Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149218
144 pages

p. 23 à 40
doi: 10.3917/sta.067.0023

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no 67 2005/1

2005 Staps

Le processus d’autoformation par la pratique du tennis. Analyse textuelle de récits de vie

Jean-Michel Peter PRAG EPS - Enseignant STAPS Doctorant dans le Laboratoire de recherche en didactique, expertise et technologie en APS UFR STAPS Université de Rennes 2 - Campus de la Harpe Avenue Charles Tillon 36044 Rennes Cedex Tél. : 02 99 14 17 60 Fax : 02 99 14 17 70 ajm.peter@noos.fr
L’autoformation s’inscrit dans l’évolution des sociétés postindustrielles comme une nécessité pour développer une autonomie de plus en plus nécessaire dans l’accès au savoir et à la culture (auto-éducation permanente). Avec l’augmentation du temps libre et l’avènement d’une société des loisirs à la fin du XIXe siècle, la création du jeu de tennis devient un moyen privilégié, non seulement de se divertir ou de se détendre, mais aussi un moyen de formation pour quelques-uns. Le propos de notre recherche est de situer ce que peut être une autoformation par la pratique du tennis dans le recueil de récits de vie. Dans la lignée des travaux de linguistique de données textuelles, à l’aide du logiciel Alceste, nous analysons les récits issus d’entretiens de 42 joueurs classés de tennis. Nous pouvons à l’issue de l’analyse de contenu de récits de vie de joueurs experts dégager quelques dimensions d’une autoformation en liaison avec les variables sociologiques retenues (âge, sexe, milieu social, niveau de jeu). Les résultats obtenus montrent un système d’interactions entre ce qui relève de l’expérience des individus ou auto-apprentissage et un environnement favorable ou configuration. Souvent opposés, les deux processus – apprendre et enseigner ou transmettre – sont en fait les deux facettes d’une même réalité : la socialisation de l’individu. Les frontières entre les deux processus sont difficiles à dissocier.Mots-clés : autoformation, récits de vie, analyse textuelle de données, logiciel Alceste, socialisation. Autodidaktische Maßnahmen sind unabdingbar in der Evolution der postindustriellen Gesellschaften, um eine immer notwendiger werdende Autonomie im Wissens- und Kulturerwerb zu entwickeln (Eigenständige Fortbildung). Mit der zunehmenden Freizeit und dem Aufkommen der Freizeitgesellschaft Ende des 19. Jahrhunderts wird das Tennisspiel zu einem privilegierten Mittel, um sich zu vergnügen und zu entspannen, für einige aber auch, um sich fortzubilden. Ziel unserer Forschung ist es, in Lebensgeschichten festzustellen, was eine Selbst-Fortbildung mittels des Tennisspiels sein könnte. In der Tradition der linguistischen Arbeiten zur Textanalyse analysieren wir mit Hilfe des Programms Alceste Berichte aus Interviews mit 42 Ranglistentennisspielern. Aufgrund der Inhaltsanalysen der Lebensberichte der qualifizierten Spieler können wir in Verbindung mit einigen erhobenen soziologischen Variablen (Alter, Geschlecht, Sozialmilieu, Spielniveau) einige Dimensionen einer Selbstausbildung eruieren. Die Ergebnisse zeigen ein Interaktionssystem zwischen dem was die Erfahrung des Individuums oder der Selbstausbildung angeht und einer günstigen Umwelt oder Konstellation. Die oft als Opposition dargestellten Prozesse des Lernens und Lehrens oder Übermittelns sind in Wirklichkeit die Facetten ein und derselben Realität: der Sozialisation des Individuums; und die Grenzen zwischen diesen Prozessen sind nur schwer auseinander zu halten.Schlagwörter : Autodidaktik, Lebensberichte, Textanalyse, Programm Alceste, Sozialisation. L’auto-formazione si inscrive nell’evoluzione delle società post-industriali come una necessità per sviluppare un’autonomia sempre più necessaria nell’accesso al sapere e alla cultura (auto-educazione permanente). Con l’aumento del tempo libero e l’avvento di una società dei loisir alla fine del XIX secolo, la creazione del gioco del tennis diventa un mezzo privilegiato, non soltanto per divertirsi o rilassarsi, ma per alcuni anche un mezzo di formazione. Lo scopo della nostra ricerca è di situare ciò che può essere un’auto-formazione attraverso la pratica del tennis attraverso la raccolta di racconti di vita. Nella linea dei lavori di linguistica dei dati testuali, con l’aiuto del programma informatico Alceste, analizziamo le recite uscite da interviste a 42 giocatori tennis classificati. Al termine dell’analisi dei contenuti dei racconti di vita di giocatori esperti, possiamo individuare alcune dimensioni di un’auto-formazione legate alle variabili sociologiche considerate (età, sesso, ambiente sociale, livello di gioco). I risultati ottenuti mostrano un sistema di interazione tra ciò che si rileva dall’esperienza degli individui o auto-apprendimento ed un ambiente favorevole o configurazione. Spesso opposti, i due processi apprendere ed insegnare o trasmettere sono, in effetti, le due facce di una stessa realtà: la socializzazione dell’individuo; e le frontiere tra i due processi sono difficili da dissociare.Parole chiave : analisi testuale dei dati, auto-formazione, programma informatico Alceste, racconti di vita, socializzazione. La auto-formación se inscribe en la evolución de las sociedades post-industriales, como una necesidad para desarrollar una autonomía cada vez más necesaria dentro del acceso al saber y a la cultura (auto-educación permanente). Con el aumento del tiempo libre y el advenimiento de una sociedad de entretención a fines del siglo XIX, la creación del juego de tenis se vuelve un medio privilegiado, no solamente para divertirse o relajarse, pero también como un medio de formación para algunas personas. El propósito de nuestra investigación, es situar aquello que puede denominarse una auto-formación por la práctica del tenis en la recolección de los hechos de vida. Analizamos los hechos fruto de entrevistas de 42 jugadores de tenis clasificados en la línea de los trabajos de lingüística de los datos textuales, con la ayuda del programa Alceste. Luego del análisis del contenido de los hechos de vida de los jugadores expertos, podemos rescatar algunas dimensiones de una auto-formación en línea con las variables sociológicas retenidas (edad, sexo, medio social, nivel de juego). Los resultados obtenidos muestran un sistema de interacciones entre aquello que releva de la experiencia de los individuos o del auto-aprendizaje y un ambiente o configuración favorable. Comúnmente opuestos, los dos procesos : aprender y enseñar o transmitir, son en realidad las dos facetas de una misma realidad: la socialización del individuo; y las fronteras entre los dos procesos son difíciles de disociar.Palabras claves : autoformación, hechos de vida, análisis textual de datos, programa Alceste, socialización.
 
