Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
139 pages

p. 61 à 78
doi: en cours

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Rapports de recherche

no 65 2004/3

2004 STAPS Rapports de recherche

L’organisation du sport au Benin. Continuités et ruptures depuis 1990

Abdel Baba-Moussa 306, bd du Grand parc – 14 200 Hérouville saint Clair Tel : 02 31 95 81 84 – abdel.baba-moussa@wanadoo.fr CRAPS Université de Caen UFR-STAPS Bd Maréchal Juin – 14 032 Caen Cedex
À la recherche d’un modèle de développement du sport, le Bénin a adopté dans les années 1970 à 1990, une organisation centralisée entièrement contrôlée par l’État socialiste sans que cela produise des résultats notables au plan international. Depuis 1990, l’instauration d’un État démocratique s’est traduite par la démocratisation du sport sur le modèle fédéral et la libre association. Comment les acteurs assument-ils ce changement et quelles en sont les incidences sur le fonctionnement du sport ? En considérant, d’une part, que dans une organisation l’innovation peut constituer une zone d’incertitude utilisable par les acteurs pour satisfaire leurs intérêts propres (Crozier et Friedberg, 1977), d’autre part, que le sport a longtemps représenté un enjeu politique important (Gouda, 1997 ; Gérard, 1996) on cherche à comprendre, en s’appuyant sur l’approche sociologique des organisations, comment les acteurs intègrent ce changement dans leurs stratégies. Mots-clés : Sport, Fédérations, Olympisme, Stratégies d’acteurs, Pays en voie de développement, Bénin.. In the search for a model for the development of sport, Benin have adopted a central organisation which has been under the control of the socialist government from 1970-1990. Faced with such poor results, the democratic government which was set up in 1990, opted for democratic organisation based on the model of the federal associative system. How do those involved cope with the changes and what effect does it have on how it works? Considering on one hand that innovation in an organisation can give rise to uncertainty which those involved may use to their own ends (Crozier & Friedberg, 1977) on the other hand that sport has always been an important political issue (Gouda, 1997; Gerard, 1996), this research, leaning on the sociology of organisations, intend to explain how those involved deal with this change in their strategies for sports development. Keywords : Sport, Federations, Olympics, Sociology of organisations, Actors strategies, Developing countries, Benin.. Auf der Suche nach einem Modell der Sportentwicklung hat der Benin in den Jahren 1970 bis 1990 eine zentralistische, völlig vom sozialistischen Saat kontrollierte Sportorganisation gewählt, ohne dass diese besondere Resultate auf internationalem Niveau produziert hätte. Seit 1990 hat sich die Demokratisierung des Staates auch im Sport in Form der Verbandsstruktur und der freien Vereinigung niedergeschlagen. Wie gehen die Akteure mit dieser Veränderung um, und was sind die Einflüsse auf das Funktionieren des Sports? Davon ausgehend, dass einerseits in einer Organisation die Innovation eine Zone der Unsicherheit entstehen lässt, die durch die Akteure zur Befriedigung ihrer eigenen Interesse genutzt werden kann (Croizier und Friedberg, 1977), anderseits, dass der Sport lange Zeit ein wichtiges, politisches Instrument darstellte (Gouda, 1977; Gérard 1996), versuchen wir, idem wir uns auf organisationssoziologische Ansätze stützen, zu verstehen, wie die Akteure diese Veränderungen in ihre Strategien integrieren. Schlagwörter : Sport, Verbände, Olympismus, Strategien der Akteure, Entwicklungsländer, Benin.. Alla ricerca di un modello di sviluppo dello sport, il Benin ha adottato dagli anni 1970 ai 1990 un’organizzazione centralizzata interamente controllata dallo Stato socialista senza che questo producesse dei risultati notevoli sul piano internazionale. Dal 1990, l’instaurazione di uno Stato democratico si è tradotta nella democratizzazione dello sport sul modello federale e la libera associazione. Come i protagonisti assumono questo cambiamento e quali sono le incidenze sul funzionamento dello sport ? Ponderando, da una parte, che in un’organizzazione l’innovazione può costituire una zona d’incertezza utilizzabile dai protagonisti per soddisfare i loro propri interessi (Crozier e Friedberg, 1977), dall’altra parte, che lo sport ha lungamente rappresentato una sfida politica importante (Gouda, 1977; Gérard, 1996) e si cerca di comprendere, basandosi sull’approccio sociologico delle organizzazioni, come i protagonisti integrano questo cambiamento nelle loro strategie. Parole chiave : Benin, federazioni, olimpismo, paesi in via di sviluppo, sport, strategie di protagonisti.. En la búsqueda de un modelo de desarrollo del deporte, en Benin se adopta en los años 1970 a 1990, una organización totalmente centralizada por el Estado socialista sin producirse resultados notables a escala internacional. Después de 1990 se instaura un Estado democrático que se traduce en la democratización del deporte bajo un modelo federal y de libre asociación. ¿Cómo los actores asumen estos cambios y cuales son las incidencias en el funcionamiento del deporte?. Considerando por una parte que en la organización la innovación puede constituir una zona de incertidumbre utilizada por los actores a fin de satisfacer sus propios intereses (Crozier et Friedberg, 1977), por otra parte el deporte en el tiempo representa un importante “en juego” político (Gouda., 1977; Gérard, 1996) a través de la sociología de las organizaciones tratamos de entender este funcionamiento y como los actores integran estos cambios en sus estrategias. Palabras claves : deporte, federaciones, olimpísmo, estrategia de los actores, país en vía de desarrollo, Benin..
 
Introduction
 
 
Les pays en voie de développement (notamment ceux d’Afrique Noire francophone) ont tenté dès leurs indépendances de développer le sport comme un moyen d’affirmer leur souveraineté vis-à-vis des anciens pays colonisateurs ou de combler l’écart qui les sépare de leurs homologues occidentaux. Les succès sportifs de la minorité noire américaine (notamment l’effet du mouvement « black power ») et les succès du football brésilien avaient entretenu le mythe d’une aptitude héréditaire de la race noire et créé des espoirs quant à l’entrée en scène des acteurs du continent noir. Ainsi, la plupart des pays francophones d’Afrique occidentale adoptèrent dans les premières années d’indépendance (1960-1970), une politique sportive marquée par la course aux titres internationaux. Différents auteurs ont montré l’insuffisance des résultats obtenus en l’expliquant soit par des causes économiques (Levine, 1972 ; Movikov et Maximenko, 1972 ; Gelès et coll., 1994), soit par la responsabilité de l’État qui, dans ces pays, s’arroge par une législation contraignante le monopole de l’organisation du sport sans mettre en place une politique cohérente de financement, d’encadrement et de création d’infrastructures (Gouda, 1997 ; Kemo-Keimbou, 2002), soit encore par l’inadéquation du modèle de la performance sportive par rapport aux contextes politiques, culturels, et socio-économiques des pays (Gouda et Chifflet, 1991 ; Gérard, 1996). Pour Gouda par exemple, c’est dans la mesure où les choix sportifs tiendront compte des finalités du développement, c’est à dire un mieux être et un relèvement sensible du niveau de vie des peuples africains que, par leurs apports spécifiques, les APS contribueront à la promotion de l’homme africain (Gouda, 1986).
Le développement du sport sur le modèle de la performance sportive semble donc avoir montré ses limites dans les pays africains et certains d’entre eux recherchent un réajustement dans l’utilisation du « sport comme vecteur de développement économique et social » (thème du Colloque international de Rabat en mars 2002) ou comme moyen d’éducation et d’intégration socioculturelle. C’est dans ce sens que dans les années 1990, le Bénin, pays francophone d’Afrique occidentale accédant à la démocratie après vingt ans de régime totalitaire dans lequel un parti unique contrôle tous les secteurs de la vie publique, y compris celui du sport, décide d’orienter sa politique sportive en adoptant une nouvelle charte et une organisation démocratique. Or, l’histoire sportive du pays révèle que dans les années 1970, la perspective d’un « sport de masse » orienté vers la formation de la jeunesse avait été envisagée mais que le contrôle du système fédéral par des dirigeants de droits désignés parmi les responsables du parti unique d’État n’avait pas permis à cette orientation de se substituer dans la réalité à la prégnance du modèle de la performance sportive (Gouda, 1986 ; Gouda, Chifflet, 1992). Partant de ce constat, on peut s’interroger sur les changements produits par, les nouvelles dispositions adoptées en 1990 (notamment la démocratisation du système fédéral) sur le fonctionnement du sport et les stratégies des acteurs concernés. Ces dispositions ont-elles permis une rupture par rapport à la prégnance du modèle de la performance sportive ? Comment les acteurs du sport fonctionnent-ils dans ce nouveau contexte ? C’est à ces questions que l’on tente de répondre ici à travers une approche socio-historique de l’indépendance à nos jours avec la césure de 1990. Cette approche permettra de mettre en évidence les ruptures et continuités dans le système formel et au sujet des stratégies des acteurs.
 
