- Les conduites dopantes fondatrices d'une sous culture cycliste (1965-1999)
- Éditorial
- Le dopage sportif : la responsabilité des praticiens médicaux. Doping in Sport: the responsibilities of medical practitioners
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S'inscrire Alertes e-mail - Staps Cairn.info respecte votre vie privée1 « On veut un cyclisme propre, immunisé, indolore. Un cyclisme sans combines, sans dopage, sans tragédie. Un cyclisme sans le cyclisme » écrit O. Dazat dans un vibrant « Eloge de l’impureté » (2003). Sous cette formule plus ou moins stigmatisée, le journaliste résume les fondements culturels du cyclisme et notamment l’ensemble des conduites gravitant autour du dopage. Notons que cependant, la pharmacologie n’est pas seule au centre de cette culture. En ce sens, nous n’étudierons pas ici le dopage en terme de produits ou de médicaments mais nous nous appuierons sur la terminologie de Patrick Laure qui définit la « conduite dopante » comme « un ensemble d’actes observables (le processus de recours au produit) par lesquels, dans un contexte d’incertitude, une personne tente de s’adapter à la représentation qu’elle a d’une situation donnée, aux fins de performance » (2002, 42-43). Nous élargirons d’ailleurs ce concept à l’ensemble des conduites qui gravitent autour de l’utilisation de produits et procédés légaux et illégaux (schéma 1). Car notre souci est moins de décrire des listes, des produits et procédés, illégaux le plus souvent que de montrer que ces conduites spécifiques fondent une sous-culture sportive, celle qui organise certains groupes de coureurs cyclistes (schéma 2).
2 Or faire apparaître une sous-culture spécifique suppose préalablement de s’entendre sur les définitions de culture et de sous-culture. Dans une visée anthropologique, Edward Sapir (1949) définit la culture à la fois comme un système de comportement et un système de communication. Il ouvre ainsi la voie à la définition d’ordre sociologique que nous retiendrons dans laquelle « la culture est un ensemble lié de manières de penser, de sentir et d’agir plus ou moins formalisées qui, étant apprises et partagées par une pluralité de personnes, servent, d’une manière à la fois objective et symbolique, à constituer ces personnes en une collectivité particulière et distincte » (Rocher, 1968, 111). La culture sportive correspondrait alors à des normes et des valeurs partagées par l’ensemble des sportifs. Autrement dit, les personnes partageant cette culture développeraient un « esprit sportif » s’appuyant sur les idéaux de la société contemporaine : le prestige méritocratique, la transparence, l’égalité des chances. Dans ce système, le champion incarne la forme, la jeunesse, la beauté et la performance se caractérise par le beau et le bien réunis, la détermination et le dépassement de soi (Queval, 2004, 50-51). Ces valeurs et ces normes largement diffusées par Pierre de Coubertin confèrent à la culture sportive valeur d’exemple. Un athlète ne doit alors pas tricher, ni avec les autres, ni avec lui-même. Dès lors, une sous-culture se caractérise par des valeurs et des normes différentes faisant l’objet de sanctions émanant de la culture dominante. Elle fait apparaître des comportements et des systèmes de communication que nous chercherons à définir à travers le discours de coureurs cyclistes. En d’autres termes, les cyclistes qui se dopent (nous ne sous-entendons pas qu’ils sont les seuls à se doper) présentent un noyau de conduites qui leur est propre et qui permet de définir ce groupe comme particulier et différent de la culture dominante. En ce sens, il y a bien déviation par rapport aux normes culturelles admises par la société (Szabo, 1994, 121127), ces déviations donnant lieu par ailleurs à la mise en place de sanctions (cf. lois et règlements anti-dopage). L’ambition de notre étude est alors de mettre en relief les usages et les codes particuliers constitutifs des conduites dopantes des coureurs cyclistes.
3 W. Voet reconnaît que l’usage de produits dopants « a toujours fait partie intégrante de la culture du cyclisme de haut niveau » (1999, 101). Partie intégrante au point qu’en 1966, les coureurs du Tour de France, Jacques Anquetil et Raymond Poulidor en tête, firent grève pour protester contre la loi antidopage votée quelques mois auparavant. Ils estimaient qu’il s’agissait d’une atteinte au droit du sportif de disposer de lui-même ! Déjà, à cette époque, les coureurs étaient soutenus par la foule qui croyait à la pureté des champions ; aujourd’hui encore, « tous les sondages placent les sportifs au sommet de l’admiration collective » (Redeker, 2002, 11). Mais la médiatisation des affaires, notamment celle du « Tour empoisonné »[1] [1] Le Tour de France cycliste 1998 a donné lieu la mise en...
suite (Libération, 17 juillet 1998), les confessions d’anciens coureurs[2] [2] Cf. quelques ouvrages d’anciens coureurs cyclistes et...
suite, les décès prématurés de quelques cyclistes professionnels[3] [3] De Pracontal, M. (1998). Quand le sport tue. Le Nouvel Observateur,...
suite laissent de toute façon planer la suspicion et le doute. Nicolas Guillon s’interroge par exemple sur la réelle efficacité des interventions policières de 1998 et des mois suivants, le peloton n’ayant « en rien modifié ses habitudes » (Guillon, 2000, 58). Pour autant, la fin des années quatre vingt dix est marquée par une large diffusion des affaires de dopage comme en témoigne une longue série d’articles sur le sujet, publiée par l’Equipe en janvier 1997 et bon nombre de reportages ou articles relatant compétitions et performances sont publiés ou diffusés avec quelques allusions directes ou indirectes à l’usage de produits dopants.
4 Contrairement à l’histoire des produits dopants dont quelques auteurs se sont fait une spécialité[4] [4] Notamment Laure, P. (1995). Le Dopage. Paris : PUF., Laure,...
suite, l’histoire de la notion de dopage et celle de sa définition reste à écrire. Pour Nicolas Guillon (2000, 25), le dopage relève d’« un phénomène social évolutif » ponctué par les années « amphétamines », les années « anabolisants » puis les années « EPO ». Patrick Laure situe pour sa part, « l’âge de déraison » caractérisé par l’essor des « conduites dopantes » sous le règne notamment des dérivés hormonaux, stéroïdes anabolisants en particulier, entre les années soixante et le milieu des années quatre vingt dix (Laure, 2004, 18). Il existe donc différentes formes de dopage et ces différences renforcent des clivages : « dopage du pauvre et dopage du riche. Aux deux extrêmes se trouve la version artisanale du sportif amateur de base, utilisant des produits bas de gamme, et la version « scientifique », fondée sur des biotechnologies, du sportif de très haut niveau » (Laure, 2000, 24). Cette évolution des procédés et des moyens a motivé le choix de notre période d’étude. Mais ce n’est pas la seule raison : le dopage connaît aussi une évolution politique. Entre 1965 et 1999, pas moins de trois lois contre le dopage sont promulguées. La première, celle de 1965, impulsée par Maurice Herzog, pénalise l’utilisation de substances dopantes même si, quelques années plus tard, en 1969, l’arrêt Bellone la rend caduque. La seconde, dite loi Bambuck, du 28 juin 1989 replace les sanctions encourues par l’usager de produits dopants au niveau disciplinaire. Dans le même sens, la troisième loi, dite loi Buffet, du 23 mars 1999, reconnaît le sportif dopé comme « victime du système » et, de ce fait, lui retire la sanction pénale (Siri, 2002). Du coté des institutions sportives, la définition du dopage oscille entre répression et prévention avec l’incontournable publication de la liste des produits interdits ! Toutefois, les années 2000 constituent bel et bien un tournant puisque pour la première fois, en 2003, le Comité International Olympique inscrit le dopage génétique dans les méthodes interdites aux sportifs.
