2006
Staps
Actualité scientifique
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Jean-Bernard Cremnitzer, Architecture et santé. Le temps du sanatorium en France et en Europe, Picard, 2005, 161 p.
Figures récurrentes de l’architecture moderne, ces véritables « machines de santé » que sont les sanatoriums constituent, dès la fin du XIXe siècle, un élément original des dispositifs sanitaires mis en place pour lutter contre cette « peste blanche » qu’est la tuberculose. En identifiant son germe et en préconisant le concept d’isolement, R. Koch justifie dès 1882 l’existence même de ces structures, avant que le BCG, vaccin découvert dans les années 1920, ne devienne obligatoire dans les années 1950 et ne rende ces constructions obsolètes. Parce qu’elle constitue la principale cause de mortalité en Europe à l’aube du XXe siècle, la lutte contre la tuberculose devient une priorité affichée par les médecins hygiénistes : l’architecture et la configuration des villes exposent trop souvent l’ouvrier et ses enfants, réduits à « respirer le poison pulmonaire », sans que les catégories sociales plus privilégiées soient d’ailleurs épargnées. La cure de plein air apparaît dès lors comme un remède miracle, validée par nombre d’études empiriques. Dès 1865, les premiers curistes seront accueillis dans la station alpine de Davos. La Suisse, l’Allemagne, les États-Unis font alors figure de nations pionnières dans le développement de ces établissements où les patients sont soumis à une stricte discipline : séparation des sexes, isolement, interdiction de tout effort physique constituent les bases de cette « hygiène en action » qui, dès l’entre-deux-guerres, bénéficie en France de fonds publics conséquents et de l’appui de personnalités politiques, à l’image de Léon Bourgeois ou d’Henri Sellier.
Sur le plan architectural, près de 250 constructions seront édifiés dans l’hexagone au cours du premier XXe siècle : sanatoriums maritimes pour lutter contre la tuberculose osseuse, inspirés des établissements de thalassothérapie (à l’image de l’hôpital marin de Berck, en 1900), aux formes pavillonnaires ou qui privilégient au contraire un habitat collectif. Dans le nord de la France, à Montigny en Ostrevent, le « modèle français » héberge le malade et sa famille dans des constructions sur pilotis censées faciliter la circulation de l’air. Le modèle « germano-suisse » présente des établissements plus massifs, où chaque chambre dispose d’une exposition privilégiée et où de nombreuses galeries facilitent la circulation du curiste. Ces premières réalisations architecturales, fruits d’une collaboration inédite entre médecins et architectes (dans le choix du site, dans les aménagements intérieurs, dans la configuration des espaces de cure), précèdent le temps d’une « véritable production de masse », relayées par les politiques publiques, les fondations privées et autres initiatives sociales. De 1920 à 1950, « la vague déferlante des réalisations » se concrétise par une inscription des sanatoriums dans une trame sanitaire hexagonale alors en cours de constitution. Les modèles étrangers, notamment allemands sont alors repris, copiés ou modifiés, à l’image du système des « gradins terrasses » à Aincourt-La Bucaille (Val d’Oise), Vallauris (Alpes Maritimes), Plaine Joux (Haute Savoie). D’autres conceptions résolument modernes voient le jour aux Pays-Bas ou en Finlande (« modèle éclaté »). Certaines innovations techniques, comme celles du Dr Jean Saidman, qui imagine en 1928 un modèle mobile à Aix-les-Bains, vont d’ailleurs faire évoluer le sanatorium traditionnel vers une héliothérapie, dont les effets sont aujourd’hui patents.
Ces constructions originales ne peuvent cependant se réduire à la simple traduction d’une politique de lutte contre la tuberculose.
Au-delà de l’analyse des principales réalisations, de la mise en évidence d’une typologie des constructions, de la présentation de projets architecturaux inédits, cet ouvrage, doté d’une riche et précieuse iconographie, montre comment ces établissements auront influencé d’autres types de construction, dédiées aux vacances, au tourisme et à la santé : écoles de plein air, logements collectifs (on pense par exemple au projet « Soleil » d’André Lurçat en 1925), ou encore hôtels. Autant d’éléments qui justifient aujourd’hui leur dimension patrimoniale, qui dépasse leur seule contribution aux politiques hygiénistes et de santé évoquées plus haut. Les sanatoriums représentent des espaces architecturaux où le corps se régénère sans s’exposer, où son rapport à l’espace se modifie et où l’on peut entrevoir une conjugaison toute particulière de l’hédonisme et de l’ascétisme.