Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149234
134 pages

p. 21 à 39
doi: 10.3917/sta.069.0021

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no 69 2005/3

2005 Staps

« L’apprentissage » de la « fé di bioù »

Rémi Allemand 1012 route de Beaucaire30490 Montfrin Jacques Gleyse IUFM – 2 place M. GodechotBP 415234092 Montpellier cedex 5 – FRANCE
Considérée depuis 1975 comme un sport parmi d’autres, la course camarguaise se détache de ce qui la définit institutionnellement pour offrir un espace alternatif entre modernité et tradition. Son positionnement entre sport et jeu traditionnel génère un espace singulier dans lequel elle peut être décrite comme un jeu sportif traditionnel. Cette articulation se fait au travers d’un système de normes et de valeurs, qui se formulent dans la société étudiée par l’expression « la fé di bioù » (la croyance dans le taureau). Cependant, ce positionnement de l’entre-deux s’impose aux jeunes aspirants razeteurs, les incitant, à travers un rite de passage, à incarner la place maudite du « voleur rituel » spécifique à l’activité taurine camarguaise. Dès lors, les écoles de razeteurs deviennent un espace de reproduction de la « fé di bioù » et semblent produire ainsi, des apprentissages par un non-enseignement, voire une éducation. Mots-clés : course camarguaise, fé di bioù , rite de passage, tradition, jeu sportif traditionnel. Considered since 1975 as a sport as many other one, the “course camarguaise” (camarguaisean race) break of what define itself, to offer an alternative place between modernity and tradition. Its situation between sport and traditional game, organize a special space in which it is defined again as a “sportive traditional game”. This link is built through a system of norms and values which are known into the studied society by the expression “la fé di bioù” (the faith in the bull). This situation in the “between two” is imposite to the young “razeteur” inciting them, through a “passage rite”, to incarnate the evil place of “the ritual thief”, specific in building camarguaisean activity. So far, razeteurs schools became place of reproduction of “la fé di bioù” and seems to product, learning by a non teaching, may be an education. Keywords : course camarguaise, “fé di bioù”, passage rite, tradition, traditional sportive game. Das Stierrennen in der Camargue, das seit 1975 wie ein Sport unter vielen betrachtet wird, hebt sich von dem, was es als solchen definiert, ab und bietet einen alternativen Raum zwischen Modernität und Tradition. Seine Stellung zwischen Sport und traditionellem Spiel schafft einen einzigartigen Raum, indem es sich als ein sportliches traditionelles Spiel neu definiert. Diese Verbindung wird durch ein System von Normen und Werten geschaffen, die sich in der untersuchten Gesellschaft durch den Ausdruck "fé di bioù" definieren. Dennoch, diese intermediäre Position drängt sich den jungen Aspiranten auf, die "Razeteur" (Stierläufer) werden wollen, indem sie diese mittels eines Übergangsritus dazu bewegt, die geächtete Stellung eines "rituellen Diebes" zu verkörpern, die typisch für die camarguesche Stierkultur ist. Die die "Razeteurs" ausbildenden Schulen werden also zu einem Raum, der den "fé di bioù" reproduziert und scheinen so also Lernprozesse durch ein Nicht-Unterrichten, ja sogar durch eine Erziehung zu produzieren. Schlagwörter : Stierrennen in der Camargue, "fé di bioù", Übergangsritus, Tradition, traditionelles Sportspiel. Dal 1975 considerato come uno sport come tanti altri, la corsa camarghese si distacca da ciò che la definisce come tale per offrire uno spazio alternativo tra modernità e tradizione. Il suo posizionamento tra sport e gioco tradizionale genera uno spazio singolare nel quale esso si ridefinisce come un gioco sportivo tradizionale. Quest’articolazione viene fatta attraverso un sistema di norme e valori che si definiscono nella società studiata con l’espressione la fé di bioù. Tuttavia, questo posizionamento tra i due si impone ai giovani aspiranti razeteurs, gli incitanti, attraverso un rito di passaggio, ad incarnare il posto maledetto del « ladro rituale » specifico all’attività taurina camarghese. Allora, le scuole di razeteurs diventano uno spazio di riproduzione della fé di bioù e sembrano produrre anche degli apprendimenti senza insegnamento e perfino un’educazione. Parole chiave : corsa camarghese, fè di bioù , rito di passaggio, gioco sportivo tradizionale, tradizione. Considerada desde hace 1975 como un deporte entre otros, la carrera camargués se destaca de lo que la define como tal para ofrecer un espacio alternativo entre modernidad y tradición. Su localización entre deporte y juego tradicional genera un espacio singular en el cual se redefine como un juego deportivo tradicional. Esta articulación se hace a través de un sistema de normas y valores que se definen en la sociedad estudiada por la expresión « la fé di bioù ». Sin embargo, esta localización del entredós se impone a los jóvenes candidatos « razeteurs », incitándoles, a través de un rito de paso, a desempeñar el papel maldito del « ladrón ritual » específico a la actividad taurina camarguesa. Por lo tanto, las escuelas de « razeteurs » se convierten en un espacio de reproducción de la « fé di bioù » y parecen producir así aprendizajes que no se basan en una enseñanza o una educación. Palabras claves : carrera camargués, fé di bioù , rito de paso, tradición, juego deportivo tradicional.
 
1. Introduction
 
 
La plupart des sports à large diffusion médiatique ont aujourd’hui fait l’objet de multiples analyses sociologiques (Parlebas, 1986), anthropologiques ou ethnologiques (Bromberger, 1995). Il demeure cependant un certain nombre d’activités sportives ou, du moins, reconnues comme telles par le titre de « fédération », décerné par le ministère de la Jeunesse et des Sports, qui sont très peu étudiées bien que localement très médiatisées. Tel est le cas de la course camarguaise.
L’étude des apprentissages dans ce domaine est a fortiori vierge. C’est pourquoi cet article touche un objet jusqu’à présent totalement inexploré : l’apprentissage par de jeunes « razeteurs » camarguais de la « fé di bioù ».
Constituée en 1975, la Fédération Française de Course Camarguaise, devient l’institution étatique organisatrice d’une activité taurine locale : la course camarguaise. Son émergence provient du choix du « petit monde » camarguais de s’inscrire dans la logique de Jeunesse et Sport, plutôt que dans celle du ministère de la Culture. Bâtie sur les statuts d’une fédération sportive, elle organise, depuis sa création, la sportivisation de cette activité traditionnelle. En effet, il s’agit là, au départ, d’une activité locale traditionnelle qui se définit en premier lieu par le territoire (au sens d’espace historiquement humanisé) où elle s’exerce. Elle correspond mal à la définition usuelle d’un sport où « la mort est symbolique » (Jeu, 1980), puisque dans ce cas le risque de mort pour les « razeteurs » est réel et quotidien (il y a tous les ans au moins un blessé grave voire un mort) du fait de la dangerosité de l’animal. Elle correspond mal également à l’euphémisation décrite pour l’ensemble du système sportif par Elias et Dunning (1986) ou par Guttmann (1978) en conservant un caractère rituel (From ritual to record. The nature of modern sports), communautaire, et où la violence corporelle est bien réelle. Les activités ludiques périphériques à la course (enciero, bandido, abrivado) peuvent aussi être considérées comme réellement dangereuses pour des non-initiés.
« En traçant une ligne qui part de Marseille et va jusqu’à Montpellier, en passant par Avignon et Nîmes, on délimite approximativement une zone qui, empruntant un peu à la Provence, un peu au Languedoc, est pourtant unie dans la passion qu’elle voue aux taureaux. On désigne celle-ci sous le nom de fé di bioù. Ceux qui en sont atteints forment le monde de la bouvine [littéralement : du bovin]. Ni religion, ni maladie, la rassemble ses aficiounados, autour du roi taureau » (Lys, 1995, 73). Traduite de façon littérale, l’expression fé di bioù signifie « la croyance dans le taureau », et semble organiser tous les systèmes de valeurs propres au monde camarguais.
La zone de bouvino, qui représente l’espace dans lequel s’exprime la culture camarguaise, est très attachée à un espace naturel particulier, qui est la Camargue. Les populations présentes dans cette zone affichent un rapport au taureau quelque peu particulier (le terme de bouvino signifie l’espèce bovine, mais il est utilisé pour désigner le milieu des passionnés de course camarguaise, et également pour désigner les passionnés eux-mêmes ; le terme regroupe ainsi l’espace et ses participants sous la désignation d’espèce bovine).
« Amoureusement étreinte par les bras du plus impétueux et coléreux des fleuves français, cette terre de mystère, de liberté et de légende, enfanta l’acteur principal de notre spectacle : le taureau sauvage de Camargue ».
(Jacques, 1968, 16)
En effet, le taureau camarguais se présente, dans la littérature qui lui est consacrée, comme le dénominateur commun, référent immortel de l’identité camarguaise éternelle. « Notre taureau camarguais n’a rien à voir avec celui de la religion mazdéenne (…) notre taureau pourrait bien être de même souche que le taureau crétois ou le taureau grec ; ceux-là étaient des taureaux sauvages, combatifs. »
Sur l’origine de l’animal, les spéculations vont bon train, mais il y a une constante référence à une antiquité mystique où la pureté de la bête serait restée intacte jusqu’à nos jours : « je ne risque rien en disant que le taureau Camargue descend du bos primigenius (bœuf sauvage primitif) » (Gadiot, 1968).
Mais, malgré le flot d’explications avancé, « l’origine du taureau camarguais est très controversée » (Greatfield & Subrero, 1987, 7). La littérature ne parvient pas à donner à l’animal une origine unique, mais se plaît à lui trouver une origine dans les fondements même de l’histoire de l’humanité. Ainsi, « le taureau camarguais a toujours été considéré comme une des dernières ramifications pures de la grande race asiatique » (Baranger, 1980).
Ce qui reste constant dans ces présentations, c’est la proximité de l’homme et de la bête dans cette zone. Les populations camarguaises et péri-camarguaises (Camargue, Bas-Languedoc, Provence) partagent depuis des millénaires leur espace géographique avec le taureau. La relation de proximité aurait, semble-t-il, permis de bâtir une médiation avec l’animal, car, « de tout temps confrontées au réel menaçant de la sauvagerie du taureau qui intervenait dans leur vie quotidienne, ces populations ont médiatisé leur relation avec ce réel en construisant des rituels sociaux de protection » (Giraud, 1998).
L’auteur souligne ici l’importance de ces rencontres, de cette coexistence dépassant la simple cohabitation, en imbriquant les hommes à la bête sauvage, car « c’est au travers de la médiation symbolique qu’elles ont intégré les valeurs du taureau sauvage à leur espace culturel et social » (Giraud, 1998, 13).
 
