Ce numéro ou un abonnement.
Papier et électronique
| Staps 2005/4 (no 70) | 20 € |
Versions papier et électronique : le numéro est expédié par poste.
Il est également accessible immédiatement en ligne.
| Abonnement annuel 2010 | 69 € |
Versions papier et électronique : les numéros sont expédié par poste
au fur et à mesure de leur parution.
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Staps Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezLe dopage dans quatre grands périodiques sportifs français de 1903 aux années soixante. Le secret, le pur et l’impur[1] [1] Ce travail de recherche a été soutenu financièrement...
suite
AuteursÉric Perera du même auteur
doctorantpereraeric@yahoo.frJacques Gleyse du même auteur
professeurLaboratoire Corps et Culture
Jeune équipe 2416 Génie des Procédés symboliques en santé et en sport
Montpellier 1
et
IUFM de Montpellier
BP 4152
2 Pl. Marcel Godechot
F–34092 Montpellier Cedex 5jacques.gleyse@wanadoo.fr
Introduction
La détection positive par le laboratoire de recherche de Châtenay-Malabry en août 2005, du septuple vainqueur du Tour de France cycliste, encensé par les médias audio-visuels, Lance Amstrong, montre l’ambiguïté attachée au phénomène du dopage et le rapport schizophrénique entretenu par les médias avec ce phénomène. Le héros sportif est décrit un jour comme un idéal de dépassement et de pureté ascétique par les journalistes sportifs et le lendemain condamné comme tricheur et impur par ces mêmes journalistes.
2 Plus généralement, le sport véhicule un idéal positif reconnu par le plus grand nombre : « Un idéal de pureté et de gratuité, voilà l’image belle, l’image dominante du sport. » (Parlebas, 1992, 858). Toutefois, rappelons que le sport est une activité humaine soumise à une tension contradictoire permanente parce qu’elle est en quelque sorte « coincée » « entre mesure et démesure » (Pociello, 1996). L’excès rejoint le phénomène sportif et il est mis en avant notamment par J.-M. Brohm dans Sociologie politique du sport, en 1976. L’auteur expose une analyse critique du système sportif et dénonce, notamment, la pratique du doping comme consubstantiel au système. Le dopage est, comme l’argent, très présent depuis quelques années (environ 25 ans) dans la littérature sportive.
3 Effectivement, les pratiques dopantes posent la question du sport aujourd’hui (et sans doute hier) et de nombreux auteurs considèrent qu’au travers de ce phénomène est posé un problème éthique majeur (Noret, 1990 ; Laure, 1995 ; Petitbois, 1998 ; Jennings, 2000 ; Schneider, Hong, Butcher, 2004). C’est au nom de la santé des sportifs de haut niveau comme des amateurs que le doping est stigmatisé.
4 Dans ce contexte, la communauté médicale apparaît comme étant pratiquement la seule instance capable de définir les limites de cette pratique souvent vue comme un fléau (Yonnet, 1998 ; Brissonneau, 2003). Les risques sanitaires liés au dopage sont de plus en plus souvent divulgués et traités de façon à mettre en garde les athlètes mal avisés (Ducardonnet, Porte, Boulanger, 1995 ; Bourgat, 1999 ; Walder, 1999). Parallèlement, la lutte antidopage tente d’enrayer le phénomène en puisant à la science des moyens toujours plus fiables de détection (Houlihan, 1999 ; Auneau, 2001 ; Mortram, 2003) et en développant tout un arsenal de lois et de règlements de plus en plus contraignants, pas toujours appliqués.
5 Toutefois, l’homme, depuis des millénaires, est tenté de dépasser ses propres performances naturelles avec l’aide de substances artificielles, dans le but d’aller plus vite, plus loin, plus longtemps mais aussi lors de cérémonies rituelles. Il n’en demeure pas moins que l’histoire du sport recoupe l’histoire du dopage et certains auteurs n’hésitent pas à l’affirmer de manière très argumentée (De Mondénard, 2000 ; Laure, 2004).
6 De nos jours, le dopage demeure une réalité bien présente dans les esprits. Plus personne ne semble dupe ! Le Docteur De Lignières affirme devant les caméras de télévision, à l’issue du Congrès de médecine du sport en 1980, que : « 70 % des athlètes français de haut niveau se dopent… » (Noret, 1990, 15). Le coureur cycliste T. Bourgignon brise un silence bien gardé : « Tout le monde sait que les sportifs de haut niveau se préparent et se soutiennent biologiquement et chimiquement […] arrêtons cette tartuferie. » (Pociello, 1999, 195).
7 Les lois antidopages se sont multipliées depuis une vingtaine d’année alors que la pratique du dopage semble exister, selon la littérature, depuis l’avènement des sports. Pourquoi seulement depuis ce moment ? Comment et sur quels arguments certaines « aides » deviennent problématiques, licites ou illicites ? Sur quelles bases anthropologiques et archéologiques reposent-elles ? D’après G. Peters (in N. Midol, 1991, 125), ce ne sont que les substances employées qui ont varié au cours du temps et qui continuent à évoluer rapidement.
8 C’est en reprenant le discours tenu sur le dopage ou, de façon plus générale, sur les aides ergogéniques dans les articles spécialisés de quatre grands périodiques français de 1898 aux années soixante que nous tenterons de comprendre les déclinaisons du regard porté sur l’utilisation de produits naturels et/ou artificiels. L’occasion est également fournie de dépasser le simple jugement de valeur sur le sujet pour s’orienter vers une perspective historico-anthropologique du sujet.
9 Notons que le dopage semble devenir une évidence au sortir de la Seconde Guerre mondiale. D’un point de vue historique et anthropologique, la notion d’aides « ergogéniques » est un terme global qui offre la possibilité d’appréhender le phénomène, entre autres, du dopage au cours du xxe siècle sans les jugements de valeur qui y sont généralement associés.
10 Les médecins du sport considèrent une aide ergogénique comme étant « une procédure ou un agent qui procure à l’athlète un avantage compétitif au-delà de celui obtenu par des méthodes d’entraînement normales » (American coll. of Sports, 1996). Ainsi, ce concept englobe différentes notions telles que les pratiques du dopage ou encore celle de la diététique.
11 Par conséquent, ce sont les fluctuations du rapport aux différentes formes d’aides ergogéniques qui nous intéressent dans cette étude. L’objectif est avant tout de détecter comment elles se différencient entre elles et sur quels déterminants au cours du xxe siècle en France. Plus précisément, il s’agit de comprendre comment et pourquoi certaines de ces aides ergogéniques ont posé un problème éthique aux journalistes et aux grands journaux sportifs, à un moment donné, pour enfin devenir illicites et finalement illégales.
12 La source principale des informations provient du discours écrit de quatre périodiques sportifs français : La Vie au grand air, L’Auto, Le Miroir des sports et L’Équipe.
13 De ce point de vue, nous considérons que les discours écrits médiatiques ont la valeur « d’une image arrêtée, d’un réel mouvant et polymorphe » (Gleyse, 1995). Ainsi, ces discours sont, sans nul doute, de précieux indicateurs des interdits et des permis dans la perspective anthropologique.
14 En ce qui concerne leur parution, le xxe siècle est pratiquement couvert par ces quatre périodiques, d’un point de vue des événements sportifs. Effectivement, les exemplaires du journal L’Auto couvrent la période 19031914. La Vie au grand air est diffusée de 1898 à 1920. Le Miroir des sports, quant à lui, est publié au cours de la période allant de 1948 à 1968. Il est aussi paru de 1920 à 1930, mais les exemplaires n’étaient pas tous disponibles ou accessibles dans les archives. Enfin, le journal L’Équipe voit le jour au sortir de la Seconde Guerre mondiale, c’est-à-dire en 1946, et il a été consulté jusqu’en 1998, année de « l’affaire Festina », mais le texte qui suit s’interrompt au moment de plus forte rupture.
15 Ces journaux sont conservés à Paris, à la Bibliothèque nationale de France François Mitterrand, pour les hebdomadaires La Vie au grand air et Le Miroir des sports ; le journal L’Auto est archivé à la bibliothèque de l’INSEP, quant à L’Équipe, il a pu être consulté au Centre Georges Pompidou.
Une méthode pour analyser les titres et le contenu des articles : sélection et théorisation
16 La concentration sur la temporalité de quelques événements sportifs précis réduit considérablement le nombre d’articles à consulter. Ce choix de temporalité est motivé principalement par des manifestations sportives touchées par des cas connus de dopage. Ainsi, il n’est pas aléatoire si on choisit la périphérie temporelle de quatre événements : les Jeux olympiques, le Tour de France, les Championnats du monde d’athlétisme et les Coupes du monde de football à partir du moment où elles sont créées (autour de 1920). La concentration sur ces compétitions de grande envergure se justifie aussi par leur forte médiatisation et par leur impact sur le public. Il en résulte un corpus de 582 articles.
