2005
Staps
La représentation des activités physiques dans les almanachs des Postes (du Second Empire à la Seconde Guerre mondiale)
Jean-Yves Guillain
3, allée Boris Vian
92410 Ville d’Avray
Tél. pers. : 01-47-09-98-74 / 06-07-88-99-09
E-mail : jean-yves.guillain@wanadoo.fr
Université de Lyon 1, CRIS – EA 647 CNRS
43, boulevard du 11 novembre 1918, 69622
Villeurbanne Cedex
Les almanachs des Postes, bien qu’ils aient longtemps occupé dans l’imaginaire collectif une place majeure, n’ont jamais fait l’objet d’un éclairage des pratiques corporelles telles qu’elles étaient représentées dans leurs illustrations. Nés officiellement sous le Second Empire, les almanachs restituent pourtant les aspirations politiques, culturelles, sociales et nationales de leur époque, avant de voir leur influence définitivement disparaître après la Seconde Guerre mondiale. En utilisant une démarche de type sémiologique, il est proposé dans cet article d’analyser les images des almanachs postaux en s’intéressant à la façon dont évoluent les représentations des activités athlétiques au cours de cette période. Tout en montrant que le premier conflit mondial n’est pas une rupture clé au niveau des images véhiculées, cette analyse permet aussi d’aborder la manière dont des phénomènes tels la féminisation de la pratique sportive et la modernité sont traités par cette forme particulière d’imagerie populaire.Mots-clés :
almanach, imagerie populaire, representations, activités physiques, sémiologie.
Obwohl sie lange Zeit in der kollektiven Vorstellungskraft einen bedeutenden Platz eingenommen haben, wurden die Postalmanache nie hinsichtlich ihrer Darstellungen der Leibesübungen untersucht. Die Postalmanache, die in der Zeit des Second Empire entstanden sind, zeugen von den politischen, kulturellen, sozialen und nationalen Bestrebungen ihrer Epoche, bevor sie endgültig ihren Einfluss nach dem Zweiten Weltkrieg verlieren. Mittels einer semiologischen Methode sollen in diesem Artikel die Bilder der Postalmanache analysiert werden, wobei gezeigt werden soll, wie die Repräsentationen der athletischen Aktivitäten sich während dieser Periode entwickeln. Es wird gezeigt, dass der Erste Weltkrieg keinen Bruch darstellt in Bezug auf die verbreiteten Bilder, und dass diese Analyse es auch erlaubt, die Art und Weise aufzuzeigen, wie das Phänomen der Feminisierung des Sports und der Moderne durch diese besondere Art der volkstümlichen Darstellung behandelt wird.Schlagwörter :
Almanach, Populäre Bilder, Repräsentationen, Leibesübungen, Semiologie.
Gli almanacchi delle Poste, sebbene abbiano a lungo occupato nell’immaginario collettivo un posto importante, non sono mai stati oggetto di chiarimento delle pratiche corporee come venivano rappresentate nelle loro illustrazioni. Nati ufficialmente sotto il Secondo Impero, gli almanacchi restituiscono tuttavia le aspirazioni politiche, culturali, sociali e nazionali della loro epoca, prima di vedere scomparire definitivamente la loro influenza dopo la Seconda Guerra Mondiale. Utilizzando un procedimento di tipo semiologico, in quest’articolo ci siamo proposti di analizzare le immagini degli almanacchi postali interessandoci al modo in cui evolvono le rappresentazioni delle attività atletiche durante questo periodo. Pur mostrando che il primo conflitto mondiale non è una rottura chiave a livello delle immagini veicolate, quest’analisi permette anche di affrontare il modo in cui alcuni fenomeni quali la femminilizzazione della pratica sportiva e la modernità sono trattati da questa forma particolare di immaginario popolare.Parole chiave :
almanacco, attività fisica, immaginario popolare, rappresentazioni, semiologia.
Los almanaques de los Servicios de Correos, aunque mucho tiempo hayan ocupado en el imaginario colectivo un lugar principal, nunca han sido el objeto de un enfoque en las prácticas corporales tales como se representaban en sus ilustraciones. Nacidos oficialmente durante el Segundo Imperio, los almanaques devuelven sin embargo las aspiraciones políticas, culturales, sociales y nacionales de su tiempo, antes de ver su influencia desaparecer definitivamente después de la Segunda Guerra Mundial. Al utilizar un planteamiento de tipo semiológico, se propone en este artículo analizar las imágenes de los almanaques postales interesándose por la forma en que evolucionan las representaciones de las asctividades atléticas durante este período. Tras poner de manifiesto que el primer conflicto mundial no es una ruptura clave en las imágenes transportadas, este análisis permite también abordar la manera en que fenómenos como la feminización de la práctica deportiva y la modernidad estan tratadas por esta forma particular de estampas populares.Palabras claves :
almanaque, estampas populares, representaciones, actividades fisicas, semiologia.
Le XIX
e siècle n’a certes pas inventé l’image, selon Hamon (2001), mais il en a modifié la réception «
en inventant, ou en mettant au point, ou en industrialisant, ou en faisant circuler, ou en généralisant dans des proportions radicalement nouvelles une nouvelle imagerie faite de nouveaux objets et de nouvelles pratiques ». Même si l’almanach
[1] n’a pas été inventé au XIX
e siècle – les premiers calendriers muraux illustrés sont apparus en France au début du XVII
e siècle –, l’administration des Postes a officialisé la distribution du sien en 1849, participant ainsi à cette profusion d’images souvent méprisées en raison de leur production massive, de leur facture sommaire, voire de leur destination populaire. Jusqu’à l’essor de l’histoire des mentalités, les historiens, surtout enclins à travailler à partir de sources écrites, ne se sont guère intéressés à l’image, matériau à leurs yeux ambigu voire dangereux. Les travaux de Agulhon, Ariès ou Vovelle, parmi d’autres, ont puissamment contribué à renverser cette perspective, en conférant à l’iconographie, indépendamment de tout critère d’ordre esthétique, le statut d’une source à part entière.
