Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
228 pages

p. 129 à 141
doi: 10.3917/sta.066.0129

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

Rapport de recherche

no 66 2004/4

2004 STAPS Rapport de recherche

« Le corps de l’emploi ». Les étudiants et leurs stratégies d’insertion professionnelle.

Oumaya Hidri Laboratoire CRESS (UPRES EA 1609) / URCS UFR STAPS – Bât. 335 – Université Paris-Sud XI – 91405 ORSAY Cedex.
La problématique du genre et/ou des rapports sociaux de sexe a fréquemment démontré son caractère heuristique. Pourtant, les études sociologiques françaises consacrées au travail masculin des apparences demeurent minoritaires comparées à celles qui s’intéressent à son homologue féminin. À partir d’une enquête par questionnaires, cet article se propose d’examiner le travail du corps chez les étudiants. Il analyse plus particulièrement la manière dont ces derniers recherchent, dans des pratiques physiques visant l’accroissement d’un capital corporel, de meilleures chances d’insertion professionnelle. La pratique de la Musculation s’inscrit donc dans le cadre de stratégies anticipatrices. Aux yeux de certains étudiants, cette activité procure des profits symboliques réinvestissables dans leur future activité professionnelle, que ce soit au moment de l’accès au marché du travail ou dans l’exercice de la profession envisagée. En ce sens, ces exercices d’entretien corporel font partie des pratiques objectivement orientées vers l’emploi.Mots-clés : Travail du corps, étudiants, projet professionnel, stratégies, capital.. Although gender issues, or the question of how an individual’s sex influences his/her social relationships, have proved worthy of study, the body of French sociological research devoted to the esthetic efforts of men remains small compared with research concerning the feminine equivalent. Based on data from a survey by questionnaire, this article examines the efforts of male university students to improve their physical appearance. Specifically, it analyzes the way these young men use physical training programs designed to improve the body’s form to increase their chances of finding employment. Bodybuilding is frequently one of the avenues chosen. Certain students feel that this activity will produce a symbolic capital that can be reinvested within the framework of their future professional activity, either on the job market, or in their chosen profession. In a sense, these physical training activities become part of their job-seeking strategy.Keywords : Body work, male university students, professional project, strategies, capital.. Die Problematik des Geschlechts und/oder die der sozialen Beziehungen der Geschlechter hat häufig ihren heuristischen Charakter bewiesen. Dennoch sind die französischen soziologischen Arbeiten zur männlichen Arbeit im Bereich des Aussehens im Vergleich zu denen, die Frauen untersuchen, in der Minderheit. Auf Grundlage einer Umfrage bietet dieser Artikel eine Analyse der Körperarbeit bei Studenten. Er analysiert vor allem die Art und Weise, wie diese versuchen durch körperliche Praktiken, die das körperliche Kapital verbessern, ihre Berufschancen zu verbessern. Das Body Building ist Teil der antizipatorischen Strategien. In den Augen einiger Studenten bringt diese Praxis symbolischen Profit, der wieder in die zukünftige berufliche Aktivität investierbar ist, sei es beim Zugang zur Arbeit oder bei der Ausübung der Arbeit. In diesem Sinne sind diese Praktiken Teil der Praktiken, die objektiv die Arbeitsanstellung ausgerichtet sind.Schlagwörter : Körperarbeit, Studenten, Berufsziel, Strategien, Kapital. La problematica del genere e/o di rapporti sociali di sesso ha frequentemente dimostrato il suo carattere euristico. Tuttavia, gli studi sociologici francesi dedicati al lavoro maschile, rimangono delle apparenze minoritarie paragonate a quelle che si interessano al suo omologo femminile. Partendo da un’inchiesta, attraverso questionari, quest’articolo si propone di esaminare il lavoro del corpo negli studenti. Esso analizza, particolarmente, il modo con cui questi ultimi ricercano, in pratiche fisiche che mirano all’accrescimento di un capitale corporeo, di migliori possibilità d’inserimento professionale. La pratica della muscolazione si inscrive, quindi, nel quadro di strategie anticipatrici. Agli occhi di certi studenti quest’attività procura dei profitti simbolici reinvestibili nella loro futura attività professionale, sia nel momento dell’ingresso nel mercato del lavoro o nell’esercizio della professione considerata. In questo senso, questi esercizi di mantenimento corporeo fanno parte di pratiche oggettivamente orientate verso l’impiego.Parole chiave : capitale, lavoro del corpo, progetto professionale, strategie, studenti..
 
