2005
STAPS
La diffusion du football en Franche-Comté : la spatialisation du
cycle de vie d’un service sportif
Frédéric Grosjean
Docteur A.T.E.R. en Géographie
Université de Franche-Comté, Laboratoire Théma, UMR 6049,
Besançon
Adresse
professionnelle :
Université de Besançon – UFR des Sciences du langage, de
l’homme et de la société
30, rue Mégevand
25030 Besançon Cedex
Tél. : 03 81 66 51 72
Adresse personnelle
:
70, rue des Perrayes
70270 Ternuay
Tél. : 03 84 20 41 44
Courriel :
frederic.grosjean@caramail.com
Cet article a pour objectif de montrer, sous l'angle de la
géographie, comment le football, activité sportive peu développée au début du
XXe siècle, est devenu un
élément considérable dans la vie quotidienne des individus.
Illustrée par l'exemple de la région Franche-Comté (1 100 000
habitants), cette contribution vise à spatialiser le cycle de vie de cette
discipline sportive (introduction sur le territoire, croissance puis
saturation). Les recherches, résolument géographiques, placent ainsi le
football dans sa dimension territoriale.
Mots-clés :
géographie, Franche-Comté, diffusion spatiale, football, innovation, cycle de vie.
This paper has to goal purpose to show, in geography topic, how
football, as sport few developed in the beginning of the 20th century, became an important element
of quotidian life of people.
Illustrated by the example of Franche-Comté country (1 100 000
people), this contribution attempts to mapped cycle of life of that sport
(introduction in the area, development and saturation). Researches, resolutely
geographical, placed so football in its territorial dimension.
Keywords :
geography, Franche-Comté, spatial diffusion, football, innovation, cycle of life.
Das Ziel dieses Artikels ist es, aus der Perspektive der
Geographie zu zeigen, wie der Fußball, eine zu Beginn des 20. Jahrhunderts
wenig entwickelte sportliche Aktivität, zum einem bedeutenden Element im Alltag
der Menschen geworden ist. Am Beispiel der Region Franche-Comté (1 100 000
Einwohner) will dieser Beitrag den Lebenszyklus dieser Sportart räumlich
darstellen (Einführung in der Gegend, Wachstum und dann Sättigung). Die
geographischen Untersuchungen platzieren so den Fußball in seine territoriale
Dimension.
Schlagwörter :
Geographie, Franche-Comté, räumliche Verbreitung, Fußball, Innovation, Lebenszyklus.
Quest’articolo ha per obiettivo di mostrare, sotto l’angolazione
della geografia, come il football, attività sportiva poco sviluppata all’inizio
del XX secolo, sia diventato un elemento considerevole nella vita quotidiana
degli individui. Illustra, con l’esempio della regione Franche-Comté (1.100.000
abitanti), come questo contributo mira a spazializzare il ciclo di vita di
questa disciplina sportiva (introduzione sul territorio, crescita e poi
saturazione). Le ricerche, risolutamente geografiche, mettono così il football
nella sua dimensione territoriale.
Parole chiave :
ciclo di vita, diffusione spaziale, football, Franche-Comté, geografia, innovazione.
Este artículo tiene como objetivo mostrar bajo el ángulo de la
geografía, como el fútbol, actividad deportiva poco desarrollada a principios
del siglo XX, se transformó en un elemento considerable en la vida cotidiana de
los individuos. Ilustrada por el ejemplo de la región Franche-Comté (1 100 000
habitantes), esta contribución busca especializar el ciclo de vida de esta
disciplina deportiva. (Introducción sobre el territorio, crecimiento y luego
saturación). Las investigaciones, decididamente geográficas, sitúan el fútbol
en su dimensión territorial.
