Jean Corneloup (éd.), Sciences sociales et loisirs sportifs de nature, L’Argentière-la-Bessée, Éditions du Fournel, 2007, 390 p.
Cet ouvrage, réunissant une vingtaine de contributions elles-mêmes regroupées en quatre grandes parties, fait suite à la tenue d’un colloque visant à appréhender les sports de nature à travers une épistémologie du multiple et de la transversalité.
La définition de pratiques traditionnellement qualifiées de « plein air », qu’il s’agisse de la randonnée pédestre, du canoë ou de l’escalade, fait tout d’abord l’objet d’un examen attentif prenant appui sur une approche non plus simplement fonctionnaliste mais de type « constructiviste » susceptible de nous éclairer, de manière adéquate, sur les notions d’engagement et de risque, de danger et de vulnérabilité. Les dimensions récréatives, hédonistes ou hygiéniques, historiquement dominantes, ne doivent dès lors plus occulter d’autres enjeux, notamment financiers ou environnementaux.
Après ces points de repère d’ordre réflexif, place à une présentation des dynamiques de recherche propres à chaque champ disciplinaire. Le sociologue, par exemple, s’intéresse, en fonction des paradigmes adoptés, aux politiques menées en matière de gestion des zones péri-urbaines, aux cultures organisationnelles ou bien encore aux logiques sociales. L’économiste, quant à lui, met l’accent, selon les échelles et les modélisations retenues, sur les emplois créés, le degré de structuration des marchés ou le poids du secteur associatif. Le juriste, de son côté, est davantage sensible à la réception des normes législatives ou réglementaires par les différents acteurs concernés ainsi qu’à la responsabilité administrative ou pénale de l’État et des collectivités locales, des clubs et des fédérations, des fabricants de matériels ou des prestataires de services. Quant au géographe, ses investigations portent plus particulièrement sur la fréquentation et l’aménagement des sites, la répartition des équipements et des infrastructures, les modes d’appropriation des lieux et des espaces. La triangulation des sources et des grilles de lecture apparaît ici très opportune afin de mieux saisir, en croisant ces regards, les différentes facettes des phénomènes étudiés.
Une fois ces « ponts » ainsi établis, il est alors possible, en privilégiant une « socio-anthropologie de l’expérience corporelle », de questionner sous un angle méthodologique les choix opérés, que l’on se réfère aux procédures d’observation ou aux outils d’analyse, au traitement des données ou aux cadres interprétatifs. Plusieurs terrains – raid aventure, expédition polaire, snowboard – servent de support à l’argumentation.
Les trois derniers chapitres ont trait à la thématique du tourisme, de la valorisation du patrimoine et des savoir-faire. Dans un contexte à la fois de mondialisation et de décentralisation, la prise en compte – pour chaque territoire – des « actifs génériques » et des « ressources spécifiques » s’avère essentielle.
Un volume, au total, bien charpenté, très stimulant et qui nous renseigne utilement sur les nouveaux rapports au corps, à la nature et à autrui.
Gilles Ferréol
Université de Franche-Comté (LASA, laboratoire de socio-anthropologie)
Françoise Hache, Jeux Olympiques. La flamme de l’exploit, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2008, 159 p.
L’organisation des Jeux de Pékin en 2008 est le prétexte opportun de la réédition de cet ouvrage datant de 1993, sous une forme quelque peu augmentée. Les habitués de la collection y retrouveront une iconographie diversifiée ainsi qu’une sélection de documents, bibliographie et repères chronologiques figurant en fin de volume. Le texte lui-même permet au profane d’identifier les grandes étapes du développement des Jeux, de leurs origines antiques jusqu’à leur plus récente édition.
Après avoir rappelé combien les Jeux antiques constituaient finalement un « contre-modèle » tant par leur dimension mythologique qu’en raison de la violence générée lors des épreuves, l’auteur s’attache à démontrer l’Å“uvre profondément rénovatrice de Pierre de Coubertin, en dépit de l’échec patent des premières olympiades. Il faut attendre 1908 et l’organisation des Jeux de Londres pour que cette manifestation sportive prenne réellement une dimension internationale, qui s’accélère dans l’entre-deux-guerres. Les épisodes les plus significatifs sont alors brièvement évoqués, qui témoignent à la fois de leur politisation (exclusion de l’Allemagne dès 1920 avant sa réintégration huit années plus tard), des enjeux qu’ils suscitent alors pour les nations (justement qualifiés de « jeux hollywoodiens », ceux de Los Angeles en 1932 permettent aux États-Unis d’afficher leur suprématie sportive) et de leur diversification (après la semaine internationale des sports d’hiver à Chamonix en 1924, les jeux d’hiver trouveront leur propre temporalité dès 1928 à Saint-Moritz).