Introduction
 
 
En France [1], la loi pour l’égalité devant l’emploi pénalise les discriminations basées sur l’apparence physique [2]. Ce faisant, elle tend à inhiber toutes velléités de recherche sur cet aspect du fonctionnement de notre société. Les quelques travaux menés sur la question s’intéressent quasi-exclusivement aux professions traditionnellement féminines de présentation et de représentation (Alonzo, 1996 ; Commaille, 1992 ; Goffman, 1977). Il est vrai que ce marché se structure à partir d’une hiérarchie particulière de valeurs qui place les propriétés corporelles au premier plan, devant le capital scolaire. Cette différenciation sexuée s’inscrit, entre autres, dans la permanence des stéréotypes physiques féminins, largement diffusés, notamment par la presse dite féminine. Les normes esthétiques ainsi défendues sont celles en vigueur dans les catégories privilégiées : un corps grand, mince et musclé (Boltanski, 1971 ; Travaillot, 1998).
Pourtant, fait récent, les injonctions à l’apparence s’adressent de plus en plus aux hommes. Le marché des soins corporels masculins, la presse masculine consacrée à l’entretien du corps, le taux de fréquentation d’instituts de beauté et le recours à la chirurgie esthétique sont en croissance. La presse, la télévision ou encore les affichages urbains commencent à véhiculer des modèles d’apparence masculins admis dans différents métiers. Dans un souci heuristique, notre regard s’est donc tourné vers « l’autre continent » (Alonzo et Silvera, 2000, 23), ce versant souvent oublié, celui des hommes.
Selon Amadieu (2002), les étudiants ne sont guère convaincus de l’influence de l’apparence sur la décision d’embauche et considèrent leur formation comme un atout beaucoup plus sûr. Toutefois, si la possession d’un diplôme est nécessaire pour accéder à un emploi stable et supérieur, elle n’est plus une condition suffisante. Les effets conjugués de la crise économique et de la démocratisation de l’enseignement supérieur ont entraîné un désajustement entre les titres et les postes. Le capital scolaire ne conditionne plus à lui seul l’embauche : d’autres formes de capitaux entrent en jeu. Sur le marché du travail, « le diplôme vaut ce que vaut économiquement et socialement son détenteur » (Bourdieu, 1979, 151).
En ce sens, nous développons l’hypothèse que les étudiants, plus ou moins conscients de la rentabilisation de l’apparence sur le marché du travail, développent des stratégies liées au travail du corps pour accroître leurs chances d’insertion professionnelle. L’objet de cet article sera d’analyser les conditions de production de ces stratégies de façonnage de l’apparence. Dans un premier temps, nous présenterons le cadre théorique et la problématique de notre étude. Puis, nous préciserons la méthodologie utilisée. Enfin, l’analyse des résultats nous permet d’affirmer que certains étudiants envisagent leur capital corporel, qu’ils optimisent par un travail régulier, comme un complément du capital scolaire sur le marché du travail. Toutefois, nous verrons que cette activité est soumise à d’infinies disparités. Elle dépend, entre autres, de l’appartenance sociale de l’étudiant, de la profession dans laquelle il souhaite s’insérer et du niveau socioprofessionnel convoité.
 
1. Cadre théorique et problématique.
 
 
1.1. L’évolution des stéréotypes masculins.
La question de la masculinité a intéressé les sociologues américains dès les années 1970. Ainsi, les Men’s Studies se sont développées avec la volonté affirmée d’étudier spécifiquement « ce qui appartient aux hommes en tant qu’hommes » (Brod, 1987, 2). Les travaux français portant sur la masculinité sont nettement moins nombreux (Badinter, 1992 ; Bourdieu, 1998 ; Reynaud, 1981, à titre d’exemples). Ceux-ci sont fondés sur un postulat commun, ils considèrent que la masculinité n’est pas une donnée naturelle. L’injonction « sois un homme » montre s’il est besoin qu’être un homme ne va pas de soi, que cela se travaille, se construit (Gilmore, 1990, 2).
C’est au milieu du xviiie siècle qu’un idéal masculin de beauté physique, signe de valeur morale, est révélé. Dès l’origine, l’idéal de virilité « fut en effet considéré comme un tout : corps et âme, aspect extérieur et qualités internes, étaient censés former une unité harmonieuse » (Mosse, 1997). L’idéal esthétique masculin évolue ensuite en fonction des mutations de la société. Ainsi, au milieu du xixe siècle, l’homme devait être travailleur, discipliné, courageux ; le travail physique, musculaire s’accordant au stéréotype de la virilité. Avec l’évolution du modèle industriel, le modèle du travailleur s’est peu à peu altéré.
Actuellement, et bien que « le stéréotype du beau masculin (…) nous assaille aujourd’hui de toutes parts et exhibe son corps bien dessiné en pleine santé, sur les affiches, dans les films et la littérature » (Mosse, 1997), les frontières du masculin manquent de précision, certains auteurs nous invitant même à penser que les masculinités sont multiples (Connell, 1987) ou encore qu’il existe un chassé-croisé masculin et féminin (Brückner, 1982). En ce sens, depuis quelques années, « les valeurs masculines ont intégré des caractéristiques traditionnellement reconnues comme féminines » (Brückner, 1982, 80), notamment en ce qui concerne le travail du corps et des apparences.
Pourtant, paradoxalement, l’articulation entre le travail du corps et la masculinité est très peu étudiée en France. Les quelques ouvrages s’y intéressant (Bruchon-Schweitzer et Maisonneuve, 1999 ; Duret, 1999a) nous incitent à penser que l’apparence se constitue peu à peu en capital pour les hommes.
1.2. Le capital corporel.
L’apparence d’un individu se définit par l’ensemble « de caractères physiques (constants ou variant lentement), d’attitudes corporelles (postures, expressions, mimiques) et d’attributs (vêtements, coiffure, accessoires) » (Duflos-Priot, 1979). Dans le cadre de cette étude, nous nous sommes exclusivement intéressés aux caractères physiques, c’est-à-dire aux caractéristiques propres du corps (taille, poids, mensurations, volume musculaire), éléments sur lesquels l’individu peut exercer un contrôle plus ou moins conséquent.
Un capital est un ensemble de ressources efficientes dans un champ déterminé. Par conséquent, les propriétés corporelles ne peuvent fonctionner comme capital que par rapport à l’existence d’un espace qui reconnaît leur valeur effective. Ainsi, De Singly (1994) a révélé la manière dont l’apparence pouvait s’instituer en capital sur le marché matrimonial. En admettant que le capital corporel puisse également être valorisé sur le marché du travail, nous postulons que les étudiants, futurs candidats à l’embauche, développent des stratégies liées au travail du corps.
1.3. Les « stratégies de façonnage de l’apparence ».
Les pratiques sportives, et plus particulièrement les activités de mise en forme, sont souvent données « comme un moyen d’intervention sur le corps » (Métoudi, 1982, 45), elles peuvent même entrer dans le cadre de « stratégies de façonnage de l’apparence » (Irlinger, Louveau et Métoudi, 1990, 269).
On peut se demander dans quelles mesures la Musculation, en tant qu’activité permettant d’accroître le capital corporel, procure aux étudiants, à plus ou moins long terme, des profits corporels qu’ils peuvent réinvestir dans leur future activité professionnelle. Ce travail sur le corps ferait alors partie des stratégies destinées à augmenter leurs chances d’insertion professionnelle. Nous n’entendons pas la notion de stratégie comme un ensemble d’actions coordonnées en vue d’atteindre une finalité explicite. Nous considérons, en effet, qu’elles restent subordonnées à la logique de l’habitus qui conditionne les choix en première instance. L’habitus génère des stratégies « qui peuvent être conformes aux intérêts objectifs de leurs auteurs sans avoir été expressément conçues à cette fin » (Bourdieu, 1980, 119). En ce sens, travailler son corps ne résulte pas d’un calcul conscient ou cynique, les argumentations développées par les étudiants sont donc loin d’épuiser les raisons profondes de leurs actes, soumises à des forces sociales qui leur échappent.
 
