Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.2-8041-4922-6
136 pages

p. 125 à 132
doi: 10.3917/sta.068.0125

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no 68 2005/2

Anne-Marie Châtelet, Dominique Lerch et Jean-Noël Luc (Éds), avec la collaboration de Andrew Saint. L’école de plein air. Une expérience pédagogique et architecturale dans l’Europe du XXe siècle. Paris, Éd. Recherches, 2003, 431 p.

En inscrivant l’histoire des écoles de plein air à la confluence de l’histoire de l’éducation, de la médecine et de l’architecture, et en la situant délibérément dans une perspective européenne, les auteurs du présent ouvrage donnent toute la mesure de ce qui demeure une expérience originale, et finalement mal connue, dans les trois champs précités.
En dépit de leur « échec fécond », pour reprendre l’expression d’Anne-Marie Châtelet, ces établissements ont été de véritables lieux d’expérimentation, à la marge des évolutions de l’institution scolaire et des pratiques médicales alors en vigueur. Elles constituent une réponse inventive aux campagnes de lutte contre la tuberculose qui touche plus particulièrement les enfants issus des couches populaires. Mais, à l’inverse du classique et efficace sanatorium, leur projet dépasse le seul impératif de recouvrement d’un état de santé normatif indispensable. Les médecins y voient un lieu privilégié pour y développer une conception « préventive », où les théories vitalistes, la vie au plein air, l’exposition du corps de l’enfant aux seuls éléments naturels constituent les traitements efficaces. Ce qui explique que le choix géographique de leur implantation soit déterminant. Mais, implantées hors des villes ou au contraire dans les cités industrielles elles-mêmes, elles doivent par leur architecture adaptée, répondre à ce souci émergeant de soins par une « climatothérapie » assez empirique. Le défi pour les architectes sollicités consistant alors à concevoir des plans qui non seulement rompent avec l’architecture traditionnelle des établissements scolaires, mais soient une réponse au projet médical et pédagogique de ces écoles : aménagement pavillonnaire, parois amovibles, murs de verre, terrasses aménagées pour accéder à l’air et à la lumière sont quelques-unes des solutions retenues. Nombre de plans et d’illustrations contenues dans l’ouvrage témoignent de ces audaces architecturales qui inscrivent dans la pierre et l’espace d’autres innovations pédagogiques : promotion du naturisme, méthodes actives et pédagogie nouvelle sont au cœur des dispositifs de ces établissements où l’éducatif, le médical et le pédagogique unissent leurs efforts au service du développement global de l’élève.
Comme le rappelle Jean-Noël Luc dès l’introduction, il s’agissait de « préparer des générations fortes et vigoureuses, et de former des jeunes gens et des jeunes filles bien développés, actifs, déterminés, sains physiquement et moralement ». Les écoles de plein air s’inscrivent donc dans une double rupture : avec un environnement urbain dont les médecins hygiénistes ont dénoncé les fléaux dès la seconde moitié du XIXe, avec une institution scolaire trop conservatrice dans ses pratiques, et qui, à l’exception peut-être de l’enseignement de l’éducation physique, ignore complètement la thématique de la santé. Comme le soulignent l’ensemble des contributions, tant à partir d’exemples français que de modèles étrangers, les écoles de plein air sont de véritables projets et actes pédagogiques dont on comprend qu’elles aient séduit certains élus, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elles prolongent ou complètent ainsi les processus de municipalisation des politiques en matière de sport, de santé, d’hygiène publique (c’est le cas des installations de Suresnes et de l’action d’Henri Sellier), en les inscrivant dans la perspective résurgente du « relèvement de la race », au lendemain de la Première Guerre mondiale. Sur ce point, des divergences sont perceptibles en Europe et l’on peut légitimement s’interroger sur les tentations eugéniques parfois perceptibles. En Italie, les projets initiés par les socialistes à Bologne vont ainsi devenir les lieux des manifestations de masse fascistes.
Il convient dont de saluer cette publication pour nombre de raisons : elle comble non seulement un véritable « désert historiographique et bibliographique » et invite à d’autres perspectives : les écoles de plein air aux États-Unis, en Autriche, en Argentine mériteraient d’être étudiées. Cet ouvrage propose également une méthode originale qui combine des disciplines différentes autour d’un même objet, disciplines dont les usages sont assez éloignés, mais qui, en l’espèce, permettent d’aboutir aux mêmes conclusions. En outre, les niveaux d’échelle proposés (les discours, les conceptions, les pratiques) permettent de mesurer l’efficacité des dispositifs, à partir de précieuses monographies. Les auteurs et contributeurs réalisent ici une œuvre pionnière et nécessaire dans l’histoire de ces pédagogies du corps soucieuses de leur environnement.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois

Sylvia Faure et Marie-Carmen Garcia. Culture hip-hop, jeunes des cités et politiques publiques, Paris, La Dispute, 2005, 187 p.