La problématique du changement dans l'organisation du sport au Bénin depuis 1990
 
 
Entre 1972 à 1990, le Bénin est dirigé par un régime de type totalitaire dans lequel par un parti unique, le Parti de la révolution Populaire du Bénin (PRPB) dénommé de « Parti-Etat », contrôle tous les secteurs de la vie publique, y compris le secteur sportif. Ce régime avait alors affirmé sa volonté politique de mettre le sport au service de la formation de la jeunesse en adoptant, en 1976, une charte des sports qui stipule que « le sport est un instrument politique de premier choix. Son organisation incombe à l’État ». Il s’agit d’un « sport de masse » entièrement orienté vers « l’épanouissement de l’homme » (Ordonnance 76-16 du 29/03/1976 [1]). Cette volonté de faire du sport un moyen de formation des jeunes s’est traduite au niveau organisationnel par deux dispositions importantes. Premièrement, la mise place d’un système hiérarchisé autour du découpage territorial – des quartiers et villages au niveau national en passant par les communes (ensembles de quartiers ou villages), les districts (composés de communes) et les provinces (regroupant des districts) – et entièrement contrôlé, à tous les niveaux, par les représentants du Parti désignés de droit comme dirigeants du sport. Ainsi, différentes structures hiérarchiques représentant l’État et son parti et dirigés par les autorités administratives du niveau correspondant du découpage territorial assuraient l’exécution, par les structures fédérales, des « mots d’ordres » imposés d’en haut : les ligues dépendaient du Conseil provincial du sport (CPS), et les associations sportives (il s’agissait plutôt, comme on le verra plus loin, « d’équipes » ou de « sélections ») des quartiers, communes et districts dépendaient respectivement des conseils du sport des quartiers (CDSQ), communes (CCS) et districts (CDS). Deuxièmement, ce contrôle strict du système fédéral par les instances du « Parti-Etat » se double d’une marginalisation du modèle de la performance sportive portée par le Comité National Olympique du Bénin (CNOB), réduit de ce fait, dans les textes officiels, au rôle symbolique de représentant du CIO (Gouda, 1986). Or, le fonctionnement réel révèle que le pouvoir révolutionnaire, ne pouvant financer toutes les structures prévues pour organiser le sport, privilégie la représentativité internationale des équipes nationales (Baba-Moussa et Hervé, 2001). Il en découle un « fonctionnement par le haut » (Chifflet et Gouda, 1992) dans lequel l’État finance l’organisation de championnats nationaux (notamment en football) auxquels participent les équipes provinciales en délaissant les autres niveaux. Face à cette situation, la plupart des fédérations adoptent des stratégies autonomes de recherche de moyens [2] et le CNOB, disposant de bourses olympiques et des fonds alloués par le CIO, devient le partenaire privilégié des fédérations délaissées (Athlétisme, Judo, Cyclisme, etc.). Le « sport de masse » pour la formation de la jeunesse préconisé par la charte de 1976 est donc resté un vain mot alors que s’est renforcée la course aux titres internationaux qui a caractérisé les politiques sportives des pays africains, soucieux dans les années 1960 d’affirmer leur souveraineté nationale (Elane-Jackson, 1977 ; Fatès, 1994).
Avec la chute du régime totalitaire et l’avènement de l’ère démocratique au début des années 1990 (suppression du parti unique qui se confondait avec l’État et mise en place des institutions garantes de la démocratie : partis politiques, Parlement, Cours constitutionnelle, etc.), les dirigeants béninois ont cherché à rompre avec ce modèle sportif. Ainsi, les États généraux du secteur jeunesse et sport tenus en 1991 ont aboutit à l’adoption d’une nouvelle charte. Si, au niveau des visées politico-idéologiques, la nouvelle charte réaffirme la volonté de l’État de « faire reposer la politique sportive sur la démocratie et les droits de l’homme » et de considérer « l’organisation et le développement du sport comme un élément fondamental de l’éducation, de la culture et de la vie sociale » (Préambule de la charte du sport : loi 91-008 du 25/02/1991), elle crée une rupture essentielle au niveau organisationnel en confiant la gestion du sport aux acteurs sportifs regroupés en associations. Ces dernières peuvent se constituer librement et former des ligues (niveau départemental) et/ou fédérations (niveau national) qui sont désormais gérées, non plus par des dirigeants de droit issus du parti unique (celui-ci est d’ailleurs dissout dans le cadre de la démocratisation de la vie politique) mais par des acteurs fédéraux démocratiquement élus au sein de bureaux directeurs. La charte redonne par ailleurs au mouvement olympique une place plus importante dans le fonctionnement officiel du sport à travers le comité national olympique et sportif dont on verra plus loin l’importance des attributions. La nouvelle charte marque donc principalement une rupture d’ordre organisationnelle qui réside dans la séparation entre le système fédéral et les instances politiques et administratives de l’État. Face à ce changement, une question se pose :
Les nouvelles dispositions officielles ont-elles favorisé dans la réalité l’émergence d’une approche nouvelle du fonctionnement du sport en rupture avec le système précédent ?
Cette question est d’autant plus pertinente que l’on sait que la structuration formelle et les prescriptions officielles ne sont pas déterministes du fonctionnement et des changements dans les organisations puisqu’elles laissent toujours la place aux stratégies parfois contradictoires des acteurs (Friedberg, 1993 ; Crozier et Friedberg, 1977). Partant de cela, on peut envisager que les différents acteurs du sport aient une lecture différente des textes régissant leurs activités et adoptent par conséquent des stratégies divergentes marquées par des résistances au changement, avec pour corollaire, la persistance de modes de fonctionnement hérités du système centralisé des années 1970 à 1990 et la prégnance du modèle de la performance. L’analyse du fonctionnement du sport depuis 1990 permettra de traiter ces questions.
 