2. Un domaine peu exploré
 
 
L’espace dans lequel s’inscrit la course camarguaise se définit donc par le terme de bouvino, et la fé di bioù y apparaît comme un référent immuable. On peut toutefois se demander, dans une société « moderne », comment une telle transmission ou un tel enseignement de cette « foi » () peut s’opérer, pérennisant ainsi ce territoire de la bouvino. En tout état de cause, cette relative pérennisation dans des sociétés en mutation profonde questionne sur ses modes de reproduction. La fé di bioù s’apprend-elle, s’enseigne-t-elle ou se transmet-elle ?
Cette société nous paraît intéressante car elle représente un espace de recherche original et propice à une investigation de type ethnologique. Cependant, avant d’aller plus loin, un état des lieux de la littérature existante nous permettra de définir notre angle d’approche.
2.1. En course camarguaise
L’origine du taureau de Camargue est entremêlée d’histoire fantastique et de vieux cultes oubliés. Les auteurs (Baranger, 1980 ; Giraud, 1998 ; Saumade, 1984…) divergent à ce propos, mêlant parfois avec confusion probabilité historique et religieuse. En effet, le taureau a été célébré sur les pourtours de la Méditerranée dès les premiers âges de l’homme, comme peuvent en témoigner les peintures rupestres. Le culte qui l’accompagnera se formalisera diversement sur l’ensemble du bassin méditerranéen.
« Premier dans la hiérarchie des dieux souverains européens, son culte se fonde sur la reconnaissance de trois fonctions : l’administration du sacré, l’action guerrière par sa force et l’économie par sa fécondité. (…) Mithra ne pratique que les vivants de ce monde-ci, il est ainsi attaché à la terre des hommes, à la terre ferme : il participe à la société des hommes » (Giraud, 1998, 45). Le taureau a marqué les populations présentes dans ces zones d’influences, si bien que parfois les cultes de substitution durent intégrer les pratiques mithraïques. Ce qui était la naissance du soleil dans un culte devint la naissance du fils de Dieu dans l’autre. La résurrection est également un transfuge de ce jeu de récupération opéré par le christianisme. La foi mithraïque est tombée en désuétude « au moment où le christianisme était en pleine expansion avec la conversion de l’empereur Constantin (313 après J.-C.) » (Giraud, 1998).
Comme le soulignent Sylviane Giraud (1998) ou Frédéric Saumade (1984), il s’effectue une sorte d’acharnement contre le taureau. En effet, il doit disparaître au profit d’une foi en pleine expansion. Cela conduit inévitablement à des affrontements entre les autorités cléricales, relayés par le pouvoir royal et les populations locales attachées à la proximité de l’animal.
La littérature nous apprend donc que la course camarguaise s’est construite dans un affrontement constant avec le pouvoir social dominant. « Malgré cela, on continuait de faire courir les taureaux clandestinement, les militants républicains profitant d’ailleurs de ces occasions pour tenir des réunions politiques. (…) Certains commissaires zélés n’hésitèrent pas à faire abattre le bétail publiquement. (…) Dans un contexte aussi explosif, le taureau devenait l’emblème de la défense des libertés locales (…) » (Saumade, 1990). La course camarguaise, qui est l’expression de cette société, devint ainsi l’occasion de l’expression de la volonté identitaire rurale : « Ainsi représenté au cœur même de l’espace rural, entre l’église, les cafés, la mairie, la course libre était associée à la récréation festive qui récompensait des dures tâches de récoltes, mais aussi à une tradition maintenue malgré l’action uniformisatrice du pouvoir central » (Saumade, 1990).
Comme le précise Pierre Dupuis, « au temps de la répression administrative et policière contre les courses de taureaux, cette région fut le bastion privilégié et irréductible de la résistance pour la défense de ce qu’on a coutume d’appeler les libertés méridionales » (Dupuis, 1995, 11). En effet, avec les poètes du félibrige, Mistral se mit en quête de la construction d’une identité camarguaise, défendant les libertés méridionales et renforçant la conscience régionaliste : en 1854, « devant la volonté du pouvoir central d’uniformiser la langue et la culture du pays, l’identité provençale malmenée s’insurge et donne naissance au Félibrige » (Lys, 1995, 18). Les manadiers félibres « qui prétendaient entrer dans la bouvino comme on entre en religion » (Saumade 1994, 239), et notamment le marquis de Barroncelli, commencèrent à établir les caractères zootechniques du taureau de race camarguaise. L’élevage camarguais se vit alors pris d’une volonté de retour à la race pure, ce qui génétiquement était impossible. Cependant, cette notion de race reste ancrée dans ce qui constitue la bouvino, dans ce que regroupe la fé di bioù. Le taureau, qui cristallise l’ensemble des attentes du système camarguais, s’avère être en fait un « taureau métaphorique » (Saumade, 1990, 26), puisque le bioù n’est autre que le bœuf. En effet, le taureau, l’entier (non castré) par définition est appelé le tau, tandis que le bœuf se reconnaît dans le bioù. Cependant, comme le remarque Frédéric Saumade, il semble qu’il y ait une acception générale du terme qui n’est autre que « taureau métaphorique ». On peut aussi affirmer que le bœuf (bioù) est un taureau culturalisé, donc déjà transformé en symbole par sa castration.
« La société de bouvino est marquée par deux grands référents identitaires. Il s’agit bien sûr de l’élevage et de la course du taureau camarguais, mais aussi de la culture provençale félibréenne. (…) Depuis la seconde moitié du XIXe siècle, ces deux référents sont étroitement liés car ce sont des émules du félibrige, qui, suivant le projet mistralien de restauration des usages méridionaux, ouvrirent à la codification des traditions taurines. Véritables producteurs de rites et de mythes, ces ‘mainteneurs’ établirent une correspondance entre l’idéologie du mouvement littéraire et la ferveur pour les jeux des arènes en projetant dans l’univers tauromachique le concept de race ».
(Saumade, 1996, 101-114)
L’auteur nous présente ici ce qui semble soutenir le système culturel camarguais, le concept de « race ». En effet, l’idée de race (au sens utilisé au début du XXe siècle ou à la fin du XIXe, un sens proche de celui de « nation ») est fréquente, voire parfois récurrente, dans la littérature consacrée à la course camarguaise. Mais elle semble chaque fois renvoyer à un autre dénominateur plus englobant dans lequel elle paraît s’épanouir : la fé di bioù. Comme l’indique Georges Lys, « la fé di bioù concerne, à l’origine, un milieu populaire dont la majorité ne lit ni n’écrit » (Lys, 1995,73). Ce sigle énigmatique semble hermétique et peut paraître dénué de sens pour qui n’est pas en résonance avec ce système, car « sans doute faut-il être de ce pays, être brûlé par la passion, la , la foi des taureaux pour mieux ressentir l’effet magique » (Galtier, 1990, 47).
La fé di bioù marque un signe distinctif propre de la société camarguaise, dont l’organisation semble déterminée par ce référentiel commun. Et ainsi, « les abrivades et autres jeux taurins s’égrènent, au fil des jours, de ville en village dans ce terroir de Provence et du Languedoc, où demeure vive la passion des taureaux, la fé di bioù, que l’on nomme la , la foi » (Dupuis, 1995, 5).
