Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
228 pages

p. 113 à 128
doi: 10.3917/sta.066.0113

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Rapport de recherche

no 66 2004/4

2004 STAPS Rapport de recherche

De l’expression corporelle aux Activités Physiques Artistiques (A.P.A.) : Subversion sexuée et différenciation sexuée en Éducation Physique et Sportive (E.P.S.)

Sylvain Ferez Laboratoire « Génie des procédés symboliques en santé et en sport » (JE 2416), Faculté des sciences du sport et de l’éducation physique, Université Montpellier 1 Laboratorio «Génie des procédés symboliques en santé et en sport» (JE 2416), Facoltà delle scienze dello sport e dell’educazione fisica, Università di Montpellier I Laboratorio “genio de procedimientos simbólicos en salud y deporte” (JE 2416), Facultad de ciencias del deporte y de la educación física, Universidad de Montpellier 1
Qu’est-il advenu du discours subversif promu par les précurseurs de l’expression corporelle il y a une trentaine d’années ? Les activités physiques artistiques (APA) dont la reconnaissance institutionnelle s’inscrit dans le prolongement de cette activité continuent-elles à s’opposer à la normalisation du corps, et en particulier à sa normalisation sexuée ? Le traitement du discours de « spécialistes » des APA en EPS par la méthode de l’Analyse des Relations par opposition (ARO) permet d’étudier les enjeux idéologiques au fondement de l’investissement pédagogique dans ces activités. Il s’agit de voir si ces enjeux sont similaires à ceux que portait l’expression corporelle. L’ARO est effectuée sur seize entretiens réalisés auprès de « spécialistes » des APA dans les académies de Montpellier et de Grenoble. La structure chiasmatique du discours révèle un paradoxe : historiquement inscrites dans le prolongement d’un projet de dé-construction de l’ordre sexué, les APA contribuent à la reproduction de cet ordre. L’ordre sexué combattu par l’expression corporelle se reconstruit ainsi pour caractériser des activités qui semblent favoriser, par la logique de différenciation sémantique qu’elles mettent en œuvre, la dynamique du pouvoir masculin.Mots-clés : éducation physique et sportive (EPS), activités physiques artistiques (APA), Analyse des Relations par opposition (ARO), subversion, genre. What happened to the subversive discourse promoted by the pioneers of body language about thirty years ago. Are the Artistic Physical Activities (APA), whose institutional recognition is the continuation of this activity, still in opposition to the normalization of the body and to its sex normalization? The analysis of some of the APA in physical education specialists’ discourse by the Relations through Opposition Analysis method (ROA) enables to study the ideological stakes which the pedagogical investment in these activities is based on. The question is to know if these stakes are similar to those carried by body language. ROA was carried out on sixteen interviews of APA specialists in areas of Montpellier and Grenoble. The divided structure of the discourse shows a paradox: historically supporting a deconstruction project of the gender order, the APA contributed to the reproduction of this order. As seen through the semantic logic these activities implement, the gender order fought by body language thus reinforces the dynamic of male power.Keywords : French P.E, Artistic and Physical Activities, Relations through Opposition Analysis method (R.O.A), gender.. Was ist aus dem subversiven Diskurs geworden, der von den Vorreitern des körperlichen Ausdrucks vor ungefähr 20 Jahren verbreitet wurde? Die künstlerischen körperlichen Aktivitäten (A.P.A.), deren institutionelle Anerkennung die Verlängerung dieser Aktivität bedeutet, setzen sie die Opposition gegen die Normalisierung des Körpers fort, vor allem gegen die geschlechtliche Normalisierung? Eine Diskursanalyse der „Spezialisten“ der APA im Sportunterricht mit Hilfe der Methode der oppositionellen Relationen (ARO) erlaubt es, die ideologischen Grundlagen des pädagogischen Handelns in diesen Aktivitäten zu studieren. Es geht darum, ob diese ähnlich der der körperlichen Ausdrucksbewegung sind. Die ARO wurde auf 16 Interviews mit „Spezialisten“ aus den Verwaltungsbezirken Montpellier und Grenoble angewandt. Die schismatische Struktur des Diskurses deckt ein Paradox auf: als eine historische Fortsetzung des Projektes der Dekonstruktion der Geschlechterordnung tragen die APA zur Reproduktion dieser Ordnung bei. Die Geschlechterordnung, die von der körperlichen Ausdrucksbewegung bekämpft wurde, wird so wieder aufgebaut, um Aktivitäten zu charakterisieren, die durch die Logik der von ihnen benutzten semantischen Differenzierung die Dynamik der männlichen Macht unterstützen.Schlagwörter : Sportunterricht, künstlerische körperliche Aktivitäten, Analyse der oppositionellen Relationen, Subversion, Geschlecht. Che cosa è successo del discorso sovversivo promosso dai precursori dell’espressione corporea una trentina d’anni fa. Le attività fisiche artistiche (AFA) il cui riconoscimento istituzionale si inscrive nel prolungamento di quest’attività continuano ad opporsi alla normalizzazione del corpo, e in particolare alla sua normalizzazione sessuale? Il trattamento del discorso di «specialisti» degli AFA in EFS attraverso il metodo dell’Analisi delle Relazioni per opposizione (ARO) permette di studiare le poste in gioco ideologiche al fondamento dell’investimento pedagogico in queste attività. Si tratta di vedere se queste sfide sono simili a quelle portate dall’espressione corporea. L’ARO è effettuata su sedici incontri realizzati da «specialisti» degli AFA nelle accademie di Montpellier e Grenoble. La struttura chiasmatica del discorso rivela un paradosso: storicamente iscritte nel prolungamento di un progetto di de-costruzione dell’ordine sessuale, gli AFA contribuiscono alla riproduzione di quest’ordine. L’ordine sessuale, combattuto dall’espressione corporea, si ricostruisce così per caratterizzare delle attività