Parmi ces sources, les almanachs des Postes jouent un rôle important en raison de la place de choix qu’ils ont longtemps occupée dans l’imaginaire collectif. L’importance des tirages, l’âge de leurs destinataires, la présomption de vérité qui s’attache à la renommée du commanditaire, concourent à cette évidence. On peut les rapprocher sur ce point des timbres-poste, s’affirmant identiquement comme « des sources précieuses de représentations culturelles, politiques, idéologiques d’une période donnée » (Scott, 1996). D’où la création au fil du temps d’une mythologie iconographique à travers laquelle cette société essaie d’exprimer les aspirations politiques, culturelles et nationales qui la constituent. C’est donc à une histoire des représentations que les almanachs des Postes nous convient, histoire qui « se donne pour objet d’analyser les attitudes à l’égard de la vie, de la famille, de la mort, mais aussi de manière plus polémique, l’imaginaire, les sentiments, les émotions » (Tamagne, 2001). Bien entendu, l’historien ne peut ignorer que la part d’interprétation dont se charge l’image interdit l’illusion d’un accès au réel historique brut : toutes les formes de la représentation imagée construisent leur propre réalité par transfiguration. L’image des almanachs, comme d’autres images populaires (imagerie d’Épinal, affiches, dessins de presse), nous donne des informations sur l’imaginaire d’un groupe social d’une époque. C’est ainsi que ces différents types de sources visuelles ont progressivement pu quitter le « hors texte », leur traditionnel statut illustratif, pour faire partie du territoire de l’historien transformé en « héritoire » (Dupuy, 1998) et nous indiquer un « plus », toujours de l’ordre de la représentation : « ce plus, c’est la saisie d’un savoir dans ce qu’il a de visible et d’incarné » (Louvet, 1987).
Parmi les thèmes retenus par les almanachs, l’activité physique, même si elle n’est pas le sujet le plus répandu, convoque notre regard pour nous inciter à chercher ce savoir et à découvrir l’image du « sport » véhiculée par l’administration postale à partir du moment où le premier almanach illustré édité par Oberthur apparaît officiellement (1854). Deux questionnements ont en fait guidé notre investigation : quelles sont les évolutions les plus notables que laissent paraître les almanachs des Postes au niveau du statut des pratiques corporelles jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ? La rupture historique de la Première Guerre mondiale constitue-t-elle à cet égard une césure clé ?
1. Les almanachs des Postes entre informations institutionnelles et vecteurs d’idéologies
Entre le Second Empire et la fin de la IIIe République, la place et le rôle de l’almanach ont évolué, notamment parce que les références temporelles sont beaucoup plus nombreuses en fin de période. Largement diffusé dans toutes les couches de la société, il a néanmoins eu un impact très fort sur les destinataires pendant toute cette période. Dans chaque famille, au mur, pendant un an, à côté ou à la place de l’image pieuse, l’illustration de l’almanach apportait un témoignage unique sur l’environnement contemporain. Elle montrait la société de l’époque à travers ses personnages bourgeois ou modestes et à travers leurs faits et gestes. Le spectateur était appelé à s’identifier à ces personnes au travers d’images-illusions d’un monde parfait qu’il pouvait prendre comme modèle.
Ces images commencent à se répandre avec le premier almanach des Postes officiel produit à Rennes au sein de l’entreprise de l’imprimeur-lithographe François Charles Oberthur
[2] au milieu du XIX
e siècle. Mais un siècle plus tôt, la Poste avait déjà jeté son dévolu sur le calendrier. En 1760, Piarron de Chamousset fonde à Paris sa « petite poste » et crée le premier service de distribution à domicile. Au moment du nouvel an, il est d’usage que les facteurs reçoivent des étrennes, coutume toujours d’actualité. Mais ceux de la petite poste semblent être les premiers à offrir des almanachs (Chardon & Nougaret, 1984) sous le nom de
Almanach de la petite Poste de Paris, puis de
Êtrennes chantantes de la Poste de Paris. C’est alors un petit fascicule broché illustré de gravures soignées contenant, outre l’habituel calendrier, différents renseignements sur les bureaux de Poste ou les quartiers de Paris. Comme aujourd’hui, l’échange du calendrier est en fait une variante du pourboire : «
il s’agit d’un paiement d’un travail de sociabilité qui ne correspond pas au contenu du travail à proprement dit, mais à la manière de l’exercer » (Cartier, 2003, p. 115). Une circulaire de 1849 autorise les facteurs à continuer la vente des calendriers à leur profit et pour leur compte : «
à l’occasion du renouvellement de l’année, il est d’usage de distribuer des calendriers ; l’administration continue à autoriser, par exception, cette distribution ». Avec le développement de leur clientèle, les facteurs recherchent des imprimeurs capables de leur fournir des almanachs dans les quantités qui leur sont nécessaires, ce qui amène une extension de l’offre. Plusieurs éditeurs commencent une production industrielle, comme Mary-Dupuy à Noyon et François Charles Oberthur à Rennes. C’est ce dernier qui va contribuer à son officialisation
[3] et lui donner l’apparence qu’il possède encore aujourd’hui. La première édition de l’almanach des Postes avec image a donc lieu à Rennes en 1854. En juillet 1860, l’administration octroie un privilège de vente à Oberthur. Au terme du contrat d’exclusivité (1870), grâce à sa position dominante et privilégiée auprès des facteurs, l’empire Oberthur continue malgré tout à s’étendre. Dans un premier temps, la diffusion reste limitée au regard de la population cible : dans son bulletin de 1857, l’administration des Postes recense 812 453 exemplaires vendus pour 36 millions d’habitants. Du côté de la société Oberthur, les statistiques commencent en 1876 et annoncent 3 251 685 almanachs vendus cette année-là. À partir des années 1890, la diffusion explose avec 6 586 000 en 1894 et 11 102 000 en 1914 (montant identique en 1921, dernier chiffre répertorié).