Les razeteurs, qui sont les adversaires rituels du taureau, n’occupent que peu de place dans la littérature. Ils trouvent une place particulière, qui se définit souvent par la marginalité de leur statut en comparaison de l’animal « sauvage » métaphorique, toujours au centre et toujours positivé. Cependant, les razeteurs s’inscrivent dans ce qui peut paraître comme une continuité historique, à savoir que depuis plus d’un siècle ils sont recrutés dans les populations les plus marginales de la société camarguaise.
En effet, « à partir du début du siècle, bon nombre de razeteurs ont été recrutés au sein des familles venues d’Italie et d’Espagne [et] à chaque époque ceux qui font figure d’étrangers en puissance sont appelés à se mesurer aux dangereux cocardiers » (Saumade, 1996, 110). Cependant, il demeure que les pratiquants centraux de cette activité sont largement délaissés par la littérature disponible. Bien qu’existent certaines autobiographies ou certains témoignages écrits de razeteurs, un vide demeure concernant les étapes de leur accession au statut de razeteur. Même si l’on peut dire que « les razeteurs doivent suivre un parcours initiatique qui croise celui des cocardiers avant d’atteindre ce statut marginal de voleur rituel » (Saumade, 1994, 139), il semble difficile à partir de la littérature existante de poser les bases d’une somme de connaissances propre à l’apprentissage de la pratique du razet.
Plus précisément encore, rien n’est dit de la transmission ou de l’apprentissage de la fé di bioù qui conduit ces jeunes hommes à se confronter à une situation de danger physique qui peut être mortel. Si le concept d’ordalie a été évoqué pour les sports de l’extrême, il semble bien peu opérant ici au regard d’une pratique traditionnelle, très communautaire et très ritualisée.
Outre ce mutisme de la littérature concernant l’apprentissage de la fé di bioù, quelques autres points d’ombre doivent être signalés, notamment à propos du rapport du razeteur avec la fé di bioù. En effet, peut-on parler d’un « apprentissage » de la fé di bioù par les razeteurs ? Si tel est le cas, dans quel contexte font-ils cet apprentissage ? S’agit-il d’une éducation, d’une formation ? La revue de la littérature montre que ce domaine demeure non éclairé. Il convient donc de mettre à plat les notions qui pourraient servir à caractériser l’univers de la course camarguaise et particulièrement les écoles de razeteurs.
2.2. En éducation
Il semble important de définir les notions qui seront utilisées dans la suite de cette étude et de parler, en premier lieu, de la formation. Le terme d’éducation est défini par Gaston Mialaret de la façon suivante : « Alors qu’il avait un sens proche de la notion d’achèvement, et qu’il suggérait quelque chose d’accompli, il a pris désormais une acceptation plus large : il comprend à la fois les notions d’objectif, de modalité, de résultat d’une action éducative sur un sujet » (Mialaret, 1979, 231). Il semble que l’on puisse réduire ou résumer la formation à une action ponctuelle et non récurrente, résumant les actes qui la réalisent et l’objet qu’elle tend à réaliser.
A contrario, la transmission, s’inscrit dans une continuité, dans une logique récurrente, car, comme l’écrit Danièle Hervieu-Léger (2002, 56), « la transmission régulière des institutions et des valeurs d’une génération à une autre est, pour toutes sociétés, la condition de sa survie dans le temps ». Cependant, elle serait à sens unique d’un émetteur à un récepteur, dans une logique de simple reproduction.
L’éducation semble proposer plus de solutions car elle sous-tend une transformation, un changement qui ne semblait pas présent dans la définition de la transmission. Gaston Mialaret parle de l’éducation comme de « l’acte de conduire, de guider un enfant ou un adulte en l’arrachant à un état initial que l’on considère comme devant être dépassé » (1979, 192). Il y a un passage d’un stade à un autre. Ainsi, selon Émile Durkheim (1938, 404), l’éducation serait « l’action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale. Elle a pour objet de susciter chez l’enfant un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux que réclament de lui et la société politique dans son ensemble et le milieu social auquel il est particulièrement destiné. » L’auteur précise que l’éducation est un fait social, qui répond aux exigences de ce même social, ce qui invite Mialaret à ajouter que « les valeurs morales, sociales jouent un grand rôle dans l’éducation ». Que les hommes les considèrent comme étant d’origine divine ou comme étant la création d’un groupe social, ils les posent comme transcendantes par rapport à l’individu (Mialaret., 1979, 453).
« Éduquer quelqu’un, c’est donc lui faire comprendre qu’on n’a rien sans rien, c’est-à-dire sans effort, sans risque d’échec, et que ce sacrifice, loin de nier la valeur de ce qu’on sacrifie, l’exige ».
(Reboul, 1992, 31)
L’éducation se présente donc comme une métamorphose de celui qui est éduqué ou qui est en situation d’éducation, car « c’est se délivrer d’une ignorance, d’une incompétence, d’une incertitude, d’une maladresse, d’une incompétence, d’un aveuglement ; c’est parvenir à mieux faire, à mieux comprendre, à mieux être » (Reboul, 1992, 31).
Cependant, l’éducation ne se limite pas aux seuls espaces scolaires ou encore aux seuls espaces formels. Les auteurs, ainsi que la littérature, nous enseignent qu’il y a plusieurs lieux et modes d’éducation. Ainsi, l’éducation non formelle consiste en « toute activité éducative organisée et systématique, menée en dehors du cadre du système formel d’éducation ; pour dispenser des types déterminés d’apprentissages à des sous-groupes spécifiques d’une population, à la fois d’adultes et d’enfants » (Coombs, 1973). Mialaret précise que cela correspondrait à « toute activité éducative structurée et organisée dans un cadre non scolaire (apprentissage traditionnel, mouvements de jeunesse, clubs et associations diverses) » (1979, 194).
Ainsi, l’éducation non formelle serait un « processus continu d’acquisition de connaissances et de compétences ne se situant dans aucun cadre institutionnel » (Mialaret, 1979). Dès lors, il semble que l’on puisse considérer l’éducation comme un acte du quotidien, sans fin, puisqu’« il n’y a pas de période dans la vie sociale, il n’y a même, pour ainsi dire, pas de moment dans la journée où les jeunes générations ne soient pas en contact avec leurs aînés, et où, par suite, elles ne reçoivent de ces dernières, l’influence éducative… il y a une éducation inconsciente qui ne cesse jamais » (Durkheim, 1922, 69).
2.3. Élément stable et récurent
La pratique de la course camarguaise soulève des interrogations puisque l’on ne peut dire, de prime abord, dans quel mode elle se situe. En effet, les jeunes qui sont dans une « école de razeteurs » suivent de nombreux apprentissages et entraînements, mais la particularité de cette activité nous interroge sur ce qui se trame et se transmet dans ces écoles. Il semble donc que l’on ait à s’interroger sur ce que peut être la fé di bioù et notamment sur les moyens de sa transmission ou de son « apprentissage » dans ce cadre particulier.
 
