2004
STAPS
Rapport de recherche
Répartition sexuée des dirigeant(e)s au sein des organisations sportives françaises
Caroline Chimot
– Laboratoire Genre et Rapports Sociaux (UMR 7111) Iresco-CNRS, 59-61, rue Pouchet, 75849 Paris cedex 17
– CRESS / Unité de recherches sur les cultures sportives ((UPRES EA 1609) Unité Paris XI-Orsay, UFR STAPS, bât. 335, 91405 Orsay cedex
E-mail : cchimot@yahoo.fr
L’analyse du contexte politique favorable aux actions destinées aux femmes dans le sport, montre que la réflexion « Femmes et sport » s’est constituée à partir d’une position idéologique qui n’a pris en compte que partiellement la division sexuelle du travail et les rapports sociaux de sexe dans le milieu sportif. Une enquête par questionnaire auprès de 233 organisations sportives françaises nous a permis de mettre en évidence des processus de répartition sexuée des postes de dirigeants dans les fédérations et comités olympiques sportifs français. L’analyse des résultats a révélé une hiérarchisation verticale des postes à responsabilité, les hommes accédant en majorité aux fonctions les plus hautes dans l’organisation. Une distribution sexuée horizontale des responsabilités a également été mise en évidence dans le sens où les femmes n’accèdent que très rarement aux postes directement liés à la production de la performance sportive, donc aux fonctions les plus valorisées socialement.Mots-clés :
Femmes, Organisations sportives, Dirigeants, Division sexuelle du travail, Rapports sociaux de sexe..
The study of the political background, favorable to actions for women in sport, shows that the concept “women and sport” emanates from an indeological thinking which partly eluding the sexual division of labour and gender relationships in the sports sphere.
A questionnaire was sent to 233 French Sportive organizations. We could highlight a gender based distribution of decision making positions in the Regional and Departemental Olympic sports committees, and sports federations. With regard to the results of this research, we can note two trends concerning the gender distribution of leader’s position : a vertical gender grading of positions, i.e. a limited number of women in the highest positions of the hierarchy
and a horizontal gender distribution, i.e. a different access to positions according to the nature of the required duties, men holding usually the most socially valued functions.
Keywords :
Women, Sports organizations, Managers, Gender division in the workplace, Gender.
Die Analyse des politischen Kontextes, der den Frauen im Sport gewogen ist, zeigt, dass die Überlegungen zu „Frau im Sport“ auf einer Ideologie beruhen, die nur bedingt die geschlechtspezifische Arbeitsteilung und die sozialen Geschlechterverhältnisse im Sport berücksichtigt. Eine Umfrage anhand von Fragebogen unter 233 französischen Sportorganisationen hat es uns erlaubt, Prozesse der geschlechtsspezifischen Stellenverteilung für Sportfunktionäre in den Verbänden und olympischen Komitees des französischen Sports aufzudecken. Die Auswertung der Ergebnisse zeigt eine hierarchische Ordnung der leitenden Stellen, wobei die Männer mehrheitlich die höchsten Stellen der Organisation erreichen. Eine geschlechtsspezifische horizontale Verteilung der Verantwortung konnte ebenfalls gezeigt werden, denn den Frauen gelingt es selten Stellen zu erreichen, die direkten Bezug zur sportlichen Leistungsproduktion und damit einen hohen sozialen Stellenwert haben.Schlagwörter :
Frauen, Sportorganisationen, Funktionäre, geschlechtsspezifische Arbeitsteilung, soziale Beziehungen der Geschlechter.
L’analisi del contesto politico, favorevole alle azioni destinate alle donne nello sport, mostra che la riflessione «Donne e sport» si è costituita partendo da una posizione ideologica che ha preso in considerazione, solo parzialmente, la divisione sessuale del lavoro ed i rapporti sociali di sesso nel campo sportivo. Un’inchiesta con questionari presso 233 organizzazioni sportive francesi ci ha permesso di evidenziare dei processi di suddivisione sessuale dei posti di dirigenti nelle federazioni e comitati olimpici sportivi francesi. L’analisi dei risultati ha rivelato una gerarchizzazione verticale dei posti di responsabilità, in quanto gli uomini accedono in maggioranza alle funzioni più alte nell’organizzazione. Una distribuzione sessuale orizzontale delle responsabilità è stata ugualmente evidenziata, in quanto le donne accedono solo molto raramente ai posti direttamente legati alla produzione della prestazione sportiva e quindi alle funzioni più socialmente valorizzate.Parole chiave :
dirigenti, divisione sessuale del lavoro, donne, organizzazioni sportive, rapporti sociali tra i sessi..
El análisis del contexto político favorable a las acciones destinadas a las mujeres en el deporte, muestra que la reflexión “mujeres y deporte”, se ha constituido desde una posición ideológica que ha tomado en cuenta de manera parcial la división sexual del trabajo y las relaciones sociales de sexo en el medio deportivo. Una investigación por cuestionario acerca de 233 organizaciones deportivas francesas, nos a permitido poner en evidencia procesos de distribución sexuada de los puestos de dirigentes en las federaciones y comités olímpicos deportivos franceses. El análisis de los resultados reveló una jerarquización vertical de los puestos con responsabilidad, y en su mayoría el acceso de los hombres a las más altas funciones de la organización. Una distribución horizontal sexuada de responsabilidades también fue puesto en evidencia en el sentido que las mujeres acceden escasamente a los puestos ligados directamente a la producción de la hazaña deportiva, por lo tanto a las funciones socialmente más valoradas.Palabras claves :
mujeres, organizaciones deportivas, dirigentes, división sexual del trabajo, relaciones sociales de sexo..
La création de missions « Femmes et sport » au sein des organismes sportifs français, la mise en place de journées d’études ou encore le développement de campagnes de communications pour le sport féminin, témoignent, entre autres, de l’intérêt grandissant pour ces thématiques. Dans cet article, nous souhaitons non seulement analyser le contexte politique favorable aux actions destinées aux femmes dans le sport, mais également, à partir d’une enquête menée dans les fédérations sportives, les CROS et CDOS de France, étudier la répartition sexuée concrète des dirigeant(e)s au sein de ces organisations sportives. L’analyse de la genèse de l’engagement politique autour de cette thématique révèle, malgré une conjoncture politique volontariste favorable à la féminisation des pratiques et institutions sportives, une position qui nie la construction sociale des inégalités sexuées relevées dans ce domaine.
