2004
STAPS
Rapports de recherche
Existe-t-il un « modèle sportif » dans les pays africains
francophones ?
Patrick Bouchet
Maître de Conférences
LATEC – CERMAB – UMR 5118
PREPOS – U.F.R. S.T.A.P.S.
Université de Bourgogne – France
Mohammed Kaach
Enseignant chercheur
Institut Royal de Formation des Cadres – Maroc
Cet article s’attache à montrer les similitudes existant entre le
niveau du développement du sport du Maroc, l’Algérie, la Tunisie, le Sénégal,
le Bénin, le Congo et le Cameroun, comparé à partir du concept de «
configuration sportive » qui correspond aux modes de régulation des systèmes
sportifs présents dans chacun de ces pays. En tant qu’États africains et
sociétés post-coloniales francophones, il apparaît que l’héritage du passé a
profondément influencé leur fonctionnement politique avec une gestion publique
très centralisée. Le sport n’a pas échappé à ce legs et son administration
actuelle dépend principalement de la tutelle du Ministère de la Jeunesse et des
Sports et des Comités Nationaux Olympiques. Ces entités gèrent le sport de
manière très « bureaucratique et légaliste » et font de la structure fédérale
la base du système organisationnel afin de faire émerger quelques champions sur
le plan international. Mais cette façade de « héros légendaires » masque un
marché sportif peu diversifié dont le poids économique apparaît dérisoire. Si
des résistances et des inerties persistent, des solutions d’ordre juridique et
managérial sont néanmoins envisageables pour que le développement du sport
devienne une réalité économique et sociale.
Mots-clés :
sport, économie, management, pays africains francophones.
This paper show the existing similarities between the development
of sport level in Morocco, Algeria, Tunisia, Senegal, Benin, Congo and
Cameroun, based of the concept of the french-speaking post-colonial shape in
regard the relation modes of sport systems existing in each of these countries.
As french-speaking post-colonial african states and societies, it seems that
the past inheritance has deeply influenced their political functioning with a
very centralized public management. The sport has not escaped from this legacy
and it present administration depends principally on the Ministry of Youth and
Sports and the National Olympic Committees. These entities manage the sport in
a legalist way and make of the federal structure a basis of the organisational
system in order to make some champions come out on the international level. But
this facade of “legendary heroes” hides a poorly diversified sport market which
economic weight seems minimal. If resistances and inertia still exist,
judiciary and management solutions are however possible in order to make of the
development of sport a social and economic reality.
Keywords :
sport, economy, management, french-speaking african countries..
Dieser Artikel versucht zwischen dem Entwicklungsniveau des
Sports in Marokko, Algerien, Tunesien, dem Senegal, Benin, dem Kongo und
Kamerun Ähnlichkeiten aufzuzeigen, wobei auf das Konzept der
„Sportkonfiguration“, die den Regulationsmodalitäten der Sportsysteme dieser
einzelnen Länder entspricht, zurückgegriffen wird. Als afrikanische Staaten und
frankophone postkoloniale Gesellschaften sind ihre politischen Funktionen mit
einer stark zentralisierten Verwaltung sehr durch das Erbe der Vergangenheit
beeinflusst worden. Der Sport macht dabei keine Ausnahme: Seine aktuelle
Verwaltung ist im Wesentlichen von den Jugend- und Sportministerien und den
nationalen Olympischen Komitees abhängig. Diese Institutionen verwalten den
Sport auf sehr bürokratische und legalistische Art und Weise und machen die
Verbandsstruktur zur Basis des Organisationssystems, um einige Meister auf
internationaler Ebene hervorzubringen. Aber diese Fassade des „legendären
Sporthelden“ verdeckt einen wenig differenzierten Sportmarkt, dessen
ökonomisches Gewicht lächerlich erscheint. Wenn auch Widerstände und Trägheiten
weiter bestehen, so scheint es doch Lösungen aus dem Bereich des Rechts und des
Managements zu geben, um den Sport zu einer ökonomischen und sozialen Realität
werden zu lassen.
Schlagwörter :
Sport, Ökonomie, Management, frankophone afrikanische Länder.
Quest’articolo intende mostrare le similitudini esistenti tra il
livello di sviluppo dello sport del Marocco, l’Algeria, la Tunisia, il Senegal,
il Benin, il Congo e il Camerun, confrontate partendo dal concetto di
«configurazione sportiva» che corrisponde ai modi di regolazione dei sistemi
sportivi presenti in ciascuno di questi paesi. In quanto Stati africani e
società post-coloniali francofone, emerge che l’eredità del passato ha
profondamente influenzato il loro funzionamento politico con una gestione
pubblica molto centralizzata. Lo sport non è sfuggito a queste leggi e la sua
amministrazione attuale dipende principalmente dalla tutela del Ministero della
Gioventù e degli Sport e dai Comitati Olimpici Nazionali. Queste entità
gestiscono lo sport in maniera molto «burocratica e legalista» e fanno della
struttura federale la base del sistema organizzativo allo scopo di fare
emergere alcuni campioni sul piano internazionale. Ma questa facciata di «eroi
leggendari» maschera un mercato sportivo poco diversificato il cui peso
economico appare irrilevante. Se persistono delle resistenze e delle inerzie,
tuttavia si intravedono delle soluzioni di ordine giuridico e manageriale
perché lo sviluppo dello sport diventi una realtà economica e sociale.
Parole chiave :
economia, management, paesi africani francofoni, sport..
Este artículo busca mostrar las similitudes existentes entre
Marruecos, Argelia, Túnez, Senegal, Benin, Congo y Camerún, con relación al
nivel de desarrollo del deporte. Esto, comparado a partir del concepto de
“configuración deportiva” que corresponde a los modos de regulación de los
sistemas deportivos presentes en cada uno de estos países. En tanto que estados
africanos y sociedades post-coloniales francófonas, aparece que la herencia del
pasado a influenciado profundamente su funcionamiento político con una gestión
pública muy centralizada. El deporte no escapó a aquel legado y su
administración actual depende principalmente de la tutela del Ministerio de la
Juventud y Deportes y de los Comités Olímpicos Nacionales. Estas entidades
regulan el deporte de manera “burocrática y legalista” y hacen de la estructura
federal la base del sistema organizacional, con el fin de destacar algunos
campeones en el plano internacional. Pero esta fachada de “héroes legendarios”
oculta un mercado deportivo poco diversificado en el que el peso económico
parece en desmedro. Aunque persisten resistencias e inercias, soluciones de
orden jurídico y administrativos son consideradas para que el desarrollo del
deporte sea una realidad económica y social.
Palabras claves :
deporte, economía, management, países africanos francófonos..
L’étude comparative des systèmes sportifs des pays africains
francophones (PAF) est apparue opportune au moment même où la mondialisation du
sport contribuent à renforcer l’écart entre les pays dits développés et les
pays dits en voie de développement (PVD) ou en émergence
[1]. A titre d’exemple, seules quatre Coupes
du Monde de Football (Uruguay, Brésil, Argentine et Mexique) et les Jeux
Olympiques de Mexico (1968) se sont déroulés dans les PVD, alors que les
retombées financières et structurelles (hébergement, transport, communication…)
de ces compétitions sont indéniables. D’autres travaux sur la délocalisation
des firmes de produits sportifs, sur le départ des meilleurs athlètes en Europe
(Bourg, 1989), sur la diminution du nombre de médailles aux J.O. (Kaach, 1985),
confortent l’idée que le développement du sport dans les PVD serait un « mirage
» (Elame-Jackson, 1977). Parmi les recherches abordant ce sujet, deux
hypothèses conceptuelles complémentaires fournissent des débuts d’explication à
ce phénomène.