1. La méthodologie : les théories et les données utilisées
1.1. La diffusion spatiale des innovations
« On appelle processus de
diffusion spatiale le phénomène de propagation dans le temps et dans l’espace
d’une chose spécifique, objet, institution, objet, institution, idée, pratique,
etc., auprès des individus, des groupes ou de toutes autres unités potentielles
d’accueil très précisément localisés » (Saint-Julien, 1985). Il
existe ainsi deux formes de diffusion : la diffusion par expansion
(l’innovation se diffuse sans que l’intensité du processus s’amenuise dans le
lieu émetteur) et la diffusion par migration (le foyer émetteur est délaissé au
profit de la zone réceptrice). Les recherches porteront sur les logiques de
diffusion par expansion puisque la pratique du football n’a pas abandonné ses
foyers originels. En effet, le football s’est diffusé à l’échelle mondiale à
partir de l’Angleterre. Il s’est propagé vers les autres pays sans pour autant
quitter son lieu d’origine.
Figure 1
La représentation graphique du phénomène de diffusion par
migration et par expansion
Le processus de diffusion par expansion s’organise en
plusieurs phases. Il est enclenché avec l’apparition de l’innovation dans un
espace géographique donné. L’innovation peut être un objet (télévision) ou une
pratique culturelle et sociale (activité sportive par exemple). Par la suite,
trois conditions sont nécessaires à la diffusion de l’innovation. D’abord, le
lieu d’apparition (le centre émetteur) doit être en mesure de la transmettre.
Puis, l’adoptant potentiel doit être capable d’être récepteur. Enfin, un
contact doit exister entre émetteur et récepteur pour que la diffusion se
réalise.
En géographie, le processus de diffusion peut être représenté
par deux modèles principaux : la diffusion par contagion et la diffusion
hiérarchique. Ainsi, le premier modèle stipule une implantation des clubs de
football à proximité des foyers originels et le second annonce une localisation
des équipes dans les principales villes.
1.1.1. Le modèle de contagion : une relation de proximités
géographique, sociale et culturelle
Le premier modèle fait référence à la notion de voisinage.
La distance séparant le centre émetteur et le centre récepteur révèle les
probabilités de contact entre les deux lieux. Dans notre problématique, un
dirigeant de club ou un footballeur ont d’autant plus de chance de connaître
des individus d’une commune voisine que des personnes éloignées
géographiquement. Les individus concernés par le football (pratique ou
encadrement) propagent ainsi leur activité sportive avant tout auprès des
populations les plus proches physiquement (importance de la proximité spatiale
dans la diffusion).
Mais la distance ne doit pas être considérée dans sa seule
dimension physique (distance exprimée en kilomètres). En effet, elle relève
également de la proximité sociale, culturelle ou encore économique. Par
exemple, les footballeurs de classe ouvrière auront des relations sociales
d’abord avec des individus de même catégorie socioprofessionnelle (proximité
sociale).
L’examen de la diffusion du football dans notre espace de
référence (la Franche-Comté) s’appuie essentiellement sur la proximité
spatiale. La distance sociale, difficile à appréhender du fait de
l’impossibilité de connaître la composition sociale des pratiquants, n’est pas
prise en considération. Cette dernière pourra toutefois être mentionnée lorsque
la proximité spatiale n’explique pas, ou peu, les canaux de diffusion du
football.
1.1.2. Le modèle hiérarchique : les villes, les foyers émetteurs de
l’innovation
Par ailleurs, la diffusion spatiale est particulièrement
sensible à la structure hiérarchique des systèmes de peuplement. Le nouveau
phénomène a tendance à apparaître en suivant le sens descendant de la
hiérarchie urbaine (des principales villes vers les plus petites). De plus, et
pour les mêmes raisons, plus le centre émetteur est grand, plus sa force
d’impulsion dans le processus de diffusion est élevée. Ainsi, le modèle annonce
une correspondance entre la taille des communes et la date d’apparition d’une
équipe de football. D’après le modèle, l’implantation des premiers clubs
s’effectue dans les plus grandes villes, puis dans les communes moins peuplées.
En effet, la constitution d’une équipe de football est supposée plus facile en
ville, car cette dernière a une population suffisante pour réunir un nombre
stable de joueurs et de dirigeants.
