Sylvain Ferez, Mensonge et vérité des corps en mouvement. L’œuvre de Claude Pujade-Renaud, Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces et Temps du sport », 2005
Dans cet ouvrage, Sylvain Ferez propose une approche biographique qui rend visible la complexité d’une trajectoire, celle de Claude Pujade-Renaud. Comme le souligne l’auteur, dans le monde de l’éducation physique, cette dernière est communément associée et réduite à l’expression corporelle et à la critique du sport, dans un contexte idéologique marqué par mai 1968, alors même que la richesse de sa trajectoire lui confère une triple reconnaissance : en EPS, en sciences de l’éducation et en littérature. Or la lecture de cet ouvrage nous montre à quel point il est indispensable de rassembler ces trois « personnages » tant ils s’inter-pénètrent et s’articulent, tant ils s’expriment au gré de leur rapprochement ou de leur séparation (réels ou symboliques).
Pour rendre compte de l’existence en mouvement de cette femme éprise des questions du corps et de son langage, Sylvain Ferez a rassemblé des matériaux biographiques doubles, comme par empathie avec la biographiée. L’auteur propose en effet une trajectoire incarnée, grâce à trois récits de vie rétrospectifs qui sont judicieusement insérés par fragments dans le texte. Il s’appuie par ailleurs sur les productions écrites enfantines, universitaires ou littéraires de Claude Pujade-Renaud : la trajectoire est alors donnée à lire à l’ombre de ses propos. Très judicieuse est cette dualité méthodologique puisqu’elle s’applique à un personnage qui invite à une double lecture de la réalité pour mieux en éprouver le mensonge et la vérité.
Mensonge et vérité des corps en mouvements est construit en neuf premiers chapitres qui reconstituent la signification et le mouvement d’une trajectoire au confluent de rencontres inter-personnelles et de croisements disciplinaires d’une part, aux prises avec un cheminement intime d’autre part. Le parcours biographique se dévoile ainsi depuis le « choix de l’éducation physique », en passant par « les années d’IREPS et de danse » (chapitre II), « l’expression corporelle et la sortie de l’EPS » (ch. III), la « préoccupation du verbal et du non-verbal » (ch. IV), « l’ascension universitaire et le passage à l’écriture » (ch. V), « l’édition universitaire et les désillusions littéraires » (ch. VI), « le temps des nouvelles » (ch. VII) et jusqu’aux « écritures mêlées » (ch. VIII). Par ce découpage en neuf temps, les inscriptions successives (et parfois enchâssées) en EP, Sciences de l’éducation puis littérature, prennent ainsi tout leur sens. Après un dixième chapitre qui pointe le caractère particulièrement incarné de l’écriture de Claude Pujade-Renaud, en référant sa dynamique et son énergie à une sorte de « pansée du ventre », l’ouvrage s’achève par une perspective critique à l’égard des « remuements et idéologies » qui sont entrés en contrebande avec un changement de discours à propos de l’Expression Corporelle. Celle-ci, considérée non plus comme un objet plus ou moins théorisé de l’EP, mais comme une activité sociale identifiée à d’autres pratiques postmodernes, a été réduite à une construction idéologique, ce que récuse l’auteur en déplorant l’ignorance qui est ainsi faite de ce que l’Expression Corporelle avait justement de non idéologique.
Sylvain Ferez nous livre ainsi une approche qui assemble trois visages (ou masques ?) de Claude Pujade-Renaud. Avec son empathie à la fois sensible et pudique, il nous offre la biographie d’une femme faite corps et mots (et maux aussi parfois), en soulignant la cohérence d’un parcours nourri d’une pluralité et d’une curiosité disciplinaire remarquables (aussi bien dans le domaine scientifique qu’artistique ou sportif). Alors que les femmes font assez souvent figures d’« oubliées » de l’histoire et que cette figure féminine illustre la pluridisciplinarité constitutive des STAPS, le pari biographique mené est à saluer.
Carine Erard
Fabien Ohl, Sociologie du sport. Perspectives internationales et mondialisation, Paris, Presses Universitaires de France, 2006. Le sport, témoin privilégié des évolutions sociales ? Is sport a good witness of social change? Note de lecture
L’ouvrage dirigé par Fabien Ohl,
Sociologie du sport. Perspectives internationales et mondialisation
[1], présente un panorama des principaux travaux occidentaux en sociologie du sport depuis une quarantaine d’années et met en évidence la prédominance des recherches anglo-saxonnes dans ce domaine. Les contributeurs du livre montrent que la naissance, les usages et le succès de ces théories ont varié d’un contexte national à un autre et ont fait l’objet d’une circulation internationale.