1. Intérêts de l’autoformation dans les sociétés contemporaineset dans les pratiques sportives de loisir
 
 
1.1. Penser l’autoformation
Comme le souligne Dumazedier (2002), les besoins culturels de l’économie, de la collectivité ou de la personne sont de moins en moins satisfaits, malgré les mutations en cours du système scolaire et universitaire. Dans la société contemporaine, l’obsolescence culturelle est si rapide, malgré toutes les réformes scolaires, que la notion d’éducation permanente s’est peu à peu imposée en France et au niveau international (Dumazedier, 1978 ; Delors, 1995). C’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’éducation tout au long de la vie (Hasan, 1997). Ainsi en vient-on à l’idée non plus de prolonger, mais d’étaler une éducation d’un type nouveau au cours du cycle de la vie, en cherchant pour chaque individu, chaque milieu, chaque matière la période la meilleure d’un apprentissage systématique, qu’il soit imposé, optionnel ou libre. Ces transformations seront lourdes de conséquences sur nos habitudes d’enseignement comme le soulignent Barbot et Camatarri (1999).
1.2. Société des connaissances et du savoiret gestion du capital humain
Les sociétés industrielles sont de plus en plus des sociétés du savoir. L’expression est apparue voici une trentaine d’années chez les Anglo-Saxons (Toffler, 1971). Elle s’est généralisée pour décrire les transformations technologiques et économiques de la société (Toffler, 1990), avec une multiplication accrue des informations (Drucker, 2000).
Depuis les années 1980 émerge une nouvelle conception des ressources humaines dans les entreprises. On prône l’autonomie, la polyvalence et l’expression individuelle dans les cercles de qualité. Le salarié est désormais perçu comme autonome. Il doit gérer ses compétences, et est invité à devenir un entrepreneur de son « capital humain » dans des situations d’apprentissage quasi permanent.
Ainsi la compétence de l’autonomie est de plus en plus recherchée dans le monde de l’entreprise qui sollicite une réactivité, sinon une pro-activité à toutes les échelles du management (Marquardt et Reynolds, 1994 ; Pedler, Burgoyne et Boydell, 1991). Dans le développement des sociétés de l’information et la connaissance, les choix professionnels des individus, leurs parcours de formation sont de plus en plus de véritables démarches autoformatrices. Ces concepts sont repris depuis quelques années dans le monde éducatif, plus particulièrement dans la formation pour adultes.
1.3. L’autoformation, un fait social ?
Le terme d’autoformation émerge dans les années 1980. Pour Dumazedier, nos sociétés sont caractérisées par la réduction du temps de travail à l’échelle d’une vie. Le développement des sources d’informations et de connaissances et l’accroissement des difficultés de la vie quotidienne imposent des apprentissages permanents. Ces réalités constituent des défis aux institutions éducatives, qui doivent devenir des aides à l’apprentissage plutôt que les lieux uniques de la transmission des savoirs (Dumazedier et Leselbaum, 1993).
Les membres du GRAF (Groupe de recherche sur l’autoformation) distinguent plusieurs courants de recherche dans l’abord de ce nouveau concept (Carré, Moisan et Poisson, 1997), qui désigne, par exemple, la capacité des individus à se développer à travers les différentes expériences de leur vie et d’en arriver à conduire leur vie de manière émancipatrice (Pineau, 1983 ; Le Meur, 1998 ; Vassileff, 1999). Mais on peut aussi seulement s’intéresser à la « situation pédagogique » particulière où il est fait appel à l’autonomie (responsabilisation et autodirection) de l’employé ou de l’apprenant dans une situation de formation (Carré, 1992 ; Tremblay, 1986 et 2003).
Mais toutes ces approches sont unanimes pour reconnaître une transformation des conceptions dominantes de l’apprentissage, désormais conçu comme un acte d’appropriation, une construction du sujet lui-même et non plus conçu seulement sous la forme transmissive (Carré et Moisan, 2002). Ce renversement de perspective confère au sujet en formation un rôle d’apprenant actif, responsable de l’évolution de ses compétences au sein de systèmes de formation de plus en plus ouverts, dans une logique d’autoformation « accompagnée » ou « éducative ». Pour Albero (2000), le changement de paradigme est sans équivoque : nous sommes passés d’une société de l’instruction à une société d’autonomie à l’accès des connaissances. « Le contexte actuel de la formation, écrit-il, offre un potentiel de variété, de richesse, d’adéquation aux besoins individuels qui n’a jamais eu d’équivalent dans l’histoire de l’éducation et de la formation… (et nécessite) que l’on réinterroge les pratiques de formation les plus habituelles » (Albero, 2000, p. 9).
Dans le champ qui nous intéresse, s’occuper de ses loisirs devient un mode d’existence avec son contenu, ses valeurs, ses rythmes : une propédeutique à la conduite de soi. Le principe d’un entraînement assidu en jouant au tennis, sur une période assez longue pour acquérir un classement, nécessite un engagement important et l’acquisition de compétences qui ne se confondent pas exclusivement avec les modèles traditionnels d’éducation.
 
2. Questionnement et hypothèses
 
 
2.1. Les rétroactions des expériencesacquises par la pratique du tennis
  • Qu’est-ce qui permet à des joueurs de tennis de se former eux-mêmes et de progresser dans leur jeu en acquérant des compétences particulières ?
  • Comment opèrent-ils ?
Jouer au tennis, c’est la possibilité de dépasser le simple divertissement pour déployer des stratégies permettant de progresser et d’exceller : en savoir plus pour faire mieux. Les finalités et objectifs peuvent être différents selon les individus : le physique sera privilégié pour les uns, la technique ou la tactique pour d’autres, enfin pour certains le relationnel sera primordial. Les stratégies d’apprentissage sont multiples : par observation et déduction, par imitation, par essais et erreurs, par l’aide d’un proche ou d’un moniteur. Cela étant, rien ne remplace les expériences multiples qui font engranger des connaissances et des savoirs pouvant être utilisés ultérieurement. Nous pourrions affirmer que tous, inconsciemment ou non, appliquent cet entraînement mental, tel qu’il est défini par l’ADREM (Association de développement et de recherche dans l’entraînement mental), selon le processus suivant : « processus par lequel tout individu décode l’événement auquel il est mêlé, en formule le principe, y porte un jugement et fait sienne (constituée en savoirs) l’expérience qu’il a analysée, la relie aux expériences et aux savoirs acquis en même temps qu’aux expériences et aux savoirs des autres ».
Entraînement mental qui s’acquiert par la pratique sportive, de manière consciente, enrichi le plus souvent par le transfert de compétences acquises dans d’autres domaines (études universitaires, expériences professionnelles). Au final, les joueurs de tennis, par l’accumulation d’expériences, font émerger de la pratique sportive des compétences qui leur sont utiles dans l’accès à la connaissance aussi bien dans le tennis que dans le domaine social.
2.2. Les conditions de l’environnement social
Se former à partir de et par l’expérience suppose toujours une confrontation et une interaction avec le monde physique et social, par l’intermédiaire des mots et des actions signifiantes produites par la personne et par les autres. Nous sommes alors enclins à nous poser les questions suivantes :
  • Quelles sont les interactions entre l’individu apprenant et le milieu social dans lequel il vit ?
  • Quels sont les apports de la pratique du tennis dans leur vie sociale ?
  • Y a-t-il un environnement social favorable à cet apprentissage ?
C’est à cette condition d’autodidaxie collective que l’acquisition de savoirs et de compétences sociales devient possible : il s’agit de se former par l’expérience et de co-construire ses savoirs, avec ou hors institutions, avec les autres et en rapport avec l’environnement. Ces espaces intermédiaires – le groupe de pairs au sein d’un club, les membres de la famille, etc. – sont ainsi des lieux où peut être stimulée la passion de jouer au tennis. C’est à travers les expériences et les rencontres que l’on a le sentiment de « trouver sa place », de conquérir l’estime de soi en connivence avec les autres (Bromberger, 1998, p. 37 ; Muxel, 1985).
Dans l’observation du processus de formation du joueur de tennis, il nous est apparu intéressant de savoir s’il existe un environnement social favorable.
 