La posture chronologique adoptée aboutit à une présentation succincte de chaque olympiade, où l’on voit que les palmarès des athlètes et nations s’inscrivent dans un contexte historique particulier, preuve s’il en est que les Jeux ont épousé les contours de leur temps : vitrine du régime nazi en 1936 à Berlin, cristallisation de l’affrontement entre les deux Grands (Helsinki, 1952) et les deux blocs (Moscou en 1980 et sa réplique américaine de 1984), manifestation du « Black Power » (Mexico, 1968) ou de la cause palestinienne (Munich, 1972).
Au-delà de ces exemples bien connus, Françoise Hache s’attache à démontrer que les années 1980 (Los Angeles et surtout Séoul en 1988) constituent bel et bien une rupture axiologique dans l’histoire des jeux : les investissements colossaux des multinationales américaines (« Cocatlanta » en 1996), l’explosion des droits de retransmission télévisée font de cette manifestation planétaire un véritable business, malgré les dénégations d’un CIO, parfois touché par des affaires de corruption. Alors que les hiérarques du CNOSF et certains dirigeants politiques français s’évertuent à lire les Jeux de Pékin sous le seul angle de l’apolitisme et des valeurs intangibles de l’olympisme, l’ouvrage de Françoise Hache démontre que ce genre de considérations aseptisées constitue autant une aberration qu’un contresens historique majeur.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Christophe Pécout, Les Chantiers de Jeunesse et la revitalisation physique et morale de la jeunesse française (1940-1944), Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces et temps du sport », 2007, 268 p.
Abordant l’histoire des Chantiers de Jeunesse sous un angle jusque-là inédit, l’ouvrage de Christophe Pécout s’intéresse aux dimensions éducatives d’une organisation que François Mauriac avait en son temps considéré comme « la seule idée féconde qu’il eût fallu retenir de Vichy ». L’analyse des comptes rendus des Groupements, la consultation des Archives Nationales et les enquêtes orales permet à l’auteur de revisiter l’histoire de cet outil d’encadrement de la jeunesse.
Récusant d’emblée la thèse jadis soutenue par Robert Aron (qui voyait dans les Chantiers une sorte d’« Armée secrète » (sic), censée préparer la revanche contre l’Allemagne), l’auteur aborde dans une première partie les ressorts idéologiques d’une organisation devant contribuer à la revitalisation physique et morale de la jeunesse. La thématique de « l’Homme nouveau » s’inscrit en effet au cÅ“ur d’un projet d’éducation intégrale, que les Chantiers et le Commissariat Général à l’Éducation Générale et au Sport (CGEGS) doivent mettre en Å“uvre. Créés le 30 juillet 1940, la direction des Chantiers est confié au général Joseph de la Porte du Theil, dont la carrière miliaire et l’engagement dans le scoutisme seront déterminants dans les orientations données : il s’agit en effet moins d’organiser un ersatz de service militaire pouvant constituer une réponse à la démobilisation que de « neutraliser » une armée en déroute en proposant une forme de service civil d’une durée de six mois, pour les jeunes ayant atteint leur vingtième année (loi du 18 janvier 1941). D’emblée, la méfiance des autorités allemandes et les réticences des jeunes à s’y engager conduisent à une réorientation des Chantiers, qui prennent alors une dimension sociale, par la réalisation de « travaux d’utilité nationale ».
Disposant d’un budget de deux milliards de francs pour la période considérée (1941/1944), incorporant au total près de 476 000 jeunes destinés à « obéir et servir », les Chantiers deviennent un vecteur de diffusion des thèses de la Révolution Nationale, dont l’auteur interroge l’efficience : malgré les rituels en usage dans les groupements étudiés (cérémonie des couleurs, manifestations de propagande, veillées quotidiennes organisées par l’aumônier, bulletins internes et autres revues mensuelles), le bilan demeure en demi-teinte, au regard des ambitions affichées : le patchwork des idéaux éducatifs des Chantiers est pour l’auteur une première explication : valeurs militaires (dans le sillage des conceptions de Lyautey) et idéaux chrétiens (« on ne fait pas une société sans Dieu ») se conjuguent pour servir de fondement à cette éducation intégrale plus haut évoquée : sur ce point, l’endurcissement des corps par la vie au grand air, dans une nature reculée (l’isolement géographique des Groupements évite les tentations..), semble constituer le modèle de référence : la vie en communauté, la lutte contre l’oisiveté et l’individualisme, la valorisation du travail manuel empruntent bien évidemment au scoutisme. Mais les difficultés quotidiennes de fonctionnement des camps (le ravitaillement est une véritable obsession), l’hostilité des populations locales, le manque de motivation des jeunes montent les limites de l’entreprise. Pierre angulaire de l’activité quotidienne des Chantiers, l’éducation physique dispensée privilégie l’hébertisme et considère le sport (dont les origines anglaises et le volet compétitif sont stigmatisés) comme une activité de complément. Pourtant l’organisation générale des activités physiques dans les groupements se révèle vite catastrophique : absence de matériel adapté, encadrement incompétent, état de délabrement physique des jeunes gens signent l’échec de ce projet de revitalisation d’une classe d’âge.