5 Ainsi, nous montrerons que les années 1965-1999 constituent une période au cours de laquelle les conduites dopantes des coureurs cyclistes constituent un système particulièrement stable (Malinowski, 1944). En effet, nous étudierons en quoi elles font l’objet « d’une transmission et constitu[ent] un ensemble plus ou moins cohérent et, de ce fait, susceptible de durer » (Journet, 2002, 8). Comment la spirale se met-elle en place ? Pourquoi les jeunes coureurs sont-ils transformés « en profondeur » au point de déplacer la limite éthique qu’ils s’étaient parfois posée initialement ? Qu’advient-il des coureurs en marge du système ? Les données scientifiques le montrent (Laure, 1995), les produits évoluent, les procédés changent : d’un dopage traditionnel et artisanal, on est passé à un dopage scientifique. Les affaires se multiplient, les contrôles se systématisent et les pratiques deviennent de plus en plus rationnelles. En définitive, cette évolution participe probablement à la marginalisation de la sous-culture dans le cyclisme : les conduites dopantes se transforment. Elles deviennent plus secrètes et les coureurs cyclistes peut-être plus sensibles aux valeurs de la culture dominante.
6 La présente étude s’appuie d’abord sur une revue de littérature dont les éléments les plus probants sont présentés en bibliographie. Parmi l’ensemble de ces écrits, on peut distinguer des documents scientifiques relatifs à notre sujet et d’autres, nombreux, relevant de l’observation (documents journalistiques) ou de témoignages (coureurs ou soigneurs par exemple). Mais la seule synthèse de ces écrits n’aurait pas suffit à notre démonstration. Nous avons donc conduit des entretiens semi-directifs auprès d’athlètes amateurs et professionnels, de niveaux différents, jeunes et moins jeunes susceptibles de nous éclairer tout autant sur les habitudes et les pratiques de terrain que sur l’ambiance qui accompagne le milieu cycliste. Notre approche, de type « interactionnisme symbolique » (Blumer, 1937) vise à faire émerger les interactions entre les individus, l’activité sociale étant alors comprise comme un comportement significatif orienté vers l’autre. Pour mieux cerner l’ensemble de la période, nous avons choisi de conduire nos entretiens avec des coureurs, âgés de 25 à 65 ans aujourd’hui, dont 3 ont atteint un niveau régional (pratique amateur), 4 un niveau national (pratique semi professionnelle) et 3 un niveau international (pratique professionnelle)[5] [5] Nous entendons par niveau régional des coureurs qui ne...
suite. La passation des entretiens s’est déroulée dans un climat de confiance et les techniques de relance classiques ont été employées. L’analyse thématique des discours a fait émerger trois dimensions caractérisant les conduites dopantes dans le cyclisme : l’influence du groupe, les usages et coutumes et les codes de communication (schéma 1). Ainsi, notre démonstration sera étayée en trois étapes. Nous montrerons d’abord que les conduites dopantes se développent au sein d’une vie en communauté et que le produit dopant est un élément fondamental de la cohésion du groupe. Ensuite, nous montrerons que les conduites dopantes participent non seulement aux événements sportifs et sociaux des coureurs cyclistes mais qu’elles sont aussi érigées en véritable mode de vie. Enfin, nous soulignerons que les individus sont marqués en profondeur à tel point qu’ils utilisent des codes de communication et qu’ils mettent en œuvre des lois propres à la communauté donnant au produit dopant une nouvelle valeur, celle d’un signe de reconnaissance.
7 Pour les uns, « La morale du peloton [est] fondée sur un terreau profondément impur où se mêlent les recours effrénés aux stimulants et à la combine » (Dazat, 2003), pour d’autres il est « un groupe d’individus vivant en marge de la loi » (Bassons, 2000, 25). Partout, il est considéré comme « une famille », « un milieu » bref, « un monde qui n’appartient qu’aux coureurs et dont aucun étranger ne peut saisir la richesse » (Bassons, 2000, 69). Le cyclisme de haut niveau est incontestablement un monde à part : coureurs et journalistes, parfois complaisants, parfois inflexibles à l’égard du dopage s’affrontent par publications interposées[6] [6] Ouvrages d’anciens coureurs : Kimmage, P. (1990, nouvelle...
suite faisant apparaître, en définitive, que cyclisme et dopage sont intimement liés. Ce lien semble parfois consacré à tel point que Dazat prétend que l’on veut en « forcer le passage secret en voulant imposer [au cyclisme] des principes et des mœurs qui ne sont pas les siens » (2003) car pour lui, « le champion est bien un hors la loi. Il s’échappe, il s’envole, il s’évade. Son pouvoir de fascination est dans la déviance. (…) Le champion que voudrait nous imposer notre société ressemblerait à un Monsieur Propre décérébré (…) » (Dazat, 2003). On l’aura compris, vélo et dopage font bon ménage. Au sein de ce mariage, le dopage agit comme un véritable ciment social. Il constitue en effet l’élément central de conduites dopantes qui pénètrent l’esprit de chaque cycliste jusqu’au passage à l’acte. « Les étapes de ce rite initiatique amènent à se piquer non plus seulement pour gagner mais simplement pour exister au sein de la famille » (Bassons, 2000, 26). Le passage à l’acte est donc rarement vécu comme une démission mais, le plus souvent, comme le symbole d’une intégration. « Le cycliste dit « on », pense « on » (…) en fait, il s’efface devant une masse qui réfléchit pour lui » (Bassons, 2000, 238) à tel point que le coureur devient craintif à l’idée de se désolidariser du groupe. Dénoncer devient, dans ce contexte, impensable.
8 Au sein de la « famille », se doper semble tellement normal que des petits surnoms à peine codés, quasiment affectueux sont donnés à certains produits. « Jusque dans les années soixante dix, certains soigneurs possédaient une mallette qu’ils appelaient « la petite famille des amphétamines ». On y trouvait « la Mémé » (le Meratran), «le tonton » (le Tonédron), « la petite lili » (le Lidepran) et « le cousin Riri » (la Ritaline) » et J.-P. de Mondenard observe que « chaque coureur possède une valise personnelle (…) Lorsqu’il y en a un qui arrête sa carrière, il reçoit vingt cinq coups de téléphone par jour pour lui demander combien il vend sa valise » (De Mondenard, 1991a).
9 Toute idée de tricherie s’efface. « Celui qui se dope n’a pas véritablement l’impression de tricher. Il n’attribue en effet qu’une infime part de ses progrès au(x) produit(s) » explique Guillon (2000, 97). Tout le monde le fait ! Alors faire comme tout le monde permet de rejoindre et de s’intégrer au groupe à tel point qu’un ancien grand coureur déclarait avoir été « heureux » voire reconnaissant lorsqu’un grand champion lui avait proposé ses premiers corticoïdes ; « enfin, j’en étais ! » (Entretien du 27 novembre 2003). A contrario, « on observe de nombreux amateurs et néopros qui se révoltent contre cette pratique un certain temps… jusqu’au moment où certains finissent par succomber » (Schattenberg, 1993). Engrenage, aspiration contre laquelle l’individu ne peut rien… assurément, la première injection, même si le produit n’est pas répréhensible, constitue un pas de franchi (Labbé et Recassens, 1999). La première piqûre, le premier cachet sont, pour le coureur, des signes très explicites d’allégeance au groupe : le coureur affirme ainsi sa maturité et scelle son destin à celui de la « famille ». Tout sentiment de tricherie s’efface devant les valeurs et les normes nouvelles, celles de la sous-culture véhiculée par le milieu. Le dopage devient ainsi un véritable mode de vie.
