2005
STAPS
Bapea,
Yende et football chez les Pygmées
Bagyeli du Sud-Cameroun. Pratiques sportives et activités physiques
traditionnelles
Thierry Terret
CRIS, UFR-STAPS Lyon
27-29, boulevard du 11 novembre 1918
69622 Villeurbanne Cedex
Courriel:
terret@univ-lyon1.fr
Appoline Abena
INJS Yaoundé, Cameroun
Environ quatre mille « pygmées » Bagyeli vivent sur un territoire
de 12 000 km2dans la dense
forêt du Sud-Ouest du Cameroun, près de la côte Atlantique. Bien que leur mode
de vie repose historiquement sur de très nombreux échanges culturels et
économiques avec les populations bantoues proches, ils demeurent fortement
isolés et marginalisés. Cependant, une série de changements récents, tant
locaux que nationaux, ont accéléré ces échanges qui n’ignorent d’ailleurs plus
le sport lui-même. Le football, par exemple, devient une activité prisée par
les jeunes Bagyeli.
Cet article présente les différentes formes d’activités physiques
de la communauté Bagyeli. Il s’appuie sur une cinquantaine d’entretiens
réalisés auprès d’« aînés », d’adultes et de jeunes, en complément
d’observations dans deux écoles-internats pygmées près des villages de Lolodorf
et Bipindi.
Deux séries de résultats sont discutés. D’une part, les jeux et
danses sont toujours étroitement associés aux fondements de la société Bagyeli
en termes de distribution générationnelle et sexuelle comme de fonctions
rituelles et sociales. D’autre part, la nouvelle présence du sport chez les
jeunes Bagyeli ne réduit pas leur engagement dans les jeux traditionnels, les
deux formes coexistant sans véritable processus de transformation.
Mots-clés :
tradition, sportivisation, danse, jeux.
About four thousand ‘Pygmies’ Bagyeli live in a territory of 12
000 km2 in the dense forest of
South-West Cameroon, near the Atlantic coast. Although the extensive exchanges
between them and the Bantu population living in the same area are historically,
economically and culturally inherent to their way of life, they remain highly
marginalized and isolated. However, recently, a serial of both local and
national events resulted in an increase of these exchanges, which even
concerned sport. Football, for instance, began to be played by young
Bagyeli.
This study explores various forms of physical activities among
Bagyeli communities. It is based 50 interviews with “ancients”, adults and
young people, in addition to systematic observations in two ‘pygmies schools’
located near the villages of Lolodorf and Bipindi.
Two serials of results are discussed. On a hand, the games and
dances appear to be still closely associated with the main characteristics of
the Bagyeli, in terms of age and sexual distributions, and of social and ritual
functions. On the other hand, the new presence of sport among young Bagyeli
does not seem to reduce their participation in traditional games, since both
types of activity co-exist without any process of transformation.
Keywords :
tradition, sportivisation, dance, games.
Ungefähr 4 Millionen "Pygmäen" Bagyeli leben auf einem Gebiet von
12000 km2 im dichten Wald des Südwestens Kameruns, nahe der Atlantikküste.
Obwohl ihre Lebensart historisch auf einen sehr regen wirtschaftlichen und
kulturellen Austausch mit den nahen Bantu-Populationen beruht, bleiben sie sehr
isoliert und marginalisiert. Dennoch hat eine Reihe neuerer Änderungen, sowohl
auf lokaler als auch auf nationaler Ebene, diesen Austausch beschleunigt, die
übrigens auch nicht mehr den Sport missachten. So wird der Fußball zum Beispiel
eine beliebte Aktivität bei den jungen Bagyeli. Dieser Artikel präsentiert die
unterschiedlichen Formen der Leibesübungen der Gemeinschaft der Bagyeli. Er
stützt sich auf etwa 50 Unterredungen mit "Alten", Erwachsenen und
Jugendlichen, ergänzt durch Beobachtungen in zwei Internatsschulen für Pygmäen
nahe der Dörfer Lolodorf und Bipindi. Zwei Serien von Ergebnissen werden
diskutiert. Zum einen sind Spiele und Tänze immer noch eng verbunden mit den
Grundlagen der Bagyeli-Gesellschaft hinsichtlich der Alters- und
Geschlechtsverteilung sowie als rituelle und soziale Funktionen. Anderseits
vermindert diese neue Gegenwart des Sports bei den jungen Bagyeli keineswegs
ihr Engagement in den traditionellen Spielen. Die beiden Formen existieren
gemeinsam ohne wirklichen Transformationsprozess.
Schlagwörter :
Tradition, Versportlichung, Tanz, Spiel.
Circa quattromila «pigmei» Bagyeli vivono in un territorio di
12.000 km2 nella fitta foresta
del sud-ovest del Camerun, vicino alla costa atlantica. Sebbene il loro modo di
vita si basi tradizionalmente su numerosi scambi culturali ed economici con le
vicine popolazioni Bantù, essi rimangono fortemente isolati e marginalizzati.
Tuttavia, una serie di recenti cambiamenti, tanto locali che nazionali, hanno
accelerato questi scambi che d’altronde non ignorano più lo stesso sport. Il
football, per esempio, diventa un’attività praticata dai giovani
Bagyeli.
Quest’articolo presenta le differenti forme di attività fisiche
della comunità Bagyeli. Esso si basa su una cinquantina di interviste
realizzate presso i «primogeniti», di adulti e di giovani, a complementi di
osservazioni nelle due scuole-internato pigmee presso i villaggi di Lolodorf e
Bipindi.
Sono discussi due serie di risultati. Da una parte, i giochi e le
danze sono sempre strettamente associate ai fondamenti della società Bagyeli in
termini di distribuzione generazionale e sessuale come di funzioni rituali e
sociali. Dall’altra parte, la nuova presenza dello sport nei giovani Bagyeli
non riduce il loro impegno nei giochi tradizionali, le due forme coesistono
senza vero processo di trasformazione.
Parole chiave :
danza, giochi, sportivizzazione, tradizione.
Alrededor de cuatro mil “pigmeos” Bagyeli habitan en un
territorio de 12000 km2, en el
denso bosque del Sur - Oeste del Camerún, cerca de la costa Atlántica. A pesar
de que históricamente su modo de vida descansa sobre numerosos intercambios
culturales y económicos con las poblaciones Bantú cercanas, se encuentran
fuertemente aislados y marginalizados. Sin embargo, tanto a nivel local como
nacional, una serie de cambios recientes han acelerado estos intercambios que
no ignoran el deporte en si. Por ejemplo, el fútbol se vuelve una actividad
atractiva para los jóvenes Bagyeli.
Este artículo presenta las diferentes formas de actividades
físicas de la comunidad Bagyeli. Se apoya sobre unas 50 entrevistas realizadas
cerca de “mayores”, adultos y jóvenes, como complemento de observaciones en dos
escuelas-internado pigmeos cercanas de Lolodorf y Bipindi.
Dos serie de resultados son puestos en discusión. Por una parte,
los juegos y danzas siempre son estrechamente asociadas a los fundamentos de la
sociedad Bagyeli en términos de distribución generacional y sexual así como
también de funciones rituales y sociales. Por otra parte, la nueva presencia
del deporte en los jóvenes Bagyeli no reduce su compromiso en los juegos
tradicionales, las formas coexistiendo sin un verdadero proceso de
transformación.
Palabras claves :
tradición, deportivización, danza, juegos.
En 1996, le lancement d’un gigantesque programme de
construction d’un oléoduc
[1] de plus de 1000 kilomètres reliant les champs
pétrolifères de Doba, au Tchad, au port de Kribi, au Cameroun, après une
traversée d’est en ouest de celui-ci, stimule la rédaction de rapports et
d’études multiples sur l’environnement humain et forestier susceptible d’être
modifié plus ou moins durablement par le projet. La zone située entre les
villages de Lolodorf et de Bipindi et la ville de Kribi, au sud-ouest du
Cameroun, est notamment concernée (Institute for Development Anthropology, 1996
; Groupe d’Étude des Populations Forestières Équatoriales, 1997, 1998 ; Dames
& Moore, 1997 ; Exxon Production Research Company, 1998a, 1998b ;
COTCO/Esso Pipeline Company, 1998 ; Exxon Company, 1999 ; Planet Survey
et al., 2003). Il y vit, en effet, une
ethnie très marginale, les Bagyeli, un peuple de Pygmées dont ne restent que
quelques milliers d’individus, susceptible alors de subir une transformation
assez radicale de ses modes de vie traditionnels. Sur le plan strictement
anthropologique, ces travaux n’ont certes pas toujours permis de modifier
significativement les résultats des investigations de Bahuchet (1985, 1988,
1992, 1993, 1995) et de Ballif (1992) sur les Pygmées d’Afrique ou, surtout, de
Joiris (1992, 1993, 1994, 1996, 1998) sur les Pygmées Baka et Bagyeli. Ils ont
néanmoins indirectement mis en évidence la remarquable accélération des
mutations culturelles subies ces dernières années par cette ethnie. Les raisons
en sont elles-mêmes multiples. Certaines sont une résultante directe du projet
d’oléoduc, dont les travaux ont perturbé à divers titres les sociétés locales
(Nelson, Kenrick & Jackson, 2001), par l’apport d’une main-d’œuvre
nombreuse et étrangère, la dynamique économique momentanément créée,
l’interdiction d’accès à certaines zones traditionnelles de chasse ainsi que la
gestion locale du système de compensation socioéconomique imaginé pour la
circonstance
[2]. Elles
peuvent aussi être liées à l’accroissement des échanges avec les groupes
bantous qui dominent économiquement et culturellement la région. Elles sont par
ailleurs, à l’évidence, un effet croisé de la déforestation engendrée par
l’exploitation industrielle du bois (Ngoun, 1999) et du processus de
sédentarisation enclenché voilà trente ans sous l’impulsion du gouvernement
(Alamha, 1997). Enfin, elles ne peuvent être coupées du processus de prise de
conscience identitaire et politique des Bagyeli, mis en situation de négocier
leurs droits et l’aménagement de leur environnement auprès d’instances locales
(par exemple dans le cadre d’associations comme le CODEBABIK
[3] en 1996, le SAILD
[4] ou Shuibaba vers Lolodorf ; Planet Survey
& CODEBABIK, 2000), nationales (Lescuyer, Emerit, Mendoula, Seh, 2001, pour
un exemple), voire internationales (Ngoun, 1999, pour un exemple).