La sociologie des organisations comme cadre d'analyse
 
 
La recherche porte sur l’ensemble de l’organisation du sport béninois avec le système fédéral comme structure centrale. Celui-ci regroupe, selon la charte de 1991, toutes les associations sportives et constitue le lien entre ces dernières et les autres institutions : Comité National Olympique (CNOSB) et Ministère de la Jeunesse, des Sports et des Loisirs (MJSL). Il ne s’agit donc pas d’étudier le fonctionnement interne de chaque fédération mais plutôt de rendre compte de « l’action organisée » (Friedberg, 1993) du sport, en analysant les relations qui lient les fédérations aux autres institutions. La sociologie des organisations avec notamment les travaux de Crozier et Friedberg (1977), Friedberg (1993) adaptés aux pratiques sportives par Chifflet (1990) - et Gouda (1997) pour le sport au Bénin – servent d’éclairage théorique.
L’identification des liens entre structure formelle et stratégies d’acteurs
En tant que contexte d’action collective, le fonctionnement du sport au Bénin est appréhendé comme « le produit d’un mixte où se mêlent prescriptions formelles et processus informels en s’épaulant les uns les autres, où les prescriptions formelles s’enracinent dans une structure de pouvoir et des processus d’échanges et de négociations informels pour lesquels elles fournissent à leur tour les arguments et les ressources » (Friedberg, 1993, 151). Cela suppose de déterminer le fonctionnement réel qui se cache derrière les choix officiels (le système formel) à travers les négociations et stratégies de pouvoir informelles qui s’établissent entre les acteurs. Crozier et Friedberg proposent pour cela, la conjugaison de « deux modes de raisonnement à la fois complémentaires, contradictoires et convergents : le raisonnement stratégique et le raisonnement systémique » (Crozier et Friedberg, 1977, p. 230). Le premier cherche à déterminer quel « ensemble de cohérences et de finalités hiérarchisées tend à s’imposer aux acteurs » alors que le second permet de découvrir « quel calcul chaque acteur peut faire de son intérêt dans la négociation qu’il doit mener avec ses partenaires » (idem, p. 237). En effet, l’État béninois met en place des orientations et une législation qui constituent des contraintes qui s’imposent à tous les acteurs du sport. Le raisonnement systémique vise à identifier ce « système formel » à travers les orientations politiques, la répartition des rôles, la réglementation, etc. Cependant, ce système formel n’a pas une capacité de canalisation totale des comportements et ne sert qu’à structurer des « espaces de jeu » pour les acteurs du sport (Chifflet, 1995). Ces derniers sont en effet des « acteurs stratégiques » capables de s’engager dans des relations de pouvoir et des négociations. Ainsi, en fonction de leurs conceptions des orientations officielles et de leurs motifs d’engagement dans le mouvement sportif, ils peuvent adopter des stratégies divergentes, s’allier ou entrer en conflit pour faire peser leurs intérêts. Le raisonnement stratégique vise à identifier les adaptations auxquelles sont amenés les acteurs dans l’application des orientations fixées. Ces adaptations et les stratégies sur lesquelles elles reposent sont analysées autour de quatre catégories que Gouda désigne, dans son analyse de l’organisation du sport au Bénin sous le terme de « facteurs de développement », c’est à dire, l’ensemble des éléments « permettant, lorsqu’ils sont combinés en programme, de développer les divers éléments de la situation et d’améliorer également le niveau sportif existant » (Gouda, 1986, p. 43). Il s’agit :
  1. de la politique sportive ;
  2. des ressources financières mises à la disposition des structures organisant le sport ;
  3. de la qualité et de la quantité du personnel chargé d’animer, encadrer et former des sportifs ;
  4. de la qualité et de la quantité des installations et équipements sportifs. On confrontera les prescriptions officielles concernant ces éléments avec les attentes des acteurs et les stratégies utilisées pour les satisfaire.
Méthodes de recueil et de traitement de données
Pour recueillir les données nécessaires aux analyses, deux types de sources ont été utilisés : les documents existants (travaux de recherches, études et textes officiels) et le discours des acteurs sur leurs pratiques recueillis par le biais d’entretiens semi-directifs. Le recours aux recherches et études antérieures (notamment : Gouda, 1986, 1997 ; Baba-Moussa, 1991 ; Chifflet et Gouda, 1991, 1996 ; Gérard, 1996) a permis de cerner l’historique du sport au Bénin. Les données tirées de ces sources ont été complétées et comparées avec le contenu des textes officiels (chartes de 1974 et 1991 ; décrets et circulaires portant organisation du sport) élaborés entre 1974 et 1990, puis après 1990, pour comprendre les changements opérés au sein du système formel du sport. Cette comparaison a porté sur trois rubriques : les orientations officielles (poids respectifs du sport de performance ou des visées éducatives), la répartition des rôles entre les acteurs (État, Fédération, Comité olympique), les conditions d’attribution des moyens (origine et mode d’attribution des financements, de l’encadrement et des infrastructures). Ensuite, des entretiens semi-directifs ont été réalisés avec les acteurs pour comprendre les stratégies qu’ils mettent en œuvre face au changement. En effet, selon Blanchet et Gotman, l’entretien est pertinent pour « analyser le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques…, mettre en évidence les systèmes de valeur et les repères normatifs à partir desquels ils s’orientent et se déterminent » (Blanchet et Gotman, 1992, p. 27) et c’est dans cette perspective que s’inscrit l’usage que l’on en fait. On a interrogé :
  • les principaux responsables du secteur du sport au MJSL : directeur de cabinet (DC/MJSL), conseiller technique (CT/MJSL), directeur national des sports (DNS) et son adjoint (DNS/A), un directeur départemental des sports (DDJS) et le directeur de l’institut de formation des cadres (D/INJEPS) ;
  • le président et le vice-président du Comité national olympique et sportif du Bénin (P/CNOSB et VP/CNOSB) ;
  • les responsables des 12 fédérations les plus actives (celles qui organisent chaque année au moins une manifestation d’envergure nationale depuis 1991, année d’adoption de la nouvelle charte) : Athlétisme, Basket-ball, Boxe, Cyclisme, Football, Handball, Judo, Karaté, Natation, Tennis, Taekwondo, Volley-ball (désignés dans le texte par leur sport précédé de FB pour fédération béninoise. Exemple : FBBasket).
On a recueilli leurs discours sur le contenu des textes officiels, les stratégies de développement du sport qu’ils adoptent, les moyens de fonctionnement des fédérations (infrastructures, financements, encadrement) et les problèmes rencontrés. Les entretiens enregistrés et retranscrits ont fait l’objet d’une analyse de contenu thématique manuelle en empruntant les modalités de codage, de présentation et d’interprétation des données à Huberman et Miles (1991).
Une analyse verticale (« condensation des données ») a permis de retenir dans les entretiens ce qui est en rapport avec la problématique traitée tout en identifiant le point de vue de chacun sur les différents aspects étudiés. Chaque entretien a été condensé autour de deux rubriques regroupant des thèmes (différents aspects abordés par rubrique) et sous thèmes (modalités de réponses par thème) en utilisant des codes réalisés sous formes d’abréviations (voir Tableau n° 1 en annexe) et utilisés pour marquer des portions du discours des acteurs ; la phrase constituant l’unité d’analyse. La première rubrique qui concerne l’adéquation entre les rôles des acteurs tels que prescrit par les textes officiels et les rôles joués réellement a été identifiée par le code : ROL. On y a retenu trois thèmes correspondants à l’adéquation des rôles respectivement pour l’État (ROL-ETAT), les fédérations (ROL-FEDE) et le CNOSB (ROL-CNOSB). La deuxième rubrique concerne les stratégies adoptées par les différents acteurs pour obtenir leurs moyens de fonctionnement. Il a été identifié sous le code STRAT et comporte tout comme le premier trois thèmes selon que ces stratégies sont étudiées pour l’État (STRAT-ETAT), les fédérations (STRAT-FEDE) ou le CNOSB (STRAT-CNOSB). Pour chaque thème, des sous thèmes rendent compte des modalités des réponses fournies par les acteurs en précisant les éléments concernés et l’avis exprimé à leur sujet. Ainsi, par exemple pour le thème ROL-ETAT on a retenu trois sous thèmes selon qu’il s’agisse de l’attribution de moyens (ROL-ETAT-Moyen) ou de l’accent mis sur le sport de performance ou sur la dimension éducative (ROL-ETAT-Perf ou Edu). Par ailleurs ces codes sont complétés par des indications pour préciser l’avis porté par l’interviewé sur le sujet : Par exemple, on a utilisé le code STRAT-FEDE-Fin (extérieur) ou STRAT-FEDE-Fin (sponsor) pour indiquer respectivement le recours des fédérations à des financements de l’étranger ou de sponsors.