3. Méthodologie
 
 
Afin de mieux cerner le terrain, mais surtout d’appréhender un élément discret de la société camarguaise, il semble pertinent de s’intéresser in vivo et in situ aux écoles de razeteurs. En effet, la pratique de la course, qui peut-être s’apprend là, est une émanation directe du système culturel et est d’autant plus intéressante que le sport, comme le précise Pierre Parlebas, « apparaît comme un véritable laboratoire reproduisant à petite échelle et de façon épurée les grands traits de tout phénomène social » (Parlebas, 1986, 237). « L’apprentissage » de la course peut peut-être nous en dire plus sur la société camarguaise.
Dès lors, nous concentrerons notre approche sur les razeteurs en écoles de razeteurs, et surtout sur les apprentissages effectués dans ces écoles.
3.1. Connaître et explorer un terrain pour en comprendre la complexité
Parlant de la démarche ethnologique, Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier spécifient que « l’objectivité (…) ne consiste pas à chercher à se mettre hors société, puisque tout observateur est défini par une appartenance sociale. La seule démarche possible pour cet observateur sera de jouer le jeu d’une autre insertion sociale, qui fasse apparaître, comme un bain révélateur, la nature de la socialité propre, et les distorsions dues aux effets de situation. Cette recherche savante met donc en œuvre désormais une méthode centrée sur l’enquête de première main au sein des sociétés étudiées – enquêtes dites de terrain –, qui permet une familiarisation lente et inévitablement longue avec les groupes étudiés » (Laburthe-Tolra & Warnier, 2003, 27).
Le terrain de cette étude sera donc les écoles de razeteurs, car elles sont en principe un espace d’« apprentissage » de la pratique du « razet » (c’est-à-dire de l’utilisation d’un crochet métallique pour arracher des attributs attachés au front et aux cornes vives du taureau) et donc de la course camarguaise. Car, comme le soulignent Pierre Bonte et Michel Izard, « le terrain est le laboratoire de l’ethnologue : il est dans sa vocation de faire du terrain » (Bonte & Izard, 2002, 471).
Ainsi, nous avons fait le choix d’observer, sur la longue durée, deux écoles de razeteurs, l’une à Vendargues, village de la périphérie de Montpellier, et l’autre à Fourques, village proche d’Arles, plus rural. Vendargues, village périurbain (« rurbain ») englobé dans la ville de Montpellier, est situé dans une zone dite languedocienne de pratique. Cette distinction qualifie une attente du public dans la pratique du razet, à savoir des razets plus longs, plus « propres », et un comportement du cocardier particulier sur la fin des actions aux planches (c’est-à-dire aux barrières qui entourent la piste et que le taureau peut venir heurter violemment dans sa chasse à l’homme). Ici, le territoire urbain se mélange à ce qui pourrait être qualifié de rural (Kayser, 1990). Le razeteur Sabri Allouani (vainqueur du Trophée des As – qui correspond au championnat de l’élite pour un autre sport), est issu de cette école et y revient à l’occasion pour côtoyer les jeunes aspirants razeteurs.
L’école de razeteurs de Fourques se situe dans un village qui est proche de la ville d’Arles mais en est séparé par le Rhône, un village qui entre bien dans la définition de rural (Kayser, 1990). Les razeteurs Pujol (vainqueur du Trophée de l’Avenir – équivalent d’un championnat « jeune » mais valorisé par les passionnés – et deuxième au Trophée des As) et Gleise (deuxième au Trophée de l’Avenir et troisième au Trophée des As) sont issus de cette école de razeteurs. Par ailleurs, ce village semble représentatif de ce qui pourrait être qualifié de zone provençale de la pratique.
Le choix du mode de recueil des données se base sur une observation directe et non participante qui s’établit lors des entraînements. En effet, ceux-ci étant publics et se déroulant devant des spectateurs, il paraît pertinent de choisir ce type d’observation, aisée à mettre en œuvre, dans un premier temps, « tapi » parmi les spectateurs.
Pour faire suite à cette période d’observation, le jeu des entretiens semble être le plus adéquat afin de mettre en mots ou plutôt de « donner mot » aux matériaux relevés dans un cahier ethnographique. Ainsi, par le biais d’entretiens non directifs et semi-directifs, ont été interrogés des encadrants, d’anciens razeteurs, des stagiaires (jeunes razeteurs en école), des razeteurs à l’Avenir, au trophée des razeteurs (correspondant au championnat de l’élite 2) et des As (élite 1). Le choix des personnes entretenues marque une volonté de couvrir toutes les étapes de la construction d’une carrière de razeteur. L’avant, comme l’après, est pris en compte au même titre que le pendant, puisque l’on s’interroge sur un processus d’éducation supposé marquer un avant et un après.
Par ailleurs, ce choix se fait également au regard de ce que nous enseigne la littérature existante sur la course camarguaise, à savoir que « les razeteurs doivent suivre un parcours initiatique qui croise celui des cocardiers avant d’atteindre ce statut marginal de voleur rituel » (Saumade, 1994, 139). C’est pourquoi il paraît judicieux de saisir chaque moment de ce qui est qualifié par l’auteur de rite initiatique.
3.2. Pour une ébauche de compréhension : l’analyse ethnologique
Le choix de la méthode ethnologique correspond à des préoccupations spécifiques. En premier lieu, il semble que la fé di bioù ne soit pas une donnée clairement identifiable par l’utilisation de méthodes dites quantitatives. Le recours à des outils qui auraient pour visée de saisir un groupe culturel donné, dans une segmentation, une description par tableau ou autre statistique, ne paraît pas approprié pour mettre en évidence ce qui semble se situer dans le symbolique. Ainsi, « l’approche ethnologique tend, par ailleurs, à envisager les phénomènes sociaux en insistant particulièrement sur deux de leurs caractéristiques essentielles : leur nature partiellement inconsciente et leur dimension symbolique » (Géraud, Leservoisier & Pottier, 2000, 18).
Par ailleurs, la taille du groupe social étudié se prête davantage à un outil parfois réservé aux ethnies plus exotiques. Cependant, si l’on considère la société camarguaise comme un espace différent du système social dominant, alors il paraît préférable de se situer dans une approche commune à toutes les civilisations exotiques, car « c’est surtout dans ce qui se présente comme irrationnel qu’on a le plus de chances de découvrir les voies de l’explication rationnelle, qui, dans d’autres contextes, est voilée par la banalité » (Cazeneuve, 1971, 19).
« Mais c’est sans doute l’expérience de l’altérité qui reste une des données essentielles de la démarche ethnologique. L’ethnologie consiste en une expérience humaine, celle de l’altérité du terrain, où l’anthropologue est confronté à un environnement dont les paramètres relationnels sont bouleversés. Cette distance de l’ethnologue à son objet d’étude est une des conditions de l’acquisition d’un regard critique nécessaire à la compréhension de l’Autre, mais aussi de soi, regard qui constitue l’un des apports majeurs de la discipline ».
(Géraud, Leservoisier & Pottier, 2000, 18)
En outre, le système culturel donné est fortement marqué par les réminiscences d’un fondement rural qui entretient des sociétés sans écriture basées sur l’oralité. C’est pourquoi, il semble judicieux d’utiliser des outils construits sur l’utilisation de cette même oralité. Ainsi, l’approche ethnologique est une adaptation de la méthode à ce terrain particulier.
 
