Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
228 pages

p. 195 à 207
doi: 10.3917/sta.066.0195

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Rapport de recherche

no 66 2004/4

2004 STAPS Rapport de recherche

« L’amour du risque ». Modes d’engagements féminins dans les pratiques sportives à risques.

Nicolas Penin. Doctorant U.F.R. STAPS. Paris-Sud XI. Centre de Recherches en Sciences du Sport (UPRES EA 1609). Unité de Recherche sur les Cultures Sportives.
Si la plupart des sports sont aujourd’hui accessibles aux femmes, force est de constater qu’il existe encore une inégale distribution sexuelle dans les pratiques sportives. De fait, certaines disciplines restent des « sports d’hommes » tandis que d’autres sont des « sports de femmes ». Les sports à risques font partie de ces territoires très faiblement investis par les femmes. Elles sont pourtant quelques unes à pratiquer le BASE-jump, le parachutisme ou l’alpinisme. Ce travail vise à mettre au jour les facteurs susceptibles d’éclairer les engagements féminins dans les sports à risques. Soucieux d’appréhender la complexité des logiques de socialisation, cinq entretiens approfondis de type récit de vie ont été réalisés. Ils ont permis de mettre en évidence quelques traits déterminants dans la construction des engagements. L’influence d’expériences récurrentes et originales est apparue particulièrement signifiante dans l’explication de ces parcours singuliers.Mots-clés : Sports à risques, femmes, engagement, socialisation.. Even if most sports are now open to women, we can’t help but notice that there is still an unequal gender distribution in sport activities. In fact, some sports still remain “men’s sports” while others are deemed as “women’s sports”. Extreme sports are in these boundaries that women can hardly penetrate. Nevertheless, there are a few who do practice base-jumping, parachuting or mountain climbing. This work was meant to discover the determining factors of particular life interests in order to understand how a woman becomes an extreme sports addict. With a willingness to grasp the complexity of social influences, five detailed life account interviews were carried out. They bring to light a system of determining factors that help to account for these extraordinary paths. The influence of original recurrent formative experiences is particularly significant.Keywords : Extreme sports, women, engagement, socialisation.. Auch wenn die meisten Sportarten heutzutage für Frauen zugänglich sind, stellt man noch immer eine ungleiche geschlechtsspezifische Verteilung im Sport fest. Es gibt also weiterhin „Männersportarten“ und „Frauensportarten“. Die Risikosportarten sind Teil der Sportarten, in denen die Beteiligung der Frauen sehr gering ist. Allerdings gibt es einige, die Base-jumping, Fallschirmspringen oder Bergsteigen betreiben. Diese Arbeit hat sich zur Aufgabe gemacht, die Faktoren aufzudecken, welche das Engagement der Frauen in den Risikosportarten erhellen können. Es konnten einige determinierende Faktoren hinsichtlich der Konstruktion der Beteiligung gezeigt werden. Dem Einfluss wiederkehrender und origineller Erfahrungen kommt eine große Bedeutung in den individuellen Lebensläufen zu.Schlagwörter : Risikosportarten, Frauen, Engagement, Sozialisation. Se la maggior parte degli sport sono oggi accessibili alle donne, è giocoforza constatare che esiste ancora un’ineguale distribuzione sessuale nelle pratiche sportive. Di fatto, certe discipline restano degli «sport da uomini», mentre altri sono «sport da donne». Gli sport di rischio fanno parte di questi territori molto poco praticati dalle donne. Tuttavia, alcune praticano il BASE-jump, il paracadutismo o l’alpinismo. Questo lavoro ha lo scopo di evidenziare i fattori in grado di chiarire gli impegni femminili negli sport rischiosi. Preoccupati di valutare la complessità delle logiche di socializzazione, sono state realizzate cinque interviste approfondite di questo tipo di “vissuto”. Esse hanno permesso di evidenziare alcuni tratti determinanti nella costruzione degli impegni. L’influenza di esperienze ricorrenti ed originali è apparsa particolarmente significativa nell’esplicazione di questi singolari percorsi.Parole chiave : donne, impegno, sport rischiosi, socializzazione.. Si hoy en día la mayoría de los deportes son accesibles a las mujeres, es necesario constatar que todavía existe una distribución sexual desigual en las practicas deportivas. De hecho, ciertas disciplinas siguen siendo “deportes de hombre” mientras que otros son “deportes de mujeres”. Los deportes de riesgo hacen parte de aquellos territorios débilmente incursionados por las mujeres. Algunas de ellas practican el Base-jump, paracaidismo o alpinismo. Este trabajo apunta a poner en evidencia los factores susceptibles de esclarecer los compromisos femeninos en los deportes de riesgo. Preocupados de rescatar la complejidad de las lógicas de socialización, fueron realizadas cinco entrevistas profundizadas, de tipo relato de vida. Permitieron poner en evidencia algunas líneas determinantes en la construcción de compromisos. La influencia de experiencias recurrentes y originales aparición particularmente significante en la explicación de estos particulares recorridos.Palabras claves : deportes de riesgo, mujeres, compromiso, socialización..
Si des travaux ont été réalisés dans la perspective d’expliquer la construction des goûts en matière de pratiques sportives (Bourdieu, 1979 ; Pociello, 1981), ceux-ci se sont surtout attelés à rendre compte des tendances lourdes. En revanche, ces recherches abordent peu les dissidences. Elles offrent un cadre d’intelligibilité général mais font peu de cas des singularités, en particulier s’il s’agit de parcours hors normes. L’investissement féminin dans les sports à risques fait partie de ces parcours originaux. En premier lieu, les pratiques sportives à risques se posent comme des disciplines surprenantes : elles sont le lieu d’une mise en danger gratuite et délibérée des pratiquants. Elles sont en ce sens un déni d’une certaine « idéologie sécuritaire » prégnante dans les sociétés occidentales contemporaines (Le Breton, 1996a, 81). Par ailleurs, les sports à risques apparaissent comme des pratiques « d’hommes » puisqu’au même titre que la force physique ou l’affrontement, il semble que les prises de risques se présentent comme des espaces spécifiquement masculins (Louveau, 1986 ; Mennesson, 2000a), terrains d’expression des valeurs masculines, des « fiefs de la virilité » (Dunning, 1994, 367). Quelques femmes investissent néanmoins ces territoires, transgressant les attentes sociales relatives aux rôles et attitudes de genre. Ces pratiquantes extra-ordinaires posent la question des processus de construction d’un engagement exceptionnel, celui de femmes dans des mondes masculins dont elles sont généralement exclues.
 