Consacrée à l’attitude des Chantiers (« entre résistance et collaboration »), une trop courte quatrième partie dresse un bilan mitigé : au-delà des attitudes individuelles (à l’image du commissaire Xavier de Virieu qui démissionne en janvier 1943 pour s’engager dans les FFI, ou de l’arrestation de La Porte du Theil par les Allemands), le sentiment général est finalement celui d’un maréchalisme somme toute classique. Attachés à la figure du Maréchal, les jeunes gens et le personnel d’encadrement dans les groupements étudiés éprouvent des sentiments germanophobes, radicalisés par la mise en place du STO. De même, la politique de durcissement de la collaboration est majoritairement réprouvéé, à l’exception toutefois d’engagements dans la milice de quelques chefs des Chantiers (que l’auteur estime à moins de 2 % des effectifs des cadres) et de la création des Centuries de France par Louis Tartarin, nouveau directeur général des Chantiers en juin 1944.
Soulignant l’attentisme des Chantiers et leur immobilisme relatif, l’auteur conclut à l’utopie éducative qui les caractérise, et ce malgré leur forte imprégnation par l’idéologie de la Révolution Nationale.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Yvan Gastaut, Le métissage par le foot. L’intégration, mais jusqu’où ?, Paris, Éditions Autrement, coll. « Frontières », 2008, 178 p.
Dix années après la victoire de l’Équipe de France lors de l’édition 1998 de la Coupe du Monde du football et l’élévation d’un certain 12 juillet au rang d’événement historique, l’ouvrage d’Yvan Gastaut vient opportunément revisiter nombre de lieux communs dispensés à cette occasion, en particulier ceux touchant aux questions d’intégration.
Célébré par les politiques, les intellectuels et autres experts supposés, le mythe de la France « Black-Blanc-Beur » a fait l’objet d’une surexposition médiatique que l’historien se propose ici d’interroger froidement, en l’inscrivant dans une triple temporalité, sportive, politique et culturelle. Loin de constituer une nouveauté, cette croyance selon laquelle le football constitue un formidable « ascenseur social », en particulier pour les populations d’origine étrangère, naît avec l’officialisation du professionnalisme, en 1932. Sa réactivation contemporaine ne peut se comprendre qu’en l’inscrivant précisément dans un contexte très particulier : la modification du rapport à l’identité nationale, la résurgence des débats sur l’immigration et la question coloniale, le poids politique d’un Front National aujourd’hui sur le déclin, l’organisation de manifestations et mouvements collectifs antiracistes, l’intrication entre médias, acteurs politiques et héros sportifs… Autant d’éléments pris en compte par l’auteur pour nous aider à comprendre les ressorts de cet engouement populaire autour de 1998, traduction du glissement des mobilisations collectives des foules (qui concernaient habituellement le politique et le social) vers le culturel.
Car ce moment particulier où « la République est ravie de se sentir soudain anti raciale » ne constitue qu’une parenthèse, sorte d’antidote face à la morosité du quotidien. Si la France s’ennuie en cette fin de siècle, elle s’amuse au cours de ce bel été sportif de 1998. Et l’auteur de souligner combien cette victoire constitue une réponse ponctuelle mais ô combien médiatisée à certains déclinologues qui dénonçaient alors une France « moisie » (Sollers, 1999) : revanche d’un sentiment d’appartenance à la Nation au moment où l’espace hexagonal se dilue dans des contours européens, réaffirmation de l’efficacité du « creuset français » et d’un supposé modèle d’« intégration à la française », exaltation de trajectoires individuelles (Christian Karembeu, Marcel Desailly, Lilian Thuram, etc.)… Les milieux politiques (gauche et droite confondus) ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, profitant de ce véritable « effet d’aubaine » pour réaffirmer leur attachement au modèle républicain, Charles Pasqua allant même jusqu’à réclamer à cette occasion la régularisation de tous les « sans papiers ».