Même si la division sexuelle du travail paraît moins marquée dans le milieu associatif que dans le monde professionnel (Mitrani, 2001), d’après la dernière enquête « Conditions de vie et aspirations des Français », les associations sportives restent les plus masculinisées (25 % des hommes déclarent adhérer à ce type d’association contre 17 % des femmes), devant les associations culturelles et de loisirs (20 % des hommes et 20 % des femmes), syndicales (10 % des hommes et 4 % des femmes) et confessionnelles (5 % des hommes et 6 % des femmes) (Hatchuel et Loisel, 1998). Notons cependant que depuis ces vingt dernières années, les écarts sexués tendent à se réduire dans les associations où la participation des femmes était habituellement inférieure à celle des hommes comme dans les associations syndicales (l’écart est passé de 10 points en 1979-1981 à 6 points en 1996-1997) ou encore dans les associations sportives (l’écart est passé de 11 points à 8 points). Les organisations sportives concernées par notre enquête sont structurées selon deux axes (Miège, 1993). Le premier axe est composé des fédérations sportives déléguant une partie de leurs pouvoirs à des comités départementaux ou régionaux (ou ligues) chargés d’assurer localement la représentation et la promotion de leur sport (Loi du 16 juillet 1984, relative à l’organisation et à la promotion des activités physiques et sportives, art.16). Ces fédérations sont organisées en fédérations unisport olympiques, fédérations unisport non olympiques et fédérations multisports, ces dernières regroupant les fédérations affinitaires, handicapés, scolaires et universitaires. Le deuxième axe concerne le CNOSF et ses délégations organisées sous la forme associative au niveau départemental (les CDOS) et régional (les CROS). C’est le seul organisme reconnu officiellement par le CIO, et l’unique représentant du mouvement fédéral et olympique français auprès des services publics. Etudier la distribution sexuée des dirigeant(e)s au sein de ces organisations permet ainsi de saisir les rapports sociaux entre hommes et femmes à l’intersection des domaines sportifs et politiques, des niveaux nationaux et internationaux.
Le manque de données différenciées selon le sexe concernant les dirigeants des fédérations, CROS et CDOS de France nous a conduit à mener une enquête par questionnaire auprès de 233 organisations sportives françaises. Pour chaque organisation, nous avons cherché à identifier le nombre de dirigeants, leur sexe et les postes qu’ils occupent. Au total, 156 questionnaires nous ont été renvoyés soit un taux de réponse global de 69,6 %. En ce qui concerne les retours, 23 fédérations unisport olympiques ont répondu à l’enquête sur 29, 31 fédérations unisport non olympiques sur 58, 16 fédérations multisports sur 22, 21 CROS sur 28 et 65 CDOS sur 96. Ces forts taux de réponse peuvent s’expliquer en partie par le fait que les questionnaires ont été diffusés par le biais de la voie hiérarchique, c’est-à-dire par l’intermédiaire du CNOSF qui a financé cette enquête.
La spécificité de l’organisation du sport en France fait cohabiter au sein d’une même organisation des professions de nature très différente. Pour définir le groupe des dirigeants, nous nous sommes basés sur la distinction entre « les positions d’encadrement supérieur dans les domaines techniques, administratifs et [les] postes de direction qui résultent d’une compétition électorale dans les organes fédéraux et olympiques » (Reneaud, 2002, 413). Quelle que soit la fonction occupée par les dirigeants (secteur technique ou administratif), ils peuvent être bénévoles (indemnisés ou non) ou rémunérés par l’organisation sportive. L’auteure différencie donc les « dirigeants administratifs », le plus souvent bénévoles élus (présidents, secrétaires généraux, trésoriers et autres membres du bureau et du comité directeur) et plus rarement cadres administratifs rémunérés, des « dirigeants techniques » (entraîneurs, DTN, arbitres et officiels), bénévoles ou rémunérés, qui sont plus directement responsables de la production des résultats sportifs. Outre ces postes « d’encadrement », des postes « d’exécution » regroupent dans le domaine administratif des bénévoles élus ou volontaires (des « membres ») et du personnel rémunéré (secrétaires administratives). Dans le domaine technique, il s’agit pour la plupart de bénévoles (accompagnateurs, intendance…) (Reneaud, 1986).
Cette étude constitue la première étape d’une recherche qui analyse de manière plus générale l’accès des femmes aux postes à responsabilités dans les organisations sportives. Même si la description des inégalités sexuées dans les instances dirigeantes sportives est insuffisante pour appréhender dans son ensemble la question de l’accès des femmes à ces positions, elle constitue une base indispensable à l’analyse et aux recherches sur ces thématiques. Établir un état des lieux quantitatif de cette répartition sexuée des dirigeants paraît d’autant plus nécessaire qu’il n’existe quasiment pas de travaux scientifiques sur la question en France et aucun état des lieux détaillé de la distribution sexuée des dirigeants élus, techniques et administratifs. Certes des recherches nord-américaines ont été consacrées aux femmes et à leur « leadership » dans le sport et les loisirs. Elles ont notamment mis en évidence la sous-représentation des femmes dans les instances sportives nationales (Hall, Cullen & Slack, 1989), aussi bien au niveau des postes bénévoles que rémunérés (Whitson & Macintosh, 1989) et ont abordé la question du « leadership féminin » (Lenskyj, 1994), mais elles n’ont pas traité la question des modes d’accès des femmes à ces postes de décision. En France, hormis quelques recensements quantitatifs menés localement et en interne par certaines organisations sportives mais non centralisés et rarement édités, et les statistiques du Ministère des Sports sur ses cadres techniques et salariés, seule une thèse pionnière (Reneaud, 1986) a traité, entre autres, de la question des dirigeantes sportives mais uniquement au niveau de la commune de Bordeaux.
