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2006/3 (no 73)



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En 1904, le Britannique Ralph Thomas publie à Londres un volumineux ouvrage sur la natation, ses pratiques, ses auteurs et les manières d’en parler, dans lequel il s’alarme à plusieurs reprises au cours des pages sur la manière dont le plongeon aurait très récemment évolué. Il y fait part d’au moins deux regrets. Le premier concerne les ambiguïtés des termes utilisés pour décrire le plongeon, quel que soit d’ailleurs le pays. En France, affirme-t-il, plonger recouvre par exemple des pratiques extrêmement différentes et en Angleterre, diving, springing ou plunging sont employés à mauvais escient. Son second regret porte plus précisément sur les nouvelles formes du plongeon qui lui semblent bien peu en relation avec la natation et, surtout, avec sa conception traditionnelle. Afin de dépasser ces problèmes, Ralph Thomas s’adresse à travers son livre aux autorités de la natation anglaise, les dirigeants de l’Amateur Swimming Association, en leur proposant de fixer une fois pour toutes les limites du « plongeon ». Dans son glossaire il définit donc dive et diving de manière relativement restreinte mais plus conforme à la tradition, comme l’action volontaire « de descendre ou nager sous l’eau, ou un mouvement en surface qui envoie la personne sous l’eau » [1]  “Diving is used in this work with the meaning of descending... [1] . Le plongeon proprement dit (diving) commence pour lui précisément au moment où l’eau est touchée par le corps, toute la portion située au-dessus de la surface relevant du saut (spring). Pour lui, cette précision est essentielle parce que, regrette-t-il, le terme de diving est utilisé de plus en plus souvent en Angleterre, depuis quelques années, en lieu et place de springing ou leaping.

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Pourquoi s’attarder sur les tergiversations conceptuelles d’un sexagénaire anglais du début du siècle ? En fait, Ralph Thomas est loin d’être un inconnu dans les milieux de la natation. Plus de 40 ans plus tôt, il a déjà publié sous le pseudonyme de Ralph Harrington un premier livre technique sur le sujet (Harrington, 1861) et a été depuis un témoin actif de l’institutionnalisation de la natation en Angleterre. Il est aussi membre de la Life-saving Society, dont l’influence sur le plongeon a été décisive. La requête de Ralph Thomas n’est donc pas une pure fabulation de l’esprit et l’on peut accorder quelque crédit à ses interrogations. Celles-ci confirment que les premières années du XXe siècle constituent pour le plongeon une période charnière de son histoire. Les doutes qu’il exprime en 1904 confirment que ses règles, ses valeurs, ses significations sont encore en débat ou, du moins, que la stabilisation des principes sur lesquels il repose n’est pas encore totalement achevée. Enfin, le plaidoyer de Ralph Thomas suggère qu’existent peut-être des conceptions différentes de sa pratique. Son discours témoigne alors plus fondamentalement de la manière dont la définition légitime du plongeon se situe au carrefour de dynamiques et d’influences culturelles diverses à l’échelle européenne. Il convient alors de revenir aux origines de ces dynamiques différentes, souvent ancrées dans des cultures nationales particulières, pour mieux saisir l’originalité des arbitrages qui se produisent au début du XXe siècle pour « inventer » un plongeon sportif en fonction de trois options : le plongeon comme nage sous-marine, le plongeon comme performance athlétique ou le plongeon comme acrobatie gymnique.

1 - Une conception traditionnelle et utilitaire du plongeon

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La proposition de définition de Ralph Thomas, réduisant le plongeon à une action sous-marine, pourrait surprendre. Elle n’est pourtant que la reprise d’un héritage très ancien. En effet, si le plongeon est intégré dans les tout premiers ouvrages de natation, c’est d’abord parce qu’il désigne une forme d’immersion, que le point de départ soit situé dans l’eau ou au-dessus de l’eau.

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À la fin du XVIe siècle, dans De Arte Natandi, le premier véritable traité de natation connu, Everard Digby (1587) présente ainsi 43 postures, techniques ou situations qu’un nageur peut réaliser [2]  Nous utilisons la traduction anglaise de Christopher... [2] . Parmi elles, plusieurs manières d’entrer dans l’eau sont décrites, qui constituent pour l’auteur autant de formes amusantes ou utiles d’immersion. Des propositions plus ou moins acrobatiques sont même lancées en direction du nageur confirmé : « Après avoir placé ses mains sur son cou et couru rapidement jusqu’à la berge, incliner sa tête vers l’arrière et pivoter sur les talons afin de se précipiter dans l’eau sur le dos » (Orme, 126) [3]  “Laying his hands on his neck and forcibly running... [3] . Si la brièveté des descriptions et la forme des illustrations ne permettent pas toujours d’avoir une idée précise de la situation, Digby décrit néanmoins explicitement comment un nageur doit « plonger sous l’eau » en sautant depuis le bord : « S’il est à un endroit où il peut se tenir debout sur la berge, il doit s’élancer avec le plus de force possible et, en baissant la tête sur sa poitrine, tomber dans l’eau vers l’avant » (Orme, 197) [4]  “He must, if he be in a place where he may stand upon... [4] .

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Non seulement cette intégration très précoce du plongeon dans l’art de nager ne s’estompera plus jamais, mais encore son rôle premier, favoriser l’immersion, demeure une constante dans les cultures où nager relève d’abord d’un art traditionnel et utilitaire. C’est notamment le cas de la France jusqu’à l’extrême fin du XIXe siècle. Les conceptions du plongeon évoluent ici relativement peu par rapport aux premières descriptions. Ainsi, chez Melchisédech Thévenot dont l’ouvrage de 1696 traversera plus de deux siècles, plonger est indispensable pour nager, mais il est réservé aux initiés en raison des dangers de la situation. Pour lui, plonger consiste fondamentalement à se diriger vers le fond de l’eau. L’auteur valorise surtout la posture à prendre pour favoriser l’immersion et la descente, qu’il s’agisse de la « courbure de la tête » ou du maintien des mains dos contre dos, devant la tête, afin « d’arriver au fond aussi vite qu’un trait d’arbalète » (Thévenot, 1696, 169). Mais il nuance ses propositions selon la profondeur de l’eau dans la mesure où il s’avère plus rapide de descendre au fond – la vitesse de l’acte étant importante au regard de la durée de l’apnée - en s’élançant d’un endroit élevé, que l’on entre par les pieds ou par les mains (Thévenot, 1696, 170). En quelque sorte, « plonger » se définit comme une action de nage sous l’eau, orientée vers le bas, et plus ou moins facilitée par le point de départ, qu’il s’agisse de la surface ou d’un point surélevé.