17 Ce corpus recueilli, l’analyse qualitative de l’ensemble des articles sélectionnés en fonction d’items prédéfinis permet de cerner le phénomène du doping en en formalisant finalement « l’ordre du discours » (Foucault, 1971), dans une perspective archéologique foucaldienne.
18
19 Dans cette perspective, l’analyse des différents articles se base sur un triptyque prenant en compte la dualité entre le pur et l’impur, conditionnée par le secret (et éventuellement par son antonyme la transparence).
20 Le pur et l’impur sont des outils méthodiques utilisés par l’anthropologue Mary Douglas. Dans son ouvrage De la souillure, essai sur les notions de pollution et de tabou (rééd 2001, 1er éd. 1966, Purity and Danger : An Analysis of Concepts of Pollution and Taboo), elle propose une réflexion sur la saleté, la souillure et la pureté. Elle montre que « la réflexion sur la saleté implique la réflexion sur le rapport de l’ordre au désordre, de l’être au non-être, de la forme au manque de forme, de la vie à la mort. Partout où les notions de saleté sont hautement structurées, on découvre, en les analysant qu’elles mettent en jeu ces thèmes profonds » (Douglas, 2001, 27), c’est-à-dire, notamment, le pur et l’impur. Le parallèle avec la théorie de M. Douglas offre la possibilité de mettre à jour deux paradigmes.
21 Le pur, dans le domaine d’analyse qui est le nôtre, semble reposer sur l’idéologie du « mens sana in corpore sano » (« un esprit sain dans un corps sain ») qui vise la préservation de l’équilibre pensé comme nature, d’une sorte de pureté initiale du corps. M. Douglas avance d’ailleurs le fait suivant : « un “cœur pur”, un “esprit pur”, une “intention pure” et beaucoup d’autres expressions expriment l’absence de motifs secrets, de double sens et de tricherie, donc d’être en présence de la vérité » (1998, 8).
22 Dans ce sens, « purifier au sens social veut dire supprimer la pollution ou les souillures qui se sont accumulées, retourner à un état originel pur » (1998, 10).
23
24 La stigmatisation faite aux procédés liés au dopage pourrait peut-être s’inscrire dans ce cadre. C’est du moins l’une des hypothèses que l’on peut poser à l’orée de cette exploration. L’exclusion des dopés, leur stigmatisation pourrait s’inscrire dans ce cadre également.
25 La pureté mise en danger « déchaîne les passions des membres de toutes les sociétés quand celles-ci s’interrogent sur leur propre condition » (Douglas, 2001, 201).
26 Le symbole du corps « pur » que suggèrent, en quelque sorte, les épreuves sportives serait menacé au cours du temps par « l’impureté » du dopage. Le dopage dans cette hypothèse constituerait la limite de l’ordre social et en quelque sorte de la bienséance. Il menacerait la pureté sportive du corps de sa souillure.
27 Pourtant ce danger qui menace la pureté s’articule sur une autre logique du sport celle qui, originellement, à été décrite par Pierre de Coubertin : la religion de l’excès ; le mens sana in corpore lacertoso (un esprit ardent, combatif, dans un corps entraîné, affûté). Il y a donc là un paradoxe extrêmement fort. Si religion de l’excès il y a, on ne voit aucune raison de ne pas aller jusqu’au bout de cet excès (Citius, Altius, Fortius), notamment en prenant des substances bio- et psychotropes.
28 Mais cette pureté sportive semble d’autant plus menacée que le dopage frictionne avec le secret.
29 Le secret constitue en effet, un troisième concept primordial à prendre en compte pour saisir la mouvance contradictoire du « tout ou rien », du pur et de l’impur. En effet, l’impur le devient souvent par le fait qu’il est considéré par une communauté plus large que celle des coureurs comme secret ou caché, on le verra plus loin. Selon Y. H. Bonello, « le secret n’a pas besoin de se dissimuler pour être insaisissable ; il peut demeurer inviolable, même révélé, car il n’est pas de l’ordre de la vérité. Il est au-delà. Au-delà de la parole. Bien évidemment il fonctionne sur le cryptage et le caché et se recouvre d’un voile. Il est fuyant, capable d’exploiter toutes les ressources du mensonge et les formes du faux. Il se fait en nous autant que par nous » (Bonello, 1998, 3).
30 Le triptyque ainsi composé, sera le repère pour comprendre les mutations successives des discours tenus sur le dopage ou du moins l’aide à la performance et représentatifs d’une époque donnée. C’est un outil conceptuel qui permet de cerner les limites des rapports sociaux structurant un système.
31 Chaque société, en effet, créée un écart fondamental, voire fondateur entre pureté et impureté. Ces notions induisent des modes de vie, des comportements sociaux et renvoient à d’autres dualités : ordre vs désordre, bien vs mal.
32 Il faut enfin préciser encore la méthode de repérage des articles dans les journaux. Les articles étudiés se situent tous, comme on l’a précisé, dans la périphérie des Coupes du monde notamment de football (tous les quatre ans) et d’athlétisme (idem), des Jeux olympiques (à partir de 1896, tous les quatre ans) et du Tour de France (à partir de 1903, tous les ans). Cependant, l’essentiel des articles qui ont été retenus, en fonction des indicateurs définis ci-après, touchent au Tour de France cycliste, semble-t-il davantage sujet à suspicion. En outre, les thèmes qui ont été choisis pour repérer les articles sont les suivants : dopage, doping, tricherie, nourriture, alimentation, soigneurs, entraîneur, mystère, poisons, médecins, soins, fraudes, « charge », « topette », excitants… mais aussi « secret, pur et impur, sain et malsain ».
33 Voici un tableau récapitulatif des articles et des « analyseurs » les plus généraux utilisés, sur l’ensemble de la période étudiée (l’article ne traite que de la période allant jusqu’aux années soixante) :
Tableau 1| THÈMES | PÉRIODIQUES | NOMBRE D’ARTICLES | ANNÉES |
| ENTRAÎNEMENT, mystères et secrets d’entraîneurs, tricherie, topette | Vie au grand air | 10 | 1900, 1903, 1913, 1919, 1920 |
| L’Auto | 4 | 1903, 1906, 1907, 1910 | |
| Miroir des sports | 6 | 1913, 1922, 1948, 1953 | |
| L’Équipe | 4 | 1947, 1955, 1988, 1996 | |
| DIÉTÉTIQUE, alimentation, nourriture | Vie au grand air | 1 | 1913 |
| L’Auto | 6 | 1904, 1907, 1908, 1913, 1914 | |
| Miroir des sports | 1 | 1957 | |
| L’Équipe | 14 | 1947, 1951, 1959, 1962, 1963, 1964, 1965, 1966 | |
| POTIONS MAGIQUES, topettes, charges, excitants, dopants, médicaments… aides ergogéniques, poisons | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 5 | 1907, 1908, 1914 | |
| Miroir des sports | 1 | 1956 | |
| L’Équipe | 10 | 1947, 1948, 1969, 1971, 1972, 1976, 1980, 1987 | |
| MÉDECINS ET SOIGNEURS « purs » | Vie au grand air | 2 | 1900, 1911 |
| L’Auto | 9 | 1908, 1909, 1910, 1911, 1912, 1913, 1914 | |
| Miroir des sports | 0 | ||
| L’Équipe | 8 | 1968, 1972, 1976, 1980, 1987, 1988, 1995, 1996 | |
| MÉDECINS ET SOIGNEURS « impurs », rejetés | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 3 | 1903, 1904 | |
| Miroir des sports | 1 | 1958 | |
| L’Équipe | 7 | 1952, 1959, 1960, 1961, 1998 | |
| FRAUDES ET SOUPCONS (secrets cachés) | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 8 | 1903, 1904, 1905, 1911 | |
| Miroir des sports | 1 | 1920 | |
| L’Équipe | 10 | 1950, 1952, 1953, 1955, 1961, 1988, 1996 | |
| CONTROLES ET ANTIDOPAGE (secret dévoilé) | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 2 | 1903, 1908 | |
| Miroir des sports | 1 | 1966 | |
| L’Équipe | 25 | 1963, 1964, 1967, 1968, 1972, 1974, 1977, 1981, 1987, 1988, 1992, 1996, 1998 | |
| DOPAGE RÉVÉLÉ (« impur » au grand jour) | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 0 | ||
| Miroir des sports | 2 | 1951, 1967 | |
| L’Équipe | 25 | 1952, 1955, 1957, 1960, 1962, 1976, 1977, 1978, 1980, 1988, 1996, 1997, 1998 | |
| ARGENT (corrélé avec dopage et impureté) | Vie au grand air | 0 | |
| L’Auto | 6 | 1903, 1904, 1906 | |
| Miroir des sports | 0 | ||
| L’Équipe | 4 | 1952, 1953, 1988 |
34 L’analyse du discours des journaux sportifs nous offre la possibilité de reconstituer une histoire anthropologique du sport un peu particulière où l’impureté semble se définir, progressivement, corollairement à la pureté et où le secret comme la transparence semblent être des médiateurs qui permettent de renforcer voire de définir le premier système d’exclusion binaire.
