Staps
De Boeck Université

I.S.B.N.2804149242
132 pages

p. 59 à 73
doi: 10.3917/sta.070.0059

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no 70 2005/4

2005 Staps

Analyse psychologique et sociologique du dopage. Rationalisation du discours, du mode de vie et de l’entraînement sportif

Christophe Brissonneau 2, rue PasteurF–91070 BondoufleTél.-fax : 01 69 91 61 06Laboratoire « Sport et culture »UFRAPS Nanterre200, avenue de la République F–92001 Nanterre cedex Karine Bui-Xuan-Picchedda La Bédière, nËš 5F–74220 La ClusazTél.-fax : 04 50 63 36 51
Le but de cet article est d’analyser, dans le champ de la psychologie clinique et de la sociologie, la rationalité du dopage dans le sport à travers l’entretien semi-directif d’un ancien cycliste, ayant reconnu avoir utilisé des produits dopants. Une analyse thématique a été opérée en fonction des spécificités de chaque discipline de recherche et de ses axes de problématique ; une analyse poïétique du discours a été également couplée à celle effectuée en psychologie clinique. Ce travail de recherche en commun montre combien ce cycliste de haut niveau, considéré comme un déviant, est finalement un être rationnel, ce terme étant pris dans ses deux sens. En effet, nous verrons comment celui-ci justifie ses actes de dopage et combien ses actes sont réfléchis, tous orientés vers l’accomplissement de la performance. Cette étude qualitative essayera également de montrer l’intérêt de multiplier les études communes de la part des différents champs scientifiques sur un tel objet.Mots-clés : cyclisme, dopage, déviance, problématique psychique. The target of this article is to analyze, in the field of clinical psychology and sociology, the rationality of doping in sport through a semi guiding interview with an ancient doped cyclist, who recognized the use of doping. A thematic analysis would be coupled in function of specificities of each scientific research field and of their problematic axes : a poïetic analysis of the discourse has been coupled with this one in clinical psychology. This kind of common research shows us how this high level cyclist, defined as a deviant, finally is a rational person, this term could be considered in the two meanings. We will study how their doping acts have been reflecting, all orientated to the achievement of the performance. This qualitative study would try to show the interest to multiply the common studies in different scientific fields with about a such object.Keywords : cycling, doping, deviance, psychic abnormality. Das Ziel dieses Artikels ist es, im Feld der klinischen Psychologie und der Soziologie die Rationalität des Dopings im Sport durch ein halboffenes Gespräch mit einem ehemaligen Radrennfahrer zu erkunden, der der zugab, Doping benutzt zu haben. Abhängig von der Spezifik der jeweiligen Wissenschaftsdisziplin und den Problemorientierungen wurde eine thematische Analyse durchgeführt : Eine poietische Diskursanalyse wurde mit einer klinischen Analyse gekoppelt. Diese gemeinsame Forschungsarbeit zeigt, wie sehr dieser Hochleistungsradfahrer, dessen Verhalten als abweichend gilt, letztlich jedoch ein rationales Wesen im doppelten Sinne des Wortes ist. In der Tat werden wir sehen, wie dieser sein Dopingvergehen rechtfertigt, und wie sehr seine Handlungen überlegt und ganz auf die Leistung orientiert sind. Diese qualitative Studie versucht letztlich auch zu zeigen, wie nützlich der Einsatz von unterschiedlichen Disziplinen für das Studium eines solchen Phänomens ist.Schlagwörter : Radsport, Doping, abweichendes Verhalten, psychische Probleme. Lo scopo di quest’articolo è d’analizzare, nel campo della psicologia clinica e della sociologia, la razionalità del doping nello sport attraverso l’intervista semi-direttiva di un vecchio ciclista, che ha riconosciuto di aver utilizzato dei prodotti dopanti. È stata operata una analisi tematica in funzione delle specificità di ciascuna disciplina di ricerca e delle sue linee di problematica ; un’analisi «poietica» del discorso è stata ugualmente accoppiata a quella effettuata in psicologia clinica. Questo lavoro di ricerca in comune mostra come questo ciclista di alto livello, considerato come un deviante, è finalmente un essere razionale (questo termine era preso nei due sensi). In effetti, vedremo come quest’ultimo giustifichi i suoi atti di doping e come i suoi atti siano riflessivi, tutti orientati verso la realizzazione della performance. Questo studio qualitativo proverà ugualmente a mostrare l’interesse di moltiplicare gli studi comuni da parte di differenti campi scientifici su un tale oggetto.Parole chiave : ciclismo, devianza, doping, problematica psichica. El objetivo de este artículo es analizar, en el campo de la psicología clínica y de la sociología, la racionalidad del dopaje en el deporte a través de la entrevista semi-directiva de un antiguo ciclista, reconocido por haber utilizado productos dopantes. Un análisis temático fue realizado en función de las especificaciones de cada disciplina de investigación y de sus ejes problemáticos ;un análisis poietico del discurso fue igualmente acoplado al efectuado por la psicología clínica. Este trabajo de investigación en común muestra cuanto este ciclista de alto nivel, considerado como un desvío, finalmente es un ser racional, este término siendo utilizado en los dos sentidos del término. En efecto, veremos como justifica sus actos de dopaje y cuanto sus actos son reflexivos, todos orientados hacia el cumplimiento de la performance. Este estudio cualitativo ensayará también mostrar el interés de multiplicar los estudios comunes de la parte de los diferentes campos científicos sobre tal objeto.Palabras claves : ciclismo, dopaje, problemática psíquica.