L’ouvrage de Sylvia Faure et Marie-Carmen Garcia traite avec pertinence de la question centrale des politiques publiques et de leurs effets sociaux dans le domaine des activités culturelles, physiques et sportives. À partir de l’exemple du hip-hop, les auteurs mettent en évidence la tension existant entre une volonté de soutien institutionnel et un souci de contrôle de pratiquants majoritairement jeunes et issus des milieux populaires.
Menée dans différentes configurations d’enseignement et/ou de pratique de l’activité (école, collèges, MJC, stages d’experts, pratique informelle), l’enquête analyse dans un premier temps le processus d’institutionnalisation de la pratique hip-hop conduisant à une « culture cultivée de rue ». Ce processus s’inscrit dans la construction progressive d’un « problème des banlieues », les jeunes des quartiers populaires devenant la cible privilégiée des dispositifs institutionnels. La reconnaissance progressive du hip-hop par le champ chorégraphique implique l’invention d’une politique des corps qui produit des classements entre les différentes formes de pratique, opposant la logique de création, soutenue par les institutions, à la logique de compétition (les « battles »), plus discréditée d’un point de vue institutionnel.
De ce fait, un conflit de valeurs et de génération oppose les pratiquants n’appartenant pas aux catégories les plus précarisées, qui acceptent de s’engager dans un mode de socialisation institutionnel (proche de la forme scolaire de socialisation) et de réaliser un travail chorégraphique, à ceux, plus démunis, qui résistent à cette forme d’apprentissage discréditant leur conception de la pratique. Les dispositions corporelles et mentales engagées dans la pratique hip-hop s’avèrent, en effet, très différentes selon le contexte de pratique, informel entre pairs ou en institution. Dans ce contexte, l’objectif des différentes actions et dispositifs vise à institutionnaliser les groupes de pratique informelle pour mieux les contrôler. En travaillant sur les corps, les institutions en viennent en fait à transformer les dispositions sociales populaires des pratiquants en tentant de leur inculquer à la fois un « esprit entrepreneurial » et un sens de la réalité sociale les conduisant à formuler des projets compatibles avec leur « destin » social.
Par ailleurs, l’opposition entre les deux formes de pratique ne renvoie pas uniquement à des oppositions sociales, elle cristallise également des distinctions de genre, la chorégraphie et le travail debout renvoyant plutôt au féminin, la compétition et le travail acrobatique au sol au masculin. Cette bipartition de la pratique s’observe également dans les lieux de pratique, l’espace public étant monopolisé par les garçons. La féminisation du hip-hop, consécutive à son institutionnalisation, implique rarement une réelle mixité. Les auteurs montrent plutôt un renforcement de la domination masculine qui ne pèse pas uniquement sur les filles, mises à l’écart, mais aussi sur une partie des garçons d’origine populaire, qui s’écartent du marché dominant soutenu institutionnellement.
Comme on peut le constater, la question traitée par les auteurs dépasse largement le cadre du hip-hop et présente un intérêt certain pour les différents acteurs du champ des STAPS. L’ouvrage de Sylvia Faure et Marie-Carmen Garcia permet, en effet, de questionner les catégories d’action et de pensée qui structurent les politiques culturelles et sportives envers les jeunes. Leur analyse apporte ainsi une contribution essentielle aux réflexions sur le thème de la socialisation par le sport.
Christine Mennesson

Michaël Attali et Jean Saint-Martin. L’éducation physique de 1945 à nos jours. Les étapes d’une démocratisation. Paris, A. Colin, 2004, 327 p.