Tableau n° 1
Le système de codage utilisé pour le traitement des données
Rubriques Thèmes Sous thèmes
Adéquation entre rôles officiels et rôles réels (ROL) - Adéquation du rôle de l’Etat (ROL-ETAT) - Adéquation du rôle des fédérations (ROL-FEDE) - Adéquation du rôle du CNOSB (ROL CNOSB) - Octroi de moyens (ROL-ETAT-Moyen) - Aide au sport de performance/sport éducatif (ROL-ETAT-Perf/Edu) - Relation avec fédérations (ROL-ETAT-Controle) - Autonomie fédérations (ROL-FEDE-Autonomie) - Accent sur performance/sport éducatif (ROL-FEDE-Perf ou édu) - Octroi moyens (ROL-CNOSB-Moyen) - Aide sport performance (ROL-CNOSB-Perf) - Autres aides (ROL-CNOSB-Autre)
Stratégies des acteurs dans le fonctionnement réel (STRAT) - Stratégies de l’État (STRAT-ETAT) - Stratégies des fédérations (STRAT-FEDE) - Stratégies du CNOSB (STRAT-CNOSB) - Financement (STRAT-ETAT-Fin) - Encadrement (STRAT-ETAT-Encadr) - Infrastructures (STRAT-ETAT-Inf) - Financement (STRAT-FEDE-Fin) - Encadrement (STRAT-FEDE-Encadr) - Infrastructures (STRAT-FEDE-Inf) - Financement (STRAT-CNOSB-Fin) - Encadrement (STRAT-CNOSB-Encadr) - Infrastructures (STRAT-CNOSB-Inf)

Ensuite, une analyse horizontale a permis de présenter l’ensemble du corpus dans des « méta-matrices », c’est à dire, des tableaux réalisés en fonction de l’origine des acteurs (« matrices par rôles ») et des catégories issues du codage et présentant : en ligne, les rubriques, thèmes et sous thèmes ; en colonnes, des portions correspondantes du discours des acteurs. L’interprétation a privilégié l’approche qualitative en faisant reposer l’analyse sur les justifications que les acteurs donnent à leurs choix et de leurs actions.
 
Les changements dans le système formel du sport depuis 1990: Du monopole de l'état au partage des rôles
 
 
Entre 1974 et 1990, on peut affirmer en se référant aux travaux de recherches antérieures (Gouda, 1986, Chifflet et Gouda, 1991) que l’organisation officielle du sport était marquée par l’absence d’un système fédéral autonome. Les différentes structures de celui-ci étaient en effet calquées sur le découpage de l’administration territoriale et contrôlées à chaque niveau par l’autorité « politico-administrative » correspondante : Gouda présente un schéma traduisant la lourdeur du système officiel du sport à cette période (1986, p. 104). La charte de 1974 (Ordonnance 76-16 du 29/03/1976) mentionne en effet que « le sport est un instrument politique de premier choix » dont l’organisation incombe à l’État. Ainsi, le conseil exécutif national (CEN), organe politique suprême de l’État définissait, via le Conseil national des sports (CNS) qui regroupait différents ministères (dont ceux de l’éducation et des finances en plus du MJSL), la politique sportive nationale dont le MJSL était chargé de contrôler l’application conséquente par les fédérations. Ces dernières, faute d’autonomie, se bornaient alors à exécuter les programmes d’activités qui leur étaient imposés. Depuis 1990, la dissolution du parti unique d’État et le choix de distinguer les structures politico-administratives de l’État des structures du système fédéral ont favorisé l’instauration d’un partage des rôles entre l’État, les fédérations et le comité olympique national, même si le premier reste l’instance principale de contrôle et de coordination.
La continuité avec un rôle de contrôle et de coordination du sport par l’État
Le Ministère de la Jeunesse des Sports et des Loisirs (MJSL) est l’administration centrale du sport au Bénin. Selon le décret n° 97-47 du 14/02/97 qui en fixe les attributions, il est chargé avec ses structures décentralisées (Direction nationale et directions départementales) « de promouvoir le sport par l’application conséquente de la charte nationale des sports ; de superviser et de coordonner les activités du CNOSB ; de suivre la gestion et l’animation des infrastructures sportives et socio-éducatives sur toute l’étendue du territoire ». En dehors de ce rôle de supervision, il lui incombe aussi, selon le même décret, de fournir à l’ensemble du mouvement sportif, les moyens financiers, humains et matériels nécessaires à leur action : « les stades, les terrains de jeux et les installations sportives sont construits par l’État, les collectivités locales, tout groupement particulier » (article 22) et, « le financement du sport incombe à l’État et aux collectivités locales » (article 27) avec « la participation d’un fond national pour le développement des sports (FNDS) créé auprès du ministère chargé des sports » (article 28). Compte tenu de ces attributions, on peut déduire qu’en dehors de la séparation entre les instances politiques et administratives de l’État et les structures système fédéral, les nouvelles dispositions législatives prises dans le domaine du sport permettent à l’État de conserver son rôle principal dans la gestion du sport. Il reste donc, à l’instar de ce que relève Gasparini en France, « le titulaire de la compétence en matière d’organisation du sport tout en pouvant déléguer ses pouvoirs aux fédérations » (Gasparini, 2000, p. 43). Ces dernières se voient conférée en effet, depuis 1990, une plus grande autonomie dans l’organisation et le développement de leur sport.
Une rupture dans la démocratisation du système fédéral…
Le pouvoir révolutionnaire (1972 à 1990) avait interdit la libre association – au sens de la loi 1901 – (Baba-Moussa, 2002). L’organisation du sport reposait alors (officiellement) sur une conception particulière de l’association sportive incarnée par « l’équipe de quartier ». Selon l’article 6 de la Charte des sports, ces dernières regroupaient par discipline les meilleurs sportifs sélectionnés sous le contrôle du Chef de Quartier (président du CDSQ). Les tournois organisés entre les équipes de quartier sous le contrôle du Maire de la Commune (Président du CCS) permettaient de constituer la sélection communale, ceux organisés entre les équipes communales sous la supervision du Chef de District (Président du CDS) permettaient de constituer la sélection du district puis, selon la même procédure celle de la province. Cette dernière participait au championnat national à l’issue de laquelle une équipe nationale était dégagée. A chaque niveau (quartier, district, province), il était donc prévu une seule équipe par sport dirigée par un « comité de sélection » de cinq membres dont trois membres de droit désignés parmi les responsables politico administratifs (Président, Responsable à l’organisation, Responsable des infrastructures) et deux membres élus (Secrétaire et Trésorier) [3]. S’il existait un système fédéral, celui-ci était donc moins le fait des sportifs et de leurs élus) que le produit de choix étatiques. Pour Chifflet et Gouda, cette « contrainte étatique restait prédominante pour que le sport puisse servir la politique » (1991, p. 53) conformément à la charte de 1976.