2. Méthodologie.
 
 
Cet article s’appuie sur une enquête par questionnaire mené auprès de 107 étudiants inscrits à l’Université de Valenciennes et aux cours de Musculation proposés par le service des sports de cette Université. Bien que relativement restreint, l’échantillon est presque exhaustif puisque 120 étudiants sont inscrits à ces cours et qu’une quinzaine sont très peu assidus.
En souhaitant « vérifier statistiquement jusqu’à quel point sont généralisables (…) les hypothèses préalablement constituées » (Combessie, 1999, 33), le questionnaire s’est imposé comme la méthode de recueil de données la plus adéquate. Il comportait 35 questions réparties sur quatre thèmes : le projet professionnel, les pratiques physiques ou sportives, les propriétés sociales et familiales, l’opinion sur l’apparence corporelle. Pour ce dernier thème, le protocole invitait les étudiants à s’exprimer à partir de quatre photographies d’hommes en-pied ; celles-ci présentant les quatre principaux morphotypes tels que Duret (1999a) les définit : la maigreur (Modèle n° 1), l’allure athlétique (Modèle n° 2), la musculature très développée (Modèle n° 3) et la grosseur (Modèle n° 4).
Le mode de passation choisi – l’auto-administration – n’est pas réputé pour sa contribution à un taux de réponse important. Toutefois, le texte introductif présentant l’origine et l’intention du recueil, la présentation orale « standardisée » réalisée par l’enseignant de Musculation et les conditions concrètes de passation [3] ont permis d’influencer favorablement ce taux.
Les variables de statut ont fait l’objet d’un traitement statistique (logiciel STATLab) et les variables plus qualitatives ont été traitées selon une analyse thématique en spécifiant les nombres et la fréquence et la particularité des réponses formulées.
 
3. Types de projet professionnel formulé par les étudiants.
 
 
Les travaux sociologiques sur les aspirations des étudiants inscrits à l’Université montrent que nombre d’entre eux ignorent tout de leur avenir professionnel (Galland et Oberti, 1996). Pourtant, l’acte d’étudier n’a d’intérêt que si l’on considère sa finalité : « étudier pour quoi faire ? » (Molinari, 1992, 7). Notre enquête a révélé que 81 % des étudiants constituant notre population d’enquête ont déjà formulé avec précision la profession qu’ils souhaitent exercer à leur sortie de l’Université. Les métiers de l’enseignement, les professions de type commercial, technique et du maintien de l’ordre sont majoritaires dans leur choix.
3.1. Les métiers de l’enseignement.
Enseigner n’intéresse qu’un cinquième de notre échantillon. Les étudiants de la Faculté des Lettres, Langues, Arts et Sciences Humaines et de l’Institut Scientifique et Technologique constituent le vivier principal de ces futurs enseignants. Le sens du contact est, selon eux, une qualité indispensable à l’exercice de leur future profession. Nos futurs enseignants considèrent que les enseignements en lien avec le monde du travail sont insuffisants d’un point de vue quantitatif. Ils aimeraient avoir la possibilité de réaliser davantage de stages en milieu scolaire. De cette manière, ils apprendraient « à se faire respecter par les élèves et leurs parents » (H22), « à s’imposer, à se confronter à une classe, aux regards et moqueries incessants d’une trentaine d’élèves » (H43). Ces futurs enseignants craignent véritablement de manquer d’autorité, « cette qualité personnelle que requièrent du professeur à la fois les élèves, les parents et l’administration » (Baudelot et Establet, 1992, 73).
3.2. Les professions de type commercial.
Nous avons considéré comme telles, les professions pour lesquelles l’individu est en contact permanent avec un public et pour lesquelles la présentation de soi est une qualité plus que nécessaire. Il s’agit de proposer un produit ou une enseigne (produits, magasins, entreprises, etc.), mais également un service (banques, offices de tourisme, etc.). Ces fonctions intéressent plus du quart des étudiants interrogés ; ceux-ci proviennent principalement de l’Institut Universitaire de Technologie. En matière de certification, ils présentent les ambitions les plus élevées de notre échantillon puisqu’ils envisagent de ponctuer leurs études par l’obtention d’un diplôme attestant d’un niveau « Bac +5 » (DESS Management de l’Innovation et de la Veille, Diplôme International en Commerce et Communication, etc.), afin de devenir attaché commercial dans une PME, cadre import-export dans une grande entreprise, chef de produit, etc.
Selon Amadieu (2002, 106), on attend de ces futurs salariés « qu’ils se montrent capables d’échanger des informations, d’entretenir des relations avec les autres services ou de négocier ». Le « savoir-être », c’est-à-dire les attitudes et comportements, est donc primordial. Les étudiants envisageant une carrière dans ce secteur d’activité en sont relativement conscients puisque la totalité d’entre eux considère la présentation de soi comme la qualité indispensable à l’exercice de leur future profession.
Aucun cours relatif à la « présentation de soi » n’étant dispensé dans leurs instituts de formation, la totalité des futurs cadres commerciaux est très critique à l’égard de la préparation à la vie professionnelle assurée par l’Université. Ils revendiquent un enseignement axé sur les modalités d’accès au marché du travail, et plus particulièrement, sur « la manière de se présenter en entretien de recrutement » (H31), sur « les différentes façons de booster son entretien, de mettre toutes les chances de son côté » (H35) ou encore sur « les efforts à faire ou à éviter dans son apparence, ses habits, sa manière d’être » (H40).
3.3. Les professions de type technique.
12 % de notre population d’enquête envisage d’exercer une profession de type technique. Ces étudiants proviennent également de l’Institut Universitaire de Technologie et envisagent pour la plupart de ponctuer leurs études par l’obtention d’un titre du second cycle. Chef d’atelier d’entretien électromécanique et agent de maîtrise de production sont les principales professions dans lesquelles ils souhaitent s’insérer.
3.4. Les professions du maintien de l’ordre.
Ces futurs « hommes en armes » représentent 10 % de notre échantillon total et proviennent des filières scientifiques de l’Université. L’obtention d’une licence ou d’un diplôme équivalent leur permettrait d’accéder, selon leurs vœux, aux postes d’agent de surveillance, de brigadier de la police, de gendarme ou d’inspecteur de police.
Les étudiants ayant formulé leur projet professionnel ont été amenés à estimer quelle était, selon eux, la qualité indispensable à l’exercice de leur future profession. Ceux qui considèrent la présentation de soi comme étant cette qualité, semblent accorder à leur apparence une attention particulièrement soutenue. Les nombreux travaux menés sur le souci des apparences ont clairement montré qu’il était soumis à des disparités sociales. Par conséquent, il nous semble essentiel de consacrer un temps de réflexion au recrutement social particulier de l’activité Musculation telle qu’elle est proposée au service des sports de l’Université de Valenciennes.
 