3. Méthodes d’observation
 
 
Il s’agissait donc d’observer des parcours d’individus en interaction avec les différents temps sociaux, dans une perspective temporelle, en termes d’expérience vécue, d’héritage, de transmission selon un échantillon varié.
3.1. Observation de parcours de tennis par des récits de vie
Ce que nous recherchions à analyser finement, c’était la volonté d’appréhender ce que vit l’acteur dans l’apprentissage d’une culture tennistique. Il s’agissait de comprendre comment et dans quelles conditions débutent les parcours de tennis, d’analyser les principaux apports de sa pratique dans la vie personnelle, voire professionnelle. La méthode des récits était un moyen pour observer comment une culture façonne les croyances, les désirs, les valeurs de ceux qui y vivent.
Pour Bertaux (1997, p. 6), « le récit de vie résulte d’une forme particulière d’entretien, l’entretien narratif, au cours duquel un chercheur demande à une personne de lui raconter tout ou partie de son expérience vécue ». En retenant la méthode des entretiens et des récits de vie, nous nous inscrivions dans la lignée théorique d’autres auteurs (Pineau et Jobert, 1989 ; Pineau et Le Grand, 1993 ; Peneff, 1993) prônant les témoignages du terrain pour faire progresser la connaissance sur les processus d’autoformation.
3.2. Les entretiens
Le corpus de notre recherche est constitué à partir d’entretiens libres réalisés systématiquement sur le terrain avec les acteurs concernés. Chaque entretien a duré entre trente et soixante minutes, et était cadré à l’aide d’un guide d’entretien nous servant plus à relancer les récits qu’à limiter ceux-ci à des questions précises :
  • LA PRATIQUE : « Quand et comment avez-vous appris à jouer au tennis ? »
  • LES AIDES : « Quelles aides avez-vous eues pour vous inciter à vous perfectionner ? »
  • LES APPORTS : « Que vous a apporté le tennis, dans votre vie professionnelle, votre vie sociale ? »
3.3. Choix de l’échantillon
Nous avons retenu 42 joueurs, selon un échantillon raisonné comportant 1/3 de femmes pour 2/3 d’hommes, ce qui correspond à la proportion constatée régulièrement depuis 1960 selon les statistiques de la FFT (Fédération Française de Tennis). D’autre part, nous avons retenu la variable origine sociale symbolisée par la profession du chef de famille : Modeste (ouvrier, employé), Moyenne (commerçant, cadre), Favorisée (cadres supérieurs, professions libérales et chefs d’entreprise). Puis, le niveau de jeu atteint attesté par un niveau de classement délivré par la Fédération : Départemental (de 15/5 à 15/1), Régional (de 15 à 0), National (joueurs négatifs).

Tableau 1
Échantillon des joueurs selon les variables retenues (âge, sexe, origine sociale, niveau de classement)
Tranche d’âgeRépartition par sexeOrigine socialeNiveau de meilleurs classements
Plus de 70 ans1 F, 6 H2 Moy, 5 Fav2 Nat, 2 Rég, 3 Dép
De 55 à 703 F, 6 H4 Mod, 2 Moy, 3 Fav3 Rég, 6 Dép
De 45 à 553 F, 5 H3 Mod, 2 Moy, 3 Fav2 Nat, 2 Rég, 5 Dép
De 35 à 453 F, 6 H7 Moy, 2 Fav3 Nat, 6 Rég
De 20 à 353 F, 6 H2 Mod, 5 Moy, 2 Fav3 Nat, 4 Rég, 2 Dép

3.4. Saisie des entretiens
Les quarante-deux entretiens ont été saisis sous fichier Word, constituant un corpus de 143 377 mots, soit une moyenne de 3413 mots et 15 492 caractères par entretien. Dans la saisie, chaque entretien est précédé d’une ligne numérotée permettant de marquer les variables signalétiques en tant que repères selon le protocole préconisé par le logiciel Alceste pour le traitement informatique.
Par exemple, pour le premier entretien, nous avons les caractéristiques suivantes :
0001 *age_40 *sexe_M *CPS_employé *class_reg *études_bacsup *pratique_moyen [1]
3.5. Le choix d’un logiciel pour analyserle contenu des récits de vie
La technique d’analyse de contenu des discours consiste à repérer dans chaque récit de vie les passages concernant tel ou tel thème, dans le but de les comparer ensuite avec ceux des autres récits. Il existe sur le marché depuis peu des outils informatiques qui effectuent un travail de comptage, de désambiguïsation et de lemmatisation tels que Spad-t, Sphinx lexica, Askia, Modalisa, Prospero… Ce champ de recherche en est à ses débuts (Duret et Trabal, 2001a). Nous avons choisi pour cette recherche, le logiciel Alceste ; ce logiciel étant disponible dans le laboratoire de l’OVE de l’Université du Maine, dirigé par Servet Ertul.
3.6. La méthodologie employée par Alceste
Le logiciel Alceste permet d’effectuer de manière automatique ces différentes opérations : la segmentation, l’identification, la lemmatisation et la désambiguïsation, autant d’opérations successives préalables à des opérations de classement et d’analyse statistique d’un texte (Lebart et Salem, 1994). La segmentation consiste à rechercher des unités de sens minimales, puis le logiciel procède à l’identification. La procédure d’identification permet, grâce à un dictionnaire résident, de repérer la plupart des formes grammaticales (noms, adjectifs, adverbes, verbes, pronoms, mots outils, articles, prépositions, interjections…). Enfin, la lemmatisation est une procédure qui permet d’affiner ces deux premières opérations en ramenant les formes verbales à l’infinitif, les substantifs au singulier, les adjectifs au masculin singulier et les formes élidées à leur forme entière. Il s’agit de regrouper un maximum de mots pleins reconnus par le dictionnaire résident du logiciel. L’objectif est de quantifier un texte pour en extraire les structures signifiantes les plus fortes : les unités de contexte élémentaire (u.c.e). Des recherches en linguistique ont montré (Benzecri, 1981 ; Reinert, 1993) que ces structures sont étroitement liées à la distribution des mots dans un texte et que cette distribution se fait rarement au hasard. Pour Reinert (1994, p. 146), « un discours est un ensemble d’énoncés et un énoncé comme la trace d’un point de vue (…) la trace de ces points de vue est approchée dans une perspective statistique par l’étude des distributions des mots pleins dans les différents énoncés ».
Chaque u.c.e (unité de contexte élémentaire) peut se définir comme la forme la plus réduite d’un corpus ayant une cohérence sémantique. Sur un tableau à double entrée, les u.c.e sont répertoriées par ligne, et à partir d’un tableur gigantesque des calculs de Chi carré sont effectués, ce qui permet de déboucher sur une classification. La classification descendante hiérarchique est la méthode utilisée par Alceste. Cette méthode procède par fractionnements successifs du texte. Elle repère les oppositions les plus fortes entre les mots du corpus et extrait ensuite des classes d’énoncés représentatifs (proximité ou éloignement statistique). Enfin, dans un dernier traitement statistique, une analyse factorielle de correspondance est effectuée ainsi qu’une classification du vocabulaire par classe et par segments répétés.
 
