2004
STAPS
Rapport de recherche
Sport et masculinité : une revue de questions
Thierry Terret
Centre de Recherche et d’Innovation sur le Sport
Université Lyon 1
27-29 Bd du 11 novembre 1918 - 69622 Villeurbanne cedex
terret@univ-lyon1.fr
Les travaux qui envisagent les relations entre sport et masculinité, peu nombreux en France, sont développés depuis une vingtaine d’années dans la littérature anglo-saxonne. À partir d’un repérage des principales études menées sur cette question en psychologie, en sociologie et en histoire, quelques ouvrages clés sont identifiés, qui permettent d’illustrer les grandes questions qui apparaissent aujourd’hui. L’utilisation du concept de masculinité hégémonique (Connell), notamment, confirme l’intérêt d’une vision plus complexe des rapports de genre et celui d’une prise en compte d’autres formes de masculinité. Il est aussi montré que les recherches ont intérêt sélectionner des contextes où la masculinité accède à une meilleure visibilité. Enfin, plusieurs exemples indiquent que ces travaux s’appuient sur des démarches diverses allant de l’analyse de contenu aux entretiens, en passant par les questionnaires et les observations.Mots-clés :
masculinité, masculinité hégémonique, genre, méthodologie.
The relationships between sport and masculinity, which are relatively neglected in French works, were developed in the international literature in the last twenty years. A review of some of these studies in the fields of psychology, sociology and history, results in the identification of some key-books, which highlight the main questions of today’s works. Connell’s concept of hegemonic masculinity seems particularly relevant to analyse both the complexity of the gender order and the co-existence of various forms of masculinity. The paper argues that it can be interesting to focus on specific contexts where masculinity reaches a higher visibility. Finally, on the base of different examples, it is argued that divers methods were used in this realm, going from content analysis to interviews, surveys and observations.Keywords :
masculinity, hegemonic masculinity, gender, methodologyMännlichkeit, männliche Hegemonie, Geschlecht, Methodologie.
Arbeiten, die sich mit dem Zusammenhang von Männlichkeit und Sport beschäftigen und die es nur sehr selten in Frankreich gibt, sind schon seit etwa 20 Jahren in der angelsächsischen Literatur zu finden. Nach einer Sichtung der wesentlichen Studien über dies Frage in der Psychologie, der Soziologie und der Geschichte, werden einige Hauptwerke identifiziert, die es erlauben, die großen Fragen, die heutzutage auftauchen, zu illustrieren. Besonders der Gebrauch des Konzeptes der hegemonischen Männlichkeit (Connel) bestätigt das Interesse einer komplexeren Sichtweise der Beziehungen zwischen den Geschlechtern und der einer Berücksichtigung anderer Formen der Männlichkeit. Es wird auch gezeigt, dass die Forschungen Kontexte berücksichtigen sollten, in denen die Männlichkeit sichtbarer wird. Schließlich zeigen mehrere Beispiele, dass die Arbeiten sich auf unterschiedliche Vorgehensweisen stützen, die von der Inhaltsanalyse von Interviews bis zu Befragungen und Beobachtungen reichen.
I lavori che esaminano le relazioni tra sport e mascolinità, poco numerosi in Francia, si sono sviluppati da una ventina d’anni nella letteratura anglosassone. Partendo dal reperimento dei principali studi condotti su questa problematica in psicologia, sociologia e storia, alcune opere chiave sono identificate e che permettono di illustrare le grandi problematiche attuali. L’uso del concetto di mascolinità egemonica (Connell), in particolare, conferma l’interesse di una visione più complessa dei rapporti di genere e quello di una presa in considerazione di altre forme di mascolinità. È anche dimostrato che le ricerche hanno interesse a selezionare dei contesti in cui la mascolinità accede ad una migliore visibilità. Infine, parecchi esempi indicano che questi lavori si basano su procedimenti diversi che vanno dall’analisi del contenuto alle interviste, passando attraverso i questionari e le osservazioni.Parole chiave :
genere, mascolinità, mascolinità egemonica, metodologia..
Los trabajos desarrollados que entrevén las relaciones entre deporte y masculinidad, son desarrollado desde una veintena de años en la literatura anglófona, y son poco numerosos en Francia.
Desde una localización de los principales estudios llevados a cabo sobre esta problemática en sicología, en sociología y en historia, algunas obras claves son identificadas, y permiten ilustrar las grandes preguntas aparecen hoy en día. Notablemente la utilización del concepto de masculinidad hegemónica (Connell), confirma el interés de una visión más compleja de relaciones de género y la de una toma en cuenta de otras formas de masculinidad. También está demostrado que las investigaciones tienen interés en seleccionar contextos en los que la masculinidad accede a una mejor visibilidad. En fin, numerosos ejemplos indican que estos trabajos se apoyan en diverso enfoques, desde el análisis de contenido de las entrevistas, pasando por los cuestionarios y las observaciones.
Palabras claves :
masculinidad, masculinidad hegemónica, género, metodología..
Si l’on s’accorde sur le fait que le genre est la construction sociale des différences sexuelles et non seulement la construction sociale des sexes, il convient alors d’admettre avec Kathryn Mcpherson & al (1999) que toute recherche sur le genre se doit d’envisager quatre dimensions : le rapport entre fondements sociaux et biologiques des catégories de genre, l’importance méthodologique du langage et des analyses discursives, la conceptualisation du pouvoir, et l’étude de la masculinité. Or les études sur le genre - qui se heurtent en France à des obstacles spécifiques (Riot-Sarcey, 1999) - se sont historiquement concentrées sur les trois premiers points, en valorisant les femmes et la féminité pour des raisons plus politiques que scientifiques. La part des men’s studies est d’ailleurs aujourd’hui toujours plus réduite que celles des women’s studies, non sans provoquer une paradoxale perte de sens : « Quand les théories féministes se centrent essentiellement sur les expériences des femmes, la conception du genre en tant que processus relationnel est perdu » (Messner & Sabo, 1990, 13).