Largement diffusés, validés par l’administration postale en ce qui concerne les informations y figurant, distribués par exception par les facteurs, seul « objet artistique » détenu et exposé par de nombreux foyers, quelle est finalement la fonction majeure des almanachs postaux ? On pourrait reprendre l’appréciation que Dondil (1996) porte à la statuaire publique de la IIIe République : « ces monuments ne sont pas des miroirs, mais plutôt des projections d’un ordre social idéal, inspiré de l’idéologie bourgeoise dominante, dans laquelle le peuple a une place, un rôle, clairement défini, qui garantit cette harmonie communautaire ». Les almanachs ont aussi un rôle clé d’information et d’intégration sociale. Avec la fin du Second Empire, c’est ainsi indirectement pour l’État républicain un excellent support de propagande pour le nouveau régime. L’almanach imagé s’impose comme un large outil idéologique, comme un véhicule des valeurs d’une époque, processus que Francastel (1970) résume en ces termes : « jadis, l’image constituait un repérage de valeurs que la parole et la tradition orale dévoilaient… le but de l’art est de fixer des valeurs, des croyances, des traditions, des leçons, il n’est pas de transposer le spectacle du monde ». En même temps, l’almanach garde par bien des égards une fonction magico-religieuse que semble révéler sa position centrale dans les foyers, a fortiori lorsque le sujet de l’illustration est religieux. Autrement dit, l’almanach des Postes semble faire converger vers lui à la fois le « regard magique » et le « regard esthétique » (Debray, 1992). L’almanach serait donc un « entre-deux », à la fois carcan et libération, devenu support privilégié d’un plaisir (esthétique) qui n’est plus tributaire de la commande (religieuse). C’est dans ce contexte que l’almanach à thème sportif prend toute sa place en tant qu’introduction d’une facette de la modernité.
2. Place des pratiques physiques dans les almanachs postaux
Les almanachs postaux d’Oberthur tirent leur originalité et leur succès des images qui les illustrent. En tant qu’« objet artistique » que chaque foyer accueille comme un petit tableau, le contenu est important. Les foyers, souvent comme aujourd’hui les enfants, ont alors le choix du sujet parmi une dizaine de calendriers. Mais le choix n’est en fait pas illimité. Il dépend du processus de production des almanachs qui, en amont, a sélectionné les « bons » thèmes à distribuer.
2.1. Un processus de production aseptisant
La production des almanachs est le fruit d’un compromis entre différents points de vue, démarche qui aboutit au final à un gommage des aspérités, autrement dit à une éviction des thématiques trop polémiques. Les facteurs-vendeurs veulent des images qui plaisent au public et font donc remonter les attentes du moment. L’administration des Postes, donc l’État, a aussi son mot à dire sur les informations inscrites ainsi que sur les images des almanachs commandés chaque année, pour le compte des facteurs, par les chefs de service départementaux. Ce circuit contribue à l’élimination des images ouvertement hostiles au gouvernement ou au régime et, à l’inverse, à la production de charmantes images utopistes où le spectateur moyen peut voir un monde parfait. Les dessinateurs font également des propositions, souvent liées aux modes artistiques du moment. Mais le projet d’almanach est principalement le fait de l’imprimeur qui décide, par recoupement, des sujets à traiter dans les almanachs, en retenant ceux qui ont eu l’année précédente le plus de succès. À Rennes, les sujets sont souvent choisis par François Charles Oberthur lui-même, tout comme il choisit les artistes qui les réalisent. Les artistes, généralement parisiens, exécutent les croquis selon les instructions qui leur ont été données. Renvoyés à Rennes, ceux-ci sont examinés par l’imprimeur qui donne son avis puis son accord pour l’exécution finale. L’examen est strict, comme le confirme cette correspondance entre François Charles Oberthur et l’artiste Édouard Vaumort qui fut chargé de composer et de dessiner une grande partie des almanachs d’avant la Première Guerre mondiale : « Nous vous rendrons vos croquis qui pourront faire quelque chose de bien à condition que chaque sujet soit étudié et retravaillé. Des retouches sont à faire dans les figures des femmes. » Oberthur insiste aussi sur le sérieux du sujet traité : « Nous ne voulons pas de danse à la guinguette… veuillez bien étudier les sujets pour être neufs, le public veut de la nouveauté. » Se désignant lui-même comme un « conservateur-libéral-constitutionnel », François Charles Oberthur a assurément contribué par ses options thématiques et esthétiques à aseptiser les images des almanachs, au profit d’un monde du bonheur, du rêve et du dépaysement où dominent les nouveaux modes de vie bourgeois (loisirs, sports). L’almanach des Postes se place à la convergence de permanences et de nouveautés : poids de la campagne et renvoi à la culture traditionnelle paysanne d’un côté, lieu d’évasion (à la fois « ailleurs » géographique et « hors de » social) et promotion de nouveaux modes de vie de l’autre.
2.2. Un art pleinement « populaire »
L’almanach appartient bien sur ce point à la catégorie des « images populaires » dès lors que le créateur qui partage les croyances d’une communauté élabore son message « à partir de ce fonds commun pour le retraduire ensuite dans le langage plastique. Sa tâche est d’afficher l’identité de la communauté en termes sensibles, d’affirmer symboliquement sa cohésion et d’assurer sa pérennité » (Rivière, 1972). C’est en ce sens que chaque almanach postal ressortit de l’art populaire, qui n’est populaire que « parce qu’il est issu d’une communauté idéologique et l’implique ; il s’y rattache, en provient et manifeste un fonds commun d’idées, d’images et une iconographie qui lui donne son énergie spirituelle et dans lesquelles il prend toute sa signification » (Stroud, 1966). Chaque almanach est fondamentalement populaire quand son sujet intègre l’idéologie du groupe auquel appartient le créateur et dans la mesure où son langage exprime la sensibilité commune.