Une première théorie « d’inspiration géopolitique »,
synthétisée par Augustin (1995), part du principe qu’il existe une étroite
corrélation entre les foyers de création du sport moderne et la mondialisation
des pratiques. Il apparaît que les pays riches ayant un fort taux
d’urbanisation sont ceux où les sports de compétition et de loisir sont les
plus développés, alors que dans les pays pauvres, particulièrement les plus
enclavés ou les plus ruraux, le sport a peu pénétré la société dans son
ensemble. Seuls le football et l’athlétisme, en tant que pratiques « modernes »
importées, jouent un rôle primordial, notamment en Amérique du Sud et en
Afrique. Haumont (1995) souligne que l’évolution du sport ne peut se réaliser
vraiment que lorsque la demande et l’offre sont suffisamment fortes. Cette
tendance expliquerait, en partie, les disparités et les variations de
développement du sport entre les PVD et les autres pays. Ce processus se serait
même accentué avec l’introduction de la logique de marché dans l’économie et
l’émergence d’un modèle sportif extra-institutionnel. Alors que la volonté de
participation des PVD (et leurs athlètes) aux compétitions et aux instances
internationales manifeste un besoin de reconnaissance de ces pays sur
l’échiquier géopolitique mondial, ces nations ne semblent pas disposer des
moyens économiques et humains pour lutter et elles participeraient en réalité à
l’illusion égalitaire du sport. Ainsi, un véritable ordre mondial se serait
constitué et il reste dominé par le Comité International Olympique et les pays
riches du Monde, notamment ceux de l’Europe qui y maintiennent leur place
prépondérante. Le nombre de candidatures et le choix des lieux des Jeux
Olympiques (Mathieu et Praicheux, 1992) et de la Coupe du Monde de football,
illustrent les enjeux et les rapports de force à l’œuvre dans cet ordre sportif
mondial. Que ce soit au niveau des sièges administratifs des Fédérations
internationales et de la nationalité de leur Président (Ben Larbi et Leblanc,
1991), qu’au niveau des lieux des grandes compétitions (Mathieu et Praicheux,
1992), il ressort que les cent cinquante pays du tiers-monde sont très peu
concernés.
Une seconde théorie de « genèse organisationnelle », impulsée
par Chifflet et Gouda (1992), postule que la transposition de modèles sportifs
« occidentalisés » axés sur la performance, inadaptés aux caractéristiques
économiques, culturelles et sociales des PVD, a entraîné la mise en place de
structures vides de moyens qui ne permettent pas le développement du sport dans
son ensemble. Les PVD, dont une grande partie était issue de l’éclatement des
empires coloniaux, se sont lancés dans la valorisation sportive internationale
pour affirmer leur importance et leur identité et pour participer à la
construction d’une dimension communautaire indispensable aux nations accédant à
leur indépendance. Non seulement il apparaît que cette orientation vers le
sport de performance débouche sur des objectifs culturels erronés, mais elle
constitue également une stratégie vouée à une impasse structurelle. En ce sens,
la mondialisation du sport va parfois à l’encontre des valeurs et des cultures
des peuples (Redeker, 2002) car le sport revendique l’universalité à la
différence des jeux traditionnels qui s’enracinent et se spécifient dans les
communautés singulières qui les promeuvent (Camy, 2001). Par ailleurs, les
enjeux de prestige et l’absence d’environnement économique suffisant favorisent
le maintien d’un système sportif national gouverné par la logique de
performance et un sous-développement de nombreux secteurs du marché
sportif.
L’objectif exploratoire de notre étude est de rechercher les
fondements du décalage entre les niveaux de développement du sport des pays
africains francophones (PAF) et celui de la France (ex-métropole) par la mise
en évidence des modèles d’organisation dans ces pays. Deux difficultés majeures
apparaissent dans l’atteinte de cet objectif.
– D’une part, il est aujourd’hui impossible de disposer de
suffisamment d’informations fiables au niveau du sport pour l’ensemble des PAF.
Nous avons donc dû procéder à un choix de pays. Au-delà des critères «
classiques » (géographique
[2], climatique
[3], économique
[4]), nous avons opté pour les nations où le sport avait
fait l’objet de suffisamment de recherches en sciences humaines et sociales, à
savoir l’Algérie, le Bénin, le Cameroun, le Congo, le Maroc, le Sénégal et la
Tunisie ; les pays du Maghreb et le Cameroun fournissant le plus
d’informations. Ce choix fut dicté par le caractère exploratoire de la présente
étude sur les pays francophones (plutôt qu’anglophones ou lusophones) et par le
souci de comparer le sport dans ces pays à partir d’éléments scientifiques
objectifs et importants. Évidemment, les éléments disponibles sont souvent
diachroniques et issues de différentes sources, les comparaisons seront donc
effectuées de manière « macroscopique ».
– D’autre part, le recours à des cadres d’étude différents
(théories « d’inspiration géopolitique » et de « genèse organisationnelle »)
peut apparaître, de prime abord, comme un obstacle à une analyse dynamique des
similitudes du développement et des modes d’organisation du sport dans les PAF.
Le concept de « modèle sportif africain francophone », à l’instar du « modèle
sportif européen » promu par la Commission Européenne (Camy, 2001), semble
mettre en évidence, au-delà des différences entre les nations qui composent
l’Afrique francophone, un ensemble de points communs qui le distingue des
modèles sportifs « nord-américains », « socialistes », etc. Cependant, cette
unité relative ne saurait cacher des différences qui reposent sur des histoires
et des organisations singulières. L’analyse de chaque système sportif national
« ex-métropole » s’intéresse aux modes de régulation des organisations
sportives (résultat partiel et provisoire dans un contexte d’action
particulier), représentant un système auto-organisé (résultat contingent d’une
construction sociale entre plusieurs sous-systèmes sportifs) (Crozier et
Friedberg, 1977). Appréhendé en termes de stratégies et de rapports de pouvoir,
le mode de gestion d’une discipline (football, athlétisme…) peut être considéré
comme sous-système sportif où les organisations agissent dans les contraintes
générales d’une rationalité limitée (un sport et un espace national). L’étude
comparative des systèmes sportifs africains francophones devrait permettre de
faire émerger des « configurations sportives »
[5] (Camy, 2001) relativement similaires à partir
d’indicateurs culturels (type de culture sportive, part des jeux
traditionnels…), économiques (financement étatique, local, des ménages…), et
politico-juridiques (lois sur le sport, gestion publique, gestion
associative…).
Cet article cherchera à démontrer l’existence d’un « modèle
sportif » particulier à l’Afrique francophone à partir des analogies des
configurations sportives mises en évidence dans sept PAF, chacun étant supposé
représenter un espace géopolitique et un système auto-organisé par un
environnement et des enjeux spécifiques. Bien entendu, les États ne
fonctionnent pas en autonomie et il existe avec d’autres pays des relations de
partenariat et de concurrence (compétitions spécifiques, accords entre les
clubs, etc.). La validité et la fiabilité de notre démarche reposent sur une
comparaison minutieuse mais relative des recherches antérieures (
cf. Bibliographie complémentaire) et sur des
analyses de contenus des dirigeants sportifs et politiques des PAF
[6]. La mise en évidence des
similitudes des configurations sportives des sept pays africains francophones
se fonde sur deux étapes d’investigations complémentaires et
successives.
Premièrement, il s’agit de rappeler l’importance de l’héritage
du passé, de la décolonisation à nos jours, sur le
fonctionnement actuel du sport dans les PAF. Une « analyse stratégique »
macroscopique (Crozier et Friedberg, 1977) permettra de dégager les
répercussions structurelles et politiques, des principaux événements exogènes
et endogènes qui ont influencé le niveau de développement de ce secteur. Elle
aboutit à une hiérarchisation des systèmes sportifs dominants, avec leurs
stratégies (objectifs, acteurs influents et sources de pouvoir) et leurs
réseaux de relations, face aux finalités intégrative, éducative, récréative,
médiatique et de consommation, du sport. Dans notre investigation
macroscopique, l’étude minimisera les différences géographiques, ethniques,
religieuses des nations concernées. L’analyse des ressemblances du type et du
niveau de développement du sport dans les PAF devrait fournir des éléments de
comparaison susceptibles de valider l’existence (relative et provisoire) d’un
modèle sportif africain francophone.
Deuxièmement, nous étudierons les principales logiques
(politico-juridique, économique et managériaux) qui expliquent, en majeure
partie, la pérennisation des modes d’organisation sportifs des PAF. Cette
démarche sera notamment attentive au décalage de développement des secteurs du
marché sportif au regard de l’évolution enregistrée en la matière dans les pays
dits industrialisés et tout particulièrement la France. Si l’environnement
international continue de peser sur le fonctionnement des sous-systèmes
sportifs présents, pour nous ce sont davantage les contraintes d’une idéologie
olympique et d’une gestion publique « bureaucratique » (Mélèze, 1984) – guidée
par des principes cohérents déterminés par les acteurs prépondérants des États
qui influencent l’immobilisme des stratégies des organisations des
PAF.