Pendant près d’un siècle, la question du dopage et son étude ont surtout été traitées par des médecins, des biochimistes ou des pharmaciens (Mignon, 2002). Celle-ci est alors abordée sous l’angle des effets supposés sur la performance et des dangers d’une utilisation hors pathologie des différentes molécules existantes. Il faut attendre le début des années 1990 pour voir les sciences humaines s’intéresser au phénomène du dopage. En décalage avec le discours médical, ces scientifiques vont, du fait d’un plus grand éloignement avec l’objet, élargir le champ de la réflexion : le rôle ambivalent de la médecine (Hoberman, 1992 ; Waddington, 2000 ; Brissonneau, 2003), la mise en place des politiques antidopage (Houlihan, 1997) ou le dopage en tant que logique dans le système sportif (Vigarello, 1999 ; Treutlein, Singler, Pigeassou, 1999 ; Coakley, 2001).
Cette logique amène Georges Vigarello (1988, 2000) à en étudier quelques conséquences : un mouvement de rationalisation du sport (Mignon, 2002) et un développement des techniques dans un but incessant d’amélioration de la performance. Le développement des cas de dopage tels que le scandale Festina et les nombreuses affaires qui ont suivi (judo, athlétisme, football, handball, tennis, etc.) tendraient à montrer l’importance de la consommation de produits pharmacologiques dopants ou non dans le haut niveau sportif. Ainsi, ce comportement déviant s’apparenterait finalement à un mode de vie à l’intérieur duquel les acteurs inscriraient une partie plus ou moins importante de leur action (Ogien, 1999). Mais, à côté des sportifs de haut niveau, d’autres groupes d’acteurs sociaux viennent s’inscrire dans la logique « citius-altius-fortius ». Biondo (1989), Hoberman (1992) et Waddington (2000) se sont intéressés au rôle des « scientifiques du sport », notamment, des médecins du sport dans le développement du dopage dans le haut niveau. Les entraîneurs (Brissonneau, 2003), les préparateurs physiques, les fédérations (Petibois, 1999) mais aussi certains États (Riordan, 1991 ; Spitzer, 1998) concourent aux pressions physiques et psychologiques, le dopage étant un moyen de les atténuer. Le développement des affaires de dopage d’un côté et des travaux en sciences humaines de l’autre nous amène finalement à voir le dopage comme le produit d’interactions sociales (Mignon, 2002).
D’un point de vue psychologique, plusieurs auteurs ont également soutenu que la rationalisation pouvait être en lien avec le processus de dopage. Pour Vassort et Escriva (2000) ou Notarnicola (1989), la rationalisation signifie réduction du corps à son versant organique et évacuation de la subjectivité, du jeu, du hasard, de l’émotion dans la performance sportive au profit de la planification et de l’évitement des aléas. Pour d’autres auteurs, rationalisation signifie aussi utilisation et recherche de connaissances : Soleri et Turchi (2000) [1] ont mis en évidence le rapport particulier qu’entretiennent les sportifs avec le savoir. Ils montrent leur recherche de connaissances et d’informations en particulier sur les risques encourus sur le plan de leur santé. Auge et Auge (1999) ont en particulier étudié cette question à partir d’une population de bodybuilders. Ils font les mêmes observations et expliquent comment les sportifs rencontrés ajustent leurs connaissances grâce à des comparaisons avec leurs propres expérimentations empiriques. Celles-ci sont recherchées auprès de spécialistes, des « sujets supposés savoir » : entraîneurs, médecins, pharmacologues, mais aussi parfois préparateurs mentaux, guides spirituels ou gourous. Soavi (1989) et Widman (1989) font référence au pouvoir du suggestion des dopeurs, et montrent que les sportifs qui se dopent veulent croire un discours, quel qu’il soit. D’après Pacciolla (1989), le problème de fond serait un problème éthique lié à la dignité du sportif en tant qu’homme, le dopage étant dangereux en tant que manipulation, robotisation, négation du sujet.
Nos recherches respectives en psychologie clinique (Bui-Xuan-Picchedda, 2002) et en sociologie (Brissonneau, 2003) nous ont amenés à continuer dans cette voie de réflexion, le thème de la rationalisation étant commun à ces deux champs scientifiques. Nous avons respectivement interviewés plusieurs sportifs qui se sont dopés à un moment de leur carrière, mais un entretien avec un ex-cycliste a eu lieu conjointement. C’est à partir de cette rencontre que la question du sens du dopage sera traitée dans cet article, à la fois à travers une analyse psychologique à orientation clinique et à travers une analyse sociologique.
L’exposé développera la thèse selon laquelle la question de la rationalisation est essentielle dans la compréhension du dopage, son acceptation s’effectuant aussi bien dans le sens de justifications (Weber, 1922) que de pratiques s’inscrivant dans une logique d’action (Boudon, Bourricaud, 1982).
Dans un premier temps, la question méthodologique sera exposée afin de préciser le cadre du recueil des données ainsi que les modes d’analyse de cet entretien. Dans un second temps, nous présenterons une partie des données recueillies afin de montrer comment le thème de la rationalisation a émergé du discours de Philippe. Dans un troisième temps, avec un regard spécifique à notre discipline de recherche, nous développerons ce que signifie la « rationalisation » et en quoi il semble constituer un élément déterminant pour analyser son dopage.
 