Enfin, l’espace concerné par la diffusion peut présenter
des barrières qui arrêtent ou freinent sa progression. Les barrières peuvent
être géographiques (relief, climat), culturelles (langue), politiques
(dictature), etc.
1.1.3. La diffusion spatiale dans les recherches concernant le
développement des pratiques sportives
John Bale a été l’un des premiers géographes à intégrer la
diffusion spatiale dans la thématique sportive (Bale, 1989). Il utilise la
théorie afin de décrire le développement de différents sports. Il considère le
sport comme une innovation spécifique. À ce titre, il a analysé la diffusion du
football à l’échelle internationale. L’auteur met ainsi en évidence une vitesse
d’adoption de l’activité selon la hiérarchie économique des pays. Il souligne
la relation entre la part de la population employée dans le secteur non
agricole et la date d’adoption officielle du football (date de création des
fédérations nationales). L’éloignement de l’Angleterre, le foyer originel de
l’innovation, influe également sur la date d’adoption. Ainsi décrite, les
modèles hiérarchiques et de contagion déterminent dans une large mesure le
développement spatial du football.
John Bale envisage la diffusion des pratiques sportives
avant tout dans leur dimension spatiale. Il décrit surtout les mécanismes de
propagation spatiale et moins les logiques temporelles de leur évolution
(identifications des différentes phases de diffusion). Plus tard, dans les
années 1990, d’autres géographes vont intégrer la notion de diffusion spatiale
dans le domaine du sport, en particulier Loïc Ravenel (1997) et Jean-Pierre
Augustin (1996). Mais leurs travaux, appliqués à des échelles nationale et
internationale, privilégient toujours la dimension spatiale de la diffusion du
football.
Le premier a spatialisé le processus de diffusion du
football sur le territoire français. L’auteur propose trois modèles graphiques
pour décrire sa propagation : un modèle de transplantation, un modèle de
relation et un modèle d’imitation (figure 2).
Figure 2
Trois modèles d’implantation du football en France
Le modèle de
transplantation : l’auteur fait référence aux modes de diffusion des
sports britanniques ; les premiers clubs sont créés dans les ports et les
grandes villes. Le Havre Athletic Club, le premier club français, est né en
1872 ; les suivants sont fondés dans la capitale, par des Britanniques pour des
Britanniques. Le processus se poursuit dans les principaux ports français (Sète
en 1894). Ce schéma est reproductible à l’échelle européenne : les négociants
anglais sont à l’origine des premières équipes espagnoles (Huelva) ou
italiennes (Turin, Gênes, Milan).
Le modèle de
relation : le modèle s’appuie sur la proximité géographique pour
décrire le processus de diffusion du football sur le sol français. Ainsi, la
proximité britannique fixe le football dans le nord de la France.
Le modèle
d’imitation : le modèle décrit une diffusion originelle par
contagion. Des clubs français apparaissent au contact de clubs étrangers
puisque ces derniers recrutent très peu de footballeurs français.
Jean-Pierre Augustin propose, quant à lui, une synthèse de
la diffusion et de la distribution spatiale des sports à l’échelle planétaire.
Il présente l’Amérique du Nord, le Japon et l’Europe (en particulier
l’Angleterre) comme les principaux foyers d’origine des pratiques sportives. À
partir de ces centres émetteurs, les pratiques sportives se diffusent vers les
autres pays. L’auteur souligne la correspondance entre le développement des
sports et plusieurs facteurs déterminants (le taux d’urbanisation, le niveau
économique des pays).
Enfin, plusieurs historiens se sont également intéressés au
processus de développement du sport, et en particulier du football. Concernant
ce dernier, l’ouvrage majeur est celui d’Alfred Wahl (1989), qui propose une
synthèse de l’histoire du football en France. Des approches similaires ont été
entreprises à des échelles régionales et locales. Nous pouvons citer les études
de P. Lafranchi (1986) sur le Languedoc-Roussillon, de P. Monnier (1983) sur le
Gard, ou encore de L. Le Coadic (1992) sur la Bretagne.