1. Des « sports d’hommes1 ».
 
 
Les sports à risques sont le lieu d’une mise en danger délibérée des pratiquants. Confrontés à un environnement instable, incertain et susceptible de devenir hostile, les « risqueurs » s’inscrivent dans une quête de limites à éprouver. Ces pratiques cultivent une forte symbolique de conquêtes du monde et de soi. Il s’agit de gagner tous les espaces du globe, des plus hauts sommets (escalade, alpinisme) aux fosses les plus profondes (spéléologie, plongée sous-marine), en passant par les contrées les plus reculées (raids aventure dans les déserts ou jungles et toutes les déclinaisons sportives de l’aventure). En ce sens, les sports à risques sont des sports extrêmes ou plus exactement des sports des extrêmes. Ce dont il est question dans ces pratiques, c’est de rencontrer les frontières, naturelles, corporelles ou psychologiques dans un rapport toujours présent avec l’ultime limite que constitue la mort (Le Breton, 1996a). Dans ces sports, la mort n’est pas seulement symbolique, mimée ni même euphémisée : elle est réelle. L’erreur, qu’elle soit technique ou matérielle, peut être fatale. Le danger est grand, la peur présente, le courage mis à l’épreuve. Les prises de risques se posent dès lors comme des épreuves viriles puisque ces pratiques mettent en jeu la vaillance et le courage, vertus communément admises comme étant proprement masculines. En ce sens les sports à risques sont des « conservatoires des vertus viriles » (Pociello, 1987). Assignés au masculin, ces espaces ne devraient être que très peu investis par les femmes : « l’aventure dangereuse est un jeu qui se règle au masculin » (Griffet, 1995, 103). Celles-ci se trouvent d’ailleurs, de fait, quasi étrangères à ces territoires. Les fortes disparités de sexes que mettent en évidence les statistiques accidentologiques témoignent de ce qui apparaît comme une moindre inclination des femmes aux prises de risques. Elles sont par exemple 2,7 fois moins exposées que les hommes, en tant que conducteur, aux accidents de la route mortels, et de manière générale 1,6 fois moins exposées que les hommes aux morts violentes [1]. Dans l’espace des sports à risques, les femmes sont également peu présentes : moins d’un alpiniste sur quatre et moins d’un parachutiste régulier sur sept est une femme [2]. Les prises de risques s’inscrivent donc dans la sphère du masculin, faisant ainsi partie « d’attributs que les femmes semblent ne pas pouvoir faire leurs, et qui appartiennent donc, en propre, à la masculinité » (Louveau 1996a, 266). Rien ne semble pouvoir orienter des femmes vers la pratique des sports à risques. Certaines négligent néanmoins les injonctions sociales relatives aux manières d’être et de se conduire lorsque l’on est une femme. Elles sont quelques unes à « rompre avec les pesanteurs sociales et les convenances pour mener leur propre vie à leur guise sans craindre de franchir la ligne d’horizon » (Le Breton, 1996b, 62). C’est à ces engagements improbables que nous souhaitons donner du sens.
 
2. Les ressorts de l’engagement féminin dans la pratique des sports à risques.
 
 
La compréhension de l’engagement sportif se présente comme un objet privilégié de la sociologie du sport depuis son émergence. Des travaux fondateurs de la discipline ont montré comment les goûts et par là même les pratiques sportives pouvaient être socialement constitués. Néo-structuralistes, ces thèses proposent de comprendre l’engagement comme une réponse à un système de dispositions incorporées (Bourdieu, 1979 ; Pociello 1981). Ce « schème d’intelligibilité » (Berthelot, 1991, 18) qui peut rendre compte des tendances lourdes, peut également éclairer la construction des engagements singuliers. Les choix extra-ordinaires, s’ils échappent aux régularités statistiques n’en sont pas moins socialement constitués. Ainsi, comme le note Mennesson (2000a), « pour comprendre l’engagement des femmes dans les pratiques « masculines », il importe de saisir leurs dispositions ». Dès lors la question qui se pose est celle de l’incorporation des dispositions. L’habitus, qui peut rendre compte des engagements en ce qu’il est une « structure structurante », est également « structure structurée et qui est acquis par la pratique » (Bourdieu et Wacquant, 1992, 97). La constitution des systèmes de dispositions doit donc être comprise comme un processus historique et biographique. L’habitus se structure tout au long de la socialisation par la rencontre d’expériences vécues. Dès lors, la singularité des engagements pourrait trouver une explication dans l’originalité des trajectoires. C’est par la prise en compte des expériences que peuvent être comprises les traductions individuelles originales des habitus collectifs (Corcuff, 1999). C’est ce que tendent à prouver les travaux de Menesson (2000a), qui montrent comment l’investissement de femmes dans des sports de tradition masculine peut être le fruit d’une « socialisation inversée » (Menesson, 2000b, 241), marquée par une sensibilisation précoce à différentes formes de mises en jeu « masculines » du corps et par l’influence de socialisateurs masculins. Le jeu des acteurs impliqués dans le processus de socialisation, - ceux que Berger et Luckmann (1986) appellent les « autres significatifs »- est d’ailleurs également susceptible de renseigner la logique des choix singuliers.
Confronté à une pluralité de contextes de socialisation, on ne saurait donc se prononcer, a priori, dans le sens d’une unicité d’un système de disposition. Les travaux de Louveau (1986, 1996a) ou de Menesson (2000a) ont d’ailleurs montré que parmi les pratiquantes de sports « masculins », l’adoption d’attitudes communément considérées comme masculines ne transcendait pas nécessairement le cadre de la pratique sportive. Plutôt que de parler de cohérence de l’habitus il est donc peut-être plus prudent de parler de « dispositions sous conditions » (Lahire, 1998, 63). Ce n’est que par l’épreuve des faits que nous pensons pouvoir contribuer à renseigner la cohérence (ou non) des dispositions et la permanence (ou non) de leur activation.
 