Consacrées aux retombées de 1998, les deux dernières parties de l’ouvrage confirment que le « soufflé du Mondial est vite retombé », exception faite de l’augmentation du nombre de licenciés enregistré par la FFF, de l’accès des Bleus au rang de « people » (Zinedine Zidane, par sondages interposés, devenant la « personnalité préférée des Français ») et de retombées économiques pour certaines marques. Si la victoire de l’Équipe de France emmenée par Roger Lemerre lors de l’Euro 2000 représente un prolongement sportif pour le moins inattendu, l’épisode rocambolesque du match France/Algérie du 6 octobre 2001 (que l’auteur assimile à un « anti-12 juillet ») confirme que le Mondial 1998 était une « belle illusion » : une Marseillaise copieusement sifflée, l’arrêt de la rencontre à la 76e minute, le désarroi des politiques et des autorités fédérales, le fiasco des médias ayant annoncé par avance ce match comme étant celui de la réconciliation… Autant d’éléments qui confirment que l’héroïsation du parcours de cette Équipe de France métissé n’a en rien réglé les questions de fond, ni atténué le malaise et le désarroi des populations immigrées. Le fiasco des Bleus en Corée en 2002, le terne Euro de 2004 marquant, au plan sportif, la fin d’une époque. Le parcours exemplaire lors de la Coupe du Monde de 2006 pouvant faire figure d’exception sportive, au regard d’un Euro 2008 catastrophique, même si l’on peut observer l’arrivée d’une nouvelle génération de Bleus issus de l’immigration (Benzema, Nasri, Ben Arfa…).
Parce qu’il remet les choses à l’endroit, parce qu’il souligne combien le football peut être autant un vecteur d’identité(s) qu’un lieu de lecture et d’incarnation du métissage, cet ouvrage rédigé par l’un des spécialistes de l’histoire du football et de l’immigration tombe à point nommé, au moment où une certaine frénésie commémorative renoue avec des poncifs désormais vieux de dix ans.
Olivier Chovaux
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Yves Morales, Une histoire culturelle des sports d’hiver. Le Jura français des origines aux années 1930, Paris, L’Harmattan, coll. « Espaces et temps du sport », 2007, 391 p.
Consacré aux modalités de diffusion et processus d’appropriation des pratiques de « sports d’hiver » dans le Jura français de la fin du dix-neuvième siècle aux années 1930, l’ouvrage d’Yves Morales constitue un bel exemple d’analyse sociohistorique du processus de propagation de ces activités dans un espace et une temporalité limités.
En s’intéressant également aux représentations, à l’évolution des techniques, aux dynamiques de socialisation et constructions d’identités produites par l’autonomisation de ces pratiques, l’auteur offre un panorama pour le moins exhaustif agencé autour de trois parties : la première s’intéresse à la manière dont le « désir de montagne » (selon la belle expression d’Alain Corbin) s’est traduite dans le Jura : soutenu par un désenclavement très relatif, les impératifs hygiénistes se conjuguent aux premières velléités touristiques et permettent à la luge et au traîneau de faire leur apparition dans ces contrées : déclinées sur un mode compétitif, ces activités donnent alors naissance aux premiers clubs, tels l’Union Athlétique Morézienne (1904) ou le Sporting Club de Gex (1903), et concours, que les autorités locales cherchent à réglementer, compte tenu de leur dangerosité : rusticité du matériel et pistes de fortune réservent ces courses aux sportsmen attirés par la vitesse et la modernité de ces nouveaux sports. Malgré les réticences des populations locales, le ski parvient à s’implanter dans le dernier tiers du dix-neuvième siècle, notamment grâce à l’influence déterminante des Suisses : en dehors de ses usages utilitaires (transport du courrier) ou militaires (le premier Régiment d’Infanterie Alpine est créé à Briançon en 1902), il apparaît comme un moyen de colonisation de l’espace montagnard, réservé toutefois aux élites urbaines locales.
La deuxième partie étudie pour sa part les conséquences sociales de la diffusion des sports d’hiver : le développement des activités touristiques et des premières stations climatiques freine l’exode rural. Sous l’influence déterminante du Club Alpin Français et de ses sections jurassiennes, le ski apparaît rapidement comme l’un des moyens de régénérescence des populations montagnardes. Au début du vingtième siècle, les premières manifestations sportives, relayées par les syndicats d’initiative locaux attirent spectateurs et compétiteurs étrangers, à l’image du concours International du Mont Genèvre (février 1907) ou des Rousses (janvier 1907). Pour autant, le Jura fait toujours figure de parent pauvre dans le paysage du tourisme montagnard et les usages domestiques du ski l’emportent sur sa dimension récréative. À ce titre, l’essor des sociétés conscriptives, les efforts des instituteurs jurassiens envers leurs élèves, l’encouragement des pratiques féminines (notamment le patin à neige) sont décrites avec minutie par l’auteur, qui ne manque pas de souligner leur caractère clivé, le mélange des classes étant soigneusement évité au sein des sociétés sportives.