4. Les disparités sociales de l’apparence.
 
 
Pour mieux appréhender l’investissement dont le corps fait l’objet, il faut souligner que le corps « dans les dimensions de sa conformation visible (volume, taille, poids, etc.) est un produit social » (Bourdieu, 1977, 51). Les caractères physiques sont façonnés par les conditions d’existence, par les habitudes en matière de consommation, en un mot par l’habitus de l’agent concerné. Dans un texte fondateur, Boltanski (1971) a montré comment l’intérêt et l’attention que les individus portent à leur corps, « c’est-à-dire, d’une part, à leur apparence physique, plaisante ou déplaisante, d’autre part, à leurs sensations physiques, de plaisir ou de déplaisir », croissent « à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie sociale ». Autrement dit, la culture somatique et, plus particulièrement, les effets attendus de l’exercice corporel, sont intimement liés à la position sociale de l’agent. Dans le cadre de notre étude, la catégorie socioprofessionnelle du référent (le plus souvent celle du père) a tenu lieu d’indicateur principal d’appartenance sociale de la famille de l’étudiant. Les parents « retraités » ou « demandeurs d’emploi », par ailleurs peu nombreux, ont été codés selon la dernière profession exercée.
4.1. Les étudiants des « catégories supérieures ».
Les étudiants issus de milieux socioculturels supérieurs constituent 29 % de notre échantillon, ce sont quasi-exclusivement les étudiants envisageant de devenir cadre commercial.
Dans la classe dominante, le corps masculin idéal correspond au type mésomorphe (en V, musclé). Il est athlétique, c’est-à-dire « tenu, musclé, vif, dynamique, sportif, garant de prestance et d’élégance » (Bihr et Pfefferkorn, 1996, 224). Les muscles font donc partie des caractéristiques physiques attribuées à la masculinité.
Toutefois, ils doivent être beaux et harmonieux, de manière « à charmer et à séduire » (Duret, 1999b). Donnée corroborée par nos résultats puisque les étudiants d’origine sociale supérieure se musclent pour « avoir un corps élancé et athlétique » (H31), « mais ça reste beau, fin esthétique (…) il ne s’agit pas d’intimider » (H34).
4.2. Les étudiants des « catégories moyennes ».
Ces catégories sont le fait de 46 % de notre échantillon total, elles résultent du regroupement des artisans, commerçants et chefs d’entreprise, des professions intermédiaires et des employés. Les futurs enseignants et les étudiants n’ayant pas encore formulé leur projet professionnel constituent le vivier principal de cette catégorie. Dans le cadre de cet article, nous ne pouvons focaliser notre attention sur ces étudiants qui ignorent tout de leur avenir professionnel, même s’ils proposent des perspectives intéressantes pour une analyse ultérieure.
4.3. Les étudiants des « catégories populaires ».
Ces catégories ont été constituées exclusivement des parents ouvriers, soit 21.5 % de la population d’enquête. D’origine sociale populaire, les futurs techniciens et « hommes en armes » ne peuvent compter uniquement sur l’Université pour leur offrir des diplômes qui permettraient de réaliser les aspirations d’ascension sociale qui leur ont été promises par l’école et que leurs parents ont placées en eux. En effet, la démocratisation de l’enseignement supérieur a entraîné des effets incontrôlés bien connus : une inflation des diplômes et des désajustements entre le titre possédé et le poste occupé. Pour pallier à ces effets, ces étudiants semblent contraints à une double stratégie : envisager des métiers qui prônent des valeurs masculines et améliorer leur image corporelle par des pratiques d’entretien. En d’autres termes, les étudiants chercheraient à accroître ce qui apparaît comme un capital spécifique dans ce secteur de l’espace social. Comme leurs instituts de formation ne proposent pas ce type de formation, ils s’orientent vers les cours de Musculation proposés par le service des sports de l’Université.
Selon Pociello (1982, 8), les membres des classes populaires entretiennent avec leur corps un rapport « productif, instrumental, mécaniste et silencieux ». Cette culture corporelle se manifeste, entre autres, dans la pratique d’activités sportives supposant « un grand investissement d’efforts, parfois de peine et de souffrance » (Bourdieu, 1980, 192). Ces notions transparaissent dans les propos des étudiants d’origine sociale populaire : « soulever de la fonte, c’est pas une partie de plaisir. Je galère, ça fait mal, mais je m’acharne. Je sais que c’est pour une bonne cause » (H23).
Conformément aux résultats de l’enquête par questionnaire menée par Duret (1999b) auprès de 1511 jeunes âgés de 17 à 23 ans, les muscles, la masse et la force apparaissent donc comme des caractéristiques physiques déterminantes dans les milieux populaires. Selon l’auteur, c’est la fonctionnalité du muscle qui prime ; se muscler sert à faire peur, à intimider, à se faire respecter. Donnée corroborée par nos résultats puisque la pratique de la Musculation permet à ces étudiants de devenir « plus fort, plus féroce » (H2) en leur procurant « un physique de tueur, j’ai l’air intimidant, on ne me cherche pas la noise » (H32).
L’intérêt et l’attention qu’un individu porte à son corps, et plus généralement à son apparence, sont donc sujets à des disparités sociales. L’analyse de nos résultats révèle également des disparités professionnelles, notamment en fonction de la profession formulée et du niveau socioprofessionnel convoité par les étudiants interrogés.
IMGIMGIMGIMF

