celui-ci n’a qu’une
« eidôla », une copie de
l’intelligence divine ?) qui a secoué l’université du XII è siècle (Koyré,
1966, 24-49) ou de celle des « universaux (les « universaux », les
concepta mentis, les idées générales
existent-elles in mente ou
in re ?) qui a laissé des disputes
immortelles entre Guillaume de Champeaux, Abélard, Roscelin, Thomas d’Aquin… Il
est bien entendu que cette « traduction » n’était évidemment pas littérale, que
c’était un commentaire, une interprétation avec des ajouts, et surtout une
appréhension idéaliste et platonisante d’Aristote qui, certes coïncidait
parfaitement avec une vision chrétienne de la philosophie, mais occultait
entièrement les différences fondamentales entre l’Académie et le Lycée.
Quoiqu’il en soit, la traduction de l’Organon d’Aristote venait très souvent au
secours de la doctrine théologique et permettait – en concédant certes quelques
sophismes et paralogismes – de venir étayer de façon logique certaines thèses
religieuses logiquement douteuses. Nous n’en voulons pour preuve que les deux
définitions de l’enthymème par Aristote dans les Réfutations Sophistiques comme un syllogisme
fautif, et par Boèce, comme un syllogisme valide dont une prémisse est sous
entendue.
La preuve dite « métaphysique » de l’existence de Dieu peut
être citée comme exemple d’une longévité étonnante de cette utilisation.
L’affaire débute avec le Proslogion
d’Anselme de Cantorberry (1077) qui, bien que farouche opposant à la
philosophie d’Aristote, démontre « logiquement » à l’aide de syllogismes
provenant de l’Analytique l’existence
de Dieu. Thomas d’Aquin reprendra la démonstration (1925, Ia Pars, Articuli
1-2-3.), puis Descartes (1965b, IV, 1965c, I, 14), Spinoza (1965, Prop. XI),
Leibniz (1695, IV, 10), tour à tour lui emboîtent le pas. Il faudra attendre la
Critique de la Raison Pure de Kant
(1781, DialectiqueTranscendantale, III, 3-4-5.) pour démasquer le paralogisme.
La supercherie de la « Preuve ontologique », comme l’appellera le maître de
Konigsberg aura donc perduré quelque sept siècles.
Nous sommes alors en présence de ce que les logiciens
appellent une logique formelle (Virieu-Reymond 1975, 15), c’est-à-dire une
simple méthodologie qui ne vise aucune intentionnalité, qui à l’inverse de la
logique appliquée ne s’occupe pas de son inscription dans la réalité, et ne
pourra se prévaloir d’aucune validité en ce qui concerne la compréhension et
l’extension d’un prédicat. C’est l’attitude que Platon a combattue chez les
sophistes.
La faculté des Arts coexiste avec celle de théologie, celle
de Décret (droit canon) et celle de médecine. Celle-ci s’adosse surtout sur
Hippocrate et Galien, ainsi que sur les sommes arabes d’Avicenne (Le Canon), d’Averroès
(Le Colliget), et de Rhazès (L’Almansour).
Notons, par parenthèses, que Rabelais, esprit encyclopédique
s’il en fut, a pratiqué la plupart de ces universités. Ordonné prêtre, il fut
aussi gradué en droit et médecin.
Disons en outre que la pédagogie universitaire s’appuie sur
un enseignement oral à base de lectures expliquées et commentées. C’est un
enseignement fondé sur la mémoire : « Il ne faut
pas négliger la mémoire, trésor de lecture […] La meilleure mémoire repose sur
trois choses : la compréhension, l’ordre et le soin… » (Erasme,
1991a). L’enseignement primaire vise à apprendre à lire (très peu à écrire :
Charlemagne lit très bien le latin mais ne l’écrit pas !). La discipline est
très dure. La Déclamation d’Erasme de
1529 « Il faut former les enfants à la vertu et
aux lettres dans un esprit libéral et cela dès la naissance »
s’érige contre les châtiments corporels dans l’enseignement. L’étude de ces
quelques pages horrifie le lecteur moderne : coups, sévices, supplices sont
monnaie courante. Il est intéressant de citer quelques phrases de conclusion du
maître de Rotterdam : « Ce genre de formation,
d’autres l’approuvent, moi, je ne pousserai jamais à faire ainsi quiconque
voudra que son enfant soit éduqué dans un esprit libéral […] Il est vrai que la
méthode ordinaire est plus économique car il est plus facile à un seul de
contraindre plusieurs par la crainte que d’en former un seul dans la liberté.
Mais ce n’est rien de grand de commander à des ânes ou à des bœufs. C’est
former des êtres libres dans la liberté qui est à la fois difficile et très
beau. Il est digne d’un tyran d’opprimer des citoyens dans la crainte, les
maintenir dans le devoir par la bienveillance, la modération, la sagesse, cela
est d’un roi… »
Dans la lignée de ce qui précède, la vision de l’homme
scolastique de lui-même et du monde qui l’entoure découle naturellement. Le
monde est clos, limité, le système de Ptolémée perdure, venant corroborer
l’idée de la Genèse que Dieu s’est tout spécialement investi sur notre monde
qu’il a crée en 7 jours et auquel il a donné des lois intangibles. La terre est
située au centre de l’univers, et l’homme, créature importante puisque créée à
l’image de Dieu se trouve avoir une place prééminente ici bas.
Cette conception de l’homme lui-même, composé comme le pense
Platon, suivi en cela par l’église, d’une âme et d’un corps proclame bien haut
l’éminence absolue de celle là sur celui-ci. La scolastique fait sien l’adage
de l’académicien dans le Gorgias
(493a2) qui proclame que « le corps est pour nous un tombeau » (to sôma estin hêmin sêma), et n’est pas loin de
penser comme le Socrate du Phédon
(65bc) que le corps est une entrave à la pensée car
« l’âme raisonne au mieux quand aucun trouble ne
lui survient de nulle part ni de l’ouïe ni de la vue ni d’une peine ni d’un
plaisir, mais qu’au contraire elle s’est le plus possible isolée en elle-même
(autê kath’hautên gignêtai) envoyant promener le corps (eôsa kairein tô sôma)
». Il a été montré par ailleurs (Durand 1987) combien cette
conception socratique avait profondément influencé le christianisme. La
péroraison de l’Eloge de la Folie
(Erasme, 1991a2) ne dit pas autre chose, assimilant les chrétiens avec les
platoniciens et reprenant de ceux-ci l’idée de la philosophie comme
meletê thanatou (l’exercice de la
mort), aidant l’esprit emprisonné dans les liens du corps et alourdi par sa
matière à se libérer de celui-ci qui l’empêche de contempler la vérité.