D’autre part, les travaux sociologiques relatifs à l’accès des femmes aux pratiques sportives (Davisse et Louveau, 1998 ; Lefèvre, 1996 ; Mennesson 2000a, 2000b) sont plus courants que ceux concernant les dirigeantes mais ils demeurent cependant peu nombreux et ne semblent pas avoir d’écho dans le milieu sportif.
L’engagement politique autour de la thématique « Femmes et sport » a contribué à occulter les processus sociaux responsables des inégalités sexuées dans les pratiques et institutions sportives. Tout d’abord, nous essaierons de montrer que cette réflexion politique consiste essentiellement à établir un recensement des inégalités sexuées dans ce domaine associé à des mesures volontaristes, ces dernières étant fortement empreintes de positions idéologiques sur la féminisation des pratiques et instances dirigeantes sportives. Puis, il s’agira de mettre en évidence que, malgré ce contexte politique volontariste, les organisations sportives demeurent un lieu de production et de reproduction de la division sexuelle du travail, véritable enjeu des rapports sociaux de sexe et de la « domination masculine ».
1. La problématique « Femmes et sport » : une construction idéologique et politique
1.1. Genèse de l’engagement politique
L’étude que nous avons réalisée s’inscrit dans un contexte politique et institutionnel favorable à une réflexion sur les rapports sociaux sexués. Dès le milieu des années quatre-vingts, le Conseil de l’Europe a mené une réflexion approfondie sur la question de l’égalité entre hommes et femmes dans la prise de décision. Dans un rapport sur la démocratie paritaire publié en 1995, il propose des actions favorisant l’accès des femmes à une plus grande égalité de droits et de responsabilités avec les hommes, en fixant des seuils et chiffres cibles à respecter dans les différents organes des États et partis politiques des pays membres de l’Europe. Par la suite, le Conseil de l’Europe apportera sa contribution spécifique, en préparant, diffusant et assurant la mise en œuvre des résultats obtenus à la Conférence mondiale sur les femmes en 2000 à Pékin. Le 8 mars 1999, le premier ministre socialiste de l’époque, M. Jospin, suivant les préconisations du Conseil de l’Europe, a développé une politique d’égalité entre hommes et femmes dans les postes clés des ministères et plus généralement dans les différents domaines de la vie politique, économique et sociale. La loi constitutionnelle du 8 juillet 1999, en ses articles 3 et 4, confirmée par la révision de la Constitution en 2000, pose le principe de la parité en imposant « l’égal accès des hommes et des femmes aux mandats et fonctions électives ». Cette loi sur la parité s’applique aux élections municipales, régionales, européennes, sénatoriales et législatives. Dans le domaine économique, suite aux rapports Colmou (1999) et Cotta (2000), une loi sur l’égalité professionnelle est adoptée le 24 avril 2001, pour faciliter l’accès des femmes aux emplois supérieurs de la fonction publique. Dans le domaine associatif, l’État, à travers les conventions financières signées avec les associations, leur demande de veiller à une représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein de leurs instances décisionnelles (Circulaire du Premier Ministre du 1er Décembre 2000 relative aux conventions pluriannuelles d’objectifs entre l’État et les associations). Ainsi, les conventions d’objectifs conclues entre l’État et les fédérations sportives comprennent des clauses visant à améliorer l’accès des femmes aux postes de responsabilité, associées à une ligne budgétaire « Femmes et Sport ». Dans le domaine administratif, M. Jospin, Premier ministre socialiste, a demandé à chaque ministère de mettre en place un plan pluriannuel d’amélioration de l’accès des femmes aux emplois et postes d’encadrement supérieur (Circulaire du 6 mars 2000).
La nomination par le gouvernement socialiste de M. Jospin, d’une femme, Mme Buffet, à la tête du Ministère de la Jeunesse et des Sports de 1997 à 2002, participe de cette logique paritaire. Pourtant, désigner une femme responsable du sport, pratique historiquement masculine, n’apparaît plus si paradoxal si l’on considère que c’est le ministère qui détient le plus petit budget. En effet, dans la vie politique comme dans d’autres domaines sociaux, les postes à fortes responsabilités, donc à budget important, sont en général occupés par des hommes. Même si les femmes accèdent à des postes de direction, ces derniers se situent en général dans les domaines de production et de circulation des biens peu valorisés socialement. Dans les organisations sportives à fort pouvoir économique et symbolique telles que le CIO
[(1)], les fédérations sportives internationales ou « grandes » fédérations sportives nationales (comme les fédérations françaises de football, de tennis ou de rugby), les femmes sont exclues physiquement ou symboliquement et souvent rituellement dévalorisées par des comportements misogynes au sein même de l’institution. D’autre part, le regroupement au sein d’un même ministère de la jeunesse et du sport, rend socialement légitime la présence d’une femme
[(2)]. En effet, l’idéologie naturaliste véhicule l’idée que la fonction maternelle des femmes les rendrait « naturellement » plus enclines à s’occuper des enfants et des jeunes. Dès 1998, la ministre de la Jeunesse et des Sports, Mme Buffet, a suivi activement les injonctions du gouvernement en menant une politique volontariste en faveur de l’accès des femmes au monde du sport. Dix groupes de travail sur ces questions seront constitués, dont un portant sur « égalité-parité hommes/femmes dans le sport », et aboutiront à des Assises Nationales Femmes et Sport en 1999. Hormis la question de l’accès des femmes aux pratiques sportives, le ministère des sports a mené une politique favorisant la féminisation des instances dirigeantes. Au niveau institutionnel, la loi du 6 juillet 2000 complète l’article 8 de la loi du 16 juillet 1984 relative à l’organisation et à la promotion des activités physiques et sportives, précisant que l’agrément de l’État aux fédérations ne sera délivré qu’aux fédérations qui garantissent
« […] l’égal accès des femmes et des hommes à ses instances dirigeantes » (Loi sur le sport du 6 juillet 2000, modifiant la loi du 16 juillet 1984 relative à l’organisation et à la promotion des activités physiques et sportives). Ces mesures incitatives envers les dirigeantes permettraient d’atténuer un certain manque de crédibilité, dénoncé par Hargreaves (1994), concernant les organisations sportives affirmant favoriser la pratique sportive féminine alors même que se manifeste une surreprésentation visible des hommes parmi leurs responsables. La politique du nouveau ministre des Sports, M. Lamour, nommé depuis 2002 (Gouvernement de droite du 1
er ministre M. Raffarin), apparaît à première vue assez ambiguë. Alors que Mme Buffet appuyait fortement la candidature de la France pour l’organisation de la 6
e Conférence Européenne Femmes et sport de 2004 afin d’assurer une continuité des actions dans ce domaine avant son départ du ministère, le nouveau ministre des Sports annonçait, dès sa nomination, la suppression de toutes les actions volontaristes issues de son Ministère envers les femmes. Suite à un mouvement protestataire de dirigeantes de fédérations, CROS ou CDOS et à la pression d’associations militant pour l’accès des femmes aux pratiques et institutions sportives, le ministre des Sports crée un groupe de travail sur ces questions. Poussant même plus loin ces mesures, il instaure un principe de proportionnalité entre le nombre de licenciées féminines des fédérations sportives et le nombre de femmes dans leurs comités directeurs.