Dans ce contexte particulier, la question du patrimoine des
jeux et pratiques corporelles, relativement délaissée dans les travaux
précédents qui privilégient davantage la connaissance et la résolution des
problèmes socioéconomiques, éducatifs, alimentaires ou sanitaires, mérite
d’être posée. L’accélération brutale des échanges culturels depuis une
génération provoque-t-elle, en effet, une transformation des formes
traditionnelles de pratiques physiques chez les adultes et les enfants Bagyeli
des deux sexes ? Entre la disparition pure et simple d’une partie du patrimoine
au profit du sport et le rejet tout aussi radical auquel celui-ci est
susceptible d’être confronté, quels sont plus précisément ici les ajustements
culturels dont font l’objet les pratiques corporelles traditionnelles
?
1. Jeux, sports et anthropologie
Si l’identification des jeux et des danses au sein d’une
population particulière relève clairement de l’anthropologie, cette dimension
de la culture n’a pas toujours été étudiée à sa juste valeur. À l’exception de
quelques auteurs pionniers – dont, en France, Marcel Mauss est le plus connu –,
il faut d’ailleurs attendre la fin des années 1950 pour qu’un article fondateur
en jette les bases (Roberts, Arth & Bush, 1959) et débouche, quinze ans
plus tard, en 1974, sur la création de l’American
Anthropological Association for the Study of Play. Depuis, l’étude
des jeux traditionnels et celle de leur rencontre avec le sport ont été
abordées dans différents contextes culturels (Blanchard et Cheska, 1985 ;
Blanchard, 1995, pour une revue), bien que l’enthousiasme pour une
anthropologie du sport proprement dite soit retombé depuis les années 1990
(Sands, 1999, 6-8).
À la suite de la riche – mais descriptive – documentation
réunie dans la première moitié du XXe siècle par des missionnaires, des
éducateurs, ou même par l’administration coloniale (britannique, allemande et
française dans le cas du Cameroun) (Paul, 1992), les jeux traditionnels en
Afrique subsaharienne ont fait l’objet d’une série significative de
monographies dans plusieurs pays et sociétés (Béart, 1960 ; Paul, 1987 ;
Blacking, 1987 ; Cheska, 1987 ; Baker, 1996), mais celles qui sont
spécifiquement consacrées au Cameroun ou qui l’incluent explicitement dans les
analyses sont soit relativement anciennes (Howson-Wright, 1940 ; Kähler-Meyer,
1954-1955 ; Ittmann, 1961 ; Diem, 1971 ; et plus généralement Sheerder &
Renson, 1998 pour une revue), soit portées sur les jeux de pure stratégie
(Béart, 1960 ; Quinn, 1971 ; Paul, 1975 ; Noye, 1979 ; Laroche, 1988), soit
destinées à rendre compte des significations globales du jeu à l’échelle du
pays, sans véritablement interroger les spécificités ethniques. C’est notamment
le cas de plusieurs thèses (Ndaki Mboulet, 1980 ; Mbonji, 1992 ; Kemo Keimbo,
1999) dont les interprétations ne s’appuient que sur quelques études de cas ou,
au contraire, sur des jeux que l’on retrouve de manière transversale dans les
différentes ethnies et provinces camerounaises. On ne s’étonnera donc pas que,
dans un pays où, il est vrai, cohabitent plus de 200 ethnies, les groupes
pygmées, minoritaires et relativement marginaux, n’aient guère été abordés dans
la dimension du patrimoine que constituent leurs jeux traditionnels.
Nos propres investigations se sont appuyées sur des
observations dans des campements et des écoles pygmées, des entretiens
semi-directifs avec des chefs pygmées, ainsi qu’avec des individus (anciens,
adultes et adolescents) des deux sexes, et des entretiens avec des groupes de
Pygmées d’un même campement, ainsi qu’avec des enseignants locaux. En revanche,
aucun travail particulier n’a été mené sur les paroles qui accompagnent
certains jeux, bien que la culture orale soit un élément qui interagisse
souvent avec les gestuels et, pour les danses, la musique, en leur donnant
parfois sens dans des relations réciproques complexes, comme l’ont bien analysé
Ngoura (1982, 132-193) dans sa thèse sur la littérature orale des Vouté du
Cameroun central, ou Joiris (1998) sur les Bakas à partir d’une approche
ethnolinguistique.
Les résultats des études réalisées notamment à l’occasion du
projet d’oléoduc Tchad-Kribi, ont pu être collectées dans les archives de la
COTCO (Cameroon Oil Transportation Company), dans le bureau de Lolodorf, ou
plus directement auprès des autorités impliquées dans le projet. L’un des
auteurs de cet article ayant étroitement collaboré pendant quatre ans aux
études environnementales menées sur la zone de Lolodorf-Bipindi, il a, à cette
occasion développé des compétences linguistiques qui ont permis de communiquer
sans intermédiaire avec les Bagyeli dans le cadre de la présente
recherche.
Les entretiens et les observations ont été réalisés lors d’un
séjour dans la zone Lolodorf-Bipindi en novembre 2003. Les rencontres se sont
déroulées pour la région de Lolodorf dans les campements de Nkong Guio, de
Ndobodjuendi 1 et 2 et à l’école de Ngoyang (une cinquantaine d’enfants
pygmées), et, pour la région de Bipindi, à l’internat Notre-Dame de la
Forêt
[5] (une centaine
d’enfants pygmées) et dans les campements de Logndinga, de Bandewouri, Ndtouah
et de Bissian. Nous avons pu également nous entretenir avec d’autres individus
provenant de campements plus lointains (Bidou, Kouamdo, etc.), lors de leur
passage à l’internat. La plupart des rencontres dans les camps n’on pu se
dérouler qu’une fois respectées au préalable les traditions d’échange de la
société Bagyieli : don de sacs de riz et de sel, ou de blocs de savon pour les
adultes, de crayons, cahiers et craies pour les enfants. Cette procédure, qui
pourrait être assimilée à un biais méthodologique dans une autre situation,
revêt ici un caractère de très forte normalité et n’est aucunement de nature à
modifier la pertinence des informations recueillies.
Les entretiens ont été réalisés soit avec des individus pris
isolément, soit en petits groupes. La discussion avec les « anciens » portait
initialement sur le souvenir des jeux pratiqués lorsqu’ils étaient eux-mêmes
enfants : nature et description des activités, inscription dans le temps
quotidien ou saisonnier, inscription dans l’espace, relation avec d’autres
activités utilitaires (chasse…) ou rituelles. Les questions abordaient aussi
les jeux dans les milieux adultes. Au total, 50 personnes environ ont été
impliquées dans ces entretiens.
Le résultat de ces discussions a été confronté aux observations
menées dans les écoles pygmées où nous avons séjourné. Ces établissements,
situés sur la route Lolodorf-Bipindi, accueillent des enfants de 7 à 15 ans,
avec une majorité de 9-10 ans, dont une grande partie sur le régime de
l’internat pour ceux qui ne peuvent regagner leur campement le soir, les
retours nécessitant jusqu’à plus d’une heure de marche en forêt. Les cours
s’arrêtant en fin d’après-midi et le week-end, ces moments sont utilisés
librement par les enfants pour jouer. À cette occasion, des observations ont
été portées par écrit et complétées par des photos quand cela était possible.
Les exemples présentés plus loin correspondent à des pratiques décrites ou
observées dans au moins deux camps différents, et concernent les activités,
jeux et danses qui, sans exclure la présence d’une dimension magique ou
rituelle, ne s’y réduisent pas et se caractérisent d’abord par leur dimension
récréative et ludique.
