Anne-Marie
Châtelet, Dominique
Lerch et Jean-Noël
Luc (Éds), avec la collaboration de
Andrew Saint.
L’école de plein air. Une expérience pédagogique
et architecturale dans l’Europe du XXe siècle. Paris, Éd.
Recherches, 2003, 431 p.
En inscrivant l’histoire des écoles de plein air à la
confluence de l’histoire de l’éducation, de la médecine et de l’architecture,
et en la situant délibérément dans une perspective européenne, les auteurs du
présent ouvrage donnent toute la mesure de ce qui demeure une expérience
originale, et finalement mal connue, dans les trois champs précités.
En dépit de leur « échec fécond », pour reprendre l’expression
d’Anne-Marie Châtelet, ces établissements ont été de véritables lieux
d’expérimentation, à la marge des évolutions de l’institution scolaire et des
pratiques médicales alors en vigueur. Elles constituent une réponse inventive
aux campagnes de lutte contre la tuberculose qui touche plus particulièrement
les enfants issus des couches populaires. Mais, à l’inverse du classique et
efficace sanatorium, leur projet dépasse le seul impératif de recouvrement d’un
état de santé normatif indispensable. Les médecins y voient un lieu privilégié
pour y développer une conception « préventive », où les théories vitalistes, la
vie au plein air, l’exposition du corps de l’enfant aux seuls éléments naturels
constituent les traitements efficaces. Ce qui explique que le choix
géographique de leur implantation soit déterminant. Mais, implantées hors des
villes ou au contraire dans les cités industrielles elles-mêmes, elles doivent
par leur architecture adaptée, répondre à ce souci émergeant de soins par une «
climatothérapie » assez empirique. Le défi pour les architectes sollicités
consistant alors à concevoir des plans qui non seulement rompent avec
l’architecture traditionnelle des établissements scolaires, mais soient une
réponse au projet médical et pédagogique de ces écoles : aménagement
pavillonnaire, parois amovibles, murs de verre, terrasses aménagées pour
accéder à l’air et à la lumière sont quelques-unes des solutions retenues.
Nombre de plans et d’illustrations contenues dans l’ouvrage témoignent de ces
audaces architecturales qui inscrivent dans la pierre et l’espace d’autres
innovations pédagogiques : promotion du naturisme, méthodes actives et
pédagogie nouvelle sont au cœur des dispositifs de ces établissements où
l’éducatif, le médical et le pédagogique unissent leurs efforts au service du
développement global de l’élève.
Comme le rappelle Jean-Noël Luc dès l’introduction, il
s’agissait de « préparer des générations fortes et vigoureuses, et de former
des jeunes gens et des jeunes filles bien développés, actifs, déterminés, sains
physiquement et moralement ». Les écoles de plein air s’inscrivent donc dans
une double rupture : avec un environnement urbain dont les médecins hygiénistes
ont dénoncé les fléaux dès la seconde moitié du XIXe, avec une institution scolaire trop
conservatrice dans ses pratiques, et qui, à l’exception peut-être de
l’enseignement de l’éducation physique, ignore complètement la thématique de la
santé. Comme le soulignent l’ensemble des contributions, tant à partir
d’exemples français que de modèles étrangers, les écoles de plein air sont de
véritables projets et actes pédagogiques dont on comprend qu’elles aient séduit
certains élus, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elles prolongent ou
complètent ainsi les processus de municipalisation des politiques en matière de
sport, de santé, d’hygiène publique (c’est le cas des installations de Suresnes
et de l’action d’Henri Sellier), en les inscrivant dans la perspective
résurgente du « relèvement de la race », au lendemain de la Première Guerre
mondiale. Sur ce point, des divergences sont perceptibles en Europe et l’on
peut légitimement s’interroger sur les tentations eugéniques parfois
perceptibles. En Italie, les projets initiés par les socialistes à Bologne vont
ainsi devenir les lieux des manifestations de masse fascistes.