« La représentation des femmes est garantie au sein de la ou des instances dirigeantes en leur attribuant un nombre de sièges en proportion du nombre de licenciées éligibles » (Décret n° 2004-22 du 7 janvier 2004 relatif à l’agrément des fédérations sportives, aux dispositions obligatoires des statuts des fédérations sportives agréées et à leur règlement disciplinaire type). Les fédérations ont jusqu’en 2008 pour mettre en place un plan de féminisation de leurs instances de direction sous peine de sanctions financières.
Les actions associatives, assez minoritaires et davantage orientées vers la féminisation de la pratique sportive, ont été relayées par des mesures politiques. L’accélération de la réflexion sur l’accès des femmes aux instances dirigeantes des organisations sportives a donc été permise par l’intervention de la politique et la modification du droit.
1.2. Traitement politique et idéologique
L’étude par l’institution politique de la problématique « Femmes et Sport », consiste essentiellement à recenser les inégalités sexuées chez les pratiquants ou dirigeants sportifs sans véritablement analyser la construction sociale de ces inégalités ni même les rapports sociaux de domination entre hommes et femmes, peu visibles, au sein des organisations sportives.
Même si les institutions sportives financent davantage les recherches portant sur les aspects de la performance sportive, le déblocage d’une ligne budgétaire « Femmes et Sport » par la ministre des Sports dès 1999 (En 2002, 1,5 million d’euros pour les fédérations et une enveloppe exceptionnelle de 3,05 millions d’euros pour les organismes sportifs régionaux, départementaux et locaux) a permis, entre autres, le financement d’études sur ces problématiques. La mission Femmes et Sport du CNOSF suit au niveau national les recommandations du CIO en matière de promotion de la pratique sportive féminine et met en place un programme d’actions pour l’accès des femmes aux postes de décision dans les organisations sportives en soutenant, entre autres, les recherches et études sur ces thématiques.
Au niveau international, le CIO qui a pour rôle de promouvoir l’olympisme sportif au niveau mondial, poursuit la promotion de la femme dans le sport comme mission, au même titre que l’organisation des Jeux Olympiques, la promotion de l’égalité dans le sport, l’aide au développement humain, etc. Outre ses actions pour favoriser l’accès des femmes à la pratique sportive, le CIO mène une politique volontariste pour favoriser l’accès des femmes aux structures décisionnelles du mouvement olympique en coopération avec les CNO, fédérations internationales et Comités d’organisation des Jeux Olympiques. Ce n’est qu’en 1973, avec l’accession de Lord Killanin à la présidence du CIO, que des candidates féminines sont acceptées aux élections des membres du congrès (Kidane, 1995). Auparavant, Monique Berlioux fut la première femme nommée directrice du CIO mais dans un rôle administratif donc uniquement consultatif au comité directeur (Kluka D.A, 1993). En 1981, Juan Antonio Samaranch, Président du CIO depuis 1980, mais membre de la commission exécutive depuis 1970, favorise la cooptation des deux premières femmes comme membres du CIO (Kidane, 1987). Depuis, 14 femmes (dont une membre honoraire) sur 113 membres actifs en font partie et pour la première fois, une femme a été élue vice-présidente en 1997 (Mascagni Stivachi, 2000). Ainsi, en 1994, suite au Congrès Olympique du centenaire à Paris, la Charte Olympique a été amendée en vue du respect du principe de l’égalité des chances entre hommes et femmes
[(3)]. Ces mesures incitatives en faveur de la féminisation des instances dirigeantes du mouvement olympique bénéficient d’une forte visibilité grâce à la constitution par le Président du CIO, en 1995, d’un groupe de travail destiné à conseiller la commission exécutive sur les mesures à prendre dans ce domaine. Le CIO organise tous les 4 ans depuis 1996, une conférence mondiale sur la femme et le sport pour évaluer l’avancée des travaux et en tirer des conséquences pour sa politique. Par le biais du fond de solidarité olympique, il peut attribuer des bourses et aides spéciales aux CNO, les aider à développer le sport, à encourager la pratique sportive féminine et à financer des recherches dans ce domaine.
L’enquête que nous avons menée a été financée grâce à ce fond de solidarité par l’intermédiaire du CNOSF qui s’est chargé de la diffusion des résultats sur son site Internet et lors d’une journée « Femmes et Sport » qu’il organise annuellement. L’intérêt pour le CNOSF de soutenir cette enquête a été notamment de présenter un rapport sur la situation des dirigeantes en France lors de la 6e Conférence Européenne Femmes et Sport organisée par la France en avril 2004.