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Cette conception d’un plongeon défini par la nage sous l’eau semble traverser une bonne partie du XVIIIe et du XIXe siècle en France. C’est celle qu’on retrouve massivement en 1836 encore, dans le volumineux ouvrage sur la natation où le vicomte de Courtivron tente de faire une large synthèse des quelques travaux ayant déjà été publiés sur le sujet avant d’amorcer une série de propositions pour l’Armée (1823, 3e éd. 1836). L’auteur identifie finalement 18 « manières de nager » ou techniques dont, parmi les toutes premières en importance, « l’art de nager sous l’eau ou plonger ». La réunion de ces actions distinctes pourrait surprendre, mais l’auteur insiste sur leur complémentarité : « Nager sous l’eau, nager entre deux eaux, plonger, sont trois manières qui rentrent l’une dans l’autre ; voilà pourquoi je les ai réunies sous un seul titre » (Courtivron, 1836, 366). Ce regroupement se comprend parce que le principal but à poursuivre est sécuritaire et qu’il n’y a d’activité aquatique que fondée sur une conception utilitaire où dominent hygiène, sécurité, sauvetage ou préparation du soldat (Terret, 2001) : « Si l’on ne se livrait à l’exercice de la natation que pour son amusement et même pour sa santé, il ne serait pas absolument indispensable de savoir plonger ; mais comme le but qu’on doit se proposer en apprenant à nager est de pouvoir, quelle que soit la circonstance où l’on se trouve, sauver sa vie ou celle des autres, il faut contracter d’avance l’habitude de s’élancer dans l’eau, de s’y enfoncer, sans s’effrayer ni s’étourdir » (Courtivron, 1836, 367).

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Reste que, dans ses descriptions du plongeon, Courtivron insiste plutôt sur la maîtrise de l’immersion. Les descriptions didactiques qu’il fournit développent par exemple la manière d’apprendre à descendre sous l’eau, à immerger son visage ou à accepter l’introduction limitée de l’eau dans les oreilles. Certes, il évoque un autre type de situation à la suite de ces exercices : « On plonge aussi en se jetant dans l’eau les pieds les premiers ou la tête la première, ce qu’on appelle « donner un pied devant ou donner une tête » (Courtivron, 1836, 370). Mais l’auteur ne s’appesantit guère plus d’une phrase sur cette orientation qui, manifestement, ne constitue pas le cœur de la question.

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Les dictionnaires et encyclopédies françaises du XIXe siècle reprennent sans surprise cette conception du plongeon. En 1884, le fameux Littré définit ainsi le plongeur comme un « nageur qui descend au fond de l’eau ». On pourrait certes objecter que l’apparition de la natation sportive en France à partir de 1896 (Terret, 1994) a pu modifier cette signification et réorienter les pratiques anciennes. En fait, la sportivisation du plongeon ne remet pas en cause fondamentalement sa forme utilitaire et traditionnelle, mais elle provoque l’ajout d’une mesure ; elle organise la performance en permettant sa comparaison. Du coup, les premières compétitions de plongeon en France sont jugées à partir des distances réalisées sous l’eau, ce qui explique que, lorsque Léon Verdonck dresse en 1896 la liste des « records de nage » (Verdonck, 1896, 48), il puisse mentionner aussi bien un record de séjour sous l’eau (3’20’’) et de plongeon (trajet de 58, 60 m. sous l’eau), tous deux par Henry Six, du Cercle Nautique des Tritons Lillois.

2 - Une conception spectaculaire et athlétique du plongeon

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En Angleterre, le terme de diving reste pendant la plus grande partie du XVIIIe et du début du XIXe siècle compris dans la même acception qu’en France, à savoir l’action de nager sous l’eau. L’Encyclopédie d’Ephraim Chamber le décrit ainsi en 1738 comme « l’art, ou l’action de descendre sous l’eau à des profondeurs considérables et se maintenir là un temps conséquent » [5]  “The art, or act of descending under water to considerable... [5] . Frost, le premier à lui consacrer un chapitre à part entière en 1816 dans son Scientific Swimming, partage encore la même position.

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Pourtant, à partir des années 1840, ces définitions subissent une série de transformations révélatrices de la mutation des pratiques qu’elles recouvrent. Que cette période plus particulière soit concernée n’est d’ailleurs pas un hasard, car elle correspond bien à plusieurs changements majeurs en matière de natation. C’est en effet le moment où le nombre de piscines couvertes en Angleterre se multiplie, où les nageurs se professionnalisent et s’institutionnalisent avec la création de la National Swimming Society et d’un championnat national en 1837. C’est aussi le moment où plusieurs grandes universités britanniques (notamment Eton) commencent à systématiser la natation, provoquant ici et là des rencontres entre équipes, dont les membres, bientôt rendus à la société civile, jetteront les bases de la natation amateur en Angleterre. Bref, le contexte est particulièrement propice à l’émergence d’une natation désormais détachée de ses contingences utilitaires et subissant les mêmes processus de sportivisation que les activités athlétiques (Terret, 1994). Le plongeon n’échappe pas à cette dynamique. Cependant, les transformations y sont complexes et multiples, qui débouchent sur au moins quatre formes très différentes de pratiques toutes qualifiées de diving.

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Les deux premières formes de plongeon s’articulent plus clairement avec les pratiques traditionnelles de la nage sous l’eau. Le Penny Magazine (1845, 70), de même que Harrington (1861, 14) le définissent ainsi comme « swimming under water ». On retrouve une description identique en 1867 quand, dans son célèbre Manual of Swimming, Steedman dissocie très clairement le plongeon des actions réalisées au-dessus de la surface, actions décrites dans un autre chapitre spécifique sur les sauts (springing). Plus généralement, de nombreux auteurs britanniques sur la natation maintiennent la vision d’un plongeon comme performance liée à un déplacement en immersion (Thomas, 1904, 34-35 pour des exemples). Mais les convergences s’arrêtent là. En effet, certaines démonstrations ou compétitions de plongeon donnent lieu à des performances où il s’agit de descendre sous l’eau pour y rester un temps plus ou moins long ou pour y réaliser une distance plus ou moins imposante. Ici, deux nouveaux cas de figure peuvent s’observer, notamment à partir des années 1880, selon que le plongeur nage sous l’eau [6]  Par exemple sur une distance de 200 pieds par le « champion... [6] ou qu’il profite simplement de l’élan donné au départ. Il est alors coutumier, mais cela est loin d’être systématique, de parler de diving proprement dit dans le premier cas (la nage sous l’eau, en distance ou vers le fond) et de plunging dans le second, quand le plongeur, bien qu’étant sous l’eau, ne produit aucune action ni mouvement (Wilson, 1883 ; Salmon, 1883), par exemple à la suite d’une immersion depuis un point en contre-haut.

