2005
Staps
Approche historique du dopage en République démocratique allemande : description et analyse d’un système de contraintes étatiques
Giselher Spitzer
Dr. paed. habil., PrivatdozentAdresse : Institut des Sciences du Sport,Humboldt Universität Berlin,Konrad-Wolf-Strasse 45, D-13055 BerlinTel. +4930-2093-4625Fax26, tel. privé : +49-179-8632928Traduction de l’allemand de
Gerard Treutlein
Charles Pigeassou
Le dopage forcé qu’organisa par la République démocratique allemande joua un rôle décisif pour son système sportif. Il est un cas exemplaire pour montrer la tricherie dans le sport de haut niveau en négligeant le fair-play sportif. Sa description peut aider à comprendre le phénomène et faciliter la mise en œuvre de la prévention et de la lutte contre le dopage.
Les moyens les plus utilisés et les plus efficaces furent les stéroïdes anabolisants. La période centrale de leur utilisation s’étend de 1968 jusqu’à 1989. L’avantage, en termes de temps, acquis par la RDA sur le reste du monde, en matière de dopage, se mesurait à environ 15 ans et jusqu’à aujourd’hui, il n’y a ni nouvelles substances ni nouvelles méthodes. La percée sportive de la RDA au niveau mondial, entre 1968 et 1972, a eu comme conséquence que le sport de haut niveau connut un impact fulgurant dans la société « socialiste » comme dans la politique extérieure. Les objectifs de la politique extérieure (reconnaissance par la communauté internationale) valaient plus que la santé des sportifs.
Les dirigeants politiques et sportifs connaissaient le lien étroit qui unissait le dopage aux hormones à la réussite sportive. Les éléments les plus critiquables d’un point de vue éthique sont les contraintes absolues et l’interdiction de donner aux athlètes des informations précises, l’absence de consentement et le non-respect du sexe d’un âge minimum. Cette façon d’agir représente un outrage massif contre les droits de l’homme selon le traité de Rome.
Les pratiques illégitimes se sont déroulées en dehors des limites fixées par la loi, contrôlées seulement par les services secrets (MFS). Pour assurer le succès, le MFS a dû développer beaucoup d’ingéniosité pour masquer cette tricherie. Le plus grand danger pour leur travail illégitime était l’instauration de contrôles, particulièrement de contrôles inopinés. On peut prouver que ceux-ci ont réduit le nombre de « programme de dopage » à un tiers.Mots-clés :
dopage, tricherie, RDA, santé, prévention, effets secondaires négatifs, aide aux victimes, Drop out, politique sportive.
Das von der DDR organisierte Zwangsdoping spielte eine große Rolle für Entwicklung ihres Sportsystems. Es stellt einen exemplarischen Fall von Betrug im Sport und von Missachtung der Fair-Play-Regel dar. Seine Deskription kann das Verständnis des Dopingphänomens und die Entwicklung der Dopingprävention sowie des Kampfs gegen Doping erleichtern.
Die wirksamsten verwendeten Mittel waren die anabolen Steroide ; ihre zentrale Verwendungsphase dauerte von 1968 bis 1989. Der Zeitvorsprung im Doping betrug zur restlichen Sportwelt 15 Jahre – bislang gibt es keine neuen Methoden. Die Riesenfortschritte der Leistungsentwicklung der DDR vor allem zwischen 1968 und 1972 sorgte dafür, dass der Spitzensport in der Innen- wie in der Außenpolitik der DDR eine wichtige Rolle spielte. Das Ziel der internationalen Anerkennung war wichtiger als die Gesundheit der Athletinnen und Athleten. Den verantwortlichen Politikern und Sportfunktionären war der Zusammenhang zwischen Doping und Leistungsentwicklung bekannt.
Aus ethischer Sicht waren der absolute Zwang sowie das Informationsverbot gegenüber den Athleten (Verdeckung und Nichteinholen ihrer Zustimmung), sowie das Nichtrespektieren von Geschlecht und Alters unakzeptabel und stellen eindeutig massive Verstöße gegen die Menschenrechte gemäß den Römischen Verträgen dar.