1. Précisions méthodologiques
 
 
1.1. Le recueil des données
1.1.1. Des modalités particulières d’accès aux discours d’anciens dopés
Le dopage constitue une forme de déviance fortement réprouvée par le monde du sport et fait l’objet d’une législation particulière (1965, 1989, 1999). Pourtant, des sportifs n’ont pas craint d’exprimer leur opposition à ces lois ; certains sont allés jusqu’à l’exprimer publiquement devant des journalistes. Déjà en 1967, le coureur cycliste Jacques Anquetil se justifie sur la prise d’excitants dans le cadre d’une activité sportive qu’il pratique en tant que professionnel. D’autres champions feront de même à la suite de divers scandales de dopage, principalement en cyclisme sur route. Mais, en athlétisme aussi, avant l’interdiction des stéroïdes anabolisants en 1970 ou lors de divers scandales touchant ce sport à la fin des années 1980, des athlètes s’expriment librement ou à mots couverts sur la normalité des stéroïdes anabolisants dans le cadre de leur pratique intensive. Il semble que le développement de la condamnation par l’opinion publique et les mesures législatives prises par divers pays, à la suite de l’affaire Ben Johnson en 1988, aient posé une chape de plomb (Brissonneau, 2003) sur cette question dans le monde sportif de haut niveau. L’affaire Festina, qui va montrer l’étendue du phénomène du dopage dans le peloton cycliste, ainsi que plusieurs scandales touchant différents sports [2], vont « libérer la parole » des sportifs même si le dopage reste globalement de l’ordre du tabou. C’est ainsi que des journalistes ont pu interroger un certain nombre de sportifs [3] ayant consommé des produits dopants, sous le couvert de l’anonymat. Plusieurs membres du monde cycliste (Mentheour, 1999 ; Voet, 1999 ; Chiotti, 2001 ; Roussel, 2001) livreront également une partie des mœurs du peloton dans des ouvrages.
C’est dans ce contexte que nous avons pu rencontrer, en décembre 2000, un ancien cycliste professionnel, Philippe, qui avait arrêté sa pratique sportive et le dopage trois ans auparavant. Ce témoignage est venu s’ajouter à ceux que nous avions déjà obtenus dans le cadre de nos travaux de recherche respectifs.
1.1.2. Des modalités d’approche particulières
Nos passés respectifs d’anciens sportifs [4] ont certainement facilité l’alliance nécessaire pour que des personnes qui ont eu recours à une pratique prohibée puissent se livrer en confiance. Nous pouvons donc considérer l’appartenance à la famille du sport comme un atout pour le recueil de données. En effet, cette dimension a permis de recueillir des témoignages longs et riches [5]. Cependant, nous pouvons toujours nous poser la question du niveau de « véracité » des discours obtenu et de ses limites. La qualité du demandeur (journaliste, ancien sportif, scientifique, médecin) constitue une partie non négligeable de la méthodologie. Pour preuve, les résultats de ce travail ne vont pas toujours dans le sens de certaines analyses qui lui sont antérieures, le discours étant ici moins convenu. Notre capital relationnel au sein du monde sportif a donc été d’une aide précieuse pour rencontrer des « intermédiaires ». C’est après nous avoir écoutés et sondés qu’ils ont accepté de transmettre notre demande à de possibles témoins, tout en se portant garant de notre attitude scientifique « compréhensive » (Weber, 1922). À la suite de cela, un ou plusieurs contacts téléphoniques ont souvent été nécessaires pour obtenir le rendez-vous ; ce fut également le cas avec Philippe. Notre connaissance du milieu sportif était testée et – surtout, nous semble-t-il – notre type d’approche sur le sujet du dopage [6]. Ce processus terminé, il était alors possible d’obtenir un rendez-vous pour réaliser nos entretiens. Par la suite, d’autres modalités méthodologiques devaient être suivies pour obtenir lors de l’entretien une liberté de parole. On peut cependant se demander dans quelle mesure puisqu’il s’agit, rappelons-le, d’une pratique interdite.
L’entretien semi-directif à visée de recherche s’est déroulé au domicile de Philippe, chacun ayant sa propre grille et intervenant en fonction des thèmes abordés. Une convention, approuvée par un avocat spécialiste des affaires de dopage, a été signée par chacun d’entre nous. Apportant un certain niveau de garanties au témoin, elle avait pour but de favoriser la liberté de parole. La personne interrogée pouvait choisir l’anonymat, le changement des données qui auraient pu favoriser sa reconnaissance par des tiers, et recevoir l’intégralité de la retranscription, chaque page étant signée. En cas de demande de sa part, le document écrit nous engageait à interrompre temporairement l’enregistrement lorsque le témoin jugeait les informations trop confidentielles.
1.2. L’analyse et l’interprétation des données
À partir de l’entretien retranscrit, chacun a opéré une analyse en fonction des spécificités de sa discipline de recherche et de ses axes de problématique.
Karine Bui-Xuan-Picchedda a couplé son analyse thématique à une analyse poïétique [7] du discours. Ses interprétations des résultats des analyses de l’entretien réalisé avec Philippe émergent de la confrontation avec ceux de l’analyse des autres entretiens réalisés. Elle s’appuie sur des références théoriques à la fois d’anthropologie clinique, psychanalytique et phénoménologique.
Dans une optique sociologique interactionniste de la déviance et afin de saisir, à travers le discours même de l’acteur social, les raisons qui poussent un jour un sportif à se doper, il est apparu nécessaire à Christophe Brissonneau d’étudier ces actes de dopage comme l’aboutissement d’une « carrière » (Becker, 1985). Grâce à une analyse thématique, il a étudié plus précisément les valeurs de santé et d’éthique – qui sont habituellement reprises dans les différents discours [8] condamnant le dopage –, et les normes (Parsons, 1951) qui les définissent.
 