À l’opposé des travaux des géographes, les recherches des
historiens ne prennent pas en considération la spatialisation du processus de
diffusion des sports. Ils fondent leur analyse essentiellement sur la
définition des grandes étapes de leur développement. Notre travail a pour but
de démontrer que les deux approches sont complémentaires, et que les dimensions
spatiale et temporelle de la diffusion d’une pratique sportive peuvent être
analysées conjointement. Ainsi, il s’agit de combiner la notion de diffusion
spatiale à la théorie du cycle de vie, théorie qu’il convient de présenter à
présent.
1.2. La théorie du cycle de vie appliqué à un service sportif
Le découpage le plus couramment utilisé dans le cycle de vie
distingue quatre phases : l’introduction, la croissance, la maturité et le
déclin (figure 3).
Figure 3
Les quatre étapes du cycle de vie classique d’un
produit
La période d’introduction correspond à une faible
augmentation des débouchés du produit. La phase de croissance débute lorsque le
développement des ventes s’accélère. La maturité commence lorsque le
ralentissement de la croissance se confirme. Elle prend fin quand la tendance
s’est inversée et que la régression des ventes s’accélère. Enfin, le déclin se
caractérise par une phase de recul des ventes.
Le football est considéré au-delà de sa simple pratique. En
effet, celui-ci est appréhendé en tant que service sportif offert à la
population : les instances en charge de la discipline (fédération, ligues,
districts)
[1] et les
clubs sont les prestataires du service football. Au gré des variations de la
demande des consommateurs (engouement populaire, désintéressement) et de la
concurrence, l’offre du service football s’adapte : le nombre de structures
d’accueil augmente, stagne ou régresse. À la différence d’un bien sportif
(chaussures de football par exemple), dont on perçoit aisément que les ventes
puissent connaître une phase d’accélération par un phénomène d’engouement, puis
de ralentissement, voire de disparition suite à l’arrivée d’un nouveau produit
plus performant, «
on pourrait envisager qu’un
service sportif, qui par définition ne se stocke pas, ne puisse pas être pris
en compte par la théorie du cycle de vie » (Polge, 1997).
Les services sportifs ne respectent donc pas parfaitement le
cycle de vie d’un produit, et ce pour deux raisons majeures (Polge, 1997)
:
- Le capital « corps » reste invariant. Même si de
nouvelles technologies permettent d’innover dans les activités, l’obsolescence
d’un produit lié au progrès technique n’induit pas la disparition du service.
Il peut y avoir une génération de nouveaux services, transformation dans la
nature du service, mais rarement une exclusion du secteur d’activité.
- « Les services sportifs
sont associés à des valeurs sociales et sociétales » (Jeu, 1992).
Dans ce cas, le service s’adapte ou peut disparaître, mais l’absence
d’exclusion pour des raisons techniques lui accorde des possibilités de
rebondissement. Par exemple, le tennis, autrefois très strict et reflet d’une
catégorie sociale, présente aujourd’hui un aspect plus décontracté et reflète
une autre image sociétale. Cette activité connaît toutefois un déclin car,
entre autres raisons, les pratiquants n’y trouvent plus les valeurs
recherchées.
Pour analyser la diffusion du football dans ses dimensions
spatiale et temporelle, il est nécessaire de disposer d’une base de données
renseignant sur le lieu d’implantation des équipes à des dates différentes.
Ainsi, à travers la lecture de divers documents écrits (archives, annuaires
sportifs), un inventaire de la localisation des équipes de football en
Franche-Comté du début des années 1920 au début des années 2000 a été
établi.
1.3. Le corpus de données
La consultation des Archives départementales du Doubs et de
celles de la Ligue de Franche-Comté de Football permet de constituer une base
de données précisant la localisation des clubs sur plusieurs années :
Aux Archives départementales, deux quotidiens ont alimenté
notre corpus d’informations :
-
Les Sports
Comtois : organe officiel de la Ligue de Bourgogne/Franche-Comté de
Football dans les années 1920, il rend compte des procès-verbaux (nombre de
clubs, nombre de licenciés) des Assemblées générales de la Ligue de
Bourgogne/Franche-Comté de Football. Il présente les réglementations inhérentes
à la pratique du football : obligations concernant les terrains, les
équipements, arbitres, etc.