La race « pure » comme déterminant du succès sportif : 1898-1936
35 Au début du xxe siècle, un élément énigmatique semble conférer aux étrangers, notamment aux Américains une supériorité sportive. La clé de l’énigme est fondée sur des éléments biologiques, tenant à la pureté et à la sélection de la race américaine, évoqués par d’éminents scientifiques, notamment par le docteur Bellin du Coteau. L’expression « race pure » est l’une des formules les plus employées pour expliquer l’exploit d’un coureur.
36 La race d’un champion, en ce sens, comme celle d’un « pur sang », est souvent évoquée alors comme un des éléments susceptible de fournir la victoire. Plus une race sera « pure », plus elle sera susceptible générer des champions. C’est ce concept de « pureté naturelle » ou, mieux, « essentielle » qui, archéologiquement et anthropologiquement, est le constituant fondamental du corps du sportif ou du moins qui va être fabriqué comme tel au cours du temps.
37 La notion de race « pure » ne pourra plus être utilisée après la Seconde Guerre mondiale sauf de manière très sporadique. Bien avant celle-ci, au début du siècle, elle joue souvent le même rôle de justification, pour les journalistes, que celui de nourriture et de boissons saines et pures. Il existe pour les journaux étudiés, de 1898 à 1936, au moins, des races dégénérées (les races européennes qui vivent dans un certain confort depuis longtemps), souillées par la civilisation et des races sélectionnées sur l’audace, le courage et la force telle la « race américaine ».
38 Un article de La Vie au grand air en 1900 (LVAGA, 19000, 84), explique que « la race anglo-saxonne » (p. 552) a des qualités que l’on ne peut trouver en Europe. En effet c’est une « race jeune qui s’est développée dans le Nouveau Monde […] il y a la question d’atavisme qui barre le chemin de la victoire à notre génération (de Français). »
39 Plus clairement encore, on explique que c’est une race de pionniers qui a dû se battre contre d’immenses difficultés et a connu en conséquence une sélection naturelle. Seuls les plus forts ont survécu. La race est donc pure de toutes les tares ataviques et de la dégénérescence de la race française et des races européennes en général, dégénérescences que l’on suppose liées à la civilisation.
40 On retrouve cela encore en 1920 sous la plume du célèbre docteur Marc Bellin du Coteau, inventeur de la méthode sportive d’éducation physique : « La race américaine est une sélection naturelle à la mode du darwinisme : émigrés d’origine britannique ayant eu à lutter pour s’acclimater d’abord, pour vivre ensuite. Les sujets issus de cette sélection ont de toute évidence un potentiel énergétique supérieur à l’Européen stabilisé » (LVAGA, 412, 21).
41 Cette notion de dégénérescence de la race est évoquée à la suite des théories de Darwin et surtout de Galton par de nombreux médecins travaillant dans le domaine de l’exercice, au cours de la période (voir à ce sujet J.-F. Marie, 1994), notamment dans l’Encyclopédie des sports de 1924 ou dans le Traité d’éducation physique en deux tomes dirigé par Marcel Labbé, en 1930. Les tares ataviques sont ici considérées comme de « l’impur » structurel, finalement. La victoire s’explique donc par la « pureté de la race », par son absence de tares héréditaires liées à des conditions de vie trop faciles. Le coureur gagne parce qu’il est « pur » de toute tare dégénérative.
42 Cette notion de « race pure », purifiée ou non dégénérée, est tout de même relativisée dès 1919 par certains journalistes, probablement à la suite du développement de l’internationalisme et de la guerre de 1914. La Vie au grand air, en 1919 (358, 16), explique que « nous ne croyons pas à la fatigue ou à la déchéance de la race française : nos athlètes bien entraînés peuvent rivaliser avec ceux du reste du monde. »
43 Certains, pourtant, au cours du XVe Tour de France, en 1920, continuent de l’utiliser : « Chez nos coureurs [entendons les Français], ce sont les nerfs qui dominent et agissent et qui sont cause hélas ! des multiples abandons de tous les ans tout aussi bien qu’ils commandent aux plus beaux exploits. On n’y changera rien c’est dans la race ! Contentons-nous de cette modeste fiche de consolation » (LVAGA, 1920, 416, 19).
44 Quelques pays européens peuvent parfois être exonérés de l’impureté raciale : « Les races latines sont merveilleuses vraiment et ce sont les trois Italiens Gana, Galetti et Pavesi qui passent dans l’ordre » (L’Auto, 17 juillet 1907, p. 3).
45 On peut aussi retrouver cela pour les Belges et les Suédois.
46 On voit donc que, dans un premier temps, il s’agit de constituer le « pur » sur les catégories usuelles au cours de la période, c’est-à-dire une forme de naturalisme et une vision darwinienne (mal comprise) de la sélection des espèces. L’impur, lui, serait finalement lié à la dégénérescence, elle-même liée au « confort » industriel (finalement la pollution industrielle du sportif européen qui aurait perdu le sens de la sélection naturelle) moderne… À l’inverse, la pureté touche au naturel mais aussi à la sélection de l’espèce par le combat avec la nature et avec les autres (les colons et pionniers américains). Le fantasme d’une Amérique « pure », bien décrit dans 1492 par Jacques Attali (1992), est donc bien présent. La vision « hippique » de la sélection de la race également. Le pur définit ainsi l’ordre social sportif. Un sportif pur est un sportif du Nouveau Monde, sélectionné par la nature.
L’eau pure, alimentation du sportif américain de haut niveau
47 Un article du Miroir des sports du jeudi 9 février 1922 (p. 90) est intitulé « Pour donner confiance aux coureurs : la bouteille merveilleuse ».
48 Le texte décrit, sous la plume de Géo André, quelques scènes des Jeux olympiques de 1908 : « Aussitôt sur le terrain, je fus immédiatement frappé par toutes les précautions de mes adversaires alors que moi j’arrivais au sautoir déshabillé et sans aucun apprêt. Je remarquais, en outre, que les entraîneurs présents dissimulaient sous des peignoirs certaines bouteilles qu’ils saisissaient de temps à autre pour en donner à boire à leurs poulains. Il ne pouvait y avoir aucun doute : ces bouteilles contenaient des produits spéciaux qui devaient donner aux sauteurs des qualités d’élasticité qui m’étaient jusqu’ici inconnues. Malgré ces fameuses bouteilles magiques, je finis par triompher de tous, sauf du gagnant. [Ici, Géo André raconte qu’il dérobe une des bouteilles magiques, car il est sûr que c’est un produit douteux qu’elles contiennent.] Pour en avoir le cœur net, j’allai chez un pharmacien lui demander l’analyse de mon eau. Il me fut répondu que celle-ci jouissait d’une grande pureté et qu’il n’avait dedans rien d’anormal. »
49 En fait, la morale de cette histoire a pour but de démontrer qu’il n’y a donc « point de secrets sensationnels pour l’entraînement : la simple logique et le bon sens secondés d’une longue pratique et d’un esprit observateur » suffisent.
50 Un système « mythologique » se constitue ici, valorisant une pratique saine, sans doping du sport de haut niveau. Derrière ces mots, c’est aussi une morale qui se profile, morale qui, dans le cas de Géo André, est constituée en éthique, autrement dit qui passe du construit collectif au construit individuel. Le sportif est associé symboliquement à la pureté de l’eau, à sa transparence. On comprend donc que tout ce qui pourra ensuite entacher cette pureté et opacifier cette transparence sera susceptible d’altérer le mythe. L’impur pourra donc se constituer face à cette pureté parfaite (qui, soit dit en passant, rejoint celle du baptême chrétien, par l’eau pure… l’eau bénite).
51 La question pourtant importante qui se pose à la lecture de ces mots est celle-ci : pourquoi Géo André tient-il ce discours ? De toute évidence il s’agit de la mise en place d’un système de prescription qui souhaite proscrire des pratiques considérées probablement comme moralement répréhensibles : l’utilisation de produits dopants ou tout au moins stimulants. « L’eau pure » s’affronte à « des produits spéciaux » (relation d’opposition).