Il convient dont de saluer cette publication pour nombre de
raisons : elle comble non seulement un véritable « désert historiographique et
bibliographique » et invite à d’autres perspectives : les écoles de plein air
aux États-Unis, en Autriche, en Argentine mériteraient d’être étudiées. Cet
ouvrage propose également une méthode originale qui combine des disciplines
différentes autour d’un même objet, disciplines dont les usages sont assez
éloignés, mais qui, en l’espèce, permettent d’aboutir aux mêmes conclusions. En
outre, les niveaux d’échelle proposés (les discours, les conceptions, les
pratiques) permettent de mesurer l’efficacité des dispositifs, à partir de
précieuses monographies. Les auteurs et contributeurs réalisent ici une œuvre
pionnière et nécessaire dans l’histoire de ces pédagogies du corps soucieuses
de leur environnement.
Olivier
Chovaux
Atelier SHERPAS, Université
d’Artois
Sylvia Faure et Marie-Carmen
Garcia. Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques
publiques, Paris, La Dispute, 2005, 187 p.
L’ouvrage de Sylvia Faure et Marie-Carmen Garcia traite avec
pertinence de la question centrale des politiques publiques et de leurs effets
sociaux dans le domaine des activités culturelles, physiques et sportives. À
partir de l’exemple du hip-hop, les auteurs mettent en évidence la tension
existant entre une volonté de soutien institutionnel et un souci de contrôle de
pratiquants majoritairement jeunes et issus des milieux populaires.
Menée dans différentes configurations d’enseignement et/ou de
pratique de l’activité (école, collèges, MJC, stages d’experts, pratique
informelle), l’enquête analyse dans un premier temps le processus
d’institutionnalisation de la pratique hip-hop conduisant à une « culture
cultivée de rue ». Ce processus s’inscrit dans la construction progressive d’un
« problème des banlieues », les jeunes des quartiers populaires devenant la
cible privilégiée des dispositifs institutionnels. La reconnaissance
progressive du hip-hop par le champ chorégraphique implique l’invention d’une
politique des corps qui produit des classements entre les différentes formes de
pratique, opposant la logique de création, soutenue par les institutions, à la
logique de compétition (les « battles »), plus discréditée d’un point de vue
institutionnel.
De ce fait, un conflit de valeurs et de génération oppose les
pratiquants n’appartenant pas aux catégories les plus précarisées, qui
acceptent de s’engager dans un mode de socialisation institutionnel (proche de
la forme scolaire de socialisation) et de réaliser un travail chorégraphique, à
ceux, plus démunis, qui résistent à cette forme d’apprentissage discréditant
leur conception de la pratique. Les dispositions corporelles et mentales
engagées dans la pratique hip-hop s’avèrent, en effet, très différentes selon
le contexte de pratique, informel entre pairs ou en institution. Dans ce
contexte, l’objectif des différentes actions et dispositifs vise à
institutionnaliser les groupes de pratique informelle pour mieux les contrôler.
En travaillant sur les corps, les institutions en viennent en fait à
transformer les dispositions sociales populaires des pratiquants en tentant de
leur inculquer à la fois un « esprit entrepreneurial » et un sens de la réalité
sociale les conduisant à formuler des projets compatibles avec leur « destin »
social.
Par ailleurs, l’opposition entre les deux formes de pratique ne
renvoie pas uniquement à des oppositions sociales, elle cristallise également
des distinctions de genre, la chorégraphie et le travail debout renvoyant
plutôt au féminin, la compétition et le travail acrobatique au sol au masculin.
Cette bipartition de la pratique s’observe également dans les lieux de
pratique, l’espace public étant monopolisé par les garçons. La féminisation du
hip-hop, consécutive à son institutionnalisation, implique rarement une réelle
mixité. Les auteurs montrent plutôt un renforcement de la domination masculine
qui ne pèse pas uniquement sur les filles, mises à l’écart, mais aussi sur une
partie des garçons d’origine populaire, qui s’écartent du marché dominant
soutenu institutionnellement.