L’esprit doit ainsi mortifier ce corps peccamineux pour accéder au Vrai. S’il y
a « éducation du corps », elle vise à dominer absolument celui-ci pour mieux
pouvoir le cacher jusqu’à la conscience même des individus.
Aussi, ce corps vecteur de la jouissance, de la
concupiscence, diabolique (dia-ballein
séparer) en ce qu’il sépare l’âme avec le divin, est-il jugulé, occulté,
opprimé, et dans le meilleur des cas ignoré dans la théologie du Moyen Âge et
l’éducation scolastique. On comprend bien qu’il n’est donc pas question au sein
de telles déterminations d’une attention bienveillante au regard du corps et
encore moins encore d’une éducation physique au cours de la formation.
Michel Foucault (1976a) a bien étudié l’«hypothèse répressive de la sexualité » qui
permettait à une église plotinienne ainsi opposée au corps d’avoir une mainmise
absolue sur les individus, tandis que la philosophie antique, à l’exception
notoire de Platon avait intégré le statut érotique du corps dans son système
jusqu’à en faire une dimension à part entière de la pensée grecque (Foucault,
1976b).
Dogmatisme religieux, éducation sclérosée (qui n’admet aucune
évolution puisque fondée sur des préceptes divins), rigide (sévère et
inhumaine) et formelle (aucune intentionnalité), corps déprécié et oublié,
telles sont les caractéristiques d’une période scolastique que l’on retrouvera
dans la première éducation de Gargantua sous la férule des Maîtres Thubal
Holoferne d’abord, puis de Josselin Bridé (Rabelais, 1534, ch.
XV-XVI).
2.2. Le moment scolastique de l'éducation de Gargantua
Le premier de ces grands précepteurs commença à lui apprendre
l’alphabet pendant cinq ans et trois mois, à l’issue desquels il pouvait le
réciter à l’endroit et à l’envers !
Puis, pendant treize ans, six mois et deux semaines, il lui
lut une grammaire latine ainsi que quelques ouvrages moraux, de politesse, et
édifiants en usage dans les écoles. Tous ces ouvrages furent non seulement
entendus, mais patiemment recopiés par Gargantua qui apprit ainsi à
écrire.
On passa ensuite à l’étude d’un ouvrage de grammaire, le
De Modis Significandi (5) ainsi qu’à
la lecture de commentaires y afférents émanant de docteurs aussi célèbres
qu’ennuyeux. Cette étude ne dura pas moins de dix-huit ans et onze mois, à
l’issue desquels, il le savait par cœur à l’endroit, à l’envers, et était
capable de prouver à sa mère que « de modis
significandi non erat sciencia », autrement dit que les différents
modes du signifier ne signifiaient… rien !
Enfin, avant de mourir, ce docte Maître enseigna le « comput
» (le calendrier) durant seize ans et deux mois.
Cette première éducation qui dura la bagatelle de cinquante
quatre ans fut suivie par celle donnée par « un
autre vieux tousseux », Maître Josselin Bridé, qui lui lut d’autres
savants auteurs « à la lecture desquels,
– nous dit Rabelais malicieusement –
Gargantua devint aussi sage qu’il n’était auparavant ». Autre façon
de dire que ce demi siècle d’enseignement scolastique n’aura servi à
rien.
Les seules activités physiques effectuées dans la journée du
prince ne survenait qu’entre huit et neuf heures du matin, car selon un vieux
précepte du Roi David, « vanum est vobis ante
lucem surgere : il est vain de se lever avant le jour « et
consistaient en ce qu’il « gambadoit,
penadoit, paillardoit :
gambadait, sautait, se roulait » dans son lit (Rabelais, 1534, ch. XXI). Devant
l’étonnement de Ponocratês, – en grec l’endurant – l’homme de confiance de
Grandgousier, face à cette paresse crasse, Gargantua répondait avec autant de
malice que d’à propos : « Quoi, n’ai-je pas fait
suffisamment d’exercice ? Je me suis vautré six ou sept tours parmi le lit
avant que de me lever ! » (Rabelais, 1534, ch. XXI) N’oublions pas
non plus toute l’énergie dépensée à courir le guilledou après le repas
(Rabelais, 1534, ch. XXII). S’il se livrait toutefois au «
desport » pendant une bonne partie de
l’après midi, c’était devant une table de jeux. Cartes et dés étaient le
support de quelque deux cent dix sept jeux consciencieusement répertoriés
(Rabelais, 1534, ch. XXII), et taxés « d’entassement obsédant et sans limites de jeux de hasard
imbéciles » (Demerson, 1986, 97).
Rien donc qui puisse faire penser à un quelconque exercice
physique intégré dans le programme d’éducation du jeune prince sous l’autorité
des « sorbonards » scolastiques. La critique aussi acerbe qu’elle est ironique,
nous introduit dans un monde scolastique où le corps est oublié, et dans lequel
une « éducation physique » si tant est qu’elle puisse même être conçue, se
trouverait alors incontinent taxée sinon d’hérésie ou de péché, à tout le moins
de contradiction in adjecto.
3.1. La réaction humaniste
Erasme, Henri Estienne, Guillaume Budé, Rabelais, Pic de la
Mirandole, Marsile Ficin…
[2] ont initié au sein de l’Europe ce que Bachelard a
appelé une « brisure épistémologique » avec le mouvement qui a pris le nom
d’humanisme. Celui-ci cherche à revenir aux vraies valeurs de l’antiquité
privilégiant l’action de l’homme sur lui-même et sur le monde qui l’entoure –
la
prâxis et la poiêsis d’Aristote –
(1965, VI, 4, 1-2). Cette attitude prépare à l’arrivée des temps modernes
(Koyré, 1966, 69 sqq.) où un Francis Bacon peut soutenir : «
La science doit être tirée de la lumière
naturelle, elle ne doit pas être tirée de l’obscurité… » (Bacon,
1620) et où un Descartes voit l’homme devenir «
maître et possesseur de la nature [grâce à son]
bon sens qui est la chose la mieux partagée du
monde » (Descartes, 1965a, 1
re partie).
Ces penseurs ouvrent la voie à la critique des textes
canoniques que le Luther des 95 thèses sur
« La
Vertu des Indulgences » contribua de faire vaciller
vigoureusement
[3].
Ce groupe de penseurs paraît extrêmement riche à étudier car
il se situe à l’interface entre deux périodes déterminantes de l’histoire des
idées en Europe : d’un côté le Moyen Age, de l’autre, les Temps Modernes.
L’humanisme représente ainsi un pont jeté entre deux périodes et à ce titre, il
participe encore par certains côtés de l’ancien mais il est aussi à la fois
gravide de tout l’élan aboutissant à la Renaissance, notamment en rédimant un
corps qui certes demeure peccable, mais n’est plus systématiquement pervers.
Cette rédemption contribuera à rendre les lettres de noblesse à l’exercice
physique, conquises pendant l’antiquité, et perdues pendant la période
scolastique.