Die Dopingpraktiken verstießen auch gegen Gesetze der DDR und wurden nur vom ministerium für Staatssicherheit überwacht. Um den Erfolg zu sichern, musste das MFS ein enges Überwachungs- und Kontrollsystem installieren, um das Zwangsdoping zu vertuschen. Die größte Gefahr für das illegale Treiben entstand durch die Einführung von Dopingkontrollen, vor allem durch nicht angekündigte Kontrollen in Trainingsphasen. Diese haben nachweislich die Zahl der « Dopingprogramme » auf ein Drittel gesenkt.Schlagwörter :
Doping, Betrug, DDR, Gesundheit, Prävention, Dopingschäden, Nebenwirkungen, Opferhilfe, Drop out, Sportpolitik.
Il doping forzato ed organizzato dalla Repubblica Democratica Tedesca gioca un ruolo decisivo per il suo sistema sportivo. È un caso esemplare per mostrare l’imbroglio nello sport di alto livello trascurante il fair-play sportivo. La sua descrizione può aiutare a comprendere il fenomeno e facilitare l’attuazione della prevenzione e della lotta contro il doping.
I mezzi più utilizzati ed efficaci furono gli steroidi anabolizzanti. Il periodo centrale del loro uso va dal 1968 fino al 1989. Lo sfondamento sportivo della RDT a livello mondiale tra il 1968 e il 1972 ha avuto come conseguenza che lo sport di alto livello conobbe un impatto folgorante nella società « socialista » come nella politica estera. Gli obiettivi della politica estera (riconoscimento da parte della comunità internazionale) valeva più della salute degli sportivi. I dirigenti politici e sportivi conoscevano lo stretto legame tra il doping con ormoni e la riuscita sportiva. Gli elementi più criticabili da un punto di vista etico sono la mancanza di informazioni precise date agli atleti, l’assenza del consenso e il non rispetto di un’età minima. Le pratiche illegittime si sono svolte al di fuori della legge, controllate solamente dai servizi segreti (Stasi). Per assicurare il successo, la Stasi ha dovuto sviluppare molta ingegnosità per mascherare questo imbroglio. Il più grande pericolo per il loro lavoro illegittimo è stato l’inizio dei controlli, particolarmente i controlli a sorpresa.Parole chiave :
doping, imbroglio, prevenzione, RDT, salute.
El doping forzado y organizado por la República Democrática Alemana, juega un rol decisivo en su sistema deportivo. Este es un ejemplo para mostrar el engaño utilizado en el deporte de alto nivel negando el juego limpio deportivo. Esta descripción puede ayudar a entender este fenómeno permitiendo poner en marcha programas de prevención contra el doping.
Los medios más eficaces utilizados fueron los esteroides anabolizantes. El periodo de uso duro del año 1968 hasta el año 1989. El periodo deportivo de la RDA a nivel mundial es entre el año 1968 y 1972 y tiene como consecuencia que el deporte de alto nivel conoció un fuerte impacto en la sociedad socialista en la política exterior. Los objetivos de la política exterior fueron más importantes que la salud de los atletas. Los dirigentes políticos y deportivos conocían la estrecha relación entre el doping con hormonas y los resultados deportivos. Los elementos más criticables desde un punto de vista ético es la falta de información entregada a los deportistas, la ausencia de consentimiento y le no respeto de la edad mínima. Las prácticas ilegítimas se desarrollan fuera de la ley, controladas por el servicio secreto. Para asegurar los sucesos los servicios secretos tuvieron que ingeniar un desarrollo para esconder el engaño. El más grande peligro por este trabajo ilegítimo fue el comienzo de los controles.Palabras claves :
doping, engaño, RDA, salud, prevención.
Le dopage forcé et organisé par la République Démocratique Allemande (RDA) fut à la base de la réussite sportive extraordinaire de ce pays peuplé de moins de 18 millions d’habitants. Jusqu’au début de la période où s’amorça le dopage systématique, financé par l’État et soutenu par les sciences, la RDA ne montra que peu de résultats sportifs spectaculaires sur le plan international. L’efficacité du système organisé de tricherie se révéla surtout dans les disciplines féminines où l’effet de la virilisation d’athlètes féminines par le dopage aux hormones masculines était le plus efficace. Les athlètes de la RDA gagnèrent 208 médailles d’or lors de différents Jeux olympiques ; presque toutes les médaillées se trouvaient sous l’influence du dopage pendant l’entraînement et/ou pendant la compétition.