La charte de 1991 crée une rupture essentielle par rapport à ce fonctionnement en autorisant les associations sportives à se constituer librement sous l’égide de la loi 1901 et à s’affilier à des Fédérations unis ports ou pluridisciplinaires dont les compétences s’inscrivent dans quatre domaines : « promouvoir l’éducation par les activités physiques et sportives, développer et organiser la pratique des APS, former et perfectionner leurs cadres avec le concours du Ministère chargé des sports, délivrer les licences ». Si ces attributions traduisent une réaffirmation des objectifs éducatifs qui reviennent aux fédérations (développer « le sport à la base » pour l’éducation des plus jeunes, comme le préconise la charte), elles leur confèrent néanmoins plus d’autonomie pour développer leur sport en relation avec le mouvement olympique national et international. En effet, les instances fédérales ne sont plus sous la domination des membres de droit choisis parmi les dignitaires de l’État et du Parti mais gérées par les membres de Bureaux directeurs élus démocratiquement parmi les acteurs fédéraux. Par ailleurs, les fédérations ont à l’égard des associations affiliées un « pouvoir disciplinaire » pour le respect des règles de fonctionnement interne et un « pouvoir normatif » concernant les règles techniques et l’éthique sportive de la discipline en accord avec les fédérations sportives internationales auxquelles elles adhèrent. Contrairement au système précédent entièrement contrôlés par les dignitaires du Parti et de l’État, on peut considérer que le système fédéral actuel est perçu officiellement comme « le promoteur et le gardien d’un véritable ordre sportif » (Gasparini, 2000, p. 43) ; rôle qu’il partage avec le CNOSB représentant le mouvement olympique international.
… et l’implication plus importante du Comité national olympique et sportif
La deuxième rupture perceptible dans le système formel du sport au Bénin concerne le rôle joué par le Comité national olympique et sportif du Bénin (CNOSB), né de la fusion en 1991 du Conseil National du Sport (CNS : organe suprême du sport pendant la période révolutionnaire) et de l’ancien comité national olympique (CNOB). Alors que, dans un contexte où l’État révolutionnaire rejetait toute forme d’organisation susceptible d’échapper à son contrôle, le CNOB, marginalisé, était confiné dans la seule représentation du CIO, la nouvelle organisation du sport confère officiellement une place centrale au CNOSB à travers deux types d’attributions. Celles conférées par la charte des sports – « représenter le sport béninois auprès des pouvoirs publics et des organismes officiels à l’étranger ; développer l’esprit olympique ; collaborer à la préparation des athlètes béninois et assurer leurs participations aux JO et aux jeux régionaux, continentaux et internationaux ; favoriser la promotion sociale des sportifs et la formation des cadres et dirigeants ; participer à la création d’infrastructures et d’équipements ; aider à la promotion des sports traditionnels, de la presse sportive et de la médecine sportive » – et celles liées à l’esprit olympique parmi lesquels : « développer et protéger le mouvement olympique » ; « propager les principes fondamentaux de l’olympisme » ; « encourager le développement du sport de haut niveau » ; « veiller au respect du code médical du CIO » ; « représenter le Bénin au JO » etc. tout en veillant à « préserver son autonomie » et « résister à toutes les pressions, y compris celles d’ordre politique, religieux ou économique, qui peuvent l’empêcher de se conformer à la charte olympique » (Statut du CNOSB, article 6). Cette dualité des attributions du CNOSB, entre prescriptions de l’État et défense de l’olympisme, en font (officiellement) un « relais » important entre l’État et les fédérations. Cependant, l’importance des domaines d’intervention attribués au CNOSB par la charte des sports semble traduire une volonté du législateur du sport béninois de tirer profit du rôle joué par l’ancien CNOB dans le financement des fédérations et leur participation aux compétitions internationales face aux difficultés rencontrées par l’État à la fin des années 1980 (Chifflet et Gouda, 1996). Cependant, on peut se demander si le CNOSB a réellement les moyens pour satisfaire cette double attente d’autant plus que l’un des principes important du mouvement olympique reste son indépendance vis-à-vis des États.
Ce paragraphe permet de relever, dans une approche comparative, des invariants historiques avec le système sportif des années 1980 de l’ancien colonisateur : « système mixte centralisé, associant l’État et les fédérations » décrit par Chifflet (1995) avec, « un État qui gouverne le sport national » en le contrôlant par la réglementation et en octroyant au système fédéral la délégation du pouvoir et les moyens financiers, matériels et humains nécessaires au son développement (Chifflet, 1995, p. 12). La constitution du CNOSB rappelle aussi, à quelques détails près, celle du Comité National Olympique et Sportif Français (CNOSF) héritier, en 1972, du Comité National des Sports (syndicat des fédérations) et du Comité olympique français COF (Chifflet, 1990). Il semble donc que le principal changement apporté en 1990 dans le système formel du sport réside dans la reproduction du modèle sportif français en remplacement de l’ancien modèle copié sur les pays socialistes d’Europe de l’Est. Ce mimétisme peut s’expliquer par la tendance des politiques de développement à privilégier le transfert dans les PVD de modèles ayant fait leurs preuves sous d’autres cieux et par le rôle important joué par la France dans le secteur jeunesse et sport de ses anciennes colonies (Gouda, 1997 ; Bessat et Trouvé, 1999). Cependant, en France, le rôle de gestionnaire du sport qui revient l’État se traduit par la mise en place effective des moyens permettant aux structures du sport d’accomplir leurs missions (création de centres d’entraînement, mise à disposition de cadres et entraîneurs, financement des instances de certaines fédérations, etc.) et a pour conséquence directe « la domination, sur tout le territoire français, du modèle de la performance qui répond à l’objectif idéologique des dirigeants sportifs et à l’objectif politique des pouvoirs publics » (Chifflet, 1995, p. 12). En ce qui concerne le Bénin, la situation semble bien différente dans la réalité qui révèle les difficultés de l’État à doter le système sportif des moyens nécessaires à la réalisation des objectifs qui lui sont assignés.
 