3.2. Quel est donc le déclic autour duquel va s'articuler cette révolution?
Le premier fait à mettre en exergue réside dans l’émergence
d’érudits qui entreprennent de traduire tous les textes antiques à partir de
leurs originaux : la Bible, tout d’abord, directement de l’hébreux ou de
l’araméen, puis tous les auteurs grecs qui formaient le substratum des études
scolastiques. Ces textes, de seconde, voire de troisième main, ne
représentaient souvent, cela a été précisé, qu’une série de commentaires. « Les
théologiens scolastiques avaient décidé que le grec était une langue «
satanique » et en avaient proscrit l’étude » (Ruchon, 1946, 13).
Erasme, d’une façon audacieuse, propose une véritable
traduction du
Nouveau Testament,
beaucoup plus fidèle au texte et dans un latin plus correct. Il ouvre ainsi la
voie à la traduction en langue vernaculaire de Luther. Les théologiens
traditionalistes s’opposent fermement à la publication de ce travail (Erasme
1991b) mais l’ouvrage paraît à Bâle
[4] en février 1516 augmenté des
Annotations sous titrées «
Erreurs et vérités dans l’Écriture ».
C’est la première fois que le texte sacré est ainsi décortiqué : en effet, les
deux plus importants gloseurs de l’église, Augustin et Thomas d’Aquin ne
lisaient pas le grec (Durand 1983). Ces commentaires philologiques aboutissent
à une critique acerbe et aigue de la lecture traditionnelle du Nouveau
Testament : par exemple,
ad locum
Matthieu 23, 2, Erasme écrit : «
Certains déforment ce passage,
comme s’il fallait obéir à toutes les
instructions des évêques ou des supérieurs, même impies à cause de l’autorité
de leur charge, alors que le Christ parle de ceux qui enseigneraient droitement
la Loi Mosaïque et non de ceux qui prendraient les humains au piège de leurs
petites constitutions… », toujours à propos de
Matthieu 11, 30 : «
Il faut encore et encore prendre garde que la loi
du Christ, douce et légère en elle-même, ne devienne lourde et âpre par
l’addition de constitutions et d’opinions humaines […] Il y a des princes
séculiers, les évêques les cardinaux, les pontifes, et ce qui est beaucoup plus
grave, ces champions qui portant pour masque l’apparence de la religion,
s’occupent des intérêts de leur ventre… ». D’autres annotations au
sujet de l’autorité du Pape, (
Matthieu
16, 18), de l’autorité des évêques (
ibidem 23, 2), sur la superstition des reliques
(
ibidem 23, 5) démontrent l’importance
de la critique érasmienne sur l’église constituée de son temps. L’exégèse, la
traduction nouvelle, l’herméneutique des originaux des textes canoniques, si
elles n’aboutissent pas à une attitude perspectiviste nietzschéenne, du moins
brisent le tabou de la sacralité d’un texte jusqu’alors considéré comme
immuable et introduisent une attitude critique, sinon criticiste. Celle-ci
permet un recentrage sur Jésus Christ et son enseignement, relativisant la
puissance des princes de l’église, et ouvre la voie au schisme protestant dont
on conçoit bien à présent qu’il est un œuf pondu par les humanistes et Erasme
en particulier, que Luther aurait couvé et fait éclore. Cependant, une fois
posé ceci, il ne faudrait pas en conclure que l’humanisme est schismatique, que
Gargantua ou Laurent de Médicis – à qui Machiavel dédie
Le Prince – campent des seigneurs
protestants. Rabelais et Erasme restent profondément catholiques.
Au Libre Arbitre d’Erasme (1991d)
répond le
Serf Arbitre en septembre
1525 de Luther, initiant une querelle littéraire qui consomme ainsi les
désaccords fondamentaux entre les deux hommes sur la notion de liberté de
l’homme par rapport à Dieu, sur les questions de la grâce et du mérite, ainsi
que sur les problèmes de la prédestination et de la liberté. Certes, Erasme,
fidèle à la voie suivie dans ses
Annotations refuse la pourpre de cardinal
proposée par Paul III, mais s’il rappelle ainsi sa liberté totale, c’est pour
mieux amender son église de l’intérieur. Rabelais lui aussi demeurera prêtre
catholique jusqu’à la fin de sa vie.
L’on peut alors, renversant le mot de Saint Anselme qui
proclamait « intellectus quaerens
fidem » (l’intelligence s’appuyant sur la foi) soutenir que
l’humaniste adopte la devise : « Fides quaerens
intellectus » (la foi s’appuyant sur l’esprit).
Si l’église se voit ainsi amendée, par la force de la
philologie érasmienne, l’université subit le même sort. Henri Estienne et
Marsile Ficin traduisent les œuvres de Platon à partir de textes qui
paradoxalement se trouvaient enfouis à la bibliothèque vaticane, Guillaume Budé
offre ses lettres de noblesse à la philologie grecque. La traduction de Diogène
Laërce ouvre la voie à la connaissance des philosophes antiques. L’on
redécouvre un Aristote débarrassé de ses scories platonisantes. Les
conséquences sont immenses. On lit la Physique,
l’Éthique, l’Histoire des Animaux du stagirite. Les notions
de prâxis et de
poiêsis deviennent véritablement
opérationnelles : l’expérimentation sur l’architecture, les sciences, la
médecine, l’éducation met en prise les théories avec le réel et le concret.
Notamment, l’éducation scolastique, bornée et violente cède le pas à une action
pédocentrée théorisée par Erasme, Budé, Rabelais, Machiavel… Le corps humain
perd son statut démoniaque parce que siège des passions, et une pratique
physique comme expérimentation corporelle peut alors se faire jour sans être
taxée de dérive satanique. Foucault a montré l’irruption du soin du corps,
libéré de ses entraves pseudo chrétiennes, et comment
l’usage des plaisirs (Foucault 1976b)
réimporté depuis l’antiquité peut venir tenir la dragée haute à l’antique
conception paulinienne de la nature humaine. La sexualité, si elle ne se libère
pas tout à fait sort du moins de son statut de péché, et Ronsard, Du Bellay
ainsi que les poètes de la Pléiade peuvent éditer des poèmes courtois redonnant
au corps et à l’amour une place sinon centrale, du moins acceptée.
Alexandre Koyré, dans un livre qui a fait date (1957) étudie
ce passage de la vision moyenâgeuse du monde à la conception nouvelle de
l’univers (voir aussi Koyré 1966, 87-98). Au monde pré copernicien de Ptolémée,
géocentrique, fini et immobile, Nicolas de Cues, Giordano Bruno, Galilée,
Copernic opposent peu à peu un univers mobile, héliocentrique et infini.