L’héritage du passé colonial : des retentissements structurels,
politiques et économiques
Si les pays de l’Europe de l’Ouest ont adopté le sport moderne
de façon volontariste dans le cadre des échanges culturels, les PAF l’ont connu
sous la domination coloniale. C’est en effet ce mode d’administration qui a été
à la base de l’introduction et de la relative diffusion du sport, avec son
système d’organisation, son mode de gestion et les lois qui le régissent, dans
les nouveaux États indépendants. Cet héritage du passé colonial a eu et a
encore des retentissements structurels, politiques et économiques, sur
l’organisation du sport dans les PAF. En effet, même si certains pays africains
se réfèrent à leurs traditions, il semble que la plupart des PAF ne paraissent
pas avoir échappé aux legs de la gestion « légaliste » et « centralisée » de la
Ve République
Gaullienne.
1.1. L’influence de la colonisation sur l’organisation publique et
sportive
Les colons français ont transposé le mode de production
capitaliste et le modèle sportif associatif en usage dans l’ex-métropole et,
pendant des décennies, la pratique physique au sein des associations sportives
est restée exclusivement réservée aux Européens. L’introduction du sport
moderne en Afrique francophone a commencé par les pays du Maghreb et
particulièrement en Algérie avec la création des premières sociétés de
gymnastique par et pour l’Armée Française. Par exemple, l’Algérie comptait
douze sociétés dans cette discipline en 1895 dont l’accès était exclusivement
réservé aux colons ; la gymnastique devenant obligatoire dans les lycées et les
collèges, les écoles primaires communales et les écoles normales primaires le 3
février 1869 (Fatès, 1994). En Tunisie, le phénomène était le même avec la
première société de gymnastique : « la Gauloise » qui fut créée en 1895 et la
Fête fédérale de gymnastique qui eut lieu en 1912 à Tunis (Erraïs, 1975).
Deville Danthu (1997) nous apprend que « le premier club sportif fut fondé en
1905 à Conakry et il était réservé exclusivement aux Européens, le premier
match de football fut disputé seulement entre Européens en 1913 à Dakar, la
première association sportive réservée aux autochtones ne fut créée qu’en 1921
et la première compétition à l’échelle de la fédération eut lieu en 1948 à
Abidjan ». Quelques autochtones avaient accès aux activités sportives de
l’armée ou de l’Éducation Physique à l’école, notamment les fils de notables et
de militaires. Le nombre des « locaux » qui seront admis plus tard dans
certains clubs est resté très limité et ce jusqu’aux indépendances de ces pays.
Par exemple, jusqu’en 1939 au Maroc (Kaach, 1984), la quasi-totalité des
associations françaises refusait « illégalement » l’admission, en leur sein, de
jeunes marocains ; il faudra attendre l’après-guerre pour voir se manifester
une certaine tolérance à l’égard de cette participation qui, cependant, sera
limitée a un nombre réduit d’associations et de sports (comme le football, le
basket, l’athlétisme, le cyclisme)
[7].
Les autochtones ont essayé de s’approprier la pratique
sportive et créer des clubs dans pratiquement toutes les colonies souvent à des
fins nationalistes. Mais l’administration coloniale imposait des lois
draconiennes pour la création d’association sportive qui dépendait, non pas de
la loi 1901, mais d’autres textes plus contraignants abrogés en
métropole
[8]. Dans chaque
colonie, des comités territoriaux de sport ont été créés et ont été rattachés
aux Ligues elles mêmes dépendantes directement des fédérations sportives de la
métropole. Un service de la jeunesse et des sports, à l’image de
l’administration de la jeunesse et des sports à Paris, était conçu dans chaque
pays pour coiffer l’organisation, pour assurer la coordination des efforts des
groupements de jeunesse et des associations sportives, pour garantir les
contrôles technique, financier et moral. Ce service a géré le sport dans ces
pays jusqu’à leur indépendance, puis il a été remplacé, selon le régime
politique national, soit par une Direction à la jeunesse et aux sports, soit
par un secrétariat d’État (cas du Maroc en 1955). Dans chaque PAF, une
Institution Sportive s’est progressivement mise en place en associant un
Ministère de la Jeunesse et des Sports (transformation des services), des
Fédérations nationales (évolution des ligues) et un Comité Olympique (par
l’augmentation du nombre de fédérations). Cette Institution Sportive a conservé
la même organisation en restant régie par les mêmes lois que celles du sport
français. Ainsi, l’héritage structurel, économique et politique, a pesé
lourdement sur le fonctionnement de ces pays, y compris sur l’Institution
Sportive.
L’héritage de la colonisation était si profond que toutes les
sociétés colonisées avaient conservé pratiquement intactes les structures
administratives et économiques introduites durant la période coloniale
(administrations et entreprises publiques, organisations non gouvernementales,
entreprises du secteur privé…). Certains établissements publics, tout en
gardant leurs structures administratives, leur organisation hiérarchique et
leur fonction sociale, politique, économique ou culturelle, ont pris le statut
d’établissement national. Il y a eu, au début des indépendances des PAF, ce
qu’on a appelé la « Nationalisation » qui s’est traduite par la récupération
des « leviers de commande » des institutions des pays par les nationaux sans
pour autant changer ou modifier quoi que ce soit du legs colonial. Certains ont
appelé pudiquement ce phénomène « une passation de consigne » ou « passation de
pouvoir » de l’administration coloniale aux nouveaux dirigeants de ces
pays.
Du point de vue économique, les PAF ont hérité d’un système
qui a brisé, en grande partie, les structures sociales existantes en
introduisant des modes de vie « modernes ». Des sports nouveaux et des
modalités nouvelles de pratique sportive, inconnus pour ces sociétés, se sont
diffusés au détriment des pratiques physiques traditionnelles. Cette
colonisation a laissé aussi derrière elle, un système économique « hybride » et
un système politique centralisateur, fruit d’une relation de complémentarité
établie, autrefois, avec l’économie métropolitaine. Cette complémentarité a
créé une spécialisation économique de ces pays en fonction des besoins de la
métropole et une spécialisation sportive. Face aux multiples problèmes
économiques, sociaux, politiques et de sécurité nationale, les dirigeants des
PAF, séduits par les nouvelles théories économiques du développement, ont
adopté les techniques de planification pour tenter de résoudre, dans des délais
très courts, ce que la colonisation a posé comme problèmes, durant des
décennies, par l’exploitation de leurs pays.
Ainsi, la spécialisation économique (produits agricoles
destinés à l’industrie européenne d’agroalimentaire, les minerais pour
l’industrie de la métropole et la main d’œuvre à bon marché destinée à
l’industrie et aux travaux publics), a caractérisé l’évolution des PAF durant
les quarante dernières années. Cette spécialisation a contribué à l’insertion
des PAF dans les réseaux d’échanges avec les pays européens, mais n’a pas
permis de vaincre le sous-développement. En effet, au début des années
soixante, la centration économique (industrie, agriculture, commerce, tourisme)
s’est faite au détriment d’une grande partie des évolutions sociales. Dans ces
pays, l’investissement en termes de santé, d’éducation, d’emploi, de loisirs et
de sport, a été sacrifié au profit de la croissance et de la production jugée
urgente. Dès lors, le sport est devenu un tiers secteur d’autant qu’il se
spécialise en termes d’activités et de modes de pratique offerts à la
population.
1.2. Une logique de fonctionnement et de tutelle centralisée et
distinctive
En matière d’organisation du sport dans le monde, trois
conceptions sont en général distinguées.
- La première caractérise les pays qui se sont engagés dans
la voie d’une prise en charge totale par l’État de toutes les activités
physiques et sportives, quels que soient la nature et le niveau de cette
pratique (masse ou haut niveau). C’est le cas de la Chine, de Cuba et des
anciens pays de l’Est.
- La deuxième conception concerne les pays qui encouragent
l’initiative privée en confiant la gestion et le développement du sport au
mouvement sportif. C’est le cas des U.S.A., du Canada, de l’Allemagne, de
l’Italie, etc.
- La troisième conception est à mis chemin entre
l’initiative privée et l’Étatisation du système sportif. Elle fut adoptée par
les PAF après leur indépendance. Cette organisation sportive fortement inspirée
du modèle français se présente comme suit.
- Le club sportif (cellule de base) : organisation
publique (loi 1901) semi-publique (structure marchande cachée derrière le label
associatif) ou privée (salles de mise en forme…).
- Les fédérations sportives nationales.
- Le comité national olympique.
- La fédération du sport scolaire et
universitaire.
- La fédération du sport militaire.