De la même manière, les relations entre sport et masculinité sont, particulièrement en France, le parent pauvre des travaux sur le sport et le genre, quelle que soit l’approche envisagée au sein des sciences sociales. De la psychologie à l’histoire en passant par la sociologie, force est en effet de constater la rareté des études en ce domaine. Ceux qui s’intéressent à la masculinité délaissent généralement le sport ; et même les rares chercheurs du champ à avoir abordé la question ne placent pas le sport au centre de leur analyse. C’est notamment le cas de Pascal Duret (1999) quand il s’intéresse à l’identité masculine de la jeunesse contemporaine ou d’André Rauch (2002,2004), quand il identifie les principales étapes de la construction de la masculinité depuis les contrecoups de l’épopée napoléonienne. Cet article vise donc à présenter la manière dont la relation entre sport et masculinité a été abordée dans la littérature anglo-saxonne qui s’est réellement emparée de la question depuis une vingtaine d’années, à présenter les concepts essentiels et les grandes méthodologies utilisées à partir de quelques exemples et à suggérer des cadres d’analyse pour de futures recherches
[1].
1. À propos de masculinité
La masculinité dans les sciences sociales : quelques repères
La masculinité a été étudiée dans de nombreux champs, dont la psychologie, l’anthropologie, la sociologie et l’histoire. Historiquement, deux vagues se sont succédé, l’une du début des années 1970 au milieu des années 1980, la seconde dans les années 1990. Du point de vue des relations entre sport et masculinité, ces deux périodes s’achèvent symboliquement par la publication de deux ouvrages clé : Sport, Men and the Gender Order (Messner & Sabo, 1990) et Masculinities, Gender Relations, and Sport (McKay, Messner & Sabo, 2000).
Quelques années plus tôt, les premières études sur les hommes et la masculinité ont été développées dans le prolongement des travaux sur les femmes dont le démarrage s’était inscrit dans la dynamique des mouvements sociaux et politiques du début des années 1970. La première vague féministe dénonçant la domination masculine et la fausse neutralité de toute production de connaissances qui en résultait, il devenait alors possible d’envisager les hommes comme une construction sociale, et non plus comme une catégorie universelle d’analyse.
Pendant les années 1960 et 1970, les premiers travaux relèvent de la psychologie et s’intéressent essentiellement aux rôles masculins (Rocheblave-Spenlé, 1964) S’appuyant sur les théories freudiennes, la psychologue américaine Sandra Bem démontre par exemple que tout individu possède à la fois des dimensions masculines et féminines, indépendamment de son sexe. En 1974, elle construit des tests spécifiques - toujours très utilisés aujourd’hui (Alain, 1996), y compris en psychologie du sport (Fontayne et al., 2000) - permettant d’évaluer la personnalité de quelqu’un à partir de leur mesure. Ce type d’approche débouche toutefois sur des modèles relativement statiques et stéréotypés de masculinité et de féminité, qui ont été critiqués dans la mesure où ces deux catégories ne sont ni universelles, ni an-historiques. Plus récemment, par exemple, Bly (1990) a développé l’idée d’une masculinité archétypale réduite au seul phallus, dans une vision qui a été pour ces mêmes raisons sévèrement remise en cause par Messner (1997).
Suivant de peu ces premiers essais en psychologie, l’histoire et la sociologie historique se sont à leur tour emparées du sujet, en abordant notamment le rôle de diverses institutions dans la construction de la masculinité. Fait intéressant, en raison de son importance dans la culture anglo-saxonne, le sport a immédiatement été considéré comme l’un des éléments majeurs de ces processus institutionnels, au même titre que l’école, l’armée, le travail ou la famille. Quelques études pionnières ont même été publiées spécifiquement sur le sport dès le tournant des années 1970 (Dunning
[2] & Sheard, 1979 ; Sabo & Runfola, 1980) pour démontrer que le sport était une arène masculine qui, non seulement excluait les femmes, mais aussi faisait de la domination masculine une relation naturelle.
Enfin, l’anthropologie a apporté une contribution majeure dans cette première étape en mettant en évidence des contextes particuliers dans lesquelles les caractéristiques de la masculinité remettent en question les stéréotypes masculins des sociétés blanches occidentales. Gilbert Herdt (1981), observant par exemple les pratiques rituelles homosexuelles des Sambias de Nouvelle Guinée comme éléments de construction de la masculinité, conclut ainsi que la définition de celle-ci, loin de correspondre aux définitions des psychologues, ne peut plus ignorer la diversité culturelle qui la façonne.
Cet apport permet au sociologue Robert Connell de publier Gender and Power (1987), une synthèse critique de l’ensemble des travaux précédents, où il démontre que la masculinité ne doit justement plus être étudiée dans une forme unique. Au contraire, il existe pour lui des masculinités (et des féminités), historiquement et culturellement construites et redéfinies, bien qu’une certaine forme s’impose comme plus manifeste que les autres. Connell l’appelle « masculinité hégémonique » et suggère qu’il s’agit finalement (pour nos sociétés) de la forme la plus proche des rôles sexuels masculins envisagés par les psychologues. Cette forme que, dès 1973, Raymond Stoller (1973, 151) définissait comme le fait d’être « fort, dur, indépendant, cruel, polygame, misogyne et dépravé ». L’existence de ce modèle hégémonique explique notamment pourquoi le singulier a été aussi privilégié dans les sciences sociales, ce que Connell dénonce en affirmant qu’il ne peut y voir d’analyse de la masculinité sans prise en compte des relations de pouvoir entre les genres, mais aussi, ce qui est plus inédit, à l’intérieur même des identités masculine et féminine.
L’ouvrage de Connell inspire un ensemble de travaux sur le sport et la masculinité qui se développent de manière sporadique à la fin des années 1980, et dont la synthèse est à son tour réalisée dans un nouvel ouvrage essentiel, Sport men and the Gender Order (Messner & Sabo, 1990). Le concept connellien « d’ordre des genres » y est notamment utilisé, les auteurs assumant l’hypothèse que le genre se conceptualise mieux en tant que processus que comme une « chose » que les individus possèdent (1990, 11).
