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Le dopage en sport est un problème aujourd’hui largement médiatisé. Un bon nombre d’auteurs pensent même qu’il n’y a pas, ou pratiquement pas, aujourd’hui de sport de haut niveau sans dopage. D’autres études montrent que, même à des niveaux régionaux ou interrégionaux, le dopage est devenu monnaie courante.
2 La revue STAPS, revue des sciences du sport et de l’éducation physique ne pouvait pas ne pas s’intéresser au problème. Il semble même que ce type de thème puisse être un thème transversal au cœur des STAPS. On regrettera toutefois que ce numéro ne contienne aucun article de type sciences de la vie ou psychologie expérimentale. Sur un tel thème, ces approches auraient pu fournir un éclairage intéressant.
3 On notera que l’un des codirecteur de cette livraison de la revue est Gerhard Treutlein, membre de l’AFRAPS de longue date, élu au conseil d’administration de notre association. Ce professeur est aussi l’un des pionniers de l’étude du dopage en Allemagne. C’est grâce à son travail et à celui de ses collaborateurs, lorsque les archives ont pu s’ouvrir, que l’on est maintenant certain que la plupart des records établis dans les années soixante-dix en athlétisme par des athlètes de l’Allemagne de l’Est l’ont été avec l’utilisation de produits dopants.
4 On remarquera aussi que ce numéro est international et même que, pour la première fois, il contient un article bilingue (anglais et français). Si le comité de rédaction et le CA de l’AFRAPS ont accepté cette idée qui déroge aux statuts de l’Association (francophone), c’est que nous avons pensé qu’il fallait, sur un tel sujet, rompre avec les frontières linguistiques, du moins partiellement. Cela explique aussi que les auteurs proviennent d’Allemagne, d’Angleterre et de France. On regrettera toutefois de ne pas voir d’autres pays représentés. Récemment, à Heidelberg, un colloque dirigé par Gerhard Treutlein et où neuf pays étaient représentés a fait le point sur le dopage sportif et tenté de poser les bases de la prévention. Les actes permettront d’avancer dans ce domaine particulier, mais le but de STAPS n’était pas de se poser la seule question de la prévention du dopage, mais bien davantage celle de la compréhension de ce phénomène. Or, ici, les sciences humaines plus qualitatives semblent les mieux placées. Les sciences du sport de haut niveau, essentiellement tournées vers les sciences de la nature et de la vie se privent de la chance de comprendre le phénomène aux plans social, historique, anthropologique, voire psychologique. En ce sens, par les huit articles de sciences humaines qualitatives qu’il contient, ce numéro donne une chance de compréhension au sport de haut niveau.
5 On notera que, bien que Patrick Laure ne figure pas dans la liste des auteurs, les travaux de ce dernier ont servi de référence à plusieurs articles du numéro. Un travail remarquable est réalisé en France par cet acteur et nous tenions ici à le saluer, même si son travail n’est pas réellement présenté.
6 Il faut maintenant dire, sur un plan plus pragmatique, que si plusieurs pays ont élaboré des lois antidopages d’autres laissent toute autonomie au sport de haut niveau et aux fédérations sportives pour régler le problème. De ce point de vue, la disparité est totale sur le sol européen. Le système sportif n’est de toute évidence pas le mieux placé pour traiter le problème ; tantôt il ne veut pas le traiter, tantôt il est débordé par la complexité du problème.
7 Toutes les tendances modernes de la prévention vont dans le sens d’une prise en compte de la complexité (niveaux national, international, gouvernemental ; variété des acteurs impliqués…). Toutes les fois où cette complexité est vraiment prise en compte, des effets réels sont obtenus.
8 On constatera avec l’article de Spitzer qu’en Allemagne de l’Est le dopage a pu se réaliser même contre la loi et avec l’aide de l’État… On peut, grâce à cet article, comprendre la difficulté qu’il peut y avoir à traiter ce problème. Avec l’article de Bette, on voit que lorsqu’il y a coopération entre des scientifiques de différents domaines et le sport de haut niveau, ce n’est plus la logique de leur domaine qui l’emporte (comme le serment d’Hippocrate), mais celui des premiers sportifs Citius, Altius, Fortius, la logique concurrentielle étant dans ce cas reléguée au deuxième plan. Les scientifiques dans ce cas renoncent à leur éthique propre pour adopter celle du système sportif.