che sembrano favorire, attraverso la logica di differenziazione semantiche che esse mettono in opera, la dinamica del potere maschile.Parole chiave : Analisi delle Relazioni per opposizione (ARO), attività fisiche artistiche (AFA), educazione fisica e sportiva (EFS), genere, sovversione.. La problemática del género y/o de las relaciones sociales de sexo, frecuentemente han demostrado su carácter heurístico. Sin embargo, los estudios sociológicos franceses consagrados al trabajo masculino relativos a las apariencias continúan siendo pocos, comparados a aquellos que se interesan a su homólogo femenino. A partir de una investigación por cuestionarios, este artículo se propone examinar el trabajo corporal en los estudiantes. Particularmente analiza la manera en la que estos últimos buscan, en sus prácticas deportivas dirigidas al crecimiento de un capital corporal, mejores oportunidades de inserción profesional. Entonces, la practica de la Musculación se inscribe en el cuadro de estrategias anticipadoras. A los ojos de algunos estudiantes, esta actividad procura provechos simbólicos que pueden re-invertirse en su futura actividad profesional, ya sea al momento de acceder al mercado del trabajo o en el ejercicio de la profesión proyectada. En este sentido, los ejercicios de mantenimiento corporal hacen parte de las prácticas objetivamente orientadas hacia el empleo.Palabras claves : trabajo corporal, estudiantes, proyecto profesional, estrategias, capital..
L’expression corporelle apparaît dans les Instructions Officielles (I.O.) d’éducation physique de 1967, dans un contexte scolaire marqué par la réforme Berthoin qui, dès 1959, a enclenché un processus de gémination des écoles qui durera une quinzaine d’années (Clément, 1996). Elle participe par ailleurs du discours de libération du corps qui se développe dans les années soixante (Denis, 1974), rejoignant les courants alternatifs qui privilégient « l’expressivité du corps » en s’opposant à la vision sportive entérinée par les I.O. de 1967. Dans ce cadre : « L’expression corporelle et la prise en compte de l’affectivité dans les mises en jeu corporelles (…) conduisent à la mixité des pratiques » (Clément, 1996, 222). Proche de l’expression corporelle, la danse scolaire n’est alors « ni au féminin, ni au masculin » (Bertrand & Dumont, 1976, 31), mais renvoie plutôt à une dimension non utilitaire la distinguant du sport. En éducation physique, la revendication de libération corporelle semble ainsi jouxter la problématique de libération des femmes et la revendication de la mixité des pratiques : « L’expression corporelle s’ouvre aux deux sexes » (Liotard, 1996, 210). Mais les I.O. de 1967, loin de céder aux tendances alternatives, préconisent la danse et l’expression corporelle pour les filles, les sports de combat pour les garçons (Ministère de l’Éducation Nationale, 1973). Qu’est devenu aujourd’hui le rejet de la conformisation du corps à des normes esthétiques, fonctionnelles ou techniques (Pujade-Renaud, 1979 ; Blouin Le Baron, 1981), qui caractérisait le discours sur l’expression corporelle en éducation physique au tout début des années soixante-dix ?
Les I.O. des collèges de 1985 voient cette activité se fondre dans le groupement des Activités Physiques Expressives (A.P.EX.), groupement auquel se substitue celui des Activités Physiques Artistiques (A.P.A.) dans les programmes de 1997 (Ministère de l’éducation nationale, 1998). Ces dernières conservent-elles quelque chose de l’effervescence critique et subversive qui était au fondement du discours de l’expression corporelle ? Demeurent-elles porteuses d’un investissement corporel s’affirmant comme alternatif à l’investissement sportif en Éducation Physique et Sportive ?
Ces questions sont traitées dans le cadre d’une perspective inscrite dans une histoire sociale des pratiques et des discours éducatifs qui se démarque des préoccupations du courant de « la sociologie de l’art et de la culture » (Péquinot, 2000) [1] ou de la posture d’analyse interne des rapports de sexes et de la figure de « la femme non liée » dans la littérature que propose Heinrich (2003). Cette position théorique se distancie également des approches psychopédagogiques ou didactiques de l’enseignement de la danse (Pujade-Renaud, 1976 ; Midol, 1982, Mons G., 1992 ; Cadopi et Bonnery, 1990), d’une « socio-anthropologie des techniques de danses » (Faure, 2000) ou d’une compréhension psychanalytique du mouvement (Legendre, 1978).
L’enjeu n’est pas non plus de faire une histoire (Launey, 1993) ou une sociologie des pratiques artistiques ou des artistes (Lefèvre B., 2000) mais une histoire sociale des discours et pratiques d’une catégorie spécifique d’acteurs du système éducatif, les enseignants d’EPS qui sont reconnus comme « spécialistes » des activités expressives et artistiques. Contrairement à d’autres travaux en éducation physique ce projet d’histoire sociale ne se centre pas sur les institutions ou les idéologies instituées (Arguel, 1992 ; Midol, 1992 ; Fauché, 1993), mais sur les discours des acteurs. Il ne se focalise pas non plus sur les représentations, attitudes et savoirs des enseignants (Cogérino, 1989). L’article s’inscrit donc finalement dans le prolongement de deux travaux de maîtrise et de DEA proposant une étude socio-historique des discours des acteurs éducatifs (Delbosq, 1991 ; Ferez, 2000). Le premier analyse « le glissement vers l’artistique » de l’expression corporelle dans les années quatre-vingt et le second les processus socio-sémantiques correspondant au détournement du projet subversif de l’expression corporelle en EPS.
La mise en œuvre de la méthode de l’Analyse des Relations par Opposition (A.R.O.) pour traiter le discours de « spécialistes » des A.P.A. en E.P.S. doit permettre de clarifier les enjeux idéologiques qui fondent l’investissement pédagogique dans ce groupement d’activités en E.P.S., afin d’interroger le lien de ces enjeux avec ceux qui caractérisaient l’expression corporelle voilà une trentaine d’années.
 