Dans les années 1990, les recherches sur le sport et la masculinité qui ont suivi ce livre présentent deux ruptures avec les études antérieures. La première est quantitative : un nombre relativement important d’études empiriques et théoriques a été conduit sur le sujet depuis. La seconde est plus qualitative. Ces nouveaux travaux, tout en explorant des domaines de plus en plus diversifiés, ne sont plus autant centrés qu’auparavant sur la seule masculinité hégémonique ; ils s’attellent également à comprendre les résistances et les ajustements que celle-ci provoque au niveau des autres formes de masculinité. En outre, une autre tendance plus récente est de croiser les perspectives de genre et de masculinité avec les catégories plus traditionnelles de la sociologie comme les races, les classes sociales, les minorités, etc. (Mac an Ghaill, 1994). Enfin, comme le remarquent pertinemment McKay, Messner and Sabo (2000, 6-7), la plupart des travaux des années 1980 et 1990 s’intéressent aux dimensions « négatives » de la masculinité comme la douleur, les blessures, la misogynie, l’homophobie et la violence contre les femmes (Baillette & Liotard, 1999, pour un exemple francophone) à un moment où, au contraire, les women’s studies critiquent le réductionnisme des approches en termes de domination en s’ouvrant à des types de relations plus complexes. Dans ces conditions, la dernière vague des études anglo-saxonnes sur la masculinité prend davantage acte de la complexité et de la diversité de l’ordre des genres, en tentant de résister à l’accentuation des dimensions négatives au profit d’approches plus dialectiques (Archetti, 1999). Mais cette nouvelle tendance tarde à s’imposer, la plupart des auteurs restant lourdement influencés par une attitude pro-féministe qui explique, par exemple, l’extrême rareté des travaux sur le sport et la fraternité masculine (Bonde, sous presse).
De la masculinité aux masculinités
En 1995, Connell publie Masculinities, un ouvrage où il synthétise remarquablement les apports des théories sociologiques et psychanalytiques de la masculinité. Pour les féministes et essentialistes, celle-ci s’oppose dialectiquement et arbitrairement à la féminité. Elle est expliquée par les comportements ou les stéréotypes masculins en termes de violence, de domination, de conquête sexuelle, etc. Connell propose d’abandonner une telle approche, en considérant que la masculinité n’est ni naturelle, ni un comportement moyen ou une norme, mais bien davantage une position particulière au sein des relations de genre qu’il perçoit dans « les pratiques à travers lesquelles les hommes et les femmes vivent cette position de genre et (dans) les effets de ces pratiques dans l’expérience corporelle, la personnalité et la culture » (Connell, 1995, 71).
Cette approche confirme tout l’intérêt d’une reconnaissance de la multiplicité des masculinités. Le passage du singulier au pluriel, c’est-à-dire de « la » masculinité à « des » masculinités, permet en outre de dépasser, en les intégrant, les catégories plus traditionnelles d’analyse de la masculinité en termes de race ou de classe sociale. C’est par exemple ce que suggère Varda Burstyn (1999) dans The Rites of Men, quand, observant que nos sociétés sont constituées de trois grandes classes (propriétaires/dirigeants, gérants/ingénieurs et ouvrier/soldats), elle démontre que les règles de la masculinité sont interprétées ou regroupées selon trois modes en étroite relation avec ces catégories.
Toutefois, le genre lui-même est susceptible de créer des catégories, comme le confirme Connell en distinguant trois types de masculinités (en fait plutôt des ensembles de valeurs et de pratiques) avant d’analyser les relations qu’elles entretiennent entre elles ainsi que leurs reconfigurations continuelles. L’auteur les appelle « hégémoniques, « subordonnées » et « complices ». En outre, elles peuvent être « marginalisées » ou « autorisées ». Le concept d’hégémonie, initialement développé par l’historien Antonio Gramsci dans le cadre de l’analyse des relations politiques, est intégré dans les études de genre depuis la fin des années 1980. Il signifie que le processus étudié peut – et en fait est – contesté et remis en question. La domination sexuelle, comme les dominations raciales ou sociales, a alors été retravaillée en tant qu’expression de la masculinité hégémonique. Cependant, la masculinité hégémonique n’est pas une catégorie universelle, qui présenterait une forme identique en tout lieu et en tout temps. Pour Connell (1995, 76), il s’agit de « la masculinité qui occupe la position hégémonique au sein d’une certaine disposition des relations de genre, une position qui est toujours contestable ». La masculinité hégémonique constitue ainsi un type de masculinité particulier, qui est momentanément en position dominante et dont les différents acteurs institutionnels ou individuels s’efforcent de maintenir le rang face à la féminité et aux autres formes de masculinité. Dans les sociétés occidentales du xxe siècle, la masculinité hégémonique présente des caractères qui ne sont pas très éloignés des stéréotypes du « vrai » homme, celui qui fonde idéalement l’ordre patriarcal. Pourtant, la domination ne veut pas nécessairement dire que le modèle n’est pas critiqué. Comme le remarque Imms (2003, 50), « la thèse centrale des hommes construisant activement leur propre masculinité, plutôt qu’acceptant passivement sa forme patriarcale, a été acceptée avec enthousiasme par de nombreux théoriciens ».
Par masculinité « subordonnée », Connell se réfère aux masculinités qui se trouvent clairement dans une position dominée, voire même opprimée. Une bonne illustration de ce modèle est celui des masculinités homosexuelles, placées au plus loin de la hiérarchie des genres où elles sont assimilées aux féminités. Toutefois, rappelons que la masculinité hégémonique est un idéal, souvent représenté et incarné par les acteurs (Bruce Willis chez les adolescents français selon Duret, 1999) ou les champions, mais un idéal qui reste finalement assez éloigné de la majorité des hommes. D’où un nouveau type de relations masculines que Connell appelle « complice » avec le projet hégémonique, au sens où les individus agissent quotidiennement par de multiples ajustements qui leur permettent de concilier la définition de la masculinité hégémonique et la réalité qui est la leur au sein de leur environnement familial ou professionnel. Enfin, Connell suggère que les masculinités, qu’elles soient ou non hégémoniques, peuvent être « marginalisées » ou, au contraire, « autorisées », quand elles recoupent les dimensions sociales ou ethniques par exemple. Aux États-Unis, la masculinité hégémonique noire demeure ainsi ambiguë, voire plus globalement marginalisée au sein de la société blanche.
Certes, le cadre d’analyse de Connell n’est pas le seul utilisé dans les men studies. Certaines de ses propositions ont été discutées, d’autres ont fait l’objet de contre-argumentations. Ainsi Mosse (1998) affirme-t-il que les masculinités, plutôt que d’être simplement hiérarchisées, sont en fait constitutives de différents modèles, plus ou moins en concurrence, qui doivent davantage résister à l’érosion qu’à des processus de confrontation. Reste que Connell fournit une lecture particulièrement heuristique pour analyser le rôle du sport dans la construction de la masculinité. Or, si la masculinité hégémonique n’est plus la seule à devoir être considérée, et bien que sa définition ne soit pas universelle, son identification reste essentielle, car toutes les autres formes de masculinité et de féminité sont en lien avec elle. Se pose alors la question, plus méthodologique, de son repérage.
Comment repérer la masculinité hégémonique ?