10 Patrick Laure nous rappelle à juste titre que, « s’il existe une culture du dopage dans le cyclisme, il y existe également une culture de l’antidopage ». La confrontation de ces systèmes opposés se traduit par des tensions plus ou moins vives. Aux premiers rangs de ceux qui dénoncent, on trouve le journaliste Alain Vernon et des coureurs renommés comme Zimmerman, Hampsten, Mottet, Delion ou Bassons. Christophe Bassons affirme d’ailleurs que « « je ne me dope pas », phrase d’une affligeante banalité est encore assimilé à brandir un message d’Antéchrist » (Bassons, 2000, 252). On peut cependant observer que cette dénonciation reste ignorée tant qu’elle n’est pas trop menaçante. Tout au plus, elle est combattue de l’intérieur : Jean-Louis Le Touzet observe par exemple que « le milieu en arrive à culpabiliser des gens qui ne veulent pas se charger » (Libération, 24 avril 1999). Parler, c’est prendre en effet le risque de se marginaliser, s’isoler, voire être sanctionné. En 1999, Jean-Cyril Robin, coureur professionnel français au sein de l’équipe La Française des Jeux, ose dénoncer l’existence, devant les caméras de télévision, d’un « cyclisme à deux vitesses », tout en désignant l’Espagne et les Pays-Bas comme pays suspects. Il se voit alors menacé par Hein Verbruggen, président de l’Union Cycliste International (UCI), de comparution devant la commission disciplinaire de cette même institution. La stratégie, pourtant grossière, semble bien huilée : en vue de blanchir les vrais coupables, elle consiste à renverser les responsabilités, et culpabiliser tous ceux qui osent dénoncer un système établi. Lorsque la dénonciation prend de l’ampleur, comme c’est le cas avec la diffusion du reportage d’Alain Vernon et Dominique Le Glou « Danger Dopage » en avril 1989, le milieu cycliste devient très virulent. Les auteurs déclarent avoir été menacés de poursuites devant la justice mais aucun procès ne sera engagé. Les instances cyclistes protestent officiellement auprès d’Antenne2, chaîne de télévision qui avait diffusé le reportage et, lors de la couverture suivante du Tour de France, ces journalistes sont victimes du boycott général que leur réservent les coureurs du peloton (Le Monde, 21 juillet 2001).
11 L’ensemble des coureurs interrogés reconnaît que, face aux individus ouvertement réfractaires aux produits dopants, le groupe est sans pitié. Rejets, discrédit, marginalisation se cristallisent : les répliques sont cinglantes : c’est « un petit coureur » (Entretien du 25 août 2004), un « aigri » (Entretien du 30 août 2004), un « jaloux » (Entretien du 15 avril 2004). Dans un réflexe d’autodéfense, le groupe finit par triompher du coureur qui refuse les pratiques dopantes : soit il se plie, soit il quitte le groupe et se tait. Certains n’ont cependant pas respecté les règles : Chiotti ou Bassons sont partis avec grand bruit. L’un a rendu sa médaille et s’est repenti comme certains mafieux, l’autre a publié un livre de dénonciation. L’un comme l’autre a été est accusé de « cracher dans la soupe » (Entretien du 27 novembre 2003) face à une famille cycliste qui leur a tout donné. Car c’est bien l’esprit de famille qui préside à cette certitude d’impunité. Le groupe fait corps. Les valeurs sont renversées : les « bons » sont ceux qui font partie de la « famille », tandis que les « mauvais » sont ceux qui dénoncent ou refusent… « ils font du mal au vélo » (Entretien du 12 juin 2004) !
12 L’appartenance au groupe est en effet scellée par des rituels. Les injections de produits dopants se font « en famille ». Un amateur de haut niveau dans les années soixante dix, relatant les pratiques courantes de son groupe de coureur, évoquait une course : « il n’était pas rare qu’on s’arrête en route pour « se flécher » [se piquer]. L’un d’entre nous entreprit de viser une bestiole sur un tronc d’arbre avec la « flèche » usagée. On l’a tous rejoint pour essayer à notre tour. L’un d’entre-nous a réussi à planter la seringue dans l’arbre. C’est lui qui a gagné la course. On s’est bien marré ce jour-là » (entretien du 25 août 2004). La rigolade et le bon temps passé ensemble déclenchés tout autant par les stimulants que par l’ambiance de groupe participent ainsi pleinement à la protection des « traditions » et, par ricochet, à la diffusion des conduites dopantes. Le fameux critérium de Châteaulin, surnommé dans le peloton « le grand Prix de la Chaudière » en est un criant exemple : « sachant que ce mot désigne un coureur chargé à bloc, vous comprendrez que la cérémonie n’est pas exactement réservée aux enfants de chœur. Mon directeur sportif en personne m’a dit un jour : faire le circuit de l’Aulne à l’eau, c’est un blasphème ! (…) Autrefois, tous les participants se réunissaient dans une grande chambre pour le rituel « Tonton-Tintin-Riri-Mémé ». (…) Des amphétamines pures, rien que du bon. C’était le temps de la fraternité ! Avec l’arrivée du pot belge plus ou moins trafiqué et du deal, les rapports humains ont changé. Les coureurs ne se regroupent pas à plus de 4 ou 5, mais continuent de s’allumer avec un bel ensemble » (Menthéour, 1999, 104). L’usage des produits est au cœur de la tradition : au sein du groupe, des manières d’agir, de penser se transmettent de manière vivante et se transforment[7] [7] Cf. la pensée de Maurice Blondel exprimée à la Société...
suite. Elles contribuent à la cohésion du groupe qui se soude grâce à l’ambiance (elle-même en partie dépendante des effets liés à l’usage des produits). « Ceux qui n’en prennent pas… ils sont pas marrants, ils sont tristes. On n’a pas envie de passer une soirée avec eux » (Entretien du 30 août 2004). Même les acteurs « annexes » y ont recours. C’est le cas des soigneurs et autres directeurs sportifs… « Après le Captagon, beaucoup de suiveurs sont passés au pot belge » déclare Willy Voet (1999, 116). Tout se passe comme si appartenir à l’équipe supposait de se conformer aux usages : vivre en groupe, absorber des produits, rigoler, etc. Se doper, se droguer… la séparation est étroite ! L’usage festif des médicaments participe d’abord à renforcer la cohésion du groupe et par ce biais s’intègre, selon nous, à l’ensemble des conduites dopantes. La solidarité entre les individus est renforcée de manière rituelle, bien au-delà des seules fins de performance : « pour fêter la fin de saison, nous avions décidé de nous réunir pour une sortie VTT avant de finir la soirée en boîte : ce jour-là, nous étions « prêt » [c’est-à-dire que nous avions pris des amphétamines] et avec ce que nous avions « mis », à 5 heures du matin, nous étions encore déchaînés sur la piste de danse » (Entretien du 12 juin 2004) ! Au-delà d’une culture dopage, on entre quasiment dans des conduites sectaires au cœur desquelles existent des rites, des baptêmes et des coutumes.