52 La nature, en quelque sorte, se trouve en mise en conflit avec la chimie ou la pharmacopée. Le pur est face à l’impur, mais l’on voit bien que c’est avant tout le secret qui est décisif pour qu’il y ait possibilité de soupçon. Or, comme Géo André lève le secret et dévoile « le pur », l’aide ergogénique proposée devient de toute évidence non problématique. Il semble bien, mais, à ce stade, il ne s’agit que d’une hypothèse, que ce triptyque (pur, impur, secret) soit explicatif de la logique de la transformation d’une aide ergogénique en dopage. Pourtant, dès lors que la notion de pureté et de transparence totale est établie, l’impur peut être cerné. Il faudra tout de même attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que les choses deviennent évidentes. C’est, en effet, le rapport vie (nature, pureté, ordre) – mort (impureté, chimie, pollution, souillure, désordre…) qui va être sollicité pour prescrire les limites de l’acceptable.
Avant 1955, la définition de la pureté
53 Avant l’affaire qui va défrayer le Tour de France 1955, le dopage n’est que très rarement évoqué explicitement par les médias étudiés. Lorsqu’il l’est, il ne s’agit que de suspicion. On peut même se demander si une certaine tolérance n’est pas de mise pour l’utilisation de produits stimulants finalement presque associés à des « fortifiants ». C’est pourtant la pureté qui est mise en avant dans les pratiques des coureurs. C’est même une sorte de pureté ascétique.
La construction de la pureté dans la nourriture ?
54 Les mises en scènes des corps des athlètes et des coureurs vantent plutôt une alimentation saine, avec éventuellement des aides curatives telles « les pointes de feu » (c’est-à-dire l’implantation d’aiguilles rougies au feu dans des zones inflammatoires : principe du traitement du mal par le mal).
55 Au début du xxe siècle, notamment dans La Vie au grand air, ce qui est évoqué, ce sont plutôt des « fraudes en tout genre », notamment des clous semés sur la chaussée, des tricheries de type prise de raccourcis, utilisation de nourriture hors des points de ravitaillement… La pureté de l’athlète n’est pas vraiment remise en cause. C’est davantage le système qui est contesté.
56 Un article de ce périodique, en 1904 est explicite : « Ils trichent tous dans cette course » (n° 597).
57 Les rares éléments qui puissent être trouvés au début du siècle concernant les aides ergogéniques sont : une nourriture saine (thé, champagne, café, limonade, viande rouge…) et un entraînement rationnel (les coureurs américains, en 1919, dans LVAGA).
58 Pourtant, comme on l’a vu, des éléments de suspicion existent en arrière-plan (en une sorte de deuxième degré), tels l’article de Géo André, en 1922, et quelques autres textes qui seront étudiés plus loin.
59 Cela suppose donc que, dans un premier temps, la notion de dopage soit déjà pensée (et pourquoi pas actée). Or il n’est pas sûr qu’au cours de cette période, on soit tout à fait certain de ce qui est « dopant » et de ce qui ne l’est pas. En tout cas, l’usage de produits médicaux ne semble pas vue comme une atteinte à la pureté essentielle du sportif, car il semble que cette pureté soit en cours de définition. En quelque sorte il faut délimiter d’abord le pur pour pouvoir éventuellement plus tard présupposer l’impur. Or, socialement, la définition du sportif de haut niveau n’est sans doute pas alors totalement construite sur ce système mythologique. Il n’est même pas sûr que le fait d’ingérer un produit chimique puisse changer la nature conçue comme fondamentalement pure du sportif.
Pour penser le dopage définir l’impur et le pur ?
60 Or, si l’on s’en tient aux archéologies réalisées par Michel Foucault notamment concernant la folie et la sexualité, il faut comprendre que la folie se met vraiment à exister à partir du moment où se développent la raison et la rationalité (Foucault, 1962). Le discours sur le dopage ne peut exister alors, en quelque sorte que comme le contrepoint d’un état de « pureté naturelle », décrit dans les premiers articles sur le sport. Il ne peut exister que lorsque le « sain » et le « malsain » ont été mieux définis et mieux délimités ou plutôt lorsque l’on sera certain que le sport est l’incarnation de la pureté naturelle du corps (pureté naturelle du corps qu’il va falloir penser et construire dans un premier temps).
61 Il convient donc, pour les médias, tout d’abord de faire le tour de la « pureté ». C’est le lot de la plupart des articles du début du siècle, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et peut-être même jusqu’à l’affaire Malléjac. Il s’agit en fait d’ériger le coureur et l’athlète en modèles de pureté.
62 Globalement, à part le Koto, boisson à base de Coca (L’Auto, 27 juillet 1914, 5) préconisée pour améliorer le rendement dans les cols, très peu d’articles parlent de dopage au sens strict avant la Seconde Guerre mondiale. L’alcool est évoqué tantôt comme stimulant, tantôt comme handicapant dans les épreuves de montagne (« L’alcool est un poison violent », L’Auto, 4 août, 1907, 3). L’eau est vantée. Le café et le thé sont plutôt valorisés, mais parfois aussi décriés pour leur fonction irritante.
63 Rien n’est dit sur l’atropine, la strychnine ou d’autres dopants utilisés alors pour les chevaux et que l’on sait, par d’autres sources (De Mondenard, 1990), avoir été utilisés par les hommes au cours de cette période. Cela tient peut-être au fait que l’impur et le pur ne se définissent pas selon les mêmes limites qu’aujourd’hui et qu’en outre ces pratiques sont des pratiques individuelles et non collectives qui, de ce fait, ne peuvent pas être vues par les journalistes comme un « secret de famille », comme ce sera le cas après la Seconde Guerre mondiale.
Les soigneurs impurs ?
64 Cependant, quelques soigneurs sont stigmatisés comme connaissant des « secrets » que parfois ils emportent dans la tombe… C’est cette notion de secret perdu qui est perçue comme gênante par les journalistes rédacteurs des articles.
65 Un article, clairement, fait allusion, dans La Vie au grand air, en 1900 (84, 41), à la piqûre magique dont seul un soigneur connaît la recette, mais dont le coureur lui-même ne connaît pas le contenu : « Dans l’exercice de ses fonctions, le manager fait un peu acte de médecin et la seringue Pravaz, n’a pas de secret pour lui, si elle en conserve pour l’épiderme de son poulain » (LVAGA, 84, 41).
66 Deux éléments sont à noter dans ce court passage : la notion de secret qui laisse tout de même le coureur « pur » face à la possibilité d’impureté de la seringue et le fait que le coureur soit appelé « poulain », ce qui renvoie aux courses de chevaux et donc à un possible dopage ou du moins à l’utilisation de produits impurs issus de l’hippisme.
67 Très vite, face aux médecins, les soigneurs sont mis à l’index. Ils sont perçus comme nocifs pour les coureurs. Ils deviennent les véhicules privilégiés de l’impureté. Il est même question de les supprimer et de les remplacer systématiquement par des médecins.
68 On est persuadé que ce sont eux qui fournissent aux coureurs les drogues que l’on soupçonne d’être de plus en plus utilisées (à partir des années trente mais surtout après la Seconde Guerre mondiale) mais sans preuve. Quelquefois, la suspicion s’exprime, mais aucune preuve n’est avancée. On parle, par exemple dans L’Auto du 8 juillet 1907, de préparation par les entraîneurs de « breuvages réparateurs » sans autre précision.
69 De fait, les amphétamines sont certainement arrivées en France avec les soldats américains qui ont débarqué en 1944 en Normandie et surtout avec les pilotes de la RAF lors de la bataille d’Angleterre, mais il n’est pas possible (selon d’autres sources disponibles) de dire qu’avant cela il n’existait pas d’autres formes de doping. Rien n’est en tout cas clairement indiqué dans les articles des journaux étudiés, antérieurement à 1955.
70 Ce qui est certain, c’est la mise en exergue du rôle néfaste des soigneurs aussi bien en athlétisme que dans le Tour de France : « Elle prouve que les fraudes on dû être nombreuses et que la suppression des entraîneurs et surtout des soigneurs est quasi illusoire » (LVAGA, 1904, 232, 558).