Le choix des indicateurs qui permettent de repérer la masculinité hégémonique se pose très rapidement dès que le chercheur commence à observer des situations, lire des textes ou analyser des entretiens. La question méthodologique est alors d’autant plus centrale que le sport, à travers ses institutions, ses pratiques, ses symboles, ses discours, est un excellent modèle de – et une arène pour – la construction de la masculinité.
Un outil intéressant à cet égard est proposé par Nick Trujillo (2000) dans son étude sur les représentations de la masculinité dans les médias où il analyse en particulier le cas du joueur de base-ball américain Nolan Ryan. L’auteur y construit en effet un cadre de définition de la masculinité hégémonique dans les sociétés occidentales du xxe siècle en cinq points (pour le sport, mais aussi pour d’autres contextes) qui peuvent assez facilement être repris ailleurs :
- l’expression et le contrôle du pouvoir et de la force physique. Cet indicateur est probablement le plus utilisé dans les travaux sur la masculinité. Bien que la force musculaire et la puissance politique, par exemple, ne soient pas vraiment assimilables l’une à l’autre, toutes deux sont susceptibles de se combiner quand elles contribuent à conforter de manière consistante une position dominante. Burstyn (1999, 36-37) ajoute que la « bravoure physique » peut être complétée par d’autres formes telles que la puissance, l’intelligence ou la maîtrise technique. Par ailleurs, des expressions particulières de la force sont développées dans des contextes où la violence, les blessures, la douleur (et la résistance à la douleur), le courage face à la mort… sont légitimées (Komizar, 1980). Le sport en est en un bon exemple, comme le résume le « No pain, no Gain » de McKay (1991). De même, dans leur recherche sur les représentations des blessures sportives, Kevin Young et Philip White (2000) réalisent une bonne introduction à cette dimension en montrant « comment les processus sociaux qui produisent des formes dominantes de masculinité et les pratiques sportives interagissent pour produire systématiquement des blessures, des handicaps et même des décès ». En d’autres termes, accidents et violences ne sont en aucun cas de malheureuses conséquences de la pratique sportive, mais bien les indices particuliers de la production des codes masculins qui contribuent à définir à la fois le sport et le sportif.
- la réussite professionnelle. Ce point est, particulièrement dans nos sociétés, étroitement lié à la masculinité hégémonique avec toutes ses implications économiques et sociales. Il explique également pourquoi les sportifs professionnels sont aussi souvent pris comme modèles de masculinité.
- La hiérarchie familiale. Dans l’organisation patriarcale, la position au sein de la famille joue un rôle crucial dans la définition de la masculinité hégémonique. Celle-ci est renforcée par tout ce qui peut contribuer, en termes de pouvoir (économique ou symbolique) au maintien du premier rang (c’est-à-dire au-dessus de la femme et des enfants).
- Le désir d’ouverture. Trujillo la définit comme quelque chose entre le mythe du cow-boy et celui de la connaissance. Disons plus simplement que, traditionnellement et idéalement, le besoin de dépassement est attaché au masculin, avec toutes ses implications dans des domaines aussi divers que la colonisation, la science, le progrès… et la performance sportive.
- L’hétérosexualité. Un tel indicateur est extrêmement précieux pour définir l’hégémonie masculine. Il exprime la capacité d’interagir sexuellement avec des femmes, éventuellement sous des formes hyperactives et agressives ; il renvoie également à la capacité de reproduction. Ce type de relations s’oppose donc à la passivité et/ou aux comportements homosexuels. Curieusement, toutefois, la masculinité hégémonique est reliée à la sexualité d’une manière qui ne correspond pas exactement aux normes traditionnelles en la matière. Selon Rubin (1985), en effet, la « bonne » sexualité est hétérosexuelle, maritale, monogame, reproductive et non-commerciale, alors que, dans le cas de l’idéal de la masculinité hégémonique, elle est hétérosexuelle, mais non nécessairement maritale ; elle est aussi polygame et non-reproductive. Shari Lee Dworkin et Faye Linda Wachs (1998) mettent par exemple en évidence les manières très différentes dont la presse couvre la question des sportifs de haut-niveau porteurs du VIH. Le basketteur Magic Johnson y apparaît particulièrement bien traité, parce qu’il est supposé avoir contracté le virus lors d’une de ses innombrables conquêtes féminines, celles-ci étant même accusées de l’avoir attiré. Le boxeur Tommy Morrison, connu pour son hétérosexualité, est aussi traité en victime par la presse, bien qu’il y soit jugé responsable de son erreur. En revanche, la maladie du plongeur Greg Louganis est présentée comme l’effet inéluctable de son orientation sexuelle, le lien entre homosexualité et SIDA étant alors systématiquement postulé.
- Enfin, l’un des points que Trujillo inclut dans sa première catégorie est la domination des hommes sur les femmes. Il me semble que cet indicateur est suffisamment important pour qu’on le considère comme une véritable sixième catégorie. En effet, la masculinité hégémonique est par nature dominante dans l’ordre des genres. Or cette domination suppose un rejet de l’autre (les masculinités subordonnées et les féminités), voire même son oppression systématique. Ainsi, « l’intégrité de l’identité masculine est fondée sur le rejet des caractéristiques féminines » (Duff, 1999). C’est ce que Bourdieu (1998) appelle après d’autres la « violence légitime », qui se concrétise à travers des productions contre les femmes ou contre les hommes (homophobie) allant de la marginalisation symbolique à la violence physique ou, plus généralement, à tout ce qui peut maintenir l’autre dans une position subordonnée. Bien entendu, la violence contre les femmes n’est jamais aussi forte que dans le cas où elles remettent en question la masculinité ou quand elles essayent d’intégrer les milieux masculins. Cela explique aussi pourquoi les femmes et les gays ont toujours été radicalement stigmatisés dans le milieu sportif et/ou exclus du sport.
La masculinité remise en question. L’exemple de l’homosexualité masculine
De l’autre côté de la légitimité masculine se trouve la masculinité homosexuelle et, plus généralement, ce que Charlotte Hooper (2000) appelle les « masculinités féminisées ». Or, force est de constater que « les images populaires de l’athlète et du gay sont virtuellement antithétiques (…). L’image populaire (historiquement construite) de l’athlète comme modèle d’individu sain s’oppose aux modèles juridiques, médicaux et religieux qui ont catégorisé l’homme homosexuel en affichant ses dimensions dégénérées, criminelles et pathologiques (Pronger, 2000, 149). La culture sportive demeure profondément homophobe, davantage même que la société en général, car le sport a été historiquement construit sur les bases de la masculinité hégémonique.