2.3. Des activités corporelles qui explosent à la Belle Époque
Parmi les thèmes à la mode, donc, les pratiques physiques. Pour la période considérée (1854-1939), 44 almanachs relèvent indéniablement de cette catégorie
[4]. D’un point de vue quantitatif, cette thématique reste minoritaire par rapport à d’autres sujets tels les paysages, les animaux, la chasse ou les activités militaires. Les paysages sont en effet très nombreux et variés avec une seule règle en la matière : « illustrer français ». En ce qui concerne l’armée et la guerre, il est à noter qu’elles ne sont évoquées qu’indirectement, à fin de transmission de la « fibre patriotique », notamment pendant et après la Première Guerre mondiale. Les loisirs sportifs font partie des « scènes de genre d’extérieur » particulièrement prisées car laissant de côté le monde du travail et de la ville étouffante. C’est une certaine société des loisirs qui est représentée, le milieu bourgeois. Les activités physiques sont pensées comme un fait certain de l’époque. Tout ceci est lié à la prédilection d’Oberthur pour l’histoire de tous les jours, à la fois positive et rassurante, mais aussi émancipatrice et divertissante. Notons d’ailleurs que François Charles Oberthur s’est intéressé aux loisirs et au développement physique des jeunes en fondant en 1872 un cours de gymnastique, puis une Société de gymnastique en 1887 (Jénin, 2001).
Certaines périodes sont plus prolifiques en imagerie sportive que d’autres : c’est le cas des années 1890-1909 avec 6 % du total produit. Les loisirs, notamment « sportifs », sont fortement représentés à la Belle Époque comme un fait nouveau et attractif. La société aisée est une société citadine et l’avènement des loisirs devient pour elle le prétexte au voyage et aux vacances : tout s’agence en ces années pour que puisse « naître socialement, à usage des premiers bataillons de privilégiés des villes, une pratique nouvelle, les vacances » (Rioux & Sirinelli, 1998, p. 84). Témoins de leur époque, ces représentations sportives permettent de situer les goûts et les valeurs dans une période fin-de-siècle où le but est d’offrir un maximum de distractions et d’illusions en s’échappant du monde réel et quotidien. Il s’agit aussi d’un dépaysement social qui montre la société bourgeoise au pouvoir, imposant sa propre image, ses activités (notamment physiques), ses modes de vie et ses possibilités d’ascension sociale. L’imprimerie Oberthur, avec à sa tête un notable libéral-conservateur, choisit de gommer les difficultés de cette société aisée ; il convient de ne pas mettre en péril le pouvoir en place, la société en construction, la République en voie de légitimation. Plus qu’un mode de vie, ces images proposent un modèle de vie.
À d’autres périodes, ce type d’illustrations est moins présent dans les almanachs postaux : la période de l’entre-deux-guerres est trois fois moins encline à la diffusion d’images à thème sportif. Durant les conflits comme dans les années qui suivent, la tendance est en fait à privilégier les scènes religieuses, patriotiques et de paysage au détriment des scènes de genre. Disparaissent ainsi les représentations qui vantent de façon trop ostentatoire des pratiques telles que le tourisme et les loisirs, considérées désormais comme trop frivoles, en tout cas non suffisantes pour rassembler l’ensemble de la nation autour de ses valeurs fondatrices.
2.4. Une prédilection pour les activités équestres et de glisse
Avant de les examiner en détail, notons d’ores et déjà que la moitié des illustrations de pratiques athlétiques représente deux activités : l’équitation et le patinage. L’importance des images de courses de chevaux et de concours hippiques (34,8 %) est liée à l’arrivée d’un nouveau personnage, le sportsman. Corbin (1995) rappelle d’ailleurs que le sportsman, décrit pour la première fois en France par Rodolphe d’Ornano en 1841 dans Les Français peints par eux-mêmes, est quasi exclusivement amateur d’équitation. On y voit le succès de l’anglomanie importée par les anciens émigrés, tout en symbolisant la nostalgie des valeurs aristocratiques. On retrouve celles-ci dans l’apparat, la solennité, la distinction qui se manifestent notamment dans les scènes de concours hippiques des almanachs entre 1880 et 1900. C’est aussi la raison pour laquelle sport et turf sont souvent confondus, les deux termes restant liés à l’atmosphère particulière qui entoure les courses de chevaux, les hippodromes et les paris : Mœurs sportives de Baume (1895) traite ainsi des courses, des paris et du public des champs de course. Les scènes d’équitation sont particulièrement nombreuses avant 1914 dans les almanachs étudiés, ce qui peut s’expliquer par la ferveur et le nombre d’« innovations » que connaît alors cette pratique : début des courses au trot en région parisienne en 1878, construction en 1901 de l’hippodrome de Saint-Cloud et, surtout, instauration du Pari Mutuel en 1887. Les almanachs des Postes relaient tout naturellement ce lien existant entre Belle Époque, courses hippiques et mondanités comme s’en souvient Trarieux (1945) : « L’ambiance était pacifique, la civilisation tenait à l’honneur, la concorde, la mesure, la sécurité. En des conditions générales si bénéfiques, les courses ne pouvaient être que d’un extrême raffinement. » Quant au patinage sur glace (15,2 %), son engouement est ancien et s’appuie sur cinq socles majeurs : la mise à disposition de lieux dédiés (bassins des jardins publics, Palais des glaces à Paris) ; la sportivisation de l’activité (naissance de la Fédération internationale en 1892, premier championnat du monde en 1896, Jeux olympiques d’hiver en France en 1924) ; la mode du patin à roulettes, qui se pratique dans de vastes salles, à mi-chemin entre le dancing, le lieu de plaisance et le café ; une féminisation de l’activité rendue possible par la faible intensité physique et par le fait qu’il s’agit d’une pratique de spécialité n’exigeant pas de gros changements de tenue vestimentaire (Teja, 2003, p. 126) ; enfin, la convivialité que permet cet exercice physique en permettant « de se retrouver, de bavarder, de regarder, de se montrer, sans doute la raison essentielle de la vogue des années 1900, peu d’activités sportives offrant de meilleurs prétextes aux mondanités » (Ballu, 1991, p. 26).