2. Les Bagyeli du Sud-Cameroun : présentation générale
Le Cameroun compte trois grands groupes pygmées pour un total
d’environ 50 000 individus. Les plus connus (Joiris, 1998) et les plus nombreux
(environ 40 000) sont les Baka, qui vivent dans l’Est et le Sud-Est du pays.
Les Medzan, évalués à 1000 personnes, se trouvent dans la plaine de Tikar, dans
la province du Centre. Le groupe sur lequel nous avons travaillé, les Bakola –
dits encore Bagyeli
[6] –,
constitue une population relativement stable depuis un demi-siècle, de 3 à 5000
personnes environ (Schebasta, 1940 ; Koppert
et
al., 1997). Ils occupent un territoire de forêt dense relativement
important de 12 000 km
2, dans
le sud-ouest du pays, mais on les trouve concentrés essentiellement dans le
département de l’Océan (Province du Sud), dans les arrondissements de Kribi et
de Bipinbi.
Si tous les groupes pygmées partagent globalement la même
culture et le même mode de vie, des différences sensibles les opposent. Les
Baka parlent par exemple une langue du groupe oubanguien et ils se rapprochent
des pygmées Aka du sud-ouest centrafricain, où se situe leur foyer migratoire
(Bahuchet, 1985), alors que les Bagyeli appartiennent au groupe Maka-Kozimé et
seraient originaires du bassin du Congo. Surtout, leurs conditions récentes de
développement sont particulières : les Bagyeli « se sont implantés dans une
région qui est en grande partie exposée aux influences extérieures, comparée à
celle d’autres groupes Pygmées au Cameroun ; leur style de vie est donc plus
proche de celui des paysans Bantous » (Koppert et
al., 1997). Toutefois, précisent les auteurs, cette influence de la
« modernité » ne saurait être une simple reproduction ; en effet, « les Bakola
souffrent d’une discrimination raciale et ne profitent que peu de la
transformation sociale ». Ils sont reconnus comme « une population marginale
dans une région marginale » (MINPAT, 1999, 15). Le premier véritable travail
anthropologique les concernant est d’ailleurs relativement récent (Loung,
1959).
Les Bagyeli sont un peuple de chasseurs-cueilleurs très
dépendants de leur milieu naturel. Ils vivent en forêt, en lisière de forêt,
voire parfois au bord des routes dans des cases en torchis ou des abris plus
modestes organisés en une centaine de campements au total. Ils demeurent dans
ces conditions une grande partie de l’année, mais partent pour des périodes
allant de quelques jours à plusieurs semaines dans des zones plus reculées lors
des grandes chasses en emportant parfois toutes leurs possessions. Ils changent
aussi fréquemment de territoire pour des motifs allant de l’évitement des
conflits locaux à la recherche de nouvelles partenaires. En dépit de la
politique de sédentarisation impulsée par le gouvernement
[7], les Bagyeli demeurent ainsi toujours
semi-nomades. Leurs déplacements dans la forêt ne revêtent d’ailleurs pas
qu’une fonction utilitaire : dans leurs croyances, ils sont les gardiens de
l’espace forestier et entretiennent avec lui un rapport véritablement
symbiotique. La forêt leur a été offerte par
Nzambe, leur Dieu. Ils s’identifient à elle et
il est donc de leur devoir de veiller sur un tel univers sacré.
Un campement est constitué d’individus ayant théoriquement des
liens de sang et peut compter jusqu’à une cinquantaine de personnes ou se
réduire à un couple et ses enfants. Le nombre de personnes par unité domestique
va de 7 à 15 (Dikoume & Bell, 1996, 8). Le pouvoir y est partagé en
fonction des compétences (y compris en incluant des femmes dans la prise de
décision collective) ; l’organisation en chefferie des Bantous n’est reprise
que très artificiellement par une partie des Bagyeli. Autre caractère majeur,
la monogamie est plus répandue que dans les groupes bantous qui vivent dans la
région. Une division sexuelle existe néanmoins, qui voit les hommes aller à la
chasse et les femmes à la cueillette et à la pêche, même si un tel partage
n’est pas toujours aussi tranché. La coopération de l’ensemble des membres de
la famille est constante pour toutes les activités quotidiennes (garde des
enfants, préparation des repas, danse, etc.).
Les Bakolas ne cultivent pas, en dehors de ceux qui ont adopté
un nouveau mode de vie ; leur système alimentaire traditionnel repose sur les
produits de la chasse, la cueillette autour du campement et le chapardage dans
les plantations bantoues (Dounias, 1987 ; Ngima Mawoung, 1993). En dépit de
l’équilibre existant en la matière, l’alimentation est néanmoins problématique.
Les enquêtes menées en 1997 et en 1998 (Groupe d’étude des populations
forestières équatoriales) sur plus de 1300 pygmées de la zone ont ainsi mis en
évidence un état de santé et une espérance de vie médiocres.
Sur le plan économique, les Bagyeli sont étroitement liés à
leurs voisins Bantous. Un système d’échanges complexe existe de façon séculaire
entre les deux groupes : les premiers fournissent notamment les seconds en
gibier et ils sont également reconnus comme des médecins traditionnels de
premier plan
[8] ; les
Bantous apportent pour leur part le sel, des objets (lances en fer,
casseroles), du savon, du tabac, de l’alcool et des produits vivriers. Ces
relations d’interdépendance vont en certains cas jusqu’à la servitude, et il
n’est pas rare d’entendre des Bantous parler de « leurs Pygmées » quand on
évoque par exemple le campement le plus proche de leur village
[9]. À la différence des Bantous,
les Bakolas n’accordent cependant aucune importance à l’accumulation et
partagent leurs modestes biens avec tous les membres du clan. Enfin, les
échanges touchent aussi la culture et l’éducation, bien que les Bagyeli
demeurent relativement en marge des systèmes humains qui les entourent. La
densité de ces relations suffit-elle néanmoins à modifier l’héritage des
traditions dans le cas des jeux ? C’est la question sur laquelle il convient
désormais de se pencher.
3. Des jeux réduits pour les adultes
Le repérage et l’analyse des jeux traditionnels des Bagyeli
supposent de tenir compte des divisions sociales qui organisent leur société,
en insistant notamment sur la distribution générationnelle et sexuelle. En
effet, les pratiques des adultes des deux sexes sont, d’une façon générale,
relativement limitées au regard de celles des enfants. En enquêtant sur 8
campements du secteur de Bipindi/Kribi, représentant près de 250 personnes,
Dikoume et Bell (1996) ont ainsi pu identifier les principales activités
saisonnières et quotidiennes des Bagyeli. Leur constat est éloquent : la moitié
du temps est consacrée aux activités de chasse, de pêche et de cueillette, le
reste se partageant entre des temps de repos et des temps de déplacements
(souvent liés à des problèmes familiaux
[10] ou à des activités médicales). Les auteurs ne
repèrent aucun temps particulier chez les adultes, propre à des activités
festives, ludiques ou récréatives.
Le constat est sans doute brutal, mais il rend compte d’une
réalité certaine chez les individus adultes des deux sexes. Les activités de
chasse ou de cueillette sont, pour les hommes et les femmes Bagyeli, très
coûteuses en temps et d’énergie et laissent du coup relativement peu de
possibilité ou même d’envie de s’adonner à des pratiques récréatives qui en
seraient trop dissociées. Comme le fait remarquer plus généralement Ndaki
Mboulet (1980, 109), « dans la société pré-coloniale du Cameroun, les ‘grands
jeux’ se situent lorsque les tâches vitales sont terminées : après les
récoltes, avant et après les semences. Les ‘petits jeux’ se déroulent le soir
après la journée de travail. Si pour les adolescents, ces jeux sont des jeux de
mouvement, le cache-cache par exemple, pour les adultes, ce sont des jeux qui
se déroulent essentiellement en position assise, une position de repos après
une rude journée, des jeux qui ne sollicitent pas d’effort musculaire ». Compte
tenu de la grande permanence du mode de vie Bagyeli, un tel constat s’applique
toujours ici avec force. Comme le confirment Alexandre Saro et Bernadette
Mboua, du camp Logndinga, « quand on rentre de la chasse, après avoir mangé, on
dit des contes, parfois on boit du vin de palme et on chante. Quand on est
saoul, il y a l’ambiance ».
Même la lutte, l’une des activités traditionnelles les plus
valorisées en Afrique en général (Baker, 1996) et au Cameroun en particulier
(Paul, 1987, 29-30), est désormais réduite à une activité d’adolescent chez les
Bagyeli. Pourtant, tel n’a pas toujours été le cas. Joseph Nkodo, chef du camp
Nkong-guio, se souvient par exemple que son propre père luttait, alors que
lui-même n’a pas connu ce type d’expériences. Même constat chez Joseph Wouna,
un aîné, chez Victor Nkong, de
Mogobande, ou encore chez Julienne Basili, la mama du camp Ndobodjuendi 1, quand ils évoquent
la Makissa, un combat qui opposait
deux hommes (très rarement deux femmes) sur fond de tam-tam, et qui se
terminait quand l’un d’entre eux avait été mis sur le dos deux ou trois fois.