9 Le système sportif lui-même, dans de nombreux pays, pourrait créer des laboratoires et des observatoires internes pour ce problème en mobilisant et en mettant en synergie des chercheurs de différentes disciplines scientifiques, mais il ne le fait jamais. Pourtant, la plupart des fédérations auraient largement les moyens de financer de tels centres. Est-ce à dire que le système sportif ne veut pas vraiment prendre en compte ce problème ?
10 Selon Bette, on le verra, le système sportif, l’institution sportive n’entend que ceux qu’elle veut entendre, notamment les sciences qui ne sont pas à même de mettre un certain désordre dans l’institution. Les sciences « critiques » telles que la sociologie ou l’histoire sont de ce fait rarement mobilisées, et a fortiori des explorations ethnologiques ou systémique des institutions sportives. Les recherches biologiques semblent en ce sens moins dangereuses et plus serviables avec l’institution sportive.Ce numéro, on le constatera, a décidé justement (toujours dans les conditions habituelles d’expertise et de validation scientifiques) de donner la parole à des champs qui habituellement sont peu mobilisés par l’institution sportive lorsqu’il s’agit de lutter contre le dopage. Ainsi, l’article d’Élisabeth Lê Germain nous montre comment, historiquement, le dopage est fondateur de la logique du cyclisme de haut niveau, comment il est même organisateur en partie de ce système. L’article de Christophe Brissonneau et Karine Bui-Xuan-Picchedda, en croisant les approches sociologiques et psychologiques, sur une étude de cas, rend davantage intelligible le système de rationalité qui conditionne la prise de substances dopantes. Un athlète qui se dope est bien un individu rationnel dans le système auquel il participe et non un « malade », la déviance est devenue « normale » et le respect des règles « anormal ». Celui de Ivan Waddington nous montre, historiquement et sociologiquement, les glissements progressifs d’un sport au service de la biologie et de la médecine à une médecine au service du système sportif. Il pointe notamment au travers des travaux de la commission Dubin l’implication totale des médecins du sport, voire de généralistes dans le dopage sportif. Andreas Singler et Gerhard Treutlein montrent de leur côté comment la lutte contre le dopage ou même la résistance au dopage pour les sportifs eux-mêmes conduit à des phénomènes de « dropout », autrement dit à des éjections passives ou actives du système sportif qui, de ce fait, se prive des principaux protagonistes actifs dans la lutte. Giselher Spitzer nous propose le cas typique de l’ex-RDA pour comprendre les ramifications étatiques du phénomène. Il nous permet, au travers de ce cas, de comprendre toute la complexité du problème. Karl-Heinrich Bette permet, quant à lui, de saisir en quoi la stigmatisation individuelle (collective parce que faite par tous les acteurs) ne peut pas contribuer à résoudre le problème et de ce fait en quoi les lois antidopages sont peu fonctionnelles en désignant comme seule victime expiatoire l’athlète dopé, qui souvent, pour reprendre une expression humoristique, l’est « à l’insu de son plein gré ». Le texte d’Éric De Léséleuc et Anne Marcellini se rapproche dans sa logique de celui d’Élisabeth Lê Germain et de celui de Christophe Brissonneau et Karine Bui-Xuan-Picchedda en analysant la notion de légitimité du dopage chez les sportifs de haut niveau au travers de plusieurs études de cas. Il montre comment la frontière de l’acceptable et de l’inacceptable se constitue au travers, finalement, d’un système de quasi contradiction, le sportif devant alors opter pour une éthique au travers d’injonctions contradictoires. L’article d’Éric Perera, dont les travaux ont donné également lieu, très récemment, à des publications dans la Revista Brasiliera de ciencias do esporto et dans La Revue d’Éthique publique canadienne, tente – au travers d’une importante analyse historique (en étudiant sur un siècle les articles parus dans les principaux journaux sportifs en France) et en se fondant sur le système théorique anthropologique de Mary Douglas – de montrer comment la délimitation du « pur » et de « l’impur », dans le système de l’information sportive écrite, est une construction historique qui vise à définir les limites de l’acceptable et de la souillure, en constituant ainsi, finalement, le mythe fondamental du sport de haut niveau : un corps naturel, pur, non chimique…
11 On le voit, un numéro qui touchera d’évidence les lecteurs habituels de STAPS mais aussi probablement un public bien plus large, national et international, intéressé par cet épineux problème et, sans doute, en premier lieu les sportifs eux-mêmes.
12 Gerhard Treutlein et Jacques Gleyse,
13 le 20 octobre 2005
POUR CITER CET ARTICLE
« Éditorial », Staps 4/2005 (no 70), p. 5-7.