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Insistons plus particulièrement sur cette dernière forme (Sinclair et Henry, 1893, 1912, 108-116), en ce qu’elle s’impose bientôt comme la plus fréquente et la plus dominante en Angleterre. À partir du moment où les activités aquatiques subissent un processus de sportivisation (Guttmann, 1978 ; Elias, 1994), aussi bien dans les milieux amateurs que professionnels, son intérêt devient en effet manifeste. À la différence de la plongée vers le bas, qui pose des problèmes de sécurité rappelés à plusieurs reprises au milieu du XIXe siècle par les compétiteurs et organisateurs, de visibilité (pour les spectateurs), voire de mesures, le plunging est extrêmement facile à organiser, à mesurer et à mettre en spectacle, puisque les nageurs restent à une profondeur réduite. Surtout, le plunging répond presque idéalement aux paramètres de la performance athlétique, c’est-à-dire aux normes sportives. Il autorise le record et permet la confrontation à distance entre plongeurs. Ainsi, en 1865, le journal Bell’s Life rapporte l’extraordinaire « plongeon » de 52 pieds réalisé par un certain W.E. Harvey, le président de l’Ilex Swimming Club. La fédération anglaise de natation amateur ne s’y trompe d’ailleurs pas. En 1883, en même temps qu’elle diffuse ses règles de l’amateurisme, la Swimming Association of Great Britain (bientôt Amateur Swimming Association) définit une épreuve de plunging dans son programme officiel, au même titre que les distances de course : « Un plongeon est un saut avec entrée dans l’eau par la tête depuis une zone stable et sans rebond ; le corps doit être immobile, la face tournée vers le bas ; aucune action de déplacement n’est autorisée une fois l’impulsion donnée au plongeon ; le plongeon se termine si le concurrent n’a pas atteint la surface de l’eau à l’expiration d’une durée de 60 secondes ou de toute durée indiquée par avance par l’organisme responsable » (ASA Minutes books no 4, 1883) [7]  “A plunge is a standing dive made head first from an... [7] . Sous cette forme, le plunging restera assez populaire en Angleterre une bonne partie du XXe siècle puisqu’il ne sera supprimé par l’ASA qu’en 1947, bien qu’on ne compte en réalité que peu de spécialistes (Sinclair et Henry, 1912, 109) [8]  À titre d’indication, à la fin du XIXe siècle, la meilleure... [8] .

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À ces deux premières formes de plongeon s’en ajoutent deux autres, dont la spécificité est d’abandonner la référence à la phase aquatique au profit de la phase aérienne ou de l’entrée dans l’eau. Il convient d’abord d’évoquer, bien évidemment, les plongeons liés à la mise en place des épreuves de natation lors des championnats et démonstrations diverses qui se multiplient dans les piscines et les rivières de Grande-Bretagne depuis le milieu des années 1840 (Terret, 1995). Il est clair que les rencontres de natation auxquelles se livrent les nageurs professionnels aussi bien que les amateurs débutent généralement par une entrée dans l’eau plongée depuis un point fixe situé en dehors de l’eau (ponton, barque, bord de l’eau, etc.) [9]  Voir les souvenirs de W. Wilson (1883, 60), ainsi que... [9] . La technique du plongeon de départ (to take a header) est relativement bien connue et varie d’ailleurs peu pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle. Toutefois, cette utilisation du plongeon au service de la course n’intervient pas dans l’émergence d’épreuves qui lui soient spécifiquement consacrées.

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De ce point de vue, le plongeon comme performance aérienne constitue la quatrième et dernière formule de plongeon « sportif ». Ce type d’épreuves se retrouve d’abord dans certaines Public Schools comme Eton, réputée précisément pour la qualité de ses plongeurs depuis le milieu du XIXe siècle (Leahy, 1875 ; Sinclair et Henry, 1912, 339). Le journal Bell’s Life évoque par exemple une compétition de plongeons dans cet établissement dès 1843. En 1879, toujours à Eton, cette rencontre devenue régulière fait l’objet d’un peu plus de précisions : “The diver must enter the water with as little disturbance as an otter leaves her lair, and he must show his hands at the surface as soon as his feet have disappeared” (The Boy’s own paper, 1879, 63). À l’évidence, la qualité de l’exécution tient moins à des critères esthétiques éventuellement portés sur les attitudes ou les acrobaties que sur la maîtrise de l’entrée dans l’eau. Difficile dès lors de juger et de comparer, quand les seuls repères disponibles demeurent généraux. “The perfection of style in high diving or ‘headers’ is attained when the performers springs forward into the air”, commente par exemple simplement Wilson (1883, 95).

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Mais les High schools ne sont pas les seules à organiser des compétitions « d’entrées dans l’eau ». À partir des années 1860, la pratique devient un peu plus fréquente. Un traité de natation glisse même quelques lignes sur le sujet en 1861 (Leverell, 1861, 19-23) et The Sporting Gazette fait référence pour la première fois à un diving match en juin 1863. Ce sont en réalité les nageurs professionnels qui contribuent le plus à sa diffusion dans les années 1870 et 1880, c’est-à-dire à un moment où le marché professionnel de la natation, mis en situation de fragilité face aux efforts des amateurs (Terret, 1995), est en quête de prestations plus variées et plus attractives. Dans un contexte de recherche de sensationnel et de mise en spectacle du plongeon, les définitions anciennes se brouillent définitivement. Les plongeurs ne sont plus, ou plus seulement, ceux qui nagent vers le fond, mais ceux qui réalisent des prouesses en se jetant d’un point plus ou moins haut [10]  Voir par exemple l’annonce du saut de Thomas Smith... [10] . Des numéros spectaculaires sont conçus où la « performance » joue sur le registre du sensationnel et de l’inédit, mais jamais de la maîtrise esthétique. Le plongeon de J.B. Johnson depuis le Pont de Londres bénéficie par exemple d’une publicité exceptionnelle en 1871 (Sinclair et Henry, 1912, 97). En 1898 encore, le cirque Barnum organise en plein centre de Londres un « carnaval de l’eau » où de nombreux sauts et plongeons alimentent le programme. Néanmoins, ces épreuves de plongeon restent relativement rares, comparativement aux courses de natation en tout cas. Le journal Swimming Notes n’en rapporte par exemple aucune pour l’année 1884.

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Faisons le point. Dans le contexte d’une Angleterre où se joue massivement le processus de sportivisation des pratiques physiques (Maguire, 2002), la « mise en performance » du plongeon passe par quatre formes distinctes qui constituent autant de modalités concrètes. Entre les années 1840 et la fin du XIXe siècle, le plongeon est devenu une technique de départ permettant un gain de temps dans le cas des courses de natation, une performance aérienne spectaculaire, une épreuve de distance nagée sous l’eau, ou encore une épreuve de distance sous l’eau à la suite d’une entrée dans l’eau, quatre modalités dont les dénominations les plus fréquentes sont respectivement taking a header, springing, diving et plunging. Mais insistons bien encore une fois : parce qu’elles puisent dans un héritage utilitariste et bien qu’apparemment fort diverses, ces pratiques sont indifféremment regroupées sous l’appellation commune de diving. C’est par exemple le cas en 1876 quand, à quelques pages d’écart et en utilisant ce même terme, Wilson parle de « plongeon » pour des parcours en immersion et pour des entrées dans l’eau depuis différentes hauteurs. En 1898, Martin Cobbett (1898) distingue le deep plunge, le running plunge (avec élan), le diving feet first, le plunging feet first et le Belgian jump (faire la bombe) dans une même rubrique. L’année suivante, dans How to Swim, Davis Dalton (1899) propose un chapitre intitulé under water qui inclut le plongeon (diving). Mais, pratiquement au même moment, Montagne A. Holbein (1903) rédige une série de 21 chapitres dont l’un porte sur under water swimming, mais qui est cette fois distinct de celui intitulé plunging and diving. La même remarque s’applique aux dictionnaires anglais qui, à la différence des dictionnaires français de la même époque, définissent le mot dive de deux manières. En 1897, pour l’Oxford English Dictionary, il signifie par exemple, d’un côté, « descendre ou plonger (plunge) dans ou sous l’eau ou un autre liquide, généralement sans autre moyen, plonger (plunge) la tête la première » et, de l’autre, « un plongeon d’un trait dans ou à travers l’eau ou un équivalent » [11]  “To descent or plunge into or under water or other... [11] .