3. Reconstituer des logiques d’engagement.
 
 
Envisager la construction des goûts et des choix individuels dans une perspective dispositionnelle repose sur un préalable théorique : c’est par le processus historique de socialisation que s’incorporent les dispositions génératrices de pratiques. Il s’agit donc d’interroger les déterminants de la socialisation. Questionner les trajectoires de vie et les expériences se pose comme une nécessité compte tenu de leur potentiel explicatif dans la constitution de dispositions originales. Le recours à l’entretien de type récit de vie apparaît dès lors comme la traduction empirique la plus pertinente. Cet outil « s’attache à saisir l’individu dans son espace temporel, dans son histoire, et dans sa trajectoire » (Blanchet et Gotmann, 1992, 17). Les entretiens sont guidés tout d’abord par l’ambition de mettre en lumière les trajectoires sportives (pratiques, rencontres, expériences des prises de risques et des rôles et attitudes sexués) puisque ces pratiques se posent comme des lieux privilégiés de prises de risques et de construction des dispositions sexuées différenciées. Une attention accrue est portée à l’influence que peuvent jouer celles et ceux qui prennent en charge la socialisation, les « autres significatifs » (Berger et Luckmann, 1986) : pères et mères, frères et sœurs, amis et amies… La pluralité de ces acteurs sociaux peut contribuer à une éventuelle pluralité des principes de socialisation. Il est donc nécessaire d’interroger leur influence et les principes qu’ils dispensent pour éclairer la question de la cohérence des dispositions et par conséquent renseigner la permanence de l’activation des dispositions. Outre le cadre des pratiques sportives, les pratiques de loisirs, les univers familiaux, professionnels ou amicaux sont observés pour mesurer les conditions d’activation des dispositions relatives aux prises de risques et à l’adoption de rôles et attitudes « d’hommes ». Concrétisation empirique d’un questionnement théorique, ces thèmes d’entretiens doivent permettre de répondre aux questions de la construction de dispositions « hors-normes » de leur cohérence et de la permanence de leur mise en pratique. Cinq entretiens approfondis ont été réalisés avec des femmes engagées dans différents sports à risques. C’est certainement plus par la richesse des entretiens que par leur nombre que peut être saisie la complexité des principes de la socialisation et perçue la pluralité des pratiques des « femmes du risque ».
Les pratiquantes :
Joséphine est free-rideuse, Jessica et Catherine BASE-jumpeuses, Sandrine free-flyeuse [3] et Christine est alpiniste. Ces sportives sont âgées de 23 à 40 ans. Une seule est mariée et mère d’un enfant (Christine, 40 ans), les quatre autres sont célibataires. Elles semblent toutes socialement bien insérées, sont étudiantes (Sandrine, 23 ans, DEUST STAPS et Catherine, 28 ans, en doctorat de psychologie) ou ont un emploi (Joséphine, 26 ans est monitrice de ski ; Christine, 40 ans est alpiniste professionnelle ; Jessica 30 ans est contrôleuse aérienne). Elles sont issues de milieux sociaux très différents : le père de Sandrine est ouvrier mécanicien, celui de Christine est ingénieur. Elles ont toutes commencé la pratique d’un sport dès l’enfance et se sont rapidement orientées vers la pratique d’un sport à risques. Elles pratiquent leur discipline de manière intense : elles y consacrent beaucoup de temps et d’argent (plusieurs heures par semaine, de nombreux week-ends et vacances). Aucune n’envisage d’arrêter son activité sportive.
Sur la base de ce corpus une analyse par entretien est réalisée afin de « mettre en évidence des processus internes de formation des trajectoires » ou encore des « moments-clés » (Blanchet et Gotman, 1992). Une analyse thématique est également utilisée pour pouvoir adopter un regard transversal à même de rendre compte de la « cohérence thématique inter-entretiens » (ibid.). Par le croisement de ces deux méthodes d’analyse on obtient une double observation des logiques d’engagement féminin dans les sports à risques qui permet d’approcher l’appréhension de leur complexité.
 
