Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.sans
228 pages

p. 7 à 9
doi: 10.3917/sta.066.0007

Veille sur la revue
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Éditorial

no 66 2004/4

2004 STAPS Éditorial

Éditorial

En proposant ce numéro spécial sur le genre et le sport, la revue STAPS obéit-elle à un simple effet de mode ? S’il est certes difficile de nier la pression de l’actualité politique et scientifique, on aurait pourtant tort de ne voir là qu’une thématique opportuniste. Le projet est en réalité bien plus ancien ; il s’enracine dans une sensibilité personnelle [1] qui, depuis une quinzaine d’années, s’est enrichie au contact d’équipes européennes et nord-américaines. Je remercie donc sincèrement le comité éditorial de la revue STAPS d’avoir immédiatement soutenu l’initiative de ce numéro. L’accueil qui a lui a été réservé dans la communauté scientifique témoigne d’ailleurs, sinon de l’urgence, du moins de l’intérêt profond que la réflexion sur le genre rencontre aujourd’hui. Le nombre d’articles soumis, le volume et la densité du numéro malgré une très forte sélectivité, la présence des principaux centres de recherche STAPS travaillant sur la question (Lyon, Orsay, Toulouse…), la diversité des regards et des approches, tout cela met en évidence les remarquables avancées de ces dernières années depuis les travaux pionniers de Catherine Louveau et Annick Davisse en France. D’aucuns n’y verront peut-être que les prémisses d’un rattrapage, tant le retard français était conséquent [2]. Le choix d’expert/es canadien/nes, danois/es, allemand/es, belges et français/es confirme en tout cas la qualité des travaux réunis ici.
Le genre désigne la construction et l’organisation sociale des différences sexuelles. Le concept lui-même s’inscrit dans une histoire que l’on fait démarrer de manière convenue à la mouvance politique des revendications féministes du début des années 1970. Dans ce contexte, les premières définitions insistent alors sur ce qui distingue et parfois oppose le sexe en tant que construction biologique et le genre en tant que construction sociale et psychologique. Dans ce débat nature/culture, par extension, le genre est rapidement utilisé pour désigner l’ensemble des traits, caractères et comportements attribués au « masculin » et au « féminin ». Cette première étape est dépassée à la fin des années 1970 quand le singulier « du » genre prend le pas sur le pluriel « des » genres masculin et féminin. Car au-delà du construit social, le genre révèle plus fondamentalement des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes. Il permet alors d’analyser la manière dont se construit, s’intériorise et se pérennise la domination des premiers sur les secondes dans les différentes strates des sociétés patriarcales. L’absence de « s » au mot « genre » dans le titre de ce numéro spécial n’obéit donc pas qu’à un principe générique. Il renvoie aussi plus clairement à un parti pris conceptuel. Dans les faits, néanmoins, la manière dont le concept est utilisé dépend de chacun des auteur/es ou des équipes finalement retenu/es. En outre, la seconde acception du terme a, à son tour, été dépassée dans un sens que l’on ne retrouve pas forcément dans les articles réunis. D’une part, en effet, l’opposition sexe – genre n’apparaît plus aussi évidente que les premiers travaux avaient pu l’envisager : avec Laqueur (1990), on sait par exemple ce que la définition biologique du sexe féminin doit à l’idéologie masculine [3], confortant en cela la position de ceux ou celles qui assimilent désormais sexe et genre. D’autre part, les rapports sociaux de sexe se sont eux-mêmes complexifiés. Les processus en jeu ne se réduisent pas simplement à la domination masculine, mais ils cachent en réalité d’autres mécanismes de résistance, d’ajustement (d’arrangement, diraient les Anglo-saxons) spécifiques à chaque contexte et à chaque situation. Leur lecture et leur compréhension ne peuvent plus occulter les autres grands déterminants psychologiques ou sociologiques (catégories sociales, ethnies, etc.) qui organisent les rapports sociaux. Enfin, « la » féminité » n’existe pas plus que « la masculinité », la Femme pas plus que l’Homme. La diversité des expériences oblige en fait à adopter la pluralité comme mode de raisonnement, quitte à admettre que les fameux rapports de domination s’exercent aussi au sein de chacune des communautés féminine et masculine et pas seulement entre elles.
Quel que soit le niveau d’analyse auquel on se réfère, le sport constitue un creuset privilégié pour saisir la manière dont se construisent les identités sexuelles et, inversement, le genre est un outil remarquable permettant de faire émerger de nouvelles lectures du phénomène sportif. Nombre de travaux ont montré que le sport relève historiquement d’une culture masculine hégémonique qui a contribué à pérenniser les rapports de domination hommes-femmes dans les sociétés occidentales, et la mondialisation aidant, à l’échelle du globe. Dans cet aller-retour heuristique entre le genre et le sport, ce numéro de la revue STAPS est très loin d’épuiser toutes les approches ou tous les regards. Avec treize articles auxquels ont contribué dix hommes et sept femmes, il constitue néanmoins un intéressant panel des travaux contemporains et confirme le véritable carrefour disciplinaire que constituent les travaux sur le genre. Quatre articles relèvent de l’histoire (Frédéric Dutheil, Cécile Ottogalli, Claude Fouret, Nathalie Rosol) et s’inscrivent tous dans la période allant de la fin du xixe siècle à l’entre-deux-guerres. Le travail d’Ingrid Verscheure et Chantal Amade-Escaut sur l’apprentissage de l’attaque en volley-ball en classe mixte relève des sciences de l’intervention, celui de Benoit Lenzen, Robert Dejardin, et Marc Cloes sur les interactions dans les arts martiaux de la psychosociologie. Les approches sociologiques sont particulièrement bien représentées, mais les objets et les orientations théoriques sont diverses : Sylvain Ferez analyse les transformations de l’expression corporelle en activités physiques artistiques, Oumaya Hidri les stratégies d’insertion professionnelle des étudiant/es, Emmanuel Bayle, Pascal Chantelat et Claude Ferrand, tout comme Caroline Chimot, la place des femmes chez les dirigeants, Elsa Croquette l’investissement sportif des Maghrébines et Nicolas Penin la distribution sexuelle des sports à risque. Le numéro s’achève sur une revue de questions interdisciplinaire relative à la masculinité (Thierry Terret). Si l’absence de travaux intégrant des sciences de la vie n’est guère surprenante, on peut surtout regretter l’absence de textes à caractère résolument psychologique, qui s’explique en l’occurrence par le barrage des expertises. Par ailleurs, certains articles traitent pour l’essentiel du « sport féminin », en adoptant finalement une conception du genre proche de sa définition initiale, quand d’autres envisagent plutôt la question sous l’angle des rapports sociaux de sexes dans une acception plus conforme à la seconde définition du genre.
Gageons que, malgré ces divergences, l’ensemble saura convaincre les sceptiques de l’intérêt d’un éclairage genré des pratiques sportives. Pour les convaincus, il confirmera certaines orientations actuelles des recherches en STAPS. Plus généralement, un tel numéro s’inscrit dans une tendance lourde, scientifique mais aussi politique et culturelle, que nul ne peut désormais plus ignorer.
 
NOTES
 
[1]Mes premières recherches sur la question datent de la fin des années 1980. Voir par exemple Terret T. (1992). Natation et émancipation féminine au début du siècle, in Jeux et sports dans l’histoire, Tome 2, Paris, Ed. du CTHS, 269-293.
[2]Les gender studies ne sont d’ailleurs toujours pas une discipline universitaire à part entière en France.
[3]Laqueur T. (1990). Making Sex : Body and Gender from the Greeks to Freud. Cambrige, MA: Harvard University Press.
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