En préambule, Jean Harvey et Fabien Ohl rappellent que, dès le développement de la sociologie du sport dans les années 1960, une pluralité d’approches était à l’œuvre. Ils relèvent l’influence déterminante des théories fonctionnalistes, de l’approche interactionniste – issue des théories compréhensives –, des cultural studies, du courant critique et de la sociologie des configurations. Selon eux, la réflexion sur le sport a, en Occident, notamment découlé du développement de l’éducation physique à l’école et de son rôle dans l’apprentissage culturel et l’intégration sociale. Mais des approches moins consensuelles ont accusé le sport d’être trop perméable aux valeurs capitalistes et de reproduire les inégalités socioéconomiques, sexuées et raciales – par exemple, le courant critique, influencé par le marxisme, ou la théorie de l’hégémonie développée par Gramsci.
En outre, l’influence, depuis la fin des années 1960, des théories postmodernes aurait été bien plus forte dans les pays anglo-saxons qu’en France sur la sociologie du sport, de même que les théories féministes et celles qui se sont intéressées aux enjeux de l’ethnicité et du racisme pour penser le sport comme un lieu de construction des identités collectives.
Dans le chapitre qu’il consacre aux liens entre sport et mondialisation, Joseph Maguire insiste sur le fait que le sport n’a pas échappé à l’ouverture progressive des frontières politiques, culturelles, économiques et médiatiques entre les États depuis la fin du xixe siècle. Il estime toutefois qu’il ne faut pas surestimer le processus d’uniformisation des pratiques et des représentations qui est censé en avoir découlé. L’image d’un sport facteur d’intégration, d’une part, d’égalité et de respect de l’autre, et les imaginaires qui y sont liés seraient ainsi en grande partie erronés, la mondialisation ayant accru les inégalités économiques dans le champ sportif ; quant à la diffusion des valeurs cosmopolites, elle aurait favorisé les affirmations, et parfois les replis, identitaires et culturels. Enfin, la question du pouvoir d’action et de décision dans le sport poserait avec acuité celle de la gouvernance.
David Rowe avance, quant à lui, que le développement des médias à partir des années 1970 est allé de pair avec celui de la professionnalisation sportive et qu’il a créé une véritable sphère publique : la médiatisation du sport informerait sur les évolutions sociales et culturelles et, entre information et divertissement, consoliderait les identités collectives. Il insiste aussi sur l’importance de l’étude des processus de production, des contenus mais aussi des réceptions médiatiques.
Jay Coakley rappelle que les débuts de la sociologie du sport, dans les années 1960, ont eu lieu dans un contexte de contestation et de revendication raciales en Occident. Très vite, l’existence de stéréotypes biologiques et de ségrégations, en particulier à l’égard des Noirs, a été mise en évidence : le sport aurait été un lieu de perpétuation, voire de reproduction des inégalités raciales. L’auteur note que, dans les pays anglo-saxons, les recherches les plus récentes s’intéressent aux rapports de pouvoir dans le sport entre les différentes catégories ethniques, du point de vue du traitement des minorités, mais aussi de l’expérience de ces dernières qui utilisent le sport comme un moyen d’intégration ou au contraire de différenciation culturelle. Se croisent alors, selon J. Coakley, des enjeux à la fois sociaux, politiques, culturels, sexués et corporels.
Jennifer Hargreaves décrit pour sa part une évolution du féminisme dans le sport depuis les années 1960, des « féministes progressistes » au « féminisme culturel » en passant par les approches centrées sur la structure de la domination masculine dans la société, considérée comme fondée avant tout sur la sexualité, par le féminisme postmoderne et par le modèle dit de l’agency. Elle regrette cependant que ces courants, parfois trop théoriques, n’aient pas davantage réfléchi à un renversement des rapports de pouvoir entre hommes et femmes, et souhaite que les études du sport féminin hors Occident se multiplient et que le regard porté sur lui soit moins ethnocentré.
Jeremy W. Howell, Dave L. Andrews, Steven Jackson et Fabien Ohl rappellent enfin que les cultural studies, qui se situent à la croisée de plusieurs disciplines universitaires et choix épistémologiques, visent à analyser la signification et les implications sociales des pratiques et des expériences individuelles et collectives de la vie quotidienne, et qu’elles comportent une importante dimension militante. Elles ont cherché à analyser comment le sport, en tant que pratique populaire, de plus en plus ethnicisée et féminisée, aide les individus et les groupes à construire leur identité et à résister à l’idéologie du marché et du pouvoir médiatique.