4. Les résultats
 
 
4.1. Analyse du corpus par Alceste
Le logiciel, après avoir analysé le vocabulaire et défini la distribution des mots du texte, a reconnu 2263 u.c.e classées sur 2919, soit 77,53 %. Le logiciel propose quatre profils de classe. On peut noter ici un regroupement remarquable du discours dans des proportions équivalentes autour de 25 % des u.c.e pour chaque classe, chaque classe étant regroupée selon une classification hiérarchique descendante en fonction des proximités et liaisons statistiques. On obtient un ensemble de résultats dont nous exposons ici la synthèse.

Tableau 2
Les 4 profils de classe proposés par le logiciel Alceste
N° de la classeNombre d’u.c.e. classées% d’u.c.e.Interprétation
156524,97 %Compétition
261527,18 %Apports
352623,24 %Environnement
455724,61 %Apprentissage


Tableau 3
Classification descendante hiérarchique des 4 profils de classe
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La classe 1 regroupe les occurrences autour des conditions de la compétition (25 % d’u.c.e.) fortement corrélée dans les liaisons statistiques avec la classe 3 liée à l’environnement social (23 % d’u.c.e.). Entité plus générale que nous nommerons ici : Configuration.
La classe 2, les apports du tennis (27 % d’u.c.e.) sont corrélés avec la classe 4 correspondant à un discours sur les moyens d’apprendre (25 % d’u.c.e.). Deuxième entité que nous avons intitulée : Expériences.
4.2. Analyse du verbatim de chaque classe selon les variables sociologiques retenues
La classe 1 : la compétition et l’institution
Nous avons regroupé ci-dessous, de manière condensée, le vocabulaire le plus fréquent et les liens statistiques avec les variables sociologiques retenues.
Vocabulaire spécifique
  • Institution : club, ligue, copain, système, président…
  • Compétition : équipe, championnat, tournois, France, national, régional, départemental…
  • Système de classement : premier, série, classé, carrière…
  • Catégories : minime, cadet, junior, vétéran…
Champ social apparenté
  • Sexe masculin
  • Catégories d’âge vétérans (58 à 87 ans)
  • Niveau de classement national
  • Origine sociale élevée
Le vocabulaire spécifique de cette classe renvoie très souvent aux championnats, aux résultats marquants, aux classements et à la compétition en général. La compétition en quelque sorte stimule, motive et fait partie des souvenirs marquants comme références tangibles de progression, voire de valorisation de soi. D’autre part, la pratique du tennis au sein d’une association sportive ou d’un club formalise un type de sociabilité spécifique et une sphère de médiation entre l’individu et la société. Il semble que ce soit une composante élémentaire de la vie « sociale » et un type de sociabilité inhérent à la pratique du tennis.
Certains mots reviennent souvent dans cette partie du discours, par exemple le mot national. Dans son rapport, le logiciel nous donne ainsi les renseignements suivants : nationa+l : 16. 18. 88.89 39.58. Ce qui veut dire que l’adjectif national a été énoncé 16 fois dans cette classe pour 18 de l’ensemble des classes (d’où un poids statistique de 88,89 %) avec un khi carré de 39.58. Nous mentionnerons dans chaque tableau pour chaque mot repéré par son importance : le nombre d’apparitions, le pourcentage par rapport au discours total, le coefficient de corrélation calculé par le khi carré. Exemple : nationa+l (16-88.89-39.58).

Tableau 4
Verbatim caractéristique de la classe 1
Niveau de championnatCatégoriesClassementCompétitionInstitution
nationa+l(16-88.89-39,58)regiona+l(16-84.21-35,90)cadet+(11-100- 33,22)junior+(11-100-33,22),departemental (10-90.91-25,66)minime+(9-100-27,16)premier+(75-57.25-77,37)serie+(39-79.59-79,78)class+er(33-64.71-43,98)carriere+(11-84.62-24,83)france(60-83.33-135,23)equipe+(82-65.60-116,61)championn+(60-83-135,23)tournois(51-64.56-68,49)fina+l(31-70.45-49,56)tourno+yer(40-60.6-46,09)club+(87-51.79-69,67)ligue+(16-80-32,02)copain+(31-57.41-31,08)systeme+(9-90-22,68)presid+ent(14-77.7-27,01)

Énoncés spécifiques de la classe 1
Le logiciel a retenu des u.c.e., dont la suivante qui est caractéristique – les « mots pleins » [2] précédés d’un # (dièse) étant les plus représentés dans cette classe (le logiciel supprime les accents et les majuscules) :
« donc, bon ca y est, j’etais #parti dans l’engrenage, donc #championnat #poussin, benjamin, etc., les #bourses d’#entrainement #federal, #regional, etc., donc une #progression logique au #classement, 30/ 2 a 11 ans, 15/ 3 a 14 ans, 5/ 6, 3/ 6, #zero a 17 ans »
L’analyse révèle que ce discours très lié à la compétition et à la performance est plus fort chez les joueurs de sexe masculin (*sexe_M – 437), chez les joueurs ayant atteint un haut niveau de classement (haut de deuxième série) et enfin chez les joueurs les plus âgés (*age_53 - 23, *age_58- 48, *age_82-23, *age_85-62, *age_87-44). Ce discours s’avère plus représentatif chez les cadres supérieurs ou commerçants (*CPS_cadresup-141, *CPS _commer-90).
La classe 2 : les apports de la pratique du tennis
Vocabulaire spécifique
  • Estime de soi : envie, confiance, plaisir, sûr, besoin, accepter, vie, sport…
  • Gestion des situations affectives : capable, mental, pression, souffrir, stress, pression, accrocher, accepter, gérer, perdre, défaite, victoire…
  • Cognition : analyser, atteindre, savoir, gérer, formation, manière, problème, question…
Champ social apparenté à :
  • Sexe féminin
  • Tous les âges concernés mais plus significatif chez les 20-30
  • Plutôt formation supérieure
  • Classe moyenne…
Pendant la durée du jeu, le joueur est appelé à mobiliser au maximum toutes ses possibilités. Afin de les améliorer, il visera au plus grand développement de ses ressources (physique, technique, mental, tactique, etc.). Le vocabulaire employé dans cette classe renvoie aux expériences et aux apports liés aux parcours de tennis. Les mots envie, respecter, apporter, vie, règle, gérer, ainsi que les apports psychologiques comme confiance, plaisir, mental, sont très présents dans cette partie du discours.