Le vainqueur devait parfois organiser une fête où l’on dansait la
Bapea pour les hommes et la
Bassamba pour les femmes. La
corpulence des adversaires n’avait pas d’importance. Ces luttes ne relevaient
pas de rituels particuliers et n’avaient pas lieu à certains moments plutôt
qu’à d’autres. En général, un tiers était présent afin de désigner le vainqueur
et faire respecter la dimension purement récréative qui devait présider au
combat en évitant qu’il ne dégénère. Des matches nuls étaient néanmoins
possibles. Certains combats pouvaient parfois opposer des Bagyeli de deux
camps, mais ces rencontres reposaient sur des défis individuels et rien ne
laisse préjuger d’un quelconque sentiment identificatoire dans la situation.
Toutefois, les Bagyeli interrogés estiment que posséder un vainqueur dans un
camp devait signifier que quelqu’un de fort pouvait les protéger contre des
agressions de l’extérieur, confirmant en cela la fonction guerrière ancienne de
ces pratiques. Reste qu’aucun témoin n’a pu confirmer leur maintien aujourd’hui
pour les adultes. Sans doute l’histoire même de cette communauté depuis ses
grandes migrations du XIXe
siècle explique-t-elle ce recul, les Bagyeli ayant alors remplacé le combat par
une extraordinaire adaptation à la nature dans des zones de plus en plus
reculées où les occasions de conflits sont plus rares.
D’où plus généralement un double constat. D’une part, pour les
adultes Bagyeli, seules des pratiques à caractère rituel affirmé, notamment des
danses, peuvent s’observer, précisément parce qu’elles sont étroitement liées
aux grands principes (communion avec la nature) et événements (chasse, mariage,
décès) qui traversent encore leur société. D’autre part, l’essentiel du
répertoire ludique et récréatif de la communauté Bagyeli concerne les enfants.
De ce point de vue, si l’on reprend les trois grandes fonctions sociales
attribuées au jeu dans les sociétés camerounaises traditionnelles telles que
Kemo Keimbo (1999, 190-197) les synthétise en s’appuyant notamment sur Mbonji
(1992), force est de constater que la fonction guerrière de préparation au
combat a disparu au profit de la fonction symbolique de dépositaire de la
culture du groupe et de la fonction socioéducative et culturelle qui prépare
l’entrée dans le monde des adultes (intégration sociale, connaissance du
milieu, préparation physique, connaissances abstraites et logiques, esprit de
collaboration, etc.)
[11].
4. Les danses rituelles, au cœur de la société Bagyeli
La vie des Bagyeli est rythmée par les événements qui la
structurent comme les grandes chasses ou les rites d’initiation. Les danses
sont présentes dans toutes ces occasions. Certaines sont liées à l’acquisition
du pouvoir de chasse et relèvent de passages initiatiques pour les néophytes,
comme dans les cérémonies du
jengi
pour les hommes et du
yeli pour les
femmes, particulièrement bien étudiées par Joiris (1998) pour les Baka du
Sud-Est
[12].
L’anthropologue montre aussi que les danses qui préparent plus directement la
chasse sont organisées dans quatre buts : localiser le gibier, désigner le
maître-chasseur, pousser le gibier vers les chasseurs ou faciliter l’approche
du gibier (Joiris, 1998, 90). Ces rites incluent des techniques divinatoires,
de clairvoyance et de communication avec les esprits (avec ou sans transe),
favorisées par la danse, mais aussi la musique, les chants, les substances
absorbées et divers éléments utilisés pour la circonstance (feu, peau de
genette, bâton, etc.). La performance musicale et chorégraphique, qui est
perçue comme productrice de pouvoirs pour les chasseurs, est donc ici associée
à au moins deux autres registres complémentaires : clairvoyance associée à du
médiumnisme et divination par interprétation de phénomènes (Joris, 1998,
133).
Nous avons évoqué ces danses, mais choisissons de ne pas les
analyser, d’abord parce qu’il ne nous a pas été donné d’y assister, ensuite
parce les informations disponibles proviennent pour l’essentiel d’études menées
sur les Baka et non sur les Bagyeli, enfin parce qu’elles se situent à la marge
de notre corpus, leur dimension récréative étant en effet particulièrement
occultée. Ajoutons que ce choix est conforté par le fait que les exemples
donnés sont très spécifiques aux cérémonies de chasse, alors que les danses
suivantes peuvent aussi bien s’observer dans un cadre rituel que dans un cadre
purement festif. Pour autant, même en dehors des limites particulières des
cérémonies magico-rituelles de la chasse, les danses des Bagyeli reflètent
fidèlement l’organisation de leur société. Elles renvoient par exemple à leur
symbiose avec la nature et à la distribution des sexes. De ce point de vue
coexistent par exemple des danses mixtes, des danses pour les femmes et des
danses pour les hommes, comme l’illustrent les trois exemples suivants, choisis
parmi les plus fréquemment trouvés dans les différents camps.
Parmi les danses mixtes, les danses traditionnelles associées
spécifiquement aux cérémonies du mariage sont limitées, car celui-ci repose sur
le principe de l’enlèvement de la jeune fille par l’homme et s’appuie sur
d’autres rituels. En revanche, des danses simulant et organisant même la
rencontre entre jeunes gens existent. Ainsi la Minbaya (appelée encore
Mbala dans certains camps)
repose-t-elle sur le principe d’une division sexuelle des danseurs et des
danseuses, une jeune femme devant danser en se rapprochant d’un jeune homme ;
celui-ci est alors invité à la suivre jusqu’à son point de départ où il se
rapproche à son tour d’une autre fille.
La Bissamba est une
danse collective réservée aux femmes. Celles-ci, vêtues d’une courte jupe de
raphia d’une quinzaine de centimètres de longueur faite pour ce seul usage,
dansent au son des tam-tams et percussions diverses exécutées par les hommes
auxquels s’ajoutent parfois des chants. Les paroles évoquent des scènes de la
vie quotidienne et possèdent en ce sens une fonction de renforcement de la
cohésion communautaire et de transmission du patrimoine et des expériences
constitutives de l’identité du groupe. La motricité mise en jeu repose sur des
successions de déhanchements et de piétinements très rapides où le contact avec
le sol est toujours maintenu. En ce sens, la Bissamba confirme l’inscription des Bagyeli dans
un univers. Cette dimension très générale autorise des usages multiples. Elle
est donc parfois exécutées à la suite de cérémonies funéraires, mais plus
souvent pour célébrer des mariages, l’accueil d’une bru, voire plus rarement
une naissance. Elle n’est toutefois pas utilisée pour la chasse, qui possède
ses propres rituels de danse. Enfin, la Bissamba est si fréquente qu’elle est parfois
utilisée pour transmettre des messages « codés » à l’insu de la plus grande
partie des participants des deux sexes. Ainsi, comme nous l’ont confié quelques
femmes Bagyeli en dehors de la présence des hommes, danser en chantant que « le
Bikui est en crue, je ne peux pas le traverser » pourra signifier en réalité,
par exemple, que la voie n’est pas libre pour l’instant pour l’amant qui se
tient alors quelque part parmi les spectateurs ou les musiciens.
La Bapea est aussi
reconnue comme l’une des danses les plus importantes et les plus pratiquées
chez les Bagyeli. Sa description est d’autant plus intéressante qu’elle met en
relief la relation très particulière qui unit les Pygmées du Sud-Cameroun et la
forêt. Réunies autour de Julienne Mayanga, l’aînée du camp Ndobodjuendi 2, une dizaine de
femmes nous ont ainsi expliqué que la Bapea n’était pas la danse des villageois – qui
se contentent en l’occurrence de chanter et faire de la musique – mais celle
des esprits de la forêt : les Minkougou. À la tombée de la nuit, des hommes
partent ainsi en forêt pour chercher les Minkougou, qui rejoignent alors le camp et
exécutent la danse au son des tam-tams et bambous des femmes et, de manière
souvent plus marginale, des hommes. La danse peut durer toute la nuit. Aux
premiers rayons de l’aube, l’un des danseurs grimpe soudain à un palmier et,
une fois arrivé en haut, exprime sa force et sa puissance en projetant les
feuilles au sol, laissant l’arbre pratiquement décapité. Il redescend alors et
disparaît finalement avec les autres Minkougou dans l’obscurité du sous-bois.
Julienne Mayanga, comme d’autres femmes interrogées par la suite, confirme que
ce sont des fantômes, dont le visage est entièrement caché par un grand
masque.