Les pratiques illégitimes se sont déroulées en dehors des limites fixées par la loi, contrôlées seulement par les services secrets (MFS). Les mesures prises permirent d’atteindre les objectifs visés. Pour assurer le succès, le MFS a dû développer beaucoup d’ingéniosité pour masquer cette tricherie. Le monde du sport accepta la duperie organisée par le système du sport est-allemand ; les raisons de ce fait restent encore à établir. Un exemple récent pour montrer une telle attitude est donnée par un reporter de France 2, Gérard Holtz, en 1998, lors de l’affaire Festina : « Je me fous complètement de ce qui peut arriver à quelqu’un comme Ben Johnson, par exemple. Lui, c’est un tricheur avéré, il a été pris deux fois, c’est une honte pour le sport. Mais Virenque, c’est Astérix. Il fait peut-être des fautes de français quand il parle, mais pour tout le monde il est honnête, droit, direct. Et c’est pour ça que le public l’aime viscéralement » (Holtz, l’RdJ du 6 au 12 août 1998, p. 82). L’appréciation du modèle du sport est-allemand par de nombreux Français (et des personnes d’autres pays) fut identique : pour eux, l’Allemagne socialiste fut, au plan sportif, la meilleure des deux Allemagne. Presque personne n’a redressé les erreurs de jugement après 1989.
2. Repères historiques sur le développement et la mise en œuvre de substances dopantes dans le système sportif est-allemand
Le dopage en RDA est un cas exemplaire pour montrer la tricherie dans le sport de haut niveau en négligeant le fair-play sportif. La description des mécanismes de l’organisation systématique de la tricherie et des progrès de la recherche organisée dans ce domaine peut aider à comprendre le phénomène et faciliter la mise en œuvre de la prévention et de la lutte contre le dopage.
2.1. La période précédant l’utilisation des stéroïdes anabolisants
Au cours des années 50 et 60, en RDA, des pratiques de dopage existaient déjà. Ces pratiques furent intensifiées et systématisées par le système politique et sportif avec la fondation du service médical sportif en RDA en 1964 : contrairement à ce que l’on pourrait attendre, les médecins du sport étaient intégrés dans la hiérarchie du système sportif (et non dans celle du ministère de la Santé), ce qui rendit l’abus possible. Le modèle d’une manipulation médico-pharmaceutique de la performance humaine était en marche. Cette manipulation a influencé les méthodes d’entraînement. On administra d’abord aux athlètes les stimulants classiques qui eurent pour objectif de provoquer l’inégalité de chances pendant les compétitions. Peu à peu on les utilisa aussi également pendant l’entraînement pour préparer mentalement les athlètes à travailler au maximum de leurs moyens physiques et aux exigences tactiques requises. Les risques de dépendance liés à l’abus de stimulants n’ont pas fait l’objet de recherche jusqu’à aujourd’hui. Parler de risques aurait été dangereux pour l’acceptation d’un tel sport de haut niveau.
2.2. Quand les stéroïdes anabolisants furent-ils utilisés ?
En 1964, le ministre de la Sécurité, Erich Mielke, pria le chercheur et professeur Hans Schuster d’effectuer dans les clubs, sous la tutelle de la Stasi (« Dynamo »), des travaux sur le dopage aux hormones. Ce dopage était déjà efficace et eut pour conséquence qu’à partir de 1968, les anabolisants furent utilisés dans presque tous les sports olympiques. Le rapport d’un collaborateur de la Stasi (le dr Wuschech) constitue une preuve, entre autres, que le dopage efficace de skieurs de fonds provoqua la généralisation du dopage aux anabolisants. Une copie du rapport fut envoyée au président du Deutscher Turn- und Sportbund (DTSB, le CNOS de la RDA). L’analyse de cette réussite eut pour résultat que les substances et les méthodes dangereuses furent appliquées aussi dans le sport « civil ». Le ministre Mielke lui-même communiqua à la direction centrale des clubs « Dynamo » les remarques suivantes : « mon exposé est de caractère confidentiel. Rien ne devra devenir public. » Ensuite le médecin-chef des clubs « Dynamo », le docteur Thümmler, expliqua comment la médecine sportive devait utiliser le dopage pendant la préparation aux Jeux olympiques d’hiver de 1972, concernant l’entraînement de 200 sportifs d’élite. C’est par ces propos confidentiels, tenus au sein d’un cercle fermé que les dirigeants eurent ainsi connaissance de différentes pratiques dopantes.