Comme on peut le constater, la question traitée par les auteurs
dépasse largement le cadre du hip-hop et présente un intérêt certain pour les
différents acteurs du champ des STAPS. L’ouvrage de Sylvia Faure et
Marie-Carmen Garcia permet, en effet, de questionner les catégories d’action et
de pensée qui structurent les politiques culturelles et sportives envers les
jeunes. Leur analyse apporte ainsi une contribution essentielle aux réflexions
sur le thème de la socialisation par le sport.
Christine
Mennesson
Michaël Attali et Jean Saint-Martin. L’éducation physique de 1945 à nos jours. Les étapes d’une
démocratisation. Paris, A. Colin, 2004, 327 p.
Le statut particulier de la discipline « Éducation Physique et
Sportive » au sein de l’École et l’histoire tourmentée de son processus de
scolarisation depuis la fin du XIXe, ont donné lieu à nombre de
publications. Trop longtemps engluées dans des postures partisanes, soumises
aux ukases d’un « syndicalement correct », ces « histoires de l’EPS »
laissaient trop souvent l’historien dubitatif : forte dimension endogène,
faiblesse de la dimension compréhensive, options méthodologiques discutables.
Depuis quelques années, cette page semble tournée. Longtemps « sous
surveillance », l’histoire de l’EPS est aujourd’hui revisitée et c’est à ce
titre qu’il convient de saluer cette publication, cosignée par Michaël Attali
et Jean Saint-Martin, dignes représentants de cette nouvelle génération des «
historiens des STAPS ».
L’apparente simplicité du projet masque en fait la difficulté
de l’entreprise : inscrire les évolutions de la discipline depuis sa
secondarisation au lendemain de la Première Guerre mondiale au miroir de
l’idéal de démocratisation, pivot de toutes les réformes du système éducatif.
Ces mutations, compte tenu de l’identité et des finalités particulières de la
discipline, étant elles-mêmes étroitement dépendantes de choix politiques,
d’influences sociales et d’évolutions culturelles. Instrumentalisée par le
régime de Vichy qui en fait l’un des fondements de l’Éducation Générale et
Sportive, l’éducation physique connaît, dès la Libération, nombre de
transformations significatives qui, toutefois, ne l’autorisent pas à devenir
une véritable « réalité scolaire » : le sous-équipement des établissements, une
corporation d’enseignants encore trop hétérogène, l’attribution de finalités
encore trop éloignées de celles de l’École sont autant de facteurs qui donnent
à l’EPS l’allure d’une discipline « en construction ». Encadrée par des
instructions officielles de 1945 et de 1959 dont les auteurs soulignent les
contradictions, l’EPS et ses acteurs hésitent également à emprunter une voie
plus sportive, dont on observe l’émergence progressive, moins par les textes
d’ailleurs que par les chemins de la formation continue.
Ce temps de la « démocratisation ségrégative » s’estompe
cependant au seuil des années 1960. Nouvelle donne constitutionnelle, nouvelles
ambitions pour un système éducatif dont l’architecture se transforme par la
conjonction d’impératifs politiques, démographiques et économiques. De 1958 à
1966, l’action énergique de Maurice Herzog accélère le processus de
sportivisation de la discipline, soutenue par nombre de relais au sein de la «
noosphère » de l’EPS. Les textes officiels, les conceptions articulées autour
de la notion de « sport éducatif », la formation des enseignants, les relais
efficaces du SNEP ou de la FSGT participent à la massification apparente d’une
EPS dont la participation à l’œuvre de démocratisation doit cependant être
nuancée. Le choix d’apprentissages fondés sur les techniques et d’épreuves
certificatives valorisant la performance, l’inégal accès aux pratiques entre
filles et garçons…
Autant de considérations mises en valeur par les auteurs, qui
donnent à l’EPS une tonalité plus impressionniste. Heureuse rupture avec des
représentations naguère plus uniformes. Les luttes entre les acteurs, la
marginalisation de propositions alternatives, une modification des options
politiques et la « gestion de la pénurie » dans les années 1970 expliquant
l’atmosphère de crise identitaire et corporatiste alors traversée par la
discipline. En 1981, le retour à « la terre promise », conséquence d’une
réintégration de la gestion des enseignants d’EPS au sein du ministère de
l’Éducation nationale, aboutit pourtant à une situation des plus paradoxales.