Descartes, Tycho Brahé, et Kepler, s’engouffrant à la suite de ces novateurs,
jetteront les bases définitives de l’astronomie moderne. Ici encore, les
humanistes « sont séparés par tous ces siècles
durant lesquels la cosmologie d’Aristote (étoiles fixes, terre finie) et
l’astronomie de Ptolémée (géocentrisme) ont dominé la pensée de l’occident […]
Copernic retourne derrière Aristote vers l’âge d’or de Pythagore et de Platon
[…] C’est en suivant Platon et Pythagore qu’il pensa que pour déterminer la
cause des phénomènes, un mouvement circulaire devait être attribué à la terre
sphérique. Je n’ai pas besoin d’insister sur l’énorme importance scientifique
et philosophique de l’astronomie copernicienne qui, en arrachant la terre du
centre du monde et en la plaçant dans le ciel parmi les planètes, a sapé les
fondations mêmes de l’ordre cosmique traditionnel avec sa structure
hiérarchique et l’opposition quantitative du domaine céleste de l’être immuable
aux régions terrestres du changement et de la dissolution » (Koyré,
1962, 47). Pour les médiévaux, immobilité et immutabilité représentaient un
symbole de la majesté divine et en revanche, la mobilité touchait à ce qui
était corruptible. L’inversion de ces représentations à la renaissance va
remettre en cause le dogme de la création divine immédiate, parfaite et
définitive (dum deus putat, fit mundus
: au même instant où Dieu l’a pensé, il a crée le monde) et orienter la
doctrine vers le concept de « création continuée » que Descartes, et plus près
de nous Paul Valéry soutiendront contre Leibniz – « le meilleur des mondes
possibles » de la Théodicée – et
Malebranche (1979). Nous pouvons donc avancer avec Koyré (Koyré, 1966, 13) que
« la substitution d’un univers infini et homogène
au cosmos fini et hiérarchiquement ordonné de la pensée médiévale implique et
nécessite la refonte des principes premiers de la raison scientifique et
philosophique, la refonte aussi des notions fondamentales, celles du mouvement,
de l’espace, du savoir, de l’être… » Cette évolution n’est pas
anodine donc en ce qui concerne la conception de la
praxis de l’homme : si Dieu crée un
monde en perpétuel changement, alors, nous avons à nous construire aussi
quotidiennement, à nous inventer chaque jour. Plus précisément, l’éducation ne
pourra plus être l’application univoque et immuable d’un dogme constitué une
fois pour toutes. L’éducation humaniste tendra donc à se rapprocher de celle
que prônera plus tard Rousseau et Pestalozzi ou plus près de nous l’éducation
dite « nouvelle » dont nous avons parlé au début de ce travail. Gargantua aura
donc à expérimenter, expérimenter encore et encore, et ne se contentera plus
d’un enseignement constitué. Il sera montré infra comment cette expérimentation s’étendra –
et avec quelle proportion ! – au domaine de ce que l’on peut appeler dès le
Gargantua de Rabelais une éducation
physique
L’on comprend bien à présent que cette révolution
épistémologique « que Max Weber qualifiera de «
désenchantement » du monde » ou […] que Michel Foucault définira comme une
rupture épistémique globale visera à la « mise en ordre du réel » et
spécifiquement de la connaissance « (Gleyse, 1997, 43) et débouchera
immanquablement sur tout un courant expérimental concernant le corps. La
naissance de l’anatomie appliquée et des gymnastiques rationnelles participe de
ces déterminations nouvelles. La volonté de retour à l’original que l’on a mise
en lumière chez Erasme à propos du texte biblique se retrouve,
mutatis mutandis, dans l’intérêt porté
au corps humain dans ses composants – j’oserai dire son texte et sa grammaire –
les plus intimes, originaux débarrassés des scories symboliques et religieuses.
On expérimente à présent sur le cadavre de l’homme avec Vésale, et non plus sur
le singe avec Galien ! Jacques Gleyse (1997, 69 sqq.) a bien montré toute
l’attention nouvelle portée aux dissections humaines, qui de Vésale à Paré
ouvriront la voie à William Harvey. Il fait remarquer incidemment que les
anatomistes de la faculté de Montpellier du xvie siècle appartiennent pour la plupart à
la religion protestante, ce qui corroborerait l’hypothèse wébérienne – dont
nous avons adopté l’esprit – d’une corrélation entre l’évolution d’un fait
religieux et une inflexion du regard porté sur une praxis corporelle en
l’occurrence.
3.3. Le corps et l'éducation physique
Mais si nous sommes bien en présence de l’émergence d’une
nouvelle appréhension du corps, celle-ci demeure néanmoins fortement entachée
de dualisme. La cinquième partie du Discours de
la Méthode de Descartes est à ce propos lumineuse. Le corps y est
décrit comme une machine, « un vaisseau dont
l’âme est le pilote », proposition platonicienne, s’il en est, qui
n’a rien à envier à la scolastique la plus pure. Ce sont Spinoza et Leibniz qui
vont commencer à se démarquer de cette conception avec l’exposition du concept
d’«ausdruck », « d’expression », qui
minimise la mainmise absolue de l’âme sur le corps (Belaval, 1960, 414 sqq ;
Deleuze, 1968, 243 sqq.) Pour Leibniz, « tous les
corps de l’univers sympathisent, ils reçoivent l’impression de tous les autres
[…] Tout corps se ressent de ce qui se passe dans l’univers » (1960,
§ 33). Dans la lettre à Arnaud du 9 octobre 1687, l’auteur des
Nouveaux Essais précise : «
à tous les mouvements de notre corps répondent
certaines perceptions ou pensées plus ou moins confuses de notre âme. Donc
l’âme aussi aura quelque pensée de l’univers ». En un mot, selon la
célèbre formule d’Hippocrate : « sumpnoia
panta » : tout est concourant. Spinoza va plus loin dans cette
doctrine qui a pris le nom de parallélisme. Lisons la Proposition XXXIX
de l’Ethique : «
Qui a un corps possédant un très grand nombre
d’aptitudes, la plus grande partie de son âme est éternelle » : elle
pose bien le corps comme susceptible de bonifier l’âme. Il suffira donc
d’augmenter le nombre d’aptitudes du corps (par la gymnastique, par exemple)
pour voir en voie de conséquence son âme se bonifier.
Cette théorie de « l’expression », comme le rappelle
justement Erwin Panofski (1969, 85-87 ; 1993, passim) à l’occasion de l’étude
de la représentation du corps humain dans l’art de la Renaissance, abandonne la
méthode imitative (la mimêsis chère
aux Grecs) pour adopter des formes more
geometrico, prend naissance en Italie qui met déjà en relief une
conception du corps qui voit en celui-ci une traduction à un niveau inférieur
de l’harmonie du monde cosmique. « Le
microcosme, l’homme est organisé et
fonctionne selon les mêmes principes que le macrocosme » (Panofski
1993, 330). Michel Foucault a bien étudié ce phénomène de « l’expression » dans
Les Mots et les Choses : «
Le corps de l’homme y est toujours la moitié d’un
atlas universel » (Foucault, 1966, 54-90)
Ainsi cette théorie de « l’expression » sort-elle le corps de
l’oubli dans lequel les scolastiques l’avaient jeté. Celui-ci conquiert, sinon
une certaine éminence, du moins une existence non négligeable qui le rend
indispensable à l’âme qui demeure néanmoins le principe premier gouvernant
l’homme.