Le 12 mars 1971, le médecin en chef du centre médical sportif de Berlin, le docteur Heinz Wuschech, écrivit à Erich Mielke pour le remercier d’avoir livré des médicaments par le biais du service médical du MFS et demanda en même temps de garder le secret sur l’utilisation de stéroïdes. Les substances dopantes étaient nommées « moyens de soutien » (Unterstützende Mittel, U.M.). Cette expression énigmatique visait à affaiblir les préjugés contre la prise de médicaments et de substances interdites.
L’influent dirigeant Manfred Ewald, à la fois président du CNOS de la RDA et ancien secrétaire d’État au sport promu au rang de ministre, reçut également le rapport du docteur Wuschech. Avant même la lecture de ce rapport, il se montrait défavorable envers l’usage du dopage aux anabolisants. Les succès et les performances mis en évidence par Wuschech provoquèrent chez ce dirigeant un revirement d’opinion. En effet, puisque Wuschech démontrait que le dopage était possible à l’insu des athlètes, le dopage s’avérait une stratégie cachée aux effets majeurs. Ce rapport révélait également que ses collaborateurs dans le domaine du dopage aux stéroïdes avaient déjà systématiquement dopé de nombreux athlètes. Citons quelques exemples :
- la meilleure patineuse artistique ;
- trois skieurs de fond aux Jeux olympiques de Sapporo (par exemple le meilleur skieur de fond est-allemand, Klaus Grimmer) et l’équipe de ski de fond lors des championnats du monde en février 1970 ;
- l’équipe de cyclisme sur piste lors des championnats du monde au mois d’août 1970 ;
- le 8 de « Dynamo » lors du championnat du monde d’aviron en septembre 1970 ;
- quelques participants du championnat d’Europe de natation en 1970.
Les stéroïdes furent utilisés au cours de la préparation directe des compétitions (unmittelbare Wettkampfvorbereitung, UWV), par absorption orale et sous forme d’injection à effet retardé.
2.3. La principale période d’utilisation de stéroïdes anabolisants
Cette période dura de 1968 à 1989. Au début, il s’agissait d’une période décentralisée de dopage où tout le monde était en train d’expérimenter la prise d’anabolisants (dosage, durée…), en prenant beaucoup de risques. À cette époque quelques médecins du sport se prononcèrent contre le dopage.
Le dopage « raisonné » sur la base de prescriptions établies par les fédérations, ne fonctionnait pas encore. L’absorption massive de médicaments (dans des quantités largement supérieures à celles conseillées) peu avant les Jeux olympiques d’hiver et d’été de 1972 provoqua le risque d’une détection et de la découverte de la tricherie par les autres pays et, dans ce cas-là, l’éventuelle exclusion de la RDA des compétitions internationales. C’est seulement le début des contrôles anti-stéroïdes qui engendra un développement et une modification de la stratégie de la RDA. Ces contrôles imposaient d’arrêter la prise d’anabolisants suffisamment longtemps avant le début d’une compétition internationale. La commission pour le sport de haut niveau du comité central du parti communiste (Leistungssportkommission) élabora la stratégie d’un dopage systématique encadré. Tous les participants furent obligés de respecter les principes directeurs concernant le dopage et de transposer les résultats des recherches fondamentales dans le domaine du dopage au domaine appliqué. L’utilisation d’un dopage « caché » où l’État jouait à la fois un rôle de prescripteur financier et de contrôleur peut être résumé en ces termes : le dopage forcé de la RDA consistait en la distribution secrète de dopants, souvent à l’insu des sportifs et de leurs parents pour les sportifs mineurs. Selon certains témoins qui ont pris part au dopage, sans cela, la RDA n’aurait jamais atteint le haut niveau de performances sportives des années 70 et 80 et n’aurait jamais obtenu un aussi grand nombre de médailles lors de championnats du monde et de Jeux olympiques.