Le statut particulier de la discipline « Éducation Physique et Sportive » au sein de l’École et l’histoire tourmentée de son processus de scolarisation depuis la fin du XIXe, ont donné lieu à nombre de publications. Trop longtemps engluées dans des postures partisanes, soumises aux ukases d’un « syndicalement correct », ces « histoires de l’EPS » laissaient trop souvent l’historien dubitatif : forte dimension endogène, faiblesse de la dimension compréhensive, options méthodologiques discutables. Depuis quelques années, cette page semble tournée. Longtemps « sous surveillance », l’histoire de l’EPS est aujourd’hui revisitée et c’est à ce titre qu’il convient de saluer cette publication, cosignée par Michaël Attali et Jean Saint-Martin, dignes représentants de cette nouvelle génération des « historiens des STAPS ».
L’apparente simplicité du projet masque en fait la difficulté de l’entreprise : inscrire les évolutions de la discipline depuis sa secondarisation au lendemain de la Première Guerre mondiale au miroir de l’idéal de démocratisation, pivot de toutes les réformes du système éducatif. Ces mutations, compte tenu de l’identité et des finalités particulières de la discipline, étant elles-mêmes étroitement dépendantes de choix politiques, d’influences sociales et d’évolutions culturelles. Instrumentalisée par le régime de Vichy qui en fait l’un des fondements de l’Éducation Générale et Sportive, l’éducation physique connaît, dès la Libération, nombre de transformations significatives qui, toutefois, ne l’autorisent pas à devenir une véritable « réalité scolaire » : le sous-équipement des établissements, une corporation d’enseignants encore trop hétérogène, l’attribution de finalités encore trop éloignées de celles de l’École sont autant de facteurs qui donnent à l’EPS l’allure d’une discipline « en construction ». Encadrée par des instructions officielles de 1945 et de 1959 dont les auteurs soulignent les contradictions, l’EPS et ses acteurs hésitent également à emprunter une voie plus sportive, dont on observe l’émergence progressive, moins par les textes d’ailleurs que par les chemins de la formation continue.
Ce temps de la « démocratisation ségrégative » s’estompe cependant au seuil des années 1960. Nouvelle donne constitutionnelle, nouvelles ambitions pour un système éducatif dont l’architecture se transforme par la conjonction d’impératifs politiques, démographiques et économiques. De 1958 à 1966, l’action énergique de Maurice Herzog accélère le processus de sportivisation de la discipline, soutenue par nombre de relais au sein de la « noosphère » de l’EPS. Les textes officiels, les conceptions articulées autour de la notion de « sport éducatif », la formation des enseignants, les relais efficaces du SNEP ou de la FSGT participent à la massification apparente d’une EPS dont la participation à l’œuvre de démocratisation doit cependant être nuancée. Le choix d’apprentissages fondés sur les techniques et d’épreuves certificatives valorisant la performance, l’inégal accès aux pratiques entre filles et garçons…
Autant de considérations mises en valeur par les auteurs, qui donnent à l’EPS une tonalité plus impressionniste. Heureuse rupture avec des représentations naguère plus uniformes. Les luttes entre les acteurs, la marginalisation de propositions alternatives, une modification des options politiques et la « gestion de la pénurie » dans les années 1970 expliquant l’atmosphère de crise identitaire et corporatiste alors traversée par la discipline. En 1981, le retour à « la terre promise », conséquence d’une réintégration de la gestion des enseignants d’EPS au sein du ministère de l’Éducation nationale, aboutit pourtant à une situation des plus paradoxales. Véritable discipline (ou matière) d’enseignement, l’EPS n’échappe pas aux tourments qui secouent l’institution scolaire et montrent toutes les limites de cet idéal de la démocratisation. La radicalisation des oppositions entre les acteurs, les effets pervers d’une didactisation qui rend moins lisible programmes, contenus, modalités d’évaluation, contribuent à fragiliser le positionnement scolaire de l’EPS, au moment même où celui-ci ne semble plus remis en cause.
Au-delà du récit lui-même, la qualité de l’ouvrage tient également à l’utilisation par les auteurs de quelques principes de base de la méthode historique. Utilisation de sources plurielles, contextualisation systématique, souci de la preuve, principe de neutralité (ou à tout le moins engagement distancié)… Sans doute pourrait-on regretter la faible mobilisation des témoignages oraux pour la période du temps présent et quelques oublis fâcheux chez les contemporanéistes de l’histoire culturelle ou de l’histoire des loisirs (Alain Corbin, Jean-François Sirinelli ou Jean-Pierre Rioux, par exemple). Voilà de bien timides réserves qui, on l’aura aisément compris, pèsent bien peu compte tenu de la qualité de l’ensemble.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois

Laurence Munoz. Une histoire du sport catholique : la Fédération sportive et culturelle de France, 1898-2000. Paris, L’Harmattan, coll. Espaces et temps du sport, 2003, 341 p.