71 Or pourquoi ceux-ci seraient-ils plus que d’autres les véhicules de « l’impur » ? Pourquoi en outre les coureurs seraient-ils exonérés des procédures de dopage ? En fait, il s’agit de faire porter la faute sur l’étranger (l’extérieur) mais aussi sur le plus faible au plan symbolique, afin de ne pas récuser le principe de « pureté » (parfois naturelle, toujours avec la métaphore de l’eau pure), mais aussi de la « pureté de la race » sur lequel se fonde l’activité sportive dès l’origine et le cyclisme en particulier. L’être pur en construction, c’est le champion. Le soigneur, lui, peut être impur, ce qui n’altère pas la symbolique pure du premier, au contraire. On voit donc bien que c’est ce concept de « pureté naturelle » ou « essentielle » qui est le constituant fondamental du corps du sportif, pas du monde sportif. Au contraire le négatif des soigneurs définit en quelque sorte le positif des coureurs.
L’affaire Mallejac. La pureté mise en danger ?
72 C’est la dichotomie pur vs impur, sain vs malsain qui conduira à la naissance d’une véritable lutte étatique contre le dopage à partir des années soixante et à sa dénonciation par les médias audiovisuels et bien sûr écrits. On retrouve bien évidemment de ce point de vue les systèmes d’oppositions et d’interdits mis en évidence par Mary Douglas (notamment dans L’Anthropologue et la Bible, 1999 mais aussi bien plus tôt dans Purity and danger, 1967) : « La réflexion sur la saleté implique la réflexion sur le rapport de l’ordre au désordre, de l’être au non-être, de la forme au manque de forme de la vie à la mort. Partout où les notions de saleté sont hautement structurées, on découvre, en les analysant, qu’elle mettent en jeu ces thèmes profonds. C’est pourquoi la connaissance des règles relatives à la pureté est une bonne façon d’entrer dans l’étude comparée des religions » (Mary Douglas, 2001, 62).
73 En fait les interdits et les permis alimentaires, nutritionnels, mais aussi comportementaux sont la métaphore de la structure d’une société. Ainsi les aides ergogéniques, lorsqu’elles se muent en dopage (donc en interdit alimentaire et nutritionnel), témoigneraient de la société sportive dans laquelle elles s’inscrivent.
74 Ce point de départ n’est pas, contredit par les articles recueillis, bien au contraire. Les médias écrits explorés ne se préoccupent pas du dopage de manière claire avant l’affaire Malléjac (art. du Miroir des sports, 4 juillet 1955), c’est-à-dire au moment où l’on constate que de l’opacité touche le comportement de certains concurrents au regard d’aides médicamenteuses. L’article cité ci-dessus affirme pourtant que « l’effondrement de Mallejac a remis le doping d’actualité ». Cette remise d’actualité semble, au regard de l’étude, davantage correspondre à une « mise d’actualité ». En effet, antérieurement, si cela doit certainement être discuté entre les journalistes (anciens coureurs la plupart du temps), les coureurs ou entraîneurs, rien d’aussi évident n’apparaît dans le corpus traité. Les journalistes sportifs n’évoquent ces problèmes qu’exceptionnellement et surtout la plupart du temps en les traitant avec dérision ou humour, comme si le dopage était un jeu peu important et qui de toute façon se retournait nécessairement contre celui qui le pratiquait. Ainsi, si le secret du dopage existe, il est bien gardé par les médias ou du moins par les journalistes sportifs. Peut-être n’est-il pas une réelle préoccupation du temps.
75 C’est la défaillance proche de la mort (indiquant de toute évidence un malaise dans la société sportive : voir le binaire vie-mort de Mary Douglas) qui conduit à révéler le secret.
76 L’effondrement de Mallejac entraîne une enquête sur « le mal honteux du cyclisme, mal protégé par une véritable conspiration du silence » (Le Miroir des sports, 1955/4/07, 39). La question serait de savoir pourquoi les journalistes sportifs et les médias sportifs, sans doute informés depuis longtemps du phénomène, décident alors de le laisser éclater pour le grand public. Sans doute, y ont-ils perçu un danger pour l’équilibre du pouvoir dans la société sportive.
77 Le docteur Dumas qui est en quelque sorte l’égérie de la lutte antidopage dans le Tour de France, selon l’article paru au même moment dans L’Équipe, affirme qu’il est « décidé à porter plainte pour tentative d’empoisonnement ».
78 Une question lors de cette affaire subsiste pour les journalistes et le docteur : « qui a préparé la “ topette ” ? » Or, si le regard des journalistes se tourne vers les soigneurs, comme ce sera souvent le cas, le discours du Docteur Dumas évoque lui une « conspiration du silence des coureurs » : « Marcel Bidot a découvert récemment dans une chambre des cachets qui ne sont délivrés que sur ordonnance et qui peuvent avoir des effets extrêmement redoutables. Quand il a demandé à qui ils appartenaient ce fut la conspiration du silence […] ici à L’Équipe nous n’avons cessé de nous élever contre le doping » (L’Équipe, 14 juillet 1959).
79 En réalité, en fonction du modèle théorique d’analyse que nous utilisons, les coureurs ne peuvent qu’être « purs » puisqu’ils ont été symboliquement construits ainsi. S’ils préservent un secret, c’est pour le rester, mais paradoxalement une deuxième logique est extrêmement efficiente également : celle qui valorise la transparence absolue et donc le « non-secret », voire sa prohibition. Ainsi, tout produit « pur » peut devenir « impur » s’il est entaché du sceau du secret, sauf s’il s’agit du « secret médical » qui, lui, reste considéré comme licite et pur, finalement. Le médecin est alors perçu comme le vecteur principal du rétablissement de l’ordre social.
80 Après la défaillance de Malléjac, clairement et rapidement associée à la prise d’amphétamines, vient la mort du Danois Jensen en 1960 (art. de L’Équipe, 30 août 1960) — on y reviendra — qui fait éclater au grand jour d’une part la prise de « Ronicol » (médicament qui intensifie la circulation du sang) et, d’autre part, la dangerosité sanitaire réelle de ces produits. Une sorte de bascule du normal et du pathologique se produit là qui va finalement de la limite de la vie à la limite de la mort. Le produit censé guérir tue. Le modèle de pureté (le sportif) a été souillé par l’impureté (le produit chimique) et en est mort en victime expiatoire en quelque sorte.
81 À partir de 1964, Le Miroir des sports exprime clairement qu’un contrôle antidoping s’est mis en place.
82 Mais, dès le 13 juillet 1966, une grève des coureurs vise à protester contre « les contrôles médicaux qui ont eu lieu la veille au soir dans le cadre de la loi antidoping » (en cela ils disent finalement – dans un double discours – se doper en revendiquant un statut de « pureté » essentielle). Ils sont purs comme l’eau, par essence, c’est pour cela qu’ils ne veulent pas se soumettre au contrôle, et souillés, impurs par leur refus de se soumettre au contrôle.
83 On voit donc que ce sont les acteurs eux-mêmes qui refusent ces contrôles. L’image de Virenque, dopé « à l’insu de son plein gré », donnée par les « Le Guignols de l’info », sur Canal Plus, en 2000, en France, doit donc être finement analysée, car elle porte probablement un certain statut de véracité au regard de ces premiers rapports au contrôle et non seulement une perspective humoristique. Le coureur se trouve doublement investi symboliquement : le groupe, peut-être d’une manière secrète, lui apprend à prendre des produits dopants, la société lui impose la pureté essentielle (la métaphore initiale de l’eau). Il est bien dopé à « l’insu de son plein gré », puisque sa symbolique pure interdit toute aide ergogénique et a fortiori le dopage et qu’à l’inverse le niveau de performance (ainsi que les enjeux sportifs et financiers) requis par le Tour nécessite ce dopage mais dans le secret des chambres et des hôtels.
84 Sans doute s’agit-il ici du système mis en évidence par Mary Douglas pour tout ce qui concerne les prescriptions nutritives, corporelles et autres, dans les grands textes religieux. L’impur permet de délimiter la cohésion de la société et du groupe social. Le mythe fondamental du sport serait donc la pureté naturelle d’un individu, pureté assez proche finalement de la symbolique religieuse de l’Eden (avant la pomme et ou avant que Prométhée ait volé le feu aux Dieux).
Les limites du secret et de la pureté
85 Dès l’avant Première Guerre mondiale, des prises de produits suspects sont décrites par les journalistes qui pourraient venir entacher l’idéal de pureté du sportif. Mais l’évidence n’apparaît, pendant longtemps, que lors d’erreurs de dosages, peut-on supposer, ou de crises graves. Des malaises très caractéristiques semblent alors témoigner de pratiques discutables pour les journalistes : « Je trouvai Duboc dans d’affreux hoquets pris de nausées qui le rendaient verdâtre, atteint d’une diarrhée terrible et de vomissements douloureux. […] Il attribua son malaise à l’ingestion de mets dont il s’était ravitaillé au contrôle d’Argelès […] Je flairai moi-même un bidon qu’il avait à côté de lui et qui me paraissait ne pas sentir l’odeur du thé » (L’Auto, 21 Juillet 1911, p. 1).