Il est intéressant de souligner que cette émergence du souci
du corps s’origine, comme nous avons voulu le montrer non pas dans de nouvelles
sources, mais dans une nouvelle manière d’aborder les textes mêmes dont se
réclamaient les « contempteurs du
corps », pour reprendre une expression du
Zarathoustra de Nietzsche, dans une
sorte de renversement humaniste dont Copernic et Galilée furent les parangons
en ce qui concerne l’astronomie, Erasme et Rabelais les prototypes concernant
l’éducation, Vésale et Paré, l’anatomie, et Mercurialis la
gymnastique.
Car il n’est pas étonnant qu’à côté d’ouvrages sur
l’éducation, (Erasme : Il faut former les enfants
; La méthode pour étudier ; De la civilité des mœurs des enfants… ;
Budé : De l’institution du prince ;
Machiavel : Le Prince ; Rabelais
: Gargantua…) des auteurs comme Jérôme
De Monteux (Gleyse, 1997, 87), Mercurialis (1569), Guillaume de Choul (1567),
Pierre Fabre (1592), Laurent Joubert (1582), fassent émerger sur le devant de
la scène un corps trop longtemps oublié par l’éducation scolastique. Jacques
Ulmann (1989, 98-113) étudie bien ce retour de la Renaissance aux valeurs
antiques, notamment par une relecture critique de Galien effectuée par
Mercurialis : « Tout en écrivant un livre pour
faire connaître dans ses moindres détails la gymnastique antique (celle de
Galien entre autres) tout en prêchant un retour à l’antiquité, Mercurialis
manifeste bien souvent le sentiment qu’il est vain d’espérer revenir en
arrière » (Ulmann, 1989, 109). Si l’auteur du
De Arte Gymnastica conserve la
quasi-totalité de la taxonomie antique (Durand 1999 ; 1996 ; Gleyse, 1997, 97)
des exercices corporels, ainsi que le projet fondamental de Galien concernant
la définition de l’exercice comme « mouvement
énergique volontaire du corps humain avec altération de l’haleine, favorable à
la conservation de la santé et est une bonne habitude au regard de ses
effets » (Mercurialis, 1659, 44), de même que son mode d’exécution,
(éviter l’excès, être régulier, être dans une activité médiane, ce qui est une
traduction de l’ethos grec se résumant en un adage :
mêden agân, n’en fais pas trop !),
l’appréhension du corps humain libéré de sa gangue métaphysique, magique et
symbolique initie une conception de l’exercice physique comme «
manufacturation et rationalisation instrumentale
du mouvement » (Gleyse, 1997, 94)
C’est ainsi que les trois genres de gymnastique : «
la gymnastique authentique et légitime, pour le
dire avec Galien, puis celle de la guerre, et la troisième, définie comme
vicieuse du point de vue de Galien » (Mercurialis 1569, 18) se
retrouveront être proposées avec des valences égales par Gymnaste dans la
journée d’étude que propose Rabelais à Gargantua.
Après avoir critiqué l’éducation scolastique, François
Rabelais s’avérera encore ici une aide précieuse pour exemplifier l’éducation
du prince, conçue par les humanistes.
Évidemment, le texte apparaît comme un pamphlet
irrévérencieux contre la puissance instituée, qui a d’ailleurs réagi vivement,
puisque la Sorbonne et le roi demandent conjointement à l’église de refuser
imprimatur et
nihil obstat à l’ouvrage. D’autant que
La Vie Très Horrifique du Grand Gargantua, Père
de Pantagruel composée sous le nom d’Alcofribas Nasier (anagramme de
François Rabelais) paraît malencontreusement mais en toute logique historique
au moment de l’Affaire des Placards
[5].
Cette description phénoménologique du programme éducatif de
la Renaissance se veut une opérationnalisation (une
intentio, dirait Thomas d’Aquin) de la
recherche généalogique exposée supra,
et se situe aux chapitres xv à
xxi du Gargantua de
Rabelais.
4. L’éducation humaniste de Gargantua: entre Anagnostes et Gymnaste
Ponocratês décide d’agir à la façon d’un médecin. D’abord une
observation attentive des symptômes du jeune prince aboutit à un diagnostic :
celui-ci souffre d’une ignorance crasse, malgré les années d’études accomplies.
Puis le remède. Les premiers jours, on tolère encore les anciens errements car
« la nature n’endure mutations soudaines sans
grande violence », précepte que l’on sent tiré directement de la
faculté de médecine. Ensuite, mettant en œuvre le principe de la
tabula rasa chère à Aristote, notre
humaniste entreprend de libérer Gargantua de toute l’éducation ancienne, de
façon à agir sur un sujet neuf, intact de toute imprégnation précédente. Pour
ce faire, on fait appel à un savant médecin qui le purge canoniquement avec de
l’ellébore d’Anticyre. Notre praticien procède à un lavage de cerveau complet
associé à une purification du corps. Nous sommes peut être ici en présence de
l’analogon du jeûne ou du baptême
chrétien.
Ayant devant lui un sujet vierge, Ponocratês va à présent
pouvoir œuvrer. Dans un premier temps, la fréquentation informelle de la
compagnie de personnes savantes doit lui donner envie d’apprendre de belles
choses. Nous rapprocherons ce point de vue adopté par Ponocratês de celui
d’Erasme de « La Méthode pour Étudier » : « Car
la véritable aptitude à parler correctement s’acquiert de la meilleure façon en
en parlant et en vivant avec ceux qui parlent purement… » (Erasme,
1991a).
Cette motivation – pour employer des mots actuels – ayant été
acquise, le programme d’étude peut alors débuter.
Il est une règle à laquelle Ponocratês ne dérogera plus :
mettre son élève au travail de façon à ce qu’il ne se passe pas un seul instant
dans la journée qui ne soit occasion d’exercer aussi bien son esprit que son
corps. Aussi, instaure-t-il un emploi du temps pour le moins chargé.
Le réveil avait lieu à quatre heures du matin. En même temps
que l’on effectuait sa toilette (Vigarello, 1985, 54-55), on lui lisait des
passages édifiants des livres saints. C’est le page Anagnôstês (en grec : le
liseur) qui était chargé du travail de lecture de la journée.