Des stratégies d'acteurs qui traduisent la difficulté à fonctionner en conformité avec les choix officiels
 
 
Dans leurs recherches sur le fonctionnement du système sportif avant 1990 Gouda (1986) et Chifflet et Gouda (1991) relèvent des dysfonctionnements liés à la détention des postes stratégiques par des autorités politico administratives ou des représentants du pouvoir d’État. Ceux-ci cumulent souvent de multiples fonctions et n’hésitent pas parfois à sacrifier celles qui concernent le sport. Cela explique, comme on l’a relevé ci-dessus que la principale rupture opérée en 1990 réside dans la séparation entre les structures fédérales et les instances politico-administratives de l’État même si, cependant, celui-ci reste officiellement le principal pourvoyeur de moyens. Le fonctionnement réel du sport mis en évidence ici révèle que l’État rencontre des difficultés à assurer le rôle qui lui revient. Il en découle une divergence entre, d’une part, les stratégies du ministère qui visent à dissimuler ses insuffisances et, d’autre part, celles des fédérations et du CNOSB - pour rester autonome face au pouvoir politique, celui-ci privilégie la relation avec les fédérations à celle du Ministère – qui s’adaptent pour faire face aux lacunes de l’État. Ces divergences, identifiées autour de la mise en place des infrastructures, du financement et de l’encadrement du sport traduisent la difficulté des acteurs à se départir de modes de fonctionnement hérités du passé.
Politique d’équipement minimum du Ministère et « débrouillardise » des fédérations
Dans les années 1970, le Bénin s’est doté, en plus du stade municipal dont disposait chaque capitale départementale au moment de l’indépendance, de deux grandes infrastructures sportives (un complexe sportif composé d’un stade de 35 000 places, un palais des sports, trois bassins olympiques et six courts de tennis et, un « Hall des sports » de 3 000 places) dans la capitale du pays. Si la plupart des responsables du ministère reconnaissent que ces équipements ne répondent pas aux attentes du mouvement sportif (« le Bénin manque cruellement d’infrastructures sportives et ceci aussi bien sur le plan local que sur le plan national » : DNS), certains ne le perçoivent pas comme un frein, considérant plutôt que certaines Fédérations cacheraient leur manque d’initiative derrière la précarité des installations : « au stade de l’initiation, les jeunes n’ont pas besoin d’installations sportives luxueuses ; la mauvaise qualité des terrains de football faits de latérite ou de sable peut même avantager les joueurs lorsqu’ils joueront sur des terrains en herbe » (DNS/A). En réalité, ces propos cachent mal l’incapacité du ministère à doter le mouvement sportif des infrastructures nécessaires. Il se contente alors d’entretenir les équipements existants pour assurer l’organisation des championnats départementaux et nationaux dans les sports les plus populaires (notamment le Football) et délègue (implicitement) la création de nouvelles infrastructures aux acteurs économiques privés : « je pense qu’il serait intéressant pour nous de faire intervenir les autres acteurs de la vie sociale et économique (les entreprises, les opérateurs économiques) mais certaines entreprises ne voient pas le profit que cela pourrait avoir pour eux, pour l’image de leur société » (DNS).
A l’opposé, pour les responsables fédéraux, les infrastructures et équipements réglementaires sont essentiels pour développer le sport et intéresser les jeunes et, l’État doit, comme le prévoit la charte, les mettre à disposition des Fédérations : « L’idéal aurait été de faire en sorte que toutes les sous-préfectures disposent au moins d’un petit stade » (FBVolley-Ball) ; « Si les gens ne peuvent pas disposer d’aires de pratique dans leurs localités, il sera difficile d’espérer leur adhésion au mouvement sportif » (FBHand-Ball). Pour pallier l’insuffisance du ministère, les fédérations s’adaptent en « négociant » des infrastructures sportives auprès des structures privées et organismes étrangers. Ainsi, la Fédération de Tennis emprunte les courts de tennis de l’Ambassade de France qui lui offre aussi du matériel (la fédération de judo reçoit aussi des « tatamis » et « judogis »). Cette alternative ne concerne que quelques fédérations (« dans le tennis par exemple il y a des courts privés, ce n’est pas le cas du Hand Ball », FBHand-ball) et comporte des limites puisque « le nombre d’infrastructures privées est largement en deçà de ce qui est souhaitable » (FBVolley-Ball). Par ailleurs, elle crée une dépendance des fédérations qui ont parfois du mal à assumer l’aide : « deux milles balles de tennis sont bloquées au port de Cotonou car la Fédération ne peut payer les frais de douane » (FBTennis). La conséquence de cette situation, c’est qu’en prétextant du manque d’infrastructures et équipements, la plupart des fédérations refusent de mener les actions en faveur du « sport à la base » et se consacrent plutôt à la préparation d’équipes performantes sur les équipements accessibles.
En définitive, la politique d’équipement sportif a privilégié la création de grands ensemble sportifs d’envergure nationale ou départementale (« macro-équipements » et « méso-équipements » selon Adamkiewicz et Chantelat, 1993) qui sont par ailleurs sous utilisées puisque gérés par des sociétés privées et soumises à des frais de location que toutes les fédérations ne peuvent assumer. Or, la construction de « micro-équipements », c’est à dire « des installations légères, flexibles, de taille restreinte, très locales et librement accessibles » semble mieux correspondre aux choix de l’État qui souhaite « prendre en compte la dynamique sociale de la pratique sportive en mettant à la disposition des populations et des clubs, des moyens pour pratiquer le sport pour, répondre à leurs préoccupations : l’envie de s’amuser, se retrouver en groupe, se distraire » (DC/MJSL). Par ailleurs, ces micro-équipements « apparaissent comme des solutions peu coûteuses » (Adamkiewicz et Chantelat, 1993, p. 447) donc, certainement plus adaptés aux réalités économiques d’un PVD. Le choix politique d’un état garant de la création des infrastructures du sport rencontre donc dans la réalité et comme par le passé les limites d’une administration aux moyens insuffisants.
Limites de la formation des cadres sportifs et stratégies adaptatives des fédérations
La formation des cadres sportifs trouve un frein important dans l’absence d’établissement adapté. L’institut national de la jeunesse et de l’éducation physique et sportive (INJEPS) de Porto-Novo forme des professeurs d’éducation physique et sportive (formation équivalant à la filière Éducation et Motricité des STAPS) qui se spécialisent dans une discipline sportive (équivalence du diplôme d’entraîneur 1er degré). Ceux-ci interviennent dans la plupart des fédérations (à l’exception du Karaté et de la Boxe) à côté d’anciens sportifs, parfois après avoir suivi des formations complémentaires d’entraîneurs de deuxième (voire troisième) degré organisées par les Fédérations avec le concours du CNOSB, des FSI ou des fédérations homologues des pays développés (la France pour la plupart mais aussi, l’Allemagne pour volley-ball, la Corée pour le Taekwondo).
Le tableau n° 2 (voir annexe) présente la répartition des statuts des acteurs de la fédération de FootBall. Il permet de constater que les dispositions de la charte de 1991 on permis l’essor de la libre association sportive puisque que l’on est passé de six équipes provinciales participant au championnat national pendant la période révolutionnaire (voir décret 76-86 du 29 mars 1976 cité plus haut) à trente clubs affiliés à la fédération et participant au championnat national et de nombreux clubs locaux qui contribuent à l’animation du Football. Reste que l’élite réelle est assez réduite et que l’engouement pour les postes de responsabilité reste une constante (les dirigeants représentent 32 % des licenciés). Cette situation trouve une explication dans les travaux de Dakpo (2003) qui montre qu’avec l’ère démocratique ouverte depuis 1990 et plus que par le passé, « le sport apparaît comme un nouvel espace de visibilité et d’expression offert aux hommes politiques » et que « des dirigeants sportifs se trouvent ainsi catapultés au plan politique grâce à leur assise sportive » [4]. On peut alors considérer qu’il existe une constante dans la perception d’un lien fort entre la position des dirigeants politiques et leur implication dans la gestion du phénomène sportif aussi bien depuis la période révolutionnaire. Toutefois, l’engouement pour les postes de responsabilité dans les bureaux directeurs des fédérations contraste avec la situation de l’encadrement des sportifs. Ainsi, le tableau n° 2 montre que pour la fédération de Football qui est l’une des plus nanties - avec ses 156 entraîneurs (98 du premier degré, 45 du deuxième degré et 13 du troisième degré) dont 110 sont issus de l’INJEPS (14 du second degré et 96 du premier degré) - l’INJEPS est le principal pourvoyeur de cadres sportifs. Cependant, les représentations que se font les dirigeants fédéraux de ces cadres (il s’agit souvent d’entraîneurs de premier degré) ne permettent pas leur utilisation judicieuse : « bien sur, nous avons une école qui forme des cadres… là je pense que ce n’est pas une formation très spécifique, ce sont des formations générales » (FBFootball) ; « ce sont surtout des profs d’EPS mais ils ne sont pas spécialisés, nous n’avons pas des formations pointues » (FBCyclisme). Cette divergence entre la demande émanant des fédérations et les formations offertes par l’INJEPS s’explique, d’une part, par le rattachement de ce dernier au Ministère de l’Éducation nationale, ce qui empêche la communication nécessaire (voire entraîne des conflits d’attribution) avec le MJSL (« A l’INJEPS, on n’a aucune relation avec le ministère alors que c’est ici que les cadres du sport sont formés », D/INJEPS°; « l’INJEPS n’est pas exploitée de façon optimale. Le problème s’est accentué avec le reversement des professeurs d’EPS au Ministère de l’éducation nationale », DC/MJSL) ; d’autre part, par l’imprécision du statut d’entraîneur : « l’absence de dispositions réglementaires concernant le statut et la rémunération des entraîneurs et animateurs, comme c’est le cas pour les enseignants d’EPS, freine l’engagement des personnes dans une voie sans issue » (DDJS).

Tableau n° 2
Pratiquants et cadres du Football béninois
Catégories Effectifs
Pratiquants 15 000 (avec scolaires et occasionnels)
Licenciés 780
Elite réelle 30 à 40
Clubs 30 affiliés à FBF (70 locaux)
Dirigeants 250 (32 % des licenciés)
Entraîneurs 156
Arbitres 80
Personnel médical 5 (médecins et masseurs) Source : Gouda (1997, p. 182)