ÉTUDE PAR ENTRETIENS AUPRÈS DE « SPÉCIALISTES » DES APA EN EPS
 
 
Échantillon d’étude
Seize entretiens ont été effectués dans le cadre d’une enquête plus large sur la situation des APA en EPS dans les académies de Montpellier et de Grenoble, enquête qui a permis notamment de situer les enseignants proposant les A.P.A. dans leurs cours d’E.P.S. parmi la « population parente » des enseignants d’E.P.S.
L’échantillon de 16 enseignants retenu en vue de l’enquête par entretiens fut constitué par la méthode du réseau dans le milieu de l’E.P.S.. Il s’agissait de cette manière d’accéder à des enseignants reconnus comme « spécialistes » des APA par leurs collègues. Les sujets ainsi regroupés assuraient ou avaient assuré des cycles d’A.P.A. en E.P.S., organisaient ou avaient organisé une Association Sportive (A.S.) « danse » ou/et un « atelier de pratique artistique » [2]. Un seul homme était présent parmi les douze enseignants de collège et les trois de lycée de cet échantillon de « spécialistes », qui contenait également une enseignante à la retraite. (voir tableau 2)
Le choix d’échantillonnage à partir d’un point de vue emic (Bromberger, 1995), qui consiste à considérer comme « spécialistes » ceux qui sont désignés comme tels par les acteurs étudiés, permet d’éviter les biais liés aux choix arbitraires du chercheur (et son intérêt social, en tant qu’acteur impliqué, à participer à la définition de la légitimité sociale en sélectionnant les « spécialistes » selon des critères qu’il n’objective pas) (Champagne, 1999). Cet échantillonnage par « boule-de-neige » (plutôt que par quotas ou par tirage au hasard) n’aspire donc pas à être significatif au plan statistique, mais représentatif d’une population socialement signifiante pour les acteurs. Il est assujetti à deux critères méthodologiques : la nécessité d’assurer la diversité de l’échantillon et le fait de respecter le principe de saturation pour le clore (Bertaux, 1997).
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L’échantillon de « spécialistes » ainsi constitué, s’il accroît la surreprésentation féminine déjà observée chez les enseignants des deux académies proposant des A.P.A. [3], s’avère a posteriori à peu près représentatif à la fois de la structure d’âge des enseignants proposant les A.P.A. en E.P.S., mais aussi de l’ensemble de la « population parente » des enseignants d’E.P.S. des deux académies [4]. La sur-représentation féminine, y compris par rapport aux enseignants proposant des APA (recensés par questionnaire), signifie que non seulement les enseignantes d’EPS femmes proposent plus d’APA dans leurs cycles d’enseignement que les hommes (77 % vs 23 %) mais qu’elles sont en outre (en proportion) plus fréquemment reconnues comme « spécialistes » que leurs collègues hommes faisant des APA (1 homme pour 15 femmes par la méthode du réseau)
Entretiens semi-directifs et A.R.O.
Suite à un entretien exploratoire de type non-directif et à plusieurs rencontres informelles avec les 16 sujets de l’échantillon, une grille d’entretien semi-directif fut réalisée autour de cinq grands thèmes spontanément évoqués par l’ensemble des individus à propos de la situation des A.P.A. en E.P.S.. Ces thèmes concernaient les apports des A.P.A. à l’E.P.S., la perception de l’enseignant d’A.P.A. par leurs collègues de l’équipe E.P.S., les apports des A.P.A. pour les élèves, les réactions de ces derniers à l’enseignement de ces pratiques et leur traitement pédagogique et didactique. Les deux premiers thèmes sont plutôt centrés sur la position de l’enseignant, ils visent le recueil de discours idéologiques et d’un positionnement relationnel. Les trois derniers, centrés sur les comportements et attitudes des élèves, renvoient explicitement le sujet à son expérience pratique de l’enseignement des A.P.A. et à son action pédagogique. Ce double recueil d’un discours purement idéologique, abstrait et désincarné, et d’un discours expérientiel, concret et directement rattaché à une pratique, a l’avantage de permettre dans un second temps, par le recours à la méthode de l’Analyse des Relations par Opposition (A.R.O.), de saisir les analogies existant entre oppositions strictement idéelles et oppositions pratiques. L’A.R.O., en plus de rendre compte de « l’organisation immanente du langage de l’interviewé » (Raymond, 1968, p. 177), ou de sa structure idéologique sous-jacente, est dans ces conditions en mesure d’enregistrer leur opérationnalité dans la pratique.
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Les 16 entretiens, d’une durée d’une heure à une heure trente, ont tous été réalisés dans les établissements, le plus souvent dans le local réservé à l’équipe E.P.S., en l’absence de tiers. L’enquêteur, appartenant au monde de l’éducation physique, pour ne pas marquer de distance à l’égard des enquêtés, adopta le survêtement et les attitudes et comportements habituels parmi les enseignants d’E.P.S.. La conduite des entretiens, tout en minimisant les biais liés à la directivité et aux effets d’imposition, visait à ramener l’interviewé à un récit concret puisant dans son vécu.