Véritable discipline (ou matière) d’enseignement, l’EPS n’échappe pas aux
tourments qui secouent l’institution scolaire et montrent toutes les limites de
cet idéal de la démocratisation. La radicalisation des oppositions entre les
acteurs, les effets pervers d’une didactisation qui rend moins lisible
programmes, contenus, modalités d’évaluation, contribuent à fragiliser le
positionnement scolaire de l’EPS, au moment même où celui-ci ne semble plus
remis en cause.
Au-delà du récit lui-même, la qualité de l’ouvrage tient
également à l’utilisation par les auteurs de quelques principes de base de la
méthode historique. Utilisation de sources plurielles, contextualisation
systématique, souci de la preuve, principe de neutralité (ou à tout le moins
engagement distancié)… Sans doute pourrait-on regretter la faible mobilisation
des témoignages oraux pour la période du temps présent et quelques oublis
fâcheux chez les contemporanéistes de l’histoire culturelle ou de l’histoire
des loisirs (Alain Corbin, Jean-François Sirinelli ou Jean-Pierre Rioux, par
exemple). Voilà de bien timides réserves qui, on l’aura aisément compris,
pèsent bien peu compte tenu de la qualité de l’ensemble.
Olivier
Chovaux
Atelier SHERPAS, Université
d’Artois
Laurence
Munoz. Une histoire du sport catholique : la Fédération sportive
et culturelle de France, 1898-2000. Paris, L’Harmattan, coll.
Espaces et temps du sport, 2003, 341 p.
Version remaniée d’une thèse de doctorat en STAPS soutenue en
2001 et consacrée à La Fédération des patronages,
lien institutionnel entre le sport et le catholicisme en France
(1898-2000), cette histoire du sport catholique, à partir de l’étude
de l’actuelle Fédération Sportive et Culturelle de France (FSCF) vient combler
un vide historiographique dès lors qu’il s’agit d’observer la manière dont les
milieux catholiques auront, tout au long du XXe siècle, investi un mouvement
affinitaire sportif pour assurer la transmission de valeurs spécifiques,
notamment en direction de la jeunesse.
Alors que l’histoire des patronages, mouvements et
organisations de jeunesse catholiques ont fait l’objet de travaux éminents, le
« sport catholique » demeurait en quelque sorte le parent pauvre de ce pan de
l’histoire religieuse, même si ce sillon est actuellement creusé par d’autres
chercheurs (Fabien Groeninger, Bertrand Dubreuil, François Hochepied, par
exemple). Comme le souligne l’auteur, l’ambition de ce travail est moins de
proposer une histoire « totale » du mouvement sportif catholique, que d’y
participer, à partir de la genèse d’une institution sportive catholique (si
l’on comprend le terme institution comme instance de socialisation), issue de
la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, fondée en 1903
par le Dr Michaux.
Au plan méthodologique, l’auteur s’appuie essentiellement sur
l’analyse de la revue de la Fédération, « les jeunes » et sur une série
d’entretiens. Options qui justifient la posture d’une démarche «
sociohistorique » dont on aurait pu souhaiter qu’elle soit davantage étayée. En
revanche, la problématique présentée et l’architecture de l’ouvrage permettent
de mesurer ces interactions permanentes et complexes entre deux espaces (le
sport et l’Église catholique) qui donnent vie et sens à cette interface
affinitaire que constitue la FSCF.