2. D’une rationalisation de l’entraînement vers une rationalisation du dopage
 
 
Philippe nous reçoit donc chez lui. Il parle de manière claire et donne de l’importance aux faits, aux événements, laissant de côté sentiments, émotions, sensations. Il ressort de son entretien une rationalisation constante applicable à chacun des éléments dont il nous fait part. Celle-ci peut être définie comme « l’action de déterminer, d’organiser suivant des calculs ou des raisonnements ». La rationalisation correspond également à « une justification logique et consciente d’un comportement relevant d’autres motivations inconscientes ou non conformes à la morale » (Larousse, 2003).
Philippe nous décrit donc son parcours sportif en se focalisant sur ses résultats et sur leurs conséquences : après avoir pratiqué plusieurs activités sportives, il prend une licence dans un club de cyclisme sur route à l’âge de 15 ans. Il ne s’entraîne que deux fois par semaine, conseillé par les anciens coureurs du club. Il est sélectionné aux championnats de France dès sa première année de compétition. Grâce à ses bons résultats sportifs, il intègre à 17 ans une section « sport études » où l’activité physique (15 heures par semaine) prend une part égale à celle de la vie scolaire. Philippe éprouve des difficultés à mener les deux de front. Les résultats scolaires baissent et il fait le choix d’arrêter l’école afin de se consacrer pleinement à sa passion et progresser dans cette voie. Il intègre un des grands clubs (amateurs) de la région parisienne où il signe un contrat professionnel. Il ne fait plus que du vélo et bénéficie d’un programme d’entraînement personnel.
Pendant la première année, Philippe se blesse au genou et se rend chez un médecin qui lui prescrit un produit dopant, nécessaire, d’après lui, pour accélérer la guérison. Il dit avoir eu le choix entre prendre six mois de repos ou utiliser le produit et n’arrêter la pratique sportive que pendant un mois. Cette justification thérapeutique, Philippe l’utilise tout au long de l’entretien, évoquant ce qu’il nomme « la réalité » : pour lui, « quand on est coureur cycliste, on a encore moins le droit que les autres d’être malade ». Il précise en effet : « Dans le vélo, si vous êtes sous antibiotiques pendant 5 jours, vous allez pas être soigné, parce que le fait de continuer à rouler, ça retarde l’effet des antibiotiques, donc vous allez être soigné en 8 ou 10 jours, et au lieu d’être patraque pendant 3 semaines vous allez être patraque pendant un mois et demi. Et un mois et demi, quand on sait qu’une saison dure 9 mois, c’est énorme. C’est énorme ! Et si pendant un mois et demi vous n’êtes pas du tout performant, à la fin de l’année, ça va vous retomber dessus. On va vous dire : “On s’en fout que tu sois malade !” Parce que c’est la compétition, c’est l’essence de la compétition, c’est le résultat qui prime. Si vous êtes malade, vous êtes une brebis galeuse. On ne veut pas de vous. »
Grâce à ses bons résultats, il accomplit son service sous les drapeaux au Bataillon de Joinville. La vie quotidienne est complètement axée sur l’entraînement et la compétition. Au contact des meilleurs espoirs, il apprend tout ce qu’un cycliste de haut niveau doit connaître : la technique de course, les méthodes modernes d’entraînement et la préparation médicale. Là-bas, Philippe dit ne prendre que des produits légaux mais il apprend ce que doit être une « bonne » préparation biologique pour accomplir des performances dans le haut niveau professionnel.
C’est lors de sa première année professionnelle qu’il expérimente des amphétamines pour la première fois. Il se justifie, précisant que, pour honorer un critérium, il a dû traverser la France en voiture et subir les bouchons des traditionnels allers-retours des estivants. Malgré la fatigue du trajet, il accepte de participer car il espère obtenir des contrats dans d’autres critériums. Philippe ne veut pas renoncer car il a besoin d’argent ; il doit donc tenir son engagement. Il précise en effet que les résultats des critériums sont déterminés à l’avance et qu’il s’agit plus d’un spectacle que d’une véritable compétition. Il se procure ses amphétamines sur le circuit, mais «… c’était pas prémédité », nous dit-il. Les résultats semblent avoir été à la hauteur de ce qu’il attendait : les effets euphorisants sont tels que Philippe se sent encore capable de courir alors que la course est finie, la fatigue étant complètement surmontée. Il se justifie rationnellement, expliquant qu’il n’avait pas d’autre solution et qu’il a fait ses choix : « Je suis comme tout le monde, à la fin : à la fin du mois il faut que je fasse bouillir la marmite, hein. Alors j’ai fixé mes limites. J’ai dit : ça non, ça oui, ça non, ça oui. » En réduisant son corps à un simple organisme, Philippe fournit un élément de justification rationnel : un problème se pose, il le résout sans sembler éprouver de sentiments particuliers et par conséquent sans chercher d’autres solutions.
Philippe reste vague sur les produits et les quantités qu’il a absorbés. Cependant, il nous avoue que, pendant ses trois années de professionnalisme, il a fait cinq, six « cures » de cortisone et de testostérone. Il décrit à chaque fois ses prises de produit comme des protocoles élaborés afin de parer à un déséquilibre hormonal dû à la pratique intensive du sport. Il élimine un des éléments de la définition usuelle du dopage qui considère que se doper, c’est prendre des produits afin d’améliorer ses performances. Pour lui, les produits étaient destinés à maintenir, et non améliorer, un niveau de performance et de taux de substances dans l’organisme. La prise de produits et ses effets sont par conséquent uniquement focalisés sur quelque chose de mesurable.
En revanche, alors que l’EPO est largement utilisé par le peloton, Philippe nous dit s’être posé – sans passer à l’acte – la question d’accéder au stade supérieur. La prise de ce produit-là ne pouvant se justifier comme les autres, il a simplement su se fixer ses propres limites.
Au bout de trois années de professionnalisme, alors qu’une promesse d’engagement lui avait été faite, il n’est finalement pas engagé et décide donc d’arrêter le cyclisme de haut niveau. La prise de produits ne se justifiant plus, il arrêtera ce qu’il considérait plutôt comme un traitement.
 