86 C’est toujours derrière les produits non révélés que se dissimule le mal (cela revient finalement à la possession par le Diable au xviiie siècle). Le secret crée la suspicion médiatique et journalistique : « et quelques médicaments dont Bauget a le secret » (L’Auto, 4 juillet 1914, 5) ; « Vous me permettrez de ne pas livrer mon secret à mes concurrents éventuels » (LVAGA, 1920, 412, 14).
87 Parfois, la volonté de connaître ces secrets se rapproche d’une forme de rumeur : « Certains coureurs se livrent, dit-on, à une mystérieuse alchimie de petits flacons destinés à rehausser le plafond de leurs possibilités en les plongeant dans un état d’hypnose » (L’Équipe, 26 juillet, 1950, 7).
88 Le seul élément qui pourrait rassurer dans ce domaine serait le contrôle médical car, dans ce cas une caution permet de valider le secret ou du moins de faire basculer vers la deuxième logique explicative, celle de la pureté. Un produit validé par la médecine et non secret aux yeux des médecins devient automatiquement « pur ». Le secret medical, dans ce cas, annule l’autre secret : « On vous a déjà, à leur sujet, parlé de petites fioles mystérieuses, d’injections intramusculaires ou intraveineuses à doses massives […] tout cela s’inspire, désormais, dans la préparation des progrès de la médecine » (L’Équipe, 1er août 1950).
89 Mais les médecins eux-mêmes peuvent devenir suspects au fur et à mesure que le dopage semble aussi porté par leur corporation (à l’exception de l’icône antidopage qu’est le docteur Dumas dans le tour de France) : « Le médecin personnel d’Ercole Baldini est venu rendre visite au champion italien à la veille des étapes pyrénéennes. […] Le médecin parti, Baldini s’est retrouvé de Luchon à Carcassonne » (Le Miroir des sports, 9 juillet 1962, p. 9).
90 À partir du moment où les contrôles antidopages deviennent possibles et d’une certaine efficacité, les coureurs peuvent eux-mêmes être l’objet de la suspicion. Tom Simpson, qui mourra d’une prise massive d’amphétamine, est soupçonné de dopage alors qu’il s’est fait quelque temps auparavant l’apôtre de la lutte antidopage… en disant ne compter que sur son entraînement et sur sa vie saine : « Tom Simpson n’a pas l’air très à son affaire. […] Notre Anglais serait-il douillet ? […] Il ne s’agit que d’une banale prise de sang à laquelle il a dû se soumettre lors des opérations de contrôle à Rennes » (Le Miroir des sports, 22 juin 1964, 10).
Des allusions
91 La notion de drogue est de toute façon omniprésente en arrière plan du discours journalistique, même si, bien souvent, c’est pour présenter un comportement « pur ». Ce comportement s’inscrit justement comme une caution antidrogue, même si le mot drogue est utilisé, laissant supposer d’autres drogues possibles : « Ce fut pour moi ma drogue » (L’Auto, 1er Juillet 1912, 5).
92 Dans ce cas, il s’agit du démarrage d’un autre coureur, mais on peut supposer que si le coureur affirme cela, c’est qu’il existe d’autres formes de drogue qui sont utilisées. « Bobet est mon doping » (Le Miroir des sports, 25 juin 1951, 14).
93 Même lorsqu’un adversaire est décrit comme le doping (le stimulant devrait-on dire), cela signifie que le doping est bien validé par les coureurs ou par les journalistes, même si ici c’est d’un doping « pur » dont il est question comme dans l’article de Géo André cité plus haut. La suspicion existe bien, même si le doping est banalisé ou plutôt dédramatisé : « Le doping de Louison (sa femme) » (L’Équipe, 21 juillet 1951).
94 Mais, que l’on ne s’y trompe pas, ce discours contribue aussi à protéger les coureurs de la souillure du dopage en évoquant en quelque sorte des dopages « naturels », non chimiques.
95 Le 9 juillet 1952, un article explique qu’une épidémie sème le doute parmi le Tour de France. Le nombre important de coureurs malades au départ de Luchon et présentant tous les mêmes symptômes (maux de ventre, certains ne tiennent plus debout) ne laisse guère de doute : le dopage est dans le peloton.
96 Les médecins personnels autres que ceux du Tour de France sont désignés responsables des défaillances causées dans le Tour. Ces médecins externes au Tour sont jugés impurs par le médecin chef du Tour, le docteur Dumas. Mais ce sont aussi encore une fois les soigneurs qui sont les plus visés par ce dernier.
97 Dumas demande en effet, à l’UVF, en 1958, qu’un diplôme de masseur soigneur soit attribué aux auxiliaires qui encadrent les coureurs. Le changement de statut du soigneur s’accompagne d’une transformation du statut de l’impur vers le pur. La spécialisation est, en quelque sorte, une forme de purification rétablissant l’ordre.
98 Ces premiers incidents sèment le trouble et en annoncent d’autres plus violents : le 30 août 1960, durant les Jeux olympiques de Rome (on l’a dit plus haut), le Danois Jensen décède des suites d’un dopage. Mais les journaux ainsi que le Comité international olympique (CIO) tentent d’étouffer l’affaire et le rapportent tel un fait divers.
99 Il est important de signaler que l’article narrant cette mort suspecte est noyé parmi d’autres, à la fois par sa taille, extrêmement petite, et par la nuée d’articles qui l’entourent. Il en va de même, des résultats de l’analyse de l’autopsie, révélant que le sportif était dopé. Le 12 septembre 1960, un article du Miroir des sports explique que la commission exécutive du CIO déclare que E. Jensen était drogué. Ces résultats n’apparaissent qu’une fois les Jeux olympiques terminés. On en déduit que le dopage est extrêmement gênant pour l’image du sportif et plus largement du sport, voire pour les journalistes sportifs eux-mêmes. Manifestement, la mort du Danois Jensen est un sujet rejeté à l’arrière-plan par une abondance de « bonnes nouvelles ». D’une certaine manière, « vendre du corps pur » est une priorité pour les chroniqueurs.
La révélation de l’impureté
100 Suite à ces affaires une véritable omerta mafieuse est révélée. L’affaire Malléjac est le déclencheur de diatribes médiatiques : « depuis l’ouverture d’une enquête sur le doping […] l’allure de la course avait sérieusement faibli en effet » (L’Équipe, 21 juillet 1955).
101 On peut même constater que plusieurs articles dans L’Équipe, intitulés : « Pas de fumée sans feu » à partir de la fin des années cinquante (1958) se consacrent uniquement au dopage. En effet, le monde de la presse sportive a sans doute perçu l’impérative nécessité de toujours faire apparaître le sport comme « pur » et les sportifs comme « purs ». Il s’agit donc de stigmatiser les produits « impurs » et ceux qui les utilisent. On peut même se demander si certains éléments publiés ne relèvent pas davantage du fantasme que la pharmacopée réelle ou des aides ergogéniques. La nitroglycérine, désignée comme l’un des dopants utilisé, est effectivement un accélérateur sans pareil pour les moteurs des dragsters, mais on peut s’interroger réellement sur son utilité en termes d’aide ergogénique. Pourtant, dans la perspective de Mary Douglas, cette définition de la souillure n’est pas tant là pour elle-même que pour ce qu’elle définit d’un ordre social interne.
102 On constate, dans ce qui suit, que les masseurs soigneurs sont toujours les premiers exposés alors qu’à l’inverse le médecin protégé, du moins au cours de cette période, par son capital culturel et symbolique (ses études de médecine semblent agir comme un bouclier anti-suspicion et surtout on imagine que son serment d’Hippocrate ad primum non nocere – tout d’abord ne pas nuire – rend impossible son implication dans la mise en danger des coureurs) est celui qui conserve un statut de « pur » et de protecteur du « pur ». Un algorithme s’établit ainsi : sport = santé, médecine = santé, médecine + sport = pureté et santé.