L’analyse de ces mesures incitatives nous renseigne d’une certaine manière sur la nature de la réponse apportée par les institutions sportives nationales et internationales à la problématique « Femmes et sport ». L’institution sollicite fortement la production de données chiffrées permettant de pointer les inégalités entre hommes et femmes dans les organisations sportives, étape du reste indispensable si l’on considère le manque de données sexuées sur les pratiquant(e)s et dirigeant(e)s du sport. Cependant, le milieu sportif est emprunt d’une certaine idéologie qui considère la femme comme un « atout pour l’avenir du sport »
[(4)]. Cette prise de position implicite consiste à identifier les spécificités féminines qui pourraient constituer des avantages pour le sport en assurant par là même la reconnaissance des femmes dans un milieu où elles sont minoritaires. L’idée est que l’arrivée de femmes à des postes de dirigeantes peut changer le fonctionnement des organisations sportives et résoudre certains de leurs problèmes. Des mesures incitatives sous forme de quotas ont d’ailleurs été engagées par le CIO lors de sa session en 1996. Il a été demandé aux CNO et aux fédérations internationales de réserver aux femmes au moins 10 % des postes de leurs structures décisionnelles en 2000, et 20 % de ces postes d’ici l’année 2005. En 2003, plus de 66 % des CNO et 43 % des FI ont atteint le premier objectif fixé par le CIO.
Dans ce contexte volontariste, il paraît légitime de s’interroger non seulement sur les enjeux liés à la féminisation des pratiques sportives d’organismes fédéraux dont le nombre de licenciés stagne depuis le milieu des années quatre-vingt (Loret, 1993) et que l’afflux de nouvelles pratiquantes pourrait redynamiser, mais également sur le recrutement potentiel de nouvelles dirigeantes par des organisations sportives en manque de bénévoles. Plus de deux tiers (70,7 %) des fédérations CROS ou CDOS mettent en place des actions afin de développer l’accès des femmes au monde sportif. Les fédérations unisports non olympiques sont les organismes qui, proportionnellement, développent le plus d’actions pour les femmes et le sport (90 % d'entre elles). Ce type de fédération compte le moins grand nombre de pratiquantes licenciées et la conquête d’un public féminin constitue un réel enjeu dans leur développement. Par exemple, entre 1982 et 1991, le nombre de licenciés de la fédération française de boxe stagnant entre 17000 et 20000, la pratique féminine a vite constitué un enjeu central des stratégies fédérales (Mennesson, 2003).
2. Division sexuelle au sein des organisations sportives
2.1. Une hiérarchisation sexuée du milieu sportif
La genèse du questionnement sur la Femme et le sport, et le traitement politique et idéologique qui en est fait, participent à la négation de la division sexuelle du travail au sein des organisations sportives et des rapports sociaux de sexe qui en résultent.
La division sexuelle du travail est considérée comme « la forme de division du travail social découlant des rapports sociaux de sexe ; cette forme [étant] modulée historiquement et socialement » (Kergoat, 2000, 36). Elle est caractérisée par le fait qu’hommes et femmes n’investissent pas les mêmes secteurs de travail et que les hommes occupent les fonctions les plus valorisées socialement. La reproduction de ces principes de « séparation » et de « hiérarchisation » est assurée par l’idéologie naturaliste qui renvoie les pratiques sociales à des « rôles sociaux » sexués (Guillaumin, 1992). Poser le problème de la division sexuelle du travail en termes de rapports sociaux implique au contraire de considérer que les pratiques sexuées sont construites socialement et sont issues des rapports sociaux de sexe. Ces derniers se caractérisent par une tension permanente (caractéristique de tout rapport social) entre le groupe social des hommes et le groupe social des femmes, par un rapport de pouvoir et de domination autour d’un enjeu : la division sexuelle du travail (Kergoat, 1992). Les mesures volontaristes engagées au niveau national et international en faveur de l’accès des femmes aux instances décisionnelles des organisations sportives n’ont pas permis, si ce n’est l’arrivée des femmes chez les dirigeants du sport, leur accès aux postes les plus élevés de la hiérarchie. Chez les élus, même si le statut ne suffit pas à déterminer la position d’un bénévole dans une association (Walter, 2000), le président dispose d’un statut juridiquement dominant. Les postes de présidents des CROS, CDOS et fédérations de notre enquête demeurent à 94,8 % occupés par des hommes. Quatre femmes président une fédération sportive (la fédération unisport olympique d’équitation, la fédération unisport non olympique de course d’orientation et les fédérations multisports des sourds de France et de l’entraînement physique dans le monde moderne), six femmes président un CDOS et on ne compte aucune femme présidente de CROS. Chez les élus, plus on s’élève dans la hiérarchie de l’organisation, plus les postes sont occupés par les hommes. Si l’on compare la répartition sexuée des postes au comité directeur en fonction du taux de pratiquantes licenciées des fédérations sportives, on peut noter que le nombre de femmes dirigeantes croît avec le pourcentage de licenciées féminines au sein de la fédération. Ces résultats peuvent s’expliquer par le fait que les statuts types des fédérations sportives prévoient de réserver des postes pour la représentation des femmes au comité directeur, leur nombre étant proportionnel à celui des licenciées féminines de la fédération (Loi du 16 juillet 1984, statuts types des fédérations sportives, article 11).
Figure 1
Répartition sexuée des membres du comité directeur en fonction du taux de licenciées féminines de la fédération
Quel que soit le secteur, technique, administratif ou électif, cette hiérarchisation interne se traduit notamment par une plus forte proportion de femmes aux postes d’adjointes. Ainsi, on compte deux fois plus de femmes vice-présidentes que de présidentes, 28,6 % de secrétaires générales adjointes pour 19,6 % de secrétaires générales et 17,5 % de trésorières adjointes pour 11,7 % de trésorières. Pour les postes techniques, même si les effectifs sont assez faibles, cette distribution verticale entre les postes de DTN et leurs adjoints semble suivre la même logique. Nous avons comptabilisé 2 femmes DTN pour 53 hommes (soit 3,8 %) et 5 DTN adjointes pour 25 hommes (soit 16,7 %)
[(5)]. Chez les administratifs des fédérations, là aussi, les femmes occupent plus de 90 % des postes d’exécution (type secrétariat) contre 36,8 % des postes de responsables de services administratifs.