L’observation ultérieure de ces pratiques magico-rituelles en
fournit une première explication. Les danseurs sont en fait les hommes du
village, dont la tenue est généralement constituée d’une jupe de raphia, de
longues manches et d’un large masque en feuilles, l’ensemble couvrant une bonne
partie du visage, du corps et des mains : l’enveloppe humaine disparaît dans
une invisibilité symbolique d’autant plus prégnante qu’aucune personne ne doit
toucher ou même approcher ces esprits-danseurs
[13]. Les chevilles sont entourées de
sonnailles (
Linguissa
[14]) composées de bouts de
bois ou de métal qui, en se cognant les uns sur les autres lors des
frétillements et déplacements, produisent un son caractéristique. Mais cette
présentation à la rationalité toute occidentale n’a pas grand-chose à voir avec
la rationalité des Bagyeli ni avec l’interprétation qu’ils en fournissent. Pour
eux, les danseurs ne sont plus les hommes du village, mais bien des
Minkougou. Leur corps et leur visage
devenus invisibles attestent de leur transformation momentanée sous une forme
socialement acceptable. En effet, si l’on dresse un parallèle avec l’esprit
Jengi des Baka du Sud-Est, la nudité
serait mortelle pour les humains qui la verraient (Joiris, 1998, 220). Par
ailleurs, comme le confirme Ngima Mawoung (s.d., 35), l’esprit de la forêt
(
Minkuta) donne le pouvoir de se
transformer en arbre ou en animal. Dès lors, par la
Bapea, les Bagyeli vivent et expriment
leur symbiose avec l’environnement. Ils ne sont pas
adaptés à la nature ; dans
l’imaginaire pygmée, ils
sont la
nature. La danse devient un moment privilégié où, simultanément, l’humain
s’efface davantage et la forêt se fait corps dansant. La mutation est
d’ailleurs facilitée par l’absorption de substances diverses allant d’un simple
alcool de palme à des drogues plus sophistiquées à base de plantes et racines
de la forêt préparées par le guérisseur du camp
[15]. L’homme laisse donc son corps être
envahi par l’esprit de la forêt dans un état de transe que la musique et la
drogue contribuent à maintenir. Celui qui monte à l’arbre ne bénéficie pas
d’une désignation anticipée de la part du groupe. Il se sent simplement «
le grand danseur », celui dont le
corps est utilisé par
Minkuta pour
l’ultime phase de la danse. Dans celle-ci, le fait de lancer les feuilles au
sol est décrit par les Bagyeli comme un simple moyen de laisser un souvenir,
pour que les gens qui passent sachent qu’une danse a eu lieu à cet endroit.
Nous y voyons surtout une symbolique complémentaire au rite de la symbiose
homme-nature, en l’interprétant comme un rite de fécondité, d’ensemencement et
de retour à la terre. Dans sa verticalité, l’arbre est en effet susceptible de
constituer une représentation anthropologique du pénis, du masculin et de la
puissance sexuelle. Si l’on suit les interprétations psychanalytiques de Roheim
(1967) en anthropologie, l’escalade du palmier par un
Minkougou ne contribue-t-elle pas à
une érection fictive qui s’achève par un triple processus dont la rapidité,
après plusieurs heures de danse préparatoire, confirmerait le statut ? En
premier lieu, la projection des feuilles en l’air et leur séparation d’avec le
tronc pourraient être assimilées à l’éjaculation. Ensuite, la chute des
feuilles jusqu’au sol, c’est-à-dire à la terre matricielle, correspondrait à un
acte de fertilisation et de procréation qui illustrerait du coup le caractère
cyclique de la vie et du cosmos. Enfin, la mort symbolique de l’arbre-phallus,
désormais dégarni (« il faut enlever le bourgeon central et les feuilles »),
marquerait la fin de l’érection et l’incapacité momentanée d’engendrer à
nouveau. Dans une version encore moins ambiguë, plusieurs hommes Bagyeli nous
ont d’ailleurs aussi décrit la
Nguada,
une danse magique au cours de laquelle un bananier est planté le soir et pousse
pendant la nuit pour donner son premier fruit au lever du jour.
Cette interprétation, qui en l’état demeure une simple
hypothèse, permettrait aussi de comprendre pourquoi la
Bapea est essentiellement masculine
(bien qu’il arrive aussi que quelques femmes participent un temps à la danse)
et pourquoi la division sexuelle qui l’entoure reste aussi forte. Les femmes
ignorent bien entendu tout de l’activité des hommes avant ou pendant la danse,
y compris par exemple la prise de substance. Le secret est ici conservé au sein
des initiés, c’est-à-dire des représentants du sexe masculin, dans une
complicité qui renvoie plus fondamentalement à la distribution des rôles – plus
que des pouvoirs
[16] –
chez les Bagyeli.
La Bapea, danse
masculine, et la Bissamba, danse
féminine, se déroulent toutes deux en présence de l’autre sexe, qui participe
généralement à la performance musicale et aux chants. Les interprétations que
suggère cette inversion symétrique indiquent que ces danses reflètent à la fois
la distribution des rôles selon les sexes dans la société Bagyeli et la
relative égalité des droits pour les hommes et les femmes. D’autre part, en
particulier dans la Bapea, la danse
reflète clairement le rapport des Bagyeli à la nature, leur rôle symbolique
dans le cycle de la vie et leurs croyances dans un esprit capable de prendre
forme humaine pour communiquer avec les initiés comme avec les non-initiés dans
les limites du camp. Bien qu’assez proche du Bopie des Bantous, la
Bapea est présentée par les Bagyeli
comme unique et spécifique à leur communauté, confirmant en cela sa place
essentielle dans l’identité et la culture du groupe.
5. L’initiation des enfants
Comme les danses des adultes, mais avec une densité beaucoup
plus importante, tout semble indiquer que les jeux des enfants Bagyeli
s’inscrivent fondamentalement dans l’apprentissage des pratiques (liées
notamment à la chasse), des croyances (liées notamment à la symbiose
homme-nature) et des statuts (liées notamment à la différenciation des sexes)
qui organisent la société adulte. En ce sens, ils jouent un rôle considérable
non seulement dans la socialisation, mais aussi dans l’anticipation des
situations futures.
Paradoxalement, pourtant, les jeux de lutte ne semblent pas
relever de ce cadre. Disparus des jeux d’adultes, ils se maintiennent
difficilement chez les enfants. Il semble pourtant que leur rôle potentiel dans
l’affirmation de la force masculine et dans la construction des rapports de
sexe ne suffise pas à leur rendre leur statut passé. Certes, les garçons
restent directement concernés, mais les filles ne sont pourtant pas
complètement exclues de ce genre de pratiques, par exemple avec le
Nsimba où les deux adversaires doivent
se renverser en se tenant les deux mains. À l’occasion, garçons et filles
peuvent même lutter les uns contre les autres (Masi). Chez les Bagyeli, la lutte n’a plus de
caractère initiatique affirmé ; elle n’est plus une activité par laquelle se
transmettent les valeurs du groupe ou à travers laquelle s’apprennent des
techniques utiles.
Interrogés sur leurs jeux d’enfants, la plupart de nos
interlocuteurs masculins ont en revanche spontanément évoqué le
Yende (dit encore
Ndkek dans certains camps). Celui-ci
demeure toujours extrêmement pratiqué par les jeunes garçons aujourd’hui, ainsi
que nous avons pu le constater à plusieurs reprises. Le
Yende est un jeu d’adresse qui oppose
deux groupes d’individus dont le nombre n’est pas arrêté. Il se déroule sur un
espace dégagé pouvant varier de 30 à 100 mètres, chaque équipe étant placée de
chaque côté avec une répartition des joueurs plus ou moins linéaire. Chaque
joueur possède une fine lance d’environ un mètre de long (
Bagou), taillée dans un bois dur
[17]. La cible (
Nkinde) consiste en une rondelle de bois de 20 à
30 centimètres de diamètre et de quelques centimètres d’épaisseur, coupée dans
le tronc tendre d’un parasolier par exemple. Il est possible d’avoir une
réserve de cinq ou six cibles, mais une seule suffit pour démarrer le jeu.
Celui-ci commence avec le lancer de la cible après quelques pas d’élan par l’un
des joueurs en direction de l’autre équipe. Le
Nkinde est ici tenu à pleine main par la
tranche, au-dessus et à l’arrière de l’épaule, avant d’être projeté violemment
vers l’avant et le bas, de manière à ce qu’il roule à grande vitesse sur la
tranche, tout en rebondissant au moindre obstacle rencontré au sol. Les joueurs
de l’équipe adverse doivent arrêter la course de cette cible d’un lancer de
sagaie quand elle passe devant eux : au fur et à mesure qu’elle dépasse chacun
d’entre eux, sa vitesse et ses rebonds diminuent, rendant la tâche
progressivement plus facile. Le joueur ayant arrêté la cible, marque un point
et devient à son tour lanceur en direction de l’autre équipe. La première
équipe atteignant dix points a gagné.