3. Analyse psychologique : savoir et rationalisation contre méfiance envers l’inconnu
 
 
Le cas clinique précédemment présenté montre que le dopage prend un sens singulier dans l’histoire de chaque sportif qui y a recours. Cette singularité amène chacun à se démarquer du dopage tel qu’il est signifié par l’opinion publique et par la loi. Mais, au-delà des singularités, des thèmes récurrents apparaissent dans les entretiens effectués ainsi que des éléments tels que le ton du discours et le registre dans lequel se placent les sujets.
3.1. L’émergence de la rationalisation à travers le discours de Philippe
Philippe adopte tout au long de l’entretien le ton de quelqu’un qui sait et qui va nous dévoiler la vérité. Il cherche à nous convaincre, en utilisant des arguments précis. Les mots qu’il utilise sont révélateurs de son rationalisme. Ce sont, en particulier et en nombre important, des termes biologiques ou médicaux et des noms de produits. Il semble connaître de manière assez approfondie leur fonctionnement et leurs indications thérapeutiques, ainsi que leur préconisation. Comme pour les autres personnes interviewées, le choix des produits ne semble donc pas avoir été le fruit du hasard. Il est le résultat d’une documentation et de conseils médicaux, chargés d’une fascination certaine pour les fonctionnements moléculaires. En effet, Philippe semble apprécier de s’exprimer avec détails et connaissances ; il donne l’impression de jubiler dans leur énumération.
Philippe s’est donc dopé de manière apparemment rationnelle, c’est-à-dire en faisant des cures, en utilisant des doses précises et calculées de produits. Ce rationalisme de type expérimental lui donne un sentiment de sécurité vis-à-vis des éventuels dangers pour la santé et aussi vis-à-vis des contrôles antidopages. Il s’agit d’un sentiment de maîtrise.
De plus, Philippe est difficilement capable de développer des éléments subjectifs tels que les sensations procurées à la fois par les produits (mis à part succinctement pour les amphétamines) et par la pratique du cyclisme elle-même. Les sensations cénesthésiques [9] et aesthésiques [10] sont absentes de son discours. Il peut cependant détailler un peu plus quel est son plaisir sur le vélo lorsqu’il évoque sa pratique actuelle, comme si le plaisir corporel avait été évacué pendant toute sa pratique compétitive et professionnelle. En effet, pendant cette période-là, sa conception du corps s’est limitée à son fonctionnement organique. En fait, le seul domaine dans lequel Philippe semble s’exprimer singulièrement réside dans l’évocation de son rapport à la douleur, rapport mêlé d’un plaisir particulier, celui de maîtriser. Il explique : « Quand on est capable d’enchaîner des kilomètres et des kilomètres sans sentir une douleur. Enfin, vous la ressentez, mais vous avez l’impression de la maîtriser, vous vous croyez plus fort que vous-même, en fait. Déjà, ça déjà, c’est déjà une base du dopage. Quand vous avez cette sensation de pouvoir maîtriser votre corps, de vous sentir plus fort que, que la nature, quand vous avez l’impression, psychologiquement de vous sentir plus fort que la nature, plus fort que votre corps, c’est une sensation incroyable, quoi. C’est vrai que ça n’arrive pas tous les quatre matins, mais bon… »
En ce qui concerne l’expression de ses sentiments, Philippe semble également échapper à toute forme de culpabilité : sa rationalisation l’empêche d’avoir des états d’âme. Ses arguments et la démonstration qu’il en fait s’agencent selon sa logique, une logique cependant bien singulière : se doper, ce n’est pas tricher, c’est réparer les inégalités faites par la nature. Enfin, même quelques années après et loin de ce milieu, il annonce qu’il referait exactement la même chose si c’était à refaire. Il est persuadé d’avoir vécu quelque chose d’extraordinaire au cours de ces années de sport professionnel, il a l’impression de s’être différencié de la masse.
3.2. La rationalisation : un processus sécuritaire
On peut se demander à quoi fait référence le processus psychique de rationalisation d’un point de vue théorique. L’étude bibliographique de textes portant sur la science et les connaissances permet d’avancer que la « connaissance » est originairement un dépassement d’une loi. Elle est donc fondamentalement liée au dépassement de l’interdit (Gori & Hoffmann, 1999). E. Morin (1986) avance que l’idée même de « savoir » n’est pas étrangère à une conception déterministe du monde, conception idéologique puisqu’elle signifie qu’il y aurait une Vérité. Pour lui, cette conception qui vise à chercher à connaître l’inconnaissable, à limiter l’inconnu a une dimension ontologique. Comme R. Gori, il montre que le savoir, via la science, s’est éloigné peu à peu de l’expérience sensible qui le caractérisait à l’origine, privilégiant les faits observables et mesurables à tout ce qui touche à la subjectivité. La science et le savoir sont donc devenus de plus en plus rationnels.