L’inscription du propos dans un double contexte (histoire des
pratiques, du spectacle et des mouvements sportifs et histoire de l’Église
catholique au XXe) permet de
retracer les grandes lignes de l’évolution de cette fédération : de la fin du
XIXe aux années 1920, le FSCF
fédère des associations gymniques et sportives dans une optique de
reconquista de la jeunesse : sa
régénération physique et morale est au cœur des préoccupations de l’Église.
Bénéficiant de l’essor des mouvements gymniques et des sports athlétiques,
œuvres, associations et fédérations catholiques s’installent dans un paysage
complexe et concurrentiel. L’organisation de manifestations de masse, la
valorisation des résultats obtenus par les associations affiliées lors de
compétitions, concours ou brevets attestent de la vitalité et de l’efficacité
d’un modèle.
Mais cet âge d’or est de courte durée : l’étatisation
progressive du sport français, accéléré par son instrumentalisation sous Vichy,
et l’attitude pour le moins équivoque de l’Église au cours de cette même
période vont contribuer à discréditer quelque peu une fédération sportive
catholique, dont les valeurs et pédagogies cadrent mal avec les mutations des
Trente Glorieuses et des Vingt Décisives. L’imposition dans les sphères civile
et scolaire d’un modèle sportif compétitif rend obsolète les conceptions
éducatives d’une FSCF qui peine à moderniser ses modes d’organisation.
Face à une Église catholique elle-même en proie à des profondes
mutations, certains acteurs de la FSCF vont interroger la pertinence du
triptyque « sport/éducation/religion » pour finalement constater que le lien
historique est rompu à la fin des années 1960. L’histoire des vingt dernières
années semble indiquer un glissement perceptible vers de nouvelles modalités de
pratiques, un recentrage autour du caractère éducatif des activités (où les
valeurs « chrétiennes » s’affirment en lieu et place du dogmatisme des
origines), des nouveaux rapports des associations affiliées avec les instances
dirigeantes.
À ce titre, l’analyse précise faite par l’auteur montre que
l’adaptation devient le leitmotiv des
dirigeants de la FSCF, et qu’une lecture globale en devient impossible tant les
situations locales diffèrent d’une région à l’autre, d’un club à l’autre, d’une
pratique à l’autre. D’où sans doute cette dilution progressive et inéluctable
du sentiment d’appartenance, que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres
mouvements affinitaires, qu’ils soient ou non sportifs.
En dépit d’un plan parfois inégal, l’ouvrage de Laurence Munoz
demeure riche d’enseignements : au-delà de l’histoire de la FSCF et d’une
évolution somme toute assez classique (sur le modèle essor/apogée/déclin),
c’est bien la manière dont les mutations du sport au XXe ont déterminé les rapports entre une
institution et une idéologie qui sont ici décrits et rigoureusement
analysés.
Olivier
Chovaux
Atelier SHERPAS, Université
d’Artois
Jean-Luc
Martin. Histoire de l’éducation physique sous la Ve République. La terre promise (depuis
1981). Paris, Vuibert, 2004, 201 p.
Avec la publication de ce troisième opus d’une trilogie
consacrée à l’histoire « politique » de l’éducation physique et sportive sous
la cinquième République, Jean-Luc Martin met un point final à une entreprise
dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle aura quelque peu agité le
Landerneau du microcosme de l’éducation physique. Sans doute cet ouvrage
sera-t-il vilipendé comme l’ont été les deux précédents par les gardiens du
Temple d’une histoire de l’EPS « syndicalement correcte ». En considérant
l’éducation physique et sportive comme un « objet froid », en soumettant son
étude aux règles de la méthode historique, en inscrivant son projet dans le
champ de l’histoire politique, en privilégiant le temps présent, Jean-Luc
Martin fait œuvre d’historien. Que sa lecture constitue un contrepoint aux
thèses jusque-là diffusées auprès de la corporation des enseignants d’EPS par
un syndicat majoritaire (en l’occurrence le SNEP) devrait être au contraire
salué. Ceci explique que la troisième partie de l’ouvrage (« Histoire et
mémoire de l’éducation physique ») s’emploie précisément à démontrer la
légitimité de l’entreprise. Une fois encore, les historiens seront quelque peu
circonspects devant ce plaidoyer. La qualité de ce travail universitaire ne le
justifiait pas. Les attaques ad
hominem envers l’auteur peuvent l’expliquer.
