2007
Staps
Vous avez dit rugby ?
Des premières mêlées des étudiants des high schools britanniques dans la première moitié du XIXe siècle jusqu’aux retransmissions télévisées de la Coupe du monde aujourd’hui, le monde de l’ovalie a connu comme la plupart des sports une série de transformations touchant ses techniques, ses pratiquants, ses institutions et ses espaces de diffusion. Toutefois, les changements survenus ces quinze dernières années constituent assurément l’une des plus importantes ruptures qu’il ait connue dans une histoire pourtant déjà longue. Sa professionnalisation, sa médiatisation, l’engouement extraordinaire dont il fait l’objet, l’instrumentalisation commerciale des valeurs dont il est potentiellement porteur, son implantation durable dans des zones du monde qui, jusque-là, ne s’y intéressaient pas, tout cela ne peut que susciter l’intérêt des scientifiques. D’autant plus que, hier comme aujourd’hui, le rugby constitue à plus d’un titre une pratique originale dont témoignent notamment les formes de ses rencontres internationales (le Tournoi des six nations, le Tri-nations, etc.) ou encore ses caractéristiques géographiques. En France, son implantation historique privilégiée dans le sud-ouest du pays demeure ainsi toujours une réalité, malgré sa popularité nationale. En Europe, son extension est remarquable, mais elle ne touche pourtant pas un pays comme l’Allemagne où tout se prêterait à son implantation. Au niveau mondial, l’Asie présente un potentiel de développement considérable, mais quasiment aucun effort n’est fait par la Fédération Internationale de Rugby pour y renforcer la présence du rugby, notablement absent du continent à l’exception du Japon. Les États-Unis, pourtant champions olympiques de rugby en 1924 devant... les Français, ne sont jamais parvenus à faire de ce jeu autre chose qu’un vague faire-valoir du football américain. Quant à la hiérarchie sportive mondiale, elle est plus largement tout à fait exceptionnelle au regard de tous les autres sports, puisque l’hémisphère sud y domine singulièrement alors que l’hémisphère nord s’impose dans la plupart des autres disciplines.
Ces deux facettes du rugby – l’accélération récente de ses transformations et ses multiples dimensions exceptionnelles – sont à l’origine de nombreux travaux scientifiques, souvent stimulés par l’organisation d’un événement international. À titre d’exemple, à l’occasion de la Coupe du monde 2003, l’Association australienne d’histoire du sport (ASSH) a organisé à l’Université de New South Wales un congrès sur la redéfinition du rugby contemporain
[1]. En 2007, une série de conférences s’est déroulée dans plusieurs villes françaises accueillant des matches de la Coupe du monde (Bordeaux, Lille, etc.), et Sciences Po a même pris l’initiative d’un congrès sur le sujet. Ces travaux privilégient toutefois, il faut le mentionner, les sciences sociales (histoire, sociologie, management et ethnologie notamment). La constitution de ce numéro spécial de la revue
Staps reflète ce curieux déséquilibre qui voit les sciences de la vie ou même les sciences humaines – on pense à la psychologie – relativement peu mobilisées par un sport où, pourtant, les besoins en connaissances spécifiques sont nombreux. Une situation confirmée d’ailleurs par le devenir incertain de la « cellule recherche » de la direction technique nationale de la FFR.
Ce numéro spécial présente souvent des textes engagés, au sens où ils remettent en question des affirmations antérieures ou abordent des dimensions laissées dans l’ombre en défendant des points de vue qui, éventuellement, pourront déranger. Laurence Munoz et Joris Vincent revisitent ainsi les hypothèses expliquant la relégation du rugby chez les catholiques au début du XX
e siècle. Jean-Pierre Favero entreprend d’étudier le rôle du rugby dans la communauté italienne immigrée en France dans l’entre-deux-guerres. Robert Fassolette, prenant acte que la culture du rugby est plurielle et que l’on devrait plutôt parler « des » rugbys, questionne la filiation supposée, en France, entre rugby à XV et jeu à XIII. Joris Vincent revient sur les traditions de la famille rugbystique dans les années 1960, qui fondent une part de son identité. Damien Féménias, usant d’une sociologie des turbulences particulièrement appropriée pour décrire ce sport, analyse les résistances à la rationalisation internes au champ. Enfin, parce que les All Blacks sont désormais synonymes de rugby, mais aussi parce que la professionnalisation aurait pu considérablement modifier l’image de ce sport dans leur cas, John Nauright (George Mason University), éminent spécialiste de cette question
[2], a été invité à proposer une nouvelle interprétation des relations entre rugby et identité néo-zélandaise à la lumière du concept de « nostalgie », un concept peu utilisé dans le monde francophone et dont pourtant Allen Guttmann a su tirer parti depuis longtemps pour analyser par exemple la place du base-ball aux États-Unis
[3]. Enfin, la note de recherches de Jacques Mikulovic et Gilles Bui-Xuan suggère un regard nouveau sur le rapport au temps propre à la culture rugbystique.
Ces éclairages complémentaires et internationaux sont évidemment loin d’épuiser le sujet. Gageons qu’au-delà de la Coupe du Monde de rugby, la communauté scientifique poursuive ses efforts et se saisisse du rugby comme d’un objet d’études à part entière.
Thierry Terret
[1]
Bushby M. & Hickie T.M. (2007). “Rugby History. The Remaking of the Class Games”,
ASSH Studies, 22, Melbourne.
[2]
On rappellera notamment ses deux ouvrages clés (avec Timothy Chandler) sur le rugby et l’identité masculine : Nauright J. & Chandler, T. (eds) (1996).
Making Men. Rugby and Masculine Identity, London, Franck Cass ; Chandler T. & Nauright J. (eds) (1999).
Making the Rugby World. Race, Gender, Commerce, London, Franck Cass.
[3]
Guttmann A. (1978).
From Ritual to Record. The Nature of Modern Sports, New York, Columbia University Press ; trad. fr. Paris, L’Harmattan, 2006.