D’autre part, la question du savoir, particulièrement concernant le dopage, est à relier à celle du secret. En effet, le dopage étant une pratique secrète et les connaissances le concernant n’étant réservées qu’à des initiés, l’analyse étymologique du mot « secret » a pu nous apprendre qu’en latin « secretus » signifie étymologiquement « mis à part ». Ce mot issu d’une racine indo-européenne, *krei-, signifie « cribler », autrement dit, « séparer », « discerner », ou « distinguer ». Le savoir gardé secret est donc fortement lié à une problématique de séparation, de distinction. Cette problématique psychique touche d’un point de vue théorique les concepts de narcissisme et de castration anale (Dolto, 1984), mettant en jeu la question de la reconnaissance. Elle est à distinguer des problématiques psychiques fusionnelles (Lekeuche, 1992) caractéristiques des engagements dans des conduites addictives. Ainsi son recours n’est pas un moyen de se sentir accroché, soudé, attaché, fusionné au monde et aux autres, mais un moyen de s’en distinguer.
Le récit de Philippe, entre autres, est significatif de ce désir de différenciation. Il explique d’une part comment sa prise de produits n’est pas un dopage pour améliorer ses performances, mais est à visée médicale. De plus, il différencie la vie des sportifs de haut niveau de celle du commun des mortels car ces premiers vivent en quelques années ce que les autres ne vivront jamais tout en infligeant à leur organisme ce que personne ne pourrait supporter dans la vie ordinaire. Il se différencie aussi lui-même des autres sportifs en précisant qu’il n’a eu aucun problème de reconversion, contrairement à la majorité. Il précise que le cyclisme est vraiment un sport à part, utilisant comme argument que les conditions d’entraînement sont limitées par les intempéries et la nuit.
Ce détour par l’analyse de la rationalisation et du savoir du point de vue anthropologique et social permet de comprendre ce qu’elle signifie au niveau individuel. La psychanalyse a tenté d’analyser la fonction de la rationalisation. Celle-ci « […] n’est pas habituellement classée parmi les mécanismes de défense, malgré sa fonction défensive patente. C’est qu’elle n’est pas directement dirigée contre la satisfaction pulsionnelle, mais qu’elle vient plutôt camoufler secondairement les divers éléments du conflit défensif. » (Laplanche & Pontalis, 1992). De plus, les discours très rationnels sont fréquemment étudiés comme représentatifs d’un mode de pensée « opératoire ». Ils montrent une méfiance envers l’inconnu ou plus précisément, comme le précise J.­C. Arfouilloux, « la pensée opératoire, énoncée dans un langage où prévaut la cohérence métonymique, avec son aspect froid, logique, rationnel, factuel, privé d’affects, écarte la relation d’inconnu » (Arfouilloux, 2000).
La rationalisation est par conséquent un processus psychique visant à rassurer le sujet lorsque la part d’inconnu à laquelle il est confronté le met psychiquement en danger. On peut donc parler d’un processus sécuritaire.
3.3. De la rationalisation à la problématique psychique sécuritaire : une vulnérabilité pour le dopage
La méfiance envers l’incertitude, envers l’imprévisibilité, envers l’inconnu est latente dans le discours de Philippe ainsi que chez les autres sujets ex-dopés interviewés. Elle les conduit à mettre en place des stratégies de connaissances rassurantes qui privilégient la cognition : il s’agit d’apprendre, de savoir, de réfléchir. Le plaisir passe également par le contrôle, puisque les plaisirs du sport ne sont pas pour eux des plaisirs sensuels, corporels ou aesthésiques, mais des plaisirs de maîtrise, en particulier celui de maîtriser la douleur.
Le dopage apparaît alors comme un processus à part entière, un processus sécuritaire. Il ne se limite pas, alors, à la prise de médicaments ou à l’utilisation de procédés visant à l’amélioration de la performance comme le signifie la définition légale. Le dopage en tant que processus commence dès la rationalisation du corps et la recherche de vérité quant à son optimisation. Il se poursuit dans la documentation détaillée et la programmation des « cures », intégrant des aspects qualitatifs et quantitatifs. Dès le départ, ce processus a pour fonction de limiter la part d’inconnu, de la maîtriser par l’intermédiaire de la cognition.
Mais tous les sportifs (Bui-Xuan-Picchedda, 2002) ne s’engagent pas dans la compétition avec une problématique psychique sécuritaire, tous n’ont pas comme motivation profonde une recherche de reconnaissance et ne cherchent pas à contrôler leurs performances. Certains sont plutôt à la recherche de bonnes sensations, d’autres sont à la recherche du résultat pour sa valeur symbolique, d’autres cherchent principalement à s’apaiser par l’activité motrice, et ce quels que soient le sport pratiqué et le niveau de pratique. Il semble donc que tous les sportifs n’aient pas la même vulnérabilité psychique au dopage car ils ne lui donnent pas le même sens et finalement ne lui attribuent pas la même fonction.
Ainsi la rationalisation lorsqu’elle ne laisse pas de place à l’aesthésique, à l’imagination, à la création et à la prise de risque confiante, semble être révélatrice de dispositions psychiques au dopage [11]. Bien sûr, les caractéristiques psychiques ne déterminent pas à elles seules ce type de conduites, et l’aspect social et environnemental sera tout aussi déterminant.
 