-
Le Petit Comtois
: quotidien qui diffuse avant tout des résultats et moins de
commentaires.
À la Ligue de Franche-Comté, deux sources ont enrichi nos
recherches :
- Les annuaires de la Ligue de Bourgogne/Franche-Comté de
Football puis les annuaires de la Ligue de Franche-Comté de Football (à partir
de 1947) : le plus ancien annuaire remonte à 1936, mais ce n’est qu’à partir de
1960 que l’ensemble des annuaires est disponible. Ils nous renseignent sur
l’affiliation des clubs et leur localisation (commune siège).
-
Franche-Comté
Football : le journal officiel de la Ligue. Les informations sont
disponibles à partir de 1947, année de la création de la Ligue de Franche-Comté
de Football. Comme son devancier Les Sports
Comtois, il expose les procès-verbaux des Assemblées générales et
les réglementations de la pratique du football.
- Malgré quelques déficits de données dans les premières
années de la diffusion de la discipline (début des années 1920), un examen
continu des mécanismes du processus est néanmoins autorisé.
2. La diffusion du football : la segmentation temporelle de son
évolution
L’allure de la courbe de diffusion du football en Franche-Comté
(figure 4) atteste d’une évolution cyclique, malgré quelques écarts au cycle
décrit par la figure 3. Cette courbe est le résultat d’un calcul simple : elle
traduit la part des communes de la région qui possèdent un club de football. Un
taux de diffusion élevé atteste ainsi d’une diffusion spatiale généralisée sur
le territoire.
Figure 4
Les phases de diffusion du football en Franche-Comté
Trois phases sont aisément identifiables et seront développées
plus en détail par la suite :
- La première phase : le développement de la pratique (du
début des années 1920 au début des années 1960). Le taux de diffusion passe de
2 % en 1923 à presque 10 % en 1943. La pratique se diffuse dans les villes, les
chefs-lieux de cantons. La diffusion du football se réalise selon un parcours
hiérarchique. C’est le lancement proprement dit du processus de
diffusion.
- La deuxième phase : le véritable décollage de la discipline
(1965-1984). Le taux de diffusion passe en une vingtaine d’années de 10 % à
plus de 30 %. Le football se diffuse en campagne. Au milieu des années 1980, la
discipline est parvenue à un seuil de saturation : toutes les communes
susceptibles d’accueillir une équipe (taille démographique) en possèdent au
moins une.
- La troisième phase : le déclin du football (à partir de
1985). Le taux de diffusion diminue régulièrement. Aujourd’hui, il avoisine les
25 %. Le football recule en campagne : les petites entités rurales ne
parviennent plus à pérenniser une offre de pratique.
3. La spatialisation du cycle de vie du football (1920-2001) : de son
introduction sur le territoire franc-comtois à son déclin
Les différentes phases du processus de diffusion vont être
analysées en vue de connaître la distribution géographique des équipes et de
mesurer le rôle de la hiérarchie urbaine dans cette répartition. Ainsi, pour
chaque période considérée, nous construisons une carte de localisation des
équipes accompagnée d’un graphique qui présente la ventilation des clubs de
football en fonction du volume de population des communes d’implantation.
L’étude des différentes étapes du processus permettra d’aboutir aux
configurations spatiales actuelles, qu’il conviendra alors d’examiner.
3.1. L’implantation du football : d’un modèle hiérarchique à un
modèle de contagion
La première compétition régionale officielle et régulière en
Franche-Comté date de 1920. Nous n’avons pas pu recenser les équipes
participant au premier championnat régional dans la mesure où aucun document
n’y portait attention. La première année de référence sera donc la saison
1923-1924.
Au cours de cette saison sportive, on recense 38 clubs
francs-comtois de football affiliés à la Ligue de Bourgogne/Franche-Comté. Ces
structures d’accueil sont localisées dans 35 communes ; peu de communes
disposent de plus d’un club de football (Besançon possède 3 clubs, Vesoul
2).