4. Constat initial : l’entre-deux du statut de la course camarguaise
 
 
Une activité sportive n’a jamais trop de règles. Elle a des règles fondamentales qui lui donnent son essence et des règles périphériques qui lui permettent d’être lisible par tous : « Le jeu sportif est avant tout un corps de règles. Celui-ci régit les conditions de la pratique, fixe les modalités d’interaction et définit ainsi chaque ludo-système considéré » (Parlebas, 1986, 97). Or la course camarguaise pose ici une interrogation de taille puisque l’on ne sait comment la définir. En effet, est-elle un sport ou une activité traditionnelle ? Le sport incarne la modernité, tandis que la course camarguaise se réclame de la tradition. Cela souligne l’ambiguïté dans laquelle s’inscrit cette activité et par là même ses pratiquants. Sont-ils dans le sport ou dans la tradition ?
4.1. La course camarguaise : un jeu sportif traditionnel
Avant de se prononcer sur le statut de la course camarguaise, il convient de passer en revue ce qui fonde le sport.
Tout d’abord, « le sport est l’ensemble fini et dénombrable des situations motrices codifiées sous forme de compétition et institutionnalisées » (Parlebas, 1986, 55). La compétition paraît être l’enjeu du sport, et l’auteur ajoute que « le sport est régi par une codification compétitive. Il ne faut pas comprendre par là un vague affrontement suscitant des comportements d’émulation, mais un système de règles organisé, imposant un cadre formel à l’épreuve considérée. Par compétition motrice il faut entendre une situation objective d’affrontement moteur, soumise impérativement à des règles qui en définissent les contraintes, le fonctionnement et tout particulièrement les critères de réussites ou d’échecs » (Parlebas, 1986, 56).
Le sport est donc un cadre univoque prédéfini par un corpus de règles fixes, récurrentes et stables, dans lequel, « le rapport de l’individu à tout ce qui l’entoure (…) est dominé par le code de jeu, puissant médiateur normatif » (Parlebas, 1986, 97). Tout semble être dicté par la règle, la norme qui est partagée par l’ensemble des acteurs du sport, à savoir les pratiquants, le public, les institutions qui l’entourent, etc. Dès lors, « le comportement de chaque joueur, sa façon de se déplacer, de contrôler un ballon et de communiquer, va, comme magiquement, se couler dans un registre cohérent qui l’harmonise avec le comportement des autres » (Parlebas, 1986, 97).
En outre, le sport représente et normalise un affrontement, dont l’issue équivaut à une mort symbolique du perdant, car « tous les meilleurs discours sur le fair-play ne pourront jamais rien contre cette évidence : on vient sur le terrain pour gagner » (Hubscher, 1992).
Ainsi, le sport se caractérise par la rigidité de ses règles, mais aussi par l’égalité des chances qui sont établies au départ. Une égalité des chances pour une inégalité des scores. Ainsi, « les n équipes opposées sont d’effectif égal (…) en outre les équipes sont habituellement symétriques et se correspondent terme à terme comme en miroir » (Parlebas, 1986, 233). « Cette opposition procède d’une entente des adversaires » (Bouet, 1968, 25).
Cependant, le sport s’inscrit dans un système social donné, ce qui nous invite à considérer que « la motricité est aussi un fait social » (Parlebas, 1986, 126). Or la course camarguaise est l’expression d’un système social particulier, ce qui semble l’éloigner du sport. En effet, « le sport se confine strictement dans la seule sous-classe des duels symétriques opposant deux équipes identiques, les jeux traditionnels y ajoutent avec abondance des duels dissymétriques dont les deux adversaires affichent des postes, des rôles, des objectifs et des stratégies respectivement fort dissemblables » (Parlebas, 1986, 237). La course camarguaise représente, tout comme les « joutes languedociennes » (Pruneau, 1999, 80), ce que peut être le « jeu sportif traditionnel », puisqu’elle réunit les conditions de l’accession à ce statut. Le groupe des razeteurs ne correspond pas à un nombre fixe, il est fluctuant d’une catégorie à une autre, alors que « l’idée de compétition implique avant tout un combat réglé de plusieurs individus, où chacun recherche également la victoire sur l’adversaire » (Bouet, 1968, 46).
Par ailleurs, les razeteurs sont toujours plus nombreux que le taureau toujours seul. Ils représentent un surnombre qui s’oppose à l’égalité des chances de départ. Mais le problème essentiel que pose la course camarguaise se résume dans la rencontre de l’homme et du taureau, puisque c’est bien avec lui qu’il s’agit aussi d’entrer en compétition, si compétition il y a. Peut-on considérer qu’un nombre x d’hommes donne un équivalent taureau ? Selon Roger Caillois, « en principe, il semblerait que les animaux dussent ignorer l’agôn, ne concevant ni limites ni règles, et cherchant seulement dans un combat sans merci une brutale victoire » (1958). La dissymétrie du duel est constitutive de l’activité, l’entraînant inexorablement du côté des jeux sportifs traditionnels et non du côté du sport au sens strict.
En outre, le corpus de règles qui accompagne la course camarguaise n’est pas fixe, puisque, à l’exception du travail à la mode espagnole, tout est réalisable en piste. Or les razeteurs limitent leurs actions à ce qui est appelé le « faire briller » (mettre en valeur les actions du taureau), ce qui les éloigne d’une attitude simplement performative au profit des attentes du public. Ainsi, ils agissent selon des règles qui ne sont que de l’ordre de l’usage et non du règlement, ce qui éloigne d’autant plus la course camarguaise du sport, car « les jeux sportifs institutionnels imposent des règles serrées, fixes, et univoques ; les jeux sportifs traditionnels s’accompagnent de règles également serrées, mais souvent mouvantes et parfois équivoques » (Parlebas, 1986, 98).
Ainsi la Fédération Française de la Course Camarguaise souligne, dans ses statuts, l’aspect traditionnel de la course camarguaise : « Article 1 : l’association dite Fédération Française de la Course Camarguaise, fondée en 1975, a pour objet de maintenir et propager le sport constitué par la Course Camarguaise, émanation directe d’un folklore ancestral, de nature à développer les qualités physiques d’adresse et de courage de la jeunesse de notre région (…) la pratique sportive au sein de la F.F.C.C peut prendre deux aspects : la course camarguaise proprement dite [et] l’activité traditionnelle et sportive des gardians non salariés. »
4.2. Le taureau
« Ces jeux taurins, quels qu’en soient les enjeux et les règles (…) se présentent comme une activité accompagnée d’une conscience spécifique de réalité seconde ou de franche irréalité par rapport à la vie courante ».
(Greatfield & Subrero, 1987, 71)
« Comment êtes-vous venu en école taurine ? – En plein milieu d’une ferrade j’ai commencé à attraper des petits veaux et j’avais 13 ans et demi 14 ans, et… ça m’a plu et après y avait une vache emboulée [protections métalliques sur le bout des cornes] dans l’arène et j’ai traversé l’arène, et après j’avais un autre oncle du côté de ma mère qui était razeteur, qui m’a dit : ben, essaie de faire un razet. Et j’ai essayé de faire un razet, et après il m’a dit : ben, t’as le razet inné. Et j’ai fait un razet et j’en ai fait deux, après le troisième je suis passé dessous la vache et ça a été le déclic.