13 La première « flèche », le premier cachet interdit sont traditionnellement appelés le « baptême ». De gré ou sous la pression des copains, des soigneurs ou plus largement de l’entourage, les jeunes coureurs sont soumis à ce rite initiatique dans une ambiance particulièrement festive : « les coureurs, l’encadrement (…) la plupart des participants s’injectent un échantillon de pot belge pour faire la fête et tenir la nuit » (Voet, 1999, 187). Ambiance de fête car la famille s’agrandit, allegresse et joie car « la combine » se généralise. Les jeunes « accueillent » d’ailleurs généralement ce rite de manière triomphale. Pour Menthéour, « [les amphétamines] sont [étaient]) là, tentantes comme la première cigarette, celle qui doit faire de toi un homme » (Menthéour, 1999, 40) ! Mais tous les coureurs ne s’y plient pas avec le même enthousiasme. « C’était au cours d’une course par étapes… toute la journée, nous avions plaisanté autour du refus de l’un des nôtres de se faire « baptiser ». Le soir de cette première étape, alors que l’équipe était bien placée, nous nous sommes réunis au complet dans une chambre. Le jeune coureur avait un peu peur de la seringue, alors que nous plaisantions tous autour de lui. L’un de nous entonna même une imitation d’un chant de messe. C’est le directeur sportif qui fit l’injection… de vitamine B12 » (Entretien du 12 juin 2004). Le baptême peut paraître déchirant. Comme au bordel, c’est dans une chambre que ça se passe. Entre soi, parce qu’il faut faire partie des initiés et que, de toute façon, les autres ne peuvent pas comprendre. Il faut noter cependant que, généralement, le baptême entraîne un solide sentiment de fierté : « je me souviens exactement ce que j’ai ressenti juste après. C’est triste à dire, mais j’étais fier d’avoir fait cette piqûre. Je venais de franchir le pas, j’étais devenu un vrai pro, un homme. J’éprouvais vraiment de la satisfaction à avoir fait tomber cette barrière. Derrière, il y a une notion de courage. D’ailleurs, j’étais tout de suite allé voir quelques coureurs (…) pour leur dire : « Ça y est ! J’ai fait mon premier Kenacort ! » (Gaumont, 2005, 108). Enfin, comme lors d’une cérémonie religieuse, il faut des parrains… « Nous sommes le 22 octobre 1994 et, pendant que les invités, dans une des salles du rez-de-chaussée, célèbrent le mariage de Laurent Roux, je vais être baptisé aux amphétamines. C’est le passage obligatoire pour intégrer totalement le monde des cyclistes professionnels. Tout, dans ce rite, fait penser aux pratiques de la mafia. On appelle la cérémonie « le baptême » et les trois coureurs –deux de mes coéquipiers chez Castorama et un de l’équipe Gan – sont mes parrains. Ils m’ont choisi car ils estiment que je suis digne d’entrer dans la famille. J’ai passé ma première année chez les pros et, désormais, je vais avoir accès à tous les petits secrets du milieu. Je ne serai plus tenu à l’écart de certaines conversations, les moments où je sentais que je gênais n’existeront plus. L’un après l’autre, mes copains appuient doucement sur le piston de la seringue enfoncée dans mon épaule ; tous doivent participer à ce rituel sacré. C’est une façon d’être unis, une manière de dire que nous sommes tous complices et que s’il se passe un truc, pas un ne pourra se défiler. Je suis en train de rentrer dans un monde d’où je ne suis plus censé sortir » (Gaumont, 2005, 112-113).
14 Bassons analyse le rite du baptême à sa manière : selon lui, les hommes ne se dopent pas seulement pour gagner mais simplement pour exister. Ils sont prêts, précise-t-il à toutes les expériences pharmaceutiques. L’officine est même rebaptisée « l’épicerie » (Entretien du 25 août 2004) ! Willy Voet remarque que « presque personne ne connaissait la composition exacte du pot belge… Nous savions seulement qu’il contenait des amphétamines » (Voet, 1999, 117). L’analyse de certains cocktails a dénoncé des mélanges pour le moins détonants : « l’association cocaïne, amphétamines, héroïne et antalgiques s’est révélée être un classique des courses régionales d’amateurs » (Piro, 1999). Seuls les effets comptent donc et peu importe ce qui les procure. Un coureur de la région Rhône-Alpes, faisant croire à l’un de ses coéquipiers qu’il avait la dernière « pastoche » à la mode consentit à la lui céder (…) A l’issue de la course où ce dernier ne brilla guère, il lui avoua qu’il ne s’agissait que d’un placebo (Entretien du 30 août 2004). Cette blague fait toujours beaucoup d’effet dans le milieu ! Nous noterons cependant la crédulité des coureurs et, surtout, leur foi aveugle dans le produit miracle, celui qui gomme la fatigue, celui qui permet d’« encaisser » des charges d’entraînement très lourdes, voire « transforme les pires mulets » (Entretien du 27 novembre 2003).
15 Nul besoin de diplôme en médecine pour s’improviser « soigneur » ou « fournisseur ». En guise de bagage scientifique, une mallette de « produits » facilitant l’effort suffit (Sport et Vie, 1992). La profession s’apparente d’ailleurs, pour un très grand nombre, à un jeu de sorcier voire de gourou auquel aucun mal ne résiste : avec l’aide du Vidal et grâce à une notoriété soufflée de bouche à oreille, les « apothicaires des vestiaires »[8] [8] Cf. J.P. de Mondenard , Devenir soigneur cycliste, in Sport...
suite règnent comme des magiciens sur des coureurs qui ne savent même pas ce qu’il y a dans les injections. Au premier rang d’entre eux, le Docteur Mabuse[9] [9] La « science du vélo à lui tout seul » en dit Franck...
suite que les coureurs « implorent » en cas de pépin : Menthéour affirme qu’il soigne indifféremment hommes et chevaux. Capable de « relancer » un coureur, il apparaît comme l’alchimiste susceptible de transformer une carrière, donc une vie ! Mais la condition est d’accepter, sans chicaner : « pour la première fois, je ne savais pas ce que je prenais » (Menthéour, 1999, 81). Moins illustres, d’autres ont aussi leur spécialités comme ce Docteur qui n’a de grade de médecine que le nom qu’on lui donne et qui prépare, pour des coureurs avides de ses cocktails, « une « friandise » composée de cortisone, d’ACTH et de testostérone » (De Mondenard, 1981, 218). Et comment ne pas parler aussi, des « pâtes de fruits aux yeux » ? Pour dissimuler les petits comprimés de Pertivin ou de Captagon (5 mg), « nous les enfoncions dans une pâte de fruits. Nous nous amusions à les planter en guise d’yeux, avec un nez en prime si le coureur en voulait trois. J’en ai connu qui allaient jusqu’à 100 mg par course. Dans ce cas, on ne dessinait plus un visage, mais un squelette ! », relate Willy Voet (1999, 101). Morbidité dans la bonne humeur entourée d’un consentement général ! Le groupe est structuré autour de l’absorption de cachets et autres injections au vu et au su de tout le monde. « On se baladait avec nos seringues et on les sortait sans aucune pudeur. Pour nous, c’était devenu des objets aussi banals qu’une brosse à dent » (Gaumont, 2005, 235). Cette anecdote du début des années quatre vingt dix montre que les coureurs ne se cachent pas beaucoup. D’ailleurs l’apprentissage des techniques d’injection relèvent selon certains « du B-A-BA du cyclisme (…) Intraveineuse, Intramusculaire, sous-cutanée n’ont pas de secret » (Entretien du 27 novembre 2003) observe un coureur professionnel. D’autres rapportent que ceux qui ont peur de faire eux-mêmes les injections utilisent un « flécheur », sorte de piston qui facilite les injections intramusculaires en propulsant rapidement l’aiguille dans les tissus, ce qui ne manque pas de susciter nombre de moqueries (Entretien du 12 juin 2004).