3.1.1. Les premières implantations en milieu urbain (modèle
hiérarchique)
Pour la saison 1923-1924, nous classons les clubs de
football selon le volume de population de leur commune d’accueil. Nous
calculons ainsi, pour chaque groupe de communes, la part de celles qui
possèdent au moins un club (figure 5). De manière générale, la probabilité
d’apparition d’une association s’accroît en fonction du volume de popuation.
Mais la relation n’est pas linéaire, plusieur seuils apparaissent.
Figure 5
Présence de clubs de football et taille des communes en
1923 : une pratique circonscrite aux villes
Un premier seuil de population se dessine : en dessous de
1600 habitats, la création d’un club de football est exceptonnelle. Seulement
0,5 % des entités de moins de 1600 habitants possède une équipe. Un deuxième
seuil apparaît à 5000 habitants : au-delà, les communes disposent généralement
d’une équipe (80 % des communes équipées). La hiérarchie urbaine détermine
ainsi la géographie des structures sportives. Le modèle de diffusion
hiérarchique, envisagé par d’autres géographes (Bale, 1989 ; Augustin, 1996 ;
Ravenel, 1997) explique la localisation des premières équipes de football en
Franche-Comté. Le football peut être alors considéré comme une innovation, et,
comme la plupart des innovations, les villes sont les premières à les capter.
Comme une activité banale (Beguin, 1995), la discipline se localise à proximité
de la population, donc des consommateurs. Comme toutes autres activités
banales, le football contribue à créer et à renforcer la hiérarchisation des
villes franc-comtoises.
Toutefois, quelques éléments perturbent cet ordre général,
des exceptions apparaissent. En effet, la Franche-Comté révèle des spécificités
locales, des écarts au modèle de diffusion hiérarchique. Gevry, petite commune
du Jura (300 habitants), est dotée, dès 1923, d’un club de football alors que
des villes telles que Héricourt (6200 habitants) ou Arbois (3600) devront
patienter avant d’accueillir une équipe. Quelques cités importantes demeurent à
l’écart des premiers championnats alors que des petits vllages sont déjà
concernés par cette nouvelle activité.
3.1.2. Après les premiers championnats régionaux, le football se
diffuse en campagne (modèle de contagion)
En 1942, 172 clubs participent aux compétitions
officielles, alors qu’ils ne sont que 38 en 1923. Après les premiers
championnats de football et l’apprentissage de ses règles, le football
s’installe en campagne et renforce sa présence en milieu urbain (figure 6).
L’amélioration des moyens de transport participe activement au développement de
la pratique, car ils rapprochent les équipes (Wahl, 1989). Avec le chemin de
fer, une équipe du nord de la Franche-Comté peut rencontrer une formation du
sud de la région. Il est ainsi plus facile de mettre en place des championnats
cohérents en regroupant les équipes selon leur niveau sportif.
Figure 6
La diffusion du football dans la première moitié du
XXe siècle : le pays de
Montbéliard concerné, le Jura à l’écart (sud de la région)
Au nord de la Franche-Comté, de nombreux clubs sont créés à
proximité des foyers originels, à savoir les principales villes. Dans ce
secteur, la diffusion du football emprunte d’abord les canaux de la diffusion
hiérarchique, et procède ensuite par contagion. Le pays de Montbéliard
(nord-est de la région) est en avance, puisque la majorité de ses villes sont
équipées. Ici, le FC Sochaux-Montbéliard joue un rôle évident dans la diffusion
spatiale du football. Le club, à l’origine du professionnalisme en France,
affronte les formations régionales voisines (Delle, SC Belfort,
Fesches-le-Châtel), ce qui suscite la curiosité puis l’intérêt de la population
locale. Et l’organisation de matches internationaux à Montbéliard, à une époque
où les sentiments nationalistes sont vigoureux, favorise l’essor du football,
car ces manifestations sportives mobilisent un public nombreux. Enfin, le
caractère ouvrier du pays de Montbéliard (usine Peugeot) explique également
l’apparition précoce d’équipes de football.