Quels que soient les modes principaux de gouvernement des fédérations, les postes de présidents, DTN et directeurs administratifs stratégiquement importants pour la gestion de l’organisation (Bayle, 2000), demeurent majoritairement occupés par des hommes. L’accès limité des femmes aux postes les plus haut placés dans la hiérarchie de l’organisation sportive semble donc confirmer l’hypothèse d’une ségrégation ou hiérarchisation verticale rencontrée par ailleurs dans d’autres domaines professionnels (Fortino, 2000a, 2000b ; Laufer, 1982).
D’ailleurs, les postes de décision en haut de la hiérarchie du pouvoir dans les entreprises du sport (clubs sportifs professionnels), dans les entreprises en lien avec le sport (entreprises de commerce d’articles de sport par exemple) ou les administrations d’État et territoriales du sport sont en majorité occupés par des hommes.
2.2. Une distribution sexuée horizontale des secteurs sportifs
Les rapprochements des taux de pratique féminine et masculine accentuent l’idée d’un nivellement des disparités entre hommes et femmes. Pourtant, une distribution sexuelle des activités physiques sportives existe, hommes et femmes n’investissant pas les mêmes disciplines et/ou adoptant des modalités de pratiques différentes (Davisse et Louveau, 1998). Si elles sont presque aussi nombreuses (55 %) que les hommes à déclarer pratiquer une activité physique ou sportive, elles ne sont plus que 40 % à effectuer cette activité en club ou association et 24 % en compétition (Ministère des sports, 2000). Plus l’activité sportive prend une forme institutionnalisée et compétitive, aspect du sport le plus valorisé socialement, moins elle compte de femmes. Même si les fédérations sportives ont progressivement fait tomber les obstacles institutionnels envers la pratique sportive féminine, des interdits symboliques liés à la représentation de la féminité et de la masculinité dans notre société ont persisté, pesant certainement plus lourd que les règlements. La division sexuelle du travail au sein des organisations sportives tend à reproduire la domination masculine rencontrée dans les pratiques sportives. Certaines « violences symboliques » concernent plus particulièrement les femmes pratiquant les sports de tradition masculine, comme le rugby ou le football (Héas et Bodin, 2001). D’après ces auteurs, les sportives évoluant dans un domaine où dirigeants, sportifs et entraîneurs sont majoritairement des hommes et pratiquant un sport dominé par la masculinité en termes d’image, sont stigmatisées, aussi bien d’ailleurs, par des hommes que par des femmes.
Dans les organisations sportives françaises, cohabitent dirigeant(e)s salarié(e)s et bénévoles exerçant des fonctions administratives, techniques ou d’élus. Les postes administratifs, qu’ils s’agissent de postes de direction ou de postes d’exécution (secrétaires), sont pour la plupart des postes de salariés. Ces postes administratifs sont plus féminisés que ceux des secteurs techniques et d’élus. Ces chiffres ne sont pas surprenants si l’on se réfère plus largement au recensement des actifs occupés selon le secteur de travail de l’enquête emploi (INSEE, 2002) qui a relevé plus de 50 % de femmes actives dans le secteur administratif (tous statuts confondus). La répartition des tâches domestiques entre hommes et femmes demeurant toujours inégalitaire en terme de temps passé (Degenne, Lebeaux et Parry, 2002), les femmes semblent privilégier les postes administratifs des organisations sportives, permettant une meilleure conciliation de la vie familiale et professionnelle que les postes techniques ou d’élus qui eux, exigent une très grande disponibilité temporelle et géographique.
La concentration des hommes sur le secteur technique (environ 98 % de DTN et 90 % d’entraîneurs nationaux masculins pour les derniers chiffres du Ministère des Sports en 2003) et des femmes vers le secteur administratif s’effectuent déjà en amont du recrutement des cadres techniques. Les cadres techniques nationaux sont composés de DTN, CTN et entraîneurs nationaux. Ce sont des fonctionnaires de catégorie A mis à la disposition des fédérations sportives pour exercer leur mission éducative et sociale définie par la loi du sport et ils sont pour la plupart recrutés parmi le corps des professeurs de sport du Ministère de sports (Bauger, 2001). L’analyse sexuée des résultats du concours externe de professorat de sport en 1998 (Freland, Deltour et Grange, 1999) montre que les femmes se présentent davantage pour l’obtention du diplôme de Conseiller Administratif Sportif (CAS) que pour le diplôme de Conseiller Technique Sportif (CTS). Elles obtiennent un meilleur taux de réussite que les hommes au concours de CAS (15 % contre 11 % pour les hommes) et réussissent moins bien au concours de CTS (6 % contre 13 % pour les hommes). Le vivier potentiel de cadres techniques est donc déjà fortement masculinisé, les femmes s’orientant vers la filière administrative du professorat de sport, où elles obtiennent d’ailleurs un meilleur taux de réussite que les hommes. L’intériorisation de la domination masculine a conduit les femmes à s’orienter d’elles-mêmes vers des postes plus accessibles, dans les pratiques et les esprits, pour les femmes. Elles adhèrent à ces représentations qui font passer la domination masculine comme « naturelle » (Bourdieu, 1998) même si, « en aucun cas il ne s’agit d’un consentement de la part des dominés » (Mathieu, 1991).
Figure 2
Répartition sexuée des postes à responsabilité dans les fédérations, CROS et CDOS selon le secteur d’exercice des fonctions
Pour faire fonctionner la fédération, le comité directeur met également en place des commissions (Loi sur le sport, 1984, décret du 27 octobre 1995, article 19). Ces dernières, présentes également dans les CROS et CDOS, traitent d’un domaine spécifique (finances, jeunes de moins de 26 ans, compétitions, protocoles…) Outre la surreprésentation des hommes aux postes de présidents de commission (80,4 %), nous avons relevé une répartition sexuée selon la nature des commissions. La commission comportant le plus de présidentes femmes est sans surprise la commission féminine chargée de représenter les athlètes féminines (92,2 %), puis la commission jeune (36,4 %), la commission sport pour tous (22,9 %) et la commission formation (22 %). L’étude des commissions les plus féminisées confirme l’assignation des femmes à des « rôles biologiquement déterminés » (Hirata, Laborie, Le Doaré et Senotier, 2000). L’idéologie naturaliste confine ainsi les femmes dans des qualités naturelles féminines (patience, empathie, rapports privilégiés aux enfants et aux jeunes, à leur éducation…) niant ainsi leurs compétences (Molinier et Welzer-Lang, 2000).