4. Analyse sociologique : des normes spécifiques pour un monde « extra-ordinaire »
 
 
Le récit de vie de Philippe illustre la spécificité du dopage dans le cyclisme sur route professionnel au début des années 1990. Il nous montre ce passage progressif du monde « ordinaire » vers un monde « extra-ordinaire » du haut niveau tel que le décrit Bruno Papin (2000) à travers l’exemple de la gymnastique sportive. Celui-ci nous montre comment la jeune espoir gymnaste quitte sa famille pour intégrer une structure fermée (INSEP, CPEF), ce modèle [12] sportif correspondant à celui développé dans les pays de l’Est. La logique qui y règne ainsi que les contraintes particulières (règlements, modalités d’entraînement, personnel au service des sportifs) conduisent au développement de normes particulières (Cohen, 1955). À l’identique, nous pouvons distinguer des étapes dans ce récit de Philippe où tout retour en arrière semble impossible. Son passage du club vers une section « sport études » va l’amener à vivre dans un microcosme composé quasi exclusivement de jeunes sportifs, tous orientés vers le même but. Éloigné de ses parents, il ne bénéficie plus des valeurs qui étaient les leurs, mais de celles d’autres adolescents, également coupés du monde extérieur. Ils vivent ensemble non seulement la semaine dans la section « sport études » mais aussi le week-end lors des compétitions. Là, Philippe apprend et intègre les normes (Parsons, 1951) dominantes, nécessaires pour espérer devenir un champion. La vie cycliste va prendre le pas sur la vie scolaire ; son but principal s’oriente vers la seule victoire. Ce choix s’avère pertinent puisqu’il lui permet d’accomplir des performances qui vont le révéler au sein de la communauté cycliste. Repéré par un directeur technique, il fait le choix – qui constitue une suite logique – d’intégrer une équipe professionnelle. Il bascule alors dans le monde « extra-ordinaire ». Pour se conformer à la logique du haut niveau sportif qui, selon Coakley [13] (2001), correspond à tout mettre en œuvre pour être performant, il apprend les normes, les techniques qui constituent la base du « métier ». Le dopage semble, selon Philippe, en être une composante. C’est ainsi, qu’à travers les différentes étapes vers le haut niveau, on peut observer une rationalisation croissante du mode de vie de Philippe (Becker, 1985) et de ses modes d’entraînement, toute son action étant orientée vers un seul but : devenir un champion cycliste.
4.1. Le dopage, un acte rationnel dans le monde « extra-ordinaire »
La première impression qui ressort du discours de ce cycliste (ainsi que des autres entretiens) est l’obligation qui s’impose progressivement et inéluctablement : le passage vers le dopage. Philippe est devenu un professionnel du sport ; il est payé par une équipe, elle-même soutenue financièrement par une entreprise. Il se doit d’obtenir des résultats (Waddington, 2000) afin de ne pas décevoir ses employeurs : « Faut pas croire que quand j’avais une bronchite et que quand je prenais un corticoïde, faut pas croire que je le faisais par gaieté de cœur, je le faisais par obligation professionnelle ». Il n’est plus un amateur qui pratique un hobby pour son seul plaisir mais un professionnel.
La deuxième raison, selon Philippe, qui pousserait au dopage est la spécificité de ce type d’activité physique nécessitant des heures et des heures d’entraînement. La douleur est une réalité quotidienne, lancinante et omniprésente. La prise de produits psycho-actifs semble constituer un moyen de « tenir le coup ». Il est une réponse (Vigarello, 2000) à ce type de souffrance que les cyclistes connaissent tous. Mais, chez certains, le plaisir ressenti, cette emprise sur la douleur peut inciter à en développer la consommation. L’utilisation rationnelle peut devenir irrationnelle et le coureur devient addicté. Comme nous l’ont expliqué d’autres cyclistes de haut niveau, il n’est alors, d’après eux, plus possible de s’entraîner aussi durement. Faute d’efforts sportifs suffisants, le coureur n’a plus le niveau pour rester dans le monde « extra-ordinaire » et il ne peut pas espérer devenir un champion.
La troisième raison est liée aux normes qui servent de référence pour déterminer l’échelle de valeur allant du simple coéquipier au champion. Alors que le « don » est habituellement considéré, dans le monde « ordinaire », comme un des fondements de la performance sportive, celui-ci est conçu comme une source d’inégalité entre coureurs. On peut le constater à travers deux faits relatés par Philippe. Tout d’abord, il nous raconte l’histoire d’un des coureurs du peloton. Celui-ci aurait « soigné » un déséquilibre musculaire d’une de ses cuisses grâce à une cure de stéroïdes anabolisants. Cet acte serait, selon lui, une nécessité d’ordre thérapeutique car ces stéroïdes anabolisants ont été « utilisés de manière médicale, et non pas de manière dopante. » Ensuite, Philippe nous explique comment la prise de produits dopants permet de « pallier » les erreurs de la Nature. Dans le milieu cycliste, un des critères d’appréciation du champion est sa capacité à s’entraîner toujours plus durement, à travailler malgré l’omniprésence de la douleur (Roussel, 1994 ; Coakley, 2001). La quantité d’entraînement et le niveau de souffrance seraient les normes le différenciant des coureurs situés au bas de l’échelle de valeur. Or, pour Philippe, certains cyclistes auraient, naturellement, des dons de sprinter et gagneraient des courses alors qu’ils ont passé toute la course en fin de peloton. Celui qui accomplirait les plus gros efforts ne serait pas forcément récompensé car « il y a certains sportifs qui ont la chance d’avoir des qualités naturelles, qui leur permettent de tricher naturellement… » Le don, donné génétiquement, constituerait un avantage « contre-nature », allant à l’inverse des normes du haut niveau cycliste. Ainsi, l’argument communément donné qui assimile le dopage à un artifice est repris de façon inverse : la prise de produits dopants rétablirait l’égalité des chances.
4.2. Une conception particulière de la santé
Philippe (ainsi que les autres coureurs) nous décrit une pratique sportive nocive pour sa santé. D’après lui, si l’activité physique (moins de 10 heures par semaine) peut avoir des impacts bénéfiques, le niveau de la sienne (20 à 30 heures) le conduit vers un état pathologique. L’entraînement, fortement axé sur la composante énergétique, provoque des déséquilibres du système hormonal stéroïdien. Ceux-ci se traduisent par un état de fatigue généralisé. Ce coureur se considère comme un malade qu’il s’agit de traiter médicalement : « … quand on n’utilise pas de produits dopants lourds, on tire énormément sur l’organisme. » C’est la raison pour laquelle il demande et justifie sa prise de cortisone et de stéroïdes anabolisants. Là, également, à l’inverse de ce qui est dit habituellement, le dopage – habituellement considéré comme une atteinte à la santé – constituerait une solution thérapeutique (Brown, 1984, 1995). Déjà dans une démarche médicalisée de l’entraînement, cette méthode (appelée « rééquilibrage hormonal ») lui paraît une normalité. À la différence du monde « ordinaire », Philippe, comme les autres coureurs, s’injecte régulièrement des produits non dopants tels que des vitamines B6, B12 afin de faciliter la récupération. Le passage symbolique de la piqûre est déjà largement dépassé. La frontière liée à la quantité d’injection et à la famille biologique des produits est bien supérieure à celle des non-sportifs.
Après avoir décidé de se doper, Philippe réfléchit aux conséquences sur sa santé. Il nous dit toujours avoir pris des doses « raisonnables » de stéroïdes anabolisants. Celles-ci correspondent à une norme « acceptable » dans le haut niveau cycliste : « Il vaut mieux en prendre quand vous êtes à 2 et remonter tranquillement dans la norme qui est entre 4 et 8, remonter à 7 par exemple, remettre son organisme sur le bon rail, et s’arrêter à 7 », la norme légale étant de 2 nanogrammes.
Finalement, Philippe nous décrit quelles sont les normes spécifiques au monde « extra-ordinaire » du haut niveau sportif. Son discours vise à nous monter combien ses actes sont réfléchis et sont en accord avec la logique du sport qu’il pratique. Les règles auxquelles il est confronté et son expérience physique « subjective » (Berger & Luckman, 1986) le confortent dans la normalité de la technique pharmacologique. Cela ne l’empêche pas de croire dans la nécessité de combattre le dopage (Sykes & Matza, 1957). Par exemple, la prise de produits ne rentre pas dans la logique du sport amateur car, par manque de conseils d’un médecin-spécialiste en la matière, les amateurs ne peuvent que s’abîmer la santé.
 