103
La vraie dynamite est entrée dans la course. […] À Luchon, le Docteur Dumas a réuni les masseurs soigneurs de façon à lutter contre la nouvelle offensive des dynamiteurs du Tour de France. […] Le danger est d’autant plus grand que de nouveaux produits sont, paraît-il, utilisés et notamment, tenez-vous bien, des dérivés de la nitroglycérine ».(L’Équipe, 12 juillet, 1958)
104 La série des articles « Pas de fumée sans feu » se poursuit à la suite toujours de l’affaire Malléjac. L’idée dès lors développée, dans la mesure où il y a une impossibilité de contrôle et de mise en place d’une transparence totale dans le domaine de l’utilisation de produits, réside dans le fait de mettre en place un certain ordre dans l’utilisation, ordre qui pourrait être géré par les médecins non corrompus, à l’inverse des soigneurs visiblement de plus en plus suspects d’impureté :
105
D’après le docteur Talbot, c’est l’anarchie pleine et entière dans le domaine de la « charge » anarchie d’autant plus dangereuse que certains coureurs prennent n’importe quoi et n’importe comment. Et s’il faut admettre que lesdits coureurs ne peuvent pas marcher à l’eau de source, il importe pour leur sécurité qu’ils ne fassent pas la course aux potions pour mieux mener la course sur route ».(L’Équipe, 9 juillet 1959)
106 Finalement, dans ce passage (et à partir de la fin des années cinquante d’une manière plus générale), le journaliste semblerait admettre qu’une « charge » non anarchique, peut-être sous contrôle médical, serait acceptable dans la mesure où les coureurs « ne peuvent pas marcher à l’eau de source ». On voit encore réapparaître la métaphore de la pureté virginale de l’eau, mais cette fois le constat est tout à rebours puisqu’il s’agit de dire que cette pureté ne permet pas aux coureurs de fonctionner dans les conditions normales de la course. Autrement dit, le concept de pureté semble avoir basculé du côté du « contrôle médical » et non plus de celui du produit lui-même (qui ne peut être impur s’il est décrété recevable par la médecine).
107 On notera aussi que la dénomination du dopage a changé : « topette » est devenu « charge » certainement dans le langage des coureurs et dans le langage journalistique. Cela évidemment peut convaincre au plan anthropologique du fait que si un langage de ce type (codé) existe, c’est qu’il fait partie du signe de distinction du groupe et participe du lien social dans le groupe. Le groupe, par ce langage codé, se distingue des autres groupes et protège son « secret » et son capital symbolique (voir Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire). Cela dit aussi que derrière le mot se dessine l’existence de la chose instituée…
108 En tout état de cause, à partir de ce moment, le dopage est bien devenu ou semble devenu une certitude pour les journalistes sportifs. Plus aucun doute ne subsiste. Il ne reste plus que deux éléments pour que le système mythique touche ses limites : d’une part, la réalisation d’un sacrifice (ce sera Tom Simpson) et, d’autre part, la délimitation du permis et de l’interdit au regard de la vie et de la mort. Or la médecine reste le seul garant réellement pertinent dans ces domaines (c’est le biopouvoir défini par Michel Foucault). Les médecins vont donc s’appliquer à délimiter le licite et l’illicite. Les articles en témoignent. La transparence dans l’utilisation de produit est l’une des conditions du licite. C’est également ce qui constitue le produit comme produit pur.
109 Le tableau qui suit permet de comprendre ce qui relève du pur et ce qui relève de l’impur mais aussi comment le secret peut jouer un rôle dans la définition de la pureté et de l’impureté. Les articles étudiés sont éloquents de ce point de vue.
Tableau 2| Pur | Impur | |
| Secret | Impossible sauf médical, médecin | Topette, charge, dopage, soigneur |
| Non secret, transparent | Eau pure, sucre, alimentation équilibrée, produits médicamenteux, fortifiants, prescriptions médicales | Impossible sauf dévoilement légal du dopage |
Aides non secrètes licites et pures ?
110 Le docteur Dumas, égérie de la lutte contre le dopage dans le tour de France, utilise par exemple une substance que l’on pourrait penser impure mais, comme dans ce cas, l’idée est de rendre plus « sain » et de s’orienter du côté de la vie du coureur, voire de sa survie, le produit non secret retrouve le statut de « pur ». Caché, il serait probablement « impur ». « Le docteur Dumas lui a fait une infiltration de novocaïne » (Le Miroir des sports, 5 août 1956).
111 La déclaration d’un coureur, dix ans plus tôt, suffit à rendre « pur » un produit, même si la transparence n’est pas totale, puisque l’on ne sait pas ce qu’est le produit. On se souvient qu’en 1903 la seringue Pravaz dissimulant son contenu au coureur était soupçonnée d’« impureté » ou du moins faisait l’objet d’une certaine suspicion : « J’aurais pas pu repartir d’Aix malgré Manchon si je ne m’étais pas fait faire 6 piqûres dans le genou d’un produit que je sais qu’il me réussit » (L’Équipe, 1er août 1946).
112 Une défaillance peut même être expliquée, comme on le voit ci-dessous, par un produit soignant alors que dans le cas d’une « potion cachée », celle-ci (voir l’épisode décrit plus haut de Luchon) était de manière implicite associée à un doping mal dosé ou à une absence de doping : « Il n’y a rien d’alarmant dans l’état de Vietto, il subit tout simplement le contrecoup des piqûres de pénicilline mais cela passera rapidement » (L’Équipe, 10 juillet 1947).
113 Dans l’extrait qui suit dont un des protagonistes est un futur journaliste sportif extrêmement médiatique, on constate que le seul fait de révéler la prise de cachet suffit à ôter la suspicion. La notion de « secret », de dissimulation est donc bien une des clés pour ce qui concerne le passage d’une aide ergogénique licite au dopage (de l’autorégulation à l’hétérorégulation pour Yves Boisvert), pour le passage du pur à l’impur. Même si, dans ce qui suit, le contenu des « cachets » n’est pas révélé (ce pourrait très bien être une « charge » anarchique !), le fait de rendre publique la « prise » supprime le stigmate et la suspicion.
114
115 Parfois, la métaphore de l’eau pure est reportée sur d’autres produits explicitement mis en exergue, dans ce cas le double système du « pur » et du « non secret » coïncident et, de fait, se superposent. Par exemple, le sucre est montré comme aide ergogénique pure. Sa blancheur est d’ailleurs souvent mise en avant, au-delà de ses qualités énergétiques. Des systèmes mythiques plus profonds semblent donc organiser le discours de la « pureté ».
116 Un produit douteux peut même être mis en avant dans la mesure où la révélation en est faite par le coureur lui-même. Ainsi, quelque temps avant l’affaire Malléjac, on constate que le journaliste qui rédige l’article qui suit ne semble pas du tout choqué par la proposition faite à un célèbre coureur. Au contraire, elle semble naturellement acceptée. Pourtant, il s’agit probablement d’une proposition de « charge ». La seule révélation finalement « purifie » le produit : « un vétérinaire des Saintes lui propose un produit sensationnel et inoffensif qui produit une “ telle révolution dans le système nerveux ” qu’un cycliste quelconque grimpe des côtes habituellement inaccessibles pour lui » (L’Équipe, 10 juillet 1954).
Conclusion provisoire
117 L’analyse des articles de périodiques sportifs à grande diffusion de la fin du xixe siècle aux années soixante permet de tenter de déterminer les conditions d’émergence de la réprobation du dopage sportif mais aussi plus largement les conditions de proscription et d’autorisation de la prise de certains produits. Il permet de repérer au minimum à quel moment le dopage sportif devient une réalité et un problème aigu pour le monde du sport en général et pour le monde médiatique en particulier.
118 Il semble bien qu’une rupture radicale s’opère au moment de l’affaire Malléjac dans le Tour de France 1955 qui fait considérer le coureur comme ne devant être au contact d’aucun produit jugé dangereux pour sa propre santé.
119 Antérieurement, le discours cherche surtout à définir les conditions de la pureté d’un coureur ou d’un athlète et si des éléments de suspicion peuvent parfois se faire jour, rien n’est clairement révélé. En fait, le regard n’est pas alors tourné vers le produit mais davantage vers la définition de la pureté du sportif lui-même. La race est dans un premier temps conçue comme l’élément majeur de constitution de la « pureté » du corps sportif. L’impur se situe en quelque sorte dans les gènes au cours d’une première période.
120 À la suite, dans la mesure où la race ne peut plus être évoquée comme élément décisif, notamment après la Seconde Guerre mondiale et le nazisme, c’est le régime alimentaire et le régime sanitaire qui permettent de définir les limites de la pureté d’un corps sportif. Les produits chimiques et autres substances, bio- ou psychotropes, mettent en danger la pureté tout comme les soigneurs ou les médecins corrompus. L’impur est toujours pensé comme élément d’altération de la pureté sportive et cela d’autant plus que le secret vient surdéterminer l’impureté. La métaphore de l’eau pure (transparente et sans élément additionnel) présente est finalement celle qui est associée au corps du sportif, même au début des années cinquante. Tout produit pouvant corrompre cette eau pure est déclaré impur. À partir de ce moment, plus personne ne peut être exempt d’impureté. Même les médecins, protégés un moment par le serment d’Hippocrate, ne peuvent être lavés de tout soupçon.