L’ouvrage balaie donc l’histoire récente des principales recherches internationales et valorise les approches comparées en sociologie du sport, ce qui permet au spécialiste comme au lecteur novice d’y puiser de nombreuses références et pistes de réflexion. Mais plusieurs auteurs regrettent que le sport demeure un objet mineur pour les sciences sociales françaises, notamment en ce qui concerne l’étude des pratiques. Or la question du genre et le multiculturalisme constituent certains des principaux défis qui, aujourd’hui comme demain, se posent à la démocratie. Le sport pourrait alors constituer un terrain d’étude privilégié du changement social.
Marie-Cécile NAVES
Michaël Attali, Le syndicalisme des enseignants d’éducation physique (1945/1981), Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces et temps du sport », 2004, 344 p.
Appartenant à cette nouvelle génération des historiens de l’éducation physique et sportive, Michaël Attali aborde ici une autre facette de cette discipline singulière, en s’intéressant à l’histoire syndicale de ses enseignants. La périodisation retenue (1945-1981), qui s’étend de la « secondarisation » de l’EPS à la réintégration administrative de ses personnels au sein de la « maison Éducation nationale » permet d’observer la manière dont les instances syndicales et ses acteurs auront contribué, non seulement à faciliter (voire accélérer parfois) le processus de scolarisation de l’EPS, à en façonner l’identité disciplinaire, mais également à constituer une corporation véritable, encore trop souvent désignée sous les expressions de « profs de gym », voire de « profs de sport ». Mais au-delà de cette analyse somme toute attendue, l’auteur montre comment l’un de ces syndicats, en l’occurrence le SNEP (Syndicat national de l’éducation physique) réussit à s’imposer, au milieu des années 1960, comme un interlocuteur incontournable après des pouvoirs publics, en devenant un vecteur de transmission d’une conception de l’éducation physique et sportive, par-delà les luttes syndicales classiques, liées notamment à la défense statutaire des personnels.
Découpé en trois périodes, l’ouvrage évoque tout d’abord le moment où se constitue un syndicalisme spécifique, qui tient compte de l’hétérogénéité d’une corporation alors émergente : le Syndicat national des professeurs d’éducation physique de l’enseignement public (SNPEP, 1945) puis le Syndicat national des maîtres d’EPS (SNMEPS, 1946), n’ont de cesse que d’obtenir pour leurs affidés un statut comparable à celui des enseignants des autres disciplines, tout en cultivant leurs spécificités respectives. Il s’agit également, avant 1957, de faire la preuve de l’utilité scolaire d’une EPS devenue sous la Quatrième République, une sorte d’adjuvant au service du redressement physiologique et moral de la Nation. Lorsque sonne enfin « l’âge de la majorité » (1957-1969), le positionnement syndical évolue quelque peu. Confrontée à la démocratisation du système éducatif et aux nouvelles orientations du politique en matière de jeunesse et d’un sport « éducatif », tant pour l’élite que pour la masse, le SNEP ajoute à l’arc des actions classiques une corde pédagogique tout à fait inédite : la légitimité scolaire devant nécessairement s’accompagner d’une légitimité sociale que l’accélération de la sportivisation de la discipline laisse entrevoir : une certaine conception « éducative et utilitariste » du sport à l’école est alors relayée et théorisée via les publications syndicales et autres relais (FSGT, SIEPEPS, etc.). Pour autant, cette conjonction extrêmement favorable à la discipline EPS ne doit pas masquer l’âpreté des luttes internes, qui aboutissent, lors du congrès de Nice en 1969, à un changement de majorité, la tendance « Unité, Indépendance, Démocratie » étant mise en minorité par la tendance « Unité et Action », proche du parti communiste. Cette dernière période, qui prend fin en 1981, pouvant être considérée comme des « années noires » pour la discipline et ceux en charge de la défendre : les mauvais coups successivement portés par les ministres de tutelle, en particulier Jean-Pierre Soisson, amènent le SNEP et le SNEEPS à radicaliser leurs positions : soutien affiché au Programme commun, lobbying étroit efficace auprès des parlementaires, médiatisation des actions (en particulier la grève du 21 septembre 1978)… avant que l’élection de François Mitterrand ne laisse augurer pour l’EPS des jours meilleurs.