 
5. Des modèles d’apparence professionnels masculins.
 
 
5.1. Les disparités professionnelles du poids et de la taille.
86 % de notre population d’enquête présente un indice de masse corporelle compris entre 20 et 25 ; la relation taille-poids des étudiants interrogés est donc considérée, par la profession médicale, comme étant « normale ». Pourtant, nombre d’entre eux souhaitent modifier leur poids et/ou leur taille.
5.1.1. Grandir pour devenir enseignant ou cadre commercial.
De nombreux auteurs ont déjà montré que l’homme idéal est plutôt grand (Bourdieu, 1979 ; Pociello, 1995, à titre d’exemple). La distribution des Français par la taille selon leur catégorie socioprofessionnelle révèle justement la prédominance des canons esthétiques dans les milieux favorisés.
34 % des étudiants de notre population d’enquête souhaitent grandir. Il s’agit exclusivement des futurs cadres commerciaux et enseignants. Mais des nuances sont à considérer dans les justifications données par les étudiants. Les futurs cadres commerciaux considèrent une taille suffisante comme un signe de « classe » (H31), de « distinction, de prestige » (H35), « de réussite professionnelle » (H100), comme un critère implicite favorable au recrutement. Objectivement, Herpin (2003) a montré que les hommes de grande taille représentent prioritairement leur entreprise et sont plus souvent en contact avec leur hiérarchie. En effet, « à diplôme constant, les hommes de taille élevée font une meilleure carrière professionnelle car leur sont confiées davantage de responsabilités d’encadrement » (Herpin, 2003, 71).
Les futurs enseignants souhaitent également grandir pour « être au-dessus des élèves » (H43), pour « gagner en pouvoir », « gagner en hauteur » (H17) ou encore pour « dominer plus facilement la classe et faciliter ma reconnaissance en tant qu’enseignant » (H22). À les lire, grandir leur permettrait de dominer de leur tête leurs futurs élèves de manière à se faire obéir plus facilement.
5.1.2. Le poids idéal des groupes professionnels.
Maigrir intéresse exclusivement les jeunes hommes qui envisagent de devenir cadre dans le secteur commercial. Maigrir certes, mais sans devenir maigre ! Selon Duret (1999a, 92), « les moqueries visant à stigmatiser les écarts aux canons de beauté sont légions et leur profusion témoigne de la puissance des normes de l’esthétique corporelle ». Ainsi, ces étudiants assignent au modèle n° 1 des adjectifs stigmatisant la maigreur : « squelettor, maigrichon, rachitique, maigrelet, faible, hommelette, midinette, tapette ». Dans le secteur commercial, l’apparence corporelle d’un homme doit, selon eux, respecter certaines normes. Un cadre commercial « a le devoir d’être grand, svelte et musclé » (H13) et doit présenter « un corps athlétique et élancé » (H31), « une belle plastique et un corps impeccable » (H34). Des normes qu’il faut respecter dans toutes leurs nuances, puisqu’il « faut être mince sans être maigre, et musclé sans être gros » (H38).
A contrario, ceux qui souhaitent prendre du poids sont légèrement plus nombreux, ils représentent 25 % de l’échantillon total interrogé. Ces étudiants sont principalement les futurs techniciens et « hommes en armes ». Prendre du poids certes, mais sans devenir gros !
Dans notre société, la grosseur est réellement stigmatisée. Les adjectifs assignés au modèle n° 4 en témoignent : « gros, gras, grassouillet ou encore gras du bide ». De surcroît, selon Amadieu (2002, 139), les hommes souffrant d’une surcharge pondérale ou d’une obésité sont « victimes de stéréotypes négatifs et très puissants comme la mauvaise santé mentale, le manque de confiance en soi ou encore l’absence de volonté ». Propos corroborés par nos résultats puisque les étudiants considèrent le modèle présentant la grosseur comme étant « timide, effacé, mou, fade ou renfermé ». L’obésité semble représenter un véritable handicap lors de l’accès au marché du travail [4]. Ainsi, selon un étudiant (H103), le modèle n° 4 « ferait mieux de maigrir s’il espère se faire embaucher dans le commerce ou pour un poste élevé avec des responsabilités ! ». Pour une majorité d’étudiants, certains éléments de l’apparence - les caractères physiques dans le cadre de cette étude - peuvent influencer favorablement ou défavorablement une décision d’embauche, notamment dans le secteur commercial.
Pour les futurs « hommes en armes » et techniciens, la prise de poids souhaitée correspond en réalité à une prise de muscle. Ainsi en témoigne ce futur lieutenant de police : « l’influence de la musculation sur mon apparence corporelle, c’est de prendre du poids. En septembre (huit mois avant le questionnement NDLR), j’étais assez sque (squelette NDLR) alors pour être flic c’était pas génial. Là, j’ai pris 12 kg mais que du muscle et je commence à être béton, je soulève la fonte facile. Au moins, j’en impose » (H2).
5.2. Une profusion de normes d’apparence.
Bien qu’aucune question posée dans le recueil de données ne fasse le lien entre les photographies présentées et le projet professionnel des étudiants, nombre d’entre eux ont abordé les normes d’apparence relatives au secteur d’activités dans lequel ils souhaitent travailler à leur sortie de l’Université.
Ainsi, la totalité des futurs cadres commerciaux aimerait ressembler au modèle n° 2 (morphotype de l’allure athlétique) « parce que c’est le type même du commercial, il faut être comme ça » (H40) et qu’il représente « l’idéal pour mon futur métier » (H17), « le stéréotype de mon futur boulot » (H31). Bref, « il faut avoir un physique agréable si on veut travailler dans le commerce, sans cela, pas de relations possibles avec la clientèle » (H105). En ce sens, de nombreuses études américaines ont montré que les hommes dont le physique est agréable sont davantage recrutés pour des emplois supposant des contacts fréquents avec la clientèle, pour des postes qui impliquent des tâches de négociation, de supervision, de communication, de service au client [5].
En revanche, les futurs « hommes en armes » et techniciens n’apprécient guère les hommes « dotés d’un corps attentivement soigné, voire esthétisé » (Louveau, 1996). Leurs propos indiquent une vision très péjorative de ces « nouveaux hommes », c’est le « type même de la tapette commerciale, efféminé » (H23), « la vraie femmelette commerciale, avec son allure bon chic-bon genre » (H25).
Le modèle n° 3, qui présente un visage aux traits masculins très prononcés et une musculature très développée, fait également l’objet de nombreuses critiques. Selon Amadieu (2002, 170), un tel physique est « associé à des préjugés très négatifs, comme la froideur, la malhonnêteté ou l’irresponsabilité envers d’éventuels enfants ». De ce fait, certains étudiants le trouvent « intimidant », « méchant », certains allants jusqu’à le qualifier péjorativement de « tueur ». Selon l’auteur, une exception est à souligner « dans certains contextes professionnels comme l’armée ». En effet, seuls les futurs « hommes en armes » lui envient son côté « fort » et « puissant » (H2 et H15, étudiants souhaitant devenir respectivement militaire et lieutenant de police). Ces étudiants supposent qu’en attestant de tels caractères physiques, ils sauront « se faire respecter par la population » (H2).
IMGIMGIMGIMF