- Le Ministère de la Jeunesse et des Sports ou tout
autre Département Gouvernemental qui assure, en principe, les missions de
conception, de coordination et de contrôle de l’ensemble de la politique
sportive nationale.
Selon les dispositions législatives en vigueur dans les PAF,
l’État, via le Département de la Jeunesse et des Sports, délègue ses pouvoirs
d’organisation aux fédérations. Celles-ci, responsables de la réglementation et
de la promotion de la discipline sportive qu’elles contrôlent, organisent les
compétitions sportives conduisant à la reconnaissance d’une association, d’une
équipe, d’un joueur ou d’un athlète, comme vainqueurs nationaux ou provinciaux
ou comme représentant du pays dans les épreuves internationales.
L’organisation du sport dans les PAF est basée sur un
fonctionnement centralisé, puisque tout dépend de la bonne volonté de l’État
qui joue un grand rôle dans l’attribution des subventions aux fédérations, dans
la construction des équipements et la formation des cadres sportifs. Mais ce
mode de gestion partagé avec les organisations sportives qui ont la tâche de
développer le sport et il fait donc appel à l’initiative privée des dirigeants.
Ces dirigeants, généralement élus, sont dans la plupart des cas des bénévoles
qui n’arrivent pas à prendre en main l’évolution du sport face aux réalités
socio-économiques du pays. Ils attendent que l’État accomplisse son devoir en
tant que premier responsable du sport national car ils ne disposent ni de
moyens financiers suffisants (quelques rares subventions de l’État), ni de
compétences pour intéresser le marché économique et commercial. En outre, ces
dirigeants appartiennent souvent à une caste sociale riche, ou à un groupe
politique qui a des liens et des ramifications avec le pouvoir central et/ou
les organisations sont sous la tutelle des militaires qui veillent au respect
des lois et de la « discipline ». En particulier, la bourgeoisie nationale et
les dignitaires de l’État monopolisent l’organisation de la pratique sportive
des clubs privés qui sont des lieux de rencontre et d’exposition de leur statut
social. On assiste donc à une action très limitée des États en matière
d’activités physiques, le secteur sport apparaissant secondaire.
1.3. Des réformes politiques et économiques importantes qui font du
sport un « tiers secteur »
Durant les années quatre-vingt, les PAF s’enfoncent dans une
crise économique et politique sans précédent. Ils doivent affronter
l’endettement, l’effondrement des prix des matières premières, les échecs des
politiques économiques, les guerres ethniques, l’instabilité politique, la
sécheresse, l’absence de démocratie, etc. Suite à cette crise aiguë, la Banque
Mondiale et le Fonds Monétaire International (F.M.I.) imposent aux PVD des
réformes économiques par le biais de la politique d’ajustement structurelle
(PAS) qui va obliger les PAF à diminuer leurs dépenses publiques. Les secteurs
prioritaires sont les secteurs jugés « rentables » par la PAS (agriculture,
industrie, tourisme, armée…), et les autres secteurs « non rentables »
deviennent des tiers secteurs : secteurs sociaux, éducation, santé et sport.
Face à ces problèmes économiques, la pratique physique est donc marginalisée,
mais d’autres facteurs vont pérenniser son sous-développement. Tout d’abord,
les restrictions budgétaires ont débouché sur un manque d’infrastructures
sportives. Ensuite, les politiques économiques menées par leurs États depuis
leur indépendance jusqu’au début des années quatre-vingt, ont entraîné la
détérioration des conditions de vie des Africains, et donc ont réduit les
conditions d’accès aux activités physiques d’une grande majorité de la
population de ces pays. Enfin, la crise a rendu le coût de la pratique sportive
très élevé en termes d’achats de matériels ou d’adhésion à des clubs, ce qui a
limité pour une bonne part à une élite sociale ou économique. Néanmoins, les
PAF vont continuer à soutenir les athlètes de haut niveau dans quelques
disciplines populaires dominantes (notamment football, athlétisme et sports de
combat), mêmes dans des conditions économiques les plus
catastrophiques.
Après leur indépendance et soucieux de faire partie du
système sportif mondial, les PAF ont cherché à développer le sport dans le
continent africain à travers la création d’institutions sportives africaines
continentales et intergouvernementales telles que :
- le Conseil Supérieur du Sport en Afrique (CSSA) créé le
14 décembre 1966 à Bamako (Mali) qui deviendra, par la suite, une institution
sportive spécialisée de l’organisation de l’Unité Africaine,
- l’Association des Comités Olympiques d’Afrique (ACNOA)
créée le 28 juin 1981 à Lomé (Togo) et
- les Confédérations Africaines du Sport dont les créations
se faisaient au fur et à mesure que les disciplines prenaient de l’importance
dans le continent (celle de football – la CAF créée en 1956 – étant la plus
dynamique). Mais le rôle de ces institutions dans le développement du sport
fédéral africain reste très limité, les constats et les déclarations
d’intention ne se traduisant pas par des actions concrètes vis-à-vis des pays
africains faute de moyens financiers et de difficultés à s’affranchir des
contraintes politiques étatiques. Parallèlement, la Conférence des Ministres de
la Jeunesse et des Sports des pays d’expression française (CONFEJES), créée en
1969, a cherché à aider les PAF à s’intégrer dans une réalité politique et
économique par le biais du sport. Mais l’aide accordée par la CONFEJES demeure
réduite à des stages pour les cadres sportifs, à des méthodes pour développer
l’éducation physique dans les établissements scolaires, à des bourses pour la
préparation de quelques athlètes aux Jeux Olympiques et à l’accueil d’experts
en matière d’encadrement sportif.
Malgré une situation de crise, les PAF participent aux
grandes compétitions sportives continentales et internationales (Jeux
Africains, Jeux Olympiques et Paralympiques, Coupe du Monde de football, etc.),
au moment où les rivalités entre pays capitalistes et pays communistes
(1956-1992) poussaient les deux blocs à dépenser d’importantes sommes d’argent
pour la préparation de leurs sportifs afin de décrocher les meilleurs
résultats. Ils font même appel aux services des cadres techniques étrangers
pour leurs équipes nationales, en particulier du football (Cameroun, Sénégal,
Nigeria…), et ils parviennent à réaliser des performances remarquables
(médailles obtenues aux Jeux Olympiques et au Championnat du Monde
d’athlétisme). Les PAF participent aux compétitions internationales sans pour
autant avoir ni les moyens matériels, financiers, techniques et humains pour
rivaliser avec les pays développés et suivre leur rythme. L’obtention de
résultats devient de plus en plus difficilement réalisable car les méthodes de
détection, de formation, de sélection et d’entraînement, de leurs athlètes ne
permettent plus de faire face à la concurrence des pays dits développés qui ont
recours à des procédés et des techniques particulièrement élaborés. La haute
compétition nécessite la mise en place de détection aux plus bas âges, un suivi
médical, un matériel technico-sportif perfectionné d’enseignement et
d’évaluation de performances, des cadres aux connaissances poussées et une
infrastructure de pointe. Tout cela coûte très cher pour les PAF et cela dresse
des barrières infranchissables devant leurs athlètes, limitant souvent le
succès dans les compétitions internationales et dans de nombreuses disciplines
dites « instrumentalisées ». Les quelques performances réalisées dans
l’athlétisme ou le football apparaissent « l’arbre qui cache la forêt ». Depuis
l’indépendance de ces pays, un faible taux de pratique, une absence d’une
véritable législation et un manque de financements publics et privés sont
constatés au regard de la situation des pays occidentaux.