Tableau 5
Verbatim caractéristique de la classe 2
Apport psychologiqueFormation
envi+e(47-63.51-51,04)confi+ant(23-88.46-49,92)plaisir (39-57,35-32,26)individuel (18, 69,23, 23,50)capable+(11-84.62-21,80)menta+l(22-68.75-28 ,35)pression+(8-100-21,51)accroch+er(16-72.73-23,29)stress+(12-80-21,29)souffrir(11-91.67-23,35)savoir+(29-34.01-44,64)ger+er(22-81.48-40,72)defaite+(19-79.17-33,13)victoire (11-84,62-21,80)format+ion(13-100-35,04)maniere+(12-92.31-28,03)respecter (11-91,67-25,35)analyser (10-90,91-22,69)expérience (14-63,64-14,92)

Les motivations, les stimulations dans l’effort, dans la gestion des expériences et des rencontres caractérisent ces discours. La défaite est jugée très formatrice (défaite, accepter, perdre, souffrir), la victoire procure le plaisir d’avoir atteint un objectif. Se fixer des objectifs, gérer un stress (peur), gérer des expériences, s’accrocher, apprendre à avoir confiance, sont des aspects qui reviennent souvent comme des « expériences de vie » fortes. Cela symbolise bien un état d’esprit particulier où l’individu est sollicité non seulement pour éprouver un plaisir, mais aussi pour capitaliser de manière positive des compétences acquises.
Énoncés spécifiques de la classe 2
« je lui dis que c’-est une ecole/ de self control, une ecole de la #vie, le #respect de la #regle de l’autre puis l’#aspect/ #esthetique et puis d’eprouver la #competition je ne sais pas c’-est #individuel ».
« parce-que la #defaite c’-est peut-etre plus #formateur que la #reussite on/ apprend a prendre des coups sur la #tete c’-est bon #finalement de se #rendre #compte il-y-a/ #tellement de #gens qui sont #tellement #surs d’eux ca peut #permettre de #remettre les #choses en/ place. »
Il n’y a pas d’effet d’âge sur cette partie du discours, comme si c’était un principe « invariant ». Ce discours est plus récurrent chez les femmes (*sexe_F-231), en opposition avec le précédent sur la compétition, plus « masculin ». Plus le niveau social et le niveau d’études sont importants, plus ce type de discours apparaît fortement (*CPS_cadre-106, *CPS_cadremoy-39, *CPS_chefent-71, *Études _bacsup-394). Le niveau de classement intervient peu, même si cette catégorie est un peu plus présente chez les joueurs classés en troisième série.
La classe 3 : environnement social et culturel
Vocabulaire spécifique
  • Environnement familial : parents, mère-maman, père-papa, famille, sœur, frère, oncle…
  • Sociabilité tennistique : commencer, jouer, s’inscrire, cours, vécu, plaire, bac, prof, adulte…
  • Références contextuelles : mur, maison, tennis, raquette, libre, école, usine, habitat, installer, partir, vacance, week-end, La Baule, campagne, Aix, Megève, Perros-Guirec, villa, hôtel, loisir…
Champ social apparenté à :
  • Catégories d’âge moyenne (35-55 ans)
  • Classe moyenne…
Cette partie du discours est centrée sur les modalités des débuts de la pratique et aux conditions de l’apprentissage (environnement matériel et familial). Le niveau familial est ici prépondérant. La famille joue vraisemblablement ici un rôle important de socialisation primaire dans le déclenchement, tel que l’ont défini certains anthropologues. Dans les parcours de tennis, un parent ou un proche peuvent servir d’initiateur ou de catalyseur. Pour quelques joueurs, une rencontre importante peut se révéler marquante en déclenchant un processus très important dans la suite de la carrière sportive : un enseignant d’éducation physique, un voisin, etc. Les conditions matérielles (mur, tennis, gymnase) ou les conditions de temps libre (après-midi, vacances, dimanche, campagne) jouent un rôle non négligeable dans l’aspect déclenchant de la pratique du tennis. Les repères spatiaux sont souvent évoqués (à côté, chez, loin, là-bas, les lieux de vacances).

Tableau 6
Verbatim caractéristique de la classe 3
La familleVacances, loisirsVariables de lieu
mere+(33-76.74-70,32)-maman+(15-88.24-40,55)pere+(75-65.79-121,80), papa+(13-72.22-24,40)parent+(49-72.06-93,64)sœur+(29-82.86-70,81),frere+(25-60.98-33,32)famille+(25 -71.43- 46,26), oncle+(8-100-26,51)vacance+(27-79.41-61,04)La Baule(15-68.18-25,15)campagne+(6-85.71-15,36)loisir+(9-75-18,11)piscine+(6-100-19,87)plage+(5-83.33-12,18)mur+(31-70.45-56,06)maison+(28-100-93,62)tennis(205-34.75-59,18)ecole+(36-50-29,84)usine+(9-90-25,09)habit+er(11-78.57-24,17)install+er(8-88.89-21,83)