Duret (1999b) reconnaît la « difficulté à fonder un accord sur la définition de ce que doit être un homme à partir d’une profusion de normes contradictoires ». Il n’existe donc pas un, mais des modèles masculins dont les frontières manquent particulièrement de précision. Au même titre, il faut relever les différentes manières de travailler son corps, à partir d’une même activité.
 
6. Les usages différentiels de la Musculation en fonction du projet professionnel.
 
 
L’analyse des résultats a mis au jour différentes manières de travailler son corps, à partir d’une activité unique, la Musculation. Les propos tenus par les étudiants nous invitent à envisager des usages différentiels, qui résultent en partie de la profession dans laquelle ils souhaitent s’insérer.
6.1. Gagner en autorité.
90 % des futurs enseignants pratiquent la Musculation car, selon eux, cette activité « augmente la confiance en soi » (H43), « développe charisme et respect » (H17) et permet de « développer mon corps, de le rendre plus harmonieux, cela me permet de gagner en charisme, en aura » (H22). La pratique d’une telle activité semble aboutir à « l’obtention d’un gabarit qui me permet d’avoir plus de présence, de m’imposer aux élèves » (H21). Ces mêmes étudiants, rappelons-le, mentionnaient précédemment les difficultés inhérentes à la gestion d’une classe d’une trentaine d’élèves et avouaient leur crainte de manquer d’autorité.
6.2. Se « Muscler Lourd ».
Les étudiants qui s’adonnent au « Muscler Lourd » sont exclusivement les futurs techniciens et « hommes en armes ». Les premiers considèrent que cette forme de pratique leur permet d’être « plus fort, plus solide, d’avoir plus de masse corporelle » (H27), ceci « pour être plus imposant parce que souvent les ouvriers trouvent le conducteur de travaux fluet. Moi, je montrerai que c’est pas parce que je suis conducteur, que je suis un squelette ! » (H39). 90 % des seconds y trouvent l’occasion de devenir « plus fort, plus féroce » (H2), l’augmentation de la masse musculaire « me donne un physique de tueur ; j’ai l’air intimidant, on ne me cherche pas la noise » (H32). Plus précisément, « en travaillant avec des grosses charges, je me fais un physique de tueur, je pourrai faire peur aux délinquants, aux troubles-fêtes » (H36).
Ces étudiants pratiquent donc la Musculation avec des charges lourdes dans le but d’augmenter leur masse musculaire, de « gonfler », d’être « carré » ; ceci dans le souci professionnel (anticipé) d’être plus « combatif, intimidant, viril, en pierre » (H42). En d’autres termes, « le volume musculaire, c’est important pour s’imposer entre hommes, surtout sur les chantiers » (H30). Toutefois, il apparaît clairement que le muscle apparent (sa forme et son volume) est exigible mais insuffisant, c’est sa fonctionnalité qui prime. « Le but de la musculation, c’est de gagner de la masse, mais c’est surtout d’augmenter sa force, sa puissance. Si sur un chantier, vous êtes musclé mais que les gars voient que c’est de la gonflette, c’est mort. Pour être le chef, faut pas être une de ces tapettes de magazine ! » (H23, étudiant souhaitant devenir conducteur de travaux).
6.3. Se « Muscler Léger ».
Les étudiants pratiquant le « Muscler Léger » sont uniquement ceux qui envisagent une carrière commerciale. Dans cette forme de pratique, il s’agit « de faire un travail léger, en intensité avec beaucoup de répétitions » (H31), « d’un travail léger et endurant » (H37) ou encore « d’un travail régulier, en charges légères » (H34). Se muscler de cette manière leur permet visiblement « d’avoir un corps élancé et athlétique » (H31). Il ne s’agit pas d’accroître inconsidérément le volume musculaire, mais « de sculpter mon corps tout en l’élançant » (H35), de « sécher et affiner ma silhouette » (H37). Ainsi, « cette façon de me muscler m’affine et me tonifie, ça fait une allure jeune et dynamique, parfait pour représenter une entreprise telle que IBM » (H40).
Selon ces futurs cadres commerciaux, sculpter son corps est important mais « dans la limite du raisonnable ». Se muscler certes, mais dans toutes les nuances : « la muscu, ça me permet de sculpter, d’affiner mes formes. Je me muscle, mais ça reste beau, fin, esthétique. Je fais gaffe aux proportions. Il s’agit pas d’intimider, d’avoir un physique de tueur, ça le ferait pas trop dans le commerce » (H34). Par conséquent, « il faut que ça reste séduisant, un muscle long, tout en finesse, si je ressemble à un golgoth, j’aurais l’air d’un abruti, d’un bourrin limité intellectuellement, ce n’est pas du tout une image d’un professionnel du commercial » (H34). Ces propos rejoignent les résultats d’une enquête américaine menée par Jackson (1995), selon lesquels les individus attrayants physiquement sont jugés comme étant plus compétents que les autres. L’auteur a montré que cette relation est encore plus marquée si le sujet est de sexe masculin, notamment pour la compétence intellectuelle.
 