La dernière partie de l’ouvrage aborde la manière dont se structurent les réseaux associatifs jurassiens dans l’entre-deux-guerres, dans un paysage fédéral en voie de recomposition à l’issue de la semaine internationale des sports d’hiver de Chamonix en 1924, et qui se traduira par une stricte césure entre Fédération Française de Ski et Club Alpin Français. Première conséquence de ce « coup d’État » d’octobre 1930, une augmentation du nombre de sociétés et pratiquants dans le Jura (y compris dans des localités pourtant éloignées des champs de neige) qui incite les édiles locaux à diversifier leurs infrastructures touristiques (à l’image du « ski drome » de Vourbey) et se doter d’équipements modernes (telle l’invention en 1934 du remonte-pente par Jean Pomagalski). C’est pourtant le ski de fond qui va demeurer le symbole de cette identité jurassienne, moins en raison de conditions géographiques et topographiques favorables qu’au regard des valeurs qu’il diffuse (discipline, endurance, volonté) et qui finissent par caractériser les populations jurassiennes.
Olivier CHOVAUX
Atelier SHERPAS, Université d’Artois
Stéphane Mery, Un filet et des sports, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 2007, 430 p.
Cet ouvrage est le fruit d’une thèse en sciences sociales soutenue à l’Université Paris Descartes. L’idée principale est d’analyser plusieurs sports de filet à travers deux cadres théoriques. Le premier est emprunté à Pierre Parlebas et la notion d’action motrice (p. 15-21). Il s’agit de comparer le tennis, le tennis de table, le badminton, la courte paume et le volley, à travers la logique interne de chaque sport, c’est-à-dire en étudiant les rapports des joueurs avec l’espace, le temps, autrui et les objets et son recrutement social. La deuxième grille de lecture s’inspire des travaux menés par Jacques Goldberg en éthologie, Eibel-Eibesfeldt ou Lorentz (p. 29-51). Sans conteste, l’originalité de cet ouvrage résulte dans ce croisement. L’hypothèse principale développée par l’auteur est que l’action motrice n’est pas seulement limitée au mouvement considéré sous sa forme mécanique, mais doit être aussi analysée comme un mode de relation entre l’environnement physique et humain, en tant que forme de communication ou « sémiotique sociomotrice ».
Pour appuyer ces propos, l’auteur a pris le parti de choisir des sports où les deux camps sont séparés par un filet, donc sans pénétration adverse de l’espace de jeu, d’où le titre de l’ouvrage. Quatre sont des activités de duels individuels, puis un sport sous forme de duels d’équipes dont on rappelle leur filiation sociohistorique (p. 55-93). Dans cette partie, on peut regretter le traitement inégal des sports retenus. Une dizaine de pages pour la sociogenèse de la paume et le tennis complétée par des illustrations nombreuses dans les annexes, versus une demi-page pour évoquer le tennis de table et le volley-ball. L’auteur ne s’est-il pas laissé emporter par sa passion du tennis qu’il connaît à l’évidence beaucoup mieux que les autres sports ? De plus, cette partie historique souffre de graves lacunes historiques, et d’analyses simplistes sinon caricaturales. La partie sociologique et les perspectives concernant le tennis, en dernière partie, sont par contre plus conséquente (p. 219-256).
Mais, rappelons-le, la principale originalité de la recherche est d’analyser ces quatre sports en montrant les différents comportements gestuels émotionnels, attitudes ou « gestèmes », comme par exemple serrer le poing en fixant du regard l’adversaire, baisser les yeux après la perte d’un point ou mettre la tête en arrière. La méthodologie employée est longuement évoquée (p. 93-204), puis abondamment illustrée dans les annexes (p. 348 sv.). Les communications motrices sont analysées à partir d’enregistrement vidéo, et représentent une banque de données impressionnante. Chaque observation est mise en rapport avec les variables liées directement au jeu (score, durée du point, placement des joueurs, etc.) et des joueurs. Les variables retenus pour décortiquer les échanges entre les joueurs sont les suivantes : durée d’attente entre les points, temps de repos entre les jeux, durée du temps de jeu, déplacement du joueur pendant l’échange, placement de la balle renvoyée par le joueur dans le camp adverse, placement de l’adversaire au moment où le joueur observé frappe la balle, observation des comportements du joueur qui frappe la balle (gestes, attitudes). Les données recueillies par l’observation au bord du court ou sur vidéo sont retranscrites sur la forme de ludogramme et système de sous-rôles socio-moteurs. En décryptant ces codes gestémiques dans des situations de gain ou de perte du point, l’objectif est de savoir s’il existe des liaisons entre les comportements gestuels des sportifs et les règles de comportements sociaux. À partir de ces matériaux d’observation, l’auteur se livre à l’exercice difficile de l’interprétation.