Avec près de 11 % des almanachs du corpus, le tennis affirme bien sa dimension « d’espace de détente, ludique et hygiénique que ne proposent guère les autres sports en vogue alors » (Peter & Tétart, 2003, p. 88). Toutes ces images de tennis paraissent avant la Première Guerre mondiale, ce qui semble montrer que ce qui intéresse les éditeurs, c’est l’émergence de la pratique, « lorsque le tennis se pare d’une valeur sociale et culturelle propre à son temps ». Il profite en effet, comme le vélo (8,7 %), « de l’esprit du temps de la Belle Époque préoccupé de nouveauté, de défi technologique, scientifique, humain, artistique ». Mais à la différence de la bicyclette, le tennis participe d’une recherche de la différenciation sociale, permet d’affirmer que l’on répond aux normes du high-life. Dans l’entre-deux-guerres, cette aspiration se trouvera représentée par deux nouvelles pratiques physiques : le ski (6,5 %) et l’automobile (6,5 %).
Dans l’imagerie des almanachs des Postes, les grands absents sont les sports collectifs, pourtant populaires. Si le rugby a l’honneur d’une représentation, tardive (1932), le football est passé sous silence. Deux raisons peuvent être avancées pour expliquer cet « oubli » : d’une part, les illustrateurs, souvent influencés par les maîtres de la peinture moderne, n’avaient à leur disposition comme sources d’inspiration, voire comme modèles, que bien peu d’œuvres dédiées au football et au rugby, en tout cas nettement moins que les scènes de canotage, de voile ou d’équitation ; d’autre part, eu égard à la finalité décrite précédemment des almanachs postaux, à savoir la présentation des joies de la vie du milieu bourgeois, la valorisation du rêve et des plaisirs et les possibilités d’ascension sociale, les images Oberthur cherchent à embellir la société en utilisant des sujets qui ne choquent pas. Dès lors, la dimension combat et violence souvent associée aux sports d’équipe et le caractère par trop « populaire » du football n’entrent pas dans cette ligne de conduite.
3. L’almanach à thème sportif : trois césures temporelles
L’image fonctionne comme la transcription d’un discours qui n’est pas nécessairement présent, mais suffisamment connu du récepteur pour être perçu plus ou moins consciemment (Barthes, 1982 ; Groupe Mu, 1992). Fonctionnant comme un récit, l’ensemble de l’image utilise des symboles qui se voient renforcés par leur association et leurs redondances. C’est en cela que l’œuvre imagée n’est pas un objet naturel, mais un lieu de rencontre entre des esprits : «
elle est un signe, un signe relais au même titre que tous les autres langages et il est absurde de penser qu’une œuvre puisse posséder une existence indépendamment du double effort de l’artiste et du spectateur » (Francastel, 1970). L’œuvre d’art serait donc un relais qu’il convient d’éclairer et d’analyser avec d’autant plus d’attention que, selon Debray (1992), l’histoire de l’art et des images a, dans la mise à jour des sensibilités de chaque époque, un temps d’avance sur l’histoire des idées et mêmes des événements. C’est cette image-signe, cette image-relais, que nous voulons analyser via une approche sémiologique (Marin, 1971 ; Martin, 1982 ; Barthes, 1982 ; Joly, 1993 ; Domenjoz, 1998 ; Joly, 1999) qui postule que les signes d’une image ont la même structure que celle du signe linguistique, soit un signifiant relié à un signifié
[5]. Notre corpus d’almanachs des Postes passé au crible d’une triple lecture, plastique, iconique et linguistique, fait alors ressortir quatre grandes périodes en ce qui concerne le statut des activités athlétiques.
3.1. Le sport comme technique masculine et légitimatrice
À partir de l’année 1854, année de lancement de l’almanach Oberthur et jusqu’à l’aube de la Belle Époque, la pratique physique est représentée comme un univers masculin et technique. Canotage, équitation et même patinage, pourtant considéré comme une activité féminine ancienne, apparaissent comme une « affaire d’hommes ». Le sport est à cette époque vu comme un passe-temps à la technicité importante. Rigueur, contrôle, maîtrise sont des valeurs clés véhiculées par les almanachs des années 1860-1890. Et ces valeurs sont avant tout masculines dans l’esprit des dessinateurs. Les femmes sont simples spectatrices, passives face à l’action masculine. Prenons ainsi (image 1) une scène de patinage du milieu des années 1860 (« Les patineurs, au lac de Vincennes », 1866). On y voit des hommes patinant avec assurance, les bras croisés, tourbillonnant bien droits sur leurs patins. L’impression de froid rendu plastiquement par les reflets glacés du lac, le ciel bas et les arbres dénudés, est compensée par le déplacement des patineurs.
Image 1
« Les patineurs au lac de Vincennes », almanach 1866.
Les femmes sont accompagnées par leurs partenaires masculins jusqu’à de petits traîneaux où, assises, elles se laissent pousser par un homme. Le patinage semble être une technique que seuls les hommes maîtrisent, la position assise des femmes illustrant leur passivité que renforce encore la présence d’un traîneau en forme de cygne, animal symbole de virginité, de mélancolie, de passivité et de contemplation. Si la rudesse du climat est atténuée par la chaleur des corps en mouvement, il l’est aussi par le fait que cette activité physique est considérée comme une occasion de socialisation : les discussions sont nombreuses, la convivialité patente. Vingt-cinq ans plus tard (« Plaisirs d’hiver », 1890), on retrouvera les mêmes scènes de patinage où les femmes sont toujours poussées sur de mini-traîneaux, pendant que les hommes et, de plus en plus, les enfants, glissent avec dextérité.