121 En fait, au travers de la définition du produit dopant, dans les discours médiatiques, c’est à la fois le corps sportif et l’ordre sportif qui sont définis. Ceux-ci pourtant dans une sorte de double aveugle s’affrontent à un ordre contradictoire celui de la performance et de l’argent qui valident l’impur, face à cette pureté initiale. On voit en tout cas qu’émerge au fil du temps dans le discours médiatique la construction d’un ordre social où le seul modèle du corps est celui d’un corps idéalement pur et non souillé par une pollution chimique, corps, microcosme, qui correspond bien, en ce sens, à une métaphore du monde dans lequel il se situe ainsi qu’à la représentation du macrocosme.
Bibliographie
BibliographieGénéralités sur le sport
Bouet, M. (1995, rééd. 1966), La Signification du sport, Paris, L’Harmattan.
Carrier, C. (2002), Le champion, sa vie, sa mort : psychanalyse de l’exploit, Paris, Bayard.
Craplet, C., Craplet P., & Craplet-Meunier J. (1991), Nutrition, alimentation et sport, Paris, Vigot.
Hamilton, E., La mythologie. Ses dieux, ses héros, ses légendes, Bruxelles, Marabout, 2003.
Jamet, M. (1991), Le sport dans la société, entre raison(s) et passion(s), Paris, L’Harmattan.
Laget, S. (1990), La saga du Tour de France, Paris, Gallimard.
Loret, A & Allouis, X. (2003), Sport et société. Tome 2 : Sport et société, Sport et argent, Bordeaux, CNFPT.
Marchand, J. (1999), Les défricheurs de la presse sportive, Paris, Atlantica.
Midol, N. (1991), Performance et Santé, Clermont, AFRAPS.
Ordioni, N. (2002) Sport et société, Paris, Ellipses.
Pellissard-Darrigrand, N. (1996), La galaxie olympique, Paris, Atlantica.
Parlebas, P. (1992), « Sport et science. Le sport fait social total », La recherche, 245, juillet-août, vol. 23.
Terret, T.Histoire des sports, Paris, L’Harmattan, 1996.
Trabal, P. & Dur, P. (2001), Le sport et ses affaires : une sociologie de la justice et de l’épreuve sportive, Paris, Métailié.
Slama, A.-G. (1991), « Les médias et l’éthique du sport », Revue Olympique, octobre-novembre.Méthodes, généralités
Attali, J. (1992), 1492, Paris, Plon.
Boisvert, Y., Jutras, M., Legault, G., Marchildon, A. (2003), Petit manuel d’éthique appliquée à la gestion publique, Éthique Publique, hors série Montréal.
Bonello, Y.-H. (1998), Le Secret, Paris, PUF.
Douglas, M. (1971, rééd. 2001), De la souillure, essai sur les notions de pollution et de tabou, Paris, Syros.
Douglas, M. (1998), « Un corps pur », Terrain, 31, ministère de la Culture et de la Communication.
Douglas, M. (1999), L’anthropologue et la Bible, Paris, La Découverte.
Foucault, M. (1962), Histoire de la folie à l’âge classique. Paris, Gallimard.
Foucault, M. (1969), L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard.
Foucault, M. (1971), L’Ordre du discours, Paris, Gallimard.
Gleyse, J. (1995),
Gleyse, J. (1997), L’Instrumentalisation du corps, Paris, L’Harmattan.
Grawitz, M. (1996), Méthodes des sciences sociales, Paris, Dalloz.
Petitat, A. (2000), Secret et lien social, Paris, L’Harmattan.
Reboul, O. (1984), Le langage de l’éducation, Paris, PUF.
Rey-Flaud, H. (1998), Le sphinx et le Graal, le secret et l’énigme, Paris, Payot et Rivages.Dopage
Auneau, G. (2001), Dopage et mouvement sportif, Paris, Presses universitaires du sport.
Bourgat, M. (1999), Tout savoir sur le dopage, Paris, Favre.
Brissonneau, C. (2003), Entrepreneurs de morale et carrières de déviants dans le dopage sportif, Thèse, n.p.
Houlihan, B. (1999), Dying to win : doping in sport and the development of anti doping policy, Bruxelles, Éd. Conseil de l’Europe.
Jennings, A. (2000), La face cachée des Jeux olympiques, Paris, l’Archipel.
Laure, P. (1995), Le dopage, Paris, PUF.
Laure, P. (2000), Dopage et société, Paris, Ellipses.
Laure, P. (2002), L’éthique du dopage, Paris, Ellipses.
Laure, P. (2003), Histoire du dopage et des conduites dopantes : les alchimistes de la performance, Paris, Elipses.
Mondénard, J.- P. (2000), Dopage : l’imposture des performances, Paris, Chiron.
Mottram, D. (2003, 3e éd.), Drugs in sport, London, Taylor & Francis.
Noret, A. (1990, 2e édition), Le dopage, Paris, Vigot.
Petibois, C. (1998), Des responsables du sport face au dopage, Paris, L’Harmattan.
Siri, F. (2000), La fièvre du dopage, du corps sportif à l’âme du sport, Paris, Autrement.
Schneider, A., Hong, F., Butcher, R. (2004), Doping in sport : global ethical issues, London, Taylor & Francis.
Waddington, Y. (2000), Sport, health and drugs : a critical sociology perspective, London, E. & FN, Spon.
Walder, G. (1999), L’athlète et le dopage, Paris, Vigot.
Yonnet, P. (1998), Système des sports, Paris, Gallimard.
Notes
[ 1] Ce travail de recherche a été soutenu financièrement par une subvention de recherche inter-ministérielle (ministère de la Jeunesse, du Tourisme, Loisirs et du Sport ; ministère des Relations internationales ; ministère de l’Éducation – Canada et France) : Projet « Dopage et performance sportive : réflexion éthique sur une double contrainte », dirigé par S. Laberge et É. de Léséleuc.
Résumé
Les médias écrits font part depuis la fin du xixe siècle de procédés d’aides à la performance sportive ou d’aides ergogéniques. L’analyse des discours tenus en France montre qu’un revirement s’y produit au tournant des années 1950, notamment avec l’affaire Malléjac. Alors que l’aide à la performance ne semble pas poser de problème majeur, ou du moins n’est pas l’objet d’une réprobation totale, ou n’est même pas évoquée précédemment, le discours change radicalement à ce moment. Massivement, le dopage fait l’objet à la fois de la réprobation journalistique et de la mise en place d’une véritable police, notamment dans le Tour de France cycliste. Les théories de l’anthropologue américaine Mary Douglas ainsi que le concept de secret vs transparence permettent peut-être d’apporter un début de compréhension à ce phénomène complexe, voire « ,oxymorique », et, en tout état de cause de quitter le simple jugement de valeur pour analyser le système dans sa fonctionnalité paradoxale.
Mots-clés
dopage, journaux sportifs, pur, impur, secretLos medios escritos de comunicación, desdel final del Siglo XIX, revelan métodos para mejorar la marca deportiva o ayudas ergo-génicas. El análisis de los discursos, en Francia, pone de manifiesto que una báscula se produce en estos discursos al llegar los años 50, particularmente con el problema Malléjac. Mientras que la ayuda al resultado no parece plantear un problema primordial o a lo menos ser el objeto de una reprobación total, y que no se menciona anteriormente, el discurso cambia radicalmente en ese momento. En masa, el dopaje encara la reprobación periodística y también la instauración de una verdadera policía, en particular en la Vuelta de Francia ciclista. Las teorías de la antropóloga americana Mary Douglas, así como el concepto de « secreto vs transparencia », permiten quizás empezar la comprensión de este fenómeno complejo aun oximorico, y en cualquier caso permiten dejar el simple juicio de valor para analizar el sistema en su funcionalidad paradójica.Palabras claves
dopaje, diarios deportivos, puros, impuros, secretos
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Une méthode pour analyser les titres et le contenu des articles : sélection et théorisation
- La race « pure » comme déterminant du succès sportif : 1898-1936
- L’eau pure, alimentation du sportif américain de haut niveau
- Avant 1955, la définition de la pureté
- La construction de la pureté dans la nourriture ?
- Pour penser le dopage définir l’impur et le pur ?
- Les soigneurs impurs ?
- L’affaire Mallejac. La pureté mise en danger ?
- Les limites du secret et de la pureté
- Des allusions
- La révélation de l’impureté
- Aides non secrètes licites et pures ?
- Conclusion provisoire
POUR CITER CET ARTICLE
Éric Perera et Jacques Gleyse« Le dopage dans quatre grands périodiques sportifs français de 1903 aux années soixante. Le secret, le pur et l'impur », Staps 4/2005 (no 70), p. 89-107.