Une fois retranscrits, les entretiens ont été traités par l’Analyse des Relations par Opposition, méthode mise en place par Raymond (1968) qui, selon Blanchet et Gotman : « informe sur la structure idéologique à partir de laquelle l’interviewé construit son projet » (Blanchet & Gotman, 1992, 115). L’objectif est ici la mise en correspondance d’un système pratique explicite avec un système symbolique sous-jacent : « La méthode de l’ARO s’inscrit dans la logique structurale et dans son effort pour découvrir l’ordre caché derrière le désordre apparent, le squelette, la structure des phénomènes derrière les innombrables variations individuelles » (ibid.). L’unité de découpage des entretiens intégralement retranscrits est l’énoncé, énoncé qui établit une relation de signification par la mise en relation d’un signifiant et d’un signifié. Le repérage des oppositions entre signifiants permet alors d’accéder aux oppositions de sens, l’ensemble des relations d’oppositions des signifiés associées à un même signifiant étant collectées dans des tableaux récapitulatifs.
La récapitulation des oppositions par tableaux entre les signifiants et les signifiés qui s’y rattachent, permet dans un second temps l’élaboration de schémas synoptiques illustrant l’univers idéologique structurant le corpus constitué par l’ensemble des discours recueillis. La méthode structurale « s’appuie sur la structuration des récits en opposition, opposition qui est constitutive de la fonction symbolique ; elle en fonde la pertinence. Le symbole se reconnaît à son contraire » (Léger & Florand, 1985, 246). L’usage de cette méthode est ici légitime dans la mesure où le questionnement porte sur des enjeux idéologiques en rapport avec la subversion qui caractérisait l’expression corporelle dans son opposition au modèle sportif du corps dominant en E.P.S. Les schémas synoptiques, en figurant l’architecture globale du système des oppositions structurant le discours des « spécialistes » d’APA, permettent d’appréhender un univers de sens dont la cohérence ne peut apparaître que resituée dans l’ensemble des relations d’homologie et d’opposition produites : « Appréhender les éléments du corpus comme des éléments susceptibles d’être interprétés à l’état isolé ou à l’échelle d’ensembles partiels, c’est oublier que, selon la formule de Saussure, = arbitraire et différentiel sont deux qualités corrélatives = ; que chacun de ces traits signifie seulement ce que les autres ne signifient pas et que, en lui-même (partiellement) indéterminé, il ne reçoit sa détermination complète que de la relation à l’ensemble des autres traits, c’est-à-dire en tant que différence dans un système de différences » (Bourdieu, 1980, 17). À titre d’illustration, traitons le tout début de discours du premier sujet interrogé sur le premier thème introduit :
« Ce qu’elles pourraient apporter [les APA] à l’éducation physique c’est… un peu se décentrer du pôle de la technique – d’accord, ça, c’est mon avis, hein – et de la performance. Voilà c’est, disons, voir le corps pfff… sous d’autres rapports qu’un corps rationnel, un corps formel… qui est aujourd’hui, à travers la performance, à travers la prouesse, à travers l’héroïsme, voilà. […] Mais l’éducation physique elle est quand même tellement restée dans le rationnel, quand on voit l’évaluation au bac, bon… dans le cognitivisme hein, tout est préparé, tout est évalué, donc je sais pas si… ça serait un peu une bouffée d’oxygène […] Les profs ne sont pas prêts à ça. Ils sont pas prêts parce que ça touche la subjectivité, ça touche l’émotion, ça touche d’autres valeurs, eh bon, l’être humain il est pas prêt à ça, hein, même les gosses ne sont pas prêts à ça. On va vers l’inconnu et l’inconnu fait peur et… on est pas prêt à ça, voilà » (CT1).
Le discours fait d’emblée apparaître une opposition entre deux signifiants, le signifiant « éducation physique » et le signifiant « APA ». Par le jeu des analogies, un certain nombre de signifiés sont utilisés pour caractérisés chaque signifiant. Une fois traité, ce fragment de discours peut-être réduit au tableau qui suit.
Le tableau 5 permet de situer théoriquement la logique de discours que met à jour l’A.R.O. à partir d’une modélisation des rapports entre discours et pratique. Cette modélisation clarifie les liens entre les idéologies instituées, qui se donnent dans le contenu manifeste du discours (par exemple dans le discours subversif de l’expression corporelle à l’égard du sport), la structure idéologique du discours (structure symbolique que fait émerger l’A.R.O.) et la pratique [5]. En se centrant sur la structure symbolique de l’acte de discours, sur l’idéologie comme système d’idées non transparent à soi-même, l’A.R.O. dévoile des schèmes de catégorisations du réel (i.e. de perception et d’appréciation du monde) qui sont aussi les schèmes pratiques au fondement de l’habitus (i.e. qui orientent symboliquement l’action).
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RÉSULTATS : Une structure idéologique « chiasmatique »
 