Le sport, territoire masculin par excellence est encore plus fortement visible dans les scènes hippiques dont on a vu qu’elles sont statistiquement dominantes. La masculinité, la virilité y sont ici associées à un double pouvoir. Il s’agit d’abord d’un pouvoir sur la nature, en l’occurrence sur le cheval, dont la fougue et le caractère sauvage sont illustrés en 1895 (« Concours hippique ») par un pur-sang noir qui se cabre pour marquer le fait qu’il ne se soumettra pas aisément. Concours hippique en intérieur ou courses de chevaux sur hippodrome sont l’occasion de manifester la puissance et la technique masculines qui permettent de contrôler une nature insoumise. Les femmes sont dans les tribunes, simples spectatrices, ou proches de l’action mais encadrées et initiées par leurs compagnons (« Le concours hippique au Palais de l’Industrie », 1883). Dans cet almanach, un homme, élégant et viril, se situe au centre de l’image entre un cheval fougueux et une femme qui écoute attentivement les explications de son ami. Sa position de séparation entre l’animal (la puissance, la force) et la femme (l’élégance, la grâce), ainsi que la barrière de protection présente au premier plan, montrent les dangers inhérents à ce type d’activité physique pour laquelle une grande maîtrise de soi et une parfaite technique de monte sont indispensables. Il s’agit ensuite d’un pouvoir officiel, à la fois républicain et militaire, que les almanachs montrent en toile de fond de la performance physique. Mais ce pouvoir n’est pas qu’un cadre de l’action, avec tous ses attributs : tribune officielle, hommes politiques et officiers de l’armée aux premiers rangs, drapeaux tricolores. Sa présence montre aussi son ambition « assimilatrice » : le sport en devenir doit illustrer la force d’une nation, d’une patrie, d’un nouveau régime. Les concours hippiques sont bien sûr l’occasion de manifester avec apparat cette ambition, notamment du fait de leur connotation militaire : les sports équestres intègrent ainsi les Jeux olympiques en 1900 sous la forme de concours complets réservés aux militaires et d’épreuves de saut d’obstacles et de dressage où ceux-ci sont également très présents. Globalement, domine une vision du monde et des pratiques physiques associée au respect des normes et règles collectives, à l’aspiration à une société pacifiée où la violence est euphémisée et l’ordre légitimé. Ce type d’imagerie s’inscrit parfaitement dans le cadre de la théorie du procès de civilisation développée par Elias et Dunning (1994) : il s’agit bien de montrer comment le sport à la fois illustre et renforce une société où les individus ont été amenés à maîtriser leurs impulsions, à abandonner l’obéissance à la tradition et à restreindre ainsi le champ de l’utilisation de la violence physique dans les relations sociales.
3.2. Les activités physiques comme pratiques féminines émancipatrices
Le début des années 1900 marque l’entrée de la France dans la Belle Époque. Il marque aussi, dans les almanachs des Postes, l’entrée des femmes comme pratiquantes à part entière. De spectatrices, elles deviennent actrices, illustrant cet essor du « sport » féminin qui s’inscrit dans une conjoncture de libération des mœurs globalement porteuse d’une revendication en faveur des droits de la femme. La pratique sportive féminine « est bien le reflet ou le miroir du changement social… un indice parmi tant d’autres de leur volonté de conquérir les mêmes droits que les hommes » (Arnaud, 1996). Ces nouveaux droits, elles les affirment sur bicyclette, sur la patinoire, sur la plage ou sur les terrains de tennis. En 1899 (« Cyclistes et taureau »), c’est d’abord sur bicyclette que la femme affirme son indépendance, combinant au mieux contrôle de l’effort et image de féminité. Dans un cadre champêtre, deux femmes et un homme se baladent sur un étroit chemin. La végétation est omniprésente, rappelant que l’expansion du cyclisme est aussi un moyen, au tournant du siècle, d’explorer la France rurale (Holt, 1988). Nos trois cyclistes sont ainsi immergés dans une nature qui s’impose comme espace sanitaire et comme lieu possible d’un loisir régénérateur et revigorant. Affirmant sa liberté d’action (Terret, 2003a), c’est une cycliste qui mène ce petit peloton. Mais la nature est encore dangereuse, comme si sortir en vélo, hors des sentiers battus, était une activité risquée. Cette nature menaçante, c’est ici un puissant taureau qui l’exprime, à la fois alerte pour la fragile féminité en voie d’émancipation (de son bras gauche levé, la cycliste appelle à l’aide ses compagnons) et symbole de la difficile entrée dans la modernité.
Cette aspiration à l’évasion hors du monde urbain et du travail, on la retrouve aussi en bord de mer. Dans « Aux bains de mer » (1902), la Poste propose une vision de l’activité athlétique qui combine vertus hygiéniques, mixité des sexes dans la pratique nautique et lieu de socialisation (image 2).
Image 2
« Aux bains de mer », almanach 1902.
L’image, de par sa construction, est équilibrée. À gauche, la dimension intégrative et participative des bains de mer : les couples partagent proximité et mondanités. Univers immobile, passif. À droite, la terrasse de planches de bois s’ouvre sur une mer verte où des nageurs expriment leur technique. Devant, à peine sorties de l’eau, deux nageuses semblent raconter leurs impressions nautiques. Le fait que les sportifs en maillot de bain visibles au premier plan soient des sportives n’est pas neutre. L’activité physique est de plus en plus mixte, tout en donnant une impression, par les couleurs utilisées ou la lumière zénithale, de chaleur, de paix, de tranquillité. Les loisirs sportifs, c’est de la tonicité et de l’effort, mis aussi du partage et du réconfort. Dans certains almanachs, la part prise par les femmes est encore plus importante. En 1899, « Patinage au bois » montre une scène où trois patineuses, tenant chacune par la main une fillette, sont représentées au premier plan. Leur technique est maintenant maîtrisée avec élégance, à tel point qu’elles sont devenues des guides et des monitrices pour leur progéniture.
Incontestablement, à partir de 1900, les almanachs des Postes offrent une vision où la pratique physique tend à se féminiser (patinage, natation, tennis de table), mais aussi à se démocratiser, du moins pour certaines pratiques (« Fête des fleurs, retour des cyclistes », 1904) : « Il gagne la bourgeoisie populaire des artisans, boutiquiers, employés et même une frange populaire… À la Belle Époque, le sport est entré à l’âge adulte. Le temps d’un demi-siècle a fait de lui un phénomène répandu et populaire » (Lejeune, 2001). Cette popularisation est aussi liée à sa dimension « spectaculaire ».