Énoncés spécifiques de la classe 3 :
« donc ils m’ont pas mal #encourage, ils ne m’ont pas #pousse, mais #encourage. j’ai deux #grandes #sœurs, ouais, qui ont #fait un peu de #tennis, sans plus elles ont #fait du #basket, mais pas des #grandes #sportives j’ai #fait une premiere annee de #college au #grand #luce, et apres avec mon #prof de #tennis du #mans, »
La corrélation forte entre le fait de faire de la compétition et un environnement familial favorable est une fois de plus vérifiée. Le fait qu’un membre de sa famille fasse de la compétition renforce la probabilité d’en faire. Les conditions matérielles, les conditions de temps libre ainsi que les repères jouent un rôle non négligeable dans l’aspect déclenchant. L’énonciation de ce discours est plus présente chez les joueurs classés à un niveau régional (*class_reg-253) et dans les catégories sociales allant d’employé à profession libérale (*CPS_employe -118, *CPS_proflib-62).
La classe 4 : apprentissage
Vocabulaire spécifique
  • Manière d’apprendre : regarder, voir, apprendre, comprendre, imiter, image, essayer, observation, faute, difficultés…
  • Techniques gestuelles et tactique : balle, coups, prise, revers, service, technique, volée, lob, smash, lifter, mouvement, style, risque, jeu, joueur, tactique, mener, set, risque, taule…
  • Actions : mettre, frapper, servir, amortir, attaquer, arracher, renvoyer, taper, spontané, courir, croiser…
Les références : McEnroe, Borg, Connors, modèles, bouquin.
Champ social apparenté à :
  • Effet d’âge chez les seniors (55-70 ans)
  • Apprentissage tardif
  • Milieu modeste
  • Classement départemental
Le joueur de tennis apprend en jouant, mais aussi en observant le comportement d’autrui et ce qui en résulte, et souvent est amené à le copier et à le reproduire. Le joueur doit s’adapter en permanence aux contraintes de son espace d’action, il est primordial que le pratiquant se renseigne en permanence sur la nature et l’état de ces contraintes. Non seulement le joueur doit pouvoir les percevoir et les identifier pour en tenir compte, mais la plupart du temps, la situation sportive étant en perpétuel changement, il doit pouvoir prévoir leur évolution, c’est-à-dire savoir à quel type de contraintes il aura à faire face dans les instants qui suivent. Cette interaction permanente suscite sans cesse des observations, des réflexions qui engagent le joueur.

Tableau 7
Verbatim caractéristique de la classe 4
Position du corpsTermes techniquesManière d’apprendreModèles
droit+(43-71.67-73,54)main+(25-78.13-50,09)jambe+(17-73.91-30,44)gauche+(13-76.47-24,82)droite+(10-83.33-22,42)œil(12-75-22,05)position+(4-100-12,27)balle+(126-70-217,10)coup+(112-71.79-201,01)revers(89-81.65-200,78)coup_droit(24-92.31-64,96)service+(36-70.59-59,44)prise+(26-76.47-50,03)frapper (20-83.33-45,08)tactique(40-75.47-75,65)volee+(24-75-44,41),lob+(13-100-40,05)smash+(17-94.44-47,65),lifte+(15-78.95-30,49)regard+er(63-64.29-86,89)voir(132-38.37-41,39)apprendre(77-43.26-36,20)comprendre(24-63.16-30,95)imit+er(13-86.67-31,34)image+(7-100-21,51)essa+yer(48-45.28-25,61)observat+ion(8-88.89-20,12)gamme(10-71.43-16,64)copier(5-100-15,35)mac_enroe(17-94.44-47,68)borg(18-75-33,19)connors(8-88.89-20,12)modele+(12-63.16-15,34)bouquin+(9-81.82-15,43)

Le vocabulaire est très souvent technique et précis : droit, balle, main, jambe, tête et se réfère à la manière d’apprendre : voir, observer, imiter, méthode, mimétisme, et à des précisions techniques : prise, coup droit, revers, service, smash, technique, geste, lifter, choper, enfin à des considérations de jeu tactique : jeu, amortie, lob, mener, surprendre. La recherche d’un style, l’admiration de la technique de bons joueurs sont des aspects importants dans les récits des joueurs de tennis. On valorise l’identification aux champions qui peuvent servir de modèle à copier ou imiter, imitation d’un modèle qu’on observe en jeu ou à la télévision ou bien on se réfère à des ouvrages techniques.
On peut affirmer ici que la pratique du tennis permet un entraînement mental. C’est un outil d’accès à l’autonomie par l’accès à ses processus d’apprentissage par l’identification, la comparaison ou l’opposition de conduites motrices. En observant ou en imitant, l’apprenant opère une sélection des informations, les compare avec d’autres, les organise en schèmes par la structure commune à une catégorie d’actions. Il cherche ensuite à les appliquer, à les mettre à l’épreuve, ce qui conduit par ce travail intérieur à élaborer une action. Le vocabulaire du discours est ici explicite : regarder, comprendre, imiter
Énoncés spécifiques de la classe 4
« c’etait/ un #modele. il avait un #coup d’#œil et un #jeu de #jambes, toujours bien #place. c’-est comme ca que je jouais en toute #modestie quand même. dans le #genre c’etait un peu le #genre de #rosewall, ca n’avait rien a #voir avec le #revers un peu #lifte de laver. laver il savait tout #faire lui. »
« c’etait plus moi qui #imitait beaucoup, mais elle le #faisait aussi un peu. j’#imitais #enormement les #joueurs. les #coups. les #coups surtout, les #gestes les #coups. enfin, pas les #coups c’-est faux quand je dis les #coups c’-est plus, #mettre de l’#effet dans la #balle. »
Ce discours centré sur l’apprentissage est plus fréquent chez les joueurs qui ont commencé tard (*pratique_tard-137), ont la cinquantaine (*age57-42, *age_38-16, *age_46-19, *age_56-25), *age_57-50), *age_60-14), *age_67-56). Il est aussi plus fréquent chez les joueurs d’origine modeste (*CPS_ouvrier-162).
4.3. L’analyse factorielle de correspondance
L’analyse factorielle de correspondance, à partir de la caractérisation de départ (sexe, âge, CPS, classement atteint, pratique précoce ou non) nous donne le tableau suivant, et permet de constater les corrélations fortes entre la classe 1 et 3 par la quasi-superposition des deux champs. Les deux axes à 31,58 % et 40,53 % montrent une certaine homogénéité des discours.
Figure 1
Représentation Euclidienne du discours tennistique
IMGIMGReprésentation Euclidienne du discours tennistiqueIMGIMF
 