Comment peut-on expliquer l’avance prise en matière de dopage par la RDA ? La recherche a analysé les produits sur le marché susceptibles d’être utilisés à des fins de dopage et les conditions optimales de leur utilisation. Les études concernaient également le délai, les mesures et les conditions à respecter entre la fin de la prise d’anabolisants et le moment de la compétition. Ces processus appelés « pontage » (Überbrückungsdoping) ont été faits à l’aide de médicaments non recherchés par les laboratoires accrédités par le CIO. Un autre élément concerne le temps, variable selon les individus, que les traces de substances interdites dans l’urine (Abklingraten) mettent pour disparaître, afin de pouvoir fixer exactement le terme nécessaire du dopage avant la compétition. À la source de cette stratégie existait une alliance « macabre » entre l’État, le parti communiste, le ministère de la Sécurité et le mouvement sportif.
2.4. La période qui suivit la massification de l’usage de stéroïdes anabolisants
Le perfectionnement des contrôles et des tests, le début de contrôles en dehors des périodes de compétition (« contrôles inopinés ») provoquèrent une intensification de la recherche de substances et de méthodes qui auraient pu et dû remplacer le dopage aux anabolisants, déjà connu. La fin du régime communiste (1989) a eu pour conséquence que cette période fut bien courte. D’après les sources connues, les responsables auraient réfléchi aux solutions suivantes : de nouvelles substances dopantes auraient dû être utilisées, essentiellement des psychotropes, mais aussi des opiacés endogènes administrés par voie exogène ; un dosage nouveau et extrêmement faible d’anabolisants en combinaison avec des concentrés d’albumine aurait dû remplacer les recettes éprouvées (la créatine) ; le dopage sanguin mais aussi l’utilisation d’hormones de croissance étaient des solutions possibles mais trop coûteuses ; l’érythropoïétine (EPO), extrêmement cher, fut analysé à partir de 1986, accompagné par des extenseurs de plasma (utilisé par la médecine d’urgence comme substances dopantes une dizaine d’années plus tard seulement) ; la réalisation d’un entraînement hypoxique s’avérait trop cher. Plutôt que le remplacement des anabolisants, le résultat aurait été une combinaison des deux méthodes.
3. Analyse du développement du dopage et de l’implication de l’État
Les sportifs de haut niveau en RDA étaient des professionnels, même pendant la période de l’amateurisme. La percée sportive de la RDA au niveau mondial, entre 1968 et 1972, a eu pour conséquence que le sport de haut niveau connut un impact fulgurant et un rayonnement important dans la société « socialiste ». Ses effets se sont manifestés dans la politique intérieure, pour son apport au développement de l’identité de la société et pour augmenter la popularité du parti au pouvoir, le SED, et dans la politique extérieure, par la reconnaissance de la RDA par la politique internationale en raison de sa réussite sportive qui, en apparence, était réalisée en accord avec les règles du fair-play et de l’amateurisme.
En conséquence, le régime fixa des objectifs sportifs : gagner des médailles et organiser la tricherie par le dopage, tâches qui ont été réalisées d’une façon efficace jusqu’en 1990. Les dirigeants politiques et sportifs connaissaient le lien étroit qui unissait le dopage aux hormones et réussite sportive. Pour ne pas risquer que la RDA disparaisse du niveau sportif international, on croyait devoir intensifier la politique du dopage.
Grâce à la recherche intensive sur l’utilisation de substances et la quête de nouvelles substances dans le domaine du dopage, la RDA jouissait d’une avance confortable. Le dopage systématique était combiné avec le processus d’entraînement dès le très jeune âge (« Anschlusstraining »). Dans de nombreux centres d’entraînement, le dopage commençait plus tôt qu’il n’était officiellement permis et prescrit. Les entraîneurs en quête de reconnaissance et d’enrichissement personnel intensifièrent le dopage, même sans permission.