Le Yende se joue à
n’importe quel moment de la journée. Son apprentissage se réalise par essai,
erreur et imitation, des groupes de très jeunes enfants faisant également des
parties après avoir taillé des lances et des cibles de plus petite taille. Le
Yende est aussi exclusivement
masculin, car sa vocation explicite est une initiation à la chasse, une
pratique qui concerne d’abord les hommes chez les Bagyeli. La vitesse
importante atteinte par la cible et sa trajectoire aléatoire ne sont pas sans
rappeler par exemple le déplacement d’un animal. Si ce type de jeu est connu
dans bien d’autres groupes de la société camerounaise ou même d’Afrique noire,
sa dimension utilitaire est ici particulièrement affirmée en raison du
caractère vital de la chasse chez les Bagyeli. Or, si les moments de chasse
permettent, certes, un apprentissage du repérage du gibier, des stratégies ou
des déplacements en forêt, ils procurent beaucoup plus difficilement des
occasions de s’initier au geste du lancer de sagaie proprement dit. Les garçons
qui suivent leur père à la chasse (dès l’âge de 6 ans) ne jouent cependant pas
au Yendé dans ces occasions. Les deux
phases sont clairement distinctes. Comme le confirme Alexandre Saro, du camp
Lognidinga, la chasse n’est pas un jeu, c’est une école, signifiant par là que
l’activité est trop sérieuse pour servir de support à une quelconque activité
récréative, fût-elle éducative.
Cette association explicite entre jeu des enfants et chasse des
adultes se retrouve plus généralement dans la plupart des pratiques ludiques
des garçons Bagyeli, qu’il s’agisse du cache-cache (Maso) ou des jeux collectifs de poursuite
(Nang). Parmi ces derniers, ceux du «
toucher son cochon de brousse » (à la main ou avec un bâton) ou du
Kema (jouer au singe) participent de
la même vocation, mais définissent simplement des espaces plus ou moins
accessibles : horizontaux dans les premiers cas et éventuellement délimités
quand une clairière définit les frontières des déplacements, verticaux dans le
dernier en autorisant l’escalade des arbres en forêt. L’équivalent dans l’eau
existe, plus rarement, pour les groupes qui vivent en bordure de
l’océan.
En dehors des pratiques de poursuite où l’on trouve aussi des
filles, ces jeux sont, dans le cas du Yende, exclusivement masculins ; les hommes
interrogés ont d’ailleurs manifesté leur étonnement à l’idée même d’une
participation des filles : « ce n’est pas leur affaire ». Elles peuvent même
être chassées de l’aire de jeu si elles insistent pour participer. Ainsi, parce
que la chasse est au principe même de la division sexuelle des tâches dans la
société Bagyeli, toutes les activités qui en procèdent doivent naturellement
reproduire cette distribution des rôles.
Pour leur part, les filles Bagyeli jouent à de nombreux jeux
collectifs dans lesquels le rythme et la danse sont presque toujours présents.
Prenons deux exemples. Dans le Mbang,
10 à 15 filles dansent en cercle en tapant des mains et en utilisant des
cloches-pieds et des coups de pied dans un ordre choisi individuellement. Une
danseuse se tient au centre et, tout en suivant le rythme du groupe, doit se
rapprocher du cercle jusqu’à se tenir face à une autre danseuse : si les coups
de pied et cloches-pieds sont identiques, la danseuse du cercle passe au centre
; sinon, le jeu continue. Dans le Bombé ou Doundo, une équipe de filles (de 2 minimum)
assises côte à côte, fait face à une autre équipe dans la même position. Les
jambes de différentes joueuses, légèrement fléchies, sont intercalées et
pratiquement sans espace entre elles : jambe gauche de la joueuse 1 d’un côté,
puis jambe droite de la joueuse 1 située en face, puis jambe droite de la
joueuse 1 du premier côté, puis jambe gauche de la joueuse 1 située en face,
etc. Le jeu commence quand un objet (vêtement roulé en boule, fruit dur, etc.)
est posé au milieu du groupe. Sur un rythme donné par les joueuses qui
chantent, les jambes se baissent et se lèvent, faisant du coup sauter l’objet
d’un côté ou de l’autre. Lorsque celui-ci tombe finalement d’un côté ou de
l’autre, l’équipe dont la jambe est la dernière franchie a perdu.
Ces exemples relèvent de pratiques ludiques et récréatives
dont, en dehors des valeurs éventuellement véhiculées par les paroles, la
vocation n’est pas aussi clairement associée à une initiation à la vie d’adulte
que les jeux d’adresse vus précédemment. Toutefois, le fait même qu’elles ne
touchent que les filles contribue indirectement à maintenir la division sociale
des genres dans la société Bagyeli. Elles constituent aussi un patrimoine qui
contribue à la cohésion et l’identité du groupe en le dotant d’une culture
commune, différente des populations vivant en périphérie avec lesquelles,
pourtant, les échanges s’intensifient. De ce point de vue, les pratiques
physiques ne peuvent échapper totalement à la transmission de modèles. Doit-on
alors s’étonner de trouver des Pygmées jouer au football ?
6. Le football, une nouvelle pratique des jeunes Pygmées
Scène de brousse : dans l’internat pygmée de Notre-Dame de la
Forêt, en fin d’après-midi, quelques enfants de 7 à 10 ans jouent au
Yendé. Juste à côté, un groupe d’une
trentaine d’enfants du même âge s’amuse avec un ballon, imitant vaguement ce
qui se passe une cinquantaine de mètres plus loin. Là, deux équipes de jeunes
garçons Bagyeli de 10 à 15 ans environ s’opposent dans un match de football sur
une clairière aménagée dont une partie des lignes de touche est en fait
constituée des limites de la forêt. L’espace mesure approximativement 60 mètres
de long pour 40 de large. Chaque équipe se compose de 11 joueurs en short. Ceux
qui défendent les cages de bambous les plus éloignées de notre lieu
d’observation portent presque tous quelque chose de rouge, allant du maillot de
football flamboyant au tee-shirt sans âge ; l’autre équipe est torse nu. Si les
deux tiers des joueurs sont pieds nus, plusieurs portent des chaussures de
sport, dont la plupart uniquement au pied frappeur. Quatre joueurs possèdent
des chaussures de football (type « moulés ») à un pied. L’un a des chaussettes
montantes de football. Un vingt-troisième Bagyeli est sur le terrain, en short
et tee-shirt noirs. Il tient un sifflet à la bouche dont les coups retentissent
dans la brousse : c’est l’arbitre. La partie se développe sur un rythme très
rapide, que ne freinent ni la densité des joueurs sur l’espace de jeu, ni la
température étouffante, ni l’humidité supérieure à 80 %.
Cette scène est surprenante à plus d’un titre. D’abord, par son
cadre et sa coexistence, toute pacifique en l’occurrence, avec des situations
de jeux traditionnels qui regroupent des joueurs dans un espace proche, voire
les mêmes joueurs une fois le match terminé. Mais la rencontre est aussi
étonnante par le mimétisme dont font preuve les joueurs. D’une part, ils
adoptent les normes réglementaires propres au football, signe d’un
apprentissage et d’une acculturation réussis ; d’autre part, ils reprennent les
signes extérieurs, notamment vestimentaires et sexuels, de l’appartenance à
l’univers du football.
Pour autant que nous ayons pu l’observer, cette pratique est
relativement répandue chez les jeunes Pygmées. Les adultes, eux, en sont
exclus, soit parce que la diffusion du football chez les Bagyeli est
historiquement trop récente pour qu’ils aient eu le temps de se l’approprier,
soit encore parce que sa pratique présente trop de décalages avec les activités
traditionnelles. Au-delà de son caractère inutile et de ses rituels étrangers à
la culture locale, le football les placerait, au moins momentanément, en
situation d’infériorité technique vis-à-vis de la jeune génération en
déstabilisant du coup l’ordre social. Est-ce pour cette raison que les adultes
voient dans sa pratique un danger pour les traditions ? Pour Joseph Nkodo,
constatant que « le soir, les enfants jouent au foot et font de la musique »,
le football est notamment responsable de la disparition des jeux. Il avoue
toutefois ne pas s’en offusquer davantage car, de toute façon, le gibier
devient plus rare (la chasse est donc plus difficile et rend l’intérêt des jeux
préparatoires bien aléatoire) et le fusil remplace la sagaie. La
mama de Ndobodjuendi 1 constate aussi
dans un regret : « aujourd’hui, les enfants jouent au football ».
Nous n’avons pas observé d’autres pratiques « sportives » que
le football chez les Bagyeli. Devenu un phénomène de société au Cameroun depuis
les années 1960, stimulé pour des raisons de politique intérieure et
extérieure, il est vrai que le football possède un statut tout à fait
particulier dans le pays et connaît une énorme popularité (Mbengalack, 1995).
Les échanges culturels et économiques entre les populations Bantous et Bagyeli
ont alors favorisé un processus d’acculturation qui, malgré les déclarations de
quelques aînés, ne semble pourtant pas
se réaliser au détriment des jeux traditionnels. Comme le confirme de façon
réaliste l’un d’entre eux, « nous n’oublions pas nos coutumes mais nous
apprenons aussi ce que les autres font ».
Par ailleurs, le processus d’acculturation trouve ses limites
dans l’isolement dans lequel se trouvent souvent les Bagyeli. Une participation
individuelle dans une équipe interethnique est éventuellement possible ;
l’inscription d’une équipe Bagyeli dans un championnat, même au niveau de la
chefferie, paraît bien plus improbable. La visibilité d’une telle équipe
au-delà du cercle du village tient alors davantage à son caractère inédit qu’à
son niveau objectif de performance. C’est ainsi que des équipes de Pygmées ont
pu être ponctuellement invitées à jouer des matches d’exhibition dans la
capitale, Yaoundé
[18].