De passer sous la vache ? – Et ben je pense, ouais, parce qu’après, depuis ce jour-là, je peux plus m’enlever des taureaux. (…) C’est depuis ce jour-là que j’avais fait des razets à la vache, que j’ai commencé à suivre les courses de taureaux et à attraper la passion. Et je pense que les jeunes vont à l’école taurine pour ces raisons. »
On voit que, dans l’« apprentissage » de la fé di bioù, cet élément semble déterminant car repris dans plusieurs entretiens. Il fonctionne comme un rite de passage. Il faut une initiation violente, et se faire renverser (passer sous le taureau) constitue l’un des éléments forts de cette initiation qui fait entrer de plain pied, on le voit, dans la fé di bioù.
Par ailleurs, la course camarguaise, à l’inverse du sport, ne consacre pas l’homme comme héros sportif, mais glorifie le taureau cocardier, « le bioù », comme véritable centre de l’activité. « Ici, le cocardier était le véritable artiste ; à l’instar des grands maestros espagnols ou des personnages les plus dignes de la République, il pouvait être statufié sur la place publique, enterré sous une pierre tombale ou une stèle » (Saumade, 1998, 160).
Les grands cocardiers prennent le haut de l’affiche – cela est net dans toutes les affiches de course camarguaise contrairement à celles des corridas où le taureau qui va être tué reste toujours anonyme ; le taureau dans les courses camarguaise ne meurt jamais ou alors exceptionnellement, par accident –, et ce au détriment des hommes qui viennent le « faire briller ». Le public de la course camarguaise s’identifie à l’animal, en se nommant la « bouvino ». Il vient voir l’animal sauvage défendre, paradoxalement, les valeurs des hommes contre les razeteurs, qui par un jeu de course fuyante se font raccompagner par le taureau et ce parfois dans le fracas du « coup de barrière ». « Considéré habituellement comme un phénomène éminemment concret, le jeu est en réalité d’abord une abstraction, un code de rapports » (Parlebas, 1986, 98). La course camarguaise constitue essentiellement un rapport à l’animal très particulier et complexe, qui « exalte véritablement l’honneur, la dignité et la valorisation du taureau que tout le monde de la bouvino aime » (Greatfield & Subrero, 1987, 77). On peut voir, lors de courses, des spectateur pleurer ou pousser des « Ouh ! » de désaprobation parce que le taureau a été maltraité par les razeteurs, voire involontairement blessé.
4.3. La place de l’homme
L’homme n’est pas ce qu’il pourrait être dans la sphère sportive, à savoir le héros. Il incarne ici, le rôle de « faire valoir », ce que donne à entendre de manière récurrente cette expression assez énigmatique de « faire briller ». En effet, l’homme se doit de mettre en valeur le taureau, de lui permettre d’exprimer toute sa férocité supposée, donnant au public la satisfaction d’avoir vu un « bon » cocardier. Pour cela, le razeteur s’éloigne d’une attitude efficace et efficiente, pour utiliser une gestuelle qui paraît bien souvent inefficace, voir inappropriée, mais « la règle du jeu est unique : elle consiste pour l’acteur à fasciner le spectateur, en évitant qu’une faute conduise celui-ci à refuser l’illusion ; elle consiste pour le spectateur à se prêter à l’illusion sans récuser de prime abord le décor, le masque, l’artifice auquel on l’invite à ajouter foi, pour un temps donné, comme réel plus réel que le réel » (Caillois , 1995).
Les razeteurs forment le corps des adversaires du bioù, qui les chasse de la piste. Frédéric Saumade définit les razeteurs comme des voleurs rituels : « Assumant le rôle maudit du chasseur de primes, ces officiants sont vêtus d’une tenue blanche qui contraste avec la noirceur immaculée du véritable taureau camarguais. Antagonistes de la bête du terroir, ils sont logiquement associés à l’altérité » (Saumade, 1996, 101).
Les hommes, qui interviennent en piste, se voient stigmatisés. Pour Erving Goffman (1975), le terme apparaît dès l’Antiquité : « Les Grecs apparemment portés sur les auxiliaires visuels, inventèrent le terme de stigmate pour désigner des marques corporelles destinées à exposer ce qu’avait d’inhabituel et de détestable le statut moral de la personne ainsi signalée. (…) De nos jours, le terme s’emploie beaucoup en un sens assez proche du sens littéral originel, mais s’applique plus à la disgrâce elle-même qu’à sa manifestation physique. » Les razeteurs représentent la marginalité, et l’impureté de leurs actions se résume par le caractère vénal qui se concrétise dans l’échange d’attributs volés sur les cornes du taureau en échange de sommes d’argent (parfois très importantes). Paradoxalement il est difficile de savoir combien gagne annuellement un razeteur, alors que l’enjeu financier sur les attributs est permanent dans la course. Le speaker annonce : « x deux euros de plus pour la cocarde, y un euro de plus, z porte la cocarde à 100 euros. » Les jours de grandes courses, un attribut (coupe du frontal, coupe de la cocarde, glands, cocarde, ficelles), notamment les ficelles, peut atteindre la somme de 300 euros. Pourtant l’argent est globalement tabou et peu évoqué dans le monde de la course camarguaise (est-ce parce qu’il est le symbole de la modernité et fonctionne sur un modèle antagoniste au modèle originel celui du « don » ?).
4.4. Le rite de la course camarguaise
Les rituels compétitifs sportifs « nous montrent qui nous sommes, en consacrant et théâtralisant les valeurs fondamentales qui façonnent nos sociétés : les identités que l’on partage et que l’on rêve, la compétition, la performance, le rôle de la chance, de l’injustice, de la tricherie sur le chemin d’une vie individuelle et collective » (Bromberger, 1995, 349).
La course camarguaise répond aux exigences rituelles sportives en organisant des rites sportifs. Cependant, là où « les rituels de la compétition sportive sont tournés vers les athlètes, les spectacles leur sont offerts et la possibilité festive de se mélanger à eux est un hommage. Les rituels de la course camarguaise sont tournés vers les activités paysannes traditionnelles qui constituent l’âme du pays » (Chaze, 1999). La course est ponctuée, comme on vient de le voir, par les annonces de la présidence qui fait monter la valeur des attributs grâce aux dons des spectateurs, ainsi que ceux des entreprises et des notables locaux. Jean-Pierre Chaze nous précise que « le rituel offre par les enchères la possibilité à tous les habitants du pays de soutenir l’effort des hommes et, par la même occasion, de se mettre en scène et de rentrer de manière interactive au cœur de la course » (Chaze, 1999, 92). Ainsi, « la récompense du meilleur est payée comme un travail par un jeu de primes. La récompense sportive, le trophée, est en quelque sorte surajouté » (Chaze, 1999).
 