 
Pour les enseignants « spécialistes » en A.P.A., les A.P.A. se définissent en s’opposant explicitement aux pratiques sportives. Les premières renvoient à l’expression et au qualitatif alors que les secondes renvoient à la maîtrise et à la technique, au quantitatif et à la performance. Les APA s’opposent ainsi à la fois à la danse classique et aux pratiques sportives, qui enferment. C’est ainsi par exemple que certains sujets se montrent agacés par le fait que certains enseignants, en particulier hommes, entrent dans les Activités Physiques Artistiques par l’acrosport, une approche qui est très formelle, qui laisse apparaître de l’agilité, de la souplesse, de la force : « Moi, j’ai pas besoin de l’acrosport pour entrer dans la danse. […] Il y a des approches plus riches. […] On est pas obligé de parler de… la question de la souplesse. […] Je peux parler sans être souple. […] Je peux danser sans être souple » (NR5). D’autres sujets opposent pour leur part, rompant ainsi avec les représentations du sens commun, la danse classique à la danse contemporaine, qui devient ainsi emblématique des APA dans leur ensemble. Le classique est situé du côté de la prouesse physique, de l’esthétique, de la tristesse et de la raideur : « Le gars qui n’est pas bon en classique c’est le gars qui n’a pas de ressources pour faire des sauts, des tours… des choses comme ça / prouesse / il n’y a rien qui passe / soit belle, soit beau, fait un truc joli et puis voilà… ça suffit / il y a quelque chose de triste et tu fais un sourire / on dirait qu’on a un bâton dans la colonne vertébrale et puis c’est fini… / c’est raide » (BH9). Le contemporain introduit au contraire l’expression, l’émotion et la création, dé-rigidifiant le corps : « En contempo y a des sauts, il y a des tours aussi pour le garçon, mais il y a une autre gestuelle / expression / On arrive à créer une émotion, à créer quelque chose / On rentre plus dans le thème de ce qu’on veut exprimer / tellement plus délié au niveau du corps » (BH9).
Ainsi l’univers signifiant qui sert à définir les APA contre le sport et la danse classique est rapidement réintroduit au sein même de celles-ci, où la danse contemporaine – du côté de l’expression, de la création et de ce qui ouvre – s’oppose au modern jazz, au funk, au rock et au hip hop – du côté de l’exécution, de la reproduction et du carcan imposé. Les interviewés se positionnent pour leur part quasiment toujours en faveur de ce qui exprime et va au-delà des limites, contre ce qui est fixé ou qui fixe des limites. Un sujet (LE4) distingue ainsi parmi les APA des « approches corporelles formelles », pseudo-artistiques, et des « approches corporelles transversales », réellement artistiques. Les premières concernent : « la danse de couple, l’aérobic, etc., qui sont dites artistiques dans leur appellation, mais on n’est pas loin de la pratique sportive… […] la danse classique, le rock, l’aérobic… certains danseurs jazz et modern. […] Ils travaillent de la même façon que dans les milieux sportifs ». Les secondes concernent davantage une approche par le projet, qui est définie [comme] artistique, approche où l’espace symbolique proposé dans le cadre d’ateliers de création et d’improvisation est très important, où on s’intéresse à la réponse du sujet dans cette situation-là. Un autre enseignant (CO7) oppose plus spécifiquement la danse contemporaine à la danse jazz. Les fragments signifiants associés à la danse jazz sont ici par exemple : c’est pas possible, on est toujours en train de dire 5, 6, 7, 8… le gamin il entend que les chiffres / il ne peut pas aller jusqu’au fond de ses mouvements / imposant un mouvement qui est une reproduction / perroquet / répéter / être adulte [pour faire du jazz] / j’ai pas envie de l’imposer à mes élèves ». Les signifiants associés au contemporain sont à l’inverse : permettre à l’enfant de s’épanouir… d’être bien dans son corps et en harmonie avec son corps / [le gamin] pousse ses mouvements / en scolaire on apporte plus aux enfants en les faisant travailler avec eux-mêmes / personnalité / investissement personnel / plaisir / être enfant / avoir envie de découvrir plein de choses / quand je fais un cycle c’est du contemporain.
Le cas de l’activité « cirque » paraît intéressant dans la mesure où la structure d’opposition signifiante qui servait à caractériser les APA en opposition au sport et la danse classique, et qui se retrouvait au sein même de ces activités pour les distinguer les unes des autres, semble ici traverser un signifié. Le signifié « cirque » est en effet profondément ambigu, ne trouvant pas de position stable et définitive dans la structure signifiante. Un sujet (LE4) note ainsi que ce dernier, traité sous l’angle du jonglage et de l’adresse, s’apparente un peu à la gym. L’aspect artistique du cirque n’est donc pas définitivement assuré : « le cirque est une activité artistique à condition qu’elle ait un mode de traitement artistique c’est-à-dire d’aller jusqu’au projet » (LE4). Un autre sujet (BO6) différencie explicitement un cirque se situant du côté du sport et un cirque positionné du côté de l’expression. Le cirque « sport », associé au jonglage, s’inscrit dans la chaîne de signifiants renvoyant à la technique et à la performance : performance technique / le toujours plus difficile, le plus d’objets / multiplier les difficultés autour de l’objet / je suis jongleur donc je jongle, je n’ai pas de personnage / logique sportive / toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort. Le cirque « expression », associé au personnage du clown, s’inscrit dans la chaîne de signifiants correspondant à la création et à l’émotion : créer un personnage / travailler sur le clown, sur le personnage / travail sur l’expression/rentrer chaque fois dans un personnage / logique sera l’expression/domaine sera l’expression.
Finalement, c’est l’opposition entre ce qui OUVRE et ce qui FERME qui différencie les deux ensembles signifiants qui s’opposent. Les A.P.A. permettent d’ouvrir, de donner une bouffée d’oxygène dans un univers (fermé) associé à la technique, à la performance à la prouesse et à l’héroïsme (CT1). Auprès des élèves, l’enjeu est bien d’ouvrir sur une autre perception qu’ils ont d’eux en proposant une norme ouverte, par opposition à la norme fermée proposée dans l’enseignement des autres activités en E.P.S. (PT10). L’opposition entre norme ouverte et norme fermée est ici complétée par une succession d’oppositions analogues :
L’idée que ça ouvre s’oppose aussi à une certaine vision de la place de l’E.P.S. à l’école où elle doit s’occuper des jambes et les autres [de] la tête (CO7). Il s’agit alors d’une ouverture au niveau des élèves sur d’autres formes d’art, perspective se distinguant de celle où il s’agirait de simplement bouger (BH9). Et ce couple OUVERTURE/FERMETURE ne sert pas uniquement à caractériser les activités et leurs enjeux pédagogiques, il fait figure de médiateur sémantique opposant tous les autres signifiants. À côté de la division des activités – entre sport et A.P.A. et entre les différentes A.P.A. – entre ce qui ouvre et ce qui ferme, ce sont aussi les élèves et les enseignants qui se répartissent selon ces deux méta-catégories. Les sujets recourent en effet au même système d’oppositions pour définir les élèves, leurs attitudes et leurs représentations. Ici les danseuses (terme utilisé pour désigner les « spécialistes » de danse en EPS), toujours du côté de ce qui permet de se lâcher, d’explorer, de s’ouvrir, de se découvrir, se distinguent des élèves garçons – en particulier les adolescents, les grands, les élèves de Z.E.P., les élèves agités et ceux d’origine maghrébine – situés du côté du formalisme, du limité, de la tendance à résister et à être emprisonné. La signification sexuée de cette distinction se retrouve également dans l’opposition entre enseignants – associés à la figure stéréotypique de l’enseignant de terrain, rationnel, plutôt sur le pôle sportif-compétitif et plutôt sport co – et enseignantes, plus ouvertes aux activités méconnues que leurs collègues hommes qui déploient une certaine résistance aux A.P.A.
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Le schéma 1 donne une vision synthétique de l’architecture des oppositions sur lesquelles repose le système idéologique des sujets interrogés. Ce schéma se lit selon deux axes. Du haut vers le bas, la partie supérieure figure respectivement les oppositions entre signifiants selon trois catégories : les activités, les élèves et les enseignants (et autres adultes). La partie inférieure, encadrée, figure pour sa part les signifiés qui se rattachent de manière cohérente à ces trois types de signifiants. La lecture verticale permet ainsi d’établir des homologies structurales entre plusieurs signifiants (activités, élèves, enseignants) à partir d’un même univers de signification. À l’inverse, la lecture selon l’axe horizontal figure, sur une même ligne, des relations d’oppositions. Elle révèle en fait une structure « chiasmatique » fondée sur un double système d’oppositions. Le premier système d’oppositions, formalisé par les cercles et les lignes continues qui prolongent leurs points de rencontres, est constitué de trois termes recoupant la double caractérisation des A.P.A. (B) en opposition avec le sport (A), à droite, et avec l’expression corporelle (C) à gauche. Le second système d’oppositions, formalisé par la ligne pointillée qui sépare verticalement le schéma en deux, figure, lui, une opposition au sein du terme B, opposition dont la séparation en pointillés entre les signifiés de A et une partie des signifiés de B marque la logique de redoublement de l’opposition A/C au sein de B. La première structure est du type : [A : B : C] ; la seconde du type : [A : B : B1 : B2].
 