3.3. Le sport comme spectacle et progrès technique
Le sport spectacle est une des grandes caractéristiques de la Belle Époque avec le développement des courses automobiles ou encore du Tour de France. Dans les périodes précédentes, l’activité athlétique laisse apparaître une certaine lenteur dans le geste : les visages sont d’ailleurs toujours rayonnants, souriants, sans effort apparent. L’image du sport reste celle d’une activité plus proche du délassement réparateur que d’une activité où la tension musculaire, la performance, le dépassement de soi et la fatigue prédomineraient. Vision du sport tel que pratiqué en ce temps, mais également technique classique employée dans l’imagerie populaire. De par sa construction qui se veut descriptive et neutre, à partir d’une règle de superposition des plans du plus proche au plus éloigné (horizon, ciel), les illustrations populaires se lisent frontalement. C’est la raison pour laquelle les almanachs, comme l’imagerie populaire en général, semblent assez rigides. Surtout, pour plaire, pour faire rêver, les scènes doivent être aseptisées, afin de créer un univers de « planitude » où tout n’est que bonheur.
Mais la Belle Époque, ce n’est pas que le bonheur calme et paisible au bord de l’eau ou sur une patinoire, c’est aussi celui de la vitesse et du progrès (Vigarello, 2002) : « Jamais comme au tournant du siècle, le sport n’a paru si fortement symboliser la vision nouvelle de la vitesse et du temps précipité. Ce sport représente le mieux l’idéal d’un temps voulu intensément rapide. » Au moment où est publié le Manifeste des Futuristes, qui vante la beauté de la vitesse, le sport invente un temps parallèle au temps quotidien de la fin du siècle, orienté vers le futur et le progrès. Le sport est avant tout ce qui compense le travail, mais cela peut être appréhendé en termes de repos, lorsque le sport est apaisement et récréation, ou en termes d’accélération, lorsque le sport devient performance et élévation. D’où cette double nature des loisirs sportifs que l’on retrouve dans l’imagerie des almanachs, avec néanmoins une prédominance de la seconde facette dès les années 1906-1907. En matière d’équitation, c’est le moment où les images de concours hippiques statiques, qui se déroulent en intérieur, cèdent la place à une majorité de scènes d’arrivée de courses de chevaux lancés à pleine allure ou de gros plans sur des jockeys. C’est le moment où la bicyclette n’exprime plus la promenade et la découverte du territoire, mais la compétition. Ainsi, en 1906, sous le titre de « Sports modernes », un almanach offre la vision d’une arrivée de cyclistes sur vélodrome (image 3). On trouve encore traces d’une présence du pouvoir et de l’appel au sens patriotique (étendards, personnages en uniforme, tribunes où pavoisent les officiels), mais la composition de l’image est nouvelle : la construction est focalisée, en oblique de haut en bas et de gauche vers la droite. Barrière, piste, regards convergent vers le coin inférieur droit de l’image donnant une impression de vitesse, de descente, presque de chute.
Image 3
« Sports modernes », almanach 1906.
Les coureurs sont moins cyclistes que compétiteurs, arc-boutés sur leur machine, deux d’entre eux se disputant âprement la première place. Les drapeaux, en haut de mâts pointés virilement vers le ciel azuré, sont donc moins des signes du pouvoir officiel que des hommages au futur vainqueur en récompense de sa performance, de son dépassement (de soi et des autres), en un mot de son « élévation ». La foule elle-même, nombreuse, n’est qu’une masse indifférenciée. L’important n’est plus de souligner l’occasion de socialisation et d’intégration qu’offre la performance sportive, mais l’action, la lutte, la vitesse. La foule assemblée dans cette arène assiste bien à un « spectacle sportif » où la recherche de l’exploit et de la perfection est primordiale.
Il en est de même avec les courses automobiles : « Passage à Connerré de Nazzari » (1907) est en fait une image photographique dont le léger flou accentue l’impression de déplacement et de vitesse de l’auto. Il ne s’agit pas d’ailleurs de Nazzari mais de (Felice) Nazzaro qui, sur sa voiture Fiat, terminera second du premier Grand Prix de France. Engagée en plein virage, en un mouvement ascendant qui donne l’impression de monter vers le ciel, l’automobile est le symbole de la virilité et du progrès technologique. Elle trace sa voie sur une route qu’encadrent des maisons qui expriment protection et chaleur. Mais Nazzaro n’aspire qu’à l’aventure, à la prise de risque. Sa machine écrase l’espace et même l’individu, puisqu’il n’y a ici nul public. Image qui est aussi celle de la valorisation de la recherche de la distinction et de la transgression, symbole d’un sport automobile réservé à une élite.
Ces images véritablement « compétitives » des almanachs des Postes, qui commencent à poindre au cours de la première décennie du XXe siècle, appellent à une généralisation de cette dimension des pratiques athlétiques après la Première Guerre mondiale.
3.4. L’entre-deux-guerres et l’apparition de l’esprit d’équipe
La période de la Belle Époque est donc celle où la place de la femme dans l’imagerie sportive populaire s’affirme et où le « sport-spectacle » proprement compétitif naît. Les autres images montrent, comme dans le dernier quart du XIXe siècle un territoire sportif où priment la proximité (« Sortie du bain », « Patineurs », 1913, « À Saint-Moritz », 1914) et la convivialité (« Entre deux feux », 1913, « Au tennis », 1915). Le sport véhicule à travers cette imagerie des valeurs telles que le sentiment d’appartenance à un groupe, à une classe sociale ou à une équipe, la solidarité dans l’effort ou la découverte mutuelle dans ou autour des loisirs sportifs.