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Georges de Saint Clair, l’un des personnages clés de l’histoire du sport en France, qui mit notamment en place la plus importante fédération sportive du pays, l’Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques, est victime de cette ambiguïté des termes, en même temps que de la totale méconnaissance du plongeon en France. Dans le petit ouvrage qu’il publie sur la natation en 1896, il mentionne ainsi un record anglais de « plongeon » de 23,61 mètres de profondeur, alors qu’il s’agit en réalité d’un record de plunging (de 75 pieds), c’est-à-dire de distance horizontale réalisée sans mouvement après une impulsion !

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Au-delà de ces questions sémantiques, il n’en demeure pas moins que la culture de la performance sportive développée alors en Angleterre conduit à une plus grande valorisation de l’une de ces formes. Et c’est probablement parce que le plunging correspond le mieux à une modalité athlétique du point de vue de la mesure et de la comparaison, qu’il devient l’épreuve la plus fréquente et, d’une certaine manière, la plus légitime pour les autorités de la natation anglaise au moment de sa rencontre avec une troisième grande conception du plongeon, venue d’Europe continentale et d’Europe du Nord.

3 - Une conception gymnique et esthétique du plongeon

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Au moment où l’Angleterre « invente » le sport, d’autres pays européens développent une culture de la gymnastique pour des raisons hygiéniques, éducatives ou patriotiques. C’est le cas de l’Allemagne (Krueger, 1993, 1996), de la France (Arnaud, 1987 ; Defrance, 1987) de la Belgique (Smulders et Renson, 1978 ; Delheye, 2004 ; Renson, 1998) et des pays scandinaves (Koivusalo, 1982 ; Meinander et Mangan, 1998), pour ne prendre que quelques exemples (Riordan, Krüger et Terret, 2004). Dans le domaine des activités aquatiques et de la natation, le poids de cette culture se traduit notamment par l’intégration fréquente de chapitres sur la natation dans les ouvrages de gymnastique et par un intérêt affiché des gymnasiarques pour la natation (Terret, 1997), y compris chez les plus célèbres inventeurs de méthodes de gymnastique comme Guts-Muths (1798), Clias (1825), Amoros (1838) ou Laisné (1868). Une telle situation est au contraire exceptionnelle en Angleterre où la natation est généralement traitée dans des ouvrages spécifiques et rédigés par des spécialistes de natation. Elle explique que, pour ces pays, la natation soit considérée comme un « art gymnique », terme que l’on retrouve fréquemment dans la littérature de l’époque. À partir des années 1870, alors que la gymnastique connaît dans ce contexte une expansion remarquable, la manière dont s’envisage le plongeon en est tout autant et tout naturellement imprégnée. Loin de la quête de performances, voire même du souci de qualité de l’entrée dans l’eau, la forte sensibilité à la gymnastique se traduit en effet par la recherche d’attitudes et de postures acrobatiques et esthétiques dans la phase aérienne. Cette orientation se retrouve par exemple en Belgique au début des années 1890 (Cooerman, 1891) [12]  La partie sur la natation fait l’objet d’une nouvelle... [12] , mais elle est encore plus précoce en Allemagne où l’on connaît le poids du Turnen. Un premier traité, au titre révélateur de Sprung-gymnastik, y est publié dès 1843 (Kluge, 1843). La banalisation du plongeon gymnique y est telle que l’on compte bientôt plusieurs ouvrages sur l’art de plonger, entre 1866 et 1870 (Lechnir, 1929). Des listes de figures acrobatiques sont présentées par exemple par Martin Schwägerl en 1880 ou par Carl Euler en 1891. Un championnat national est mis en place en 1886 (Bogens 1926, 441), qui réunit les meilleurs plongeurs du pays. Mais alors que les plongeurs anglais sont des nageurs, les plongeurs allemands sont d’abord des gymnastes.

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En Suède, autre pays de tradition gymnique depuis les succès de Ling et de ses fils, le plongeon devient également une spécialité acrobatique (Posse, 1891) où la qualité de l’exécution procède là aussi de la maîtrise des figures aériennes. Au-delà d’une certaine identité de conception entre plongeurs suédois et allemands, quelques différences existent toutefois, dont la plus importante est probablement le point de départ des figures. Alors que les Allemands privilégient les petits tremplins d’un à trois mètres, les Suédois partent plus volontiers de plates-formes situées à cinq ou dix mètres, sans que l’on puisse véritablement esquisser d’explications à ces variations.

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Ces plongeons gymniques pourraient sembler proches des plongeons aériens anglais, mais il n’en est rien, car leur sens et leur but ne sont en aucun cas identiques. Là où, en Angleterre, la mesure provient soit du spectaculaire, soit de la perfection de l’entrée dans l’eau, elle porte sur l’esthétique et la maîtrise des figures en Suède. Au moment où le plongeon va devenir un sport, il faudra trancher entre ces conceptions différentes. Or, alors que l’histoire du sport nous a habitués à la domination du modèle britannique, le plongeon échappe en grande partie à la logique qui touche la plupart des autres activités, en fondant son excellence sportive sur l’esthétique gymnique plutôt que sur la performance athlétique.

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Plus que les Allemands, ce sont en l’occurrence les Suédois qui provoquent le déplacement des repères et la transformation des pratiques britanniques. La rencontre entre ces conceptions divergentes héritées de cultures physiques nationales différentes se produit à la fin du XIXe siècle quand, en 1897, « plongeurs-gymnastes » suédois et « plongeurs-nageurs » anglais sont réunis à Londres par la Life-saving Society britannique.

4 - Le choc des cultures

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Créée en 1891 par Archibald Sinclair et William Henry devant l’inaction de l’Amateur Swimming Association, d’une part, et de la Royal Human Society, d’autre part, la Life-saving Society a pour vocation principale l’éducation au sauvetage par la natation. Ses moyens d’action sont divers : démonstrations, lectures, compétitions, organisation de manifestations, formation, rédaction de manuels, etc. (Sinclair et Henry, 212-218). L’une des ambitions affichées par les animateurs de cette institution est notamment de stimuler les clubs de natation pour qu’ils intègrent d’autres pratiques que les courses et le water-polo, comme le plongeon, les équilibres, le scientific swimming (somme de techniques et situations inédites révélant la maîtrise de l’art dans d’éventuelles exhibitions). C’est donc dans ce cadre visant à promouvoir et stimuler les clubs traditionnels que la Life-saving Society imagine en 1897 un grand gala au Highgate Pond de Londres.