Version remaniée d’une thèse de doctorat en STAPS soutenue en 2001 et consacrée à La Fédération des patronages, lien institutionnel entre le sport et le catholicisme en France (1898-2000), cette histoire du sport catholique, à partir de l’étude de l’actuelle Fédération Sportive et Culturelle de France (FSCF) vient combler un vide historiographique dès lors qu’il s’agit d’observer la manière dont les milieux catholiques auront, tout au long du XXe siècle, investi un mouvement affinitaire sportif pour assurer la transmission de valeurs spécifiques, notamment en direction de la jeunesse.
Alors que l’histoire des patronages, mouvements et organisations de jeunesse catholiques ont fait l’objet de travaux éminents, le « sport catholique » demeurait en quelque sorte le parent pauvre de ce pan de l’histoire religieuse, même si ce sillon est actuellement creusé par d’autres chercheurs (Fabien Groeninger, Bertrand Dubreuil, François Hochepied, par exemple). Comme le souligne l’auteur, l’ambition de ce travail est moins de proposer une histoire « totale » du mouvement sportif catholique, que d’y participer, à partir de la genèse d’une institution sportive catholique (si l’on comprend le terme institution comme instance de socialisation), issue de la Fédération Gymnastique et Sportive des Patronages de France, fondée en 1903 par le Dr Michaux.
Au plan méthodologique, l’auteur s’appuie essentiellement sur l’analyse de la revue de la Fédération, « les jeunes » et sur une série d’entretiens. Options qui justifient la posture d’une démarche « sociohistorique » dont on aurait pu souhaiter qu’elle soit davantage étayée. En revanche, la problématique présentée et l’architecture de l’ouvrage permettent de mesurer ces interactions permanentes et complexes entre deux espaces (le sport et l’Église catholique) qui donnent vie et sens à cette interface affinitaire que constitue la FSCF.
L’inscription du propos dans un double contexte (histoire des pratiques, du spectacle et des mouvements sportifs et histoire de l’Église catholique au XXe) permet de retracer les grandes lignes de l’évolution de cette fédération : de la fin du XIXe aux années 1920, le FSCF fédère des associations gymniques et sportives dans une optique de reconquista de la jeunesse : sa régénération physique et morale est au cœur des préoccupations de l’Église. Bénéficiant de l’essor des mouvements gymniques et des sports athlétiques, œuvres, associations et fédérations catholiques s’installent dans un paysage complexe et concurrentiel. L’organisation de manifestations de masse, la valorisation des résultats obtenus par les associations affiliées lors de compétitions, concours ou brevets attestent de la vitalité et de l’efficacité d’un modèle.
Mais cet âge d’or est de courte durée : l’étatisation progressive du sport français, accéléré par son instrumentalisation sous Vichy, et l’attitude pour le moins équivoque de l’Église au cours de cette même période vont contribuer à discréditer quelque peu une fédération sportive catholique, dont les valeurs et pédagogies cadrent mal avec les mutations des Trente Glorieuses et des Vingt Décisives. L’imposition dans les sphères civile et scolaire d’un modèle sportif compétitif rend obsolète les conceptions éducatives d’une FSCF qui peine à moderniser ses modes d’organisation.
Face à une Église catholique elle-même en proie à des profondes mutations, certains acteurs de la FSCF vont interroger la pertinence du triptyque « sport/éducation/religion » pour finalement constater que le lien historique est rompu à la fin des années 1960. L’histoire des vingt dernières années semble indiquer un glissement perceptible vers de nouvelles modalités de pratiques, un recentrage autour du caractère éducatif des activités (où les valeurs « chrétiennes » s’affirment en lieu et place du dogmatisme des origines), des nouveaux rapports des associations affiliées avec les instances dirigeantes.
À ce titre, l’analyse précise faite par l’auteur montre que l’adaptation devient le leitmotiv des dirigeants de la FSCF, et qu’une lecture globale en devient impossible tant les situations locales diffèrent d’une région à l’autre, d’un club à l’autre, d’une pratique à l’autre. D’où sans doute cette dilution progressive et inéluctable du sentiment d’appartenance, que l’on retrouve d’ailleurs dans d’autres mouvements affinitaires, qu’ils soient ou non sportifs.
En dépit d’un plan parfois inégal, l’ouvrage de Laurence Munoz demeure riche d’enseignements : au-delà de l’histoire de la FSCF et d’une évolution somme toute assez classique (sur le modèle essor/apogée/déclin), c’est bien la manière dont les mutations du sport au XXe ont déterminé les rapports entre une institution et une idéologie qui sont ici décrits et rigoureusement analysés.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois

Jean-Luc Martin. Histoire de l’éducation physique sous la Ve République. La terre promise (depuis 1981). Paris, Vuibert, 2004, 201 p.

Avec la publication de ce troisième opus d’une trilogie consacrée à l’histoire « politique » de l’éducation physique et sportive sous la cinquième République, Jean-Luc Martin met un point final à une entreprise dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle aura quelque peu agité le Landerneau du microcosme de l’éducation physique. Sans doute cet ouvrage sera-t-il vilipendé comme l’ont été les deux précédents par les gardiens du Temple d’une histoire de l’EPS « syndicalement correcte ». En considérant l’éducation physique et sportive comme un « objet froid », en soumettant son étude aux règles de la méthode historique, en inscrivant son projet dans le champ de l’histoire politique, en privilégiant le temps présent, Jean-Luc Martin fait œuvre d’historien. Que sa lecture constitue un contrepoint aux thèses jusque-là diffusées auprès de la corporation des enseignants d’EPS par un syndicat majoritaire (en l’occurrence le SNEP) devrait être au contraire salué. Ceci explique que la troisième partie de l’ouvrage (« Histoire et mémoire de l’éducation physique ») s’emploie précisément à démontrer la légitimité de l’entreprise. Une fois encore, les historiens seront quelque peu circonspects devant ce plaidoyer. La qualité de ce travail universitaire ne le justifiait pas. Les attaques ad hominem envers l’auteur peuvent l’expliquer.
Sur le fond, cette histoire du temps contemporain (pour reprendre la mot de François Bédarida) de l’éducation physique et sportive montre comment cette discipline et ses acteurs, à compter de la réintégration de la gestion de ses enseignants au sein du ministère de l’Éducation nationale (l’expression de « terre promise » est à cet égard une jolie trouvaille), vont militer pour que l’EPS acquière un statut de discipline « à part entière ». Cette quête de légitimité provenant, pour Jean-Luc Martin, de la conjonction d’une intégration institutionnelle et d’un enracinement conceptuel. Le premier passant par une réorganisation administrative des services en charge de l’EPS, la poursuite d’un processus d’universitarisation de la formation initiale au sein des STAPS, la création d’une agrégation externe d’EPS (pour laquelle le SNEP manifestera peu d’empressement), une redéfinition des épreuves d’EPS au baccalauréat. Si la place de la discipline se trouve ainsi confortée « de l’extérieur », les réflexions entamées au sein de nombreuses commissions pour la période considérée visent à faire de l’EPS une authentique discipline d’enseignement.
La deuxième partie de l’ouvrage met à plat une chronologie complexe, où les alliances entre acteurs succèdent aux volte-face et autres bras de fer avec les ministres de l’Éducation nationale qui, les uns après les autres, héritent de ce dossier sensible. Face aux propositions de l’Inspection générale et des différentes conceptions didactiques qui s’affrontent alors, le rôle du SNEP, arc-bouté sur une lecture culturaliste de la discipline s’inscrit finalement moins dans des perspectives pédagogiques que dans des postures idéologiques, sans d’ailleurs que la base syndicale soit véritablement consultée. Étrange paradoxe de réformes « aux forceps » (c’est du moins l’image que l’on souhaitera en donner) qui aboutiront à la publication de programmes, dans une sorte d’indifférence générale de la profession. Les raisons de cet enracinement inachevé sont sans doute à trouver dans les récentes évolutions des STAPS, dont les structures de recherche demeurent bien incapables de fournir à l’EPS cette indispensable « assise conceptuelle » qui permettrait de compléter une dimension éducative qui n’est plus aujourd’hui contestée.
Ce précieux et minutieux verbatim des débats suscités autour de la discipline depuis les vingt dernières années apporte donc une nouvelle pierre à une historiographie de l’EPS actuellement en plein renouvellement. Cette publication montre également que l’histoire du temps présent, fût-elle observée au plan politique, peut l’être sereinement, à condition d’être débarrassée de ses affects et d’emprunter, pour être restituée, les chemins de l’historien. Ce troisième tome n’échappe pas à la règle. À ceux qu’il dérangera, le mot d’Antoine Prost tiendra lieu de réponse : « l’Histoire, c’est le métier que font les historiens ».
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois

Fabien Groeninger. Sport, religion et nation. La Fédération des patronages de France d’une guerre mondiale à l’autre. Préface de Gérard Cholvy. Paris, L’Harmattan, 2004, 340 p.