Les décisions du comité directeur du SED (Politbüro) relatives au développement systématique du sport de haut niveau correspondait au rythme olympique (4 ans) et non à l’économie planifiée dans les autres secteurs. Jusqu’à la réunification de l’Allemagne en 1990, les objectifs de la politique extérieure valaient plus que la santé des sportifs. En septembre 1989, la tentative de Klaus Eichler (le successeur de Manfred Ewald en tant que président du CNOS) de mettre fin au dopage systématique échoua. Le secrétaire d’État au sport (le prof. Dr Günther Erbach), d’autres dirigeants du sport et des chercheurs convainquirent Eichler du fait que, sans le dopage, le niveau de performances des années passées ne pourrait plus être atteint, et surtout pas les objectifs du Politbüro pour 1992. Le dopage perdura mais, pour cacher cette réalité, des brochures de propagande furent distribuées en grand nombre.
4. La distribution de substances dopantes : où sont les responsabilités ?
La direction du service médical du sport (SMD) de la RDA à Berlin assurait la logistique des substances. Elle les distribuait, contre reçu, aux médecins des fédérations ou aux représentants des centres de consultation dans le domaine du sport (sportärztliche Hauptberatungsstelle) dans les 15 districts de la RDA. Dans ces centres, l’adjoint au médecin régional les transférait selon les prescriptions centrales (dosées et emballées d’une façon neutre) aux médecins des clubs sportifs qui les faisaient suivre aux entraîneurs du club. Les médecins avaient la tâche de faire disparaître l’emballage. L’entraîneur devait doser la quantité de substance, mais il n’avait pas le choix d’inclure ou d’exclure un sportif du dopage. Si les substances étaient données sous forme d’injections, c’était la tâche du médecin d’exécuter cette procédure ; donner des injections sans raison médicale est une faute déontologique du médecin.
La prise de la pilule contraceptive était obligatoire pour les jeunes filles. Les sportives étaient les premières à recevoir la pilule, d’une part, pour pouvoir adapter les règles au calendrier des compétitions et, d’autre part, pour éviter une grossesse. Après la généralisation de la pilule contraceptive en RDA, les sportives ont reçu les pilules les plus dangereuses (avec un dosage très élevé de testostérone), sans prendre en considération les effets négatifs à long terme.
Le responsable du système mis en place était le directeur de la commission pour le sport de haut niveau. Il était nommé par le SED et fut en même temps président du CNOS (DTSB). Il avait le pouvoir de donner des instructions au service médical et aux présidents adjoints. Il devait rendre compte du dopage au comité directeur du SED (également au secrétaire général du parti), Erich Honecker. Ainsi les hauts responsables politiques étaient au courant du dopage. Erich Honecker demanda même qu’on lui décrive le système en détail.
Les intérêts politiques du SED primaient sur tout autre considération, même sur les lois. L’État aurait dû respecter ses propres normes et lois concernant la santé. En fait, il finançait la recherche dans le domaine du dopage et l’application des résultats. Tous les objectifs et leur planification dans le domaine de la recherche du dopage étaient fixés par le plan 14.25 (Komplex 08-Plan Nr.Zf. 14.25) du plan d’État « Sciences et Techniques ». Ce plan avait pour objet de synchroniser la recherche et ses applications. L’institut central du SMD à Kreischa réalisait des recherches sur le dopage et des tâches thérapeutiques concernant des victimes du dopage. Le laboratoire officiel avait une double fonction : la fonction officielle consistait à réaliser des contrôles, la fonction non officielle à surveiller le dosage des athlètes dopés avant leur départ en compétition. Le responsable du SMD, Höppner, avait la tâche de contrôler le tout ; en même temps, il était actif comme collaborateur de la Stasi (« IM Technik ») et membre de la commission médicale du CIO.
Le rôle important du dopage en RDA a poussé beaucoup d’acteurs à collaborer intensivement avec le ministère de la Sécurité (MfS). Le grand nombre de gens informés demandait une activité intense pour pouvoir garder le secret, liée avec un risque énorme pour ceux qui furent jugés dangereux par le fait d’avoir des contactes avec l’Ouest ou d’avoir tenu des paroles critiques. De telles personnes perdirent bien vite leur situation professionnelle. Ce qui est particulier, c’est que le risque concerna aussi des personnes en dehors du sport de haut niveau. Étaient mis sous « observation » des parents et des amis des acteurs, chercheurs et sportifs, parfois avec pour conséquence l’exclusion de leur profession ou même une arrestation.