Après le conflit de 1914-1918, on retrouve ces mêmes types d’images, mais avec des traits accentués. Les femmes sont encore plus actives ; elles se lancent dans des exercices avant-gardistes et anti-conformistes tels que le ski-jöring
[6] (1924), manière d’exprimer le besoin de recherche d’aventure et de nouvelles sensations au-delà des bienfaits du tennis ou de la natation. Le ski est d’ailleurs un des sports apparaissant dans l’entre-deux-guerres avec un caractère féminin marqué. En 1932 (« Promenade en skis »), il s’agit de skieuses avançant seules dans la nature. Venant d’entrer par la gauche dans le cadre de l’image, elles pénètrent dans une forêt omniprésente. Elles sont face à la nature, mais surtout face à elles-mêmes. Leur foyer et la civilisation apparaissent au lointain, sous la forme d’un clocher d’église et d’un village recouvert de neige. Mais il peut aussi s’agir de scènes plus joviales où ce qui importe n’est pas l’action (les skis sont sur l’épaule) mais la chaleur du moment partagé en famille ou entre amis : c’est le sport comme facteur de complicité, d’amitiés renforcées. De leur côté, la vitesse et les risques sont plus prononcés : les autodromes deviennent le théâtre de l’exploit technologique, entraînant l’écrasement du public dans les tribunes. L’image est à lire de gauche à droite pour accentuer la notion de progrès, d’avenir, en un mot : de modernité.
Dans les années 1930, une nouvelle image sportive apparaît néanmoins. Mais elle reste une exception dans cette période de l’entre-deux-guerres. « Match de rugby », en 1932, marque l’entrée dans l’imagerie populaire des almanachs des sports collectifs (image 4). Façon à la fois de renforcer le caractère compétitif de l’exercice physique (le terme « match » est à cet égard explicite) et de prolonger l’idée de proximité, de partage, de solidarité. Dans cette image, six joueurs sont en mouvement, deux d’entre eux s’agrippant pour la conquête du ballon.
Image 4
« Match de rugby », almanach 1932.
Le combat est clair, renforcé par le contact physique (c’est la première fois dans notre corpus) et par la protection qui enserre la tête de l’un des joueurs tel le casque du héros militaire qui sait exprimer l’invulnérabilité et la puissance. Mais le combat a son corollaire, à savoir la solidarité au sein de l’équipe pour espérer l’emporter. L’altruisme et le sens du sacrifice sont aussi importants, dans le sport, que la force et la tonicité.
L’après-guerre prolonge donc les caractéristiques de l’image sportive durant la Belle Époque, notamment l’aventure, la socialisation, le progrès, le dépassement. Elle y ajoute la solidarité au sein d’une équipe aux côtés de l’échange et de l’intimité interindividuels « à l’occasion » ou « dans le contexte » d’une pratique athlétique.
L’analyse sémiologique des almanachs des Postes laisse apparaître les mutations des loisirs physiques puis du sport moderne entre le milieu du XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale. D’abord présenté comme une activité risquée et technique par nature masculine et comme une occasion d’intégration sociale, le sport devient une activité mixte à la Belle Époque, ce qui aboutit à des images de tonicité et d’effort, mais aussi d’échanges et de proximité entre les sexes. À partir de 1906-1907, les loisirs sportifs deviennent performance, quête d’élévation et spectacle. L’image elle-même évolue dans sa plastique et ses signes : construction oblique, symboles d’élévation, foules rendues floues par la vitesse de déplacement. La Première Guerre mondiale n’est donc pas une césure aussi capitale que supposée. La « sportivisation » des exercices athlétiques est véhiculée dans les foyers dès les premières années du XXe siècle. Sa dimension de spectacle est mise en avant très tôt dans ces mêmes almanachs : spectateurs sur le bord du lieu de l’action ou dans les tribunes des champs de courses ou des vélodromes. L’entre-deux-guerres ajoute un nouveau trait au sport : la nécessaire solidarité au sein d’une équipe.
Globalement, les illustrations des almanachs des Postes restent des « images populaires ». Commanditaire (Poste), fabricants (imprimeurs), vendeurs (facteurs) et récepteurs (familles) ont la même conception de ce que doit être une image populaire. Celle-ci doit rester éloignée des problèmes (politiques, économiques) qui font aussi le quotidien des sports dans cette période. D’où l’accent mis sur la pacification des pratiques et des mœurs sportives : les activités physiques telles qu’elles transparaissent dans ces images restent avant tout des occasions de rencontre et d’épanouissement individuel. C’est bien une vision idéalisée et désincarnée qui s’impose, sorte d’appel à un « hors de » sa condition et de son quotidien. L’imagerie populaire des almanachs des Postes s’affiche néanmoins comme une empreinte sociologique de toute une époque où le regardant est appelé à découvrir le nouveau monde des loisirs sportifs, puis à s’identifier à ces pratiquants. Elle s’avère à la fois un reflet des évolutions modernes – tant des mentalités que des pratiques – et une contribution à celles-ci par la prise de conscience et les vocations qu’elle a pu favoriser.
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[1]
Au sens d’almanach-calendrier, i.e. de « tableau de jours de l’année, rangés par semaines et par mois, avec l’indication des fêtes, des saisons, du cours du soleil et de la lune » et non d’almanach-livre contenant aussi « des pronostics et par extension toutes sortes de notions scientifiques, historiques, littéraires » (Champier, 1886, p. 67-68).
[2]
1838 : arrivée de François Charles Oberthur à Rennes ; 1852 : naissance de l’imprimerie Oberthur avec 18 ouvriers (300 en 1870, 700 en 1894 et 1000 en 1938).
[3]
La circulaire du 1
er septembre 1855 précise la position de l’administration : « il est prescrit aux facteurs de distribuer de préférence à tous autres, les almanachs qui leur sont livrés, sur leurs demandes, par l’Administration ou par les chefs de service départementaux ».
[4]
Consultation dans deux fonds distincts : celui du Musée de la Poste de Paris et celui de la bibliothèque municipale de Rennes (fonds Oberthur).
[5]
Ce type d’approche commence d’ailleurs à être régulièrement utilisé pour la compréhension des images sportives (Chazaud, 2002 ; Vivier, Loudcher & Renaud, 2003 ; Terret, 2003b ; Ottogalli, 2003).
[6]
Activité de sport d’hiver dans laquelle le skieur est tiré par un cheval.