Sur le fond, cette histoire du temps contemporain (pour
reprendre la mot de François Bédarida) de l’éducation physique et sportive
montre comment cette discipline et ses acteurs, à compter de la réintégration
de la gestion de ses enseignants au sein du ministère de l’Éducation nationale
(l’expression de « terre promise » est à cet égard une jolie trouvaille), vont
militer pour que l’EPS acquière un statut de discipline « à part entière ».
Cette quête de légitimité provenant, pour Jean-Luc Martin, de la conjonction
d’une intégration institutionnelle et d’un enracinement conceptuel. Le premier
passant par une réorganisation administrative des services en charge de l’EPS,
la poursuite d’un processus d’universitarisation de la formation initiale au
sein des STAPS, la création d’une agrégation externe d’EPS (pour laquelle le
SNEP manifestera peu d’empressement), une redéfinition des épreuves d’EPS au
baccalauréat. Si la place de la discipline se trouve ainsi confortée « de
l’extérieur », les réflexions entamées au sein de nombreuses commissions pour
la période considérée visent à faire de l’EPS une authentique discipline
d’enseignement.
La deuxième partie de l’ouvrage met à plat une chronologie
complexe, où les alliances entre acteurs succèdent aux volte-face et autres
bras de fer avec les ministres de l’Éducation nationale qui, les uns après les
autres, héritent de ce dossier sensible. Face aux propositions de l’Inspection
générale et des différentes conceptions didactiques qui s’affrontent alors, le
rôle du SNEP, arc-bouté sur une lecture culturaliste de la discipline s’inscrit
finalement moins dans des perspectives pédagogiques que dans des postures
idéologiques, sans d’ailleurs que la base syndicale soit véritablement
consultée. Étrange paradoxe de réformes « aux forceps » (c’est du moins l’image
que l’on souhaitera en donner) qui aboutiront à la publication de programmes,
dans une sorte d’indifférence générale de la profession. Les raisons de cet
enracinement inachevé sont sans doute à trouver dans les récentes évolutions
des STAPS, dont les structures de recherche demeurent bien incapables de
fournir à l’EPS cette indispensable « assise conceptuelle » qui permettrait de
compléter une dimension éducative qui n’est plus aujourd’hui
contestée.
Ce précieux et minutieux verbatim des débats suscités autour de
la discipline depuis les vingt dernières années apporte donc une nouvelle
pierre à une historiographie de l’EPS actuellement en plein renouvellement.
Cette publication montre également que l’histoire du temps présent, fût-elle
observée au plan politique, peut l’être sereinement, à condition d’être
débarrassée de ses affects et d’emprunter, pour être restituée, les chemins de
l’historien. Ce troisième tome n’échappe pas à la règle. À ceux qu’il
dérangera, le mot d’Antoine Prost tiendra lieu de réponse : « l’Histoire, c’est
le métier que font les historiens ».
Olivier
Chovaux
Atelier SHERPAS, Université
d’Artois
Fabien Groeninger. Sport, religion et nation. La Fédération des patronages de
France d’une guerre mondiale à l’autre. Préface de Gérard Cholvy.
Paris, L’Harmattan, 2004, 340 p.