CONCLUSION
 
 
La formulation d’un projet professionnel amène bon nombre d’étudiants à s’interroger sur la manière de procéder pour le concrétiser : « Quel niveau d’études minimal dois-je envisager ? », « Quelle est la qualité indispensable à l’exercice de ma future profession ? », « Quels sont les manques éventuels dans ma formation universitaire ? », etc. En tentant de répondre à ces questions, certains développent des stratégies innovantes en tentant, plus ou moins consciemment, de pallier l’inadéquation structurelle entre le système universitaire et les exigences du marché du travail. Ces étudiants, qui ont précisé la profession dans laquelle ils souhaitent s’insérer, travaillent leur corps afin de posséder un capital corporel conséquent, dans l’espoir de le faire valider lors de l’accès au marché du travail et/ou dans l’exercice ultérieur de cette profession. Dans une certaine mesure, ils envisagent ce capital corporel, qu’ils optimisent par la pratique de la Musculation, comme un complément du capital scolaire sur le marché du travail.
Toutefois, il n’existe pas « un » travail du corps et des apparences. Cette activité semble en effet soumise à d’infinies disparités (sexuées, sociales, socioprofessionnelles, etc.). Tout d’abord, si le souci des apparences sur le marché du travail a longtemps constitué une priorité féminine, cette étude montre que les hommes se préoccupent également de leur image. Puis, nous avons souligné que ce travail du corps et sa mise en œuvre dépendent de l’appartenance sociale de l’étudiant. Enfin, l’analyse des résultats révèle l’existence, aux yeux des étudiants, de modèles d’apparence professionnels masculins. En effet, en fonction de la profession formulée et du niveau socioprofessionnel convoité, les aspirations étudiantes en matière d’apparence corporelle (taille, poids, forme et volume de la musculature) et la manière de s’adonner à la Musculation diffèrent.
Les futurs enseignants n’ignorent pas que leur recrutement dans la fonction publique sera principalement fondé sur des concours écrits, anonymes et donc impartiaux (De Singly et Thélot, 1988). Notre analyse met en évidence, chez ces étudiants, des stratégies anticipatrices liées au travail du corps, à plus long terme, dans leurs prochaines relations enseignant-élèves, enseignant-parents d’élève et enseignant-collègues.
A contrario, devenir cadre commercial, c’est intégrer ce que De Singly et Thélot (1988, 10) nomment « les gens du privé ». Or, dans cette sphère, les critères de recrutement sont moins transparents. Les futurs cadres commerciaux enquêtés font fréquemment référence à l’entretien de recrutement. Selon eux, lors de cette rencontre, lors de cette mise en présence physique avec le recruteur, leur apparence peut intervenir dans l’estimation de leur valeur professionnelle. Chez ces étudiants, le travail du corps est un élément constitutif des pratiques objectivement orientées vers l’emploi, et plus précisément vers l’accès au marché de travail. L’interrogation de ce futur cadre commercial met le point final à cet article : « pour réussir à se faire embaucher, ne faut-il pas rentrer dans la norme, dans toutes les normes, y compris l’apparence ? » (H44).
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Alonzo, P. (1996). Femmes employées. La construction sociale sexuée du salariat. Paris : Éditions L’Harmattan.
·  Alonzo, P. et Silvera, R. (2000). Le genre masculin n’est pas neutre. Travail, genre et sociétés, 3, 23-24.
·  Amadieu, J.-F. (2002). Le poids des apparences. Beauté, amour et gloire. Paris : Éditions Odile Jacob.
·  Badinter, E. (1992). XY. De l’identité masculine. Paris : Éditions Odile Jacob.
·  Baudelot, C. et Establet, R. (1992). Allez les filles ! Paris : Éditions du Seuil.
·  Bihr, A. et Pfefferkorn, R. (1996). Hommes / Femmes, l’Introuvable Égalité. Paris : Les Éditions de l’Atelier / Éditions Ouvrières.
·  Boltanski, L. (1971). Les usages sociaux du corps. Annales : Économies, sociétés, civilisations, 1, 217-233.
·  Bourdieu, P. (1977). Remarques provisoires sur la perception sociale du corps. Actes de la recherche en Sciences sociales, 14, 51-54.
·  Bourdieu, P. (1979). La distinction, éléments pour une critique sociale du jugement. Paris : Éditions de Minuit.
·  Bourdieu, P. (1980). Questions de sociologie. Paris : Les Éditions de Minuit.
·  Bourdieu, P. (1998). La domination masculine. Paris : Seuil.
·  Brod, H. (1987). The Making of Masculinities. The New Men’s Studies. Boston : Unwin Hyman.
·  Bruchon-Schweitzer, M. et Maisonneuve, J. (1999). Le corps et la beauté. Paris : Presses Universitaires de France.
·  Brückner, P. (1982). Masculin / Féminin, Esprit, 62, 79-83.
·  Combessie, J.-C. (1999). La méthode en sociologie. Paris : Éditions La Découverte.
·  Commaille, J. (1992). Les stratégies des femmes. Travail, famille et politique. Paris : Éditions La Découverte.
·  Connell, R. W. (1987). Gender and Power. Stanford University Press.
·  De Singly, F. et Thélot, C. (1988). Gens du privé / Gens du public. La grande différence. Paris : Éditions Dunod.
·  De Singly, F. (1994). Fortune et Infortune de la femme mariée. Sociologie des effets de la vie conjugale. Paris : Presses Universitaires de France (Première édition 1987).
·  Duflos-Priot, M.T. (1979). Étude sociologique de l’apparence individuelle. Thèse de 3e cycle de Sociologie non publiée, EHESS, Paris.
·  Duret, P. (1999a). Les jeunes et l’identité masculine. Paris : Presses Universitaires de France.
·  Duret, P. (1999b). Le corps dans la construction de l’identité masculine. Actes du viiie Congrès International de l’ACAPS, Macolin/EFSM, Suisse.
·  Galland, O. et Oberti, M. (1996). Les étudiants. Paris : Éditions La Découverte.
·  Gilmore, D. D. (1990). Manhood in the Making. Cultural Concepts of Masculinity. Yale University Press.
·  Goffman, E. (1977). La ritualisation de la féminité. Actes de la recherche en Sciences sociales, 14, 34-50.
·  Herpin, N. (2003). La taille des hommes : son incidence sur la vie en couple et la carrière professionnelle. INSEE Économie et Statistique, 361, 71-90.
·  Irlinger, P., Louveau, C. et Métoudi, M. (1990). L’activité physique, une manière de soigner l’apparence ? INSEE Données sociales, 269 - 272.
·  Jackson, L. A. (1995). Physical attractiveness and intellectual competence. À meta-analytic review. Social Psychology Quartely, 58, 108-122.
·  Louveau, C. (1996). Masculin / Féminin : l’ère des paradoxes. Cahiers internationaux de Sociologie, 100, 13-31.
·  Molinari, J.-P. (1992). Les étudiants. Paris : Les Éditions Ouvrières.
·  Métoudi, M. (1982). La femme publicitaire : sport et chinchila. Esprit, 62, 34-50.
·  Mosse, G. L. (1997). L’image de l’homme. L’invention de la virilité moderne. Paris : Éditions Abbeville.
·  Pociello, C. (1982). Le corps contre le sport ? Esprit, 62, 7-10.
·  Pociello, C. (1995). Les cultures sportives. Pratiques, représentations et mythes sportifs. Paris : Presses Universitaires de France.
·  Reynaud, E. (1981). La sainte virilité. Paris : Éditions Syros.
·  Travaillot, Y. (1998). Sociologie des pratiques d’entretien du corps. Paris : Presses Universitaires de France.
 