1.4. Les PAF face à la mondialisation et à l’évolution juridique du
sport
Dans les pays occidentaux en général, les années quatre-vingt
marquent le début d’une nouvelle ère caractérisée par la reconnaissance du fait
économique des Jeux Olympiques et le caractère professionnel des athlètes par
le C.I.O. réuni à Baden-Baden en 1982. Cette reconnaissance, bien que discrète,
incita les organisateurs des J.O. de Los Angeles en 1984 à mettre en œuvre les
premiers Jeux commerciaux de l’histoire en faisant plus de 250 millions de
dollars de bénéfices. On assiste, dès lors, et dans tous les pays dits
développés à une pénétration du secteur sport par la sphère marchande et à
l’instauration d’une logique économique dans le secteur sport. C’est notamment
au niveau du développement du sport-spectacle et de la médiatisation des
événements sportifs à caractère international et national « rentables »,
devenus de plus en plus nombreux
[9], que les effets seront les plus visibles. Avec cette
internationalisation, les activités économiques liées au sport (consommation
d’articles de sport, utilisation d’équipement sportif, d’aliments, de boissons
et de produits diététiques…) se sont elles aussi « mondialisées » en termes de
créations de produits et de services par le biais de la constitution de
véritables multinationales (Lacoste, Reebook, Adidas, Décathlon…) qui
délocalisent leur production (très souvent dans les PVD et sans grandes
retombées pour ces pays). Mais c’est aussi le début de « l’achat » de sportifs
professionnels (avec un exode massif des meilleurs éléments pour les PVD) et
des tentatives « d’asservissement » des équipes nationales par les
multinationales (Coca-cola, Nike, Puma, Adidas, Lotto, etc.). Toute cette
activité génère des flux financiers et économiques considérables : plus de 120
millions de dollars qui représentent près de 3 % du commerce mondial (Fontanel
et Bensahel, 2001). Il faut noter que ce sont souvent les pays occidentaux qui
profitent, en premier lieu, des activités économiques du sport pour financer
leur sport de haut niveau et le développement des pratiques. Ce contexte de
mondialisation de l’économie et du sport amplifie l’importance du secteur
marchand au détriment du secteur public. Les PAF ont été emportés par ce « vent
du libéralisme » sans forcément disposer des lois, des structures, des moyens
et des hommes nécessaires au développement du sport dans ce processus
économique international. Une forme de dépendance à l’égard des pays développés
est très présente aujourd’hui en particulier dans le domaine technologique
(notamment sportif).
On constate une relation entre l’évolution du sport en France
et l’évolution de son système juridique qui a créé certaines conditions
nécessaires au développement des pratiques sportives (anciennes et nouvelles).
Ce changement a permis simultanément de générer de nouveaux marchés sportifs,
l’apparition et la diffusion de nouveaux sports (pratiques de glisse, sports de
mise en forme…) et le développement des activités dites auto-organisées.
L’insertion de la logique économique dans les différents marchés du sport
(équipement, spectacle, sponsoring, travail…) a, de son côté, introduit une
logique managériale dans le fonctionnement des organisations sportives de
grande importance. Les réformes juridiques du sport français ont largement créé
les conditions de développement du sport de masse, mais aussi et surtout du
sport d’élite, puisque la France est la deuxième puissance sportive Européenne
après l’Allemagne et qu’elle occupe dans de nombreuses disciplines les
meilleures places sur la scène sportive internationale. Mais la législation qui
régit le sport dans les PAF, inspirée dans sa globalité de celle de la France,
a connu de très faibles modifications dans ses orientations et son contenu
depuis leur indépendance. Cette immobilité juridique a provoqué un décalage de
plus en plus en grand avec l’évolution socio-économique du sport au niveau
mondial, et notamment vis-à-vis de la situation française. Les différences de
développement et de diffusion sportive entre les États dépendent souvent de
multiples facteurs « inhérents aux conditions qui
ont présidé à la diffusion du mouvement sportif » (Arnaud, 1988). Le
fonctionnement du sport en France a largement été remis en cause à partir du
début des années quatre-vingt sous l’effet conjugué des lois de
Décentralisation (2 mars 1982 et du 7 janvier 1983) et de la mutation de la
consommation sportive. Cette évolution a provoqué un bouleversement des modes
de pratiques et un éclatement des marchés amplifié par la mondialisation
économique.
Par rapport à la France, la gestion du sport dans les PAF n’a
pas suivi la même évolution. Elle apparaît encore être dominée par une approche
“légaliste” sous la tutelle exclusive de l’État, de l’administration et des
Fédérations, avec un système juridique suranné (loi 1901) et imperméable aux
évolutions du marché sportif actuel. Cette approche a favorisé, et favorise
encore, la mise en place d’un ensemble de normes rationnelles “top-down” orientant la mise en œuvre de l’action
sportive politique : modes de fonctionnement hiérarchiques, existence de
pouvoirs de tutelle, principe d’efficience décliné en méthodes de travail et en
types de procédures établies (Meny et Thoenig, 1989). L’un des inconvénients
majeurs de cette gestion dans le secteur sportif a été l’instauration du
phénomène bureaucratique qui a favorisé un “normativisme institutionnel
néo-corporatiste” (Schmitter, 1979) en renforçant les pouvoirs des
représentants de l’État, de l’administration et des Fédérations, des dirigeants
militaires et économiques.
1.5. Les « racines » du modèle sportif africain francophone
Cette première analyse « historique » des PAF met en évidence
de fortes analogies dans leur mode et niveau de développement du sport
[10] au regard de la France.
Au-delà des répercussions macroscopiques (faibles PIB et croissance annuelle,
forte dette extérieure totale…), les réformes politiques et économiques
mondiales après l’indépendance ont progressivement marginalisé l’importance du
sport et son organisation publique. Les éléments (organisationnels, politiques,
économiques et structurels) de ressemblance entre les sept PAF étudiés
accréditent la possible existence d’un mode de développement sportif spécifique
à l’Afrique francophone. Bien entendu, des différences profondes existent entre
tous les pays et il n’est pas possible ici de conclure à une homogénéité de
l’évolution du secteur sport (nombres de pratiquants, d’activités, de
fédérations…) au regard de notre échantillon. Néanmoins, les répercussions du
passé colonial dans ces nations constituent, à notre avis, les « racines » d’un
modèle sportif en Afrique francophone.
Le « mythe » du développement actuel du sport en Afrique
francophone
Dans un contexte de mutation mondiale du sport vers des
secteurs très porteurs en termes économique (devises et investissements) et
social (emplois et démocratisation), comme le spectacle, les loisirs et le
tourisme, il apparaît que les PAF possèdent des marchés sportifs peu
diversifiés, distinctifs et souvent sans lien avec la logique économique. La
faiblesse des revenus des Africains francophones, qui leur suffisent même pas à
couvrir leurs besoins essentiels, contribue également à expliquer la faible
consommation de pratiques sportives. Malgré l’obtention de résultats
internationaux probants (athlétisme, football, sports de combat…) et la
possession de quelques équipements de prestige (golf, stade…), la réalité
constitutive du sport dans les PAF débouche sur un « mythe » de développement
de ce secteur qui est renforcé par un manque de stratégie managériale dans les
organisations sportives associatives, publiques, voire privées.
2.1. Un marché du sport sous-développé
Force est de constater que le développement du sport dans les
PAF s’est souvent réduit à la recherche de la haute performance aux détriments
des pratiques physiques traditionnelles. Mais loin de suivre les évolutions du
modèle français après leur indépendance, ces pays n’ont pas instauré les
conditions de l’essor de ce secteur en direction des équipements sportifs, du
sport scolaire et universitaire, du sport fédéral, du tourisme et des loisirs
sportifs, de la formation des cadres.
2.1.1. Un parc d’équipements sportifs plus qu’insuffisant
Sur le plan des infrastructures sportives, il y a un
sous-équipement général dans les PAF. Au Maroc par exemple, il n’y a que 4 424
installations sportives (toute situation juridique et standing confondus) sur
un axe « urbain » Kenitra, Rabat, Casablanca qui regroupe à lui seul plus de 70
% du parc d’équipements sportifs. Cela donne un ratio de 1,152 m2 par habitant contre 8,5 m2 en France avec un total de 40 160
unités sportives et 9,25 m2
par habitant en Allemagne. Un autre indicateur provient de l’étude faite par
l’UNESCO (Andreff, 2001) qui fait ressortir un sous-équipement des 16 pays les
moins avancés dont le Sénégal, le Bénin et le Congo (cf. Tableau 1).
Tableau 1
Le taux d’équipement sportif
moyen des 16 pays les moins avancés
|
Une piste d’athlétisme pour |
563 000 habitants |
|
Un terrain de football pour |
106 000 habitants |
|
Un petit terrain de basket, de handball, de
volley-ball pour |
253 000 habitants |
|
Une piscine pour |
2 350 000 habitants |
|
Un gymnase pour |
8 600 000 habitants |
Malgré ce déficit patent en dotation d’infrastructures,
pour des raisons politiques et de prestige tous les PAF ont au moins un
complexe sportif dans la capitale pour accueillir les grandes compétitions
(éliminatoires de la Coupe du Monde et de la Coupe d’Afrique) et permettre à
l’élite nationale (du football et/ou d’athlétisme) de s’entraîner
convenablement.