Cette version remaniée d’une récente thèse de doctorat consacrée à la Fédération gymnastique et sportive des patronages de France vient compléter avec bonheur une historiographie récemment renouvelée, mais qui aura emprunté les sillons féconds tracés par Gérard Cholvy et Michel Lagrée.
Cette histoire de la FGSPF, à la confluence des organisations catholiques de jeunesse et des mouvements affinitaires, décrit donc les évolutions d’une fédération regroupant au début du XXe siècle des sociétés de gymnastique et de tir dont les finalités s’inscrivent dans les préoccupations hygiénistes et patriotiques du moment, sur fond de reconquista de la jeunesse et de promotion des valeurs et de la morale chrétiennes. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, ce dessein patriotique à l’origine de la création des premières sociétés et qui avait animé l’action du Dr Michaux semble quelque peu s’estomper. Les finalités de la FGSPF épousent une nouvelle idéologie de la foi catholique, où la spiritualité, le goût pour les loisirs collectifs et le sport l’emportent sur une conception strictement militaire des pratiques physiques.
Ce deuxième âge de la fédération correspond aussi à l’émergence de nouvelles sociétés et d’une autre génération de militants, où l’humanisme chrétien se teinte nécessairement de pacifisme. Sur ce point, le chapitre consacré par l’auteur à l’influence des deux guerres mondiales sur l’identité de la FGSPF est éclairant : si 1914-1918 a cristallisé un fort sentiment d’appartenance à la Nation (les catholiques ayant aussi payé « le prix du sang »), la période de Vichy aura été plus trouble, compte tenu des errements individuels. L’image de la FGSPF étant quelque peu brouillée, d’autant que les conceptions chrétiennes du corps se sont également modifiées en un demi-siècle. Si les considérations liées à la bienséance n’ont pas disparu (notamment en ce qui concerne les pratiques féminines), une plus grande permissivité peut être observée. Néanmoins, comme le souligne l’auteur, c’est bien cette influence d’une « théologie du corps » qui gouvernera le choix des sports pratiqués au sein de la fédération : football-association plutôt que rugby, basket-ball, athlétisme et tennis de table arrivent en tête des sports pratiqués au sein des 3500 clubs affiliés en 1937.
Dans une troisième et dernière partie, Fabien Groeninger aborde la question des structures de la FSGPF en montrant là encore le poids des pesanteurs idéologiques et des conservatismes. Les quelques tentatives de modernisation, voire d’internationalisation, de l’organisation (on oserait ici parler de nécessaire « sécularisation ») échouent dans la mesure où le modèle initial (une fédération de patronages ayant pour objet la formation d’hommes virils et de femmes reléguées aux fonctions matrimoniales) semble constituer le meilleur des remparts à la forte concurrence d’autres organisations et mouvements de jeunesse, notamment laïcs. L’analyse sociologique des membres de la FGSPF proposée par l’auteur montre d’ailleurs une base de recrutement essentiellement populaire, mais une élite appartenant aux couches les plus élevées. La neutralité politique affichée ne doit pas tromper. La FGSPF se situe clairement à droite sur l’échiquier politique, vise à l’éducation sportive de la masse et au maintien des valeurs chrétiennes chez une élite cultivée. À cet égard, l’itinéraire de François Hébrard, président de la FGSPF qui succède au Dr Michaux, est assez significatif.
Il convient donc de saluer cet ouvrage, tant en raison de ses apports que de ses options méthodologiques, qui combinent de manière heureuse approche monographique et lecture plus globale, biographies et histoire sociale, histoire culturelle et histoire des représentations. Cette dissection des mutations identitaires de la FGSPF dans l’entre-deux-guerres enrichira sans nul doute l’histoire des organisations de jeunesse chrétiennes au XXe siècle.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
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