NOTES
 
[1]Aux États-Unis, il n’existe pas de cadre légal susceptible de pénaliser la discrimination salariale fondée sur l’apparence. Ce que les Anglo-saxons ont surnommé le « lookism » ou encore la « physical attractiveness » constitue un véritable passeport pour la réussite professionnelle.
[2]Le Code du Travail, partie législative du livre 1 « Conventions relatives au travail », 2e titre du Chapitre 2, Code 45 stipule qu’« aucune personne ne peut être écartée d’une procédure de recrutement (…) en raison (…) de son apparence physique ».
[3]Durant deux semaines, le questionnaire a été proposé aux étudiants venus pratiquer la Musculation au service des sports de l’Université. Ils bénéficiaient d’une vingtaine de minutes pour répondre au questionnaire. À cette issue, l’enseignant présent récupérait les recueils de données.
[4]Une enquête réalisée par Pingitore en 1994 intitulée « bias against overweight job apllicants in a simulated employment interview » dont les résultats sont parus dans le numéro 79 du Journal of Applied Psychology a montré que les recruteurs préféraient recruter des personnes minces pour un emploi de cadre, parce qu’elles étaient tenues pour plus compétitives et qu’elles auguraient de meilleures capacités à exercer un pouvoir.
[5]Nous pouvons citer l’étude de Hamermesh, D. S. & Biddle, J. E. (1994). Beauty and the labor market. American Economic Review, 84, 1174-1194 ou encore les résultats d’une expérience parue dans une revue prestigieuse de sociologie américaine, Webster, M. Jr. & Driskell, J. E. Jr. (1983). Beauty as status. American Journal of Sociology, 89, 140-165.
© Cairn.info 2009 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
Cairn.info | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
Aux États-Unis, il n’existe pas de cadre légal susceptible ...
[suite] Suite de la note...
[2]
Le Code du Travail, partie législative du livre 1 « Convent...
[suite] Suite de la note...
[3]
Durant deux semaines, le questionnaire a été proposé aux ét...
[suite] Suite de la note...
[4]
Une enquête réalisée par Pingitore en 1994 intitulée « bias...
[suite] Suite de la note...
[5]
Nous pouvons citer l’étude de Hamermesh, D. S. & Biddle, J....
[suite] Suite de la note...