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Malgré un droit d’entrée à payer, on compte 13 000 spectateurs, peut-être attirés par la présence du duc et de la duchesse de York ou bien, justement, par l’intégration dans le programme d’une équipe de 12 plongeurs de Stockholm, invités par les organisateurs en raison de leur réputation. Présentés comme spécialistes de « High and Fancy diving », ces Suédois multiplient les acrobaties aériennes, individuelles et collectives, et font sensation tant leur prestation s’avère inattendue (Annual Report of the LSS for 1897, 1897). Le saut de l’ange (swan dive), inconnu des Anglais, provoque par exemple l’enthousiasme : « on atteint la perfection dans la règle de l’art, à travers une sélection progressive et attentive à chaque hauteur, combinée avec des habiletés gymniques qui ajoutent charme, aisance et grâce à une démonstration étonnante » (Sinclair et Henry, 124-125) [13]  “It is the perfection of the art attained by gradual... [13] .

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Une compétition de plongeon est pourtant organisée lors de cette journée, épreuve remportée par un Belge, Victor Souneman, pour être « entré dans l’eau le plus gracieusement » (Thomas, 1904, 383). Mais entre la qualité esthétique d’une entrée dans l’eau et la réalisation de postures en l’air, il y a encore une fois un écart considérable qui illustre deux conceptions différentes du plongeon. Ces divergences sont telles entre Suédois et Anglais que, dans la troisième édition de leur ouvrage Swimming parue en 1900, Archibald Sinclair et William Henry, les organisateurs du gala de 1897, sont amenés à ajouter plusieurs dessins et textes spécifiques sur le « plongeon suédois » par rapport à l’édition de 1880, où ils rendent compte de leur engouement : « La plupart des personnes comprennent le plongeon comme une descente ou un plongeon (plunge) dans l’eau la tête la première, mais bien peu, comparativement, ont pu se rendre compte des évolutions gracieuses et audacieuses que les nageurs suédois sont capables de réaliser » (Sinclair et Henry, 1900, 122) [14]  “Most persons understand diving to mean simply a descent... [14] . Plus concrètement, décision est prise par les responsables de la Life-saving Society d’organiser un voyage en Suède l’année suivant le gala de Londres, afin d’y rencontrer les Suédois sur un programme aquatique complet. Cette seconde manifestation a effectivement lieu en août 1898 (Ulrich, 1898) et se solde, pour le plongeon, par le même constat : « Les nageurs anglais gagnèrent toutes les courses en Suède en 1898. Ils ont cependant été complètement dépassés en plongeon acrobatique, sur lequel nous savons peu mais où les Suédois excellent » (Thomas, 1904, 136) [15]  “The English swimmers won all the races they contested... [15] .

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Ce nouveau séjour confirme l’intensification des échanges culturels entamés l’année précédente. L’influence anglaise se traduit immédiatement par la création d’une Life-saving Society suédoise. Dans l’autre sens, l’influence suédoise se poursuit avec l’invitation par la Life-saving Society anglaise de deux gymnastes-plongeurs suédois célèbres, Otto Hageborde et Charles F. Mauritzi, pour une démonstration à Londres quelques semaines plus tard (Keil et Wix, 1996, 203), provoquant un déplacement sensible des conceptions dominantes du plongeon.

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Il est vrai que certains, tel Ralph Thomas lui-même, demeurent sceptiques. Malgré son admiration pour les tours des plongeurs de Stockholm, le fait que les nageurs anglais soient très loin des performances des Suédois est ainsi pour lui sans intérêt réel car il ne s’agit pas de natation (Thomas, 1904, 158). Mais, pour la plupart des observateurs, la prestation suédoise est une révélation. À partir de 1900, plusieurs articles paraissent sur le plongeon en tant qu’acrobatie aérienne, qui confirment la rupture. Ainsi le très dynamique William Henry (1900) signe-t-il un article sur le sujet dans The Pearson’s Magazine, avant qu’une série de photographies ne renforce la nouvelle orientation dans le Windsor Magazine (Kilbey 1901).

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Institutionnellement, le pas est franchi en 1901 avec la création, en Angleterre, de l’Amateur Diving Association, affilié à la fois à l’ASA et à la Life-saving Society (Keil et Wix 1996, 203). Aussitôt, un championnat de « plongeon de grâce » (national graceful diving competition) est mis en place. Le changement est d’importance dans le contexte britannique, car il valorise pour la première fois l’esthétique de l’exécution aérienne et non plus la performance sous-marine. Le registre est désormais tout autre, qui met en place les critères d’une hiérarchisation de la forme au détriment du temps ou de la distance. En effet, dans sa tentative pour dresser les caractéristiques universelles du plongeon, la nouvelle institution n’est pas très éloignée des repères que les formules gymnastiques connaissent depuis plus longtemps : rectitude de la posture, allongement du corps, symétrie, travail des angulations, etc. Les règlements des épreuves se précisent. Dans le célèbre saut de l’ange, par exemple, les bras doivent être tendus perpendiculairement au corps ; toute inclinaison d’une partie du corps ou toute flexion exagérée d’une articulation est considérée comme une faute grave. Dans cet esprit, une cinquantaine de figures sont présentées au sein desquelles les compétiteurs doivent faire leur choix.

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L’Angleterre semble donc en passe d’être conquise par la conception gymnique des Suédois, au moment précis où se joue la stabilisation des épreuves et des normes sur la scène sportive internationale. Le programme olympique en atteste, qui subit une transformation étonnante en matière de plongeon entre les Jeux de 1900, où apparaissent les premières épreuves de plongeon, et ceux de 1908, lors desquels la Fédération internationale de natation amateur est fondée et les épreuves désormais officielles déterminées. En outre, les Jeux du début du siècle se déroulent successivement dans les pays qui incarnent sans doute le mieux les différentes cultures du plongeon : la France en 1900, les États-Unis et l’Angleterre en 1904 et 1908, et la Suède en 1912. D’une Olympiade à l’autre se joue dès lors, d’une certaine manière, l’invention du plongeon sportif, c’est-à-dire la sélection de sa forme légitime.

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Lors des Jeux de Paris, en 1900, le plongeon reprend sans surprise la conception française. Appelée précisément « Concours de plongeon au plus long trajet sous l’eau », elle consiste en effet en une épreuve de 60 mètres sous l’eau. Les Anglais, plus habitués au plunging sans mouvement sous-marin, ne peuvent rivaliser et les Français se classent naturellement aux deux premières places [16]  Le vainqueur, F. Devendeville, réalise les 60 mètres... [16] . Quant au plongeon aérien, il est bien présent, mais sous forme d’une simple démonstration : en scène, des plongeurs de… la Société centrale des exercices sportifs de Suède qui s’élancent depuis une tour de bois où se trouvent deux tremplins de 8 et 10 mètres, en provoquant l’étonnement et l’enthousiasme de la foule.