4. Les logiques d’engagement : principes de socialisations et incorporation de dispositions.
 
 
4.1. Parcours de pratiquantes de sports à risques.
Catherine, est parachutiste et BASE-jumpeuse. Elle a 28 ans. Elle vit avec son compagnon, pratiquant de BASE-jump également. Elle habite la région de Genève. Son père était moniteur de ski, comme l’est maintenant un de ses frères. Elle est la cadette d’une famille de quatre enfants : deux garçons et deux filles. Elle poursuit une thèse en psychologie. Elle pratique une discipline sportive depuis l’âge de 2 ou 3 ans : le ski tout d’abord avec son père ; puis de nombreux sports ensuite dans le cadre scolaire : gymnastique, équitation, basket-ball, tir à l’arc, ou encore plongeon et escalade. À 12 ans, l’aîné de ses frères lui a offert un baptême de deltaplane. C’est avec le cadet de ses frères qu’elle a plus tard commencé la plongée sous marine à l’âge de 13 ans. Elle s’est investie dans cette discipline qu’elle a pratiquée intensément jusqu’à 25 ans. Son engagement dans le parachutisme est contemporain de son abandon de la plongée sous-marine. C’est dans le parachutisme qu’elle rencontre celui qui est aujourd’hui encore son compagnon. Ce dernier est BASE-jumpeur. C’est avec lui qu’elle débute cette activité. Elle n’envisage pas d’arrêter cette discipline pour le moment mais pense pratiquer le parapente avec son ami, lorsqu’ils seront plus âgés.
Sandrine est free-flyeuse. Elle à 23 ans. Elle est célibataire. Elle habite dans le Nord d’où elle est originaire. Son père est ouvrier qualifié (mécanicien), sa mère est secrétaire. Elle est l’aînée d’une fratrie de deux enfants. Son frère aimerait faire du sport automobile, il est étudiant en maintenance automobile. Sandrine est étudiante en deuxième année de DEUST STAPS. Elle a pratiqué de nombreux sports étant enfant, sous l’impulsion de ses parents : équitation, tennis, gym, danse ; ou dans le cadre scolaire : natation, athlétisme. Elle a commencé le planeur à l’âge de 15 ans, encouragée par son père ancien parachutiste. Elle débute le parachutisme à 17 ans, lorsque son père lui accorde une autorisation parentale, nécessaire pour les parachutistes mineurs. Très engagée dans ce sport, elle pratique aujourd’hui le free-fly et envisage d’essayer le BASE-jump, si l’occasion se présente.
Christine est la plus âgée des femmes que nous avons rencontrées : elle a 40 ans. Elle est originaire de la région parisienne et habite aujourd’hui en Savoie. Son père était ingénieur. Elle est alpiniste et escaladeuse professionnelle. Elle est aujourd’hui mariée et mère d’un enfant de 3 ans. Son mari est alpiniste lui aussi. Elle est l’aînée d’une famille de 6 enfants, 5 filles et 1 garçon (le cadet). Tous pratiquent ou ont pratiqué l’escalade. Son père a rencontré ce sport lors de ses études en école d’ingénieur. Christine pratique intensément l’escalade depuis l’âge de 12 ans. Dès l’adolescence, elle passe ses week-ends et ses vacances dans les Alpes avec un groupe d’amis (exclusivement constitué de garçons) pour pratiquer l’escalade. Elle suit une formation de kinésithérapeute avec succès. Elle cesse d’exercer lorsqu’elle participe aux premières compétitions d’escalade et devient championne du monde. Elle arrête ensuite après s’être blessée au dos. Elle commence alors l’alpinisme, jusqu’à se lancer dans des ascensions particulièrement difficiles, de l’Everest à l’ouverture de voies en solitaire dans les Alpes. Elle n’envisage pas d’arrêter cette discipline.
Joséphine free-rideuse. Elle à 26 ans. Elle est célibataire, monitrice de ski. Elle est originaire des Alpes où elle habite encore. Elle pratique le ski depuis l’âge de 5 ans. Elle est fille unique. La plupart de ses cousins sont skieurs, tout comme l’était son père. Après avoir pratiqué puis arrêté les compétitions de ski, elle a commencé le free-ride avec des amis à l’adolescence. Elle pratique également d’autres sports de montagne : escalade, alpinisme, randonnée, ski de randonnée. Elle dit aussi aimer le surf et la moto. Elle espère devenir « pro-rideuse », c’est-à-dire professionnelle en free-ride.
Jessica est parachutiste et BASE-jumpeuse. Elle a 30 ans. Elle est contrôleure aérienne. Elle a grandi dans une station de ski en montagne. Elle habite maintenant la région de Genève. Jessica a pratiqué l’équitation durant sa jeunesse. Elle dit également avoir fait de la course à pied jusqu’à ce qu’un accident de parachutisme ne l’en empêche. Elle a commencé le parachutisme lorsque l’occasion s’est présentée au cours d’un stage de formation professionnelle à vingt-deux ans. Elle a ensuite été initiée au BASE-jump, quelques années plus tard, par son compagnon (qu’elle a rencontré dans le cadre de la pratique du parachutisme). Elle suit actuellement une formation de brevet d’état de parachutisme.
4.2. Le goût du risque, la passion du danger.
En ce qui concerne les pratiques sportives, toutes celles que nous avons rencontrées témoignent d’une attirance prononcée pour les sports dans lesquels existent d’importantes prises de risques corporels : Christine pratique le parachutisme, le BASE-jump, la plongée sous-marine, le free-ride, ou encore l’escalade. Elle envisage aussi de commencer le parapente. Catherine est alpiniste et escaladeuse, tout comme Joséphine qui est aussi free-rideuse et surfeuse. Jessica pratique le parachutisme, le BASE-jump et l’alpinisme. Sandrine, parachutiste, pratique également le planeur, et souhaite essayer le BASE-jump. Ce qui est constaté dans les pratiques sportives est parfois avéré dans d’autres cadres de vie. Pour Joséphine et Catherine, la route peut être un lieu de rencontre volontaire avec le danger. Joséphine aime prendre des risques à moto, « ça m’éclate, je n’arrête pas de prendre des gamelles mais pour l’instant j’ai de la chance, je me suis jamais fait trop mal…je fais de la moto aussi, je me suis déjà pris deux ou trois râteaux à moto ». En voiture, Catherine aime la vitesse et les situations extrêmes : « j’aime bien aussi la sensation de vitesse en voiture […] c’est vraiment la recherche de vitesse. Quand t’as un bon virage et que tu sens que la voiture colle bien, quand tu accélères, là aussi ça te procure des sensations qui sont assez proches d’un plaisir ». L’exemple de Sandrine semble même pouvoir illustrer ce à quoi Bourdieu fait référence lorsqu’il parle de « transfert d’un champ à un autre des mêmes schèmes d’action » (Bourdieu, 1979, 192). Sandrine adopte un mode de vie sans aucune stabilité « moi j’ai zoné dans le para pendant un an, c’est génial. Tu plantes ta tente quelque part, tu squattes là, tu tiens le bar le matin pour pouvoir avoir la bouffe gratuite. Le problème c’est que c’est un truc où tu vivotes. T’as besoin de trente balles tu fais un pliage. T’as pas de loyer parce que tu squattes. C’est un peu la vie au jour le jour ». La précarité sociale volontaire de Sandrine s’apparente à une « métaphore pratique » (Bourdieu, 1979, 192), des prises de risques corporels.