Les gays dans le sport ont été étudiés de différents points de vue, depuis l’histoire institutionnelle du mouvement sportif gay jusqu’aux analyses des comportements ambivalents dans les vestiaires. La plupart de ces travaux se centrent toutefois sur les différents ajustements que les gays doivent réaliser dans un contexte sportif vis-à-vis de l’obligation de l’hétérosexualité et des normes sociales relatives à l’ordre patriarcal. Le Canadien Brian Pronger est actuellement l’un des principaux experts sur cette question, son ouvrage The Arena of masculinity. Sports, Homosexuality and the Meaning of Sex (1990) étant toujours considéré comme une référence essentielle. Parmi ses diverses analyses, on retiendra notamment quelques points particuliers.
Le sport gay est d’abord étroitement lié au développement des mouvements politiques et militants homosexuels depuis la fin des années soixante. Néanmoins, la culture gay ne se réduit pas à la seule communauté homosexuelle ou aux institutions gaies. Un contexte qualifié de gay est en effet défini par les décisions des gays et l’interprétation générale qui est faite de ce contexte, et non simplement par la présence d’homosexuels. Par ailleurs, on peut noter que la force musculaire et la beauté corporelle sont attractives pour les gays qui viennent dès lors de plus en plus nombreux dans les clubs de forme.
On peut observer deux comportements très différents chez les sportifs gays : cacher son homosexualité (et donc « ressembler » à un hétérosexuel) dans un contexte sportif où la reconnaître signifie être exclu, stigmatisé ou fortement humilié, ou assumer son orientation homosexuelle dans une situation où l’hétérosexualité domine (comme dans le cas de Greg Louganis), ou, bien souvent, dans le contexte spécifique du sport gay : le nombre de clubs sportifs homosexuels a augmenté significativement et les Jeux gays, lancés voilà une quinzaine d’années, connaissent un succès croissant.
Le fait d’être gay et de « jouer » à l’hétérosexuel dans un contexte sportif est subjectivement assumé par les gays à travers ce que Palmer nomme une « sensibilité ironique » : sorte d’autodérision construite très tôt au sein de la communauté et qui s’exprime à travers une manière particulière de penser, de communiquer et d’être. Il s’agit aussi d’une véritable protection contre l’homophobie. Certains comportements hypermasculins affichés par des gays relèvent à l’évidence de ces stratégies d’ajustement des relations de genre
Dans le sport traditionnel, certains comportements au sein même de la communauté hétérosexuelle semblent pouvoir relever d’une dimension homosexuelle, dans des versions douces (toucher les fesses de celui qui vient de marquer un but) ou des formes plus affirmées (fellation dans les vestiaires). En réalité, il s’agit plutôt d’un homo érotisme, accepté comme une preuve d’hypermasculinité (dans le second exemple) ou de fraternité/solidarité masculine (dans le premier), comme de nombreuses études l’ont montré (Pronger, 1990, 2000 pour des exemples).
L’amélioration de la visibilité du sport gay et sa reconnaissance peuvent prendre deux voies : modifier les règles, pratiques et normes de l’institution sportive elle-même, ou accepter davantage les homosexuels dans le sport. Ces deux moyens correspondent à deux types de demandes politiques : transformer la société en profondeur afin de la rendre moins coercitive pour les gays, ou améliorer leur insertion. Pronger (2000) démontre que l’histoire récente du sport gay a connu quelques succès avec la seconde orientation, mais a échoué dans la première. Ainsi, les gays sont un peu mieux acceptés dans le système sportif, par exemple en termes de participation ; ils ont adapté leurs comportements au sport. Mais le système lui-même reste profondément inchangé et tend manifestement à reproduire l’ordre des genres. Il n’y a pas de transformation homosexuelle du sport. « Bien que la communauté lesbienne et homosexuelle ait créé un environnement amical et ouvert pour les homosexuel/les qui désirent faire du sport, elle a (…) simplement reproduit les pratiques sportives dominantes (…) en les rendant plus accessibles, développant ainsi le programme politique libéral lesbien et gay qui ne remet nullement en cause les structures socio-culturelles fondamentales, mais donne aux homosexuel/les l’opportunité de se conformer à ces structures » (Pronger, 2000, 242).
Des masculinités féminines ?
Si l’on accepte l’idée que la masculinité est socialement enracinée et est constituée d’attributs, de comportements et de discours, il semble alors difficile de la réduire exclusivement aux seuls mâles (biologiques). Cette apparente contradiction est de plus en plus analysée dans un contexte sportif, car le processus d’inversion des genres (ou de jeu avec les limites des genres) débouche sur une meilleure compréhension des relations de genre non binaires (Devor, 1989). Parmi ces femmes que l’on désigne comme masculines car elles présentent des expressions manifestes des attributs (muscles) et des comportements (sport) mâles traditionnels, celles qui pratiquent des sports perçus comme « masculins » comme le football (à l’exception de l’Amérique du Nord où sa pratique est essentiellement féminine), la boxe ou le body-building ont été plus particulièrement étudiées (Todd, 1998), y compris en France (Louveau, 1986 ; Mennesson, 2000a, 2000b). À titre d’exemples, prenons deux types d’analyses issues de la littérature sur le body-building féminin.
Le premier concerne l’étude du continuum naturel – artificiel. Sur la base d’une série de six entretiens approfondis et de sa propre implication pendant dix ans dans un gymnase, Jennifer Wesely (2001) démontre que le culturisme extrême est présenté comme naturel chez l’homme mais artificiel chez la femme, car le corps remet en cause, dans ce dernier cas, les attentes dominantes. Il existe ainsi une frontière au-delà de laquelle l’androgynie est rejetée et où la femme body-builder est perçue comme un homme aux yeux des autres. Participants comme spectateurs sont attentifs à ce point limite, qui permet de comprendre aussi pourquoi l’usage de stéroïdes est davantage toléré pour les hommes que pour les femmes et que celles-ci doivent, dans ces situations, constamment négocier leur identité de genre sur le continuum naturel – artificiel.