Les acteurs ont pu observer les conséquences négatives du dopage sur des sportifs et surtout des sportives dans leur sphère d’activité. Beaucoup de rapports de collaborateurs du MFS montrent que les effets négatifs ont été abordés. Les organisateurs du dopage ont tenu compte des problèmes en définissant des limites de dosage pour minimiser les effets négatifs. Lors de réunions secrètes d’entraîneurs ou de formations continues, on a signalé ces problèmes aux acteurs du dopage. Le fondement de ces avertissements était des réflexions éthiques et juridiques. Mais ils furent repoussés presque toujours pour des motifs politiques ou égoïstes.
5. Les canaux de distribution des produits dopants
Au moins 1 500 personnes ont été intégrées dans le système de distribution de substances dans le cadre de leurs tâches professionnelles. Dans les clubs sportifs, entre 700 et 1 000 entraîneurs ou dirigeants furent impliqués. Au comité directeur du CNOS (DTSB), environ 30 personnes ont participé. Un tiers du personnel du service médical du sport (environ 700 médecins) ont été intégrés dans la tricherie.
Un deuxième levier reposait sur l’action illégitime des instances locales du parti communiste (SED) en matière d’acquisition de médicaments supplémentaires. L’automédication, accompagnée par l’acquisition de substances sur le marché noir était une troisième voie. Seule la troisième voie correspondait à la pratique exercée dans les pays de l’Ouest pendant cette période.
6. La sous-information et la désinformation des athlètes
Le dopage a été développé à partir d’une approche médicale expérimentale, exercée sur l’homme sans avoir bénéficié, auparavant, d’une approche expérimentale de longue durée sur l’animal et sur l’homme. L’absence ou le respect de règles déontologiques caractérise cette expérimentation. Les éléments les plus critiquables d’un point de vue éthique sont l’absence de consentement, le manque d’informations précises données aux athlètes, le non-respect d’un âge minimum, du sexe et des effets à long terme.
Le début du dopage de mineurs était « caché » aux sujets et à leurs parents. Après les premiers succès internationaux, les mineurs furent partiellement informés et durent signer une déclaration leur interdisant d’en parler.
Les sportifs recevaient les substances sans être informés de leurs effets, de leurs risques et de leurs effets négatifs. Les athlètes avaient souvent des soupçons, mais on exigeait d’eux une soumission totale. Toute question critique provoquaient la fin immédiate de leur carrière sportive (Ausdelegierung).
Les jeunes sportifs qui se voyaient admis dans le cercle de ceux qui recevaient des comprimés spéciaux se sentaient extraordinaires par leurs performances et par leur valeur dans la société. Ils n’apprirent jamais à poser des questions concernant l’effet et les conséquences provoquées par les comprimés et les injections.
7. Le nombre d’athlètes dopés
Depuis 1972, environ 2 000 personnes par an ont été touchées par le dopage. En moyenne, les dopés sont restés membres des équipes nationales pendant deux cycles olympiques (8 ans). Sur cette base, on peut estimer le nombre de dopés à environ 10 000 athlètes. 5 % des dopés furent atteints de troubles permanents et graves. 10 à 15 % de toutes les sportives connurent des troubles moins graves ou des troubles non permanents, disparus après la fin de l’abus.
Toutes les indications trouvées dans les sources doivent être comprises comme des minima, car les rapporteurs avaient tendance à minimiser le problème des effets négatifs ou de l’énoncer à contrecœur.
De l’analyse des faits résultent les observations suivantes : environ 500 dopés présentent des problèmes de santé tels que des troubles de la fonction cardiaque ou du foie, des cancers, une mortalité précoce ou des dommages gynécologiques (à la suite du changement du phénotype).
Werner Franke et Brigitte Berendonk ont rapidement mis en évidence la virilisation des femmes. Les chiffres officiels laissent croire qu’ un tiers des athlètes féminines seulement ont été touchées par ce problème. Mais les entretiens recueillis auprès d’anciennes athlètes féminines montrent bien que presque toutes les dopées ont connu de graves problèmes de santé.
Les effets secondaires concernant les vésicules germinatives ne sont pas encore analysés, bien que les dossiers du MfS et les entretiens avec les témoins renforcent l’hypothèse que les dopés ont bien plus d’enfants mort-nés et d’enfants handicapés que la moyenne de la population, indépendamment de la l’importance de l’abus des anabolisants (changement du génotype, Spitzer, 1999).