D’UNE INTENTION SUBVERSIVE A UN RETOUR DE LA LOGIQUE SEXUÉE
 
 
La structure « chiasmatique » où « emboîtée » (du type a:b::b1:b2) qui organise le discours des « spécialistes » des A.P.A. en E.P.S. rappelle celle repérée par Bourdieu (1996) dans le champ médiatique, où l’opposition principale du « commercial » et du « culturel » se retrouve à tous les niveaux. Elle est ici interprétée comme un « effet de champ », reproduisant certaines tensions et enjeux de luttes. Mais c’est dans le second chapitre du livre deux du Sens pratique sur les usages sociaux de la parenté que le sociologue offre un schéma interprétatif pertinent pour saisir la structure repérée (Bourdieu, 1980). Comme dans l’analyse des logiques pratiques orientant les stratégies matrimoniales kabyles dans le cadre du mariage endogamique avec la cousine paternelle – ce « quasi-inceste légitime » –, la structure symbolique mise en exergue semble distinguer, au sein du féminin (B), le féminin-féminin (B2) et le féminin-masculin (B1). Ainsi la performance, la rigueur et la rationalité s’opposent à la création, l’émotion et l’expression, comme le fermé s’oppose à l’ouvert et, finalement, le masculin au féminin. Et l’opposition entre pratiques sportives et A.P.A., qui est homologue à l’opposition entre ces univers signifiants féminin et masculin, se redouble au sein des A.P.A. entre des activités féminines-féminines (danse contemporaine, cirque d’expression) et des activités féminines-masculines (jazz, cirque technique, hip hop, rock). La structure de perception et de représentation des enseignants et des élèves est analogue. À côté de l’opposition entre le stéréotype masculin et machiste de l’enseignant d’E.P.S. et les enseignantes d’APA, une troisième catégorie apparaît. Un continuum d’enseignants est ainsi orienté par l’opposition entre les enseignants d’E.P.S. masculins, pas prêts pour les A.P.A. (A) – les enseignants de terrain, les mecs qui sont sur le rationnel, la rigueur, le pôle sportif-compétitif, et pour qui la danse c’est pas viril –, et les femmes spécialistes de danse, les « danseuses » (B2). Une catégorie intermédiaire (B1) regroupe les hommes faisant des A.P.A. – se rapprochant des enseignants des autres disciplines scolaires, plus ouverts –, les jeunes et les femmes qui n’enseignent pas les A.P.A.. Enfin, les schèmes d’opposition qui servent à différencier les élèves s’appuient sur la même structure signifiante en opposant une élève idéale associée au fait de se lâcher, d’explorer, de s’ouvrir, de se découvrir, aux élèves garçons – adolescents, grands (vs petits), de Z.E.P., agités et d’origine maghrébine – positionnés du côté du formalisme, du limité, de la tendance à résister et à être emprisonné.
Les résultats semblent ainsi à première vue révéler la persistance de l’opposition fondant historiquement l’expression corporelle dans l’antagonisme avec les pratiques sportives, antagonisme qui prend sens dans la différenciation de ce qui est du domaine de la création, de l’expression, de l’ouverture de soi, et de ce qui relève de la maîtrise technique, de l’exécution et de la fermeture de soi. Ce système d’oppositions de significations initialement rattaché au couple expression corporelle/sport se retrouve non seulement au sein même des A.P.A., mais également dans la distinction du féminin et du masculin chez les élèves et chez les enseignants. Mais parallèlement, une certaine distance vis-à-vis de l’expression corporelle est néanmoins marquée par les sujets. A plusieurs reprises, il est ainsi rappelé qu’en A.P.A. « On fait pas n’importe quoi » – « Je suis pas une folle », « Tout est possible mais y faut que ça soit justifié », « Ils ont des choix… par contre y a des règles », etc. –, or c’est précisément l’impression de n’importe quoi qui domine l’évocation de l’expression corporelle (C) – « C’était un peu n’importe quoi » –, activité dépourvue de contenu d’enseignement, contrairement à la danse.
Le couple OUVERTURE/FERMETURE fait figure de médiateur sémantique opposant tous les autres signifiants. Les A.P.A., tout comme les élèves et les enseignants, se divisent ainsi entre ce qui est ouvert et ce qui est fermé, ce qui ouvre et ce qui ferme. Si, à première vue, cette opposition où l’interviewé se positionne quasiment toujours du côté du schème centrifuge – de ce qui va au-delà des limites contrairement à ce qui est fixé, de ce qui exprime par rapport à ce qui fixe des limites – semble signifier un projet de déconstruction, de décloisonnement des catégories, elle conduit en fait à la reconstruction symbolique des catégories sexuées. La subversion initiale sert finalement à un renforcement symbolique. Elle transparaît toujours dans le rejet unanime de la danse classique qui, comme les pratiques sportives, enferme. Mais, malgré cette double opposition, les sujets reconstituent symboliquement l’ordre sexué en opposant la danse contemporaine – du côté de l’expression, de la création, de ce qui ouvre – au modern jazz, au funk, au rock et au hip hop – activités situées du côté de l’exécution, de la reproduction, du carcan imposé –. Il est en définitive essentiel de prendre en considération la transformation socio-historique de la signification du schème cardinal ouvert/fermé.
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La double structure d’opposition qui organise le discours enregistré doit finalement être resituée dans sa dynamique propre pour être comprise. Il s’agit ainsi d’observer qu’au tout début de l’expression corporelle, l’opposition au sport est duale. Le schème sémantique médiateur de l’ouvert (expression corporelle) et du fermé (sport) fonctionne alors dans une opposition simple qui puise son sens dans un projet de remise en cause de l’ordre symbolique. L’ouvert est ici ce qui remet en cause l’ordre symbolique, tandis que le fermé est du côté de la reproduction de cet ordre par des motricités masculines (pratiques sportives) et des motricités féminines (gymnastique, danse classique). Le coup de force symbolique tient finalement à l’introduction d’un signifiant intermédiaire, A.P.A., qui fait glisser la signification de cette opposition ouvert/fermé vers une opposition entre masculin et féminin. En même temps que l’expression corporelle est renvoyée au n’importe quoi, c’est-à-dire au désordre, l’ordre symbolique réapparaît dans la signification sexuée de l’opposition entre art et sport, mais aussi entre différentes Activités Physiques Artistiques. Le changement de signification du couple ouvert/fermé correspond donc au passage d’une logique de subversion symbolique à une signification sexuée support de l’ordre symbolique.
 