Entre la mise en place des premières compétitions et le
début des années 1940, la discipline se diffuse d’abord à partir des centres
urbains puis dans les espaces ruraux géographiquement proches. Mais la Seconde
Guerre mondiale va ralentir le processus de diffusion. Et la répartition
géographique des équipes va subir de profonds bouleversements. En effet, la
guerre et l’occupation perturbent la propagation de la pratique : la période
est marquée par un redéploiement des équipes au sein de l’espace
régional.
Dès le début du conflit, la Franche-Comté est coupée en
deux par la ligne de démarcation qui suivait en partie le parcours de la Loue
(sud de Besançon). Au nord, la Haute-Saône, le Doubs et une partie du Jura
furent organisés en zone interdite. Le partage de la région a des conséquences
sur la diffusion du football. Dans la zone occupée, les disparitions sont
fréquentes. Les infrastructures sportives sont parfois à reconstruire et les
équipes aussi. Au sud de cette ligne, les créations sont au contraire très
nombreuses : le Jura tend à combler son retard. Le football s’installe enfin
dans les plus grosses communes jurassiennes (Lons-le-Saunier,
Orgelet).
Enfin, le volume de population des communes intervient
aussi dans la pérennité des équipes puisque, de manière générale, hormis
peut-être le retard des cités jurassiennes, les grandes villes préservent leur
club de football. Malgré l’occupation, Besançon, Belfort, Montbéliard ou Vesoul
maintiennent une offre de pratique.
3.2. La croissance (1965-1985) : la conquête du rural
Le football connaît un développement extraordinaire en
Franche-Comté entre 1965 et 1985 : le taux de diffusion passe de 10 % en 1965 à
31 % en 1985 ! Au milieu des années 1980, près d’une commune sur trois possède
un club. La situation de la Franche-Comté n’est pas exceptionnelle dans le pays
puisque toutes les ligues régionales enregistrent des progressions tout aussi
remarquables. La politique de la Fédération Française de Football, accompagnée
d’un contexte démographique favorable, expliquent l’explosion du nombre des
clubs de football en France (la Franche-Comté compte 181 clubs en 1965 et 640
en 1985)
[2].
À la fin des années 1960, le discours proposé par les
responsables du football est alors « un clocher, une équipe ». La Ligue de
Franche-Comté prenait des décisions incitatives en vue d’accompagner le
développement de la discipline. Plusieurs opérations étaient ainsi engagées
dans les années 1970. L’opération « 1000 terrains de grand jeu » visait à
équiper les petites communes rurales. Pour cela, des subventions leur étaient
accordées. En ville, l’opération « terrains de tout temps » était destinée à la
construction de terrains stabilisés (terrains avec un revêtement sablé) pour
permettre l’accès à la pratique durant toute la saison sportive. Au début des
années 1980, la Fédération Française créait une nouvelle catégorie de joueurs,
les « débutants », âgés de 6 à 8 ans, afin que le football soit plus attractif
chez les plus jeunes.
Les effets de ces mesures se font aussitôt sentir puisque le
nombre de clubs francs-comtois augmente rapidement. Les nouvelles affiliations
apparaissent en premier lieu dans les petites communes. 55 % des entités
peuplées de 300 à 800 habitants possèdent désormais une équipe de football en
1985, alors qu’elles n’étaient que 14 % en 1965 (figure 7). L’ensemble du
territoire régional est ainsi, au milieu des années 1980, concerné par le
processus de diffusion de la discipline.
Figure 7
Les créations de clubs se multiplient sur tout le territoire
franc-comtois
Le phénomène de péri-urbanisation, qui se manifeste en
Franche-Comté dès la fin des années 1960, a des incidences directes sur la
géographie de la discipline, car il s’ensuit une multiplication des équipes
autour des centres urbains (Besançon, Pontarlier, Dole, etc.). Le péri-urbain
« comprend tout l’espace d’urbanisation nouvelle
par lotissements et constructions individuelles […] On peut le considérer comme équivalent à l’espace majeur
des navettes, l’emploi de ses habitants étant essentiellement fourni par
l’agglomération urbaine » (Brunet, 1992). La dynamique démographique
de ces communes facilite l’apparition de nouvelles équipes puisque ces entités
disposent d’un potentiel de jeunes important.