Enfin, la maîtrise de ce que constitue l’univers du football
ou, plus généralement, du sport, paraît bien fragile. Et pourtant… des Bagyeli
ont participé à la Coupe du Monde 1998, en France !
7. Des Pygmées à la Coupe du Monde 1998
La rencontre des Bagyeli avec le football s’est faite, en
effet, au plus haut niveau de pratique et de spectacle, mais… pas comme
joueurs. L’affaire s’inscrit en réalité dans un processus entamé dans les
années 1980. Les Bagyeli, dont les danses sont réputées pour leur qualité
auprès des populations bantoues qui vivent dans la région, font alors l’objet
d’invitations à des démonstrations lors de manifestations officielles, d’abord
locales, puis progressivement au-delà. Une activité authentique est alors
transformée en une activité de représentation, un spectacle pour d’autres. Or,
lorsque les « Lions indomptables » du Cameroun se qualifient pour la Coupe du
Monde de football et que les organisateurs prennent la décision de faire
encadrer la compétition sportive par des manifestations culturelles, les
instances ministérielles camerounaises chargées de mettre en place la
délégation décident de déplacer des troupes de danseurs de différentes
provinces afin d’exporter l’image d’un pays caractérisé par la multi-ethnicité
et la danse. C’est ainsi qu’une demi-douzaine de Bagyeli, possédant alors une
expérience locale avérée, mais n’ayant jamais eu l’opportunité de quitter leur
région, se retrouvent embarqués dans une aventure peu banale comme membres de
la délégation camerounaise. Le choc culturel est immense. Dans le cocon que
représente le stand itinérant du Cameroun, les Bagyeli vont vivre une quinzaine
de jours dans un autre univers où seule la danse constitue pour eux une
référence connue. Au cours de leur tournée, ils se produisent à plusieurs
reprises dans quelques villes avant de terminer leur parcours à Paris, lors
d’une grande rencontre interculturelle organisée sur les
Champs-Élysées.
Dans la troupe se trouve un couple, Suzanne Obama et Jules
Bosindi
[19], dont le
récit ultérieur permet d’identifier les conditions du séjour et la perception
que les Bagyeli ont eue de l’expérience. Trois séries de remarques émergent de
leurs souvenirs : la difficulté à mesurer l’ampleur de l’événement, la
dimension artificielle des exhibitions, et la conscience de représenter leur
peuple.
Ce qui ressort de l’expérience est d’abord l’absence de repères
sur les lieux et les échelles. Paris, où les Bagyeli ont dansé, n’est pas
évoqué spontanément. La ville de Béziers, dans le sud de la France, est en
revanche plus présente dans leurs mémoires parce qu’ils y ont reconstitué leur
premier campement et réalisé leurs premières démonstrations
[20]. D’autre part, si Suzanne
Obama et Jules Bosindi ont été sensibles au fait que des gens leur ont dit les
avoir vus à la télévision, ils n’ont cependant pas de référence précise sur ce
que signifie l’organisation d’un événement de l’importance du Mondial de
football. À la question « savez-vous combien de personnes vous ont vus à la
télévision ? », la réponse est sans ambiguïté : « Je ne sais pas. Je ne peux
pas imaginer. » Plus généralement, les Bagyeli ont vécu l’expérience dans une
immersion culturelle déstabilisante, entre l’inquiétude liée à la nouveauté et
le plaisir de bénéficier d’un confort alimentaire inhabituel : « J’étais très
content de voyager, de manger et de boire sans prendre de la peine. J’étais
très content de revenir en bonne santé et de retrouver le village. »
Globalement, leur séjour a été scandé par les danses, la vie au campement
reconstitué et le spectacle de nombreux matches, moyen de retrouver quelques
repères dans un univers non maîtrisé.
Mais les Bagyeli ont en revanche parfaitement conscience que
les exhibitions qu’on leur a demandé présentent un caractère artificiel, où les
fonctions rituelles profondes de la Bapea pour laquelle on les a sollicités, sont
par exemple absentes. Cette distance culturelle entre la danse comme fondement
de la société pygmée et la danse devenue spectacle n’est d’ailleurs pas très
surprenante. Dans leur région d’origine, les Bagyeli sont déjà amenés à
répondre aux demandes d’un tourisme encore modeste qui conduit aussi à la mise
en scène de pratiques traditionnelles dans des formes superficielles. Les «
grands danseurs », ceux qui montent le plus souvent à l’arbre en fin de
Bapea, n’y participent généralement
pas. Chacun sur place est d’ailleurs persuadé que le tournage d’un film ou la
prise d’une photographie pendant une danse véritable seraient irrémédiablement
voués à l’échec par la force de la magie qui lui est intimement associée. Lors
de la Coupe du Monde, cette distance ressort d’abord des costumes de scène,
achetés pour l’occasion et qui demeurent très éloignés des attributs
vestimentaires de la tradition où l’homme devient esprit de la forêt en
couvrant son corps de végétaux. Sur la danse elle-même, la traditionnelle
division sexuelle des rôles de la Bapea n’a pas été respectée. Enfin, l’escalade
finale de l’arbre n’a jamais pu avoir lieu : « Il n’y avait pas de palmier.
Rien que des maisons… » En d’autres termes, la danse a été amputée d’une grande
partie de sa symbolique et des dimensions qui lui donnent sens dans la société
Bagyeli. Devenue spectacle, que restait-il de la Bapea montrée au monde ? Des costumes
folkloriques et des formes motrices (« on a fait la vieille façon de taper »)
permettant au mieux d’assister à une chorégraphie attrayante ou, au pire, à
rassasier de manière plus ou moins saine la curiosité de spectateurs venus
assister à l’exhibition de Pygmées.
Mais les Bagyeli ont joué le jeu parce qu’ils ont eu conscience
de pouvoir vivre une expérience unique dont leur ethnie pourrait bénéficier à
un moment de mutation de leurs modes de vie, de négociation avec le
gouvernement camerounais, et d’actions des instances internationales en faveur
des minorités. Sans se sentir totalement investis d’un rôle de porte-parole de
leur communauté ou d’ambassadeurs pour des revendications particulières, ils
ont néanmoins perçu le caractère exceptionnel d’une aventure qui les a
démarqués de fait de leurs voisins et des populations qui sont proches d’eux :
« j’étais fier car les gens de la route
[21] n’ont jamais fait cela », indique Jules ; « ce qui
m’a rendue la plus fière est le fait d’être allée en Europe », reprend Suzanne.
Bref, le séjour était susceptible de les doter d’un statut permettant d’imposer
le respect et d’augmenter leur reconnaissance. Pourtant, tel n’a pas été le cas
et les conséquences de la tournée en France n’ont pas été très positives pour
le couple. Après l’excitation du retour (« Tout le monde voulait qu’on raconte
») et la remise des cadeaux, la désillusion a été grande. « Beaucoup de gens
nous détestent d’être allés en Europe chez les Blancs ». Devenus porteurs d’une
expérience que personne au sein de la communauté n’avait pu avoir
[22], Suzanne et Jules ont été
malgré eux jalousés puis marginalisés par les Bagyeli voisins, les plaçant en
situation de quasi-rupture dans une société où l’entraide et la solidarité
collective sont au fondement même de l’organisation sociale. En outre, il est
difficile de trouver des compensations symboliques ou financières. D’abord
parce que la tournée n’a eu aucune suite, ni à l’étranger, ni au Cameroun ; les
danseurs sont simplement retournés dans leur village comme ils l’avaient
quitté, du moins en apparence. D’autre part, les retombées financières ont été
extrêmement limitées. Chacun devait certes toucher 500 000 F CFA (environ 700
euros) pour l’ensemble de la tournée, soit une véritable fortune pour des
personnes vivant habituellement avec quelques centaines de francs CFA par
semaine. La moitié de ce pactole devait être donnée sur place, l’autre au
retour. En fait, les premiers 250 000 F CFA (350 euros) ont été dépensés
intégralement à Paris en cadeaux, sachant qu’il est impensable dans la société
Bagyeli de revenir d’un déplacement quelconque sans rapporter un présent pour
chacun de ceux qui sont restés. Quant au reste, il a servi en grande partie aux
frais de déplacement et d’hébergement du parcours Yaoundé-Kribi, ne laissant
finalement aux danseurs que des sommes dérisoires.