Cette version remaniée d’une récente thèse de doctorat
consacrée à la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France
vient compléter avec bonheur une historiographie récemment renouvelée, mais qui
aura emprunté les sillons féconds tracés par Gérard Cholvy et Michel
Lagrée.
Cette histoire de la FGSPF, à la confluence des organisations
catholiques de jeunesse et des mouvements affinitaires, décrit donc les
évolutions d’une fédération regroupant au début du XXe siècle des sociétés de gymnastique et
de tir dont les finalités s’inscrivent dans les préoccupations hygiénistes et
patriotiques du moment, sur fond de reconquista de la jeunesse et de promotion des
valeurs et de la morale chrétiennes. Au lendemain de la Première Guerre
mondiale, ce dessein patriotique à l’origine de la création des premières
sociétés et qui avait animé l’action du Dr Michaux semble quelque peu
s’estomper. Les finalités de la FGSPF épousent une nouvelle idéologie de la foi
catholique, où la spiritualité, le goût pour les loisirs collectifs et le sport
l’emportent sur une conception strictement militaire des pratiques
physiques.
Ce deuxième âge de la fédération correspond aussi à l’émergence
de nouvelles sociétés et d’une autre génération de militants, où l’humanisme
chrétien se teinte nécessairement de pacifisme. Sur ce point, le chapitre
consacré par l’auteur à l’influence des deux guerres mondiales sur l’identité
de la FGSPF est éclairant : si 1914-1918 a cristallisé un fort sentiment
d’appartenance à la Nation (les catholiques ayant aussi payé « le prix du sang
»), la période de Vichy aura été plus trouble, compte tenu des errements
individuels. L’image de la FGSPF étant quelque peu brouillée, d’autant que les
conceptions chrétiennes du corps se sont également modifiées en un demi-siècle.
Si les considérations liées à la bienséance n’ont pas disparu (notamment en ce
qui concerne les pratiques féminines), une plus grande permissivité peut être
observée. Néanmoins, comme le souligne l’auteur, c’est bien cette influence
d’une « théologie du corps » qui gouvernera le choix des sports pratiqués au
sein de la fédération : football-association plutôt que rugby, basket-ball,
athlétisme et tennis de table arrivent en tête des sports pratiqués au sein des
3500 clubs affiliés en 1937.
Dans une troisième et dernière partie, Fabien Groeninger aborde
la question des structures de la FSGPF en montrant là encore le poids des
pesanteurs idéologiques et des conservatismes. Les quelques tentatives de
modernisation, voire d’internationalisation, de l’organisation (on oserait ici
parler de nécessaire « sécularisation ») échouent dans la mesure où le modèle
initial (une fédération de patronages ayant pour objet la formation d’hommes
virils et de femmes reléguées aux fonctions matrimoniales) semble constituer le
meilleur des remparts à la forte concurrence d’autres organisations et
mouvements de jeunesse, notamment laïcs. L’analyse sociologique des membres de
la FGSPF proposée par l’auteur montre d’ailleurs une base de recrutement
essentiellement populaire, mais une élite appartenant aux couches les plus
élevées. La neutralité politique affichée ne doit pas tromper. La FGSPF se
situe clairement à droite sur l’échiquier politique, vise à l’éducation
sportive de la masse et au maintien des valeurs chrétiennes chez une élite
cultivée. À cet égard, l’itinéraire de François Hébrard, président de la FGSPF
qui succède au Dr Michaux, est assez significatif.
Il convient donc de saluer cet ouvrage, tant en raison de ses
apports que de ses options méthodologiques, qui combinent de manière heureuse
approche monographique et lecture plus globale, biographies et histoire
sociale, histoire culturelle et histoire des représentations. Cette dissection
des mutations identitaires de la FGSPF dans l’entre-deux-guerres enrichira sans
nul doute l’histoire des organisations de jeunesse chrétiennes au XXe siècle.
Olivier
Chovaux
Atelier SHERPAS, Université
d’Artois