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En 1904, à Saint-Louis, l’épreuve de plongeon s’inspire désormais des diverses conceptions en présence, à l’exception notable de celle qui avait été retenue quatre ans plus tôt à Paris ! En effet, le plongeon par nage sous-marine cède désormais sa place au « Plunge for Distance », l’équivalent local du plunging anglais où, en l’absence justement des Anglais aux États-Unis, les Américains se classent aux trois premières places [17]  Le vainqueur, W.E. Dickey, l’emporte avec une distance... [17] . Parallèlement, une épreuve de plongeon au tremplin est cette fois intégrée au programme officiel où, en l’absence des Suédois, Américains et Allemands, seuls présents à l’épreuve, se partagent les podiums. Attestant bien de l’état des débats en cours, les conditions de l’épreuve font d’ailleurs immédiatement l’objet de conflits entre les deux équipes. Le tremplin lui-même est partiellement transformé… par les Allemands lorsque, arrivés à Saint-Louis, ils se rendent compte que l’installation initialement prévue est tout simplement impropre aux plongeons qu’ils réalisent d’ordinaire. Les résultats ne seront pas moins controversés, chacune des deux délégations étant également persuadée d’avoir gagné avant la proclamation officielle des résultats des juges. Les Allemands pensaient que leurs figures aériennes étaient les plus réussies alors que les Américains estimaient pour leur part que leur entrée dans l’eau était la meilleure ! La surprenante victoire de l’Américain Georges H. Sheldon devant l’Allemand Georg Hoffmann donnera même lieu, en vain, à une protestation officielle de Th. Lewald, le représentant de l’Empereur allemand (Clotworthy, 2004, 24).

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En 1908, en terre anglaise, l’absence d’épreuve de plunging marque inexorablement la victoire culturelle de l’orientation gymnique du plongeon. Désormais, le plongeon prend une forme relativement proche de celle de la fin du XXe siècle. À Londres comme à Stockholm quatre ans plus tard, deux épreuves sont en effet au programme : plongeons aux tremplin de 1 et 3 mètres et plongeon de haut-vol de plates-formes de 5 et 10 mètres. Ces deux modalités relèvent bien d’une même logique gymnique, les plongeurs étant jugés à partir de figures libres et imposées de niveaux de difficultés différents et selon des critères de maîtrise d’exécution (The Fourth Olympiad London 1908. Official Report, 1908). Les résultats sportifs sont d’ailleurs particulièrement illustratifs de la nouvelle orientation. En 1908 et 1912, l’hégémonie culturelle des Allemands et des Suédois sur le plongeon gymnique se traduit pour les premiers par cinq des six médailles mises en jeu au plongeon du tremplin, tandis que les Suédois remportent les six médailles du plongeon de haut-vol. En 1912, alors que les Jeux se déroulent à Stockholm, dans le fief des plongeurs-gymnastes, les organisateurs ajoutent même une troisième épreuve de « plongeon acrobatique de haut-vol », où Suédois et Allemands se partagent également les podiums, épreuve qui ne sera supprimée du programme olympique qu’en 1928. Relevons qu’en ce cas, l’acrobatie appartient aussi au registre gymnique et non à celui du sensationnel. Que, avant la Première Guerre mondiale, quelques ouvrages anglais présentent encore dans un même chapitre des figures allant du « saut simple » au « plongeon par-dessus un mouton de gymnastique avec entrée dans l’eau à travers un pneu de vélo » (Corsan, 1910) signifie simplement que le processus n’est pas totalement achevé. Pourtant dès 1908, l’affaire est entendue : le plongeon sportif s’impose bien comme une discipline acrobatique, esthétique et gymnique qui se définit par la réalisation de figures aériennes, très loin de ses origines aquatiques avec lesquelles il ne conserve qu’une paradoxale relation institutionnelle. En peu de temps, la rupture est consommée et, en 1912, Franck Sachs peut même ironiser dans son chapitre sur le plongeon sur les inquiétudes exprimées quelques années plus tôt à peine par Ralph Thomas : « Il semble que l’usage ait donné une signification au mot “plongeon (dive)” qui ne lui appartienne pas selon Mr Ralph Thomas et d’autres pour qui “plongeon (springing)” est le terme correct pour l’action de plonger que nous connaissons […]. Je crains que, du moins dans le langage de la natation, un plongeon (dive) désigne l’action d’entrer dans l’eau et que, pour erroné qu’il soit, un plongeon (dive) il restera jusqu’à la fin de ce chapitre » (Sachs, 1912, 187) [18]  “It appears that use has given a meaning to the word... [18] .

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Reste une question centrale : pourquoi le plongeur-gymnaste s’est-il finalement imposé face au plongeur-nageur en une dizaine d’années, qui plus est avec l’appui des Britanniques ? Difficile de faire l’hypothèse d’une pression des spécialistes allemands ou suédois, car les règlements internationaux sont fixés en 1908 par les dirigeants de la Fédération Internationale de Natation Amateur réunis… à Londres ; or, à cette occasion, le modèle anglais compétitif s’impose assez naturellement en water-polo et en natation (Terret, 1994 ; Charroin et Terret, 1998). La réponse pourrait alors trouver quelques éléments d’explication dans l’importance que les Anglais accordent au spectacle sportif. Entre la fin du XIXe siècle et la Première Guerre mondiale, paris et spectacles connaissent en effet un profond engouement populaire dans à peu près toutes les villes de moyenne et grande importance (Holt, 1989). Or force est de constater qu’au même moment, le plunging connaît quelques difficultés pour attirer les foules, en raison de ses modalités mêmes. Les responsables de gala nautique lui préfèrent les courses de natation et les matches de water-polo. Regarder, successivement, chaque concurrent immobile sous l’eau dériver lentement depuis son plongeon pendant une minute n’était plus assez attractif tout en étant très consommateur de temps pour les organisateurs. Archibald Sinclair et William Henry (1912, 109) le constatent sans ambiguïtés : « Pour les meilleurs spécialistes, il est regrettable que, du point de vue du spectacle, l’ennui éprouvé dans les compétitions ait contribué a réduire largement l’intérêt attendu à travers la mise en place d’épreuves de plunging […]. Aujourd’hui, dans un gala ordinaire, les épreuves de plunging sont généralement écartées, car elles prennent trop de temps et ne procurent plus l’excitation et l’intérêt des spectateurs [19]  “It is unfortunate for the first-class exponents of... [19] .» Victime de sa baisse de popularité en Angleterre, le plunging aurait alors d’autant plus difficilement franchi le cap de la reconnaissance internationale qu’au même moment, le plongeon aérien s’offrait comme une alternative séduisante, quitte à remettre en question la domination des formes légitimes de pratiques aquatiques.