16 Certains coureurs sont affublés de surnoms prometteurs : dans les années soixante dix, « Obélix » ou « le castor », à cause des joues gonflées sous l’effet des corticoïdes (Entretien du 5 mars 2004). Après les années quatre vingt, « Tchernobyl », « Bioman » ou « Robocop » (Entretien du 12 avril 2004) en sont quelques exemples. Les coureurs interrogés semblent dépendants à tel point que, pour eux, courir sans aide chimique est devenu impossible. Le produit joue le rôle de béquille psychologique qui entretient ou renforce la confiance en soi. « Le besoin d’avaler une gélule ou de se faire une piqûre, même de produits aux effets anodins, devient impératif. Le coureur dans le doute ne s’interroge plus sur son hygiène de vie, son alimentation, son entraînement ou son sommeil. Il ne pense plus qu’aux produits, alors qu’ils ne devraient intervenir qu’en complément du reste de sa préparation » (Menthéour, 1999, 63). Pour l’un de nos coureur professionnel repenti qui tente de poursuivre sa carrière « naturellement », la dépendance est tellement forte qu’à quelques heures de la course, « il s’injecte 0,10 de diprostène … j’étais en plein dans la mentalité d’un coureur cycliste qui n’a connu que ça… je me suis dit, tu ne peux pas partir comme ça » (Entretien du 27 novembre 2003). A force de « s’allumer au pot belge (…) certains se piquent pour aller aux entraînements » (Gaumont, 2005, 116-117).
17 Malgré les risques encourus, l’usage de certains produits chimiques améliore considérablement la performance[10] [10] Dans une approche historique, Patrick Laure met en parallèle...
suite et incite jeunes et moins jeunes dont l’ambition est d’accéder ou de rester au plus haut niveau à les utiliser, en toute impunité, la plupart du temps ! « On connaît tous les protocoles… alors « se charger », c’est « braquer la banque » sans se faire attraper » (Entretien du 27 novembre 2003) ! Probablement pour cela, la culture dopage se répand, telle la sève dans l’arbre, dans la vie et l’esprit des individus. Comme l’argent ou le travail, la dose ou le cachet deviennent un mode de vie et un signe de reconnaissance. « J’ai rincé tout le monde. Les amphétamines, c’est comme l’apéro : un rite social. On repère vite celui qui consomme sans jamais payer sa tournée » (Menthéour, 1999, 101). Le produit imprègne en effet tous les aspects de la vie du coureur cycliste. Sur les lieux de sport, on se dope avant et pendant les courses et, après l’effort, coureurs et suiveurs « se chargent » pour fêter un résultat ou, plus généralement, pour « faire la fête ». « Ce qui importe pour les coureurs, c’est de prendre l’argent [de la course], faire la fête et s’allumer la tête (…) L’épouse d’un coureur qui avait pris les cachets de son mari, a gratifié [l’ensemble des coureurs] d’un strip-tease mémorable » (Menthéour, 1999, 102). La bande de copains se réunit aussi traditionnellement en fin d’année : « les coureurs passent Noël avec leurs proches et le jour de l’an entre eux. Les fêtes de fin d’année sont ainsi partagées entre les deux familles (…) » (Bassons, 2000). Des petites chansons sont parfois improvisées sous l’effet de tel ou tel produit. « Il en prenait un peu trop, le petit menthe à l’eau, Depuis qu’il tape dans l’pot, Il est d’nouveau dans les journaux, Bien sur il n’en prenait plus, Mais personne ne l’a cru… » (Menthéour, 1999, 138). Ces airs (ici emprunté à Eddy Mitchel) deviennent de véritables hymnes dédiés à la chimie. Les sorties nocturnes sont même parfois l’occasion de tester les effets de produits que les coureurs n’osent pas utiliser pendant la course par peur du contrôle (Entretien du 30 août 2004). Globalement, le produit est omniprésent. Les fêtes familiales sont aussi des occasions de consommer. « Il ne se passait pas une fête de coureurs cyclistes sans que quelqu’un amène ses amphétamines » (Entretien du 12 juin 2004). Mariages et autres moments, parfois intimes, de la vie privée sont vécus sous l’emprise d’amphétamines ou d’autres excitants. Dans l’imaginaire collectif, l’idée même de la fête est assujettie à la consommation de produits… la dépendance est totale. D’ailleurs, comme le rappelle Patrick Laure, l’usage d’amphétamines conduit à une nouvelle forme de toxicomanie[11] [11] Pour plus de détails, on peut se reporter à Fischman,...
suite rejoignant ainsi les phénomènes d’accoutumance observés lors de la prise régulière d’anabolisants (Laure, 1995, 160). Un des coureurs interrogé raconte : « j’ai entendu des coureurs dire « pour me lever, je suis obligé de prendre des amphétamines » » (Entretien du 12 juin 2004).
18 Dépendants, les coureurs « en » parlent tout le temps, sur un ton humoristique la plupart du temps. Même lorsque les effets ne sont pas ceux attendus : « alors qu’un mauvais dosage de corticoïdes avait provoqué des problèmes de rétention d’eau (…) les gars arboraient tous des visages déformés, parcourus d’énormes boursouflures. (…) Les monstres rigolaient de leurs infirmités » (Bassons, 2000). La vie collective est obligatoire : les coureurs partagent des chambres d’hôtels. Ils parcourent ensemble des milliers de kilomètres dans l’année et les produits les accompagnent partout. Le docteur Jean-Christophe Seznec, psychiatre, récemment contacté par l’équipe professionnelle Cofidis suite à la répétition de certains comportements déviants de ses propres coureurs évoque à ce sujet un syndrome « colonie de vacances » : « ils voyagent de chambre d’hôtel en chambre d’hôtel sans percevoir les changements du monde extérieur. Ils en tirent l’impression bizarre de vivre dans un monde à part. Et l’encadrement les maintient souvent dans cette bulle à l’écart des réalités quotidiennes » (Sport et Vie n°86, septembre 2004, 45). A l’entraînement, en compétition, avant, pendant et après l’effort, dans les moments sérieux comme dans les temps de détente, le produit occupe une place à part entière. Il impose les conduites particulières dont nous avons proposé une analyse, en relation directe et indirecte avec le sport. De ce fait il semble bien difficile de séparer l’usage de produits à des fins de performance de toute autre utilisation, l’ensemble de ces manifestations et de ces comportements pouvant être réuni dans le concept élargi de conduites dopantes.
19 Faire apparaître la sous-culture dopage propre au cyclisme n’est guère possible si on ne prend pas en compte le vocabulaire utilisé par les coureurs et qui appartient parfois au langage familier de la langue française. Nulle intention ici de constituer un lexique, mais bien de mettre en évidence certaines formules qui participent à renforcer l’identité des coureurs qui se dopent.