LOGIQUE DE DIFFÉRENCIATION ET DYNAMIQUE DU POUVOIR
 
 
Dans le discours, l’expression corporelle se voulait subversive. Trente ans plus tard, si une évolution socio-cognitive a transformé la logique des discours, l’analyse montre qu’en dépit de différences formelles, de l’apparition de nouveaux signifiants, il ne s’est pas produit de « révolution » symbolique, c’est-à-dire que les mêmes principaux signifiés sont demeurés structurants. Si le projet de l’expression corporelle était de subvertir l’ordre symbolique sexué, les A.P.A. ne sont pas parvenues à le faire. En se centrant sur l’évolution diachronique des discours, l’analyse a toutefois laissé de côté les processus qui, entre 1967 et 1997, sont susceptibles d’expliquer la transformation décrite.
Elle éclaire simplement le paradoxe qui conduit des activités historiquement inscrites dans le prolongement d’un projet de déconstruction de l’ordre sexué à la reproduction cet ordre. L’ordre sexué, que l’expression corporelle prétendait vouloir subvertir, se reconstruit sous de nouvelles formes dans les discours sur les A.P.A., qui semblent ainsi paradoxalement participer de l’androcentrisme de l’E.P.S.. Ce résultat va au-delà du simple constat structurel de l’échec de la remise en cause de la ségrégation sexuelle dans cette discipline que fait Clément (1996) en observant un « démixage de fait » derrière une mixité de façade.
Plus généralement, derrière le débat sur la mixité dans l’institution scolaire semble inlassablement se mirer la question de l’origine naturelle ou historique de la différence (Mosconi, 1999, 13), et ce d’autant plus que l’école, loin de contrarier l’ordre social sexué, apparaît comme un lieu de « production-reproduction » de la différence des sexes par le contrôle, au-delà des consciences, des relations établies et des expériences de chacun et chacune (Duru-Bellat, 1999, 11). L’étude réalisée rappelle ici la capacité de la logique de différenciation sexuée à se travestir en s’insinuant à des niveaux de structuration toujours moins visibles. Seul un affinement des outils d’analyse, permet de ne pas succomber à l’illusion naïve de la discontinuité de l’ordre social.
Peu de travaux ont été consacrés à la logique de différenciation sexuée en E.P.S., discipline d’enseignement se référant pourtant à des pratiques sociales très marquées sur le plan de la construction des identités sexuées (Davisse & Louveau, 1998). Une étude de Dewar (1987) s’intéresse, dans la lignée des travaux de Griffin – qui au début des années quatre-vingt montraient que les filles américaines résistaient activement à une discipline perçue comme ennuyante –, à la reproduction sociale du genre au travers d’un programme d’une université d’éducation physique canadienne. Scraton (1986) souligne pour sa part que les idéologies se focalisant sur l’aptitude, le rôle et le comportement spécifique des femmes demeurent fermement établies dans « la profession », malgré le rôle historiquement libérateur pour les jeunes femmes de l’éducation physique en Grande-Bretagne. C’est finalement au Canada que la problématique semble être la plus prégnante comme en témoigne l’enquête nationale sur l’équité entre les sexes dans l’enseignement de l’éducation physique en lycée francophone menée par Rail et Dallaire montrant, qu’outre la domination des « normes compétitives masculines » et des sports collectifs en éducation physique, existe chez les enseignant(e)s une absence de conscience des problèmes de sexisme pourtant clairement perçus dans les séances par les élèves filles (Rail & Dallaire, 1997). Ce résultat interroge le poids de la logique institutionnelle : pèserait-elle à ce point que les enseignantes deviendraient les agents symboliques de la masculinité dominante ? L’étude du discours de « spécialistes » des A.P.A. en E.P.S. atteste en effet du paradoxe selon lequel ce sont les enseignantes les plus prédisposées à subvertir l’ordre symbolique sexué qui adoptent les schèmes de perception et d’appréciation qui président aux catégories de vision et de division du monde de cet ordre.
Or, la sociologie de la culture de Bourdieu, comme l’anthropologie politique de Balandier, montrent combien la domination se fonde sur les catégories de l’ordre symbolique. Bourdieu (1984) révèle ainsi combien les rapports de pouvoir trouvent leur légitimité dans des systèmes de classement dont les catégories différenciées se construisent à partir de schèmes de perception et d’appréciation de la réalité incorporés (Champagne, 1999). Balandier considère pour sa part l’ordre à la fois dans la dialectique qui l’associe et l’oppose au désordre, et dans son aspect hiérarchique – étymologiquement hieros arkhein. Le sacré (hieros) qui est une autre manière de dire la transcendance culturelle naturalisée, commande (arkhein) (Balandier, 1985a, 1985b, 1995). L’ordre est finalement ce qui range dans les deux sens du mot : ce qui met de l’ordre et ce qui met en ordre, qui attribue un rang. La logique de différenciation symbolique est donc ici une logique de pouvoir.
Cette lecture symbolique des rapports sociaux de domination questionne la tentative d’articulation de l’égalité et des différences, souvent développée dans le cadre de la problématique du multiculturalisme et du devenir de la notion d’universel, qui domine les débats sociologiques et trouve de larges échos en sociologie de l’éducation dans le repérage du décalage entre culture enseignante et culture des élèves, ou dans l’observation de l’ethnicisation des violences scolaires (Debarbieux et al., 1999 ; Dubet, 1999 ; Touraine, 1999 ; Wierviorka, 1996). Dans le même temps, l’approche scientifique dominante dans les travaux sur les différences sexuées à l’école montre une institution reproduisant l’androcentrisme sociétal en articulant une logique de différenciation dans l’apprentissage des rôles de sexe et un travail de hiérarchisation des statuts sexués (Peignard et al., 1998).
La notion d’identités de sexe puis la problématique de genre, développée par les Women’s Studies à partir des années 80, ont permis de dépasser la perspective naturaliste associée à la notion biologique de sexe en y ajoutant une composante socioculturelle (Camilleri, 1985). Le genre se fonde ainsi sur la reconnaissance de la nature conflictuelle de la relation entre sexes puisque la différence est aussi frontière, véritable front de lutte (Panoff, 1995). En substituant au terme gender, et à son parti pris philosophique pour l’abstraction, le concept de « différence des sexes », lié à la reconnaissance de la concrétude du sexe, Fraisse (1996) tente d’articuler la reconnaissance de l’empiricité des sexes et l’historicité de leurs rapports sur le plan politique. Elle retrouve ainsi l’ambiguïté de la problématique de la recherche de « l’égalité dans la différence ». Cette option théorique fondée sur le plan philosophique par le constat de l’absence de rapport logique entre les deux couples identité/différence et égalité/inégalité regroupe un certain nombre d’auteurs (Davisse & Louveau, 1998 ; Duret, 1999 ; Lipovetsky, 1997 ; Louveau, 1996) [5].
La position de Touraine (1999) rappelle les paradoxes théoriques qui traversent plus globalement la perspective différentialiste puisqu’elle s’affirme essentiellement comme un souhait politique en faveur des idéaux démocratiques [6]. Par-delà la critique apportée par la lecture symbolique des rapports sociaux de domination proposée par Bourdieu et Balandier, cette position se heurte aux données d’enquêtes (Aubin & Gisserot, 1994 ; Blöss, 2001). Ces dernières conduisent en effet, après une période où le discours postmoderne avait laissé croire en la disparition progressive de la frontière symbolique entre les sexes, à faire désormais le constat de sa survivance ou de sa reconstruction (Lipovetsky, 1997). L’apparent processus de féminisation de la société masquerait finalement la persistance de la domination masculine (De Singly, 1993).
En révélant le retour de l’ordre sexué dans le discours des « spécialistes » des A.P.A. en E.P.S., et donc l’échec de la perspective subversive inaugurée par l’expression corporelle dans cette discipline, l’étude présentée penche en faveur d’une lecture dynamique s’inscrivant dans un modèle théorique conflictualiste. Ce dernier, loin de figurer une résignation à la domination, montre le jeu sans fin entre la puissance subversive des dominés et le pouvoir conservateur des dominants (Maffesoli, 1999). Dans ce cadre, l’égalité comme la domination ne peuvent finalement résulter que d’un rapport de force débouchant sur un équilibre inachevé, précaire et incertain.
 