2.1.2. Une pratique sportive à l’école limitée
Si le sport scolaire et universitaire est souvent considéré
dans les pays dits développés comme le vivier ou le réservoir du sport civil
permettant aux différentes fédérations sportives de recruter leurs athlètes, en
revanche, ce secteur connaît beaucoup de difficultés dans les PVD en général et
dans les PAF en particulier. En effet, le faible taux de scolarisation dans ces
pays ne dépasse pas 60 % des enfants en âge d’être scolarisés. Il est encore
plus faible dans les pays subsahariens avec seulement 30 à 40 %. Et moins les
enfants sont scolarisés, moins ils ont de chance de pratiquer régulièrement un
sport. Et même ceux qui sont scolarisés actuellement n’ont pas tous la
possibilité ou les moyens de faire du sport. Il est à constater que dans
beaucoup de pays africains, l’E.P.S est inexistante à l’école primaire, et même
très peu pratiquée dans le secondaire et à l’université pour des raisons
matérielles (manque d’infrastructure) et humains (faible nombre d’enseignants
formés). Ce sous-développement de la pratique d’E.P.S dans le secteur scolaire
et universitaire se répercute, d’une manière négative, sur le nombre de
licenciés dans le sport fédéral.
2.1.3. Le sport fédéral en déliquescence
Il faut remarquer que l’importance de l’institution
sportive se mesure souvent par le nombre de ses licenciés (adhérents) par
rapport à la population totale du pays. Cependant, le manque de données
statistiques fiables dans les PAF constitue un handicap pour mesurer le poids
réel de cette institution. Certaines fédérations communiquent un nombre
approximatif (faute de comptabilité et de personnel pour collecter les
informations) de licenciés, et le plus souvent gonflent artificiellement leurs
effectifs pour des raisons de prestige ou pour bénéficie des subventions plus
importantes. Quelle que soit la technique ou le moyen de mesure utilisé, le
taux de pratique sportive apparaît très faible. En 1993, il y avait un licencié
de fédération sportive pour 739 habitants en Afrique, un pour 707 en Asie et 1
pour 100 habitants en Amérique latine (Bourg, 1993). Au Maroc par exemple, on
comptait 4 licenciés pour 1 000 habitants en 1980 et plus de 1,6 pour 100
habitants en 2002 ; ce taux bien que parmi les meilleurs en Afrique reste peu
élevé. De plus, la grande majorité des pratiquants sont concentrés dans les
villes principales où généralement on observe aussi une concentration des
infrastructures sportives. Enfin, quand on se penche sur la nature et l’origine
des licenciés dans ces pays, on constate que seulement quatre ou cinq
disciplines fournissent plus de 90 % de licenciés dont plus de 80 % sont des
hommes. Ainsi, le football fournit plus de 60 % de licenciés, suivi des sports
de combat (judo, arts martiaux, lutte, boxe), de l’athlétisme, du basket-ball
et du handball. Le golf, le tennis et les sports de remise en forme, restent
minoritaires et l’apanage des populations les plus favorisées des grandes
villes industrielles ou administratives des États.
2.1.4. Des loisirs sportifs socialement marqués et un tourisme
sportif inexploité
Dans les PAF, les décideurs politiques optent souvent pour
une orientation sportive basée uniquement sur l’élite pour participer et
obtenir si possible, des résultats dans les compétitions internationales ou
tout au moins régionale. Si d’autres problèmes sociaux ou économiques sont à
résoudre en priorité, peu d’actions ont visé à démocratiser et à diffuser le
sport à l’ensemble de la population et sur l’ensemble du territoire. Les rares
analyses sociologiques menées font apparaître que la pratique sportive est
fortement marquée socialement. D’un côté, on observe des pratiquants issus des
classes aisées (notamment des femmes) qui s’adonnent à des loisirs sportifs
coûteux, instrumentés et/ou de pleine nature, de l’autre côté on trouve des
licenciés issus des classes populaires ou défavorisés qui pratiquent des sports
énergétiques, collectifs ou de combat. Cette distinction sociale via les
pratiques sportives est en corrélation avec la représentation des classes
aisées dans les postes clés des organisations sportives publiques ou privées.
Enfin, on constate une très faible utilisation du potentiel géophysique des PAF
(littoral, rural, montagnard), en tant que supports d’activités physiques,
alors que dans les pays dits développés existe une clientèle importante en la
matière. Encore faut-il être capable de proposer des produits sportifs
touristiques adaptés qui ne se réduisent pas à de l’accommodation de qualité à
des prix attractifs.
2.1.5. Une formation des cadres insuffisante et trop
spécialisée
Il faut souligner, avec insistance, que le
sous-développement de la pratique sportive est encore pénalisée par la
faiblesse de l’encadrement qui demeure, avec la rareté des équipements
sportifs, le point noir du sport africain francophone. Les cadres, très peu
nombreux et ayant reçu pour la plupart une formation technique de base,
souffrent souvent d’un manque de recyclage et de perfectionnement, surtout que
les sciences et techniques des activités physiques et sportives évoluent très
rapidement. C’est pourquoi, beaucoup de pays africains font appel aux
entraîneurs et techniciens étrangers pour s’occuper soit des meilleurs clubs du
pays et/ou des équipes nationales. Parmi les équipes ayant participé à la Coupe
d’Afrique des Nations en 2002, il y avait 60 % d’entraîneurs étrangers. En
1999, il y avait au Maroc 11 entraîneurs de football étrangers sur les 16 clubs
de 1re Division, en plus de
l’entraîneur de l’équipe nationale. Ce manque de qualification provient en fait
d’une absence d’instituts universitaires ou du très faible nombre de centres de
formation de cadres de haut niveau. Seul, l’Institut Royal marocain, considéré
comme l’un des premiers établissements de formation en Afrique, a formé de 1975
à nos jours plus de 120 cadres étrangers (Mauritanie,
Mali, Sénégal, Burkina Faso, Bénin, Tunisie, Gabon, Côte d’Ivoire, Guinée,
Ghana…). Ceci explique également l’envoi de techniciens à l’étranger pour se
former en Europe ou dans d’autres pays en espérant que ces cadres reviennent
plus qualifiés. Mais c’est encore le mythe du transfert de compétences qui
ressurgit car ces techniciens sont confrontés à des difficultés logistiques et
humaines pour adapter les conditions de travail de leurs homologues
étrangers.
2.2. Le manque de stratégie et de gestion managériale dans les
organisations
Crozier et Friedberg (1977) ont montré que la rationalisation
des organisations améliore leur rendement. En Afrique francophone, une des
conditions nécessaires, mais non suffisantes, au développement du sport est
liée à une meilleure rationalisation des organisations chargées de leur
gestion. Mais cette rationalisation ne semble possible que si les organisations
sont dirigées par des responsables qui ont reçu une formation intégrant les
notions de rentabilité, de rendement et de profit, et qui possèdent une culture
sportive, d’entreprise et de relation publique. Rares sont les organisations
sportives dans les PAF qui disposent ce type de « dirigeant-entrepreuneur ».
L’absence de culture, de formation et de stratégie managériale des dirigeants
en place, incapables de communiquer avec le secteur commercial, se répercute à
plusieurs niveaux.
2.2.1. Une gestion sportive bénévole, au « jour le jour » et sans
stratégie managériale
Force est de constater au niveau des composantes de
l’institution sportive (clubs, comités, ligues, fédérations, comité olympique)
une absence d’esprit managérial chez la quasi-totalité des dirigeants sportifs.
Oumarou (1997) distingue quatre modèles de clubs : le modèle notabilitaire ou
le club est contrôlé, par des notables cumulant les positions politiques et/ou
économiques ; le modèle communautaire où les clubs sont gérés par des
dirigeants issus du public ou du club ; le modèle municipal où les clubs sont
contrôlés par les municipalités ; le modèle d’entreprise où le club est
dépendant, de l’entreprise qui l’a créée. Dans les PAF, la majorité des
associations sportives se regroupent autour des deux premiers modèles, produit
du système d’organisation du sport amateur. Le modèle notabilitaire où le
dirigeant type utilise uniquement son argent et sa position politique pour
gérer le club, le modèle communautaire où le dirigeant utilise son appartenance
au club et son « savoir sportif » pour faire prévaloir son pouvoir à la tête de
l’association sportive. De plus, il convient de noter que ces dirigeants
restent des hommes bénévoles qui ne développent aucun rapprochement entre leur
club et les secteurs économique et marchand. Leur gestion archaïque au « jour
le jour » tendrait à démonter qu’ils n’adoptent aucune stratégie sportive à
court, moyen et long terme, faute peut-être de disposer d’un savoir faire et
d’un esprit managérial. Ceci explique, en grande partie, l’absence
d’organisations sportives professionnelles susceptibles d’intéresser le
sponsoring, la publicité, la retransmission télévisée et l’engouement des
spectateurs.