20 Un vocabulaire spécifique est souvent employé pour désacraliser le dopage. Le groupe cultive un parlé qui lui est propre, riche de nombreux termes et d’expressions qui permettent de parler des produits de leurs effets, des moyens d’administration, des conditions d’administration sans vraiment en parler. Sur l’ensemble des entretiens conduits, nous avons observé que les termes « dopage » ou « dopé » sont très rarement employés. Est-ce un signe de la portée des campagnes de prévention organisées par les fédérations et autres centres de formation ? En revanche, d’autres termes sont très largement utilisés et permettent sans doute de démystifier le phénomène grâce à un usage figuré des mots : « être chargé », « en avoir mis », « en avoir pris », « être prêt », « s’être fléché »… En l’évoquant sur le ton de la dérision et de la plaisanterie, les dangers sont rapidement oubliés. Comme nous l’avons montré au sujet des aspects festifs, autour du dopage, on « déconne » et on « se marre ».
21 Globalement, on retiendra que les produits ont des surnoms. Outre la famille Tonton, Riri, Mémé, évoquée plus haut, des slogans parcourent le monde cycliste : « amphétamine-bonne mine » (Entretien du 30 août 2004). Dans le jargon, on trouve encore la « boîte », la valise de médicaments ou les « flèches » (Idem), c’est à dire les seringues. L’acte en lui-même relève de la goinfrerie : « taper dans la boîte », « en croquer », « s’allumer la gueule » ou « s’en mettre plein le cornet » (Idem) en sont des exemples qui mettent en exergue l’appétit des coureurs et la délicatesse des pratiques ! Les coureurs eux-mêmes sont « gourmands ». Ils « se chargent comme des mules » (Entretien du 5 mars 2004) pour devenir « plein phare » et rejoindre les « chaudières » (Entretien du 15 avril 2004) dont nous avons évoqué plus haut les comportements. Parodiant une émission connue, les coureurs réclament le million, c’est-à-dire un millilitre de produit : « se mettre un million » signifie dans le jargon cycliste, prendre la dose entière (Labbé, Recassens et Monnier, 1999)
22 Un vocabulaire spécifique participe aussi à se défendre des agressions extérieures. Face au grand public et aux journalistes les coureurs installent ainsi une stratégie collective de communication pour se défendre. Les coureurs se plaignent : « il est devenu impossible de se soigner » (De Mondenard, 2000, 84). Les coureurs revendiquent leur pureté : « un contrôle négatif constitue une preuve de non-dopage » (Idem, 99), « il ne faut pas confondre stimulants, fortifiants… et dopage » (Idem, 116). D’illustres coureurs affirment même que « dans le cyclisme, se doper est devenu presque impossible ! (…) On a été les premiers à accepter les contrôles. On est toujours les plus contrôlés (…) Le pourcentage de positifs (moins de 1%) en cyclisme est plus faible que dans les autres disciplines… » (Sport et Vie, 1992). Mais ces belles affirmations participent plus à entretenir un milieu que personne ne peut comprendre. Pour se couper des autres, la langue de bois est la seule défense. Et lorsque les coureurs se mettent à parler vrai, ils banalisent complètement les conduites dopantes. « Tout le monde se dope, ceux qui sont sous médicaments, les écrivains qui sont en mal d’inspiration, les hommes politiques qui travaillent 20 heures par jour, les artistes (…) » (Petitbois, 1998, 48-49). En généralisant ainsi, les coureurs minimisent probablement la tricherie et entretiennent le mythe de la potion magique.
23 En marge des conduites dopantes, dans le cyclisme amateur de bon niveau, les « mafias » participent à renforcer la culture commune basée sur le dopage. La « mafia » réunit des coureurs de clubs différents. Ces coureurs font cause commune au sein d’une équipe virtuelle pour se partager le maximum de gain à l’issue de la course. Plusieurs ont évoqué ces rituels d’après-course au cours desquels la mafia se réunit pour « faire les comptes » (Entretien du 25 août 2004). L’un d’eux a conservé un carnet précisant, pour chaque course, le montant des partages, avec les noms de ceux qui « sortent » et ceux qui « rentrent » de l’argent (Entretien du 15 avril 2004). Si on ne peut affirmer de lien causal entre les « mafias » et le dopage, ces réunions illégitimes cristallisent autour d’elles les dérives du cyclisme et la triche sous toutes ses formes. Elles émanent d’ailleurs souvent d’individus unis par une vie commune. Les coureurs partagent les mêmes hôtels, les mêmes fêtes, les mêmes produits et aussi les mêmes combines. Le dopage médicamenteux ne peut donc être le facteur unique et central des conduites dopantes. Le coureur amateur et professionnel partage pendant un temps pour le premier et quotidiennement pour le second l’ensemble des comportements du groupe, renforçant ainsi une véritable culture commune. Ceux qui appartiennent à la mafia, ceux qui sont « dans le coup » parlent probablement plus librement des produits entre eux, comme si ils acceptaient l’ensemble des règles, aussi bien l’usage de produits que le train de vie qui va avec et aussi, les règles financières, bref l’ensemble des pratiques illicites (Entretien du 12 juin 2004). Menthéour observe d’ailleurs que « le dopage fausse tous les rapports entre coureurs » (1999, 49). La notion de confrontation sportive disparaît sous le contrôle des « patrons de mafias ». Ces dernières englobent les coureurs de très bons niveaux dont la présence est indispensable au business. « Au premier signe de faiblesse, on était impitoyablement écarté. C’est à ce moment que le dopage intervient » explique Menthéour (Menthéour, 1999, 56-57). Basson affirme, peut-être un peu rapidement, que ce sont les mafias qui « organisent le commerce des produits dopants auprès des jeunes » (2000, 143). Il est plus probable que les relations entre dopage et « ententes illicites[12] [12] C’est l’expression employée par la Fédération Française...
suite » ne sont pas directes, mais en même temps que l’appartenance à la mafia fait tomber une première barrière éthique, elle met le jeune coureur en contact avec des « coursiers familiarisés avec toutes les ficelles du métier : une fois dans le coup, on ne tarde pas à prendre ses premiers produits interdits, et on comprend vite comment on peut se les procurer » (Entretien du 15 avril 2004), explique l’un d’eux.
24 L’étude présentée ici a montré comment les conduites dopantes participent à l’existence d’une sous-culture (au regard de la culture sportive telle que nous l’avons définie plus haut). En effet, nous avons montré que nulle place n’est laissée à l’improvisation. L’organisation des coureurs ressemble à celle d’une bande : dès qu’un étranger tente d’y pénétrer, les conversations cessent. L’esprit de corps joue d’abord au niveau du recrutement comme on l’a vu avec l’étude du baptême : l’insertion requiert le plus souvent un parrainage et, c’est parce que le néophyte respecte les différentes règles qu’il s’insère véritablement dans le milieu. D’ailleurs, les plus expérimentés encadrent les nouvelles recrues, les conseillent et les initient. On peut remarquer que « l’éducation » se fait par imprégnation (Szabo, 1994). Ceux qui ne se plient pas à la discipline du groupe sont rejetés. En définitive, c’est autour d’une conception du « métier » que se réunissent ces coureurs dont la force s’appuie sur l’entraide et le partage d’intérêts communs. La loyauté des membres s’exprime par la loi du silence et sa rupture entraîne immédiatement perte de prestige voire représailles. Cette sous-culture dont la présence dans d’autres activités sportives demanderait à être recherchée est basée sur le concept élargi de conduites dopantes. En effet, nous avons montré que l’utilisation de produits sous toutes ses formes n’est pas seule au centre de cette sous-culture. Loin de vouloir seulement « échapper à l’insuccès » (Laure, 2002, 42), les conduites dopantes des coureurs cyclistes regroupent à la fois des comportements influencés par le groupe, des modes de vie dictés par les traditions, des usages qui relèvent parfois de l’influence de gourous et qui s’expriment par un langage propre et des ententes plus ou moins licites. Elles s’inscrivent non seulement dans une volonté de recherche de performance mais aussi, et surtout, dans la recherche d’intégration au groupe.