5. Interprétation et discussion
 
 
L’homogénéité des discours l’atteste, l’acquisition d’une culture en tennis repose sur des valeurs qui lui sont particulières, possède un corps de connaissances et de techniques spécifiques. Dans l’acquisition de cette culture, il y a une part d’autonomie de l’individu acquise par les expériences vécues (auto-apprentissage et apports réflexifs), caractérisée dans la partie Ouest de la figure 1. Puis, une autre part de cette culture partagée collectivement et relevant d’une transmission sinon d’un héritage liés à des configurations (environnement familial, institution sportive), illustrée par les classes 1 et 3 dans la partie Est de la figure. Quelle part des deux facettes est la plus importante ?
5.1. Les dimensions de l’autoformationdans les expériences vécues
Dans l’analyse de contenu des discours recueillis de joueurs experts, on peut constater que pour accéder à un bon niveau de jeu, les joueurs de tennis s’astreignent à un entraînement physique et mental. Si le processus mental n’est pas toujours conscient (savoirs invisibles ou procéduraux), néanmoins il y a une référence constante chez les joueurs au sens de l’observation, avoir le coup d’œil, savoir analyser et synthétiser ses points forts, ses points faibles, ainsi que ceux de son adversaire ou de ses partenaires. Ce sont des dispositifs cognitifs d’acquisition de conduites motrices par identification, comparaison ou opposition. Ces procédures sont parfois transposables dans leur vie quotidienne. La pratique assidue du tennis apparaît alors comme une accumulation d’expériences ressenties, vécues, réfléchies par le sujet lui-même. Dans l’analyse des discours, plus particulièrement dans les classes 2 et 4, nous avons repéré plusieurs dimensions marquantes pouvant se rattacher au concept d’autoformation :
  • C’est une prise de pouvoir dans son action : une autodétermination. On peut considérer que les joueurs de tennis interrogés ont très souvent une prise du contrôle de leurs actions, et qu’en ce cas ils sont en situation d’autoformation avec un pouvoir réel sur la réalisation et l’évaluation des principales composantes de leurs habiletés. La démarche autodirigée est fondée sur le sujet, sa motivation et son projet. Les joueurs de tennis interrogés se concentrent sur la tâche à accomplir et sont attentifs à ce qui se passe. La curiosité, la mobilisation sur un objectif, le désir d’imitation ou d’accomplissement sont souvent les ressorts de la motivation pour piloter son entraînement (Carré, 2001).
  • C’est un apprentissage pour gérer son stress et sa confiance, pour être soi. Au niveau des discours, tous les joueurs sont unanimes pour dégager un pôle psychologique pour jouer, gagner un match, se motiver. C’est la passion qui déclenche le plus souvent ce fort levier de motivation à s’entraîner ou à se surpasser. Mais, au fur et à mesure des expériences, des transformations s’opèrent au niveau psychologique : prise de confiance pour les uns (Bandura, 2003), maturité tactique, gestion mentale ou stress pour d’autres. Ce qui est remarquable, c’est la constance dans les discours pour dire que cela vient de soi, qu’à la limite cela ne s’apprend pas. Il y a donc acquisition de capacités psychologiques à travers le jeu, dans le souci de progresser et d’augmenter son potentiel (Zimermann, 2002). Certains joueurs signalent que ces compétences acquises les ont aidés dans leur parcours étudiant ou professionnel.
  • L’observation et le mimétisme, comme moyen d’acquisition. En observant ou en imitant, l’apprenant opère une sélection des informations, les compare avec d’autres, les organise (Wynnikamen, 1990). Savoir observer, c’est sélectionner, fixer et gérer son attention sur les informations pertinentes. Le joueur de tennis apprend en jouant, mais aussi en observant le comportement d’autrui et ce qui en résulte, et souvent est amené à le copier et à le reproduire (Bandura, 1976). D’autre part, constamment en jeu, le joueur de tennis doit s’adapter en permanence aux contraintes de son espace d’action. Il est primordial que le pratiquant se renseigne en permanence sur la nature et l’état de ces contraintes. Non seulement, le joueur doit pouvoir les percevoir et les identifier pour en tenir compte, mais la plupart du temps, la situation sportive étant en perpétuel changement, il doit pouvoir prévoir leur évolution, c’est-à-dire savoir à quel type de contraintes il aura à faire face dans les instants qui suivent.
  • Une aptitude à acquérir des connaissances par des moyens divers, seul ou avec des médiateurs. Aucun joueur de tennis ne peut faire un apprentissage sans tenir compte de l’autre, c’est une des données du jeu lui-même. Souvent, nous apprenons à jouer au tennis avec l’autre, grâce à lui, à cause de lui. L’autre est au cœur de nos apprentissages et c’est à cause notamment de rencontres particulières que certaines d’entre elles sont perçues comme plus marquantes. L’homme est un être social et cela se retrouve dans l’homme apprenant. D’autre part, le joueur de tennis peut recourir à d’autres moyens pour apprendre : le conseil et le retour de spectateur, des ouvrages techniques, la télévision et l’image des champions, des rencontres. C’est une énergie déployée pour s’informer, se former, pour faire mieux et plus. Cela pouvant passer de l’échange d’informations dans le groupe, à une recherche documentaire approfondie à l’aide d’ouvrages spécialisés. Cela peut être un échange de savoirs dans une co-formation avec ses proches, ou bien avec ses pairs, en profitant de l’expertise des autres.
Pour les joueurs de tennis interrogés, l’acquisition d’une culture tennistique est souvent ressentie comme une école de la vie, c’est-à-dire un vécu et une réflexion sur ce vécu. L’attitude réflexive à partir de sa propre expérience participe alors de l’univers de sens dans lequel elle s’intègre. Cela peut déboucher sur une transaction biographique qui articule dans le temps, en continuité ou en rupture, l’identité héritée d’un passé constitué (trajectoire) et l’identité visée (projets d’avenir possibles). Ce processus observé apparaît bien comme un mode d’autodéveloppement des connaissances et des compétences, selon son rythme, avec l’aide de ressources éducatives et de médiations choisies. Ce processus étant bien sûr dépendant d’un contexte social, comme l’a montré l’analyse textuelle des données des discours.
5.2. Un processus complexe de socialisation
On est obligé de constater, dans les récits de vie, que les choses ne sont pas simples lorsqu’il s’agit de différencier ce qui relève de l’auto-apprentissage ou de la transmission d’un milieu social. Le joueur de tennis n’est pas seul pour arriver à ses fins, il peut tenir compte de son environnement social et s’enrichir à son contact. Se former à partir de et par l’expérience suppose toujours une confrontation et une interaction avec le monde réel physique et social, par l’intermédiaire des paroles et des actions signifiantes produites par la personne et les autres. Comme le note Carré (1992), l’autonomie absolue n’existant pas, un environnement favorable reste nécessaire pour accompagner le développement de l’apprentissage autodirigé. Le processus d’autoformation dans la pratique du tennis s’inscrit dans un processus de socialisation où interagissent l’individu et son environnement social.
Ainsi, les pratiques de loisir ne sont pas seulement l’occasion d’être avec soi-même, elles sont des moments de communication, d’échange, voire de partage d’une passion commune, bref de socialisation. La socialisation désigne le processus par lequel la personne apprend et intériorise des modèles culturels qui lui permettent de s’intégrer dans la société. Ces modèles sont transmis par la famille, mais aussi par l’école, par le travail et par les groupes de pairs.
La sociologie et l’anthropologie ont longtemps considéré que l’homme était uniformément façonné par son milieu social. De Durkheim à Bourdieu, une longue tradition sociologique a insisté sur le poids et l’importance des déterminismes sociaux, laissant de ce fait peu de place aux initiatives des acteurs. Pour Bourdieu (1992, p. 78), chaque individu est placé dans un milieu social qui le détermine, notamment par le biais de l’habitus dépendant de son environnement familial et de sa classe sociale d’appartenance (Defrance, 1994 ; Waser, 1995 ; Vaugrand, 1999). Ceci n’empêche pas qu’un rapport de forces se crée dans lequel l’individu peut s’identifier, comprendre ce milieu social et agir avec des marges de liberté, si étroites soient-elles, sur ce monde qu’il connaît bien. Or, dans les sociétés modernes ou « postmodernes », les individus sont soumis à des déterminations multiples et parfois contradictoires (Martuccelli, 1999 ; Lahire, 2001) qui rendent le processus de socialisation plus complexe que ne l’imaginaient les culturalistes ou les « structuro-fonctionnalistes » (Boudon, 1999). Le mouvement général de la montée de l’individu s’accompagne d’une construction de l’intimité et du « souci de soi » qu’ont bien montré les philosophes Lipovetsky (1984) et Foucault (1984), puis des sociologues dans les rapports entre l’individu et la société (De Singly, 2000 ; Dubet et Martucelli, 1998a, 1998b ; Dumazedier, 1988).
5.3. Vers une approche interactionniste du processus d’autoformation
Plusieurs théories s’affrontent, allant du déterminisme suggéré ou latent de la société sur les individus aux théories privilégiant le rôle central de l’individu dans tout fait social. Dans ce débat théorique, la position d’Elias (1970) est intéressante à relever. Cet auteur fait remarquer (voir notamment Elias, 1991) que, dans le processus historique de « civilisation », la société n’est pas seulement facteur de caractérisation et d’uniformisation, mais aussi facteur d’individualisation. Il invite à observer les faits et à comprendre l’individualisme détaché des croyances et des mythes véhiculant des représentations sociales le plus souvent réductrices. Pour Elias, en sociologie, s’affrontent régulièrement ceux qui étudient l’homme en tant qu’individu et ceux qui étudient les hommes en tant que société. Ces deux facettes, estime-t-il, doivent être comprises dans leur interdépendance. Sur ce socle épistémologique, Elias développe la notion centrale de « configuration », dans laquelle entrent en jeu les rapports entre privé et public, l’intériorisation des contraintes et la psychologisation des rapports sociaux. Les individus apparaissent dès lors plus libres de leur choix, notamment en raison de l’augmentation du temps de loisir. Mais, en même temps, les individus interagissent entre eux. Apprendre à penser les configurations, c’est raisonner non plus en termes d’individualités reliées les unes aux autres mais en termes de relations variables. Penser en termes de configuration, c’est du même coup complexifier le modèle de la domination, qui ne peut plus se concevoir comme une action exercée de l’extérieur et à sens unique. Enfin, cette interdépendance entre configuration et expériences dans les parcours des joueurs de tennis s’inscrit elle-même dans une dynamique sociale plus complexe que la simple logique des classes sociales (Leziart, 1989).
Nous serions enclin à adopter la perspective proposée par Lahire (2001), c’est-à-dire à comprendre le processus d’autoformation dans une articulation entre l’histoire et les projets individuels (identité pour soi) et un ensemble de processus relationnels (identité pour autrui). Cette perspective est aussi une invitation à l’analyse de tous les cursus, expériences et parcours générateurs d’apprentissage ou de transformation, même en l’absence d’intervention éducative ou d’intention d’instruire (Dubet, 1991).
 