Dans les cinq sports concernés, l’espace de jeu, la distance de garde, l’effectif et la proximité des spectateurs déterminent la volubilité des joueurs. Lorsque la distance de garde est proche comme chez les pongistes, la verbalisation ou les cris sont importants. Les paroles sont nombreuses aussi lorsque le public est proche et qu’il prête attention aux joueurs. Là aussi, le bon ton n’est pas le même à la paume qu’au tennis de table. À la paume, tout se passe dans la délicatesse, l’ambiance y est feutrée, les paroles et les cris remplacés par des sourires évocateurs et convenus. La configuration de l’espace de jeu influe sur les comportements. Pour enlever la sueur des mains, les pongistes vont par exemple les essuyer sur la table, le joueur de paume sur un mur. Lorsque les joueurs ramassent les balles, des enchaînements comportementaux se produisent en fonction de l’espace et de l’objet. Après un point perdu, pour aller ramasser la balle, les joueurs allongent volontairement la durée de leurs déplacements. Ils font face ou non à l’adversaire.
Si nous sommes impressionnés par la somme de travail investi dans le recueil des données, nous pouvons être néanmoins perplexes sur le peu d’originalité de certains résultats. Par exemple, en ce qui concerne le tennis de table, pour expliquer chez les pongistes les taux les plus forts d’extériorisation en cas de gain du point et les plus faibles en cas de perte (p. 177), l’auteur nous rappelle les contraintes du jeu. Le faible nombre de points pour marquer un set (onze) conduit les joueurs à faire rapidement abstraction mentalement d’un point perdu ; et il faut tout de suite passer au point suivant. Inversement, le point conquis doit servir d’encouragement pour le prochain. De même pour le volley, « les joueurs communiquent entre partenaires mais pas avec le public. Il s’agit d’un comportement groupal propre à une situation de concurrence. Le groupe a des rituels qu’il ne partage pas. Le rassemblement des joueurs le cercle et les tapes dans les mains ne sont possibles qu’avec la présence de partenaires. Dans les autres sports, en double, nous retrouvons les mêmes types de comportement… » (p. 187).
En définitive, quitte à nous répéter, la problématique de l’ouvrage est originale et est renforcée par un travail de recueil de données important, mais l’approche pluridisciplinaire convoquée par l’auteur n’atteint pas toujours la capacité heuristique souhaitée.
Jean-Michel PETER
Cerlis, Université Paris Descartes
Pascal Bordes, Luc Collard et Éric Dugas, Vers une science des activités physiques et sportives. La science de l’action motrice, Paris ? Vuibert, 2007
Les ouvrages ayant comme objet principal celui de la praxéologie motrice sont rares. Pourtant, les recherches se basant sur cette science de l’action motrice sont de plus en plus nombreuses. En ce qui concerne l’écriture d’une Å“uvre scientifique, trois des principaux spécialistes en la matière se sont récemment lancés dans l’aventure. C’est ainsi que Pascal Bordes, Luc Collard et Éric Dugas ont réuni leurs forces pour rédiger l’ouvrage intitulé Vers une science des activités physiques et sportives – La science de l’action motrice (aux éditions Vuibert, 2007).
De Gattaca
[1] – « l’actuelle pluridisciplinarité des études en STAPS
[2] n’est pas très éloignée de cette fiction » (p. 7) – à Total Recall
[3] (la conclusion ouvre quelques perspectives sur les jeux vidéos en s’interrogeant notamment sur le passage du monde virtuel au monde réel), cet ouvrage est pourtant très terre à terre et offre de nombreuses réponses scientifiques ainsi que de multiples pistes de recherches. Un sésame pour tout étudiant, chercheur, ou encore passionné de jeux et sports, fatigué par la virtualité scientifique de certaines théories des activités physiques et sportives.
L’avant-propos soulève d’ailleurs que face à la multitude des théories en EPS
[4] et à la persistance de l’une d’entre elles, la praxéologie motrice, il est grand temps de savoir au moins ce qui se cache derrière cette science. Car, il faut bien l’avouer, c’est la méconnaissance du point de vue de l’action motrice et de ses évolutions qui est responsable de son opacité pour certains. Voilà un moyen d’y remédier !