5. Les écoles de razeteurs et l’entre-deux
 
 
5.1. L’histoire
« Lorsque l’on étudie historiquement la manière dont se sont formés et développés les systèmes d’éducation, on s’aperçoit qu’ils dépendent de la religion, de l’organisation politique, du degré de développement des sciences, de l’état de l’industrie, etc. Si on les détache de toutes ces causes historiques, ils deviennent incompréhensibles ».
(Durkheim, 1992)
Fort de cet enseignement, il semble que l’on doive prendre en considération ce qui fut antérieur aux écoles de razeteurs fédérales. L’accession au statut de fédération, par la course camarguaise sous-entendit la mise en conformité avec les caractéristiques techniques et institutionnelles réclamées par le législateur. C’est ainsi que se mit en place la formation des razeteurs, ou plus exactement que le système préexistant à l’instance fédérale fut mis en conformité.
« Ce qui était bien à l’époque… fallait… en Languedoc, bon, t’étais pas assuré et t’avais les anciens qui te faisaient pas de cadeaux. S’ils te faisaient cadeau aux ficelles, tu vois, ils te laissaient un petit peu les démarmailler [entailler les ficelles sans les enlever], bon, mais ça c’est humain, comme dirait l’autre. Et bon… quand, coquin de dieu, tous les dimanches tu faisais la vole [tu rentrais bredouille], le dimanche d’après tu faisais encore la vole, tu te disais : c’est pas possible. Alors tu essayais de… d’aller à la tête. Si tu arrives à t’en sortir, tu étais un petit peu plus hardi. Après tu prenais une confiance, mais des fois j’en ai eu vu… euh… ben… ils allaient jamais à la tête. Puis, à force de faire la vole, ils rentaient dans le taureau et ils prenaient une lippe [se faire accrocher, voire blesser par le taureau]. Déjà, tu vois, si le gars il y retourne c’est qu’il est passionné, c‘est qu’il en veut. »
En effet, la société des razeteurs, qui précédait les écoles de razeteurs, fonctionnait sur un système de corporation et de cooptation. Ainsi, pour y accéder, l’aspirant sociétaire devait se trouver deux parrains qui se porteraient garants de ses qualités de razeteur, mais il devait également pratiquer une année entière sans avoir de couverture. La société des razeteurs fournissait à ses adhérents une caisse de solidarité qui prenait en charge les frais divers en cas d’accident, en attendant que les assurances personnelles prennent le relais. Elle légitimait également le statut de razeteur. Les témoignages de cette époque laissent entrevoir par ailleurs le principe de préservation du milieu en refusant l’accès au plus grand nombre. Le refus n’est pas catégorique, mais sans couverture financière et sans assurance les prétendants razeteurs se voyaient évidemment moins nombreux.
Avec l’avènement du système fédéral, la société des razeteurs est intégrée à l’ensemble fédéral, mais sa philosophie perdure encore dans les pratiques et les faits car, comme le précise Sylviane Giraud, « aucune forme n’est définitive, le fond reste cependant » (1998, 114).
« C’est pas l’école… euh… c’est pas l’école laïque. C’est… c’est quand les jeunes viennent… viennent à l’école taurine, c’est qu’ils ont envie d’apprendre. On te met à l’école parce que t’es obligé d’aller à l’école. Et la moitié pratiquement n’aime pas l’école… euh… Donc… euh… alors que, là, ceux qui y viennent, c’est qu’ils aiment ça, c’est qu’ils ont envie de découvrir quelque chose, donc ils écoutent. Du fait… de… de… d’être écoutés… que les jeunes soient attentifs à ce qu’on dit, voilà… c’est… c’est plaisant. »
Bien que les écoles de razeteurs soient supposées fournir les bases techniques de cette pratique, l’accession aux « courses en pointe » (à cornes nues), c’est-à-dire présentant un danger parfois mortel pour le razeteur, se fait sur l’avis de conseillers délégués par la fédération. La sélection s’opère sur la subjectivité des ces « techniciens » eux-mêmes anciens razeteurs, car il n’est pas précisé de critères particuliers concernant l’accession « en pointe ». Ainsi, le choix des athlètes revient sur ce qui précédait, un mode de recrutement par la cooptation. Actuellement rattachées au système fédéral, les écoles de razeteurs s’inscrivent dans une continuité de fond.
« Tu peux pas dire à cette personne : fais comme ça, pars de cet endroit, parce que personne a le même razet. »
5.2. Les écoles de razeteurs : ethnographie d’un non enseignement
L’observation ethnologique montre que les séances d’entraînement sans taureau s’organisent en trois temps, un échauffement basé sur de la course (la durée varie de 10 à 35 minutes), une partie technique avec du « frontal » (paire de cornes où sont placées des ficelles) et du saut, puis, pour conclure, les étirements.
Durant ces séances, le comportement des pratiquants est assez atypique puisqu’il est double. Il s’organise par rapport aux pratiquants eux-mêmes, mais également en rapport avec le public. L’organisation avec le reste du groupe est avant tout une discussion incessante, une sorte d’exclusion de la concentration. Chacun se rapproche d’un autre pour bavarder, puis s’approche d’un autre élément et recommence. L’éducateur, qui court avec eux, procède de la même manière et répond aux sollicitations verbales des jeunes.
Les jeunes qui participent aux entraînements font preuve d’un manque de concentration assez symptomatique d’une non-rationalisation de l’activité. Ainsi, la majorité des séances se déroule dans le bruit, et les consignes données par l’éducateur ne sont pas prises en compte. Chacun entretient une discussion tout en faisant l’exercice. Cela semble fonctionner puisque l’apprentissage est basé sur la démonstration et la répétition. Les plus bavards, qui n’auraient pas entendu les consignes, se glissent dans les derniers pour passer et regardent les premiers faire pour comprendre l’exercice (on a donc là l’image d’une transmission par imprégnation). À cela, il faut ajouter la relation avec le public, qui est particulière. Durant l’échauffement, les jeunes ou l’entraîneur quittent l’activité et se dirigent vers les gradins pour saluer quelqu’un, discuter avec lui, galéjer ou encore s’asseoir à ses côtés et entamer une discussion. Ainsi, l’activité se déroule à la fois dans la piste et dans les gradins. Le public ne participe pas à l’entraînement mais semble en faire partie. Les jeunes font le va-et-vient entre la piste et les gradins où ils y rejoignent des ami(e)s pour relancer une autre discussion. Il n’est pas rare de voir un jeune quitter l’exercice pour se diriger vers les gradins et s’y asseoir.
La partie dite technique, qui s’effectue sans taureau, est souvent l’occasion d’automatiser le geste (razet), la course, le saut. Chaque élément est vu de façon isolée et décontextualisée. Cependant, lors d’une reprise globale des techniques répétées au cours de la séance, à tour de rôle les jeunes se relayent pour faire le taureau. Celui qui est chargé de cette tâche se doit de reproduire le comportement attendu de l’animal (c’est peut-être là, en remplaçant l’animal, qu’il apprend vraiment la fé di bioù), et chasse les jeunes en dehors de la piste.
Ce qui s’apprend là, c’est aussi très précisément la technique du razet : « En gros, le razet c’est la personne. Chaque personne razète différemment. » Le razet consiste en une course incurvée visant à arracher sur les cornes du taureau des attributs, à l’aide d’un crochet métallique : « Toute spécialité sportive réside en sa forme spécifique dans une organisation du mouvement » (Bouet, 1968, 25). Les aspirants razeteurs répètent à loisir la fuite qui fera toute l’intensité du spectacle dans les arènes.
« Quelle est la première chose que vous apprenez à un jeune ? – Le saut de barrière… à sauter les barrières, c’est le plus important. Après, le razet ça vient tout seul. C’est d’abord sauter la barrière, en confiance avec la barrière, et après petit à petit la personne s’adapte… s’adapte… euh… à… petit à petit je les mets au milieu… euh… et avec les vaches, il prend sa place, il regarde les autres. Moi je laisse devenir, moi je suis pas quelqu’un qui… je vais y dire : mets-toi comme ça, pars comme ça. Moi, je les mets dans l’arène. Dans l’arène il observe, après je le règle, mais au début je le laisse passer de côté, je le laisse se débrouiller. C’est comme ça que j’ai fait et je pense que c’est comme ça que t’apprends. »
On voit bien ici se transmettre un « savoir-faire traditionnel efficace », sans véritable enseignement (Mauss, 1936).
A contrario de ces séances sans taureau, il y a les courses dites d’entraînement. Un éleveur apporte du bétail, qu’il souhaite tester, observer pour mieux faire sa sélection future. Les jeunes se prêtent volontiers à ce type de course puisque c’est pour eux l’occasion de « toucher des têtes », mais également de mettre en œuvre leurs apprentissages. Or les comportements diffèrent et notamment sur la vitesse d’exécution de la tâche. En effet, la gestuelle qui est complètement automatisée se voit ralentie, comme s’il y avait une volonté de laisser l’animal reprendre du terrain sur le razeteur.
Cela peut sembler étrange, mais les aspirants razeteurs attirent le taureau jusqu’aux planches afin de voir s’il fait un coup de barrière. Ce qui est appris dans les séances classiques (sans taureau) n’est pas vraiment appliqué. Au lieu de chercher à se mettre en sécurité rapidement, comme ils l’ont appris antérieurement, ils s’exposent davantage à la charge de l’animal.
Les jeunes aspirants razeteurs sortent de l’attitude sportive de la performance pour endosser une fonction qui paraît tenir d’autre chose que du sport. Ainsi, cela « éloigne le razeteur d’une attitude seulement performante, sportivement parlant seulement efficace, il lui faut mettre en valeur la combativité du taureau et, du coup, renchérir lui aussi sur la prestation risquée de ses concurrents » (Chaze, 1999, 92).
« Le jeu – et plus encore sa version actuelle, le sport – a toujours été le dépositaire des orgueils nationaux » (Pivato, 1994, 10). En cela, la course camarguaise n’échappe pas à la règle. L’activité des razeteurs et des aspirants razeteurs consiste à « faire briller » le taureau, à exalter sa superbe, à mettre en valeur « la race » camarguaise symbolisée par le taureau.
 