25 Cependant, l’analyse de la sous-culture cycliste basée sur des conduites dopantes propres entre progressivement dans une phase de déclin. L’affaire Festina en est probablement à l’origine. Elle a joué le rôle d’un véritable électrochoc et la police a ôté aux cyclistes l’envie de rire. La couverture médiatique fut énorme : l’été 1998 a été l’occasion d’une surenchère d’articles et d’enquêtes spécifiquement consacrés au dopage dans le cyclisme. Alors que l’impunité avait rendu les coureurs « imprudents » (Basson, 2000, 167), les interrogatoires et les arrestations leur ont fait suffisamment peur pour stopper net quelques uns d’entre eux qui ont tôt fait de dénoncer et de se « repentir ». Les livres « confessions » mentionnés plus haut se sont succédés, rompant ainsi la sacro sainte loi du silence qui jusque-là scellait la cohésion de la grande famille du vélo. Les coutumes, le mode de vie, les codes que nous avons décrits sortent de l’opacité, et commencent à être connus du « monde extérieur ». On peut d’ailleurs observer, d’une part que le dopage est en pleine évolution et, d’autre part, que le cyclisme lui-même est en voie de transformation. Depuis les années quatre-vingt-dix, on assiste à l’avènement du dopage scientifique : le dopage traditionnel, celui du bricolage et des soigneurs est sur le déclin. Les corticoïdes et les amphétamines qui, selon Menthéour « ne modifiaient pas fondamentalement la hiérarchie sont « complétés » par d’autres substances beaucoup plus puissantes » (1999, 125). Désormais, les apprentis sorciers de l’éprouvette peuvent fabriquer des champions. « Le temps du Robosport est arrivé » (Idem). En effet, les technologies récentes, les pratiques rationalisées, planifiées et tout aussi lucratives pour les médecins italiens ou espagnols qui s’y adonnent sont réservées à l’élite. Après les produits relativement récents, aux rangs desquels on trouvait l’hémoglobine réticulée, l’IGF-1 ou le perfluorocarbone, on tend vers la thérapie génique qui serait capable de modifier ou d’implanter des gènes susceptibles de faire fabriquer à l’organisme des globules rouges (Siri, 2002). Par ailleurs, le cyclisme lui-même se transforme en profondeur. Avec la disparition des « courses de clocher » et le déclin des « critériums », le cyclisme des « mafias » et des « comptes derrière l’église » (Entretien du 30 août 2004) meurt peu à peu. De son coté, la Fédération Française de Cyclisme organise plus rigoureusement la pratique amateur : elle impose en effet aux équipes Continentales, ainsi qu’aux clubs amateurs de Division Nationale et de Division Nationale Espoirs un cahier des charges qui vise à professionnaliser l’encadrement des coureurs et à clarifier le rôle des suiveurs. Un effort particulier a porté sur la détention des diplômes, notamment les deux Brevet d’Etat d’Educateur Sportif (mention « cyclisme traditionnel » et « activités du cyclisme » depuis 1997). Avec l’arrivée des médecins et des kinésithérapeutes[13] [13] Depuis 2004, sous l’impulsion du Ministre des Sports J.-F.Lamour,...
suite, la tendance vise à disqualifier le cyclisme artisanal tout emprunt de la culture dopage que nous avons mise en évidence. Enfin, le registre des sanctions qui, jusqu’en 1999 appartenait aux seules fédérations, relève aussi désormais du Conseil de Prévention et de Lutte contre le Dopage (CPLD)[14] [14] Le CPLD est une autorité administrative indépendante chargée...
suite. Cependant, malgré des contrôles toujours plus performants et un suivi médical longitudinal des coureurs, les substances continent de circuler. Plus difficiles à se procurer que les corticoïdes ou l’hormone de croissance, les derniers produits s’introduisent probablement davantage dans les milieux professionnels. En ce sens, les adeptes sont moins nombreux et on peut alors considérer que la sous-culture dopage dans le milieu cycliste est en voie de régression. Néanmoins, il est probable qu’elle résiste aux transformations qui résultent de changements conjoncturels notamment en ce qui concerne les conduites de groupe qui, bien que moins axées sur les produits dopants conservent encore une force de cohésion relevant des traditions et donc essentiellement de l’entraide et de quelques combines.
26 Enfin, cette étude s’inscrit dans une démarche de type socio-historique. Les travaux de ce type, encore rares, montrent la plupart du temps la permanence du problème du dopage[15] [15] Cf. Escriva, J.P. (2001). Sport et dopages : une lecture...
suite ou l’évolution des produits. Loin de tout discours moralisateur, ce travail a cherché à analyser la diversité et la réalité des conduites dopantes chez les coureurs cyclistes amateurs et professionnels sans qu’il soit d’ailleurs possible d’établir de différences significatives entre ces milieux entre 1965 et 1999 sauf peut-être une nuance dans la systématisation plus présente chez les professionnels. En outre, cette étude a permis de démontrer que les conduites dopantes telles que nous les avons décrites sont à la base d’une véritable sous-culture sportive, au sens anthropologique et sociologique du terme.
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[ 1] Le Tour de France cycliste 1998 a donné lieu la mise en examen de soigneurs, de médecins et de directeurs sportifs (équipes Festina et TVM), au placement en garde à vue de nombreux coureurs, à l’exclusion de l’équipe Festina du Tour de France, au retrait de six autres équipes de la compétition, et à des perquisitions touchant toutes les formations… et, surtout, la mise à jour d’un véritable trafic. Pour plus de détails, se référer à Lhomme, F. (2000). Le Procès du Tour. Paris : Denoël., Guillon, N. et Quenet, J.F. (1999). Un cyclone nommé dopage. Paris : Solar., Guillon, N. et Quenet, J.F. (2000). Le dopage, oui ça continue. Paris : Solar. et Quenet, J.F. (2001). Le Procès du dopage, la Vérité du jugement. Paris : Solar.
[ 2] Cf. quelques ouvrages d’anciens coureurs cyclistes et notamment Chiotti, J. (2001). De mon plein gré. Paris : Calmann-Lévy., Menthéour, E. (1999). Secret défonce, Ma vérité sur le dopage. Paris : Lattès. Plus récemment Boyer, P. (2003). Champion, flic et voyou. Paris : Editions de La Martinière. et Gaumont, P. (2005). Prisonnier du dopage. Paris : Editions Grasset & Fasquelle.
[ 3] De Pracontal, M. (1998). Quand le sport tue. Le Nouvel Observateur, n°1776, 19 novembre 1998.
[ 4] Notamment Laure, P. (1995). Le Dopage. Paris : PUF., Laure, P. (1997). Les gélules de la performance. Paris : Ellipses., De Mondenard, J.P. (1991b). Dictionnaire des substances et procédés dopants en pratique sportive. Paris : Masson., De Mondenard, J.P. (1996). Dopage aux Jeux Olympiques. Paris : Ed Amphora. ou encore Wadler, G.I. et Hainline, B. (1993). L’athlète et le dopage, drogues et médicaments. Paris : Vigot.