L’ouvrage est constitué de trois parties. La première s’interroge sur le pourquoi d’une science de l’action motrice, la deuxième présente quelques concepts fondateurs puis la dernière propose quelques exemples de recherches. Nous conserverons ce découpage pour cette présentation, avant de proposer une conclusion regroupant quelques éléments des différentes parties.
Avant d’en arriver à chacune de ces parties, il convient de rappeler que le dessein de la praxéologie motrice tourne, dans un premier temps, autour de l’étude de la logique interne des activités physiques et sportives. En effet, la logique interne selon Pierre Parlebas (1981) singularise les activités sportives. L’analyse des traits de la logique interne permet de différencier les situations motrices. Cette logique peut être étudiée pour elle-même choisir les activités physiques et sportives à enseigner. Et cette logique interne n’a de sens que si elle est étudiée avec la logique externe, mais attention, « elles sont distinctes et interviennent sur deux plans bien différents » (p. 45). L’objectif est donc d’étudier les rapports entre ces deux logiques.
La première partie entre dans le vif du sujet : “les STAPS vivent encore aujourd’hui dans une pluralité scientifique [qui] n’est au service ni d’une cause singulière, ni d’un objet spécifique” (p. 11). Pourtant, le champ des pratiques corporelles possède une originalité sur laquelle il pourrait être recentré : l’action motrice. D’un côté plus prosaïque, cette spécificité aurait pour bénéfice d’assurer beaucoup plus aisément l’identité de la filière STAPS.
Les auteurs montrent rapidement que l’approche dynamique et l’action située ne sont pas satisfaisantes dans l’étude des activités physiques et sportives. Ainsi, au sujet de la première, « si l’approche dynamique peut se révéler pertinente, c’est dans des situations et des contextes précis » (p. 23). Quant à l’action située, au-delà du fait qu’elle englobe tous les types d’action, quatre points de divergence sont soulevés avec l’action motrice. Toute action est, par définition, située, c’est donc un pléonasme, une action située n’est pas forcément une action motrice, l’action située ne distingue pas les types d’environnement, enfin, l’action motrice n’est pas réductible à une improvisation.
Au-delà de toutes ces raisons scientifiques, une récente enquête auprès d’étudiants en STAPS montre qu’une majorité est en faveur de la science de l’action motrice : « Ainsi, ce qui semble captiver les deux tiers des étudiants que nous avons interrogés, ce n’est pas la description des muscles et des tendons […], mais c’est plutôt la connaissance du fonctionnement des activités physiques et sportives et la façon dont cela peut être proposé aux élèves » (p. 65).
Pour finir, cette première partie explique donc à quel point la science de l’action motrice est légitime et nécessaire dans l’étude des activités physiques et sportives. Elle est utile pour l’éducation motrice (choix éducatif, programmation des activités physiques) et l’entraînement. De plus, elle rend (et c’est à priori pour le plus grand bénéfice de tous) scientifique l’approche de l’éducation physique et sportive. Ainsi, les auteurs différencient les techniques corporelles mises en place dans les exercices ludomoteurs, des habiletés motrices dans les tâches ludomotrices des conduites motrices dans les situations ludomotrices. Ils donnent une juste place à l’EPS au sein du système scolaire : « l’EPS vise à transformer les conduites motrices des participants ; elle ne développe pas seulement les habiletés motrices » (p. 40).
Comme nous l’évoquions en introduction, la deuxième partie propose quelques concepts fondateurs de la science de l’action motrice. Elle revient donc dans un premier temps sur le surprenant déni de logique interne, censée n’être qu’un sous-produit de « logiques externes ». C’est la raison pour laquelle l’analyse de l’évolution historique des techniques ou encore, uniquement des conditions sociologiques d’émergence et de transformation des pratiques, n’est pas suffisante. Ainsi, l’étude de l’évolution du règlement des pratiques physiques permet d’« analyser le jeu sportif comme l’expression de sa propre réalité et non comme le reflet uniquement d’évènements extérieurs ou la seule projection de données historiques, psychologiques ou biologiques » (p. 90). Attention, précisent les auteurs, les influences sont réciproques entre les logiques internes et externes. Ce n’est pas l’une d’entre elles qui aurait une influence unique sur l’autre. Ainsi, « il y a tout lieu de considérer que la pratique sportive dispose d’une « autonomie relative », due à des propriétés formelles internes. Ce sont ces propriétés qui lui confèrent un pouvoir générateur, et non seulement reproducteur. » (p. 87).