Que ce soit donc par la pratique d’une pluralité de disciplines sportives à risques, par l’adoption de conduites à risques au volant ou par le choix d’un mode de vie précaire, les femmes du risque font preuve de manière récurrente d’un attrait certain pour les prises de risques. Nous pourrions donc penser qu’il est possible de parler d’habitus - comme tendance systématique à l’adoption de prises de risques - si les récits de vie ne nous donnaient à voir quelques exemples de non-activation de cette disposition. Jessica ne fait pas de moto, parce qu’elle considère que « ça fait prendre trop de risques ». Elle refuse également l’idée de sauter d’un plongeoir haut de cinq mètres à la piscine. Pour Christine, les expéditions en escalade ou alpinisme ont toujours été guidées par la sécurité plus que par les prises de risques : « J’ai toujours fais gaffe. Je faisais très peu de glace et de neige. C’est dans la glace et la neige qu’il peut arriver des accidents. Et puis dès qu’il y avait des gens devant on y allait pas ». D’une manière générale, tous les entretiens mettent en évidence les précautions prises par ces sportives dans leurs pratiques. Alors, s’il est possible de relever « une série de comportements, d’attitudes, de pratiques…cohérentes » (Lahire, 2002, 19) – c’est-à-dire en d’autres termes, une disposition aux prises de risques -, mobiliser le concept de l’habitus apparaît problématique puisqu’on ne peut noter une « disposition générale et transposable » activée de manière « systématique et universelle » (Bourdieu, 1979, 190).
4.3. Des pratiques et des attitudes « masculines ».
Les entretiens réalisés font également apparaître ce qui se présente comme une disposition à l’adoption de rôles et d’attitudes communément considérés comme étant masculins. Celle-ci se manifeste tout d’abord par le choix de pratiques sportives très peu féminisées : « il y a très peu de femmes dans le BASE. Quand j’ai commencé il n’y avait que moi » (Catherine), « des nanas qui sautent régulièrement y’en a pas énormément. À Lille, y’en a une seule et moi » (Sandrine). Les orientations vers des pratiques « masculines » se traduisent également dans les choix professionnels. Toutes les femmes questionnées embrassent des professions ou formations fortement masculinisées : Christine est alpiniste professionnelle, kinésithérapeute de formation, Joséphine est monitrice de ski, Sandrine est en formation STAPS, et Jessica est contrôleuse aérienne : « dans notre boulot on est à peu près 10 pour-cent de filles » (Jessica). Outre les pratiques « masculines », celles que nous avons rencontrées sont en décalage avec les représentations de ce qu’elles reconnaissent comme la féminité « conventionnelle ». Jessica (30 ans) dit ne pas s’inscrire dans ce qu’elle présente comme une norme pour les femmes : « après les filles une fois qu’elles ont l’âge de 25 ans c’est famille, gamins maison. Moi c’est pas du tout mon truc ! ». En ce qui concerne les relations interpersonnelles, Catherine et Sandrine déclarent se sentir plus proche des modèles masculins : « ça me faisait vraiment plaisir qu’il y’ait peu de femmes dans le BASE. Entre femmes il y a toujours une mise en comparaison que je n’aime pas, beaucoup plus que chez les hommes » (Catherine) « moi je suis bien avec les mecs. Les équipes de filles ça se bouffe le nez. Je pense que les nanas c’est plus compliqué » (Sandrine). Des pratiques aux représentations, les femmes interrogées manifestent donc à plusieurs occasions une tendance à l’adoption de pratiques ou d’attitudes « masculines ». Elles sont en quelque sorte porteuses d’une disposition sexuée déviante [4], c’est-à-dire ne répondant pas aux attentes relatives à leur sexe. Il faut néanmoins rester mesuré quant à la généralisation de cette disposition. Certains récits montrent que l’adoption d’attitudes masculines ne peut être considérée comme une permanence absolue : « je suis pas hyper féminine mais je suis une fille quand même, de ce côté-là dans la tête ça va très bien » (Sandrine). Si elle affirme sa différence par rapport au stéréotype de « la petite minette qui va se refaire un maquillage toutes les cinq minutes », Sandrine revendique une identité « féminine » qu’elle présente par l’attention qu’elle porte parfois à son apparence ou son orientation vers les relations hétérosexuelles. Le rôle que joue Christine à la naissance de son enfant montre également que celles que nous avons rencontrées ne développent pas de manière systématique des attitudes « masculines ». En l’occurrence, depuis qu’elle est mère, Christine place sa carrière sportive au second plan « j’ai un petit garçon de trois ans donc ça me prend beaucoup de temps. Il faut s’en occuper. J’ai envie de m’en occuper. C’est vraiment la priorité dans mes projets. Je ne veux pas m’en séparer ». On sait qu’aujourd’hui encore lorsque l’arrivée d’un enfant dans une famille doit avoir une influence sur les carrières professionnelles de l’un ou l’autre des parents, dans une très large majorité, ce sont les mères qui quittent ou réduisent leur activité professionnelle. En ce sens on peut dire de la position de Christine qu’elle est « féminine ». Au même titre que les prises de risques, l’adoption d’attitudes « masculines » se donne à voir comme une tendance activée dans différents contextes, sans que l’on puisse parler pour autant d’un « principe unificateur et générateur de toutes les pratiques » (Bourdieu, 1979, 193). Pour celles que nous avons rencontrées, les rapports à la sexualité ou à la maternité semblent notamment être des espaces dans lesquels les manières d’être et de penser restent proches de la « féminité traditionnelle », alors que les pratiques sportives sont des lieux d’adoptions d’attitudes « masculines ».
Quoi qu’il en soit, la question des dispositions renvoie aux modes d’incorporation de ces principes générateurs de pratiques.
4.4. Sports, prises de risques et mondes de garçons.