L’hypothèse d’une « ségrégation horizontale », c’est-à-dire d’une répartition sexuée des secteurs d’activité, déjà mise en évidence dans d’autres domaines professionnels (Crompton et Le Feuvre, 1997 ; Picot, 1995 ; Sundin, 2000), semble se vérifier au sein même des organisations sportives. Les différences sexuées concernant les fonctions ou les secteurs d’activité, les hommes accédant le plus souvent aux domaines les plus valorisés socialement, sont difficilement critiquables, y compris par les femmes, car elles apparaissent « naturelles » (Fougeyrollas-Schwebel, 2000).
Cette distribution sexuée horizontale des postes de dirigeants varie également en fonction du type d’organisation concernée. Les fédérations multisports paraissent les plus ouvertes à l’accès des femmes dans leurs instances décisionnelles. C’est par exemple, dans ce type de fédération que la proportion de femmes est la plus élevée au sein du comité directeur (25,6 %) et du bureau (20,8 %). Ces fédérations organisent des activités sportives dans plusieurs disciplines, concernent une population à besoins spécifiques ou partagent une idéologie commune (Dudognon, Musso et Pecout, 1993). Notons que parmi les seize fédérations multisports de notre enquête on compte trois fédérations fortement féminisées et traditionnellement tournées vers la gymnastique ou la remise en forme. La fédération française d’éducation physique et de gymnastique volontaire, la fédération française pour l’entraînement physique dans le monde moderne et la fédération sportive et culturelle de France comptabilisent respectivement 93,4 %, 85,9 % et 65,7 % de licenciées féminines.
La caractéristique essentielle de ce type de fédérations est qu’elles ne développent pas des activités physiques de nature compétitive et n’entrent donc pas dans une logique de performance, plus valorisée socialement.
2.3. Des positions dans l’espace social renforçant les disparités sexuées
L’étude de la répartition sexuée des postes de dirigeants dans les organisations sportives confirme la persistance d’inégalités sexuées, témoins des contraintes institutionnelles qui s’imposent aux individus et plus particulièrement aux femmes. Comme cela a été montré chez les dirigeantes associatives au niveau local (Vieille-Marchiset, 2004), les freins à l’investissement des femmes dans les instances de direction du sport dépendent non seulement des résistances issues de l’organisation sportive mais aussi des histoires personnelles et de la position des dirigeantes dans l’espace social Pour les femmes, les contraintes temporelles sont d’autant plus pesantes que travail domestique et activité professionnelle se cumulent, ce qui peut être considéré comme une forme d’oppression (Hirata et Zarifian, 2000). Le travail domestique est lié aux rapports affectifs au sein de la famille et fondé sur la disponibilité maternelle et conjugale des femmes (Chabaud-Rychter, Fougeyrollas-Schwebel, Sonthonnax, 1985). Parmi les dirigeants de notre enquête, les hommes comme les femmes vivent plus souvent en couple que seuls, mais il existe des différences significatives concernant la situation familiale selon le sexe. Les femmes dirigeantes vivent plus souvent seules que les hommes. Elles sont majoritaires parmi les dirigeants célibataires ou séparés (36 % contre 13 % pour les hommes) et les hommes au contraire sont surreprésentés parmi les dirigeants vivant en couple, mariés ou non, (87 % contre 64 % chez les femmes). La « vie en couple », et donc la prise en charge potentielle des tâches domestiques, par les femmes semble faciliter l’exercice de fonctions dirigeantes par les hommes.
Les femmes vivant en couple insistent sur le fait qu’elles n’auraient jamais mené leur carrière sans l’aide de leur mari. Notons que près de la moitié des femmes dirigeantes bénévoles ont un conjoint cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure (contre seulement 28 % des hommes qui ont une conjointe cadre ou exerçant une profession intellectuelle supérieure). Or on sait que ce type de professions dote le foyer d’un capital économique suffisant pour permettre de déléguer, au moins en partie, les tâches familiales à une tierce personne.
D’autres ont des situations familiales moins traditionnelles, des parcours plus hachés, vivant seules ou séparées, ayant des enfants assez tardivement.
Les femmes de notre échantillon disposent d’un capital culturel élevé et quasiment équivalent à celui des hommes avec une majorité d'entre elles qui a obtenu un diplôme du supérieur (39 % de femmes diplômées du supérieur pour 54 % d’hommes). Elles sont surreprésentées parmi les diplômées à bac + 2 (25 % d'entre elles ont obtenu un diplôme de niveau bac + 2, pour seulement 3 % d’hommes). Pourtant, les dirigeantes sportives ne rentabilisent pas leur diplôme sur le marché du travail aussi bien que les hommes. Même si la catégorie socioprofessionnelle la plus représentée chez les hommes comme chez les femmes, est la catégorie cadre ou professions supérieures, les hommes sont surreprésentés dans cette catégorie (76 % contre 54 % pour les femmes).
Situation familiale des dirigeant(s)
Malgré le poids du sexe dans les devenirs et carrières de ces femmes, certaines accèdent à des postes à hautes responsabilités dans une organisation sportive. La plupart des dirigeants (hommes ou femmes) occupant un poste technique (DTN ou CTN par exemple) ont pratiqué une activité sportive à haut niveau. Une des particularités des femmes ayant eu accès à ce type de poste est qu’elles n’ont pas, comme c’est le cas dans d’autres domaines sociaux ou professionnels, accumulé des diplômes sportifs mais capitalisé une expérience en tant que pratiquante de haut niveau international. Ainsi 70 % des femmes occupant une fonction technique sont des anciennes athlètes de niveau international, contre 33 % pour les hommes qui à poste égal n’ont qu’un niveau national. Même si dans le domaine technique, les femmes ont pratiqué à un niveau sportif supérieur à celui des hommes, cette expérience de sportive de haut niveau constitue certainement un mode d’accès privilégié à certaines fonctions. Un certain nombre d’anciennes athlètes de haut niveau se voient proposer des fonctions d’entraîneurs d’équipe de France (en général des équipes de jeunes ou de femmes). À ces postes, notons qu’elles n’ont pas le droit à l’erreur et sont facilement remplaçables. Catherine, 40 ans, ancienne athlète de haut niveau puis entraîneure de l’équipe de France féminine d’un sport collectif olympique, a été remerciée de ses fonctions par la fédération, sans raisons valables. Adulée en tant qu’athlète, choisie officiellement pour remonter les résultats jugés insuffisants de l’équipe de France féminine, mais officieusement pour faire la transition entre deux championnats du monde, elle sombre dans la dépression après avoir été exclue du milieu sportif dans lequel elle s’était construite.