8. Le dopage dans le domaine du football
Le dopage a aussi existé dans le domaine des jeux sportifs comme le football, au moins depuis 1965 (rencontre avec l’Autriche). En 1977, on a ajouté au dopage par stimulants le dopage par psychotropes comme l’Aponeuron. Ce dopage a eu pour effet que le temps nécessaire de récupération a été prolongé, mais les joueurs n’en savaient rien. L’interdiction d’entraînement avait pour but de protéger les dopés d’un surmenage irréparable et de comportements effrénés. On a expérimenté jusqu’en 1988 des substances qui devaient influencer le cerveau des joueurs au cours de matchs de la première ligue de la RDA, malgré le fait que le dopage était interdit à l’échelle nationale. Avant le déplacement pour des matchs internationaux comme dans le cadre de la coupe d’Europe, des « contrôles de départ » (Ausreisekontrolle) avaitent lieu pour être sûr de ne pas être pris dans des contrôles officiels lors des compétitions. Lors d’un contrôle interne des joueurs du Dynamo Berlin (BFC) le 22 octobre 1983, 14 joueurs furent déclarés dopés aux amphétamines. L’incident ne fut pas suivi de sanctions parce qu’il concernait un club de la Stasi.
9. Les spécificités du dopage « forcé » de la RDA
Le dopage systématique et « forcé » a sûrement été l’un des facteurs décisifs des succès du sport de haut niveau de la RDA. En voici les points principaux :
- les athlètes de haut niveau étaient presque tous dopés (en partie à leur insu) ;
- selon l’effet du dopage dans le sport considéré, la politique du dopage « forcé » s’exerçait avec force sans possibilité de refus ;
- les athlètes de la RDA furent dopés plus tôt, plus longtemps, avec plus de substances et avec des dosages plus élevés que dans d’autres pays ;
- les pratiques illégitimes se sont déroulées en hors la loi, contrôlées seulement par les services secrets (MFS) ;
- des recherches secrètes intensives étaient à la base du « camouflage » du dopage.
Les savoirs concernant les effets secondaires négatifs furent bien différenciés, mais ces connaissances n’ont jamais limité le développement du dopage. Des contrôles médicaux ont eu lieu en permanence, mais sans que les athlètes aient eu le libre choix du médecin et reçu une information concernant leur état de santé réel. En cas de conflit entre deux objectifs (santé ou performance sportive), la performance sportive l’emportait.
Au terme de carrière sportive, des données médicales négatives furent falsifiées. Les conséquences négatives du dopage restaient ainsi secrètes. Pour assurer le secret et cacher les conséquences, des victimes furent recyclées dans des professions adaptées à l’état de santé.
Les services secrets de la RDA furent une institution nécessaire pour le dopage étatique de la RDA. Sans cette couverture, des incidents comme le contrôle positif de la lanceuse Ilona Slupianek en 1977 se seraient répétés. À la suite de cet incident, le camouflage a été perfectionné, accompagné par une véritable hystérie concernant la sécurité et le secret (Spitzer, 1998, 2000). La menace la plus prononcée pour le système de dopage de la RDA a été le début des contrôles inopinés, avec pour conséquence pour les haltérophiles de la RDA l’interdiction immédiate, par les responsables, du dopage aux anabolisants. L’histoire du dopage en RDA peut servir de preuve empirique de l’efficacité de contrôles inopinés.
L’analyse sociohistorique du dopage de la RDA met en évidence les mécanismes et les effets à long terme. L’interprétation des faits met en évidence les processus qui peuvent limiter et freiner l’efficacité du dopage. Dans cette perspective, ce type d’étude apporte une contribution à la prévention du dopage en soulignant les techniques de neutralisation et de banalisation des amis du dopage.
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Spitzer, Giselher (2001), « Doping in the former GDR », in Peters, C/Schulz, T./Michna, H. (ed.), Biomedical Side Effects of Doping. Project on the European Union, Köln, Sport und Buch Strauss, p. 115-125.
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Spitzer, Giselher, « Sicherungsvorgang Sport ». Das ministerium für Staatssicherheit und der DDR-Spitzensport, Schorndorf, Hofmann-Verlag.