La situation de l’encadrement du sport révèle aussi l’inadéquation, d’une part, de l’offre de formation par rapport à la demande des fédérations, d’autre part, de cette demande elle-même par rapport aux orientations officielles en faveur du sport à visée éducative. En effet, l’ensemble des acteurs (des fédérations, du ministère et du CNOSB) déplore l’insuffisance d’entraîneurs qualifiés (deuxième et troisième degré) dont l’objectif est de préparer des athlètes performants alors que la politique définie aurait gagné à reposer sur l’intervention d’animateurs et éducateurs sportifs plus aptes, comme le montre Charrier (2000) à proposer du « loisir sportif éducatif » (« animer et intéresser le plus grand nombre » comme l’affirme DC/MJSL) à mi-chemin entre le « sport éthique » porté par le système fédéral et le « sport outil » à visée purement d’éducation et d’insertion sociale (Charrier et Jourdan, 2000). Depuis 1990, il n’y a donc pas eu véritablement de changement dans les conceptions que se font les acteurs de l’encadrement du sport qui reste marquée par la recherche de la performance. De même, les choix officiels en faveur d’une éducation par le sport et d’une mise à disposition par l’État des cadres compétents pour en assurer l’application ne se traduisent pas non plus, dans la réalité, par une mise en cohérence des attentes et des actions des différents acteurs présent sur le terrain.
Un financement dépendant quasiment de l’aide étrangère
Comme on l’a vu précédemment, la charte des sports accorde une place importante au financement public du sport. Or le ministère qui est, selon l’expression de Gouda (1986), « le parent pauvre du gouvernement » n’a pas les moyens d’assurer pleinement ce rôle. En effet, tous les responsables du Ministère relèvent le décalage entre les dispositions de la charte et les moyens financiers dont ils disposent (« Dans les PVD, ce sont malheureusement les pouvoirs publics qui interviennent dans l’aide aux fédérations sportives et cela ne suffit pas et ne correspond pas aux besoins réels », DC/MJSL ; « La participation à toute compétition sportive internationale, l’organisation de compétitions nationales nécessitent le déblocage de fonds exceptionnels hors Ministère », DNS) et s’accordent sur le fait que plus de 80 % du budget ministériel sont consacrés au sport de performance au détriment des autres secteurs du ministère que sont la jeunesse et le loisir. Pour dissimuler cette approche sélective (et partisane), le ministère adopte deux types de stratégies. La première relève de la « maîtrise de l’information » (« nous faisons en sorte que les autres secteurs du Ministère ne soient pas au courant de la part du budget ministériel consacré au sport » : DC/MJSL) pour éviter les revendications des acteurs des secteurs délaissés. La seconde consiste à utiliser le pouvoir que lui confère sa position de législateur du sport pour redéfinir ses critères de subvention de façon à réduire le nombre de fédérations bénéficiaires. Ainsi, dans la circulaire n° 109 du 5 mars 1997 adressée aux fédérations le ministre les informe que : « désormais, les grand tournois nationaux regroupant les élites départementales constituent le fondement de la nouvelle politique sportive de notre pays ». Ainsi, pour bénéficier de subventions, les actions des fédérations doivent comporter :
1/une phase départementale faite de compétitions interclubs pour désigner le « club champion départemental » ;
2/une phase nationale regroupant les champions départementaux dont le vainqueur sera « sacré champion national du Bénin » et représentera le Bénin aux rencontres internationales. On peut relever, non seulement que ces dispositions rappellent étrangement celles des années 1970 à 1990 en rupture desquelles la nouvelle charte se pose, mais ont aussi pour effet, de favoriser paradoxalement, d’une part, le sport de performance et non le sport à la base, d’autre part, les fédérations nanties comme le Football qui, seules, peuvent répondre aux critères fixés : « certaines Fédérations ont plus de chance que d’autres et obtiennent des fonds spéciaux de la part du Ministère pour des grandes compétitions internationales. Nous pensons notamment à la Fédération de Football qui a obtenu un fond spécial pour les éliminatoires de la coupe du monde 2002. Malheureusement, le Bénin a été éliminé au premier tour » (CT/MJSL). Cependant, elles permettent au Ministère de légitimer le caractère sélectif de ses subventions.
On peut considérer également que le financement prioritaire du football s’inscrit dans une stratégie visant à entretenir l’illusion de représentativité internationale du sport, face à une population dont le rayonnement international est le principal critère d’évaluation du sport (« les compatriotes ne comprennent pas que leur pays ne participe pas à telle ou telle grande compétition internationale », CT/MJSL ; « On ne peut pas rester en dehors du haut niveau parce qu’aujourd’hui, c‘est devenu un phénomène incontournable », DC/MJSL) ; tout comme certains tournois organisés entre l’équipe nationale et des clubs de pays voisins : « On veut faire croire que le Bénin est dans la cours des grands du football quand on fait venir des clubs du Nigeria pour jouer contre notre équipe nationale ; Comme si le Nigeria n’avait pas d’équipe nationale » (FBBasket).
Les responsables Fédéraux désapprouvent ce financement sélectif qui privilégie la participation aux compétitions internationales de football (« il serait préférable de profiter de cet argent pour faire des actions à la base et d’être patient, plutôt que de faire de la figuration dans les compétitions internationales », FBTennis ; « On veut faire tout à la fois et les ressources dégagées ne sont pas à la hauteur des ambitions et de l’espoir de l’État », FBCyclisme) et les plus délaissées recherchent d’autres sources de financements. Le sponsoring, peu développé et dominé par les firmes de cigarettes (les grandes entreprises ont le monopole et n’ont pas à investir pour affronter la concurrence) concerne peu de fédérations (Tennis, Boxe, Cyclisme) mais ces dernières bénéficient souvent de l’aide de chefs d’entreprises passionnés auxquels elles accordent le statut de Présidents d’honneurs. Les fédérations recherchent surtout l’aide étrangère : « sans l’apport d’aides d’organismes internationaux, il paraît illusoire de croire que le Bénin puisse avoir une élite sportive compétitive, compte tenu de l’inadéquation entre les ressources financières et les objectifs du Ministère » (Pdt/CNOSB) et se construisent leur réseau de relations avec les ambassades des pays amis (notamment la France sollicitée par la quasi-totalité des fédérations), les fédérations homologues étrangères (ex : FBTennis et Ligue de tennis de Poitou-Charentes), les fédérations internationales (FBTaekwondo et Fédération Mondiale de Taekwondo) et le CNOSB qui finance la participation aux compétitions internationales (l’Athlétisme en bénéficie quasiment à chaque JO).
Là encore, les dispositions de 1990 n’ont pas apporté de rupture dans les stratégies de financement du sport qui privilégient toujours la performance sportive et le rayonnement international du pays. Ce financement est également marqué par une forte dépendance vis-à-vis de l’aide étrangère provenant essentiellement du CIO qui subventionne le CNOSB dans le cadre de la « Solidarité Olympique » (Chifflet et Gouda, 1996), et de la coopération française (Bessat et Trouvé, 1999). En 1993, les subventions du CIO variaient entre 100 000 à 200 000 dollars selon les pays, c’est-à-dire environ entre 60 et 120 millions FCFA (ce qui en moyenne dépasse le budget annuel du MJSL). Quant aux crédits alloués par le ministère français de la coopération au secteur jeunesse et sport des pays francophones d’Afrique, ils représentaient entre 1987 et 1997, en moyenne 70 millions FF annuels (Bessat et trouvé, 1999, p. 68), soit en moyenne 3 millions FF (300 millions FCFA) annuels par pays. Cette dépendance financière explique en grande partie l’accent mis sur le sport de performance puisque, « pour le CIO, il s’agit bien d’implanter ou de renforcer la présence du « Mouvement Olympique » dans tous les pays » et non pas « d’aider un pays à développer son propre modèle sportif » (Chifflet et Gouda, 1996). Quant à la coopération française, après une première phase centrée sur le sport scolaire (1980-1988), elle a privilégié l’appui aux disciplines sportives dans le cadre fédéral (1989-1993) et, depuis 1994, soutient la promotion du sport de haut niveau en aidant les athlètes par le biais de stages, bourses, centres de haut niveau, financement de compétitions continentales, etc. (Bessat et Trouvé, 1999, p. 12). Par ailleurs, cette coopération occulte souvent l’avis des décideurs nationaux, parfois contraint d’accepter les choix imposés par des experts étrangers ignorant les politiques nationales. En effet, pour ces dirigeants, « refuser c’est en même temps perdre de l’argent et indisposer le bailleur pour les accords futurs » (Bessat et Trouvé, 1999, p. 81).
Pour résumer, on peut écrire qu’il existe un décalage important entre, d’une part, les choix officiels et le système formel du sport et, d’autre part, les stratégies par lesquelles les acteurs tentent de mettre en œuvre la politique sportive au quotidien. Il semble qu’en réalité le Bénin n’ait pas véritablement les moyens de sa politique sportive, ce qui oblige les acteurs à s’adapter en permanence pour utiliser au mieux les opportunités du moment, notamment celles offertes par des bailleurs étrangers. Ce décalage révèle le poids des contraintes extérieures sur la politique sportive nationale et pose la question de l’identité du sport au Bénin.
 