Comme nous avons pu le noter plus haut les trajectoires sportives des femmes questionnées commencent toutes dès l’enfance. Elles sont parfois même très précoces. C’est notamment le cas de Catherine : « j’ai fait beaucoup de sports étant petite. Je pense que j’ai commencé vers l’âge de 2 ou 3 ans, et puis j’ai continué après de manière assez intensive […]. Quand je suis arrivée au collège y’avait moyen de faire beaucoup de sports. En fait j’ai un peu fait de tout, j’avais envie de faire plein de sports différents ». De nombreuses disciplines sont pratiquées de manière relativement intensive et souvent compétitive. Elles apparaissent comme des lieux propices aux rencontres avec les prises de risques puisqu’il s’agit, entre autre, de grimper, de skier, ou de monter à cheval. Ces pratiques, et les pratiques sportives d’une manière générale sont également connues pour être des lieux de construction et de différenciation des identités sexuées (Louveau, 1996b). Les pratiques dont il est ici question, en particulier dans leur version compétitive, sont majoritairement « masculines ». Elles s’inscrivent dans ce qui se présente comme une tendance à la fréquentation des garçons et de leurs univers. À l’école primaire, Catherine préférait « jouer au foot dans la cour, courir avec les garçons », Christine passait l’essentiel de ses vacances et de ses week-ends à pratiquer l’escalade avec un groupe d’amis exclusivement masculin, Joséphine skiait elle aussi avec un groupe de garçons et Sandrine n’invitait aucune fille lors de ses fêtes d’anniversaires. Il apparaît donc que les « femmes du risque » ont pratiqué de manière précoce les sports, les prises de risques et fréquenté les mondes des garçons. La répétition de ces expériences vécues se présente comme des moments d’apprentissage de façons d’être, de penser et de se conduire. Lahire (2002, 421) parle d’incorporation de dispositions « par entraînement ou pratique directe […] au travers de participations directes à des activités récurrentes ». Ces rencontres répétées avec les mondes masculins et les prises de risques se posent comme des moments importants de la socialisation participant à l’incorporation de dispositions. Les trajectoires originales sont également marquées par l’intervention de quelques socialisateurs déterminants dans les constructions des engagements.
4.5. L’influence des acteurs de la socialisation.
Dans les « carrières » sportives, la présence d’instigateurs de pratiques apparaît comme une constante. Quelques acteurs de la socialisation sont extrêmement présents dans les trajectoires de celles que nous avons rencontrées. Les pères se posent comme les premiers initiateurs des pratiques sportives. Au cours de l’enfance, ils sont présentés comme les acteurs de référence : c’est à leur contact et sous leur impulsion que se construisent les premiers goûts et se concrétisent les premiers engagements sportifs. Ils sont les instigateurs involontaires de manières d’être ou de faire par les attitudes qu’ils adoptent. Comme pour Sandrine, ils sont en quelque sorte des modèles qu’il semble souhaitable d’imiter: « en fait j’ai mon père qui traînait beaucoup dans le para quand j’étais petite. Et après il a fait de l’avion donc je l’ai suivi un peu dans l’avion ». Au même titre que les pères, les frères proposent eux aussi des références sportives masculines : « après j’ai commencé la plongée sous-marine avec mon frère. C’est lui qui en faisait et j’en ai fait avec lui » (Catherine). Les copains et amants sont les derniers acteurs de ce triptyque socialisateur. Rencontrés le plus souvent à partir l’adolescence ou à l’âge adulte, ils sont des activateurs de dispositions : « le fait d’avoir rencontré mon ami dans le parachutisme, c’est ce qui fait que je me suis vraiment bien engagé dedans. Et j’ai connu le BASE-jump par lui. J’ai vu les premiers sauts, j’ai vu comment ça se passait et puis je pense que peu à peu l’idée a germé » (Catherine). Pères, frères, amis ou amants proposent donc des modèles dans le cadre des pratiques sportives. Ils sont des individus masculins dont celles que nous avons rencontrées revendiquent l’héritage. A contrario, les modèles sportifs féminins, sont très peu valorisés. Sandrine, alors qu’elle souhaite faire du parachutisme avec son père, refuse les sports « féminins » que propose (ou impose) sa mère : « la danse c’est quand j’étais petite. C’est ma mère qui m’avait inscrite…cours de danse et de gym. Elle m’avait inscrite au cours de gym et il y avait une heure de danse avant. C’est pas une idée de moi, ça c’est sûr » (Sandrine). Catherine qui dit avoir toujours été proche de ses frères, ne se reconnaît pas dans la forme de féminité qu’adopte sa sœur et les activités qu’elle pratique : « j’ai fait moins de trucs avec ma sœur [qu’avec mon frère] parce que c’est vrai qu’elle était quand même plus âgée et donc à l’époque où on aurait pu faire des choses ensemble elle était plutôt intéressée par les petits copains ». L’influence des frères dans la socialisation de Catherine est probablement décisive, puisque c’est par leur contact que semblent se construire les dispositions masculines dont la sœur de Sandrine n’est pas porteuse (aînée de la famille elle n’a pas été socialisée par ses frères). On observe donc la coexistence de principes de socialisation différents qui donnent lieu à une adhésion différente aux rôles et attitudes présentés. La valorisation des modèles masculins est associée à un déni des modèles féminins. Dès lors, il n’est pas surprenant que les jeunes femmes adoptent plutôt les attitudes produites par leurs pères, frères, amis ou amants puisque « il n’y a véritablement processus de socialisation que lorsque l’enfant (ou l’adulte) peut s’identifier à la personne qu’il fréquente. Il faut pour cela que l’enfant puisse sentir qu’il est non seulement possible d’imiter cette personne mais que parvenir à l’imiter est même une perspective hautement désirable » (Lahire, 2001, 18). Le fait qu’elles pratiquent des disciplines sportives « masculines » depuis l’enfance, montre que même si elles sont des femmes, le modèle sportif masculin peut être imité. Puisque par ailleurs ce modèle s’impose comme une référence valorisée, le « véritable » processus de socialisation sportive procède par identification aux socialisateurs masculins.