Fondée sur la consultation de sources inédites et privilégiant les témoignages des principaux acteurs, cette contribution précieuse apporte un nouvel éclairage à l’histoire d’une discipline, encore trop souvent observée sous l’angle de son processus de scolarisation ou de ses finalités et conceptions. En montrant le passage d’un « syndicalisme des enseignants d’EPS » à un « syndicalisme de l’EPS », Michaël Attali met une fois encore l’accent sur quelques singularités : diversité d’un paysage syndical aux revendications qui dépassent largement le cadre du catégoriel, mais contribution commune en faveur d’une meilleure lisibilité de la discipline dans le champ scolaire et développement chez les enseignants d’EPS d’un « esprit de corps » encore perceptible de nos jours. C’est bien l’émergence d’une « idéologie syndicale » qui est ici finement disséquée, et dont on observe comment elle participe à l’élaboration de cette « culture commune » si particulière, caractéristique d’une discipline et d’une profession.
Olivier Chovaux, Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Agnès Izerine, La danse dans tous ses états, Paris, L’Arche, 2002
Cet ouvrage, publié il y a déjà 4 ans aux éditions de l’Arche, est passé, semble-t-il, inaperçu dans le domaine des STAPS. Pourtant, la thèse développée par l’auteur est intéressante.
Agnès Izerine met, en effet, en évidence, à travers l’exemple de la danse, « les autres lieux du politique ». Elle analyse les rapports que la danse entretient avec le politique et plus particulièrement avec le pouvoir sacré et étatique. Le propos est d’autant plus fort que l’auteur explique que justement « l’activité n’est pas sensée avoir de relations avec cet univers ».
Le travail est alors mené sur une chronologie longue qui débute au Moyen Âge pour s’achever dans les années 1990. L’auteur visite les différentes périodes en montrant comment la danse a été utilisée, récupérée mais aussi transformée par les élites au pouvoir… et comment cette activité à influencé certaines positions politiques (l’accession au trône de Louis xiii, la politique culturelle dans les années 1981, etc.).
On peut cependant reprocher à l’auteur un travail un peu rapide, dans la première partie consacrée aux époques les plus anciennes (Moyen Âge, Renaissance, période romantique) et surtout l’absence de sources qui apporteraient la preuve des éléments avancés et la possibilité d’approfondir les pistes dégagées par le livre. Il semble d’ailleurs que l’ouvrage soit plus un essai que le compte rendu d’une recherche construite sur des normes universitaires.
Une partie, plus détaillée, plus précise, est ensuite dédiée aux courants contemporains qui ont animés la danse tout au long du xxe siècle et que l’auteur connaît avec précision et force détails. Néanmoins, on peut regretter que la thèse soit quelque peu mise entre parenthèses au profit d’un travail descriptif qui consiste à visiter les différentes influences, notamment étrangères, qui ont marqué et façonné la danse française. Cette partie de l’ouvrage est un peu longue, même si elle apparaît nécessaire pour aider le néophyte à comprendre la complexité de la discipline et les enjeux dont elle a pu être l’objet (ce qui n’est pas fait par l’auteur). Il faut alors attendre une dernière partie pour que soient à nouveau évoqués les échanges et liens entre les institutions (l’État, les ministères, notamment la Culture, des organismes fédérateurs, etc.) et la danse dans les années 1980. Le travail est alors très riche et amène une autre façon de comprendre pourquoi l’arrivée de la gauche au pouvoir engendre un foisonnement de groupes, de compagnies, d’associations et comment la politique culturelle de cette période s’est construite. Là encore l’auteur aurait pu approfondir l’analyse en évoquant l’existence de liens moins visibles entre la danse et le politique ou de relations à un niveau inférieur que celui du seul pouvoir étatique. Un dernier chapitre traite des années 1990. L’auteur renoue avec un travail descriptif qui consiste plus à analyser les styles chorégraphiques que les échanges avec le pouvoir politique ; sans doute le recul historique n’est-il pas suffisant pour mener un travail qui, dans ces conditions, est difficile à faire aboutir.
Pour conclure, le livre mérite d’être lu, la thèse est très intéressante et l’auteur a le mérite de l’avoir posée. Agnès Izerine ouvre ainsi une piste que des recherches sur les activités sportives (à propos de la danse, mais aussi d’autres pratiques) devraient suivre de manière à approfondir cette idée de la présence du politique dans les activités les plus anodines a priori.
Denis Jallat
[1]
Fabien Ohl (éd.),
Sociologie du sport. Perspectives internationales et mondialisation, Paris, PUF, coll. « Pratiques physiques et société », 2006.