Puis Gargantua se rendait aux « lieux secrets pour faire excrétion des digestions
naturelles ». Là encore, pendant qu’il se soulageait, on revenait
sur la lecture précédente pour en expliquer les points obscurs. De retour de la
fosse d’aisance, on n’omettait pas de regarder le ciel et les étoiles prétextes
à un cours sur le tas au sujet des planètes.
Ensuite, pendant tout le temps durant lequel on l’habillait, le
coiffait, le parfumait, on lui répétait les cours du jour précédent qu’il
récitait à son tour par cœur.
Une fois le prince habillé, Anagnôstês lui prodiguait trois
heures de lecture.
Alors il était temps « d’exercer
les corps comme ils avaient exercé les âmes auparavant ». C’est
l’écuyer Gymnaste qui s’occupait de cette partie des études. Ils se rendaient à
la salle de jeu de paume ou s’il faisait beau « se desportaient » au pré, pour s’adonner à la
balle, à la paume, à la balle en triangle. (Gleyse., 1997, 97 sq. ; Guttmann,
1978, passim). Le jeu était délaissé quand ils le désiraient ou lorsqu’ils
avaient trop sué. On les frottait alors avec du linge propre et ils changeaient
de chemise (Vigarello, 1985,68-80).
Après qu’il avait terminé le jeu, on allait dîner. Là encore,
Anagnôstês officiait pendant le repas. Celui-ci, bien que frugal, était
prétexte à enseignements. Au début, on lisait des histoires de chevaliers comme
un protreptique, en guise d’exhortation à la bravoure. Puis on parlait des
vertus et des propriétés de tout ce qui était placé à table : le pain, le vin,
l’eau, le sel, les viandes, et pour chacun de ces mets, on lui apprenait tout
ce que les anciens avaient écrit à leur sujet. Pline, Athénée, Discoride,
Galien, Oppien, Aristote… venaient ainsi discourir avec lui. Si besoin était,
on apportait même les ouvrages à table que l’on commentait plus avant.
Gargantua devint ainsi pour ces choses là aussi savant qu’un médecin.
S’étant lavé les mains et les yeux (Vigarello, 1985, 54-57)
avec de la belle eau fraîche, il rendait grâces à Dieu.
Le début de l’après midi s’employait à se familiariser avec la
science mathématique, de façon ludique et concrète. Il usait pour cela de
cartes à jouer et de dés, dont l’utilisation dérivait de cette science. «
En ce moyen, entra en affection d’icelle science
numérale ». Sa digestion se passait ainsi à étudier nombres,
géométrie, musique, et même les lois astronomiques. Une fois la digestion
achevée, il reprenait trois heures d’études au cours desquelles il reprenait la
leçon du matin et s’exerçait à l’écriture.
Gymnaste reprenait alors à nouveau le relais du page
Anagnôstês, et lui enseignait l’art équestre et d’autres arts guerriers,
pratique de classe, s’il en fut, réservée aux nobles. (Platon,
Lois VII ; Mercurialis, 1569, 16 ;
Durand 1996 ; Gleyse, 1997, 86-109 ; Pariente, 1997). Ce programme complet
montre toute l’attention portée aux pratiques physiques, il est, en étendue de
texte, plus important que le programme d’études vu
supra.
Tout d’abord, il convenait qu’il fût à l’aise sur n’importe
quelle monture : coursier, roussin (Cheval de charge), genêt (Petit cheval
d’Espagne), cheval barbe (Cheval arabe)…, qu’il fût endurant sur une longue
distance, qu’il sût manœuvrer dans tous les sens, voltiger en l’air, sauter des
fossés, tourner à droite, à gauche, chevaucher en cercle…
Puis, sur une monture ainsi apprivoisée, armé de pied en cap,
il s’exerçait à manier la lance. De celle-ci, il enfonçait une porte, un
harnois, faisait tomber un arbre, enfilait un anneau, enlevait de la pointe de
sa lance une selle d’armes, un haubert, un gantelet.
Enfin, il apprenait, comme un voltigeur, à faire parader son
cheval, à le guider de simples claquements de langue, à sauter d’un cheval à un
autre en pleine course, à monter à crû, sans selle ni rênes… Bref, tout ce que
doit savoir un militaire ou un noble accompli.
Passant du cheval aux armes, il maniait la hache comme le plus
aguerri des chevaliers, devenait expert dans l’art de l’épée, puis dans celui
de la pique.
Le jet du dard, celui de la pierre, de la barre, de la
javeline, de l’épieu, de la hallebarde n’avaient plus aucun secret pour lui. Il
pratiquait assidûment le tir à l’arc, à l’arbalète, à l’arquebuse, au canon.
Bref, rien de ce qui concernait l’art des armes ne lui était étranger et il
possédait à fond tout ce qui faisait un bon soldat.
Mais l’entraînement physique ne s’arrêtait pas là.
La chasse le passionnait. Tous les gibiers étaient courus :
cerf, chevreuil, ours, daim, sanglier, lièvre, perdrix, faisans,
outardes.
Les jeux de balle ne se voyaient pas délaissés non plus : il
faisait rebondir la grosse balle du pied, du poing, et l’expédiait jusqu’au
ciel.
Il pratiquait les sauts, mais pas n’importe lesquels :
seulement ceux qui pouvaient être utilisés au cours d’une campagne guerrière.
Sauter une haie, un fossé, contre une muraille se voyait valorisé. En revanche,
les sauts sans but martiaux évidents comme le « trois pas un saut » (peut-être
bien l’ancêtre de notre saut en longueur ?), le saut à cloche pied, le saut
d’Allemand (notre jeu de marelle ?) étaient proscrits par l’écuyer Gymnaste.
C’est que selon Mercurialis, sur les trois types de gymnastique, il en est deux
de légitimes : « l’authentique, pour le dire avec
Galien, puis celle de la guerre, et la
3è, l’athlétique, définie comme vicieuse du point de vue de Galien »
(Mercurialis, 1569, 18)
Gargantua s’adonnait aussi à la lutte et à la course. De plus,
la nage et les activités nautiques ne possédaient aucun secret pour lui. En eau
profonde, il se déplaçait à l’endroit, à l’envers, de côté, de tout le corps,
des seuls pieds, avec une main en l’air tenant un livre (qu’il ne mouillait pas
durant toute la traversée de la Seine). Il savait se hisser d’une seule main
sur un bateau puis plonger la tête la première jusqu’au fond de l’eau. Abîmes
et gouffres ne l’effrayaient pas. Il savait faire tourner un bateau, aller
rapidement, aller lentement, au fil de l’eau, contre le courant. Il pouvait
gréer le bâtiment, monter au mât par les agrès, courir sur les vergues, se
diriger à la boussole.