Ce constat, bien qu’il constitue un sérieux frein au
développement des organisations sportives, reste néanmoins le caractère
dominant contre lequel il est difficile d’agir. Ces dirigeants, qui occupent
leurs postes pendant des décennies, sont souvent des notables, des hommes
influents, des personnalités de la tribu, des hommes politiques ou des
militaires, considérés souvent comme les gardes fous des intérêts du pouvoir en
place. Ils sont « propulsés » à la tête des organisations sportives soit par
des élections qui sont dans la plupart des cas caractérisées par une absence de
démocratie, soit parce qu’ils sont désignés tout simplement par les autorités
politiques ou militaires locales ou nationales (comme c’était le cas pour les
premiers Présidents de fédérations désignés juste après les indépendances des
PAF). Si quelques dirigeants tentent de faire l’effort pour améliorer la
pratique sportive dans leurs organisations avec souvent très peu de moyens,
voire leurs propres moyens, beaucoup d’entre eux sont à la tête pour des
raisons autres que sportives
[11], puisqu’ils ne proposent aucun projet sportif aucune
stratégie de développement. Ces dirigeants, sans culture sportive et
organisationnelle, et aussi sans motivations réelles pour la promotion du
sport, ont fait preuve de laxisme et d’incompétence et ils ont contribué à
marginaliser de manière criante leurs organisations. De ce fait, c’est toute
l’institution sportive des PAF qui va rester figée dans sa structure juridique
primitive qu’elle a héritée de la colonisation et qui fait que les
organisations survivent tant bien que mal à la marge de la société en général
et du secteur économique et marchand en particulier.
L’absence de culture, de formation et de stratégie
sportives des dirigeants en place, perpétue une dépendance vis-à-vis du pouvoir
politique et du Ministère de tutelle pour les aides en investissement, en
fonctionnement, etc. Cette nouvelle dépendance de l’institution sportive
vis-à-vis de « l’État Providence » génère une absence de stratégie à court,
moyen et long terme (tout est géré au quotidien), dans les fédérations et leurs
organes déconcentrés. Une autre conséquence concerne l’absence de réelle
professionnalisation dans les systèmes sportifs de PAF. Le manque d’emplois
rémunérés déclarés dans les clubs et les fédérations pour des missions de
développement ou de gestion tend à prouver que le système du bénévolat ou de la
débrouille n’a plus cours.
2.2.2. Un pseudo-professionnalisme et l’exode massif des joueurs à
l’étranger
Dans beaucoup de PAF, on assiste à un exode, souvent
massif, de joueurs ou athlètes de talent vers les pays européens faute d’un
salaire minimum qui leur assure la vie de sportif de haut niveau pour ne pas
dire de « vedettes ». A défaut de recettes importantes provenant du spectacle,
du sponsoring et de la retransmission des compétitions, certains clubs de
football réalisent des recettes importantes en effectuant les transferts de
leurs meilleurs joueurs au profit des grands clubs comme l’indique le tableau 2
suivant (Andreff, 1999).
Tableau 2
La participation des joueurs
Africains au championnat de France professionnel de football de 1956/1998 (en
pourcentage du nombre total des joueurs)
1956 1960 1970 1980 1990 1998 Afrique du Nord 6 % 6 %
0,8 % 3 % 2,5 % 3 % Afrique Sud Saharienne 0,7 % 6 % 1,4 % 2,5 % 8 % 15 % Total
6,7 % 12 % 2,2 % 5,5 % 10,5 % 18 %
Si cet exode de joueurs permet aux clubs africains de faire
des recettes et d’avoir un « fonds de roulement » pour l’année, il a,
néanmoins, beaucoup d’inconvénients sur le rendement de leurs équipes d’origine
(après leur départ), le moral des entraîneurs et les spectateurs qui se
déplacent moins souvent pour assister aux matches. Une autre conséquence
concerne l’impact négatif de ce genre de transfert sur les recettes des clubs
et parfois même sur le rendement des équipes nationales quand les joueurs
changent de nationalité. En définitive, c’est bien le mythe du
professionnalisme qui est mis en évidence, mythe organisé conjointement par les
pays occidentaux et par les responsables politiques et associatifs des grandes
fédérations (et des grands clubs) des PAF avec un pillage de plus en plus
précoce entretenu par l’absence structures fédératives et de centres de
formation digne de ce nom.
Enfin, seuls le football, l’athlétisme et les sports de
combats, alimentent ce mythe, avec notamment d’anciennes vedettes qui
consacrent une partie de leurs gains ou de leurs temps (après leur carrière)
pour tenter de remédier aux problèmes de formation et de fuite des jeunes
talents. Pour les autres disciplines sportives, l’amateurisme règne et il est
très souvent associé à un dénigrement populaire et médiatique, hormis dans le
registre de l’handisport.
2.2.3. Des Ministères de tutelle sans moyens ni logique
managériale
Les Ministères de tutelle chargés du sport dans les PAF
apparaissent comme des structures vides de moyens qui ne permettent pas le
développement du sport dans son ensemble. Le budget des Ministères reflète, en
partie, l’importance accordée par les pouvoirs politiques et le « poids » des
institutions sportives dans ces pays. La totalité des fonds destinés au
financement du sport (construction d’infrastructures, subventions aux
fédérations, formation des cadres, préparation de l’élite) est d’origine
étatique, la participation des autres agents publics (les collectivités) et
privés demeurant peu significatives dans le sport sauf dans les activités
qualifiées de « riches ». Le cas du financement public du sport dans les pays
du Maghreb (Maroc, Algérie, Tunisie) constitue un exemple significatif de la
faiblesse du secteur sport, bien que ce financement soit plus important que
dans les autres PAF
[12]. Pour l’Algérie, le budget alloué au département de
la Jeunesse et des Sports pour l’année 2002 représente 6 272 millions de dinars
dont 1 486 pour le sport, ce qui représente 0,31 % du budget de l’État
(Zeghdoud, 2002). En Tunisie, le budget pour le sport est de 62 millions de
dinars (soit environ 200 millions de francs ou 30 millions d’euros) en 1994,
soit 1,53 % du budget général de l’État (Khiari, 1999). Pour le Maroc,
l’évolution de 1956 à 2000 de la part du budget du Ministère de la Jeunesse et
des Sports indique qu’il n’excède que rarement les 0,7 % du budget de l’État ;
son un montant était de 942 256 000 dirhams en 2000 (Kaach, 2002).
Les responsables africains n’ont pas perçu que ce sport de
performance, né en Occident au sein d’un système technico-scientifique et
économique en évolution, contribuait à la disparition progressive d’une grande
partie des jeux traditionnels. Il apparaît qu’un développement via le seul
sport de performance débouche sur des objectifs culturels erronés et une
impasse sportive, économique et sociale. Les enjeux de prestige et l’absence
d’environnement économique suffisant favorisent le maintien de systèmes
sportifs nationaux non compétitifs à l’échelon international et un
sous-développement de nombreux secteurs du marché sportif.
L’inadaptation du système juridique et organisationnel du «
sport public » dans les PAF, en adéquation avec leurs caractéristiques
économiques, culturelles et sociales, accentue la fracture avec la France. Dans
ce pays, l’émergence et l’évolution des ressources sportives locales se sont
réalisées dans un réseau de contraintes institutionnelles, juridiques et
financières, avec lesquelles l’État et les collectivités territoriales doivent
composer pour gérer leur territoire. L’évolution des lois sur le sport, en
direction du professionnalisme et de la professionnalisation, en adéquation
avec la Décentralisation et la Déconcentration des Ministères au niveau local,
a favorisé la progressive mise en place d’un management public du sport. Ce
dernier recouvre l’ensemble des méthodes et techniques modernes (marketing,
gestion sociale, etc.) permettant aux responsables des organisations de service
public de gérer structures et missions (Hussenot, 1983). Le management public
combine des contraintes d’efficacité (capacité d’atteindre des objectifs
préalablement fixés) avec des contraintes d’efficience (obtention des résultats
au moindre coût), ce qui suppose une démarche cohérente et rationnelle
(Chevallier et Lochak, 1982). Il repose sur une programmation rompant avec
l’annualité, une reconnaissance et la décentralisation ou la délégation des
responsabilités individuelles, et une large place accordée à la concertation et
à la contractualisation avec des autorités publiques ou privées (Auby, 1996).