Conclusion. Identité et métissage culturel
Au Cameroun, les activités physiques traditionnelles font, au
contact du sport, l’objet de processus très différents de transformation. Dans
le cas le plus extrême, comme dans la lutte africaine, on assiste à une
véritable « sportivivisation » qui s’appuie notamment sur la mise en place de
principes de codification, d’institutionnalisation (avec l’apparition d’une
fédération nationale et d’une fédération internationale, la FILA),
d’organisation de championnats nationaux et internationaux détachés des
cultures locales, ou encore de préparation physique spécifique. Ce passage de
la pratique traditionnelle à la pratique sportive appelé « extériorisation »
par Renson (1997) permet même, dans certaines conditions socioculturelles
favorables, de placer les membres de groupes ethniques chez qui la lutte
traditionnelle est particulièrement valorisée, en position de réussite sportive
certaine en lutte libre. Une grande partie de l’équipe camerounaise de lutte
est ainsi constituée de Toupouri du Mayo Danay, dans l’extrême nord du pays,
dont l’éducation traditionnelle repose fondamentalement sur l’apprentissage du
combat dès la prime enfance (Tchomo, 1994).
À un niveau intermédiaire, les jeux traditionnels demeurent
profondément ancrés dans la culture locale, mais ils subissent une série de
rationalisations, voire de formalisations, qui les placent en rupture partielle
avec d’autres éléments de la culture d’origine. Ainsi, chez les Beti du
Sud-Cameroun existe un jeu très semblable au Yende des Bagyeli : le
Ngeg. La rondelle de parasolier y est
simplement remplacée par le fruit résistant d’un arbre tropical, l’Ongokea klaineana. Mais ici, une terminologie
spécifique est utilisée pour décrire le matériel (Tombo pour la sagaie par exemple) et souligner
les séquences de jeu : le lanceur crie par exemple
Avia (Prêts ?) avant de projeter la
cible, en attendant le Abede (Nous y
sommes) de l’autre équipe. Une balle touchée et immobilisée d’un seul coup par
le premier de file est dite Abou.
D’autre part, le nombre de cibles est fixé à 10 et un point n’est marqué que si
l’arrêt est exécuté en pleine vitesse et non dans la phase de décélération
(Essomba, 1971). Un tel degré de codification ne se retrouve pas chez les
Bagyeli. Tout se passe comme si l’éloignement ou l’effacement objectif du
statut utilitaire de ces pratiques (les Betis ne sont plus des chasseurs)
limitait leur maintien à une forme très ritualisée et/ou plus codifiée, soit
deux manières d’engager la transformation d’une activité dans le sens d’une
plus grande abstraction par rapport à sa situation initiale. Ce processus
qualifié d’« intériorisation » par Renson (1997), intègre aussi la
folklorisation, dont les jeux font aujourd’hui fréquemment l’objet. On a vu que
la Bapea des Bagyeli avait subi ce
type de transformation, exacerbée dans le cas de la Coupe du Monde. Dans les
réflexions politiques issues du projet d’oléoduc, elle est d’ailleurs
clairement présentée comme pouvant devenir un atout pour le développement des
Bagyeli : « Les Pygmées sont célèbres pour leurs danses. Des groupes de danse
traditionnelle devraient bénéficier du développement de l’industrie du tourisme
et aider les Bakola à avoir des revenus » (Exxon Company, 1999). Pour autant,
la Bapea demeure quasiment intacte
dans les conditions locales, quand bien même elle se transforme ponctuellement
pour les besoins de la cause.
Cet exemple de la Bapea confirme qu’à un dernier niveau, sports et
jeux peuvent coexister sans entretenir de relations particulières, dans une
complémentarité où ne se produit pas de véritable processus de transformation.
S’il y a acculturation, au sens où le sport s’impose relativement brutalement
dans une société donnée, comme c’est le cas pour le football chez les Bagyeli,
elle n’est pas contradictoire avec le maintien des pratiques traditionnelles :
la mondialisation sportive ne s’oppose pas nécessairement aux forces locales
quand il s’agit des jeux traditionnels (Renson, 1997). Chez les jeunes Bagyeli,
le football côtoie le Yende, tout
comme le tourisme et le folklore ne semblent pas – ou pas encore – menacer les
danses de la communauté. En dépit des mutations récentes – symbolisées par
l’essor du football – qui s’imposent aux Pygmées, les pratiques traditionnelles
observées ici restent encore profondément dépendantes de l’organisation sociale
des Bagyeli (distribution des générations et des sexes) et de leur rapport
cosmologique à la forêt. Néanmoins, l’étude des jeux et des danses montre
combien le processus d’acculturation est en expansion, qui extrait les Pygmées
de leur forêt pour un événement médiatique ou un investissement
touristique.
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[1]
Le consortium responsable du projet est constitué de trois
groupes (Exxon, Shell, Elf). Il bénéficie d'une aide très importante de la
Banque mondiale. L'oléoduc, après des travaux échelonnés sur plusieurs années
pour un coût approximatif de 3,5 milliards de dollars, a été inauguré en
2003.
[2]
Le consortium responsable du projet d'oléoduc a mis en place
une structure, la FEDEC - Fondation pour l'Environnement et le Développement au
Cameroun -, chargée notamment des études d'impact sur les populations. À ce
titre, elle développe en 2000 un " Plan pour le Développement des Peuples
Autochtones - PPA " qui intègre des compensations diverses pour un millier de
Pygmées Bakolas environ. Voir Exxon 1999, notamment le volume 4 " Plan de
Gestion de l'Environnement - Partie camerounaise ".
[3]
Comité de Développement des Bagyeli de Bipindi et
Kribi.
[4]
Service d'Appui aux Initiatives Locales de Développement -
Projet AutoPromotion des Pygmées dans leur environnement.
[5]
Cet établissement existe depuis 1968 ; il est géré par les
Petites Sœurs de Jésus, installées dans la région depuis 1952 (Dikoume &
Bell, 1996).
[6]
" Bagyeli " signifie littéralement " Pygmée " dans la langue
utilisée par les Bakola.
[7]
Dans le cadre du 2
e plan quinquennal de développement
(1965-1970), l'opération " 1000 pieds " avait ainsi pour ambition de développer
les cultures industrielles chez les Pygmées. Depuis, une politique d'"
intégration socioéconomique " tente laborieusement de se mettre en place, mais
repose sur un artefact initial, car les Bagyeli sont extraordinairement bien
intégrés dans leur environnement (Jogba, 1994).
[8]
Nous avons par exemple rencontré des Camerounais du centre du
pays venus en séjour médical pour plusieurs semaines dans un campement pygmée.
La réputation des Bagyeli tient à leur étonnante connaissance des plantes
médicinales et à leur savoir-faire.
[9]
Dans les années 1970 existaient encore de grands notables
bantous propriétaires de groupes pygmées qu'ils léguaient par héritage à leurs
fils (Ngima Mawoung, s.d.). Dans la période contemporaine, l'auteur montre que
les relations entre les Bagyeli et les Bantous dépendent en réalité des
différents sous-groupes (Bassa, Fang, Boulou, Mvae, Kakoko, Evouzok, Ntoumou…)
et de la saison.
[10]
Par exemple pour se rendre dans un autre camp à l'occasion d'un
décès ou d'un conflit au sein d'une famille.
[11]
Ce passage peut s'opérer symboliquement à travers des rituels
d'initiation.
[12]
Joiris (1998, 186) fait l'hypothèse que la danse de
jengi des Baka existe aussi chez les
Bakola Bagyeli. Nous ne sommes actuellement pas en mesure de confirmer cette
idée.
[13]
Que l'on peut sans doute rapprocher de la forme anthropomorphe
du maître-chasseur nain que Joiris (1998) a repéré dans toutes les cérémonies
Baka.
[14]
Ou
Manguissa s'il y a
plusieurs instruments à la cheville.
[15]
Rappelons que les Bagyeli sont considérés comme des experts en
connaissance des plantes médicinales et en médecine traditionnelle.
[16]
Rappelons que les hommes et les femmes Bagyeli ont droit de
participer à la prise de décision au sein du groupe. D'autre part, le chef de
camp est choisi de manière collégiale sur la base de sa sagesse, de son
expérience ou de sa force, mais ce choix peut évoluer en fonction des
circonstances. De ce point de vue, il n'est pas surprenant de constater que le
grand danseur n'est jamais désigné par
avance et n'est d'ailleurs pas systématiquement le même d'une danse à
l'autre.
[17]
Cette sagaie de jeu est très différente de la sagaie de chasse
qui est plus longue, plus lourde, et peut même être faite aujourd'hui
d'acier.
[18]
Entretien avec un formateur de l'Institut National de la
Jeunesse et des Sports de Yaoundé, 20 février 2004.
[19]
Interviewés dans le camp de Bissian en novembre 2003, soit cinq
ans après leur séjour en France. Cet entretien a été complété par une rencontre
avec l'intermédiaire chargé de recruter et d'acheminer la troupe de Bagyeli à
Yaoundé.
[20]
L'ensemble de la délégation camerounaise séjournait dans ce
lieu pendant la Coupe du Monde.
[21]
C'est-à-dire les Bantous installés le long de la route
principale qui traverse la zone où vivent les Bagyeli.
[22]
" Ils ont appris à monter dans un ascenseur, à utiliser des
toilettes modernes, à utiliser un CD ", raconte l'intermédiaire qui a organisé
leur recrutement et leur déplacement.