Conclusion

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Une mise au point historiographique confirme que l’histoire du plongeon n’a pas encore fait l’objet d’une réflexion spécifique au sein de l’histoire des sports. L’analyse de ses transformations s’avère pourtant particulièrement stimulante au regard de la manière dont le monopole de la définition légitime des pratiques sportives est généralement présenté. En effet, la manière dont le sport moderne se constitue en Angleterre puis se diffuse sous une forme relativement stabilisée, codifiée et institutionnalisée à la fin du XIXe siècle dans le monde occidental est souvent analysée comme le résultat d’un processus d’hégémonie ou d’impérialisme britannique (Maguire, 2002 ; Mangan, 1986, 1992). Or le plongeon ne relève manifestement pas de ce cadre, ce qui est d’autant plus surprenant que l’histoire de la natation ou celle du water-polo, par exemple, en sont au contraire particulièrement illustratives.

35

Dans le cas du plongeon, les héritages culturels et la forme prise par la circulation des idées et la diffusion des pratiques conduisent au contraire à une position différente. Défini initialement comme une action sous-marine utilitaire, il connaît en effet, dans la seconde moitié du XIXe siècle, une diversification de ses significations et de ses modalités qui traduit assez étroitement les formes dominantes de culture physique dans quelques configurations nationales. En Angleterre, outre sa réduction à un exploit aérien, sa sportivisation prend notamment la forme d’une mutation athlétique permettant la mesure d’une performance sous la forme valorisée du plunging. Mais, au même moment, Suédois et Allemands développent une conception très différente dans laquelle les acrobaties et l’esthétique sont centrales, conformément à la tradition gymnique de ces pays. Le choc culturel entre des plongeurs-nageurs qui témoignent de la définition du sport en Angleterre (Elias et Dunning, 1994) et des plongeurs-gymnastes qui illustrent l’orientation gymnique de l’Europe continentale se produit à partir de 1897 et explique largement l’ambiguïté des premiers règlements internationaux de plongeon, y compris aux Jeux olympiques, avant la Première Guerre mondiale. Or, dans ces premiers arbitrages, le modèle gymnique prend le pas sur le modèle sportif ; la performance mesurée s’efface devant l’appréciation d’une maîtrise des postures, alors même qu’existait une alternative avec le plunging. Au-delà d’une nouvelle illustration de la force des cultures nationales dans la définition des pratiques physiques, l’histoire du plongeon met alors en évidence une situation relativement inédite à l’échelle de l’histoire internationale du sport, voire paradoxale au regard de ses origines intégrées dans les pratiques de natation.


Bibliographie

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Notes

[1]

“Diving is used in this work with the meaning of descending or swimming under water or a movement on the surface which sends the person or swimmer under water. Or to put it in lexicographical language, a dive or diving is the voluntary sinking in or swimming through a liquid (water), the start being made from the surface of the liquid. Diving begins the moment the water is touched, that portion from some height above the water, is in this work considered to be the ‘spring’.” (Thomas, 33).

[2]

Nous utilisons la traduction anglaise de Christopher Middleton (1595) reproduite dans Orme (1983).

[3]

“Laying his hands on his neck and forcibly running to (the) bank, where declining his head downwards and turning round over with his heels, he may light into the water upon his back.”

[4]

“He must, if he be in a place where he may stand upon the ground, with as much force as he can, leap up, and bending his head towards his breast fall forwards down into the water.”

[5]

“The art, or act of descending under water to considerable depths and abiding there a competent time.”

[6]

Par exemple sur une distance de 200 pieds par le « champion de Londres » de l’épreuve en 1841 (Horne, 1841).

[7]

“A plunge is a standing dive made head first from an indicated firm take-off, free from spring; the body be kept motionless, face downward; no progressive action to be imparted to it other than the impetus of the dive. Such plunge must terminate if the competitor has no already raised his face above the surface of the water at the expiration of 60 secs, or such time as may have been previously announced by the promoting body.” La même définition est reprise en 1899 dans le Handbook de l’ASA.

[8]

À titre d’indication, à la fin du XIXe siècle, la meilleure performance enregistrée est de 82 pieds, mais l’ASA délivre un certificat standard pour tout plongeur ayant réalisé 60 pieds.

[9]

Voir les souvenirs de W. Wilson (1883, 60), ainsi que The Swimming, Rowing and Athletic Record (puis The Swimming Record and Chronicle of Sporting Events) pour les années 1870 par exemple.

[10]

Voir par exemple l’annonce du saut de Thomas Smith depuis le pont de Sunderland, dans Bell’s Life, 18 septembre 1842.

[11]

“To descent or plunge into or under water or other liquid, usually unless otherwise stated, to plunge head foremost” […] “A darting plunge into or through water or the like.”

[12]

La partie sur la natation fait l’objet d’une nouvelle publication identique mais indépendante la même année sous le titre de Petit cours de natation.

[13]

“It is the perfection of the art attained by gradual and careful trial at each height combined with gymnastic ability which adds charm, ease and grace to a picturesque performance.”

[14]

“Most persons understand diving to mean simply a descent or plunge into the water head foremost, for comparatively few have seen the daring and graceful evolutions that representative Swedish swimmers and divers can accomplish.”

[15]

“The English swimmers won all the races they contested in Sweden in 1898. They were however completely out of the competition in acrobatic springing, which we know little about, but in which Scandinavians excel.”

[16]

Le vainqueur, F. Devendeville, réalise les 60 mètres en 1’8’’ et 2/5. Cf. Drevon (2000).

[17]

Le vainqueur, W.E. Dickey, l’emporte avec une distance de 19,05 m.

[18]

“It appears that use has given a meaning to the word ‘dive’ that does not belong to it, for Mr Ralph Thomas and others tell us that ‘springing’ is the correct name for the action we all know as diving. […] I fear that, in swimming parlance at least, a dive is the act of entering the water, and that, however wrong it may be, a dive it will remain until the end of the chapter.”

[19]

“It is unfortunate for the first-class exponents of plunging that the tediousness of the competitions, from a spectacular point of view, has tended in a great measure largely to decrease the interest which the institution of a plunging championship was expected to foster […]. Now, at an ordinary gala, plunging competitions are as a general rule vetoed, because they take up much time and do not produce excitement and interest among the spectators.”

Résumé

Français

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, plusieurs conceptions du plongeon coexistent en Europe de manière isolée, qui s’enracinent dans trois types de cultures nationales distinctes en matière d’activités physiques. En France, l’héritage utilitariste favorise des pratiques de nage sous l’eau, y compris lorsqu’elles commencent à se « sportiviser ». En Angleterre, une orientation sportive beaucoup plus précoce provoque une « mise en performance » du plongeon qui consiste pour l’essentiel soit à parcourir la plus grande distance possible dans l’eau, sans mouvement, soit à s’élancer de hauteurs importantes dans une logique de l’exploit. Au même moment, Suédois et Allemands développent une conception très différente dans laquelle les acrobaties et l’esthétique sont centrales, conformément à la tradition gymnique de ces pays. Le choc culturel entre les plongeurs-nageurs et les plongeurs-gymnastes se produit à la fin du XIXe siècle. À partir d’archives fédérales anglaises, françaises et belges, des presses britanniques et françaises spécialisées et de l’ensemble des manuels européens traitant de plongeon avant 1914, l’analyse de cette rencontre permet alors de comprendre l’ambiguïté des premiers règlements internationaux de plongeon, y compris aux Jeux olympiques, avant la Première Guerre mondiale, en interrogeant plus généralement le processus d’hégémonie britannique dominant dans l’histoire du sport.