Profession des dirigeant(e)s
Chez les élues bénévoles par contre, les femmes ont une expérience de la pratique sportive mais le plus souvent non compétitive. Ce plus faible capital sportif peut constituer un frein à l’accès aux fonctions d’élus élevées dans la hiérarchie. En effet, les femmes élues bénévoles de notre échantillon sont surreprésentées parmi les représentantes de collèges au comité directeur (féminines, corporatifs, jeunes…). Elles occupent donc des postes réservés par les statuts-types des organisations sportives, stratégiquement moins importants pour l’organisation que les postes bénévoles élus occupés par les hommes.
Le sport s’est constitué historiquement comme un « fief de la masculinité » (Elias et Duning, 1986) parallèlement au déclin des domaines qui permettaient aux hommes d’exprimer leur force physique (travail manuel, combat…) (Whitson, 1990). La pratique de certains sports permet ainsi l’expression et la conservation de l’identité masculine (Messner & Sabo, 1990 ; Welzer-Lang, 2000). Les femmes occupant des fonctions dirigeantes dans une organisation sportive investissent ainsi des territoires masculins, espaces particulièrement heuristiques pour l’étude des rapports sociaux de sexe et de la division sexuelle du travail.
L’engagement politique sur la problématique « Femmes et sport », impulsé par des directives européennes puis françaises, a contribué à recenser les inégalités sexuées dans les pratiques et institutions sportives, et à mettre en place des mesures volontaristes dans ce domaine. Ce positionnement politique envers la question « Femmes et sport » n’est pas sans lien avec une certaine idéologie de la femme sportive ou dirigeante, ou encore avec des stratégies fédérales. La construction politique et idéologique de cette problématique a contribué à passer sous silence la nature de la féminisation des instances dirigeantes sportives et plus particulièrement les processus de distributions sexuées verticales et horizontales des postes de dirigeants sportifs.
La division sexuelle du travail au sein des organisations sportives constitue l’enjeu principal des rapports sociaux de sexe dans ce domaine. Ces derniers sont caractérisés par une tension, caractéristique de tout rapport social, et notamment par une domination masculine. Les rapports de domination masculine apparaissent d’autant plus forts et légitimes dans le domaine sportif, que la construction arbitraire des corps masculins et féminins donne un fondement en apparence naturel à la vision « androcentrique » de la division sexuelle du travail dans le monde (Bourdieu, 1998). Cette construction symbolique rend difficilement relevable et critiquable la domination masculine, y compris par les femmes elles-mêmes qui auraient incorporé sous la forme de schèmes de perception et d’appréciation cet « inconscient androcentrique » contribuant ainsi à la reproduction d’un ordre masculin naturel et social (Bourdieu, 1998). Une enquête qualitative plus approfondie basée sur des entretiens de type récits de vie devrait permettre de mieux appréhender la nature et l’expression de cette vision androcentrique dans les organisations sportives. Le croisement de données statistiques concernant la position sociale des dirigeant(e)s du sport avec des données de nature biographique recueillies par entretien permettra de saisir les facteurs susceptibles d’avoir influencé leurs parcours.
CDOS : Comité Départemental Olympique Sportif
CROS : Comité Régional Olympique Sportif
CIO : Comité International Olympique
CNO : Comité National Olympique
CNOSF : Comité National Olympique Sportif Français
CTN : Conseiller Technique National
DTN : Directeur Technique National
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[(1)]
« Le CIO veille, par tous les moyens appropriés, à la promotion des femmes dans le sport à tous les niveaux et dans toutes les structures, et notamment dans les organes exécutifs des organisations sportives nationales et internationales en vue de l’application stricte du principe d’égalité de sexes. » (Charte Olympique, Article 2, paragraphe 5)
[(2)]
Le ministère responsable de l’organisation du sport d’ailleurs a compté plusieurs femmes ministres :
Edwige Avice, Ministre déléguée, chargé de la jeunesse et des sports, de 1981 à 1984, (gouvernement socialiste) ; Frédérique Bredin, Ministre de la Jeunesse et des sports, de 1991 à 1993, (gouvernements socialistes) ; Michèle Alliot-Marie, Ministre de la Jeunesse et des sports, de 1993 à 1995, (gouvernement de droite).
[(3)]
« La solidarité olympique a pour but d’organiser l’aide aux CNO reconnus par le Comité International Olympique (CIO), et particulièrement à ceux qui en ont le plus besoin. Cette aide prend la forme de programmes élaborés en commun par le CIO et les CNO, avec l’assistance technique, si nécessaire, des fédérations Internationales (FI). » (Charte Olympique, Article 8)
[(4)]
Voir par exemple UNCU/USJF (2003) Les femmes : un atout pour construire l’avenir du sport ?
Les cahiers de l’université sportive d’été n° 16. Maison des Sciences de l’homme et d’Aquitaine.
Ou encore les campagnes de communications du Ministère des Sports et d’organisations régionales ou départementales « Les femmes, l’avenir du sport »
[(5)]
Les derniers chiffres (exhaustifs) du Ministère des Sports font état de 2 femmes DTN pour 58 hommes (soit 3 %) en 2002 et de 2 femmes DTN pour 56 hommes (soit 4 %) en 2003 (Direction des Sports).