Jusqu’à la moitié des années 1980, la Ligue de Franche-Comté
enregistre au début de chaque saison sportive de nombreuses affiliations. Mais
depuis 1985, les petites communes rurales ne parviennent plus à préserver une
offre de pratique. Le nombre de clubs diminue rapidement.
3.3. La saturation (1985-2001) : la disparition de nombreux clubs
ruraux
En quinze ans, la région a perdu près de 220 clubs, soit 34 %
de ses structures d’accueil de 1985 (figure 8). 27 % des communes de la région
disposaient d’une équipe en 1985 contre 21 % en 2001. Hormis les principales
villes (plus de 5000 habitants), qui conservent toujours une offre de pratique,
toutes les entités géographiques sont affectées par cette érosion des
structures d’encadrement. Mais la baisse se fait surtout sentir parmi les
petites communes : elles sont 66 % à posséder une équipe en 1985, elles ne sont
plus que 45 % à en accueillir en 2001. Le vieillissement des campagnes remet en
cause la survie des équipes installées en milieu rural. Pour maintenir une
offre de pratique dans les petites communes rurales, les fusions de club
s’imposent, car elles permettent la mise en commun de moyens humains et
matériels insuffisants.
Figure 8
Les créations de clubs sont rares, les disparitions se
généralisent : le football recule en campagne
La diffusion spatio-temporelle du football sur le territoire
franc-comtois s’est effectuée en différentes phases : introduction, stagnation,
croissance et déclin. Les temporalités observées renvoient à la théorie du
cycle de vie d’un produit. Issue de la biologie, utilisée ensuite par les
spécialistes du marketing, cette théorie a été appliquée à notre domaine
d’analyse. Le cycle de vie du service football a ainsi été spatialisé.
L’approche, originale, aide en quelque sorte les responsables de la discipline
à anticiper les évolutions de cette activité. La figure 9 schématise ses
logiques de diffusion. Elle souligne les perspectives d’évolution du football
en Franche-Comté. Ainsi, de nombreuses associations sportives installées en
milieu rural sont menacées de disparition. Par ailleurs, on relève toutefois
quelques potentiels de créations dans les communes péri-urbaines, des espaces
au peuplement récent et encore peu concernés par l’activité.
Figure 9
La diffusion spatiale du football en Franche-Comté : les
tendances générales
L’étude du processus de diffusion du football s’inscrit dans un
contexte régional : la Franche-Comté. Les résultats présentés sont-ils valables
pour d’autres régions, d’autres niveaux d’échelle ? Les caractéristiques
démographiques et culturelles de cette région diffèrent de celles de la
Bourgogne ou de l’Île de France. Dans ce cas, il serait tout à fait pertinent
d’appliquer ce type d’investigation géographique sur d’autres espaces
régionaux. Nous pourrions ainsi dégager des tendances observées partout, mais
également saisir les particularités, les spécificités propres à chaque
territoire. Le football se présenterait alors comme un élément révélateur des
propriétés spatiales des territoires. Enfin, il serait intéressant de
poursuivre les recherches en examinant la diffusion spatiale d’autres pratiques
sportives (tennis, judo, handball, etc.). Il serait alors possible de mettre en
avant des rythmes de propagation différents (expansion du tennis dans les
années 1980) et de souligner les effets de la concurrence spatiale de ces
activités (diversité des activités en ville).
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[1]
La Fédération Française de Football a en charge le football à
l’échelle nationale, les ligues gèrent la discipline au niveau régional et les
districts à l’échelon départemental.
[2]
Les clubs du sud du Jura sont rattachés à la Ligue de
Franche-Comté de Football en 1979 (une quinzaine de clubs).