5. Conclusion
 
 
Le thème de la rationalité dans l’entretien de Philippe a été analysé dans les champs de la psychologie et de la sociologie. Il doit être entendu dans les deux sens du terme : rationalité du discours afin de justifier les actes de dopage et rationalité des actes et de la pratique sportive, compte tenu du contexte et des spécificités inhérentes à un monde « extra-ordinaire » du haut niveau. Ainsi, contrairement au discours classique habituellement tenu à propos des personnes qui se dopent, cet ancien sportif dopé nous montre comment il prend en compte sa santé. Il détaille des doses réfléchies et limitées dans le temps. Toujours à l’inverse du discours légitimant la lutte contre le dopage, Philippe explique comment finalement la prise de produits interdits soignerait les contraintes anti-pathologiques de sa pratique sportive intensive. Tous les pans de sa vie se sont organisés vers une rationalisation nécessaire d’après lui à l’accomplissement de la performance. Il développe alors un mode de vie où tout est calculé dans l’intention d’atteindre un jour l’excellence (Coakley, Donnelly, 1999). En basculant dans le monde professionnel, il intègre la nécessité d’une préparation biologique et sa prise de produits devient réfléchie, calculée.
Si cet entretien vaut par sa valeur unique en tant qu’expérience subjective telle qu’elle est relatée par ce cycliste, il nous éclaire au moins en partie sur les représentations et les actes d’un groupe social. Les entretiens avec d’autres cyclistes viennent nous conforter sur les différents points mis en évidence et ces résultats entraînent d’autres questions : peut-on assimiler la prise de produits par des sportifs adolescents à celle de sportifs confirmés (Mignon, 2002) ? Les produits, les logiques de prise, les modalités d’approvisionnement ne sont évidemment pas les mêmes. D’ailleurs, les comportements étudiés peuvent-ils tous être rassemblés sous la même appellation ? Des travaux de recherche nous semblent nécessaires afin de décrire puis de comprendre ces différentes pratiques pharmacologiques. Ce constat amène alors la question de l’étiquetage comme la préconise Howard Becker (1985). Qui opère ce travail d’étiquetage de pratiques sous le terme de dopage ? Quelles sont alors les conditions pour labelliser telle drogue plus que telle autre ? En quoi réside l’intérêt des « Entrepreneurs » (Becker, 1985) à accomplir ce travail de définition ?
Nos approches scientifiques se sont plus particulièrement intéressées à la rationalité du discours et des actes de l’interviewé. Sa mise en évidence vient conforter la dimension humaine de cette conduite et sa « normalité » pour la culture sportive. On peut alors se demander si la logique actuelle du sport ne contiendrait pas en en elle-même la logique du dopage (Treutlein, 1999 ; Coakley, 2001). Ainsi celui-ci serait une technique à part entière (Vigarello, 1999) entrant dans la préparation biologique, voire dans une préparation scientifique de la performance (Brissonneau, 2003). Si elle constitue le stade ultime de la rationalisation sportive, les études respectives en psychologie et en sociologie à partir d’entretien avec d’anciens sportifs dopés nous ont montré combien la palette de comportements pharmacologiques reste encore large chez les sportifs de haut niveau, toutes disciplines confondues. Les descriptions de leurs nombreuses prises de produits pharmacologiques légaux, d’abord sous forme intramusculaire puis intraveineuse pour repousser les limites de la fatigue et continuer de s’entraîner, contribuent à brouiller la frontière du dopage telle qu’elle est définie par la loi notamment.
La multitude de produits pharmacologiques utilisés sous forme d’injections, et certains de leurs effets psycho-actifs posent la question d’un lien entre le dopage et la toxicomanie (Lowenstein et al., 2000). Alors que de nombreux écrits développent des thèses concernant le lien entre sport intensif et addiction, à la suite de l’affaire Festina, des médecins issus de la lutte contre la toxicomanie ont posé la question des liens entre sport intensif et dopage. L’exemple de Philippe montre que ce lien n’est pas du tout évident. En effet, non seulement les produits dopants sont très rarement utilisés pour les sensations qu’ils procurent, mais encore, les sportifs qui les utilisent ne décrivent pas de dépendance à ces produits. D’autre part, même si des sportifs consomment de temps à autre des produits psycho-actifs lors de moments récréatifs, comme le fait la population non sportive, il est indispensable de différencier l’usage occasionnel ou l’usage abusif, de l’addiction.
Nos travaux de thèse nous ont amenés à confronter nos cadres d’analyse et notre méthodologie à propos d’un objet de recherche commun. Sa complexité et la complémentarité de nos résultats montre l’intérêt d’entreprendre des études communes de la part des différents champs scientifiques. Cette démarche, pourtant préconisée, est trop peu souvent suivie car elle déstabilise : les résultats issus de ces différentes approches ne vont pas toujours dans le même sens. Ici, la complémentarité du regard psychologique et sociologique permet de saisir la complexité du processus dopage, évitant tout déterminisme d’école. Tout en nous démarquant de la définition de la toxicomanie dont la condition est la dépendance, nous pouvons alors reprendre la définition de C. Olivenstein [14] et l’appliquer au dopage : c’est « la rencontre d’une personnalité, d’un produit et d’un moment socioculturel ».
 
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NOTES
 
[1]Étude italienne récente présentée en décembre 2000 lors du colloque qui s’est déroulé au CNOSF « Pratiques à risque en milieu sportif » : Soleri, G., Turchi, G.P. (2000). Étude et projet pilote « Sport e doping » dans la région de Venise.
[2]Bouras en judo, Arribagé, Pouget en football.
[3]Le meilleur exemple réside dans le livre de Bordenave Y., Simon S. (2000). Paroles de dopés. Paris, JC Lattès.
[4] Karine Bui-Xuan a été nageuse et triathlète ; titulaire du BEESAN, elle a travaillé comme maître nageur et entraîneur. Devenue psychologue, elle travaille, entre autres, auprès de sportifs. Christophe Brissonneau a été athlète, classé en tant qu’espoir national. Il a ensuite œuvré pendant vingt ans dans le monde du sport en tant qu’entraîneur puis préparateur physique.
[5]La plupart des entretiens effectués ont duré une heure et demie à deux heures.
[6]En tant qu’ancien sportif et, tout simplement, comme membre d’une société qui réprouve le dopage, nous avons des opinions sur le dopage. Les recherches de Christophe Brissonneau, dans le cadre de sa thèse, montrent combien les arguments moralistes viennent sans cesse « brouiller » cette question. Parce qu’ils sont intériorisés, il est nécessaire d’un certain temps pour en prendre conscience et s’en démunir – même si cela n’est peut-être pas entièrement possible.
[7]L’analyse thématique s’appuie sur des données observables et mesurables telles que les occurrences. L’analyse poïétique s’appuie, quant à elle, sur des données subjectives, ressenties par le chercheur et qui échappent à la mesure (rythme, ton, silences, par exemple).
[8]La lecture de différents textes provenant de journaux ou d’ouvrages médicaux, l’accumulation d’entretiens avec d’anciens sportifs dopés et des médecins nous ont montré l’importance de ces thèmes pour différencier les différents types d’approche et de comportements face au dopage.
[9]La cénesthésie est l’ensemble des sensations internes.
[10] Du grec ancien « aistêsis » qui signifie « sensations ». J. Birouste précise que l’aesthésique se situe entre l’esthétique qui est « affaire d’émotions prises à des représentations » et « du kinesthésique qui est affaire d’émotions prises à la motilité elle-même » (dans Birouste J., 1991, « Pour une pratique de l’aesthésique sportive », in Ardoino J, Brohm J.M. [dir.], Anthropologie du sport, perspectives critiques, Paris, AFIRSE, ANDSHA, Quel corps ? p. 179-184).
[11]Notons que, dans cette étude, le dopage a été étudié dans sa dimension intentionnelle et que les sujets dopés à leur insu (des enfants par exemple, comme l’actualité a pu le révéler) ne rentrent pas dans ce cadre.
[12]L’autre modèle correspond à celui développé dans les universités américaines. Sur les installations du campus, le headcoach et ses adjoints entraînent les sportifs de haut niveau et, sur d’autres créneaux horaires, les autres étudiants. Les installations sportives ne sont pas réservées au seul haut niveau.
[13]Coakley considère le dopage comme un acte d’hyperconformité à la logique du haut niveau sportif. Finalement, le déviant serait le sportif qui ne se dope pas.
[14]Olivenstein C. (1989), « Toxicomanie et psychanalyse », Toxicomanie et psychanalyse, bulletin de liaison du CNDT, n°15.
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