Le management public du sport remplace la logique des moyens et des valeurs de
l’approche légaliste par une logique de résultat et de but à atteindre avec
efficacité et efficience (Noir, 1993). Malheureusement, il apparaît que c’est
davantage la logique bureaucratique et légaliste des Ministères (et de leurs
directions) qui prévaut dans la gestion publique du sport dans les PAF. Cette
logique favorise les privilèges et les pouvoirs acquis au détriment du
développement économique et social.
Peut-on parler pour autant d’un « ordre sportif post-colonial »
?
Cette étude exploratoire semble accréditer la présence d’un
modèle sportif en Afrique francophone au regard des similarités de
sous-développement des marchés du sport et des modes de gestion archaïques des
organisations dans les PAF. Profondément ancré sur des logiques culturels,
économiques, politico-juridiques, et sur des acteurs influents issus des
minorités dominantes de ces pays, ce modèle est caractérisé par une
configuration « bureaucratique » où le secteur public, en particuliers les
services de l’État, joue un rôle essentiel dans la définition et la mise en
œuvre de la politique sportive nationale. Cette configuration dans les PAF est
similaire à celle de la France avant la Décentralisation, mais elle s’en
différencie par la marginalisation et le sous-développement du secteur sport et
par le manque de professionnalisation des pôles marchands et associatifs.
L’écart économique qui doit séparer ces pays de leurs homologues industrialisés
« derrière la vitrine spectaculaire des cérémonies ponctuellement délocalisées
» (Andreff, 1999) apparaît (pré) déterminé. De surcroît, le maintien d’une
relative dépendance entre l’ancienne métropole opulente et ces pays encore
économiquement fragiles permet à la France (entre autres) de profiter de zones
de délocalisation pour la fabrication de produits sportifs, et de viviers de
talents « bon marchés » sur lesquels les clubs professionnels peuvent spéculer.
Dans les PAF, une configuration « bureaucratique sous-développée » du secteur
sport émerge et elle est marquée par un « anachronisme » de la dimension
politico-juridique qui favorise le maintien des prérogatives des pouvoirs
publics et des élites dominantes. Cette situation conduit à observer une
gestion « sous tutelle occidentale » des dimensions économique et culturelle du
sport, notamment pour la filière de la haute performance, les secteurs de la
production de biens sportifs, des loisirs et du tourisme sportif.
Dans un contexte de mondialisation du sport, peut-on parler
de l’apparition d’un ordre sportif post-colonial réunissant l’ensemble des PAF
au sein de l’ordre sportif mondial ? Confrontées à la domination des pays
occidentalisés, du Comité International Olympique et des Fédérations
Internationales, les nations d’Afrique francophone génèreraient leurs propres
régulations à partir d’un même référent de fonctionnement : un « modèle sportif
africain francophone ». Bien entendu, des différences profondes existent entre
les États et il n’est pas possible ici de conclure à une homogénéité de
l’évolution du secteur sport (nombres de pratiquants, d’activités, de
fédérations…). Reposant principalement sur une configuration bureaucratique «
sous-développée » relativement analogue, ces pays développent des partenariats
sportifs spécifiques auxquels ils accordent une grande importance. Emanant de
la coopération franco-africaine, l’existence d’institutions politiques (le Haut
Conseil de la Francophonie), d’institutions sportives continentales ou
intergouvernementales (la CONFEJES, l’ACNOA, l’UCSA…) et de Comités
d’organisation des Jeux Africains, de la Méditerranée ou de la Francophonie…,
tendrait à légitimer la présence d’un ordre sportif post-colonial francophone.
Les stratégies de ces pays africains francophones seraient alors tributaires
des enjeux auxquels elles doivent faire face et des rapports privilégiés
qu’elles nouent à la fois avec les environnements international et africain.
Leurs politiques et leurs actions dépendent du jeu des sources de pouvoir de
leurs acteurs les plus influents dans les diverses institutions et
organisations « communes », et des contextes d’alliance ou d’affrontement, au
sein de cet ordre sportif post-colonial francophone. Dès lors, il s’agit de
poursuivre les investigations afin de vérifier l’existence de cet ordre sportif
post-colonial à l’ensemble des PAF, voire aux PVD dans d’autres continents
(ordres sportifs « francophone, anglophone, lusophone ou hispanique
»).
Dans un contexte de mondialisation, est-ce que cet ordre
sportif post-colonial francophone peut contribuer au développement économique
et social des PAF ou demeure-t-il un mythe « enchanteur et vide de sens » ? Il
est aujourd’hui difficile de répondre de manière catégorique entre le désir de
certains dirigeants de ces nations de développer le sport selon des valeurs
occidentales, d’élus politiques qui désirent concilier valeurs traditionnelles
de l’Afrique avec une gestion moderne du sport (Fottorino, 1994), et des
mouvements « islamistes » (minoritaire en Afrique francophone) qui se méfient
du libéralisme pénétrant insidieusement par la médiatisation les cultures
africaines (Kabou, 1994 ; Raspaud et Tito, 2002). Même si le contexte africain
est sensiblement différent (Mutabazi, 1988) et si les discours sur le modèle
entrepreunarial ont des difficultés à s’exporter (Fatès, 1994), des réformes
apparaissent possibles si elles sont le produit d’une volonté politique des
responsables étatiques. Avec des objectifs précis, une conscience claire des
contraintes et un partage des responsabilités entre le Ministère de tutelle,
les collectivités locales, le mouvement sportif associatif et marchand avec
toutes leurs composantes (fédéral, scolaire, militaire, loisir, tourisme), les
PAF pourraient créer les conditions d’un début de « développement sportif
durable ». Loin de vouloir promulguer un avis d’expert, notre travail vise
avant tout à relancer l’intérêt pour le champ de la recherche sur les PVD dans
le domaine des sciences humaines et sociales du sport.
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[1]
Les notions de pays en voie de développement ou pays en
émergence ne sont pas dues à un positionnement idéologique (pays en voie de
sous-développement, pays dominés ou du tiers monde…) ou théorique (pays du Sud,
du centre, de la périphérie…), elles ont été choisies en raison de leur usage
relativement « courant » dans le langage des chercheurs et des responsables
politiques des PVD.
[2]
Afrique du Nord, Afrique sahélienne, Afrique extrême
occidentale, Golfe de Guinée, Afrique centrale…
[3]
Les pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) vis-à-vis de
l’Afrique sahélienne (Burkina Faso, Mali, Niger, Tchad), les pays enclavés
(Mali, Niger, Tchad, Centre Afrique) vis-à-vis des pays côtiers (Sénégal,
Guinée, Côte d’Ivoire, Togo, Bénin, Cameroun)…
[4]
L’Annuaire économique et géopolitique mondial fournit des
indicateurs économiques comme le PIB, la croissance annuelle, la dette
extérieure totale sur les PAF. Mais selon les critères établis par la Banque
Mondiale, on distingue aujourd’hui : les pays les moins avancés (PMA) dont le
PNB par tête d’habitant est inférieur à 600 $, les pays en développement à
revenu intermédiaire (PRI) ayant un PNB par tête d’habitant compris entre 600
et 2 000 $, les nouveaux pays industriels ou les économies de marché émergentes
(EME) dont le PNB par tête d’habitant est supérieur à 2 000 $ et inférieur à 9
000$. Si on s’appuie sur le PNB comme facteur de classification des PAF, treize
pays sont classés parmi les moins avancés (Sénégal, Ghana, Bénin, Togo,
Ouganda, République Centrafricaine, Madagascar, Mali, Burkina Faso, Tchad,
Niger, Mauritanie, Gabon) et sept pays à revenu intermédiaire (Algérie, Maroc,
Djibouti, Somalie, Côte d’Ivoire, Cameroun, Tunisie).
[5]
Le développement du sport en Europe s’est fait autour de trois
pôles (public, marchand et associatif) en Europe et les similitudes des modes
d’organisation de certains pays conduisent à repérer trois « configurations
sportives » : « bureaucratique » (l’État et le secteur public ont un rôle
essentiel), entrepreunariale (rationalisation et ajustement systématique des
structures d’offre privées) et « missionnaire » (mouvement sportif associatif
très ancré dans la vie locale).
[6]
Sur la base d’entretiens semi-directifs ou d’all