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NOTES
 
[1]Ce courant étudie les « institutions et les politiques culturelles », les « marchés de l’art et des professions artistiques », la « réception » et la « légitimation » des œuvres, les « pratiques et les consommations culturelles », la catégorisation des « arts » ou propose « une science des œuvres ».
[2]Le rapport théorique au discours est ici assez proche de celui adopté par Bourdieu dans L’ontologie politique de Martin Heidegger (Bourdieu, 1988).
[3]3h de pratique hebdomadaires dans le cadre d’un partenariat entre les Ministères de la Jeunesse et des Sports, de l’Éducation Nationale et la Direction Régionale des Affaires Culturelles
[4]D’après la note d’information n° 99-13 (mai 2000) sur « Les personnels d’enseignement et d’encadrement dans les établissements publics du second degré en 1999-2000 » du service de la prévision du rectorat de Montpellier et les informations aimablement fournies par le Rectorat de Grenoble, le taux de féminisation de l’enseignement de l’E.P.S. est légèrement inférieur à 50 % dans les deux académies étudiées (47.5 % pour l’académie de Montpellier et de 47.08 % pour le département de la Drôme).
[4]44.4 % des enseignants d’E.P.S. de l’académie de Montpellier (N =1144) ont ainsi plus de 50 ans, tandis que l’âge moyen des enseignants d’E.P.S. s’élève à 46,20.
[5]Parmi les propositions sur le thème de « l’égalité dans la différence » on trouve : « L’altérité ne suppose pas une pensée de la différence. Autre ne veut pas dire différent » (Fraisse, 1996, 121) ; « Il nous faut problématiser non plus seulement les transformations des rôles de sexe mais aussi l’énigme de la perpétuation des différences au cœur même des sociétés de l’égalité » (Lipovetsky, 1997, 49) ; « C’est bien dans la différence que puise le désir, elle seule est génératrice d’attirance et d’union (…) » (Davisse & Louveau, 197) ; « Ni le repli sur les particularités de sexe, ni la négation de leur existence ne rendent l’échange entre hommes et femmes très concevable. Il faut reconnaître les différences mais pour ne pas s’y réduire, il faut marquer les frontières pour mieux les traverser. Aussi ne peut-on se résoudre à choisir entre l’ordre viril et l’ordre androgyne, renoncer à l’un comme à l’autre c’est se vouer à l’amour et se soumettre aux différences » (Duret, 1999, 159).
[6]« Au lieu d’opposer l’égalité et la différence, il faut donc bien reconnaître la nécessité de les combiner pour que se développe la démocratie » (Touraine, 1999, 287).
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