Conclusion
 
 
D’après nos résultats, il existe bien dans l’analyse des parcours de joueurs de tennis une dialectique entre les individus et les structures, comme un dialogue dans l’acquisition de savoirs souvent « invisibles ».
Les récits de vie renvoient à l’influence familiale et institutionnelle qui contribue, sinon structure, les parcours de tennis : c’est ce que nous avons appelé les « configurations », avec un pôle « institution sportive » et un « pôle environnement social ». À l’opposé, l’autre moitié du discours renvoie aux expériences individuelles, en relation avec la propre pratique de chacun et une acquisition de savoirs dans l’action selon différentes dimensions autoformatives : s’autodéterminer, être soi, observer-comparer-imiter, gérer les ressources éducatives. De ce fait, les deux processus – souvent opposés – qui consistent à apprendre et à transmettre apparaissent comme les deux facettes d’une même réalité : la socialisation de l’individu. Les parcours de tennis sont dès lors des lieux d’interaction entre ce qui relève de l’auto-apprentissage et des apprentissages transmis par des tiers (enseignement formel ou informel). Autrement dit, le processus de socialisation peut être compris comme l’intériorisation des normes que l’individu (agent) reproduit à travers une logique dynamique « de la pratique à la pratique » (Corcuff, 1995). Il peut également être appréhendé comme le produit des activités (expériences) multiples de l’acteur (Dubet, 1998a ; Lahire, 2001 ; Corneloup, 2002) ou dans une logique de rationalités limitées (Gérard-Varet et Passeron, 1995).
L’analyse compréhensive de 42 parcours de tennis nous a permis de mieux définir ce processus et de le mettre en valeur selon un traitement statistique informatisé de données textuelles. Cette technique d’analyse statistique, quand elle est appliquée à des récits de vie, semble présenter l’inconvénient de détacher les passages de leurs contextes discursifs, et ainsi d’en appauvrir le sens. Cet inconvénient s’est avéré ici peu contraignant dans le sens où les entretiens étaient surtout destinés à décrire des pratiques et leurs contextes sociaux.
Cette recherche s’inscrit donc dans la compréhension de formes d’apprentissage dans les sociétés dites « avancées », où l’éducation n’est pas seulement l’affaire du système scolaire, même si celui-ci demeure fondamental et incontournable. La démarche d’autoformation par l’acquisition de compétences librement consentie et organisée suivant les désirs des personnes, relève d’un autodéveloppement au contact de l’environnement et par capitalisation des expériences. Des études complémentaires pourraient être menées auprès d’autres catégories de pratiquants, par exemple auprès de joueurs non classés ou ayant d’autres pratiques de loisir, afin de déterminer si ces pratiques sont un puissant levier d’autoformation, et à quelles conditions.
 
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NOTES
 
[1]C’est-à-dire, pour le premier entretien (0001) : un joueur de tennis ayant 40 ans, de sexe masculin dont le père était employé, avec un meilleur classement de niveau régional compris entre 15 et 0 (en réalité 0), ayant fait des études supérieures, ayant commencé le tennis à l’adolescence : moyen (entre 16 et 30 ans).
[2]Les « mots pleins » correspondent, dans le protocole d’Alceste, aux formes qui ont obligatoirement une signification en soi, ce qui n’est pas le cas pour les « mots outils » qui aident à fabriquer du sens (déterminants, prépositions, verbes auxiliaire, etc.).
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C’est-à-dire, pour le premier entretien (0001) : un joueur ...
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Les « mots pleins » correspondent, dans le protocole d’Alce...
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Représentation Euclidienne du discours tennistique