[ 5] Nous entendons par niveau régional des coureurs qui ne sont pas autonomes financièrement grâce au cyclisme, et qui participent surtout à des compétitions relevant du calendrier régional de leur Comité d’appartenance. Le niveau national correspond à des cyclistes qui vivent de leur pratique sportive (diverses primes et indemnités), tout en étant seulement licenciés au sein d’une association sportive de type loi 1901. Enfin, le niveau international renvoie à des coureurs dits « professionnels », c’est à dire sous contrat avec un groupe sportif professionnel. Notons que cette distinction niveau régional, niveau national, niveau international que nous proposons ne recoupe pas les catégories officielles de coureurs retenues aujourd’hui par la fédération française de cyclisme (classement en catégories départemental, régional, national, Elite 2 et Elite 1).
[ 6] Ouvrages d’anciens coureurs : Kimmage, P. (1990, nouvelle édition 2001). Rough Ride. New Jersey : Editions Yellow Jersey Press. dans lequel l’auteur explique son refus du dopage et Menthéour, E. (op cit.) dans lequel l’auteur livre ses aveux d’ancien cycliste professionnel. Pour les ouvrages de type journalistique, on peut se référer à Maitrot, E. (2003). Les scandales du sport contaminé. Paris : Flammarion. ou encore à Ballester, P. et Walsh, D. (2004). L.A. Confidentiel, les secrets de Lance Armstrong. Paris : La Martinière.
[ 7] Cf. la pensée de Maurice Blondel exprimée à la Société Française de Philosophie, séance du 3 avril 1919 : la tradition donne lieu à des réinterprétations possibles, des réactualisations voire des renouvellements.
[ 8] Cf. J.P. de Mondenard , Devenir soigneur cycliste, in Sport et Vie n°11, mars-avril 1992.
[ 9] La « science du vélo à lui tout seul » en dit Franck Vandenbroucke (coureur belge aujourd’hui sous contrat avec l’équipe professionnelle MrBookmaker qui a été condamné en 2005 à une amende de 250.000 euros par la Cour d’Appel de Gand pour détention et importation de produits dopants). Sommité du milieu cycliste, le fameux Docteur Mabuse : Sainz, B. (2000). Les stupéfiantes révélations du Dr Mabuse. Paris : Editions Jean-Claude Lattès.
[ 10] Dans une approche historique, Patrick Laure met en parallèle l’évolution de la consommation et celle de sa régulation (2000).
[ 11] Pour plus de détails, on peut se reporter à Fischman, M.W. (1987). Cocaine and the Amphetamines. In H.Y. Meltzer (ed). Psychopharmacology. The third Generation of Progress. New York : Raven Press. et Schuster, C. and Fischman, M. (1975). Amphetamine toxicity. Behavioural and neuropathological indexes. Fed Proc 34: 1845-51.
[ 12] C’est l’expression employée par la Fédération Française de Cyclisme pour désigner ces regroupements illégitimes de coureurs, traditionnellement nommés « mafias » dans le milieu.
[ 13] Depuis 2004, sous l’impulsion du Ministre des Sports J.-F.Lamour, l’encadrement médical de toutes les équipes françaises de cyclisme professionnel doit comprendre au moins un masseur kinésithérapeute. La récente réforme du cyclisme sur route français (19 juin 2004) précise même que « les structures fédérales doivent impérativement respecter les conditions légales d’exercice de la profession de masseur kinésithérapeute » et qu’« elles ne peuvent recourir à des assistants techniques pour prodiguer des massages aux coureurs ».
[ 14] Le CPLD est une autorité administrative indépendante chargée de réguler les actions de lutte contre le dopage et d’élaborer une politique de protection de la santé.
[ 15] Cf. Escriva, J.P. (2001). Sport et dopages : une lecture sociologique. Revue Toxibase (pp. 1-15), n°3, Septembre 2001.
Alors que la culture sportive se fonde généralement sur des valeurs relevant de la démocratie, du désintéressement et sur des normes basées sur le fair-play et rejetant toute forme de tricherie, les conduites dopantes observées chez les cyclistes amateurs de bon niveau et professionnels révèlent l’existence d’une sous-culture dont les valeurs et les normes sont déplacées. L’idée même de tricherie n’est plus perçue, les normes sont gommées au profit de nouveaux modes opératoires contrôlés par l’entourage. L’influence du groupe est en effet essentielle dans le contrôle exercé sur les nouveaux membres. L’appartenance à ce même groupe impose les modes de vie du « milieu » organisés autour des conduites dopantes. Omniprésente, la chimie améliore non seulement les performances mais agit aussi comme le ciment du groupe : le produit semble facilement accessible et rassemble les coureurs dans une ambiance de franche camaraderie. Il est, au même titre que l’entrainement lui-même, un élément fondateur de la cohésion sociale. Mais pour entrer dans ce monde, il faut satisfaire les rites initiatiques et faire preuve d’allégeance au groupe. Ainsi, la volonté individuelle s’efface-t-elle au profit de la volonté collective. Un vocabulaire spécifique se développe. Des tactiques de course plus ou moins légales s’organisent. Entre 1965 et 1999, en dépit de la volonté nationale de lutter contre le dopage, cette sous-culture plus ou moins souterraine gagne du terrain face à la culture sportive, celle de l’antidopage qui devrait pourtant être la seule légitime. Tandis que les conduites dopantes s’affichent sans complexe au grand jour, les purs, en l’occurrence les récalcitrants à certaines de ces pratiques, sont bafoués et cristallisent autour d’eux tous les ressentiments liés à la défense du groupe. Mais dans le même temps, les procédés et techniques de dopage se transforment sous l’effet des progrès scientifiques et pharmacologiques. Ces nouvelles techniques, moins connues et réservées à une certaine élite, celle du cyclisme professionnel, relèguent aux oubliettes les conduites dopantes, artisanales, fondatrices de la sous culture cycliste observée. Ainsi, cette même sous culture apparaît elle en net recul à la fin des années quatre-vingt-dix.
Sport culture is generally based on values like democracy, unselfishness, fair play and it rejects any form of trickery. Doping behaviour noticed among advanced amateur cyclists and professionals reveals the existence of a subculture whose values and rules have been depraved. The simple concept of trickery is no more discerned. Rules have vanished on behalf of new operating modes controlled by attendants. Indeed, group influence is essential to the control exerted on a new member. Being a member of the group dictates a community way of life based on doping practices. Chemical substances are omnipresent and improve not only physical performances but may constitute the cement of the group: drugs seem to be easily available and athlets gather in an environment of open goodfellowship. Drugs, in the same way as training itself, are a foundational element of social cohesion. But to enter the community, one must go through initiation rites to prove allegiance to the group. So does individual will fade away on behalf of collective will of the group. Particular doping language spread out. Racing strategies, more or less legal, emerge. Between 1965 and 1999, despite of a national campaign against doping, this hidden subculture is gaining ground over official sport culture, although this one is overtly against doping practices and the only legitimate. While doping behaviour shows off publicly and without embarrassment, those who do not take drugs, who reject doping practices, are facing resentment and harassment. The group defends itself against any threat. But in the same time, doping proceedings and techniques change due to scientific and pharmacological progress. These new doping practices, less known and reserved for a small elite made of professional cyclists, are progressively pushing into the background the old-fashioned doping behaviours that once were foundational of the cycling subculture. Therefore, this subculture seems to lose influence at the end of the 90’s.Keywords
culture, subculture, doping behaviour, cycling, group
Élisabeth Lê-Germain et Raphaël Leca« Les conduites dopantes fondatrices d'une sous culture cycliste (1965-1999) », Staps 4/2005 (no 70), p. 109-125.