Il était en outre un grimpeur averti. Il aimait escalader
rochers, arbres, murs, sauter d’un arbre à l’autre, tel un écureuil. A l’aide
de deux poignards et de deux poinçons acérés, il savait escalader une muraille
et en descendre, comme un rat. Il pouvait monter tout en haut d’une tour en
s’aidant d’un câble et descendre rapidement par le même moyen.
Cris et chants étaient pratiqués assidûment pour fortifier sa
poitrine. Stentor (Homère, Iliade, V,
785) ne criait pas plus puissamment. (Platon, Lois, VII, 802a sqq ; Mercurialis, 1569,
156)
On lui avait confectionné deux haltères de plomb de 8 700
quintaux l’une (!!) et dans le but d’acquérir plus de force, il les tenait
au-dessus de la tête pendant quelque trois quart d’heures (Mercurialis, 1569,
121). Il défiait aux barres les plus forts et avait rarement le
dessous.
La fin d’après midi arrivant, on le frottait et le
rafraîchissait d’habits propres puis il revenait à travers champs sans oublier
d’herboriser en chemin. A cette occasion, on lui lisait des auteurs ayant écrit
sur la botanique : Pline, Théophraste, Discoride, Nicandre, Macer,
Galien…
Si le dîner avait été frugal et sobre, car ce dernier ne sert
qu’à « réfréner les abois de l’estomac
» en prévision d’une après midi chargée, le souper, lui, se révélait copieux et
large. Rabelais, en bon médecin de rajouter : « cela est la vraie diète prescrite par l’art de la
médecine. »
Après souper, la compagnie de gens de lettres ou de grands
voyageurs venait encore apporter quelque savoir.
Avant d’aller se coucher, on n’omettait pas d’aller voir la
voûte céleste au sein de laquelle on étudiait la conjonction des
astres.
Enfin, à la manière des examens de conscience des anciens
stoïciens et des pythagoriciens, il récapitulait avec ses deux précepteurs la
totalité de ce qu’il avait fait, dit et appris durant cette longue
journée.
Ceci fait il pouvait regagner son lit pour un repos bien
mérité.
Le parallèle que nous venons de tracer entre les deux journées
de Gargantua sous deux régimes d’études différents permet de dégager les idées
fondamentales de l’éducation humaniste, et de déterminer ce qui est nouveau par
rapport à la formation scolastique.
Réalisme ou anti-formalisme,
encyclopédisme, souci du corps, voici le triptyque qui pourrait définir
l’éducation conçue par les humanistes.
Tout d’abord, il n’existe plus de formalisme, dans le sens où
tous les savoirs sont référés à des situations concrètes. En cela, les
humanistes ouvrent la voie aux pédagogies dites nouvelles. Georges Charpak,
prix Nobel de physique 1992 ne préconise pas autre chose pour l’enseignement
des sciences avec son concept de « Main à la pâte ». Gargantua n’intériorise
aucune information qui ne soit discutée et mise à l’épreuve des faits.
L’autorité seule du maître ne fait plus loi absolue. Le prince se rend chez les
artisans eux-mêmes, pour voir « Comment on
tireoit les métaux, ou comment on fondoit l’artillerie, ou allait voir les
lapidaires, orfèvres, et tailleurs de pierres… » (Gargantua, XXIV).
Il fréquente les paysans, les fabricants, les artistes. Aucune activité du
royaume ne doit lui être étrangère. Tous les événements de la vie quotidienne,
des plus triviaux jusqu’aux plus nobles sont prétextes à enseignements (Encore
un thème wébérien).
L’encyclopédisme ensuite : rien de ce qui est cosmique ne doit
s’ignorer. Le trivium et le
quadrivium scolastiques, passages
alors obligés des étudiants ne suffisent plus à la construction d’un savoir
universel dont un Pic De La Mirandole est le parangon absolu. Le monde clos est
dépassé ; l’univers infini s’ouvre à l’étude. On en revient en l’amendant à
l’idéal antique du sage grec, dont la science englobait tous les domaines.
Aristote peut être sûrement cité en exemple, qui de la physique à la
métaphysique, de la morale à la logique, de la politique aux sciences
naturelles, de la poétique à la rhétorique, a bien exploré tous les domaines du
savoir humain. L’encyclopédisme est de mise aussi en ce qui concerne les
activités physiques. Aucun domaine n’est laissé de côté : ni la course, ni les
sauts, ni les lancers, ni la natation, ni les combats…
Le souci du corps dans sa dimension hygiénique, dans tous les
sens du terme est une préoccupation renouvelée de l’antiquité : il existe une
filiation qui n’est pas une simple imitation entre Hippocrate, Galien et la
médecine de la Renaissance. La santé, d’abord : le médecin Rabelais rappelle
d’abord les règles élémentaires de la diététique, puis de la propreté : on se
lave, on se peigne, on se parfume, on change de linge lorsqu’on a
transpiré…
Le souci du corps, encore, dans sa fonctionnalité : celui-ci
doit travailler autant que l’esprit. Le « desport » ou l’« ébattement » (Eliott, 1531) prend une place
immense dans l’éducation et n’est plus réservé de façon exclusive aux gens
d’armes. Certes, ces activités sont souvent orientées vers une finalité
utilitaire guerrière, au point que les activités plus « gratuites » ou futiles
comme le « trois pas un saut ou le saut
d’Allemand » sont dédaignées par Gymnaste. Mais on voit poindre un
certain intérêt pour des activités non-militaires comme le jeu de paume, le jeu
de balle à la main ou au pied, la course à pied, les haltères, la natation… qui
ont pour but de fortifier le corps ou de l’éduquer.
Le souci du corps ensuite dans le but de dominer la bête qui se
trouve tapie en nous. Le tyran Picrochole, comme son nom l’indique (en grec :
celui qui a la bile amère), n’a pas su
apprivoiser sa violence, n’a agi qu’en suivant ses émotions, et a mené son
royaume à la ruine. Grandgousier et Gargantua, en revanche, en bons princes,
ayant forgé puis apprivoisé force et caractère en même temps, ont tenté de
transiger, et c’est seulement lorsque tous les autres moyens de faire la paix
ont échoué que nos géants se sont résignés à la
guerre.
Le souci du corps, encore, dans le sens où Rabelais institue
une véritable éducation physique, complémentaire de l’instruction, par laquelle
les exercices corporels « restent délassants,
mais ils sont devenus formateurs. Ils ne s’opposent plus à une éducation
intellectuelle qu’ils suppriment en accaparant le temps qui devait lui être
consacré. Ils la complètent et la favorisent ». (Ulmann, 1965, 190).
On retrouve une préoccupation qui point déjà dans le
Philèbe de Platon, modèle d’Erasme
dans De l’abondance des mots et des
choses (1512), qui soulignait le rôle du corps dans la mémorisation
(Demerson, 1986, 96).