Outre leur influence « silencieuse », les socialisateurs participent aussi de manière active à la socialisation par les incitations qu’ils dispensent. Ils s’apparentent en ce sens à des « autres significatifs » (Berger et Luckmann, 1986). Leur influence socialisante passe par des injonctions quotidiennes qui contribuent, nous semble-t-il, à inscrire en profondeur les dispositions chez les individus. Elles sont comme des rappels à l’ordre entendus de façon récurrente, propices à l’incorporation de façon d’être ou d’agir. Les incitations aux prises de risques commencent souvent dès l’enfance. C’est ainsi que Joséphine et Catherine se souviennent avoir été encouragées à se confronter au danger : « mon père, quand j’étais petite, il me forçait à sauter du balcon du chalet dans la neige. Peut-être bien que si je fais des trucs frappés ça vient de là » (Joséphine) ; « petite, mon père poussait beaucoup à ce que je grimpe au mur, à ce que je fasse le…Quand je tombais il était pas question de commencer à pleurer, c’était « relève toi, t’as rien, arrête ton char » un côté un peu casse-cou » (Catherine). De la même manière ces jeunes femmes sont l’objet d’injonctions originales en matière de rôles et attitudes sexuées. Elles ont parfois été invitées à adopter des comportements communément considérés comme étant masculins. L’exemple de Sandrine est particulièrement significatif : « je traînais toujours avec mon père. Il m’a jamais trop fait le coup de la petite fi-fille. C’était « bon allez débrouille toi toute seule ». J’ai pas été élevée comme un mec mais on n’a jamais fait de chichi non plus ». Au même titre que la répétition des expériences de socialisation dans les univers masculins, c’est probablement la récurrence des incitations à ne pas se comporter comme « une petite fi-fille » qui fait son œuvre en matière de construction des dispositions sexuées singulières et qui guide alors les engagements sportifs.
4.6. Des dispositions renforcées par la pratique.
Les pratiques sportives apparaissent ensuite comme des lieux de renforcement des dispositions acquises lors de la « socialisation primaire » (Berger et Luckmann, 1986,177). Car dans leur pratique sportive, ces femmes doivent justifier leur présence dans des territoires dont elles sont le plus souvent étrangères. Les femmes du risque sont confrontées à l’altérité sexuée et aux attentes qui découlent de leur présence parmi les hommes. Elles doivent faire la preuve de leur légitimité à investir ces mondes dont elles ne devraient pas être. Elles rencontrent au quotidien les injonctions masculines à se conformer aux façons d’être et de se conduire de ces territoires virils : « j’essaye toujours de sauter parce que je me dis « aller, fais comme les mecs, vas-y essaye de sauter », et puis je me prends le gros râteau à chaque fois » (Joséphine). Il s’agit de « faire comme » pour pouvoir « en être ». Dans cette même logique, les pratiquantes disent éviter de dispenser une image trop proche de la féminité « traditionnelle » : « moi je me méfie de l’image que je donne », « quand j’arrive quelque part je fais gaffe, pas donner l’image de la petite minette qui vient voir comment ça se passe cet univers de mecs » (Sandrine). Elles doivent adopter des attitudes « masculines » pour être acceptées parmi les hommes : « soit tu arrives d’un univers complètement extérieur et là tu fais rire cinq minutes, soit tu te mets à leur niveau, tu te mets un peu dans une conversation de mec et puis tu te la joues un peu comme un mec. C’est-à-dire que s’ils te font des grosses blagues bien lourdes, à la limite tu leur réponds encore plus crade et puis tu finis par te faire une place » (Sandrine). Ces expériences concrètes des comportements à suivre en ce qui concerne l’identité sexuée activent et renforcent la disposition à l’adoption d’attitudes « masculines ».
Des expériences vécues, aux pratiques sportives, en passant par l’influence des socialisateurs, les pratiquantes de sports à risques rencontrent donc une socialisation « extra-ordinaire ». Comme pour les boxeuses, footballeuses et haltérophiles, la « socialisation sexuée inversée » (Mennesson, 2000b, 241) explique certainement les engagements « hors-la-norme » que constitue l’investissement féminin dans les sports à risques.
4.7. Des modèles contradictoires.
De toute évidence, la socialisation sexuée passe par de nombreux canaux. Si nous avons observé qu’en ce qui concerne l’influence de quelques acteurs de la socialisation et autres expériences socialisantes, les femmes de risques connaissaient une socialisation « peu conventionnelle », elles ne peuvent échapper totalement à ce « formidable travail de socialisation diffuse et continue » (Bourdieu, 1998, 29) qui tend à produire des individus sexués différenciés. La socialisation « par inculcation idéologique-symbolique » (Lahire, 2001, 21) donne à voir quotidiennement des images mettant en scène les manières d’être et de se conduire pour les femmes et pour les hommes. Ces représentations répondent souvent à une « ritualisation de la féminité » (Goffman, 1988, 150), reproduisant les codes de ce qui est communément considéré comme « la féminité » ou « la masculinité ». Dès lors, on ne saurait accepter l’idée d’un principe de socialisation unique qui tendrait à construire chez les pratiquantes de sports à risques un «habitus masculin » comme schème unificateur de toutes les pratiques. De plus, si nous avons noté plus haut que les modèles sportifs féminins faisaient l’objet d’un rejet, il serait imprudent de généraliser ce constat sans tenter d’en mesurer les limites. Ce qui prévaut dans l’espace des pratiques physiques ne peut être systématiquement valable. L’exemple de Catherine montre que les modèles féminins ne sont pas nécessairement rejetés : « ma mère, c’est quand même grâce à elle que j’ai un peu le côté, les intérêts quand même assez féminins ». L’influence socialisatrice maternelle n’est donc pas systématiquement niée. En l’occurrence, Catherine revendique un héritage maternel en ce qui concerne notamment le soucis de son apparence physique et son goût pour le « shopping ». La pluralité des principes de socialisation proposés et l’adhésion différente dont ils peuvent faire l’objet, contribuent certainement à produire chez les individus socialisés une incorporation de dispositions hétérogènes, parfois contradictoires. Il est alors peu probable que la socialisation puisse conduire à l’incorporation d’un système de dispositions cohérent, produisant à son tour un ensemble de pratiques et représentations parfaitement homogènes. Il est probablement plus pertinent de parler de « dispositions sous conditions » (Lahire, 1998, 67) plutôt que d’un habitus stricto-sensu, comme principe relativement permanent agissant de telle sorte que « toutes les pratiques et les œuvres d’un même agent sont objectivement harmonisées entre elles » (Bourdieu, 1979, 192). La pluralité des principes de socialisation proposés conduit à une pluralité des dispositions acquises.
 