Un second exemple remarquable est celui proposé par St Martin et Gavey (1996) qui s’interrogent sur le statut du body-building féminin comme moyen de récupération de la féminité traditionnelle ou, au contraire, de résistance féministe. Les femmes transgressent-elles alors les normes de genre en affichant un corps « viril » tout en demeurant femmes, ou bien contribuent-elles à renforcer cette sorte d’attention au corps qui est symboliquement rattaché à une féminité conservatrice ? Réalisant une vaste revue de littérature sur le sujet, les auteurs concluent que des arguments existent des deux côtés et que les deux processus de résistance et de récupération sont finalement présents.
2. RÉFLEXIONS MÉTHODOLOGIQUES
L’identification des grandes problématiques abordées par les différents auteurs sur les relations entre sport et masculinité met également en évidence la forte diversité des démarches et méthodes utilisées. En fonction des hypothèses, des champs scientifiques et théories de références ou des corpus analysés, les choix reproduisent à vrai dire les grandes méthodologies connues en sciences sociales. En outre, quelques principes plus généraux se détachent, qui organisent aussi les recherches sur le sujet, dont on peut deviner l’intérêt à partir de quelques exemples.
Quelques principes
L’étude de la masculinité – en particulier de la masculinité hégémonique - est facilitée (mais pas nécessairement plus pertinente) quand la situation lui procure une visibilité telle que l’identification de ses formes, de ses expressions et de ses conséquences en est plus manifeste. En matière de sport, trois conditions s’avèrent ainsi favorables : le contexte général et la période, la situation spécifique analysée, et la discipline sportive
Le choix du contexte peut être d’autant plus crucial que certaines époques, qualifiées justement de crises, se caractérisent par un ébranlement de l’équilibre des relations de genre susceptible de donner en réaction une plus forte visibilité aux expressions de la masculinité. Ce n’est donc pas un hasard si de nombreux historiens de la masculinité s’intéressent notamment au tournant du xixe siècle ou, dans une moindre mesure, aux années 1970. Ces deux périodes correspondent en effet à des redéfinitions de la masculinité dans les sociétés modernes, comme l’ont montré des travaux sur les États-Unis, l’Angleterre ou la France. Dans ce dernier cas, Maugue (1987) démontre par exemple que la masculinité connaît son plus fort choc dans les années 1880-1914, notamment au sein des classes dominantes où se produisent alors d’importantes transformations des relations hommes-femmes. Ces périodes critiques sont donc intéressantes à étudier, car la communauté masculine fragilisée s’efforce de maintenir sa position de pouvoir (par exemple dans les domaines sociaux et politiques) et, finalement, de conforter la définition patriarcale des relations de genre quand elle est mise en question. Certes, Connell (1995, 81-84) indique qu’une telle crise de la masculinité n’existe pas et que l’on devrait plutôt parler de crise dans la configuration des rapports de genre ; pour Messner (1992, 18), ces crises concernent en outre essentiellement la légitimité de la masculinité hégémonique. Néanmoins, si les analyses diffèrent, ces moments sont précieux pour le chercheur en ce que les formes et les expressions de la masculinité deviennent plus explicites.
La pression féministe et les transformations sociales et politiques de la société ne sont toutefois pas les seuls facteurs en cause dans l’accentuation de la visibilité masculine. Celle-ci peut également traduire l’arrivée d’une nouvelle génération d’hommes, porteurs de nouvelles caractéristiques et de nouvelles valeurs. C’est ce qui ressort par exemple des analyses menées sur les dirigeants des Young Men’s Christian Associations (YMCA) américaines à partir des années 1870, dont le discours dénonce les effets de l’urbanisation de la société et le ramollissement général de la population dû à la vie plus facile et moins laborieuse qui en résulte. La crainte d’une féminisation des jeunes garçons en l’absence de champs de bataille pousse alors les éducateurs à rechercher des moyens de développer des confrontations « éducatives » par le sport (Rader, 1983 ; MacLeod, 1983).
Enfin, la présence d’un modèle étranger de masculinité peut aussi générer une crise – pensons à la fascination qu’exerce le modèle d’homme fasciste dans une partie de la société française des années trente. De telles reconfigurations deviennent évidentes pendant les périodes de guerre. En effet, les définitions stéréotypées de la masculinité (force, pouvoir, puissance) et de la féminité (dépendance, timidité) légitiment l’usage de la force pour les hommes alors que les femmes n’ont le droit de porter les armes que depuis peu. Il ne s’agit pas pour autant de réduire l’analyse des relations entre sport et masculinité aux temps de guerre, mais bien de prendre conscience que ce contexte particulier conduit à un renforcement de l’ordre traditionnel des genres, soit pendant les combats, soit, en réaction, après (Thébaud & Bard, 1999 pour l’après-Première Guerre mondiale), ne serait-ce que parce qu’il existe une étroite relation entre la « nature » masculine de la société, ses activités physiques et sportives et ses orientations militaires (Burstyn, 1999, 42)
À une échelle plus réduite, la situation elle-même doit faire l’objet d’une attention particulière du chercheur. Quand on s’intéresse à l’expression et aux formes des relations de genre que les hommes entretiennent avec d’autres hommes ou avec des femmes dans leurs rapports au sport, il paraît en effet logique de se concentrer sur les situations où les hommes ont à résister, lutter, exprimer leur domination, c’est-à-dire, notamment, d’analyser ce qui se produit dans les circonstances de la compétition, des entraînements, des prises de pouvoir dans les structures sportives, ou dans les discours qui accompagnent ces événements. Mais cette démarche serait très réductrice au regard de l’omniprésence structurelle de la masculinité. En réalité, des situations apparemment aussi peu « viriles » ou « violentes » qu’une séance d’éducation physique, des pratiques au sein d’un vestiaire ou d’un bar après un match, révèlent tout autant d’indicateurs de la masculinité. Un environnement « doux » peut au contraire jouer un rôle décisif dans l’apprentissage de la masculinité hégémonique.
Enfin, la discipline sportive elle-même ne peut être prise au hasard. Avec des arguments différents, la sociologie, la psychologie comme l’histoire considèrent en effet que certaines pratiques sont comprises comme idéalement masculines dès lors qu’elles renforcent la construction idéologique de la masculinité. « D’une manière générale, les sports dans lesquels les hommes dominent ou disposent des éléments en relation avec l’idéologie de la supériorité physique masculine, sont ceux qui font l’objet de toute l’attention de la télévision et des médias. Par extension, les hommes qui participent à ces activités sont construits comme héros (…). Les médias sont alors susceptibles de servir de véhicule à un processus idéologique protégeant les héros sportifs dans un régime qui privilégie la virilité hétérosexuelle et qui stigmatise les gays et les femmes hétérosexuelles des individus » (Dworkin & Wachs, 1998). Le rugby ou la boxe sont ainsi codés comme des sports « appropriés » pour les hommes, bien que cette affirmation n’ait de sens que rapporté à la culture et à la période considérés : le basket et le football peuvent ainsi être codés comme féminins selon le lieu ou l’époque étudiés.