6. La transmission de la fé di bioù
 
 
6.1. Razeteur : un rite de passage
Comme le précise Frédéric Saumade, « les razeteurs doivent suivre un parcours initiatique qui croise celui des cocardiers avant d’atteindre ce statut marginal de voleur rituel » (Saumade, 1994, 139). Mais quelles sont les étapes de ce rite initiatique sensé les conduire au statut de voleur rituel ?
6.1.1. La séparation
Selon Victor W. Turner (1990), les rites de passage « sont marqués par trois périodes : celle de séparation, de marge (ou limen, qui signifie « seuil » en latin) et d’agrégation. La première période (de séparation) comprend un comportement symbolique qui signifie le détachement de l’individu ou du groupe par rapport, soit à un point fixe antérieur dans la structure sociale, soit à un ensemble de conditions culturelles (un « état »), soit aux deux à la fois. Pendant la période « liminaire » intermédiaire, les caractéristiques du sujet rituel (le passager) sont ambiguës, il passe à travers un domaine culturel qui a peu ou aucun des attributs de l’état passé ou avenir. Dans la troisième période (réagrégation ou réintégration), le passage est consommé. Le sujet rituel, individu ou groupe constitué, est une fois de plus dans un état relativement stable et, en vertu de cela, a des droits et des obligations vis-à-vis des autres de type clairement défini et ‘structural’ ; il est censé se comporter conformément à certaines normes coutumières et à certaines références éthiques qui s’imposent à ceux qui possèdent une position sociale dans un système de pareilles positions. »
Le premier temps du rite initiatique se résume par l’entrée en école de razeteurs. La volonté même de devenir un razeteur crée une séparation avec le groupe. Ceci est valable pour les jeunes issus des couches marginales de la population camarguaise, mais également pour les jeunes issus du système camarguais. Dès lors, ils sont accompagnés, sans prétention, de la mauvaise réputation, qui se voit nourrie par les « on l’a vu » et les « qu’en-dira-t-on ? ». Même d’une famille non issue de l’immigration immédiate (tel par exemple le razeteur Durand et bien d’autres), l’apprenti doit être stigmatisé comme déviant. On le dit bagarreur ou voleur, voire alcoolique, voire les trois à la fois. On peut le désigner de « caraque » (c’est-à-dire bohémien ou gitan), voire aujourd’hui de « racaille » ou « caillera » pour les plus jeunes. On peut même insinuer que l’ensemble de sa famille a une mauvaise vie. Il est ainsi symboliquement séparé du groupe. C’est peut-être à ce moment qu’il préférera le danger du taureau à sa propre communauté et qu’il désirera se réhabiliter en faisant « briller le taureau », symbole, lui, de la communauté. L’apprentissage de la fé di bioù commence sans doute par cette séparation, puis cette mise à la marge.
6.1.2. Le liminaire
L’étape qui suit est appelée par Turner la liminarité. « Les attributs de la liminarité ou des personnes en situation liminaire (« les gens du seuil ») sont nécessairement ambiguës, puisque cette situation et ces personnes échappent ou passent au travers du réseau des classifications qui déterminent les états et les positions dans l’espace culturel » (Turner, 1990, 95). Le jeune razeteur, dit « stagiaire », n’est pas encore razeteur, mais il n’est plus celui qu’il était en entrant en école de razeteurs. Il est l’être liminaire définit par Turner.
Il razète dans des courses dites « de protection », spécialement dédiées à cette catégorie. Ces courses ne sont pas un championnat, mais ne sont pas non plus des entraînements, elles sont dans l’entre-deux, où il n’est pas nommé razeteur par le public et les officiels. Il est le stagiaire et intègre « l’école ». Son nom, même s’il est en piste, ne figure jamais sur l’affiche au-dessous du nom des taureaux. Il n’est plus rien, ni membre de la communauté, ni voleur rituel. C’est peut-être dans ce moment de « noviciat » ou d’apprentissage que s’intensifie la fé di bioù.
6.1.3. La réagrégation
La réagrégation représente la fin de ce mouvement de transformation. « Dans la troisième période (réagrégation ou réintégration), le passage est consommé. Le sujet rituel, individu ou groupe constitué, est une fois de plus dans un état relativement stable et, en vertu de cela, a des droits et des obligations, vis-à-vis des autres, de type clairement défini et ‘structural’ ; il est censé se comporter conformément à certaines normes coutumières et à certaines références éthiques qui s’imposent à ceux qui possèdent une position sociale dans un système de pareilles positions » (Turner, 1990).
Être un razeteur, c’est accéder à une nouvelle fonction dans le système camarguais. Ainsi, pour le jeune qui sort d’une école de razeteurs, « l’avant n’est pas comme l’après et le passage dans l’après ne permet aucun retour en arrière » (Gleyse & Valette, 1999, 35). Il a acquis le statut de voleur rituel (Saumade, 1998). Pour ce faire, il doit s’être mis en danger réel, avoir affronté un animal à cornes nues (en pointe), non emboulées, en étant validé à cette étape par des razeteurs déjà anciens qui vont devenir ses pairs. À partir de ce moment, son nom pourra, au-dessous de celui des taureaux, figurer sur les affiches. À partir de ce moment, sa foi dans le taureau sera devenue indéfectible, au point qu’il viendra risquer sa vie toutes les fins de semaine dans les petites arènes locales dont disposent pratiquement tous les villages de la région, voire dans les grandes arènes tauromachiques mieux connues (Arles, Lunel, Palavas…).
6.2. Le marginal : un statut, une place
Ainsi, celui qui devient razeteur prend alors l’image de la fonction et se soumet au « qu’en dira-t-on », et « les normes laxistes de la course camarguaise contribuent à entretenir la mauvaise image impartie aux razeteurs, liées au caractère impur de leur action dont la finalité est ostensiblement vénale » (Saumade, 1998, 82). Mais la marginalité semble se lire comme une place à part entière dans le système camarguais. L’étranger représente une nécessité complexe car « la marginalité représente aussi l’aventure, l’envers du système des normes dominantes et comme une incarnation très cher payée de la liberté, dans une société où celle ci a peu de place. (…) La marginalité est l’effet de procédures concertées d’exclusions. (…) L’exclusion n’est pas la marginalisation, bien qu’elle puisse y conduire » (Paugam, 1998, 565). Dès lors, on peut remarquer que la marginalité est une constituante de l’activité taurine camarguaise. Elle semble être nécessaire, obligatoire, essentielle à la reproduction de la course camarguaise. L’apprentissage de la fé di bioù serait donc finalement une transmission traditionnelle, sans enseignement, de ce statut de « voleur rituel ».
On notera pourtant que le fait d’être institué razeteur intègre le pratiquant de plain pied dans cette même société qui l’exclut. Il sera dès lors très visible (habit blanc…) et très stigmatisé, très exclu puisque dans la piste, et très intégré puisque au centre de l’activité. Alien et alter, voire ego à la fois. Mais une seule chose peut le porter à cette place : la fé di bioù qu’il a finalement apprise sans qu’on ne la lui ait vraiment enseignée.
 
7. Conclusion
 
 
Comme le précise Vincent de Gaulejac, « la participation de l’individu aux idéaux et aux modèles culturels du groupe, valorisés et admis comme étant les meilleurs, contribue ainsi fortement à l’édification de l’identité. La culture fournit un cadre global de pensée et de désirs, elle exerce une influence sur la personnalité de chacun, si bien qu’il est impossible de concevoir des identités indépendantes d’un certain modelage culturel » (De Gaulejac, 1996).
Le razeteur se construit dans une marginalité socialement admise, et paradoxalement valorisée, qui contribue à l’édification du razeteur. Les écoles de razeteurs semblent former un cadre particulier de la reproduction des systèmes préexistants. Comme le fait remarquer Olivier Reboul, « il n’est pas d’éducation sans valeurs » (Reboul, 1992). Il semble que l’on puisse dire qu’ici la fé di bioù offre ce cadre d’expression. S’appuyant sur les écoles pour préparer de nouveaux razeteurs, la fé di bioù s’exprime par le biais du rite tauromachique camarguais « qui donc peut être pensé comme un comportement répétitif, collectif créant du lien social » (Gleyse, 1999, 18) autour d’un référant commun, le taureau. Ainsi, elle semble exprimer les valeurs du système camarguais, mais également les moyens et les comportements de ce même système, qu’elle paraît sous-tendre. La croyance dans le taureau, la fé di bioù, apparaît comme un tout englobant pour ceux qui s’y prêtent.
Au final, le constat de cette recherche ethnologique met en évidence un paradoxe. Les écoles de razeteurs produisent des apprentissages par un non-enseignement, voire une non-éducation. Donc, à la question initiale : « la fé di bioù s’apprend-elle ? », la réponse semble être positive. Par contre, à la question : « la fé di bioù s’enseigne-t-elle dans les écoles de razeteurs ? », la réponse devrait être largement plus nuancée. La fé di bioù semble bien être davantage l’objet d’une transmission traditionnelle efficace que d’un véritable processus didactique rationnel. Au bout du compte, cette étude pose la question du rapport de la didactique rationnelle moderne et de la transmission traditionnelle.
 
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