Mots-clés

  • plongeon
  • influence culturelle
  • sportivisation
  • diffusion
  • performance

English

Several conceptions of diving existed in Europe without clear connections one with the others during the last third of the 19th Century. They were rooted in three types of national physical culture. In France, the utilitarian heritage resulted in underwater swimming, event though this so-called diving became a sport. In England, an earlier sport orientation favoured performances in diving were the goal was for instance to realize the longest distance under water motionless or to spring from a very high point in spectacular shows. Meanwhile, Swedes and Germans developed a very different conception, more conform with their gymnastics tradition and in which aesthetic and acrobatics in the air was at the focus. The cultural choc between the divers-gymnasts and the divers-swimmers occurred at the end of the 19th Century. This meet is analysed on the base of the archives of the international and national bodies in charge of diving in England, Belgium and France, of the British and French presses as well as of most of the European books mentioning diving before 1914. This case study questions also the hegemonic process of the diffusion of sport from England generally presented as dominant in sport history.

Keywords

  • diving
  • cultural influence
  • sportivisation
  • diffusion
  • performance

Deutsch

Im letzten Drittel des 19. Jahrhunderts existieren in isolierter Form mehrere Konzeptionen des Tauchens in Europe, die in drei unterschiedlichen Kulturtypen der Leibeserziehung verankert sind. In Frankreich fördert das utilitaristische Erbe das Schwimmen unter Wasser, selbst als es anfängt sich zu versportlichen. Ein viel frühere sportliche Orientierung in England zielt auf die Leistungsmessung ab, bei der es im Wesentlichen darum geht, entweder die größtmögliche Distanz im Wasser ohne Bewegung zurückzulegen oder im Sinne einer außergewöhnlichen Leistung von großen Höhen zu springen. Zur gleichen Zeit entwickeln die Schweden und die Deutschen eine andere Konzeption, bei der die Akrobatik und die Ästhetik im Mittelpunkt stehen, einhergehend mit der turnerischen und gymnastischen Tradition dieser Länder. Der kulturelle Schock zwischen den Schwimmtauchern und den Turntauchern (Wasserspringern) ereignet sich am Ende des 19. Jahrhunderts. Die Analyse dieses Aufeinandertreffens anhand von Material aus den englischen, französischen und belgischen Bundesarchiven, der britischen und französischen Fachpresse und aller europäischen Lehrbücher, die vor 1914 erschienen sind, erlaubt es uns, die Zweideutigkeit der ersten internationalen Tauchregeln, inklusive der bei den Olympischen Spielen, vor dem ersten Weltkrieg zu verstehen, wobei wir aus allgemeiner Sicht den Prozess der britischen Hegemonie, der allgemein im Sport dominiert hinterfragen.

Schlagwörter

  • Tauchen
  • kultureller Einfluss
  • Versportlichung
  • Verbreitung
  • Leistung

Italiano

RiassuntoNell’ultimo terzo del XIX secolo in Europa coesistono parecchie concezioni in maniera isolata, che si radicano in tre tipi di culture nazionali distinte in materia di attività fisiche. In Francia, l’eredità utilitarista favorisce delle pratiche di nuoto sottacqua, compreso quando esse cominciano a “sportivizzarsi”. In Inghilterra, un orientamento sportivo molto più precoce provoca una “messa in performance” del tuffo che consiste essenzialmente sia nel percorre la più grande distanza possibile sottacqua, senza movimento, sia nel lanciarsi da altezze importanti nella logica dell’exploit. Nello stesso momento, Svedesi e Tedeschi sviluppano una concezione molto differente nella quale le acrobazie e l’estetica sono centrali, conformemente alla tradizione ginnica di questi paesi. Lo choc culturale tra i tuffatori-nuotatori e i tuffatori-ginnasti si produce alla fine del XIX secolo. Partendo dagli archivi federali, inglesi, francesi e belgi, da stampe britanniche e francesi specializzate e dall’insieme dei manuali europei che trattano del tuffo prima del 1914, l’analisi di questo incontro permette allora di comprendere l’ambiguità dei primi regolamenti internazionali di tuffi, compreso ai Giochi Olimpici, precedenti la Prima Guerra Mondiale, interrogando più generalmente il processo di egemonia britannico generalmente dominante nella storia dello sport.

Parole chiave

  • diffusione
  • influenza culturale
  • performance
  • sportivizzazione
  • tuffo

Español

ResumenEn el último tercio del siglo 19, coexisten en Europa numerosas concepciones del piquero (zambullida) de manera aislada, las cuales encuentran raíces en tres tipos de culturas nacionales diferentes, en materia de actividad física. En Francia, la herencia utilitaria favorece las prácticas de nado submarino, incluyendo el momento en el que empiezan a “deportizarse”. En Inglaterra, una orientación deportiva mucho más precoz provoca una “puesta en competencia” del piquero, que consiste por lo esencial, ya sea a recorrer la más grande distancia posible en el agua, sin movimiento, o ya sea a lanzarse de importantes alturas en una lógica del logro. Al mismo tiempo, Suecos y Alemanes desarrollaron una concepción muy distinta en la cual las acrobacias y la estética son centrales, conforme a la tradición gimnasta de esos países. El choque cultural entre los piqueristas-nadadores y los piqueristas-gimnastas se produce a fines del siglo 19. À partir de archivos federales ingleses, franceses y belgas, prensa británica y francesa especializada y del conjunto de manuales europeos que tratan sobre el piquero antes de 1914, el análisis de este encuentro permite comprender la ambigüedad de los primeros reglamentos internacionales del piquero, incluyendo a los Juegos Olímpicos antes de la Primera Guerra Mundial, interrogando de manera general el proceso de hegemonía británica generalmente dominante en la historia del deporte.

Palabras claves

  • piquero
  • influencia cultural
  • deportización
  • difusión
  • competitivo

Plan de l'article

  1. Une conception traditionnelle et utilitaire du plongeon
  2. Une conception spectaculaire et athlétique du plongeon
  3. Une conception gymnique et esthétique du plongeon
  4. Le choc des cultures
  5. Conclusion

Pour citer cet article

Terret Thierry, « Plongeons dans l'histoire. « L'invention » du plongeon sportif avant la Première Guerre mondiale », Staps 3/ 2006 (no 73), p. 119-134
URL : www.cairn.info/revue-staps-2006-3-page-119.htm.
DOI : 10.3917/sta.073.0119

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