5. Conclusion : socialisations originales et dispositions plurielles.
 
 
Engagées dans des pratiques sportives originales, par hypothèse les « femmes du risque » ne pouvaient avoir connu une socialisation « conventionnelle ». La rencontre avec les pratiquantes a effectivement montré que l’investissement féminin dans des sports « d’hommes » passait par une construction sociale de dispositions sexuées « hors-normes ». La précocité et la répétition des expériences de mise en jeu du corps, dans des situations de prises de risques et dans l’adoption de manières d’être « masculines », apparaît comme un processus continu d’incorporation et de renforcement de dispositions aux prises de risques et à l’adoption d’attitudes « masculines ». En ce sens il semble possible de considérer que s’est construit un habitus, structure structurée, modelé par une pluralité d’expériences socialisatrices vécues au quotidien.
Mais si la thèse des dispositions socialement incorporées, génératrices de pratiques peut rendre intelligibles les parcours singuliers, les pratiquantes de sports à risques mettent en cause l’habitus comme principe unificateur de toutes les pratiques. Elles développent en effet un ensemble de rôles et attitudes discordantes, parfois même contradictoires. Elles prennent parfois des risques et sont parfois prudentes, développent des façons d’être tantôt « masculines » tantôt « féminines ». Les « femmes du risque » contribuent ainsi, à leur échelle, à inventer des formes de « féminité originales », et participent ainsi à un brouillage des frontières déjà floues qui séparent « masculin » et « féminin ».
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Blanchet A. et Gotman A. (1992). L’enquête et ses méthodes : l’entretien. Paris: Nathan.
·  Berthelot J.-M. (1991). L’intelligence du social. Paris: Seuil.
·  Bourdieu P. (1979). La distinction. Paris : Éditions de minuit.
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·  Pociello, C. (1981). Sport et société. Paris : Vigot.
·  Pociello, C. (1987). Un nouvel esprit d’aventure. Esprit, n° spécial 4, 95-105.
 
NOTES
 
[1]Par « masculines » « viriles » ou « d’hommes », tout comme pour l’emploi de « féminines » ou de « de femmes » nous caractérisons dans cet article, des pratiques dans lesquelles, de fait, l’un des deux sexes est majoritairement présent ou qui correspondent aux caractères communément associés à un sexe.
[2]Alors que le temps passé sur la route est quasiment identique (source INSERM, SC8, 1998).
[3]Données Club Alpin Français, 2003 et Fédération Française de Parachutisme 2003.
[4]Le free-ride est une discipline sportive dérivée du ski qui se pratique hors piste et qui consiste à descendre d’un point de départ à un point d’arrivée le plus rapidement possible et en empruntant la voie la plus difficile et spectaculaire possible. Le free-fly est une discipline du parachutisme dans laquelle la chute libre se fait en position verticale. La vitesse est ainsi considérablement accrue. Le BASE-jump consiste à réaliser un saut en parachute à partir d’un point fixe : immeuble, antenne, pont ou falaise.
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