Certains auteurs choisissent d’analyser des situations qui font converger toutes les conditions pour une surexpression de la masculinité traditionnelle, par exemple quand Wanda Wakefield (1997) traite du football américain au sein de l’armée des États-Unis pour montrer comment l’activité sportive participe pleinement de la construction de la masculinité hégémonique. Ou encore quand Terret (2003a) étudie le cas des Jeux interalliés de 1919 – un contexte d’immédiat après-guerre – et le rôle que les combats de boxe (elle-même fortement codée comme masculine) entre soldats américains et français y ont joué dans un dialogue impossible entre deux définitions distinctes de la masculinité de chaque côté de l’Atlantique.
2.2. Analyses de texte
Une fois ces choix réalisés se pose la question des méthodes les plus appropriées. La plupart des travaux en histoire et, dans une bien moindre mesure, en sociologie, s’appuient par exemple sur des analyses quantitatives ou qualitatives de contenus de discours. À titre d’exemple, Terret (1999), reprenant les perspectives développées par Nauright et Chandler (1996), choisit un contexte (le début du vingtième siècle connu pour être un moment de crise de la masculinité) et un sport (le rugby, connu pour être une arène de la masculinité hégémonique) pour explorer la contribution de cette activité à la construction de l’« homme » en dans la France de la Belle-Époque. En ce cas, plusieurs types d’analyse de texte ont été conduits à partir d’ouvrages techniques, d’articles de la presse spécialisée, ou même de la littérature, afin de dégager les contradictions entre la définition de la masculinité dans la première génération de joueurs constituée de jeunes bourgeois et celle de la seconde génération marquée par la présence de jeunes ruraux. Le jeune bourgeois apparaît alors doublement dominant sur les terrains, alors que les ruraux y sont socialement dominés et sexuellement dominant. Au-delà, la valorisation de l’Homme dans le rugby ne se réduit plus à la simple exacerbation des attributs traditionnels de la virilité comme la force ; elle s’affirme plutôt à travers des jeux d’opposition à l’autre (à ses parents, à la jeunesse bourgeoise des grands lycées parisiens et bordelais, aux Parisiens pour les Provinciaux, aux étrangers pour les Français, aux Cléricaux pour les Républicains…).
Un autre exemple intéressant d’analyse de contenus est l’étude réalisée sur le journal The Swimsuit Issue, par Laurel Davis (1997). Ce périodique américain extrêmement populaire possède une édition annuelle où sont montrées depuis 1964 des images attractives de modèles féminins en maillot de bain. L’auteur met en évidence leurs significations en montrant comment se perpétuent les valeurs de l’hétérosexualité, la masculinité hégémonique, le racisme et l’ethnocentrisme. Elle démontre ainsi que le Swimsuit Issue est davantage une revue masculine qu’un journal sportif et qu’il produit et exemplifie la masculinité hégémonique : « il est sexiste car il définit d’abord les femmes en termes d’attraction sexuelle ou esthétique pour les hommes, et les hommes en fonction de leur pouvoir sur les autres. Son idéal est l’hétérosexualité, car il encourage la croyance selon laquelle celle-ci est supérieure à l’homosexualité ou la bisexualité et que le « véritable homme » est hétérosexuel. Il est raciste car il stigmatise les gens de couleur » (Davis, 1997, 121). Davis travaille simultanément sur le texte, l’image et les perceptions du lectorat dans un essai pour intégrer les processus de production, d’écriture et de consommation du message genré. Elle croise alors des analyses de contenu du journal (structures du texte, mais aussi tous les autres supports annexes comme les publicités, les calendriers, les lettres à l’éditeur, etc.) avec des entretiens auprès de ses producteurs (n = 19) et avec divers groupes de personnes qui achètent et/ou le lisent (n = 39 consommateurs + 13 bibliothécaires).
Analyses iconographiques
Un exemple particulier d’analyse de contenu est celui qui consiste à travailler sur un corpus essentiellement constitué d’images (publicités, photos, tableaux, cartes postales, etc.) et que l’on retrouve aussi souvent dans les études sur le sport et la masculinité.
Ainsi, Andrewes (1998) s’attache aux images révélant des indicateurs de masculinité dans la presse écrite d’Auckland à l’occasion de la tournée des joueurs de rugby sud-africains en Nouvelle-Zélande en 1956. Il démontre alors que « l’autre », en l’occurrence le Sud-africain, n’est pas traité de la même manière selon qu’il s’agit d’un homme ou d’une femme. Les premiers sont acceptés par la communauté rugbystique néo-zélandaise parce qu’ils correspondent aux attentes en matière de définition de la masculinité ; en revanche, les femmes (par exemple les spectatrices) sont présentées comme celles qu’on ne désire pas.
Un second exemple d’analyse iconograhique concerne le tour de France cycliste féminin (Terret, 2003b). Une partie de l’étude de l’auteur repose sur une lecture de l’affiche du Tour 2002 qui révèle une composition saturée en indices de féminité qui rappelle explicitement une publicité pour les films de James Bond. Mettant ce choix marketing en relation avec les cent années de l’histoire exclusivement masculine du Tour de France et son rôle dans la célébration de la masculinité hégémonique, Terret considère alors que cette érotisation promue stratégie communicationnelle qui valorise la féminité traditionnelle forme réponse au surmâle d’Alfred Jarry (1902) et traduit l’hyper masculinisation du Tour masculin.
Un dernier exemple de ce type d’approche a été récemment publié à partir d’une analyse sémiologique d’un corpus de 53 cartes postales érotiques des années folles utilisant des scenarii sportifs (Terret, 2003c). Suivant les principes de Barthes (1957, 1980, 1985), l’étude identifie les analogies, signes et symboles présents dans les images et développe alors une analyse iconique et plastique qui est mise en relation avec le contexte des années 1920 et la visibilité croissante de l’homosexualité féminine. Les cartes érotiques où sont montrées des femmes à demi dénudées en situation sportive apparaissent alors finalement comme des outils d’humiliation de la lesbienne et de défense de l’identité masculine.