Le souci du corps ensuite, en ce que les auteurs contemporains
de Rabelais, dont on sent qu’il s’inspire, tels que J. De Monteux, Mercurialis,
G. De Choul, P. Fabre… ont élaboré une véritable théorie de l’éducation
physique rationnelle, fondée sur une science médicale, avec une taxonomie
rigoureuse, une étude approfondie des effets de chaque activité sur la santé et
le développement harmonieux de l’individu dans toutes ses dimensions,
établissant des normes corporelles (Gleyse, 1997 103 ; Vigarello, 1978) pour
une productivité optimale.
Le souci du corps, enfin, car Rabelais a élevé à la même
dignité les deux précepteurs de Gargantua : Anagnôstês et Gymnaste, retrouvant
par là la valorisation d’une éducation ou le corps tient toute sa place, dont
les prodromes avaient été décelés dans les Lois de Platon (Durand, 1996) et qui avait été
fort mise à mal durant la période scolastique, mise à mal mais non occultée
totalement (Pariente, 1997). La journée est ainsi harmonieusement découpée en
périodes alternant de façon égale activités physiques et études.
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Alcuin (1881) Carmina.
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Aristote (1971). Organon : Traduction J. Tricot. Paris,
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·
I Catégories.
·
II De
l’Interprétation.
·
III 1ers Analytiques.
·
IV 2e Analytiques.
·
V Topiques.
·
VI Réfutations
sophistiques.
·
Aristote (1965). Éthique à
Nicomaque, trad. J. Voilquin. Paris Garnier Flammarion.
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Aristote (1964). Histoire des
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a – Discours de la
Méthode (1637).
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b – Méditations
Métaphysiques (1641).
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c – Principes de
Philosophie (1644).
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Trad. J. Chomarat. Paris, Librairie Générale.
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a1 –
La Méthode pour étudier,
1511.
·
a2 –
L’Éloge de la folie (Encomium Moriae), 1511 à 1532.
·
b – Lettre à Martin
Dorp, 30 mai 1515.
·
c – Nouveau Testament,
augmenté de la Paraclesis, des
Annotations, des
Paraphrases, 1516.
·
d – Du Libre Arbitre,
septembre 1524.
·
e – Il faut former les enfants à
la vertu et aux lettres dans un esprit libéral, et cela dès la
naissance, 1529.
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Fabre, P. (1592). Agonisticon.
Traité anthologique de la pratique athlétique et des jeux, des gymnases
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Weber, M. (1905). l’Ethique
Protestante et l’Esprit du Capitalisme. Publication Française,
Paris, Plon 1964.
[1]
La question disputée au moyen âge représente une compétition,
une joute verbale entre deux docteurs sur un sujet de théologie, de
philosophie, de droit… Elle se déroule sur la place de la Sorbonne, ou sur tout
autre lieu circulaire, devant des spectateurs qui ont été avertis de la joute
oratoire par des « placards », affichés entre autre sur la porte des églises.
Le déroulement de ces joutes est très strict, et codifié de façon rigide.
Rabelais nous en donne plusieurs exemples : chapitre X, XI, XII, Chapitre XVII
et sq du
Pantagruel.
La Somme théologique de Saint Thomas
D’Aquin est entièrement bâtie sous la forme de questions disputées. Ex :
Qaestio 18 : « utrum omnium naturalium rerum sit
vivere » (tous les êtres de la nature sont-ils doués de vie ?) la
dispute commence toujours par l’analyse des difficultés de la question :
ad primum, praeterea, praeterea,
(d’abord, puis, puis…) ; elle se poursuit par l’analyse des thèses adverses :
sed contra1, sed contra 2… (cependant,
cependant…) ; elle se continue par l’exposé de la thèse du docteur qui parle
: respondeo ad primum, ad secundum, ad
tertium… (je dis, je réponds en premier, second, troisième lieu…).
Nos humanités classiques ont retenu ce plan pour n
os
dissertations, n
os thésards et futurs docteurs soutiennent
et défendent encore leurs propositions ou thèses devant un aréopage et Hegel
lui-même s’en est souvenu dans l’élaboration de sa dialectique.
[2]
En Hollande : Erasme,
de son vrai nom Desiderius Erasmus Roterodamus (1469-1536) ; Juste Lipse (1547-
1606).
En Angleterre : Thomas
Morus (1478-1535) ; William Shakespear (1564-1616)
En Italie : Giovanni
Boccacio (1313-1375) ; Marsile Ficin (1433-1499) ; Giovanni Pico Della
Mirandola (1463-1494) ; Nicolo Machiavel (1469-1527) ; Dante Allighieri
(1265-1321) ; Francesco Petrarca (1304-1374) ; Torquato Tasso
(1544-1595).
En France : Jacques
Amyot (1513-1593) ; Guillaume Budé (1467-1540) ; Joachim Du Bellay (1522-1560)
; Etienne Dolet (1509-1546) ; Robert Estienne (1503-1559) ; Henri Estienne
(1528-1598) ; Etienne De La Boétie (1530-1563) ; Jacques Lefêvre d’Etaples
(1450-1536) ; Michel Eyquem De Montaigne (1533-1592) ; François Rabelais
(1494-1553) ; Pierre De Ronsard (1494-1533) ; Maurice Scève
(1501-1560)
En Allemagne :
Johannes Reuchlin (1455-1522)…et alii.
[3]
« Placard » affiché sur la porte de l’église de Wittenberg le
1
er novembre 1517, puis en
1534, conformément à l’usage qui voulait qu’un docteur annonçât ainsi une joute
oratoire sous forme de
Quaestio
disputata.
[4]
Giordano Bruno, excommunié et brûlé en 1600, Etienne Dolet
condamné à mort, pendu et brûlé en 1546 ; Jacques Lefêvre d’Etaples poursuivi
et condamné, sauvé in extremis par Marguerite de Navarre ; Pic de la Mirandole
poursuivi après la publication de ses 900 thèses, protégé et sauvé par Laurent
le Magnifique ; Thomas Morus, disgracié en 1532 et exécuté en 1535 ; Erasme,
fortement inquiété par l’église car il préconise pour son prince chrétien
l’entente entre catholiques et réformés ; Johannes Reuchlin poursuivi par
l’inquisition, Galilée…
[5]
De Modis Significandi sive
Grammatica Speculativa : Des Modes de Significations ou de la
Grammaire Spéculative Attribué jusqu’à une époque récente à Duns Scot
(1266-1308) ; on pense aujourd’hui que c’est l’œuvre de Thomas d’Erfurt, un
philosophe de l’école de Duns Scot. Nous tirons ces renseignements du livre de
Rüdiger Safranski :
Heidegger et son
temps, Paris, Grasset 1996 p. 94 pour la traduction française. On
sait que Martin Heidegger qui a effectué sa thèse sur Duns Scot s’est intéressé
de très près à cet ouvrage.