Conclusion: la recherche d'identité du sport au Bénin
 
 
Le sport béninois semble être en quête d’identité, à la croisée de deux modèles : le modèle centralisé copié sur l’ancienne URSS (de 1972 à 1990) et le modèle démocratique qui est en réalité une copie du système français des années 1980, sorte d’héritage colonial exhumé avec l’avènement de l’ère démocratique. En effet, l’histoire du sport béninois révèle un mouvement de balancier entre ces deux modèles sportifs « extra béninois » dérivant en réalité, selon Gouda (1986), d’une conception universelle du sport reposant sur la recherche de la performance et qui peut recouvrir, selon les contextes, des caractéristiques politiques et idéologiques libérales ou totalitaires. Alors que, pour cet auteur, l’échec du modèle sportif colonial français, renforcé après l’indépendance (1960-1972), avait justifié l’orientation vers le modèle socialiste (Gouda, 1986, p. 87) ; force est de constater que face à la remise en cause du dernier, c’est le premier qui sert d’alternative. Cette quête d’identité est controversée par l’inadéquation des deux modèles importés par rapport aux réalités économiques, sociales et culturelles du pays, en décalage profond avec celles des pays dont sont issus ces modèles. Comme l’affirme D/INJEPS : « On n’a fait que repousser les problèmes en passant d’un modèle de gestion de notre société à un autre. Dès lors qu’on a choisi le marxisme, il y a un modèle de sport spécifique qu’on a mis en place. On revient à un régime libéral, automatiquement, il y a un autre modèle spécifique que l’on met en place. Mais est-ce qu’on a réfléchit par rapport à notre contexte, nos attentes, nos motivations ? On a dépassé le discours marxiste qu’on a remplacé par un discours libéral mais en utilisant toujours les mêmes méthodes et les mêmes principes »</marquage>. Cette difficile assimilation de modèles importés entraîne chez les acteurs des stratégies de résistance qui trouvent leurs points d’ancrage dans les failles de la législation. En effet, la charte des sports, en accordant de l’importante aux financements publics alors que l’État, comme dans tous les PVD, a des priorités d’ordre économique, sociale, éducative, etc. offre l’opportunité à l’attitude attentiste des fédérations vis-à-vis du Ministère en opposition avec l’esprit de la loi 1901 qui les régit et qui suppose que les associés se dotent des moyens nécessaires à leurs activités. La Circulaire n° 109, rédigée soi disant pour dynamiser les fédérations, a pour effet paradoxal de les assujettir en leur imposant un plan d’action (au mépris de leur autonomie) et de favoriser leur engagement dans la compétition sportive contrairement au « sport à la base » préconisé par la charte. Le contenu de la circulaire qui reproduit l’organisation du sport révolutionnaire (organisation de compétitions départementales et nationales), le fait que la charte place le CNOSB sous le contrôle du Ministère et l’attentisme des fédérations vis-à-vis du Ministère rappellent par ailleurs les rapports qu’établissait le mouvement sportif avec l’«État providence » révolutionnaire.
Depuis 1990, le fonctionnement du sport est marqué au Bénin par l’opposition entre deux logiques de l’offre : la logique éducative relevant du service public et portée par le Ministère et la logique de compétition et de représentation nationale soutenue par les fédérations et le CNOSB. Si le législateur béninois, représentant du service public, défend la « fonction éducative » du sport, il semble difficile de l’imposer au système fédéral alors que l’on sait que « la compétition sportive constitue le paradigme de cet espace qui affirme que les vertus du sport sont en lui-même » (Gasparini, 2000, p. 55). Cette opposition de deux logiques traduit une résistance du système fédéral au changement. Cependant, cette résistance n’est pas l’apanage des fédérations puisqu’elle se retrouve aussi dans les pratiques paradoxales du ministère qui révèlent la difficulté pour les dirigeants de déléguer une partie du contrôle du sport [5] et leur attachement à la représentativité sportive internationale. Ces contradictions se traduisent concrètement par la reproduction du « système contrôlé par le haut » de l’ère révolutionnaire et la prépondérance du sport de performance, contrairement aux dispositions officielles en faveur d’un sport à visée éducative. Ce constat trouve une explication pertinente dans les avantages politiques dont les dirigeants fédéraux bénéficient de par leur position tout autant que dans le prestige national lié à la participation aux grandes manifestations sportives internationales. Par ailleurs, Michel Crozier considère qu’un système d’organisation dont la principale caractéristique est la rigidité (comme c’est le cas du système sportif de l’ère révolutionnaire) ne peut s’adapter facilement au changement et, par conséquent, tendra à résister à toute transformation (Crozier, 1964). Le changement suppose en effet l’apprentissage de nouveaux modes de coopération, de nouvelles règles de jeu et ne peut être imposé par le haut comme tentent de le faire les décideurs du sport depuis 1990. Les acteurs du sport béninois ont acquis, au bout de vingt ans de régime révolutionnaire, des compétences et des capacités d’actions liées à ce système et tendent à les reproduire. L’avènement de l’ère démocratique marque donc une dualité entre des « ruptures formelles » et des « continuités réelles » dans le fonctionnement du sport au Bénin. Certes, la charte privilégie la visée éducative et prévoit une répartition des rôles entre les structures du sport pour permettre d’appliquer cette orientation mais, dans la réalité, les acteurs ont conservé les mêmes principes de fonctionnement et placé au premier plan la compétition sportive. L’utilisation du sport comme moyen d’éducation est donc rendue difficile par l’attitude des dirigeants qui considèrent souvent, comme le relève Gasparini (1997), que « la fédération et le club sportif constituent l’un des modes d’organisation parmi les plus légitimes ». Or, l’Éducation Physique et sportive scolaire et les actions menées par certaines associations socio-éducatives de jeunesse, dépendant du MJSL et dont le sport est un moyen d’intervention, pourraient être considérées comme des occasions propices à l’utilisation du sport comme moyen d’éducation et d’insertion sociale des jeunes. Paradoxalement, elles trouvent peu de place dans les choix politiques des décideurs – pour la première, du fait du conflit de tutelle ministérielle entre Éducation Nationale et Jeunesse et Sport et, pour les secondes, à cause de l’intérêt marqué du MJSL pour secteur du sport au détriment de celui de la jeunesse (Baba-Moussa et Herve, 2002) – et dans les travaux de recherche existant. Ce champ de recherche est à explorer.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Baba-Moussa A. R. (2002). Éducation et développement au Bénin, le rôle des dispositifs d’éducation non formelle, le cas des associations de jeunesse, Lille, Presses Universitaires du Septentrion.
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NOTES
 
[1] La charte précise que par le sport, l’État « se propose : de former des corps solides et d’apprendre à l’homme à s’en servir ; d’affiner par l’éducation physique, psychomotrice, les réflexes naissants ; de favoriser l’adaptation au milieu physique, social et culturel ; de développer le sens des responsabilités en aidant à la prise de décision ; de préparer aux loisirs saints » (Article 1).
[2] Ainsi, en 1986, l’équipe de football des Dragons de l’Ouémé accède, pour la seule fois de l’histoire du sport béninois, à la demi-finale de la coupe d’Afrique des vainqueurs de coupes grâce au recrutement de joueurs étrangers par des dirigeants fédéraux hors législation officielle. Avant cette date les équipes béninoises ne dépassaient pas les éliminatoires (Chifflet et Gouda, 1991, p. 67).
[3] Selon les articles 8, 9 et 10 du décret 76-86 portant modalités d’application de la charte des sports.
[4] Dakpo P. (2003). Dynamique politique et sportive au Bénin : le mouvement sportif associatif ou les enjeux de pouvoir (1960 - 2001), Thèse de Doctorat en STAPS, Université de Nice.
[5] Voir aussi : Kemo-Keimbou D-C. (2004). L’État et le sport au Cameroun. Rhétorique et réalité des politiques sportives en Afrique Noire de 1960 à 1996, in Bouchet P., Kaach M., Afrique francophone et développement du sport. Du mythe à la réalité, Paris, Éditions l’Harmattan pp.13-25.
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