Ethnologie et observations
Les méthodes ethnologiques et d’observation participante sont fréquemment utilisées pour explorer les expressions de la masculinité dans des situations sportives. Parmi de nombreuses études, celles de la Française Anne Saouter (2000) s’avèrent remarquables. S’intéressant aux processus à l’œuvre au sein de modestes clubs amateurs de rugby, elle multiplie les observations de séances d’entraînement, de matches, de déplacements au stade, conduit des entretiens avec d’anciens rugbymen (plus ouverts à la transgression des tabous du rugby) et partage par ailleurs pendant plusieurs mois la vie de joueurs, en suivant particulièrement ces moments que le langage indigène a retenus comme « la troisième mi-temps ». Progressivement introduite puis acceptée dans la communauté, adoptant le langage et les rites que les rugbymen eux-mêmes adoptent en dehors de la sphère familiale ou professionnelle, ses conclusions constituent une étonnante image des traditions masculines rugbystiques. Saouter montre ainsi comme la micro-société du club crée des conditions spécifiques avant, pendant et après les matches, par lesquelles la masculinité se construit à travers la place accordée au corps, la violence, la douleur et les blessures, le rôle de la scatologie, du sexe, de la nourriture et de l’alcool, l’intégration de « l’autre », la signification de l’abondance des comportements homosexuels ou encore la place des femmes (les mères, les femmes, les prostitués, les « groupies »).
Dans le cas du travail présenté par Cynthia Hasbrook et Othello Harris (2000), un groupe de jeunes enfants d’une cité scolaire en milieu urbain fait l’objet d’une observation participante pendant quatre mois à raison de trois à quatre jours par semaine durant lesquels sont notés plusieurs types d’informations : récits, descriptions, éléments spontanés d’interprétation, etc. En ce qui concerne plus particulièrement la masculinité, les auteurs travaillent notamment sur la dimension physique des expériences quotidiennes grâce à trois séries d’indicateurs : les agressions physiques (en direction des filles ou d’autres garçons), les défis mettant en jeu la force physique, et les gestes et postures. Ces catégories sont abondées à partir de toutes les scènes observées, y compris les conversations surprises entre enfants, afin de montrer de manière détaillée comment les garçons négocient leur identité masculine au sein du groupe en fonction de leur statut social et de leur classe.
Entretiens et histoires de vie
Les entretiens tiennent une bonne place dans les études sur le sport et la masculinité. Prenons là-encore quelques exemples. Dans Power at Play (1992) Mickael Messner tente d’éclairer le processus par lequel la pratique sportive des garcons agit sur la construction des rapports de genre. Il utilise ici des histoires de vie en interrogeant 26 adultes (hommes) sur leur enfance : premières motivations, raisons de l’arrêt de la carrière sportive, rôle du sport dans la transformation de l’image de soi, etc. L’un des résultats les plus étonnants de ces entretiens très approfondis est notamment la manière dont les jeunes garçons apprennent par le sport à devenir homophobes. L’auteur montre ainsi comment, à travers les pairs, se développe tout un travail social et psychologique par lequel les adolescents sont conduits à respecter les uns et rejeter les autres, comment le corps devient une arme dans la pratique sportive, comment les blessures et le dopage sont construits comme un coût « normal » pour approcher la masculinité idéale et comment, finalement, l’amitié, l’intimité et la sexualité sont au cœur du processus de construction de la masculinité dans le sport.
Un autre exemple intéressant est celui développé par Kevin Davinson (2000, 255-266) à propos de l’éducation physique des jeunes garçons. Sur le plan méthodologique, l’auteur utilise une série de 11 entretiens approfondis auprès d’adultes (avec retour des textes écrits aux personnes interrogées) devant se remémorer leur expérience de la scolarité. Davison fait particulièrement émerger les situations d’homophobie, de honte, d’humiliation et de violence quotidienne comme autant d’éléments prenant part à la construction de la masculinité hégémonique et au rejet de ceux qui ne parviennent pas à se rapprocher de cet idéal.
Tests et enquêtes
Nous avons jusqu’ici privilégié des exemples d’approches qualitatives, certes plus souvent utilisées sur ce sujet, mais la littérature sur le sport et la masculinité n’abandonne pas pour autant des méthodologies plus quantitatives.
En psychologie, les propositions déjà anciennes de Sandra Bem (1974) sont ainsi aisément croisées avec les questions sur le sport. Bem a en effet créé un outil, le Bem Sex-Role Inventory (BSRI), qui consiste en un questionnaire d’une soixantaine d’affirmations sur les stéréotypes de genre et qui permet de positionner des individus sur une double échelle de masculinité et de féminité. Selon sa place sur l’un des quatre cadrans ainsi formés, une personne peut, quel que soit son sexe biologique, être masculine (haut sur le score de masculinité et bas sur celui de féminité), féminine (profil inverse), androgyne (hauts scores sur les deux échelles) ou indifférenciée (bas scores sur les deux échelles). Bien que la validité du BSRI soit aujourd’hui discutée (Auster & Ohm, 2000), les travaux l’utilisant en relation avec les préférences des adolescents en matière de sport (Fontayne, 1999) ou l’utilisation de classes mixtes ou démixées chez les enseignants d’EPS (Terret & Cogerino, en cours) par exemple, se développent actuellement en France.
Étudier les relations entre sport et masculinité peut se réaliser avec une très large palette de sources et d’approches. Le « sport » lui-même peut d’ailleurs être réduit à sa forme la plus virtuelle, comme dans le cas des sites Web anti-sportifs analysés par Wilson (2002), ces sites qui expriment insatisfaction et rancœur envers les institutions qui célèbrent sans recul la culture des sports de contact hypermasculins et leurs athlètes. Mais une immersion dans la littérature spécifique sur le sujet confirme que ces démarches doivent s’attacher à éviter au moins trois écueils : d’abord, le risque d’une lecture simpliste de « la » masculinité sous sa seule forme hégémonique, stéréotypée et faussement universelle là où « des » masculinités coexistent en réalité ; ensuite, le risque de la négativité qui conduit à traduire toutes les relations entre hommes et femmes et au sein même de la communauté masculine en termes de domination, de répression et d’assujettissement, au détriment d’autres formes de relations entre les sexes ; enfin, le risque de développer un regard trop exclusivement pro-masculiniste qui en oublierait les approches féministes et ne rendrait alors plus compte de la complexité des relations de genre.
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[1]
Quand des travaux francophones existent, ils feront si possible l’objet d’une présentation.
[2]
Dunning a développé ultérieurement cette première approche en 1986.