Les auteurs n’oublient pas non plus de préciser les définitions du sport ainsi que des différentes catégories de situations ludomotrices qu’ils ont choisies. Ils reprennent celle de Pierre Parlebas. Ainsi, pour définir le sport, quatre critères sont relevés : le produit obtenu est une situation motrice, un système de règles, une institution et un cadre compétitif. Cette définition, et la catégorisation qui en découle, sont primordiaux à une époque où la logique institutionnelle « s’impose davantage en fonction de présupposés culturels ou idéologiques que pour des raisons proprement éducatives » (p. 113).
Les objectifs que peut ambitionner la praxéologie motrice, évoqués en introduction de la troisième partie, sont au nombre de trois. Le premier est de mettre en évidence de nouveaux phénomènes dans le monde du sport que tout un chacun, spécialiste ou non, imagine entièrement connaître. Les deux autres sont d’analyser les résultats proposés par d’autres disciplines puis d’apporter de nouvelles perspectives.
Le premier sujet abordé est celui du risque et de la prise de risque. Ainsi, page 161, les auteurs se demandent si ce sont les aspects psychosociologiques du joueur ou le type de risque comporté par le jeu qui pré organise les conduites motrices intrépides ou sûres. Selon eux, la logique interne des sports influence davantage les stratégies de prise de risque des sportifs que leurs origines sociales. Suite à une recherche effectuée auprès de quatre populations de sportifs de bon et de très bon niveaux, en plongée sous-marine, gymnastique, tennis et moto-cross, ils en concluent que l’» on peut avancer l’idée que l’attitude des sportifs face au danger n’est pas une marque d’impulsivité et d’irrationalité, et que le risque encouru est un risque calculé » (p. 165).
Le chapitre 10 interroge sur la proximité ou non de la gymnastique et de la natation. Ainsi, d’un point de vue biomécanique et physiologique, la natation et la gymnastique n’appartiennent pas à la même famille d’action. Toutefois, elles appartiennent toutes deux aux situations dénuées d’incertitudes liées au milieu physique et humain. L’étude permet de conclure (p. 197) : « Natation et gymnastique : même combat ! En effet, s’ils [les gymnastes] s’avèrent peu ou moins performants que les autres, ce n’est pas du fait de leur spécialité sportive, mais plutôt de leurs caractéristiques anthropométriques peu ou moins adaptées. »
En conclusion, ces trois auteurs rappellent une grande partie du vocabulaire proposé par Pierre Parlebas autour de la praxéologie motrice et une mise au point sur de nouvelles recherches dans un monde où « pendant trop longtemps, on a réduit l’action motrice des joueurs à leurs mouvements », p. 194.
Cet ouvrage va également à l’encontre de plusieurs des représentations qui semblaient jusque-là presque inhérentes au monde du sport et des loisirs. Ainsi, dans la première partie une étude démontre qu’au-delà du fait que les jeux traditionnels soient préparatoires à la réalisation des conduites motrices nécessaires à la pratique des sports collectifs, l’inverse est également vrai ; c’est-à-dire que les sports sont préparatoires à l’apprentissage des conduites nécessaires à la pratique des jeux traditionnels. De plus, des prénotions sont remises en question : il n’y a « aucune facilitation rétroactive entre l’athlétisme, activité psychomotrice dans laquelle le pratiquant agit en isolé, et les jeux sportifs collectifs » (p. 52). Au-delà du transfert d’apprentissage, d’autres sujets sont questionnés comme : « Dis-moi quelle est ton appartenance sociale, je te dirai ce que tu pratiques ». Page 78, les auteurs rappellent les propos de Boudon (1986) : « Qu’il y ait un lien, dans un certain nombre de cas, entre appartenance sociale et type de pratique est de l’ordre de l’évidence, voire de la platitude “sociologique” ». La troisième partie montre également que contrairement à ce que l’on entend régulièrement, à ce qui se dit sur le sport, ses pratiques vont dans le sens de la réduction des situations avec incertitude du milieu et diminuent la présence d’enjeu corporel.
Ces nombreux exemples, appuyés par des études scientifiques sérieuses, démontrent le caractère dynamique de la science de l’action motrice.
Hélène Joncheray
[1]
Bienvenue à Gattaca, film d’Andrew Niccol, 1997. L’entrée à l’école de Gattaca est interdite au héros pour des raisons physiologiques et sociales. Pour être intégré, il triche en modifiant son identité.
[2]
STAPS – Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives
[3]
Total Recall, film de Paul Verhoeven, 1990
[4]
EPS – Education Physique et Sportive